Papier Bleu

« Circulez ! Il n’y a rien à voir, rien à raconter, et même rien à entendre, et cela fait maintenant trente-cinq ans que cela dure ainsi… ! »
Mon existence est en réalité une suite monotone de non-évènements. Une vie tout ce qu’il y a de plus lisse, plate, morne, sans aucun accroc nulle part. Une vie drôlement bien rangée en somme.
Enfin… jusqu’à aujourd’hui…
Je suis né un 17 avril. Un jour de l’année tout à fait comme les autres, me direz-vous ? Eh bien, non, détrompez-vous… ce 17 avril n’est pas vraiment un jour comme les autres. C’est le jour idéal pour démarrer une vie complète dans l’anonymat et le rien du tout à signaler. J’aurai pu naître la veille, le 16, comme Joseph-Armand Bombardier, l’inventeur de la motoneige, ou pourquoi pas le lendemain, le 18 donc, comme Laurent Baffie, humoriste français de renom. Mais non, je suis né le 17 avril, seul jour de l’année où aucune personnalité célèbre n’a jamais choisi de naître… C’était déjà un signe.
Puis, une enfance sans problème. Je sais bien que c’est souvent ce que l’on dit pour la plupart des gamins bien élevés, mais cela cache pourtant presque toujours quelque chose de plus ou moins avouable ; dyslexie, énurésie jusqu’à l’âge de cinq ans, onychophagie à la puberté, crises d’angoisse nocturnes, ou bien pire encore, un redoublement en classe de sixième, honteuse balafre indélébile dans un brillant cursus scolaire bien linéaire…
Mais chez moi, rien de tout cela. Le gamin parfait. Jamais un mot plus haut que l’autre, propre à deux ans comme c’est indiqué dans le manuel, le tableau d’honneur et toutes les félicitations du jury. Parfait, et sur toute la ligne que je vous dis. Sans vagues, le gamin, même pas une petite ride sur le lac, alors pliez les voiles, messieurs-dames, et revenez donc demain… !
Et pour la suite du parcours ? Idem, aucun intérêt non plus ! Alors, ne nous attardons pas plus…
Le type a sonné. Comme on était un samedi matin, je devais m’occuper de mon linge sale. Les lessives chez moi, c’est toujours le samedi matin. J’étais donc la tête dans la panière en osier, en train de trier le blanc et la couleur, le coton et la rayonne, la soie et le tergal, lorsque ce type a appuyé sur la sonnette.
« Monsieur Salgrenn… ? Ernest Salgrenn… ?
— Oui… c’est moi… !
— Maître Stone… huissier de justice… Je viens pour l’inventaire avant saisie… !
— … Inventaire… ? Justice…. ? Saisie… ? Stone… ? Mais comment ça Stone… ? Vous êtes de la même famille que cette madame Stone du bureau de tabac ?
— Je ne devrais pas vous répondre… mais oui, c’est ma mère !
— Et pourquoi donc vous ne devriez pas me répondre ?!
— Je ne veux pas lui attirer des ennuis… vous savez… nous , les huissiers… nous ne sommes pas très appréciés par la population… !
— Ah bon… ? Non, je ne savais pas… ! Mais faut dire que je ne lis pas souvent les journaux… »
Il jette un coup d’oeil derrière mon dos.
« Par contre, je vois que vous avez un poste de télévision… un grand écran… Alors, je peux entrer monsieur Salgrenn… ?! »
Je m’écarte poliment. Et il ne se fait pas prier deux fois.
« Dites… Vous auriez tout de même pu vous essuyer les pieds… Je viens tout juste de faire le ménage ! »
Il ouvre sa sacoche en cuir jaune et en sort une grosse liasse de papelards, puis commence à noter des choses fébrilement avec un stylo Bic.
« Nous disons donc… un paillasson en coco tressé… 60 par 40 environ… c’est à peu près ça , hein… ?
— Oui, mon coco… enfin du coco, que je voulais dire… ! Mais ne restez donc pas dans l’entrée, passons dans le living, Stone… Je peux peut-être vous servir un petit café… un sucre ou deux ?!
— Oh non… surtout pas ! Jamais de café, malheureux ! Je fais de l’hypertension ! Mais par contre, un petit Calva, ça ne serait pas de refus… ! »
Je me précipite vers le bar. J’ai un bar très bien garni, cela tombe assez bien.
« Sinon, j’ai du Porto aussi ? Vous ne préférez pas un petit Porto plutôt ? »
Il ne répond pas, trop absorbé déjà à prendre les mesures exacts de mon sofa.
« Roche-Bobobois… le canapé… c’est du Roche-Bobobois ! vous pouvez le noter ça aussi… je l’ai payé une fortune vous savez !
— Vous inquiétez pas, je connais parfaitement mon métier !
— Dites-donc… monsieur Stone… ça m’ennuie un peu de vous demander ça… mais vous m’avez bien parlé d’une saisie tout à l’heure… ?
— Exact… Saisie pour impayés… article 7, alinéa 12 du Code général des Impôts… le petit papier bleu comme on l’appelle dans notre jargon…
— Ah oui… ce fameux petit papier bleu… mais… bon… et arrêtez-moi encore si je me trompe bien sûr… mais une saisie pour impayés… n’est-ce pas uniquement lorsque l’on n’a pas payé quelque chose… ?! »
Il me regarde avec de gros yeux, Stone… Et je me demande du coup, si je ne viens pas de sortir une connerie…
« Évidemment, monsieur Salgrenn ! Vous pensez bien tout de même que nous n’allons pas saisir de pauvres gens qui n’auraient rien à se reprocher… nous avons déjà bien assez de boulot comme ça, croyez-moi… !
— Bien… bien… c’est ce que je pensais, alors… vous allez donc me saisir parce que je dois de l’argent à quelqu’un… ?!
— Oui… Enfin… pour être plus précis ce n’est pas exactement vous … c’est plutôt le gars qui a usurpé votre identité… Lui par contre, il doit un sacré paquet de flouze à pas mal de monde… !
— Ah… Quelqu’un a usurpé mon identité me dites-vous… ?!
— Eh oui, monsieur Salgrenn… mais ne vous en faites pas, cela est très courant de nos jours… vous êtes loin d’être le seul dans ce cas là ! »
Je m’asseois en bout de sofa. J’ai un peu les guiboles qui flageolent et j’entends ma machine à laver dans la buanderie, qui passe maintenant en fin de cycle, mode essorage.
« Et comme on n’arrive pas à le coincer… faut dire aussi que généralement, ils sont très malins, ces gens-là ; ils n’hésitent pas notamment à nous refiler de fausses adresses… alors, c’est donc vous que l’on vient saisir !
— Moi… oui… bien sûr… je comprends mieux… mais… il n’y a pas de recours possible quand même… ? Je ne sais pas… une réclamation à faire d’urgence pour éviter tout ça… parce que c’est bigrement ennuyeux tout de même cette affaire- là… j’avais pas vraiment prévu, moi… ! Surtout qu’on est à seulement deux jours de Noël tout de même… !
— Ben non ! C’est trop tard, monsieur Salgrenn ! Beaucoup trop tard maintenant, la machine administrative est lancée, mon vieux ! Et tout le monde sait que rien ne peut arrêter la machine administrative lorsqu’elle est lancée… non… rien… une vraie locomotive à vapeur… !
— Heu… une petite seconde, maître Stone, excusez-moi, mais j’ai une machine à étendre… ! Je reviens tout de suite, ça ne sera pas long ! La bouteille de Calvados est dans le bar, allez-y servez-vous donc, faites un peu comme chez vous et surtout ne m’attendez pas pour commencer à boire…

Tiens… Vous ai-je déjà causé de ma collection de couteaux de chasse ? Non, je ne crois pas, hein ?

2 Replies to “Papier Bleu”

    1. Chère Madame la Reine des Pommes, pom, pom, pom…
      Apprenez que j’aime tous les jours de l’année… sans exception… Mais il fallait bien que j’en choisisse un ! Toutefois, dans un esprit d’apaisement (et ne voulant pas perdre une lectrice) je suis prêt à examiner un autre choix de date. Merci de me faire parvenir vos desiderata et j’examinerai cela avec grande attention.
      Bisous sur le trognon, Ernest Salgrenn.

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