Annapurna

Je l’ai entendu venir bien avant de l’apercevoir vraiment.
Les bruits portent loin en montagne.

Ensuite, je l’ai reconnu tout de suite. Mais là, il faut bien avouer que cette nouvelle petite gueule, un peu tout en vrac, qu’il trimballe maintenant sous sa casquette, aide plutôt à la reconnaissance faciale. Elle vous laisse, comme qui dirait, une trace indélébile dans les mémoires…
— …’Jour… alors on promène… ?!
— Pas vraiment… Je traverse la France en diagonale !
— Comme le fou sur l’échiquier ?!
— Ouai’che… C’est un peu ça !

Il s’arrête à mon niveau. Bien essoufflé, le coco. A ce rythme là, sûr qu’il n’est pas prêt d’arriver à Cherbourg avant Noël…
— Et vous… ? Vous faites quoi de beau ici ?!
— Bah… rien de spécial… c’est simplement chez moi !
— Oh, désolé, je ne savais pas que ce chemin était privé… Pas vu le panneau !
— Normal… il n’y en a pas ! Cela ne sert à rien, les gens passent quand même !

Il enlève son vieux sac à dos en toile de jute écru, avec pas mal de difficulté. A drôlement bien morflé l’écrivain à succès. Peut-être la chute de trop cette fois.
— Vous voulez boire un coup… ?
— Pourquoi pas… Ça monte drôlement raide par ici !
— Et ce n’est pas terminé si vous voulez aller jusqu’au sommet !
— …Je ne sais pas encore… Si je trouve moyen de couper avant ; je n’hésiterai certainement pas à le faire… !
— Bon… venez… j’ai quelques bières au frais…
— De l’eau plutôt… je ne bois plus une goutte d’alcool…

Il me suit jusque sur la terrasse, traînant la patte.
— Hé ben… vous avez une sacrément belle vue sur toute la vallée !
— C’est aussi un peu pour cette raison que je suis là ! On me dit souvent que c’est la plus belle vue de la région…
— Ça ne m’étonne pas !

Je vais chercher une carafe de flotte au frigo, et deux verres.
— Vous vivez seul… ?
— Cela dépend des jours…
— Ah… je vois…
— Non… je ne crois pas !

Il ne dit plus rien, et reste en suspens, scrutant l’horizon. Je verse l’eau fraîche dans les verres.

— …Comme vous êtes, là, je suppose que vous avez dormi la nuit dernière chez les moines de Ganagobie ?
— Oui… enfin, j’y suis finalement resté trois jours ! J’avais besoin de me reposer un peu…
— C’est chouette là-bas… Et puis tranquille… !
— Dans votre coin aussi, ça m’a l’air bien tranquille, non ?
— Là aussi… ça dépend des jours… !

Maintenant, il avale son verre d’une seule rasade. Mourait de soif, l’animal.
— Un autre, peut-être ?
— Oui, merci bien, c’est pas de refus !
— Faut toujours aller jusqu’au sommet lorsque cela est possible… sinon, il ne vous reste que des regrets… !

Il enlève ses Ray-bans, et découvre un œil à moitié fermé par la paralysie faciale, mais son autre mirette, toute bleutée d’azur, est encore bien vive, et me transperce littéralement…
— Bon… il ne faut peut-être pas exagérer non plus… ! Ce n’est tout de même pas la face nord de l’Annapurna, votre montagne, que je sache !
— Ben, ça aussi… ça peut dépendre parfois des jours !

Et puis l’on reste ainsi, comme deux vieux potes de trente ans d’âge, des potes qui n’ont plus besoin de parler pour se comprendre, regardant cette vallée qui flotte tout en bas dans la brume de chaleur.
— …Ce ne serait pas raisonnable de vous laisser repartir… Il fait beaucoup trop chaud à cette heure, vous allez rester diner avec moi ce soir, et puis vous repartirez seulement demain matin, à la fraîche
Je sais déjà qu’il va accepter. On ne peut refuser l’invitation d’un nouvel ami.
— Dites voir un peu… je ne vous ai pas déjà rencontré quelque part… ?
— Certainement pas ! Je suis persuadé que je m’en souviendrai : comment aurais-je pu oublier une aussi vilaine gueule comme la vôtre ?!
— … Vous savez, ça ne fait pas très longtemps que j’ai cette tronche là !
— La mienne aussi était beaucoup mieux avant !
— Avant quoi… ?
— Juste avant de prendre un sacré coup de vieux !

ll sourit, d’une sale grimace. Cette fois ça y est, on est de bons copains…
— Cela ne vous ennuie pas si je fume… ?
— Ce n’est pas un pétard au moins ?!
— Non, non, c’est juste un petit havane…
— Ok… je t’apporte un cendrier… et une bière aussi… !

Des bières, ce soir-là, on en a bu pas mal avec Sylvain, alors le lendemain, le sommet de la montagne de Lure si on l’a finalement gravi ensemble, ce fût avec une sacré gueule de bois !
Vrai que ce n’était pas l’Annapurna, cette montagne toute pelée, mais avec le mistral qui s’était levé dans la nuit, on en a quand même bien bavé tous les deux… avec mon nouvel ami…

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