L’écho de Chavannes…

Cela faisait déjà trois jours qu’il me suivait partout…
Même à l’église.
C’était, d’ailleurs, la première fois que je pénétrais dans cette église.
Pour tout dire, je n’avais pas eu grand-chose à y faire non plus jusqu’à présent. D’ailleurs je n’imaginais même pas que l’on pouvait y entrer, sachant bien que de nos jours, toutes les églises de France sont constamment fermées, et à double tour encore, à cause du pillage généralisé des objets de culte. Mais, étonnamment, celle-ci restait ouverte au public.
Cela faisait donc trois jours maintenant que je le traînais derrière moi, et absolument partout où j’allais, ce type fringué comme l’as de pique. Un immonde trench-coat tout froissé et d’un autre âge, ouvert sur un pull à grands carreaux verts, tout aussi immonde, et sans oublier ce pantalon en velours mauve à grosses côtes… J’avais croisé bon nombre de SDF mille fois mieux habillés. Sans parler de sa tronche. Elle aussi d’un autre temps…
À l’intérieur du sanctuaire, pas âme qui vive. Il était peut-être un peu trop tôt pour les orémus. Je me suis installé sur l’un des bancs, en me disant qu’il n’y avait maintenant plus qu’à attendre un peu, car il ne faisait aucun doute que mon olibrius ne tarderait certainement pas à faire de même. Et cela n’a pas manqué. A peine quelques secondes plus tard, j’ai entendu la lourde porte en chêne qui couinait sinistrement derrière mon dos… et puis son pas résonner sur les dalles de pierres… et puis surtout ensuite le fracas de sa chute… !
— …L’ai pas vu cette putain de marche !
— Merde… ! Vous saignez grave du nez ! Vous avez un mouchoir sur vous ?!
— Hein…? Non… je ne crois pas !

Je lui tends un kleenex. Il se le fourre dans les narines. Il me fait penser à une musaraigne ce type. Une très vilaine musaraigne toute grise dans un très vieux trench-coat d’exhibitionniste.
— Alors… ?
— Alors quoi… ?!
— Alors pourquoi vous me suivez comme ça… ?!

Ses reniflements résonnent magnifiquement dans l’église. Y’a pas à dire l’acoustique est vraiment excellente ici.
— …J’écris un bouquin sur vous, alors forcément… j’avais besoin de renseignements ! Besoin de savoir ce que vous faites vraiment de vos journées !
— Comment ça…?! Vous écrivez un bouquin sur moi… ?! Mais… Mais qui vous a permis ?!

Il s’assoit. Je me demande s’il ne va pas finir par tourner de l’oeil ce con.
— Personne… !
— Personne… ?! Et bien la moindre des choses aurait été peut-être de me demander la permission, il me semble quand même, non… ?!
— Vous êtes fâché ?
— Oui un peu quand même ! Et puis, c’est quoi cette idée d’écrire sur moi ?!

Le kleenex est tout rouge maintenant. Je lui en tends un autre.
— Merci… C’est à cause de votre Blog… Je suis tombé dessus par hasard… Enfin disons presque… C’est plus exactement ma femme Lysis qui vous a découvert la première et qui m’a ensuite parlé de vous.
— Mon blog… vot’ femme… ?! Alors, voilà donc, qu’Houellebec, le grand Houellebecq, s’intéresserait à moi maintenant ?! Vous ne vous foutez pas un peu de ma gueule, des fois… ?!
— Ah bon, vous m’avez reconnu… ?!
— Pas le premier jour non… Au début j’ai cru que c’était ma tante Jeannine qui s’était déguisée avec des vieilles fringues et qui me faisait une blague ! Depuis quelques temps, elle aime bien faire ce genre de conneries, tatie Jeannine ! C’est surement à cause de sa tumeur au cerveau… ça la perturbe pas mal cette tumeur…

— …On ne peut pas l’opérer… ?!
— Hein… ? Mais si, si, on l’a déjà opéré plusieurs fois… mais elle revient toujours cette saloperie !
— Vous… enfin vous trouvez vraiment que je ressemble à votre tante ?!
— …Un peu ouais ! Et je dirai même que la ressemblance est assez frappante ! Vous avez quasiment les mêmes cheveux filasses qu’elle, entre deux chimios… Bon… Dites, voulez pas vous poussez un peu, que je puisse m’asseoir aussi ? Alors, c’est quoi cette histoire à la con, de vouloir écrire un bouquin sur moi ?!

Si l’hémorragie nasale, semble s’être arrêtée maintenant, son tarin n’est vraiment pas beau à voir, et cela n’arrange pas le tableau forcément. C’est plus ma tatie Jeannine, c’est Francis Bacon un lendemain de cuite au mauvais whisky… !
—J’avais besoin d’un type comme vous pour mon prochain livre… Un écrivaillon de troisième zone, et qui croit dur comme fer qu’un jour il rencontrera le succès… Une sacré chance quand même d’être tombé sur vous… Ma femme m’a dit : cette fois je crois qu’on le tient ton toquard chéri, celui-là, c’est vraiment le meilleur !
— Elle a du pif aussi, vot’ petite femme ! Vous la remercierez bien de ma part !
— Mais ne vous inquiétez pas je ne citerai pas votre véritable nom… cela restera anonyme bien sur… Manquerait plus que vous deveniez célèbre à cause de moi ! Cela casserait trop le mythe !

Moi, c’est plutôt une patte, que j’ai envie de lui péter, là, sur l’instant…
— Et je toucherai quand même un petit quelque chose sur les ventes… ?!
— Oui… pourquoi pas, ça peut s’envisager ! Faudra voir avec mon éditeur, en tout cas, j’suis pas contre le principe !
— Bon… Houellebecq… J’peux t’appeler Houellebecq… ?!
— …Oui, bien sûr !
— Alors voilà Houellebecq… Je vais être très clair avec toi, et tout de suite, bien avant que tu ne t’emballes trop, mon canard ! Ton idée de bouquin sur moi, je crois que tu vas très vite oublier ce concept… J’te le dis franchement ; ça me plait pas du tout ton histoire ! Je suis peut-être un écrivaillon de troisième zone, comme tu le dis, mais j’ai encore mon honneur moi… Alors, je crois que tu vas te trouver une autre source d’inspiration, mon vieux… Et je suis persuadé que tu ne devrais pas avoir trop de peine pour cela, parce que des ratés, y’en a plein les rues dans ce pays… ! Et puis ailleurs aussi, en cherchant bien !

— …Mais…
— Y’a pas de mais que j’te dis ! C’est pas de l’écriture sérieuse que tu nous proposes là Houellebecq, non, c’est seulement de la branlette intello à deux balles, mon vieux… Oui… De la branlette !

Le mot « branlette » résonnait encore joyeusement dans les voutes, lorsque mademoiselle De Cugis, grenouille de bénitier en cheffe, pénétrait dans cette jolie petite église sainte Marie de Chavannes…
Et Houellebecq, accompagnée de sa charmante épouse Lysis, je l’ai revu deux ans plus tard, à Paris, place Gaillon, juste devant chez Drouant… Et, du trottoir d’en face, il m’a fait un petit signe amical de la main… avec toujours ce même trench-coat froissé sur le dos…

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