Mister « Now »

Le jour où j’ai rencontré l’homme qui se prenait tout le temps pour un autre, je n’étais moi-même pas très bien dans ma peau…
Mon premier roman, « La vie extraordinaire d’Ernest », avait obtenu un tel succès que j’avais rapidement pris la grosse tête, et une augmentation de volume toute aussi démesurée des chevilles. C’était bien simple : j’enflais d’un peu partout !
D’autre part, et cela était beaucoup plus inquiétant encore, je n’avais plus la moindre inspiration créatrice. Depuis plusieurs semaines en effet, mes pensées flottaient littéralement dans un vide quasi absolu, et la seule vue, même furtive, d’une banale feuille blanche vingt-et-un-vingt-neuf-sept, me donnait immédiatement la nausée…
Mon éditeur, Albin Michel, un homme très charmant par ailleurs, qui avait une habitude bien rodée maintenant de ce genre de symptômes chez ses protégés les plus doués, m’avait proposé d’aller me ressourcer en Provence, mettant gracieusement à ma disposition sa très belle maison de vacances d’Eygalières, nichée au pied des Alpilles.
— …Amélie en est revenue toute changée ! Et pendant que vous y êtes, allez donc faire un tour de ma part chez le célèbre mister « Now » qui est mon voisin ! Vous verrez… Cela devrait vous faire énormément de bien de le rencontrer !
Ce mister « Now » était une très grosse pointure.
Déjà des dizaines de best-sellers publiés, et tous traduits en plusieurs langues, dont le mandarin et le breton.
Sa spécialité ? Se prendre pour les autres. Des personnages connus généralement, car cela était tout de même beaucoup plus vendeur, mais il ne faisait aucun doute que n’importe qui, pris au hasard dans la foule des anonymes, aurait tout aussi bien pu faire l’affaire, tant son talent pour raconter la vie des autres était immense…
J’avais vraiment hâte de le rencontrer.
Dès le lendemain matin, je me jetai avec armes et bagages Vuiton, dans un TGV Corail, qui lui même me propulsait en première classe, et en moins de trois heures, sur le quai de la gare d’Avignon, d’où le chauffeur de mon taxi, qui sentait bon la clope froide, se senti obligé de me faire faire la tournée des grands ducs.
— Regardez bien… Là, tout au bout de ce chemin… c’est l’ancienne baraque de Stone et Charden… mais maintenant c’est une milliardaire brésilienne qui l’occupe… ! Et tenez ici, c’est chez Amanda Lear ! Vous voyez bien sur qui est Amanda Lear… ?!
Évidemment, affreux Bébert, et vulgaire ersatz d’Huber de Province, que je sais qui est Amanda Lear ! J’ai tout de même quelques références en matière de littérature de qualité du début du XX ème siècle… !
La maison d’Albin avait beaucoup de charme. L’épouse de son gardien également. Elle se prénommait Jean-Claude, ce qui ne gâchait rien, portant ce doux prénom, ainsi qu’une fine moustache à la Clark Gable, avec une grâce à peine voilée. Aussitôt débarqué, je lui dédicaçai mon roman, qu’elle avait lu plusieurs fois de suite, m’avoua-t-elle, tout en se pâmant d’émoi.
— Et je vous ai aperçu l’autre soir à la télévision, chez monsieur Pivot… Votre costume bleu en alpaga était magnifique !
— C’est du taillé sur mesure ! D’ailleurs je vous recommande de faire bien attention en repassant mon linge… merci ma jolie !
Après l’avoir gratifié d’une petite claque de bienvenue sur les fesses, je plongeai , nu, sans attendre plus longtemps, dans la piscine à débordement. Son eau était chauffée à vingt-huit degrés par une pompe à chaleur, et la filtration fonctionnait sur le principe d’une osmolyse au sel. Ensuite je réclamai un thé bien glaçé, et des biscuits à la cuillère, que l’on me servit avec beaucoup de diligence dans du Moustier-sainte-Marie. Et j’étais déjà beaucoup mieux…
C’est le lendemain matin que je rencontrai enfin notre fameux mister « Now ».
Franchement, j’aurai très bien pu y aller à pied, car il y avait à peine cent cinquante mètres à faire, mais j’ai fait rappeler le taxi de la veille, rien que pour l’emmerder. Je lui offris également un petit sapin désodorisant, qui sentait bon les chiottes parfumés, et qu’on accroche volontiers au rétroviseur intérieur des bagnoles, espérant bien le vexer pour de bon cet abruti.
Mister « Now » était chez lui, ce qui tombait plutôt bien, finalement, pour le rencontrer. Il me reçut fort aimablement, la main droite glissée dans son veston en velours côtelé…
— Aujourd’hui je me prends pour Napoléon… ! Mais hier, j’étais le chanteur Dave, et du coup j’ai bu de la camomille au jasmin toute la journée !
— Enchanté ! Moi, c’est Ernest Salgrenn !
— Alors comme cela, vous aussi, écrivez… ?!
— Oh, si peu, comparé à vous ! seulement deux cent quatre-vingt-sept pages tout au plus pour le moment !
Et je lui présentai, avec beaucoup de fierté, un exemplaire de mon bouquin que j’avais eu la très bonne idée de prendre avec moi.
— Tenez « Now »… je vous l’ai déjà dédicacé… j’ai mis : « A Charles Bukowski, alcoolique et poète de grande envergure »… ! Désolé, mais je n’avais pas du tout prévu pour Napoléon… ! Évidemment, si vous le désirez, je peux toujours changer ?!
— Non ! Surtout pas malheureux ! Bien au contraire, j’étais Bukowski pas plus tard que jeudi dernier, alors vous voyez ; ce n’était pas une si mauvaise idée ! Bon… Vous prendrez bien un petit verre de cognac avec moi ?
Alors on a bu, et re-bu, et bu encore…
Je dois dire que ce mister « Now » tenait particulièrement bien la bouteille. Moi aussi. On a causé ensemble dédoublement de personnalité. Le sujet s’imposait de lui-même, je crois.
— Et à vous, cela vous arrive aussi de temps en temps de vous prendre pour quelqu’un d’autre… ?!
— Ben… J’ai déjà pris un pseudo pour écrire !
— Ouais, c’est vrai que c’est un très bon début !
Mister « Now » m’a remercié lorsque nous avons terminé la deuxième bouteille de cognac Martell Cohiba extra. Il se faisait tard déjà, et mon hôte devait impérativement dormir dans un fauteuil crapaud un petit quart d’heure, pour se remettre de ma visite.
— Revenez donc demain, je me prendrai pour Françoise Sagan, et on se fera livrer de la bonne !
— Mais… Je ne voudrais pas non plus abuser de votre hospitalité, sire !
Le taxi, qui attendait devant le portail en fer forgé andalou depuis ce matin, m’a ramené chez moi en moins de deux minutes montre en main. Enfin, chez l’Albin, mais cela était presque la même chose maintenant.
Comme la femme du gardien avait eu la très bonne idée de demander a quelques unes de ses meilleures copines d’école de venir se baigner à poil dans la pistoche, j’ai eu finalement beaucoup de mal à m’endormir tout de suite…
Le lendemain matin, frais comme un gardon, car j’ai de la ressource, et puis un foie qui en a vu d’autres, je déboulais de bonne heure chez mon nouvel ami mister « Now ». Et je fus surpris, car apparemment il avait changé d’idée, ne reconnaissant pas du tout Françoise Sagan lorsqu’il m’accueillit sur le perron…
— Ouais, je sais mon vieux, j’ai finalement changé d’avis dans la nuit en lisant votre roman… Voilà que je me prends pour vous aujourd’hui !
— Merde ! C’est bien ce qui m’avait semblé ! En vous voyant j’ai eu tout de suite cette très vague impression de me reconnaitre un peu !
— Cela ne vous dérange pas de trop, je l’espère… ?
— Je ne sais pas encore… Il faut dire que je n’ai pas tellement l’habitude, c’est la première fois que je suis confronté à la chose, vous savez !
— Bon… entre donc ! On va boire un coup ! Champagne, cela te convient ?!
— Ah… Parce qu’on se tutoie maintenant ?!
— Ben, on ne va tout de même pas faire des chichis entre toi et… toi, non ?!
— …Alors d’accord, mais dans ces conditions, t’aurais pas plutôt une bière ?!
Et on a bu. Des bières, et plein d’autres liquides qui moussent un peu moins. On a fûmé aussi. Mister « Now » se comportait exactement comme moi, jusque dans les moindres détails. J’étais vraiment très impressionné par autant de mimétisme.
— Et tu comptes rester moi longtemps… ?!
— Je ne sais pas encore… un jour ou deux… peut-être même une semaine pourquoi pas, si je me sens vraiment bien dans ta peau… Mon record c’est avec Sylvain Tesson… Je suis resté enfermé dans la remise à outils qui est au fond du jardin, avec une caisse de Vodka russe, pendant plus d’un mois d’affilée… ! Une magnifique et enrichissante expérience humaine !
— Je n’en doute pas un seul instant ! Mais…
— Quoi… ?
— Je risque quand même peut-être quelque chose si cela devait durer un peu trop longtemps, non… ?!
— Certainement pas ! Absolument personne ne s’est plaint jusqu’à présent tu peux me croire ! Bien au contraire, car cela fait toujours du bien de pouvoir se reposer un peu sur soi-même de temps en temps !
C’est relativement tard dans la soirée, que je suis rentré de chez moi. Je me sentais effectivement beaucoup plus léger. Comme libéré d’un poids, et comme véritablement transformé peut-être même…
Je me suis jeté alors, sans trop réfléchir, sur ma machine à écrire, et j’ai écris frénétiquement toute la nuit…
Au petit matin, Jean-Claude m’a trouvé dans la chambre, un peu hagard, et totalement épuisé, je venais de terminer mon deuxième roman… Trois cents pages, d’une seule traite d’une seule ! Et je n’avais plus maintenant qu’à le signer…
— Thé ou café… mister « Now » ?
— Du café, Jean-Claude… Oui, s’il-vous-plaît, un très grand bol de café ce matin !

9 Replies to “Mister « Now »”

  1. De vous à moi, à moins qu’il ne s’agisse de deux autres, j’avoue que je ne me prends pas pour la queue de la poire mais je vais essayer de me reprendre… en me prenant pour moi ! Cela va être difficile car je n’ai jamais pu supporter les autres et je crains ne pas pouvoir accepter de me prendre pour moi.
    Je dois souffrir d’un trouble dissociatif d’identité, une pathologie évoquée dans la littérature ‘salgrennienne’, connue sous le nom de croissance exponentielle du volume des articulations reliant les jambes et les pieds (du bas latin ‘cavicula’) bref des chevilles…

    Comme le disait Pierre Dac : Si vous ne vous sentez pas bien… faites-vous sentir par un (une) autre !
    Bon week-end l’ami aux multiples identités!

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    1. La littérature « Salgrennienne »…?! Mais nom d’une pipe en bruyère comment ne pas choper le melon avec des expressions comme celle là ?! Merci pour cette intervention dans ma carrière d’écrivain qui s’annonce d’ors et déjà longue et fertile.
      Et à bientôt donc sur les bancs (rembourrés) de l’Académie Française…
      A kiss mon AMI S-KIMO…

      Aimé par 1 personne

      1. Une petite précision, juste avant d’aller à ma première séance d’essayage de mon habit vert: On me demande parfois l’origine de mon pseudo ‘akimismo’. C’était il y a longtemps, dans une petite ville espagnole. Nous cherchions un bistrot et sommes ‘tombés’ sur une enseigne: Aqui mismo, donc ‘ici même’. Il m’a juste suffi d’une manipulation orthographique pour immortaliser l’idée du siècle. Je ne pensais pas qu’un esprit encore plus retors que le mien ferait un jour allusion aux ‘Inuits’. Bon week-end depuis une Andalousie pour une fois pluvieuse!

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    1. Ce n’est pas du tout un portrait fidèle mais plutôt un clin d’oeil à votre rubrique « Je me prends pour…« …Mon idée (ratée donc…!) était de faire le contre-point avec votre rubrique et la mienne : « le jour où j’ai rencontré…« .Ce n’est pas grave je ferai mieux la prochaine fois…!!!

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        1. Bien sur ! J’en suis tout à fait conscient, rassurez-vous ! Mais surtout je vais beaucoup moins vite que vous…!
          Mais n’est-ce pas aussi ce qui fait un peu le charme de l’expérience ?
          Toutefois si cela vous ennuie je peux modifier l’article en conséquence et ne pas faire de référence à votre blog ?
          Désolé si cela vous a heurté , mon intention était tout autre.

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