Année bissextile

J’ai marché longtemps. Trop peut-être. La nuit ne va pas tarder à tomber, je devrais rentrer maintenant…
Nous sommes fin juin et les lavandes sont en avance cette année. Mais personne ne les récoltera. Non, personne. Et les cohortes habituelles de Chinois ne viendront pas non plus. Tout cela est fini, je crois. Bien fini.
Au début, ils se voulaient rassurant. Ce qui était tout à fait normal comme attitude. Ne pas céder à la panique, ne pas s’affoler. Une situation totalement maîtrisée, il ne faut surtout pas vous inquiéter, messieurs, dames…
Ensuite, très vite, il y eut ces milliers de victimes.
Ou peut-être des millions. Mais on ne comptait plus, car cela ne servait désormais à rien de s’obstiner à compter tous ces morts. Le virus avait muté tout simplement. Et son agressivité quintuplé. C’est en tout cas ce que l’on a bien voulu nous raconter.
Le Président du Sénat est décédé le vingt-sept Avril. Je m’en souviens très bien car c’était le jour de mon anniversaire. Le jour de mes trente ans. Puis, le lendemain, la femme du Président de la République est morte à son tour. Elle était gentille cette femme. Toujours souriante.
Nos voisins aussi sont morts. Tous. Les uns après les autres. Mais on ne pouvait rien faire pour les sauver. Absolument rien.
Même mon amie Denise a succombé. Elle aussi était une gentille femme.
Et puis Jacques. Mon amour.
Je l’ai veillé pendant deux jours. Il a résisté tant qu’il a pu, mais le virus a eu le dernier mot, comme pour tous les autres. J’ai pleuré. Je suis devenue folle. Je me suis laissé aller. Plus rien ne comptait. Ma souffrance seule avait toute ma raison.
Pourtant je ne suis pas morte. Je ne sais pas exactement pourquoi, mais je suis toujours vivante aujourd’hui. Je n’ai pas d’explication, c’est comme cela.
Pour le moment je ne sais toujours pas si je suis la seule à avoir survécu. La télévision n’émet plus depuis un bon mois déjà, et à la radio, il ne reste que ce message enregistré, et qui passe en boucle, nous demandant inlassablement de rester cloîtré chez nous, de ne plus sortir, de rester confiner, d’attendre…
Mais attendre quoi au juste… ? Qu’y a-t-il vraiment à attendre maintenant… ?
Avant de rentrer, j’ai cueilli un grand bouquet de lavandes. Elles sont si belles cette année…

BISSEXTRE (porter) : C’est à dire porter malheur. Chez les Romains, ce jour intercalaire du mois de Février, dans les années qu’on appelle bissextiles, était réputé porter malheur…

R.A.S

Morose… Faut dire aussi que les nouvelles ne sont pas au top en ce moment… J’ai bien eu l’idée de dessiner une bouche avec un grand sourire sur le masque (de type FF.3 : seul efficace contre cette saloperie de virus) de mon épouse, mais même avec ça, l’ambiance n’est pas géniale ici… Ouais… Gros coup de déprime… Et l’inspiration dans les chaussettes avec toutes ces histoires, parce que je veux bien avoir l’air d’un poète maudit, mais les munitions commencent sévèrement à manquer dans le bar. Reste plus qu’une bouteille de « Frénette » maison, que nous avait refilé belle-maman, y’a deux ans déjà. Mais c’est imbuvable. Et là, vous pouvez me croire sur parole…

Bon, je vous ai tout de même pondu un truc… (et à jeun donc, pour une fois)

RAS

Que le néant nous rattrape… !
Que le grand Zéro se pointe sur son cheval au galop !
Syndrome de la page blanche, comble nos espérances.
Vide, aime notre nature.
Ô joie, moi, écrivain du rien, mais inspiré de tout
qu’une invisible muse aphone, dicte mes espaces,
me susurre des blancs, note tes absences
et qu’enfin, oualou peau de balle,
je me perde loin, très loin…
Oublié de tous, ne manquant à personne…

Signé : Zébi Fifrelin (poète insignifiant).

Demain, c’est la Saint-Valentin…

Demain, c’est la Saint-Valentin.
Ouais, demain c’est la fête des amoureux, et je l’ai parfaitement emballé.
Dans un sac poubelle de cent litres.
Que j’ai fermé avec du ruban adhésif. Du gros, bien large, et qui tient bien quoi qu’il arrive.
Elle m’avait dit qu’elle voulait se faire incinérer, et finir en cendres que j’aurai ensuite dispersé dans la mer Méditérranée. Du coté du Lavandou, par exemple où on était allés en vacances une fois, tous les deux. Il y a très longtemps de ça…
Mais ce n’est pas vraiment la saison à crâmer quelque chose dans le jardin. Beaucoup trop de risque de foutre le feu à la forêt avec cette terrible sécheresse qui dure maintenant depuis des mois. Je n’ai pas envie que l’on me mette ça en plus sur le dos. Inutile, je crois, d’en rajouter vu les circonstances, qui risquent sûrement pas d’être très atténuantes pour moi.
Bon, je pouvais peut-être quand même aller jeter le sac en mer, c’est vrai, vous avez entièrement raison… Mais le courage m’a un peu manqué ce matin. Et puis, notre vieille voiture ne démarre plus depuis un sacré bail. Trop compliqué donc, comme option.
Alors j’ai fait un trou. Tout bêtement… avec une pioche et une pelle.
Mais un joli trou malgré tout. Je me suis appliqué. Profond, et drôlement spacieux. On aurait presque pu y entrer à deux dans ce trou. D’ailleurs, j’y ai pensé pendant un court instant… juste avant de réaliser que ce n’était pas une très bonne idée. Il fallait bien que quelqu’un reste pour le reboucher ce putain de trou…
Ouais, demain c’est la Saint-Valentin, mais j’avoue que c’est la première fois, depuis bientôt quarante ans, que je m’en fous complètement… Et hop… voilà, emballé c’est pesé, enfin une de leurs fêtes à la con qui me tracassera plus… !