Rendez-vous à TALLOIRES

Cela faisait maintenant plus d’une heure qu’elle avait remarqué son petit manège dans la file d’attente…
Houellebecq, que l’on avait installé sous le grand chapiteau juste à coté d’elle, et qui n’était pas du tout du genre à faire des heures supplémentaires, était déjà parti. Deux gars de l’organisation n’avaient pas attendus très longtemps pour débarquer, et démonter son stand en moins de dix minutes. Ils s’affairaient maintenant un peu plus loin, sur un autre emplacement abandonné lui aussi. Cela ne traînait pas ici.
Elle avait pris l’habitude d’observer régulièrement ce genre de types, un peu bizarres, et qui traînassent jusqu’au dernier moment, attendant toujours la fin de ses séances de dédicaces, imaginant certainement disposer de cette manière d’un peu plus de temps pour être tout à fait seul avec leur vedette fétiche.

Mais celui-ci n’était pas exactement comme les autres.

Tout d’abord il était très bien habillé ; un costume bleu à fines rayures, une cravate en soie toute colorée, et puis de jolis mocassins qui brillent. Tout semblait parfaitement neuf, et il n’était pas du tout à l’aise dans ces vêtements beaucoup trop apprêtés pour la circonstance. On sentait bien, manifestement, que tout cela le gênait aux encolures. Mais, il y avait autre chose qui clochait avec ce type. De ça, elle en était certaine, et même si pour l’instant, elle ne percevait pas encore très précisément de quoi il pouvait bien s’agir…
— Est-ce que l’on peut faire un selfie ensemble mademoiselle Nothomb ?
— Mais oui bien sur… avec un très grand plaisir !
Plein les bottes, et même ras le chapeau maintenant, de tous ces selfies ! Les dédicaces cela pouvait encore bien passer, et elle consentait, bon gré mal gré, à jouer le jeu, mais cette mode stupide des selfies à bout portant lui devenait de jour en jour de plus en plus insupportable. Surtout qu’il était bien évident que ces abrutis, lui défilant sous le nez sans discontinuer depuis ce matin dix heures, ne se priveraient pas de mettre immédiatement toutes ces horribles photographies sur les réseaux sociaux, où l’on pourrait ensuite se foutre de sa tronche, avec évidemment, une très grande délectation toute anonyme.
Et puis, ce fut enfin son tour à ce type un peu relou. Et il avait assurément parfaitement réussi son coup, car il n’y avait plus personne derrière lui…
— Bonsoir monsieur !
— Bonsoir… Vous m’aviez indiqué plus ou moins 18 heure 30… Alors voilà, il est 18 heures 45 et je suis là !
— …Pardon… ?! Je ne comprends pas ?!
— Dans votre lettre… C’est très exactement ce que vous m’aviez indiqué ; je serai à Talloires pour le festival annuel du livre, le vingt-quatre mai jusqu’à plus ou moins 18 heures 30… Hé bien voilà, je suis là !
Elle croit vaguement comprendre maintenant.
— Ah…
Il porte un petit sac en toile imprimé avec lui, qu’il ouvre précipitamment, et d’où il sort une feuille de papier, insérée dans une protection en plastique.
— Tenez, regardez ! C’est bien ce que vous avez noté ici ? Plus ou moins 18h30 !
Elle reconnait tout de suite son papier à lettre, celui là même qu’elle utilise régulièrement pour répondre au courrier de ses lecteurs, avec tout en bas de la page, une photographie, où elle porte ce magnifique chapeau à plumes d’autruche de chez son ami Pompilio, à Bruxelles. Cette photo en noir et blanc, imprimée sur son papier à lettre, était une idée de son assistante dévouée, Marie-France, qui l’accompagnait partout depuis plus de vingt ans maintenant, et qui avait toujours eu de bonnes idées pour sa promotion artistique, et puis pour tout le reste aussi. D’ailleurs, tiens c’est vrai ça… elle était passée où Marie-France ?!
— Bon, tenez il reste encore un peu de champagne… Voulez-vous finir cette bouteille avec moi ?! On ne va tout de même pas laisser ça !
Le type range maintenant la lettre dans son petit sac avec d’infinies précautions, comme s’il s’agissait d’une relique inestimable.
— Pourquoi pas ! Je commence à avoir un peu soif… Il fait une de ces chaleurs sous ce barnum !
Elle lui tend une coupe. Il y a beaucoup moins de bulles à présent dans le champ’, et puis voilà que l’on éteint encore quelques spots autour d’eux.
— Merci, mademoiselle Nothomb…
— Mademoiselle ?! Allons donc, pas de chichis entre-nous ! Appelez-moi Amélie, ce sera tellement plus simple, non ?!
— Entendu ! Mais vous savez, Amélie, Il faut vraiment que je vous dise tout de suite que j’ai beaucoup apprécié votre lettre… Je vais bientôt avoir soixante ans, dans quelques jours seulement, à la saint Médard, mais voyez-vous ce jour là, enfin je veux dire le jour où j’ai reçu cette lettre… j’étais comme un gamin ! Bon sang, si vous saviez comme j’étais heureux de recevoir cette lettre !
Il serre un peu plus fort son petit sac en toile contre lui. Tout cela est vraiment touchant, mais de ceci elle a prit l’habitude aussi… Les gens, curieusement, se font si souvent toute une montagne d’un simple bout de papier.
— Allons donc, c’est bien normal ! Je m’efforce dans la mesure du possible de répondre à tous mes lecteurs, cela me prend bien sur pas mal de temps, et me demande aussi pas mal d’énergie, mais j’y suis vraiment très attaché…
— Ah bon ?! Alors, vous répondez à tout le monde ?! Je pensais que vous faisiez tout de même une petite sélection… Enfin ce n’est pas grave, c’est… c’est tout de même très gentil de votre part !
— Mais non… Enfin mais si ! Mais bien sur que si ! je m’attarde évidemment un peu plus longuement sur certaines lettres, et mes réponses sont toujours personnalisées… et puis…
— En tout cas ce qui est sur ; c’est que vous m’avez répondu tout de suite !
Il desserre un peu son nœud de cravate, qui doit le serrer terriblement tandis que, de son coté, elle cherche encore ses mots, un chouïa embarrassée…
— La première fois que nous nous sommes rencontrés, cela se passait dans un champ !
— Comment ça un champ… ?! Alors nous nous connaissons déjà tous les deux ? C’est assez étrange, mais je n’en ai vraiment aucun souvenir précis, excusez-moi !
Elle fixe ce gars avec encore plus d’attention. Elle en voit tellement du monde depuis le temps qu’elle écrit ses bouquins, alors forcément, elle ne pouvait pas se souvenir de tous non plus. Mais, voilà donc qu’elle aurait déjà rencontré ce type dans un champ… ?! Voilà une histoire peu banale tout de même, surtout qu’elle ne mettait quasiment jamais les pieds à la campagne ! Tout ça, à cause des araignées. Et puis des odeurs aussi, bien sûr…
— Mais ne cherchez pas, c’était seulement virtuel la rencontre ! Mon voisin élève des ânes, des petits ânes gris de Provence, ceux qui ont une croix de saint André dessinée sur le dos… Vous voyez ?!
Amélie avait également très peur des ânes. Alors cela tombait plutôt mal. Et puis n’importe comment cela ne faisait aucun doute ; ce mec était fou, complètement taré même ce pauvre type, et elle aurait du le deviner plus tôt ; un type qui s’accoutrait d’une telle façon ne pouvait manifestement pas avoir toute sa tête à lui…
— …Hein…? La croix de saint qui… ?!
— Saint André !
— Ah… Mais oui bien sur… Saint André ! Suis-je bête alors ! Je les vois très bien maintenant ! Oh, que oui ! Ces drôles de petits ânes avec une croix dessinée sur leur dos ! Je les vois, je les vois… !
C’était décidé, dès qu’elle aurait terminé sa flûte de champ’, elle filerait. Elle lui dirait, à ce monsieur, qu’elle avait un train à prendre, qu’on l’attendait maintenant, alors il fallait qu’elle y aille… Et puis, regardez donc, tout le monde ou presque s’en va, alors on ne peut pas rester ici plus longtemps, il fait déjà presque noir, ce ne serait pas très convenable… Et Marie-France… ? Qu’est-ce qu’elle foutait encore celle-ci ?! Jamais là lorsqu’on avait besoin d’elle !
— Saviez-vous, Amélie, que ce sont des animaux très intelligents ?!
— Hein… ?…Mais je n’en doute pas un seul instant ! D’ailleurs, je crois que l’on me l’avait déjà dit, il me semble bien !
— Et mon voisin aussi est très intelligent… Et très cultivé également.
— Ah bon… ? Mais c’est drôlement épatant ça ! On rêve tous d’avoir des voisins intelligents et cultivés ! Vous avez beaucoup de chance !
—Oui… Vous avez raison, j’ai une sacrée chance ! Et c’est surtout grâce à lui que je vous ai rencontrée pour la première fois ! Comme on a pris l’habitude de s’échanger comme ça des bouquins de temps en temps, chacun de notre coté de la clôture électrique… à cause des ânes…
— …Des ânes… ?!
— Oui, car sans cette clôture électrique, ils se sauveraient bien sûr, parce que comme je vous l’ai dit, ils sont vraiment très malins ces bestiaux !
— Ah ben oui, évidemment… Les ânes ! Aux ânes bien nés la valeur n’attends point le nombre des années… !
Elle rigole bêtement de sa vanne, et fini sa coupe d’un seul trait. Il resterait bien encore une bouteille, dans la glacière planquée sous les tréteaux…
— Un jour, il m’a apporté l’un de vos romans, « Le sabotage amoureux » d’après mon souvenir, et c’est donc comme cela comme je vous ai connu pour la première fois… Moi je lui ai rendu un Bukowski et un Bernard-Henri Lévy ! Bon pour le BHL j’avoue que, très sincèrement, on a bien le droit de se tromper aussi de temps en temps, n’est-ce pas ?!
— Mais bien sur que l’on a le droit de se tromper ! Et tiens justement en parlant de Bukowski, cela ne vous dirait pas que l’on s’ouvre une dernière bouteille tous les deux ?! Vous n’êtes pas pressé… Hein… ?! Et puis bon sang, faites-moi aussi un peu plaisir mon vieux, et enlevez-moi donc cette affreuse cravate ! Je suis certaine que vous devez crever horriblement de chaud avec cette… cette chose enroulée autour de votre cou !
Il s’exécute sans rien dire, et fourre l’immonde pièce de tissu coloré dans son petit sac, tandis qu’elle tire la glacière vers elle, et en sort prestement une bouteille de Rœderer cuvée spéciale.
— Oui… mais… il y a quand même ma femme qui m’attend dehors !
— …Votre femme… ?! Ah bon, vous êtes marié… ?!
— Oui, cela vous déplait… ?!
— Hein… ? Mais non, bien sur que non ! Pourquoi dites-vous donc cela ?!
— C’est juste la façon dont vous l’avez dit… J’ai eu l’impression que cela vous perturbait un peu tout de même…
— Je crois surtout que vous avez beaucoup trop d’imagination !
— Vous n’êtes pas la première à me le dire ! D’ailleurs vous me l’aviez déjà écrit dans votre lettre…
— Ah bon ?! Alors on l’ouvre cette bouteille ?!
— Si vous y tenez… N’importe comment elle donne à manger aux canards….
— Quoi ?!
— Ma femme… Elle donne à manger aux canards dehors ! Et il y a des cygnes aussi… C’est méchant les cygnes… De vraies saloperies ces bestioles ! Faut toujours se méfier d’eux, vachement vicieux ceux là !
Elle fait péter le bouchon, qui va atterrir mollement à dix mètres de là. Le bruit de fond de la salle stoppe net un court instant. Tout le monde est constamment sur le qui-vive maintenant, avec tous ces attentats extrémistes…
— Amélie… Il faut que je vous dise autre chose aussi…
— Ah… Et quoi donc encore… ?!
— La dernière fois que j’ai fait la queue comme cela, pour obtenir un autographe, c’était il y a fort longtemps…
— Tiens, mais c’est vrai ça ! Vous avez entièrement raison, on cause, on cause, et je ne vous ai même pas encore signé quelque chose pendant tout ce temps !
Elle se saisit de l’un de ses romans, le premier posé sur la pile devant elle, et l’ouvre ensuite à la page de titre.
— Bon alors, je mets à quel nom… ?!
— Eddy Merckx !
— Quoi… ?!
— C’était pour approcher Eddy Merckx, que j’avais dû poirauter comme cela pendant des plombes… A chaque époque ses idoles, n’est-ce pas ?! Tiens c’est marrant, c’est un belge lui aussi ! J’ai ensuite conservé précieusement, et pendant des années, sa photographie dédicacée dans un petit album, mais depuis j’ai tout arrêté… le vélo et les files d’attente !
— Bon alors, c’est quoi votre petit nom ? Il m’en faut un pour la dédicace… Et puis tenez, vous savez quoi… ?! je vais vous l’offrir mon bouquin ! Si,si, cela me fait vraiment plaisir !
— Hé bien, si c’est comme ça, moi aussi j’ai un petit cadeau pour vous !
— Ah… ?!
Des petits cadeaux, comme ils disent, elle en reçoit quasiment tous les jours. Et elle ne sait plus quoi en foutre de toutes ces offrandes, ainsi plus de la moitié partent directement à la poubelle… Le voilà qui tire de son sac un truc emballé dans du papier Kraft…
— C’est du fromage… un Banon… ça vient de chez moi.
— Du fromage ?! Vous m’avez apporté un fromage ?!
— Oui ! Mais ne craignez rien je vous l’ai mis sous inclusion de résine… Vous verrez… comme presse-papier sur votre bureau, ce sera parfait !
Et il déballe son fromage. C’est immonde.
— Dites donc… Il n’aurait pas un peu coulé votre fromage ?!
— Oui, un peu ! C’est-à-dire que le temps que la résine prenne, voyez-vous, cela demande tout de même quelques heures !
— Mais… C’est absolument ignoble votre machin ! Et puis là… regardez donc… Ce ne serait quand même pas des vers que j’aperçois posés sur le dessus ?!
— Faites voir… Ah, si, p’t-être bien que vous avez raison !
Elle est à deux doigts de vomir. Et là, subitement, le flash… Nom d’une pipe en bois ! Elle se souvient maintenant !
— Mais attendez donc un peu vous… « Du culot il en faut dans la vie et j’en ai à revendre », c’est bien de vous ça, hein, n’est-ce pas… ?!
— …Oui ! Exact ! C’est bien moi !
— Mais…
— Quoi… ?
— …Rien… ! C’est juste que je ne vous imaginai pas ainsi… Enfin, c’est vrai que parfois on s’imagine de drôles de choses…
— Je pense que vous aussi, Amélie, comme moi, avez peut-être un peu trop d’imagination, et puis surtout… je crois que vous étes complètement pompette !


Et maintenant, elle se souvenait tout à fait… Ce type lui avait écrit une lettre particulièrement étonnante… Un culot monstre certes, mais pas que, car si elle recevait plusieurs milliers de lettres de ses fans chaque année, jamais personne encore ne lui avait écrit quelque chose de semblable jusque là… Elle avait tellement rit en lisant cette lettre, et cela lui avait fait beaucoup de bien… Mais comment avait-elle pu oublier… ? D’ailleurs, elle aussi avait conservé précieusement sa lettre dans l’un des tiroirs de son bureau à Paris.

Tout à coup, elle aperçoit Marie-France, dans une allée, et qui revient par ici…
— Bon… Ernest… C’est bien Ernest votre prénom, n’est-ce pas ?
— Oui !
—Et si on allait les voir maintenant, ces canards… ?!

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