GILBERT.

Je me suis mis sur mon trente et un car ce mercredi matin, veille de Noël, j’ai rendez-vous avec Gilbert Montagné.

Gilbert est un homme extraordinaire. Il a vraiment toutes les qualités que l’on puisse souhaiter à un être humain. Et surtout ce gars est toujours de bonne humeur quoi qu’il se passe dans sa vie.

Cela fait une dizaine de jours que je me suis mis à écrire des textes de chansons. Cela m’a pris une nuit, vers trois heures du matin, comme une envie de pisser, ou plus exactement en même temps qu’une envie de pisser…

J’écoute la radio toute la journée, dès le réveil. Cela me distrait un peu de la monotonie de mon existence qui s’est insidieusement installée depuis que je vis seul. C’est à dire depuis que ma femme s’est pendue à un fil électrique dans notre grenier.

Je crois qu’elle n’avait plus du tout le moral depuis que notre chien, un vilain bâtard que l’on avait appelé Castro en hommage à Fidel, mais surtout parce qu’on manquait un peu d’imagination pour lui trouver un nom, à ce clébard, s’était fait écrasé par le tractopelle venu nous creuser le trou pour la piscine. Le type du tracto, après s’être excusé, nous en a fait un autre de trou –gracieusement celui-ci– pour enterrer notre animal tout écrabouillé. Le plus con dans cette histoire, est qu’elle n’en a jamais profité de la pistoche, ma pauvre Simone, en décidant de se suicider seulement quelques jours avant qu’on la remplisse. Décidemment, quand ça ne veut pas… !

Elle, Simone, on l’a enterrée au cimetière du Père-Lachaise, chemin Monvoisin, 27e division, allée 12.

Enfin bref… comme je vous le disais donc, je me suis mis à écrire des chansonnettes depuis la semaine dernière. Au départ, ce n’était pas spécialement pour Gilbert, mais comme il fut finalement le seul chanteur parmi tout ceux que j’avais contactés à bien vouloir me répondre, je me suis dit assez vite : « Allez, banco… ! Va pour Gilbert ! ». Il faut savoir saisir sa chance au vol lorsqu’elle se présente…

Je sonne. On m’ouvre. C’est la femme de Gilbert.

— Bonjour madame Montagné… Ernest Salgrenn… chansonnier autodidacte de son état !

Physiquement, elle n’est pas mal du tout, son épouse à Gilbert. Et bien sympathique aussi.

— Essuyez-vous les pieds et entrez donc monsieur Salgrenn… formule-t-elle sur un ton qui se veut très enchanté d’avoir de la visite.

J’essuie et j’entre. C’est vachement beau chez eux. Normal, les artistes, par définition, ont toujours beaucoup de goût pour décorer leur intérieur. Il y a des statues en marbre blanc à profusion et la moquette en mohair est très épaisse, certainement pour amortir les chutes de Gilbert.

Tiens… en parlant du loup… Le voici qui s’avance vers moi…

— Hey, mister Salgrenn ! How are you, Ernest… ?!

— Wêlleu ! Véri wêll, Gilberte ! que je réponds du tac au tac — And my taylor is riche ! que je rajoute aussi sec, pour mettre une ambiance tip-top du tonnerre.

Dans le salon, il me fait asseoir sur une table basse, mais sa femme rectifie tout de suite le tir, avec beaucoup de classe, en me proposant plutôt une chaise bien rembourrée, elle aussi, et qui sera finalement plus confortable pour moi à l’usage. Je l’en remercie d’un clignement de paupière qui se veut complice. Elle fait de même, et je l’en remercie aussitôt d’un autre clignement de paupière, qui se veut tout aussi complice, si ce n’est encore bien davantage que ne l’était le premier.

— Cacahou-ètes ou Doritos… ?! lance alors Gilbert d’un coup, en me tendant un ramequin en cristal plein de cure-dents.

— Ah non, Gilbert… ! Tu ne vas pas commencer à te gaver avec toutes ces cochonneries juste avant de passer à table ! rectifie immédiatement son adorable moitié.

Il lui jette le ramequin avec les cure-dents à la figure… qui finalement se trouvera être la mienne n’ayant pas eu le temps d’éviter le projectile cristallin.

Je saigne abondamment du front et un cure-dents me traverse le pif. Je suis à deux doigts de lui foutre mon poing dans la gueule à Gilbert, mais la raison l’emporte sur la colère, me souvenant que j’avais une quarantaine de chansons minables à fourguer, alors vallait-il mieux la mettre en veilleuse.

— Bon… et si on causait bizze-ness, Ernest, maintenant que les présentations sont faites ?!

— Des Doritos, plutôt… ! que j’interjecte alors, encore un peu sonné.

Madame Montagné s’éloigne à petits pas feutrés dans la moquette épaisse, ayant certainement d’autres chats à rectifier ailleurs. J’en profite pour compter les cure-dents étalés par terre. Et il y en a trois cents vingt-deux très exactement. Trois cents vingt-trois avec celui que j’ai toujours planté dans le nez.

— Ah si tu savais, Rain-man, comme elle me fait chier ! chuchote Gilbert, alors qu’il pourrait très bien me le dire à voix haute.

— Je compatis… avec la mienne c’était exactement la même chose… sa mort fut un grand soulagement pour moi ! que j’avoue ouvertement pour la première fois à quelqu’un.

— Cool ! Alors je me mets au piano et tu me chantes tes ritournelles qu’on voit un peu ce que ça donne ?! résume-t-il, avec beaucoup de clair-voyance, mais d’esprit seulement.

Le chant, ce n’est vraiment pas ma tasse de thé. D’ailleurs, je n’ai jamais rien chanté de ma vie si ce n’est peut-être le premier couplet de la Marseillaise, pour faire un peu comme tout le monde, lorsque notre belle équipe de France de football marque un but en finale du Mondial.

J’ai la nausée subitement. Peur de trop bien faire peut-être…

Alors je profite qu’il ait le dos tourné pour me rapprocher d’une statue d’un David ressemblant étrangement à Ray Charles adolescent, et y dégobiller sur son socle mon petit-déjeuner en toute discrétion.

Madame Gilbert refait son apparition, à grandes et molles enjambées, cette fois.

— Tu ne vas quand même pas jouer du piano maintenant… ?! Occupe-toi donc plutôt de nous faire griller les saucisses sur le barbecue ! rectifie-t-elle à nouveau.

— Vous êtes sûrement comme moi… vous aimez la saucisse, monsieur Salgrenn… ?! rajoute-t-elle avec un peu plus de précision lexicale dans le langage.

— Oui, bien sûr, très chère madame, et justement il faudrait que j’aille pisser ! que je rectifie à mon tour, en la regardant bien droit au fond des yeux pour que toute l’ambiguïté de cette situation extrêmement gênante persiste longtemps entre nous.

Dans leurs toilettes aux Montagné, c’est très beau aussi. La cuvette des chiottes est également en marbre, noir cette fois, mais tout aussi massif pour bien rester dans le ton de la maison. On dirait le tombeau de Napoléon aux invalides.

Lorsque je reviens de ma petite commission, mon Gilbert est dans le jardin, devant son gros Weber à gaz butane. Il chantonne dans un nuage de fumée, en retournant des merguez déjà bien cramées.

Je tousse… et ça pique les yeux…

— Ah te voilà… Tiens, passe-moi les herbes de Provence !

J’obtempère, et il en éparpille pas mal à coté du grill, ce salopiot à lunettes noires.

— Après le repas, on se fera une petite partie de pétanque, hein ?! Tu sais jouer aux boules, j’espère… ?! s’exclame-t-il.

— …Mais oui, bien sûr, je suis même classé 15/3 et j’ai un coup droit redoutable ! que je rétorque assez fier de moi pour une fois.

— Parfait ! J’te prêterai un maillot de bain si tu n’en as pas ! C’est quoi ta taille… ?!

Madame Gilbert, revenant sur ces entrefaites, avec des entrecôtes sanguinolentes, en sautillant allégrement dans le gazon, s’est changée entre-temps, et a revêtu une tenue beaucoup plus entreprenante –malgré la saison qui ne s’y prête guère– d’une extrème transparence, nous laissant entrevoir de beaux restes bien conservés pour son âge.

Enfin, je dis nous, mais je devrais plutôt dire je, vu que Gilbert ne voit rien, lui.

— Allons… passons à table maintenant ! J’ai fait du taboulé espagnol avec du chorizo en rondelles… Vous aimez le chorizo, monsieur Salgrenn ?!

— Mais bien évidemment très très chère madame ! Ma maman nous en préparait aussi, alors vous pensez bien si j’aime ça ! que je lui chouine à l’oreille, en prenant un vague accent hispanophone pour agrémenter joliment ma réponse.

— Tant mieux ! Mais bon sang Gilbert… as-tu vu enfin dans quel état tu t’es mis encore ?! On dirait un bougnat ! rectifie-t-elle une fois de plus en levant les bras au ciel, ce qui a pour effet immédiat de relever agréablement sa lourde et magnifique poitrine de femme mûre.

— …Et si l’on partait en vacances ensemble tous les trois ?! déclare Gilbert inopinément, tout en s’essuyant la moustache d’un revers de costard.

— En voilà une bonne idée pour une fois ! Et tiens, pourquoi pas l’Alaska… ? Toi qui rêve tant de caresser un grizzly dans le sens du poil ?! rétorque l’hôtesse des lieux, en me posant très adroitement une main sur la cuisse gauche.

J’ai l’impression que le courant passe idéalement bien entre nous trois…

— Chéri… Oh hé, Chéri… est-ce que tu m’entends ?!

— Hein… Quoi… Simone… ?! C’est toi Simone… ?!

— Mais bien sûr que c’est moi ! Qui veux-tu que ce soit ?!

— Mais… Où je suis là… ?!

— Au pied de notre sapin de Noël ! Et tu viens de te casser la gueule de l’escabeau en voulant placer l’étoile filante tout en haut ! Regarde… tu t’es ouvert le front et tu saignes comme un goret ! Je te l’avais bien dis pourtant de faire attention !

— Merde ! Mais alors… ça voudrait dire que… que tu n’es pas morte ?!

Note de l’auteur : Quelques placements de produits dans ce texte qui ne me rapportent absolument rien, je tiens à le préciser, préfèrant rester financièrement indépendant pour le moment.

7 Replies to “GILBERT.”

  1. Ne t’étonnes pas si dans la rubrique ‘statistiques’ de ton blog tu trouves deux fois une consultation de ma part. Eh oui docteur, j’ai ‘consulté’ DEUX FOIS.
    J’avais bien sûr apprécié ta verve habituelle mais quelque chose manquait pour ma compréhension: Ne pas connaître ni n’avoir entendu parler d’un compositeur interprète n’étonnera personne, sachant que je n’ai jamais eu de télévision et n’écoute jamais, mais vraiment jamais, la radio. Authentique! Alors, eh oui, j’appelé mon amie Gogole pour en savoir un peu plus sur ton pote Montagné. Je n’ai ni le goût ni le temps de lire les biographie d’inconnus et suis resté un peu idiot (Et ça t’étonne?. Résumé: Rien compris. Alors j’ai appelé le mari de Madame Gogole, Monsieur Wickimachin. Et j’ai tout compris: Monsieur Montagné est donc aveugle, ce qui ne transparaît pas à une première lecture de ton texte… d’où ma deuxième connexion ! Merci quand même car ta prose est remarquable. Amicalement à toi… d’un borgne (Ça ne se remarque moins qu’un aveugle!)

    Aimé par 1 personne

    1. Bonsoir, Ce n’est pas grave tu peux venir autant de fois que tu veux sur mon blog (je touche 100 euros à chaque visite…) !
      Alors là…Que tu ne connaisses pas Josh Randall, Jean-Claude van Damme, Gérard Depardieu, Michel Houellebacq, et même la reine d’Angleterre passe encore, mais ne pas savoir qui est Gérard Montagné…!!! Forçément le fil conducteur (et le levier humoristique) étant quand même la cécité de Gilbert…j’imagine que ta deuxième lecture a du te faire sourire un peu plus du coup ?! Joyeux Noël Akimismo !

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