Moi, Président…

Cela m’est tombé dessus un Vendredi. Et ne me demandez pas pourquoi un Vendredi : je n’en sais fichtre rien…

Il étaient deux. Un grand, tout maigrichon, et un autre plus petit, mais pas bien gros non plus.

« Monsieur 25 b… ? »

— Hein… ? Non… ça, c’est le numéro de l’immeuble… ! Moi, c’est Salgrenn… !

— Ah… oui… au temps pour moi ! Agent Moldu, et mon collègue… mince… c’est comment déjà ton nom… ?!

— Agent Billentête… ! lui répond, le pas bien gros non plus, en faisant une grimace.

— J’vous préviens de suite… si c’est pour les étrennes… J’ai pas un rond à vous donner, les gars !

— Que nenni… ! C’est le Ministère du Grand Tirage qui nous envoie… Vous avez été choisi, monsieur Salgrenn…

— Grand Tirage… Grand Tirage de quoi… de mon cul… ?! Encore une arnaque, vot’ truc… ?! Bon… foutez-moi le camp ou j’appelle les flics !

Le maigrichon (le plus grand, donc) sort un papelard de sa sacoche.

« Mais non… regardez, monsieur Salgrenn, la Machine à Logarythmes vous a désigné… Il n’y a pas d’arnaque du tout… c’est bien votre nom qui est écrit, là ?!

— Ouais… et alors… j’ai gagné quoi, cette fois… ?! Un Vaporetto pour nettoyer mes vitres ?! Un abonnement de six mois à Télé Z ?! Un service à escargot en porcelaine de Limoges ?!

Le grand regarde le petit, et le petit, le grand (en relevant légèrement la tête, bien sûr).

« Monsieur Salgrenn… je crois que vous n’avez pas bien compris… nous venons vous annoncer que vous avez été choisi par la Machine à Logarythme pour être notre futur Président de la République… ! Et croyez-moi, cela n’a rien à voir avec un vulgaire service à escargots !

Les emmerdes, ça ne prévient pas généralement quand elles débarquent chez vous. Et la plupart du temps c’est toujours lorsque l’on s’y attend le moins. Et là, pour le coup, je ne m’y attendais pas du tout, mais alors, pas du tout…

« …Président de la République… ?! Vous vous foutez de ma gueule… moi… Président de la République… ?!

— Et pourquoi pas… ?!

— Bon… ok… entrez… que vous m’expliquiez un peu mieux tout ça… !

— Mais dis-leur qu’ils s’essuient bien les pieds ! »

Elle, c’est ma femme… Et le ménage, c’est son truc, alors je suis persuadé qu’elle aurait préféré un Vaporetto, ma Simone…

« Vous commencez demain…

— Demain… ?! Un samedi… ?! C’est que…

— Simple hasard du calendrier, monsieur Salgrenn ! Mais ne vous en faites pas… toutes les heures sup’ vous seront majorées à cent pour cent… !

— Ah… j’aurais des heures supplémentaires à faire… ?

— Oui, de temps en temps, surtout en période de crise… mais là, en ce moment, rassurez-vous… c’est plutôt calme !

Puis, ils m’ont refilé un billet de Ouigo pour la capitale. En seconde classe.

 » Y’avait plus de première… ?!

— Ce n’est jamais en première, monsieur Salgrenn !

— Ah bon… ?! Et pour ma femme… pour ma Simone, ça se passe comment… ?

— Mais ça ne se passe pas, monsieur Salgrenn… ! Les épouses, s’il y a épouse bien entendu, ne sont plus prises en charge par la Nation… Après tout, ce n’est pas le problème des Français, les épouses de nos Présidents ! Et cela nous a permis tout de même d’économiser plus de deux millions d’euros par an… et ce n’est pas rien, deux millions d’euros, monsieur Salgrenn,… ce n’est pas rien, n’est-ce pas… ?!

—… Oui… certainement… c’est une somme… !

— Et la Machine à Logarythmes aussi nous a fait économiser beaucoup d’argent… énormément… Si vous saviez, monsieur Salgrenn… !

Le plus petit acquièsce, un large sourire aux lèvres.

— Ah… vraiment… ?

— Éh oui… regardez donc : fini les partis politiques avec la Machine, fini les remboursements des frais de campagne, et fini aussi les dépenses pharaoniques pour organiser les deux tours de scrutin ! Oui, c’est terminé tout ça, monsieur Salgrenn… ! Et hop ! Trente millions d’euros minimum d’économisés encore là-dessus ! Et ce n’est pas rien tout de même… trente millions d’euros…

— Mais…

— Oui… ?

— … Vous êtes quand même au courant que je n’ai jamais fait de politique de ma vie, moi… ! Ce n’est pas un handicap pour diriger un pays… ?!

— Mais non, bien au contraire, monsieur Salgrenn… bien au contraire ! Cela vous laisse la liberté d’agir tout à votre guise… vous n’avez de comptes à rendre à personne, et comme cela : vous faites tout ce que vous désirez pendant cinq ans ! N’est-ce pas merveilleux… ?!

— Ouais… ouais… si vous le dites… ! Mais faut savoir aussi que je n’ai pas fait de grandes études, non plus… Je bosse comme vendeur de bagnoles chez mon beau-frêre Gilbert, qui possède la concession Toyota à la sortie de Châteauroux, en direction d’La Châtre… Je me défends pas mal comme vendeur, c’est pas la question, mais de là à être vraiment qualifié pour le job… j’suis pas certain que…

— Ne vous inquiètez pas… si la Machine vous a choisi, c’est que vous avez obligatoirement toutes les aptitudes requises pour ce poste ! Sachez que la Machine, contrairement aux électeurs, ne se trompe jamais, monsieur Salgrenn… ja-mais… !

Simone revient avec l’apéro sur un plateau.

— Pastis ou whiskiiii… ?! Et on va lui refiler la Légion d’Honneur, du coup, à mon Nénesse ?!

— Fini aussi tout ça ! Économies encore, ma petite dame… économies… ! Et un Pastis plutôt, pour moi… !

— Avec des glaçons ? Dommage… bon… c’est vrai qu’ils la refilaient un peu à n’importe qui maintenant… !

— Et pour les costumes… ?

— Deux par an ! Et deux paires de chaussures également… une pour l’été, une pour l’hiver… !

— Ah ouais… Dites… c’est pas un peu ric-rac, quand même… ?!

— Mais personne ne vous oblige à porter des costards toute l’année… Le protocole à été revu à la baisse, lui aussi… alors vous pourrez ainsi vous habiller comme bon vous semblera, monsieur Salgrenn… du moment que cela est entièrement à vos frais ! Même les survêtements ne sont plus interdits… et d’ailleurs cela plaît beaucoup à une grande marge de notre population… vous serez très populaire en survêtement, monsieur Salgrenn… ça, je peux vous l’assurer !

— Populaire… ? C’est indispensable d’être populaire… ?!

— Là, c’est vous qui voyez… Mais très honnêtement, cela n’a aucun intérêt ! Je vous rappelle que vous n’avez pas été élu au suffrage universel, mais tiré au sort par une machine… et les machines se contre-foutent des sondages, monsieur Salgrenn… Alors, vous faites votre job, et le reste n’a pas importance !

— Et pour le logement… ? J’suis logé quand même… parce que ça douille grave les locations à Paris !

— Pas de soucis, un petit deux pièces juste en face de votre bureau, c’est pas grand mais y’a tout le confort moderne… et ça, c’est cadeau, c’est pour nous ! On n’est pas des sauvages tout de même ! Restera juste l’électricité et le gaz à votre charge… mais là, c’est un peu normal, je crois, non… ?!

— Bon… et… mon salaire… ?

— Des cacahuètes… vous auriez peut-être des cacahuètes, m’dame ?!

Le petit maigre a déjà bouffé tous les Doritos…

— Le Smic… plus, évidemment, les heures sup’ dont on a déjà parlé tout à l’heure… Le minimum légal, quoi ! Mais attention, personne ne vous empêche bien entendu de conserver votre boulot chez vot’ beau-frêre si vous le souhaitez… vous avez tout à fait le droit de bosser au black pendant vos congés !

— Ah… alors, j’ai quand même des congés payés… !

— Des congés, oui… mais payés, pour ça c’est une autre histoire…

— Et Brégançon… et le château de Rambouillet ? On n’a plus droit à ça non plus ?!

— Vous rigolez, Salgrenn… ?! Y’a déjà un bail que l’on a tout bazardé ! Brégançon, on l’a vendu à l’émir du Koweit, et puis Rambouillet : c’est une EHPAD maintenant !

— Quelques voyages officiels malgré tout… ?

— Très peu… le strict minimum… dorénavant, on privilégie plutôt le télé-travail et les visio-conférences… beaucoup moins onéreux les visio-conférences… !

Les deux se lèvent, hyper synchro dans l’attitude.

« Bon… c’est qu’on va vous laisser… On doit passer voir tous les autres maintenant…

— Les autres… ? quels autres… ?!

— Votre premier Ministre, et tout le reste du gouvernement…

— Ah ben oui… Tous tirés au sort également, je suppose… ?!

— Tout à fait ! Niveau capacités, cela ne change guère de ce qui se faisait avant. La machine fait même parfois mieux, c’est pour vous dire !

— Bien… c’est pas que ça m’arrange tout ça, mais si j’ai pas le choix… je vais aller préparer ma valoche pour demain, moi…

— Ah… c’est vrai… j’allais oublier… Tenez, Salgrenn… votre carte Orange, pour le métro… mais ne nous remerciez pas… disons que c’est notre cadeau de bienvenue !

Et ils sont repartis… comme ils étaient venus.

« Monsieur le Président… ?

— Hein… quoi… ?

— Vous avez Trompe sur la deux… je sais pas… j’ai pas tout compris, encore… Je crois qu’y veut vous causer d’un médicament à base d’eau de Javel… alors, vous le prenez, ou pas… ?

— Sur la deux, vous dites… ?

8 Replies to “Moi, Président…”

    1. Merci ! Petit message subliminal à ma façon (enfin… avec des gros sabots quand même !) en direction de notre reine d’Angleterre et toutes les autres dépenses, bien inutiles, de notre République…

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  1. Comme tu le dis ce sont de sacrés emmerdements qui te sont tombés dessus .Quand on connait tes écrits et ton imagination en matière de romans noirs, il y a de quoi avoir peur quand on apprend qu’une foutue machine t’a choisi pour être Président de la République. Les emmerdements risquent d’re pour nous aussi à ce que je lis.
    Il faut vraiment que le budget du pays et ses finances soient au plus mal pour qu’on mette le sort de la Nation entre les chiffres d’une machine électronique et surtout entre les tiennes.
    Tout ça pour économiser des millions de frais électoraux. Si au moins tu avais un programme !
    Le pire est que tu vas pouvoir faire ce que bon te semble puisque n’ayant de compte à rendre à quiconque. Ça fait peur tout de même ! Si au moins tu étais un Président qui donne de la stature à la fonction mais non : tu vas habiter dans un malheureux deux pièces, tu ne voyageras même pas pour représenter notre pays et tu vas passer ton temps devant des écrans avec tes homologues. Ça promet !
    Non seulement tu es logé comme un pauvre mais en plus, tu es payé au SMIC ! Incroyable ! En plus, on t’incite à être hors-la-loi en bossant au noir … c’est du beau.
    Des voyages de Ouigo en seconde classe, c’est pire que ce que j’aurais imaginé. Même les vacances à Brégançon te sont retirées parce qu’ils ont vendu les bijoux de la France à des émirs et des maisons de retraite privées.
    Même Madame n’a plus aucun titre et n’existe pas aux «yeux» de cette foutue machine. On ne pourra même pas se rincer l’oeil lors de ses sorties en habit de soirée. Quel mauvais goût cette machine !
    Le plus malheureux est sans doute côté vestimentaire : deux costumes par an , des costumes que je suppose achetés en grande surface ?Ayucune classe le Président choisi…Quand on apprend que le reste du temps on risqure d’avoir un président en survêt’, on a honte d’être Français ! ! Quelle déchéance ! Et pourquoi pas un chef de l’Etat en tongues après tout ? Mais il est vrai que tu vas devoir faire peuple ! Quelle horreur.
    Tu n’auras même pas la petite décoration rouge qui pourra te différencier du citoyen lambda dans la rue. Tout de même, ils auraient pu laisser un petit quelque chose pour qu’il y ait un semblant de faste
    En plus, plus de partis politiquas donc plus de députés je suppose ? On est proche de la dictature. Là, j’ai vraiment peur quand je lis «Président Salgrenn»
    Et dire que tu va «bosser» avec un gouvernement choisi comme toi, notre avenir risque de ne pas être rose s’ils sont aussi ravagés que toi.
    Bon, tout ça c’est bien beau si je puis dire mais, avant que tu ne t’habitues trop vite à tes nouvelles fonctions, je fais mettre mon passeport à jour et je me tire fissa avec armes, meubles, argent et meubles en Australie ou au Canada. Là, je serai à l’abri de tout dérapage d’un Président qui risque de nous mener à la catastrophe.
    P.S. Je connais l’adresse d’un excellent psychiatre qui soigne fort bien les cas extrêmes et ce, en douceur. Je suis prêt à t’aider et à t’envoyer son adresse.

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      1. Ah ! Je constate que ta première visio-conférence avec Trompe a produit déjà ds effets.
        Vais je suivre ton conseil ? J’en doute. Par contre, je prends rendez-vous pour toi auprès du psychiatre. Il y a urgence.

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  2. Oui je sais… j’y ai mis le temps mais tout le monde sait que je viens d’un pays qui a la réputation d’être assez lent! Mais, comme le disait l’autre au guidon de sa Kawasaki: mieux motard que jamais. Alors sache q

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    1. Merci ! Je viens de modifier mon dernier texte « Bon de sortie » qui devrait te plaire (je t’avais promis quelque chose sur le vélo… et le hasard a fait que… !). Bonne journée !

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