Comme un pet sur la toile.

J’ouvre les volets de ma chambre. Et ils sont là…

« Salgrenn ! Salgrenn ! on t’aime ! on t’aime… ! »

Je referme quasi immédiatement. Ce n’est pas grave, j’ai pris l’habitude de vivre dans la pénombre.

La Police les déloge bien deux fois par semaine, le mardi et le vendredi, mais dès le lendemain ils sont de retour. Pourtant les flics ne font pas dans la dentelle pour les chasser. Pas mal d’entre-eux garderont des traces des affrontements jusqu’à la fin de leur vie. J’avoue qu’au début cela m’amusait, puis à la longue je me suis lassé. Comme on se lasse de presque tout finalement.

« Votre petit-déjeuner, monsieur Salgrenn… Vous avez bien dormi, monsieur Salgrenn… ? »

Ichtak est mon homme à tout faire. Enfin presque à tout faire. Il est mongolien. De Mongolie. De Mongolie orientale pour être plus précis. Il paraît que c’est un très beau pays. De belles et grandes étendues de steppes à perte de vue. Et des chameaux. Beaucoup de chameaux.

Mon portable vibre sur la table de nuit. C’est Albin. Mon éditeur.

« Hello Salgrenn ! C’est Albin…!

Il m’appelle tous les jours. Même le dimanche. No surprise, donc…

« Bonjour Albin… Que me vaut… ?! »

— Rien… rien… je voulais juste savoir si tout allait bien ce matin… Alors, de l’inspiration, mon vieux… ?! Vous êtes sur quoi aujourd’hui… un nouveau roman… ?

— Non… à vrai dire je ne sais pas trop encore… peut-être un recueil de pensées, ou des aphorismes en vrac, ou pourquoi pas des devinettes…

— Des devinettes… ?! Mais c’est bon ça… c’est très bon même… !

— Savez-vous, mon cher Albin, quel est le comble d’un vigneron têtu ?

— Non, non… mais allez-y… je sens que cela va être génial, comme d’habitude !

—… L’obsession d’avoir toujours raisin sur toute la vigne… !

Je l’entend s’étouffer de rire à l’autre bout. Je crois que j’ai fait mouche une fois de plus.

— Et l’on pourra appeller ça : « Les Versets Salgréniques »… Qu’en pensez-vous… ?!

— Que vous êtes un génie, mon vieux… un génie… ! Bon, je dois vous laisser, j’ai Amélie sur une autre vigne… ! Bonne journée, Salgrenn…

Je petit-déjeune. Avec Mozart. Le midi, c’est avec les Pink Floyd. Et le soir, devant les infos de France 2. J’ai mes petites habitudes de vieux célibataire.

« Ai-je des rendez-vous de prévu ce matin, Ichtak ?

— Oui, monsieur Salgrenn, nous avons une personne qui désire vous entretenir d’un projet cinématographique, enfin, c’est ce que j’ai cru comprendre…

— Du cinoche… ?! Mais c’est bien ça du cinoche ! C’est quand déjà le Festival de Cannes, Ichtak ?

— En Mai… en Mai, monsieur Salgrenn…

— Mais c’est parfait ça en Mai ! Faites-le donc entrer !

Ichtak revient quelques minutes plus tard avec le type du rendez-vous, qui porte un gros pansement sur un œil…

 » Cataracte… ?

— Non… Flash-ball… ! Je crois que c’était une très mauvaise idée de venir chez vous un vendredi… !

— Bon… bon… Assiyez-vous donc… !

— Assoyez-vous… la forme correcte du participe présent du verbe asseoir est assoyez-vous, monsieur Salgrenn…

— Oh putain… Je parierai que vous êtes enseignant, vous ?!

— Oui, de grammaire et de style… !

J’ai toujours eu un soucis avec les profs. Quels qu’ils soient, et ce depuis le début. La plupart d’entre-eux, à mon humble avis, confondent malheureusement enseigner et… donner des leçons !

— Alors… De quoi est-ce donc que vous voudriez me causer ?!

Là, c’est un peu trop à la fois pour lui. Las, il ne corrige pas cette fois.

« J’écris des scénarios… quelques-uns ont déjà abouti… comme « Madame-pipi fait du crochet »… vous en avez certainement entendu parler… ?!

— N’est-ce pas ce lamentable navet, avec Catherine Deneuve, qui est sorti l’année dernière… ?!

— Non, non, ça, c’est « Le dernier métro » !

Enfin bref. Il m’entretient pendant presque deux plombes d’un scénard auquel je ne comprend absolument rien. Rien. Absolument rien, que je vous dis. Ce type cause bien, mais on ne comprend pas un mot de tout ce qu’il vous raconte. Alors, je me suis endormi assez vite. Et il a dû s’en apercevoir car lorsque je me réveille, il ne parle plus. Il me regarde seulement, de son œil, unique et bovin. Comme on observe une mouche verte sur une belle bouse fraîche.

— Bien… bien bien tout ça ! Et si vous restiez manger avec moi, histoire qu’on approfondisse un peu la chose… ?!

— Mais… je ne voudrais surtout pas abuser de votre hospitalité… !

— Allons, si je vous le propose, mon vieux, c’est que cela me fait plaisir ! Et c’est comment déjà, votre nom… ?

— Pierre-Valérie Paul-Louis… Mais généralement mes amis m’appelle PV-PL… ou bien parfois PV, pour faire plus court…

— Vos amis… ? Ah… je vois… et pourquoi pas plus simple encore : P ? C’est pas mal aussi, P ?! Non ? Monsieur P… monsieur P… mais regardez donc comme cela sonne bien ! Voilà bien un patronyme dans le vent, ma foi… monsieur P… ! Et puis je trouve que cela va très bien avec votre tête…

— … ?

— Si, si, je vous assure. Vous avez une tête à vous appeller monsieur P… !

— Si vous le dites…

— Bon… Je ne sais pas pourquoi, mais je sens que l’on va bien s’entendre tous les deux, monsieur P… ! Aussi, voilà ce que nous allons faire, votre petit scénario on va le retravailler ensemble, même si je ne vous cache pas qu’il y a du boulot… c’est médiocre, très médiocre, mais on devrait y arriver, je vous le promets… et puis on va en sortir un bon film… Faites-moi confiance là-dessus aussi ; j’ai une grande habitude pour ça… Tout ce que je touche devient de l’or… Et c’est pas moi qui le dit, c’est mon éditeur ! Et croyez-moi, il est bien placé pour le savoir ! Au fait… vous aviez déjà quelque de chose de prévu au mois de mai ?!

— …Non… rien…

Il regarde autour de lui. Le mobilier, les babioles, les tableaux aux murs.

— Oui… c’est bien un Wharol devant vous… ! Je vous le dis avant que vous ne me posiez la question… !

— Et…

Il me montre du doigt le chien gonflable, vert fluo, qui trône dans un coin.

— Jeff Koons… Jeff Koons, monsieur P… C’est très moche mais ça m’a coûté un bras ! Vous-même collectionnez, peut-être ?! Timbres-postes… ?! Ou mieux… des boules à neige ?! Oh oui… je parierais bien pour des boules à neige !

— Non… quelques autographes éventuellement… J’en ai un de Depardieu… sur une note de pressing…

Ichtak passe sa grosse tête par l’entrebaillement de la porte.

 » Ah… Ichtak, vous tombez bien, mon ami… ! Monsieur P nous fera l’honneur de rester diner avec nous… Qu’est-ce qui était prévu pour ce midi… ?

— Du canard, monsieur Salgrenn… du canard aux navets…

5 Replies to “Comme un pet sur la toile.”

  1. Très bien mon petit! Continue!
    Mais un conseil: Arrête ton cinéma Ernest!
    Amicalement à toi.

    P.S. Pâ naiçessère de côser kome un lyvre pour aitre en saignant. Je fu praufaiçeur pendents 30 ânées… et sens jamès aitre oçi errudi ke toit! (Bon jé en saigné le ski!)

    Aimé par 2 personnes

  2. Que c’est difficile à vivre la célébrité ! Comme je comprends que tu aies à supporter les affres de la gloire et les cris de ces fans surexcités. Mais tout de même, de là à presque te réjouir que les policiers aient frappé dur, ce n’est pas très honorable. Il n’en reste pas moins qui tu as plus de succès qu’un auteur de roman de gare ou de romans pour l’été : à ta place je m’inquièterais !
    Que tu sois devenu célèbre, presqu’aussi adulé qu’une rock-star est une chose mais cela te donne-t-il le droit de faire trimer es travailleurs clandestins ? Allons, ne mens pas, ce Mongolien qui est en fait un Mongol ne doit pas avoir tous ses papiers et visas de travail. En règle Cet homme serait ton serviteur ? Ne serait-ce pas plutôt ton esclave moderne ?
    Quant à ton éditeur, celui-ci m’a l’air d’être un sacré faux cul. Il fait semblant de prendre de tes nouvelles et de ta santé mais on devine que derrière ces mots affables et sirupeux, se cache l’homme qui attend avec impatience que tu lui annonces que tu es en passe de terminer ton énième roman. Une façon pour lui de se frotter les mains en pensant «Chouette ! Je vais encore me faire un max de blé sur le dos ce type !»
    Bien entendu, tout ce que tu vas lui proposer, même si ça ne vaut pas un pet de lapin, va être génial à ses yeux, du moins au téléphone. Il trouvera tout génial, tout sera une excellente idée, chaque pensée que tu lui sortiras aura pour lui un parfum de génie même s’il en pense pas un mot. Il s’en fout, il ne t’a pas en face de lui donc il peut dire ce qu’il veut car tu ne vois pas son visage dédaigneux quand tu fais telle ou telle proposition. Ce qui importe pour lui, c’est de te tondre le mieux possible sans que tu ne t’en aperçoives.
    Des aphorismes en vrac ? Bien sûr qu’il va trouver cela du meilleur aloi et pourtant, c’est d’un banal et ne respire en rien le manuscrit fabuleux. Des devinettes ? Mais n’importe quel rigolo pourrait sortir un bouquin de ce type et ton Albin trouve cela formidable ! Tu ne te rends pas compte que ton éditeur est hypocrite et très intéressé ou tu es plus aveugle qu’une taupe ? Même le coup des «Versets Salgréniques» trouvent grâce à ses yeux ! C’est te dire le faux derche ou l’ignare qu’il est. Et tu confies tes écrits à un type pareil ? Incroyable. En tous cas, il sait te brosser dans le sens du poil et toi, tu marches à fond…
    En plus tu me sembles un peu snob et embourgeoisé avec ce succès : Mozart., le Floyd… Et pourquoi pas Saint Saens ?
    Et ensuite, tu reçois un réalisateur de cinéma inconnu dans le secret espoir de voir une de tes œuvres sortir sur les écrans et être projetée à Cannes ? Là, ça ne s’arrange vraiment pas. Et en plus recevoir un malheureux scénariste sans talent que tu méprises, tu oses lui tu montrer tes collections d’œuvres artistiques de valeur comme s’il s’agissait de collections de cartes Pokemon. Et des statues de Niki de Saint Phalle, tu n’en as pas par hasard ? Ne serais-tu pas un brin méprisant Salgrenn.
    Pour parfaire le tout, ton esclave qui propose pour le dîner du canard aux navets ! Je parie que ton malheureux hôte n’a pas saisi l’allusion !
    Et après ce repas en tête-à-tête avec ce malheureux prof, je suppose que tu vas aller te coucher dans ton lit à baldaquin entre des draps de soie.
    Dis-moi Salgrenn ? L’excellent auteur que tu es n’aurait-il pas attrapé un énorme melon ? Tu passes encore par tes portes ou n’as tu pas été obligé de faire agrandir les chambranles ?

    J'aime

  3. Je n’ai peut-être pas compris l’astuce… ? Est-ce pour l’expression : « ça ne vaut pas un pet de lapin » ?!
    Pour info : l’idée de ce texte (improbable) a germé dans mon esprit alors que je désirais me moquer (si,si, cela m’arrive de temps en temps) d’une personne particulièrement imbue de sa petite personne (Monsieur est scénariste, ô, la belle affaire !) et qui donnait des avis et des conseils à tour de bras, sur le site SCRIBAY.com… J’aime les gens qui savent rester modeste (comme mon Ernest… !).

    Aimé par 1 personne

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s