Dédicace

Cliouscat, Drôme provencale, 6 heures du matin…

— Mais… Qu’est-ce que vous fichez là… ?!
Il est en pyjama. De la soie, il me semble.
— J’attendais tranquillement que le jour se lève… Je n’aime pas rouler de nuit !
Il tremble un peu, mais cela est bien normal, je ne serai pas non plus très rassuré à sa place…
— Vous… Vous étes un cambrioleur ?!
— En voilà une question ! Évidemment !
Il regarde tout autour de lui, essayant déjà certainement de deviner ce que j’aurai pu lui dérober.
— Vous savez… Je n’ai pas d’argent liquide ici !
— Ce n’est pas grave… ce n’est pas du tout ce qui m’intéresse !
— Et pas de bijoux de valeur non plus… Tout est à Paris dans un coffre !
— Vous faites bien, on n’est jamais trop prudent !
— Bon… Je vais appeler la police !
— Pas une très bonne idée du tout ça, parce que vous imaginez bien que je ne vous laisserai pas le temps de le faire !
Il a un mouvement de recul, réalisant immédiatement qu’il vient de dire une bêtise, qui pourrait peut-être lui coûter cher.
— Bon… Entendu… Si vous me rendez tout de suite ce que vous venez de me prendre, hé bien je vous laisse repartir, et je ne dirai rien à personne ! Je vous le promet !
— Et vous pensez vraiment que je vais vous croire ?!
— Je l’espère en tout cas ! Cela vous évitera bien des ennuis… Car soyez sur que l’on vous retrouvera rapidement… Je saurai faire un portrait-robot très ressemblant si on me le demande ! Et puis, j’imagine que vous avez surement du laisser tout un tas d’empreintes digitales un peu partout, et vous savez qu’ils sont très forts maintenant pour trouver ça !
— Mais vous me prenez pour un toquard ou quoi ?! J’ai mis des gants, bien sûr ! Et puis les portraits robots ne servent pas à grand chose en vérité, ils ne sont jamais bien réalistes, et tout le monde sait cela aussi ! Surtout que vous n’avez, j’en suis persuadé, très certainement aucun talent pour le dessin ! Et si l’on rajoute qu’avec la frousse, dans cinq minutes tout au plus, lorsque je serai parti d’ici, vous ne saurez même plus vous souvenir, finalement, si j’étais blond ou brun !
— Mais d’où sortez-vous donc que je ne sache pas dessiner ?! Vous vous trompez complètement mon vieux ! Et apprenez que j’ai même un sacré coup de crayon !
— Très bien… Alors vous allez me montrez ça tout de suite ! Tenez, faites le donc maintenant, là, sur le vif, ce portrait pour que l’on juge un peu !
— Mais… Vous… Vous êtes fou, non ?!
— …Non, je ne crois pas ! En tout cas pas plus que vous !
Il hésite. Il lui serait tellement facile de détaler, de courir dans le jardin par exemple, et de se sauver loin d’ici, mais sa curiosité est semble-t-il beaucoup plus forte que ne l’est sa peur.
— Bon… Qu’est-ce que vous m’avez volé exactement ? Que je sache un peu !
— …Ça… !
Je lui montre le bouquin.
— Mais… Quoi ? Comment ça… ? Un livre ?! Vous n’allez tout de même pas me faire croire que vous n’avez pris que ce livre ?!
— Louis-ferdinand Céline… Voyage au bout de la nuit… l’édition originale hors commerce… 1932… l’un des seuls sur grand papier 10 arches nominatifs… A ce jour on en a seulement répertorié treize exemplaires sur les cents imprimés… Non pardon… excusez-moi… je fais une erreur… quatorze avec celui-ci ! Exemplaire que vous avez acheté chez Drouot, pas plus tard que la semaine dernière, et pour la modique somme de six mille sept cents euros, sans les frais, si je ne me trompe pas !
— Parce que vous lisez Céline vous… ?!
— Et pourquoi ne lirai-je donc pas Céline ?! Alors ainsi, selon vous, les cambrioleurs n’auraient pas le droit eux aussi de s’intéresser à la littérature ?!
Il reste perplexe, et fixe, avec ces grands yeux de merlan frit qu’on lui connait, ce bouquin que je tiens dans la main.
— Je ne comprends pas… Pourquoi un livre et puis surtout pourquoi celui-là en particulier ?! J’ai une multitude de choses bien plus précieuses dans cette maison… Tenez par exemple, ne serait-ce que là, sur cette étagère juste derrière vous, et si vous vous intéressez tant à la littérature comme vous l’affirmez, avez-vous seulement vu cette superbe édition in-quatro des fables de La Fontaine, illustrée en taille douce par Jean-Baptiste Oudry ?! Allez, au bas mot, je dirai que vous en avez au moins pour le quintuple de valeur à la revente ! Alors, si j’étais à votre place, et ne devais vraiment en prendre qu’un, c’est plutôt celui-ci que j’aurai choisi !
— Désolé… Aucun intérêt pour moi ! C’est uniquement cet ouvrage là qui m’intéresse, et aucun autre, je vous l’assure… Et puis dans mon cas il n’est absolument pas question d’une quelconque revente… Alors ne cherchez pas à m’embobiner !
Il s’approche doucement de moi, et je m’aperçois ainsi, qu’il tient un révolver dans sa main droite, détail qui m’avait échappé jusque là, à cause certainement de la pénombre…
— Ne vous inquiétez pas… Il n’est pas chargé… Et quand bien même s’il l’était, je serai bien incapable de m’en servir !
— Je ne m’inquiète pas…
— Est-ce que je peux m’asseoir deux secondes ?
— Mais faites donc… Vous êtes chez vous après tout !
Il s’assied sur le sofa, et pose le révolver à coté de lui.
— Bon… Alors… Pourquoi diable cet ouvrage de Céline ?
— Avez-vous lu la dédicace en page de garde… ?
— Mais oui, bien évidemment ! Je la connais même par coeur cette dédicace… « A toi, Germain, mon ami le plus cher, sans lequel je n’aurai probablement jamais écris ce roman »…
— Et alors… ?!
— Et alors quoi ?! C’est signé Louis-Ferdinand, et puis c’est tout il me semble bien non ?!
J’ouvre le bouquin à la page de titre, là où se trouve la fameuse dédicace.
— C’est exact, il n’y a rien de plus, mais ma question était plutôt : et alors savez-vous qui était ce cher ami de Céline, prénommé Germain… ?
— Absolument pas ! Le commissaire-priseur a bien été infoutu de me le dire justement ! Et d’après lui, personne n’en aurait d’ailleurs la moindre idée ! Mystère et boule de gomme !
— Hé bien moi, je vais vous le dire, monsieur Lucchini ! Ce Germain était tout simplement mon arrière grand-père… Mon arrière grand-père paternel !
— Ah bon… ?! Et vous avez certainement la preuve de cela, je suppose ?!
— Évidemment… évidemment… !
Je sors, de la poche intérieure de mon veston, la petite photographie que je garde quasiment toujours sur moi, et puis, la lui tends.
— Tenez… Regardez bien cette photo…
— C’est où… ?
— Hôpital du Val-de-Grace… Et vous le reconnaissez au milieu du groupe… celui avec la médaille… ?
— Oui bien sur… c’est Céline !
— Oui enfin à cette époque, c’est encore Louis Destouches… Et le petit en vareuse, à droite à coté de lui, celui avec une moustache, hé bien, c’est mon arrière grand-père ! Germain Salgrenn…
Il me regarde mieux.
— Effectivement, il y aurait comme une petite ressemblance !
— Mon arrière grand-père était passé le voir pendant l’une de ses permissions. Mais peu de temps après, il sera blessé lui aussi… au ventre… un sale coup de baïonnette… Et on l’a recousu avec du boyau de chat !
— Ah… ?!
— Hé oui, le catgut ce n’était ni plus ni moins que du vulgaire boyau de chat, mon cher monsieur Luchini ! Mais, cela ne l’a pas empêcher d’y retourner ensuite à la boucherie, jusqu’à ce qu’il soit gazé quelques mois plus tard, et c’est seulement là qu’ils l’ont réformé pour de bon !
— Il a eu beaucoup de chance de s’en sortir !
— Si l’on veut…
— Bon donc pour résumer un peu votre histoire, ce livre appartenait à votre aïeul, qui était un ami intime de Céline… ?
— Un peu plus que cela même… Mon arrière grand-père était infirmier pendant la guerre, et c’est lui qui l’a sauvé lorsqu’il a été blessé au bras à Poelkapelle, dans les Flandres… Il l’a traîné tout seul sur plus d’un kilomètre, alors qu’il avait perdu connaissance et se vidait complètement de son sang… Alors vous voyez, pour résumer comme vous dites, sans mon arrière grand-père Germain : pas de Céline ensuite ! Et pas non plus de ce « Voyage au bout de la nuit », que vous admirez tant, monsieur Lucchini !
— …Et nous crevons d’être sans légende, sans mystère, sans grandeur…
— Je le savais… !
— Quoi ?
— Je le savais bien que vous ne pourriez pas vous empêcher à un moment ou à un autre, de me balancer une citation !
— Ouais… Vous avez entièrement raison… C’est plus fort que moi !
Il se passe ainsi plusieurs dizaines de secondes, sans que ni l’un ni l’autre ne bouge, ou ne dise quelque chose. Et le soleil pointe enfin son nez derrière les rideaux de la baie vitrée…
— Et vous habitez loin d’ici ?
— Non… pas tellement… Une centaine de bornes à vol d’oiseau !
— …A vol d’oiseau… J’ai toujours aimé cette expression… ! Et là, je crois bien que vous me faites un sacrément drôle d’oiseau, vous !
On ne l’a pas entendue arriver tous les deux, elle était descendue de l’étage sans faire de bruit. Évidemment, en m’apercevant, elle aussi a un petit mouvement de stupeur…
— Oh mon dieu… Mais qui est-ce chéri… ?!
—Hein… ?! C’est monsieur…
— Salgrenn… Ernest Salgrenn, madame !
— Sale graîne… ?! Ce n’est pas banal comme nom… tiens donc alors… sale graîne !
— Bon ma chérie… si tu allais nous faire du café maintenant… ?! Monsieur Salgrenn prendra le petit-déjeuner avec nous ce matin, nous avons encore, je crois bien , pas mal de choses à nous raconter tous les deux… N’est-ce pas Ernest… ?!

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