Tranche de vie.

Hier, en fin d’après-midi, je suis allé au cinoche. En compagnie de mon copain Norbert.
Je l’ai rencontré sur le chemin, rue Hamelin. Il sortait de chez son docteur, qui venait de lui mettre un doigt dans le fondement et de lui trouver fortuitement une prostate de la taille et de la consistance d’une boule de pétanque.
— C’est sûrement un cancer… ! J’ai vraiment pas de pot quand même… Une saloperie de cancer de la prostate… !
— Oui… vraiment pas de chance ! C’est de ça qu’est morte ma pauvre femme… !
— Ah bon… ? …Dis donc… elle cachait bien son jeu, ta Germaine… !
— Oh pour ça, c’est sûr… !
Le film était un véritable navet. Mais j’aurai dû m’en douter ; ils n’avaient fait qu’en dire du bien à la télé tout au long de la semaine précédente. Une histoire de sous-marin, et de sous-mariniers, à laquelle on n’adhérait pas une seule seconde. Sans causer de la bande son, se résumant grosso-modo à une heure trente du bip-bip d’un sonar sur fond de cliquetis métalliques… Désespérant de conneries…
Norbert s’est endormi cinq minutes à peine après le début de la séance. Pour se réveiller au bout d’une demi-heure avec une envie de pisser.
— Ça doit être à cause de ma prostate… Tu me raconteras la suite quand je reviens !
— T’inquiète…
Ensuite, on est allés s’en jeter un chez Jean-Maire. Jean-Maire est un ancien des Alcooliques Anonymes. Comme nous deux. Il tient un bar sur le port. « Chez Jean-Maire » que ça s’appelle son troquet.
La propreté des lieux laisse clairement à désirer, mais le patron nous paie une tournée de temps en temps, cela compense un peu. La clientèle est essentiellement constituée de marins au chôm’du et de prostituées. Un grand classique des bords de Mer du Nord.
On a commandé des pressions, et puis joué aux fléchettes. Le jeu de fléchettes est un jeu qui vous vide bien l’esprit, et Dieu sait qu’on en avait rudement besoin aujourd’hui, avec Norbert…
La Monique et la Javotte sont venues rapidement nous tenir compagnie à notre table. Pour de vieilles putains sur le retour elles sont plutôt sympathiques. En tout cas, elles ne vous poussent jamais à la consommation, et c’est déjà ça. Bien sûr, Norbert n’a pas pu s’empêcher de leur causer de sa nouvelle maladie. Cela leur a fait quelque chose, à nos deux pouffiasses. À un moment donné, j’ai même cru que la Javotte nous versait une petite larme, mais non, ce n’était que son œil de verre qui jouait des siennes. Par conscience professionnelle, probablement, elles lui ont proposé d’aller tirer un coup vite fait dans les chiottes, histoire de lui remonter un peu le moral. Il a refusé et s’est mis à chialer comme une Madeleine. C’est beau un homme qui pleure.
Après ça, comme il commençait à se faire tard, on s’est rentré tout doucement avec Norbert. J’ai tenu à le raccompagner jusque chez lui.
— Viens, mon Nénesse, on va s’en jeter un petit dernier… il doit me rester un peu de pruneaux à l’eau de vie…
— C’est peut-être pas raisonnable pour ta prostate… ? que je lui ai répondu, m’improvisant thérapeute d’un soir.
— Arrête tes conneries… ! Les pruneaux, y’a rien de meilleur pour le transit !
Et il n’avait pas tort là-dessus, alors j’ai accepté son invitation. Chez Norbert, ce n’est pas très grand. Un deux-pièces avec des toilettes à la turc sur le palier. Et c’est très humide. Le papier peint se décolle dans les coins et ça suinte pas mal du plafond aussi.
— Tu vois, je devais faire des travaux d’isolation… mais maintenant, avec tout ça, cette tuile, là, qui me tombe dessus, tu comprends bien que je n’ai plus le goût à me lancer là-dedans… Hein ?…
— Allez… tu devrais pas t’en faire comme ça… tu vas t’en sortir, j’en suis sûr…
Il ne trouvait plus ses pruneaux, alors on s’est rabattus sur une bouteille de Kirsch, qu’on a sifflée en moins de deux.
— Ça s’boit comme du petit-lait… non… ?!
J’ai acquiescé. Norbert et moi, on n’avait pas grand-chose de plus à se raconter. Tout était dans nos regards. Un peu comme si finalement on se comprenait sans se parler, tous les deux… C’est vraiment chouette d’avoir un ami comme lui… Ouais, vraiment chouette…