Assomption.

J’électrocute, j’ensuque, je saigne, et je dépiaute des lapins toute la journée. C’est mon travail. Aux abattoirs Raoult, père et fils, entreprise renommée et fondée en 1947, par Émile Raoult, au sortir de la guerre, alors que tout dans le pays était à reconstruire.

    J’ai débuté ce boulot l’année de mes seize ans. Je n’avais jamais rien fichu à l’école et personne ne voulait de moi où que ce soit ailleurs, même pas comme simple manœuvre, payé à l’époque cinq francs et demi de la journée, pour pousser des brouettes remplies de cailloux sur un chantier. Cela fait donc aujourd’hui, à quelque chose près, un quart de siècle que je suis tueur de lapins, et d’aprés mes calculs, j’en ai zigouillé plus de six cent mille, de ces bestioles, durant toutes ces années passé ici.

    L’avantage avec le lapin domestique est qu’il ne crie pas. Il s’égorge aisément, sans jamais un mot plus haut que l’autre. Il se secoue parfois de l’arrière-train, essayant de se dégager dans une ultime et vaine ruade, mais ses efforts se résument à cela, le lapin étant par nature un animal doux et résigné face à la mort. Ce qui n’est pas plus mal à vrai dire.

    On nous dit que la viande de lapin est excellente, et recommandée pour la santé. Toutefois, je ne saurai vous le confirmer moi-même n’en ayant jamais consommé. Je suis strictement végétarien pour tout vous avouer. Et je ne vous cache pas que cela m’attire pas mal de moqueries. De la part de mon beau-frêre notamment, qui n’hésite jamais à me taquiner à chaque repas de famille. Mon beau-frêre, Eugène Le Moullec, travaille dans les assurances. L’agence qu’il dirige se trouve en plein centre-ville de Blesmes-sur-Condillac, rue Charles Martel, au numéro 17, très exactement. Sous ses ordres, il a deux secrétaires, une blonde et une brune, et qu’il a probablement dû se taper l’une et l’autre, cela ne fait aucun doute. Même la plus vieille, une certaine Charlotte Guignon, qui a déjà pourtant pas mal d’heures de vol au compteur –et un grand nombre de nuits, et sur le dos– n’a pas dû échapper à ses mains baladeuses, à ses méthodes bien particulières lors des entretiens d’embauche, à ses perpétuelles blagues graveleuses, et pour finir, à son souffle chaud dans la nuque. Mon beau-frêre est une ordure de la première catégorie. Celle qui qualifie les ordures dans son genre qui n’ont aucun remords, et que rien, ni personne, ne peut arrêter dans leur désir constant de faire du mal aux autres.

    Le lapin a de grands yeux. En rapport de sa taille, ils sont deux à trois fois plus grands que les nôtres. Ils sont placés latéralement, ce qui lui permet d’avoir une vision très large et de repérer les prédateurs. Mon beau-frêre est un prédateur.

     Et ce dimanche, 15 Août, fête de l’Assomption, il nous a invités chez lui, avec Daisy, ma femme. Cela fait quinze ans maintenant que nous sommes mariés. Quinze années de bonheur parfait. Ma Daisy, je l’ai rencontrée la première fois, à l’enterrement de la petite Francine. Cette pauvre gamine qu’on a retrouvée morte dans un fossé, juste en face de chez les Bourguignon. Étranglée. Et violée.

     « Du lapin aux morilles ! Je vous ai préparé des râbles de lapin aux morilles avec de la polenta ! Accompagné d’un petit Sancerre, que vous allez sûrement m’en dire des nouvelles… ! »

    Je sais bien qu’il fait exprès. Cela l’amuse, cet abruti. Mais ma Daisy me dit de ne pas faire attention, qu’il a toujours été comme cela, et que depuis qu’il est petit, il agit de la sorte. « Tu sais, je crois bien qu’il est très malheureux au fond, mon frère… alors faut pas lui en vouloir… « 

    Le mot « Assomption » vient du latin « Assumere » qui signifie prendre, enlever. Marie, la mère de Jésus, fut ainsi enlevée au ciel, en corps et en âme. Comme la petite Francine Duchemin, retrouvée morte dans un fossé.

    J’ai apprécié la polenta, et les morilles aussi. Bien sûr, mon beau-frêre nous a parlé assurances pendant tout le repas, et sa femme, Jeannette, qui n’a plus que la peau sur les os, n’a pas dit un seul mot. Elle a un cancer. Bizarrement, en la voyant ainsi, je me suis souvenu d’une image qui m’avait terriblement marqué dans le gros Larousse médical de mes parents, alors que je n’étais encore qu’un petit garçon. Celle d’un lapin. Un lapin blanc, tout mignon, auquel on avait refilé un cancer de la peau en le badigeonnant de goudron. Jeannette, c’est un cancer du sein qu’elle a chopé et qui la fait crever à petit feu.

     « Tiens… et si tu m’emmenais visiter ton abattoir… ?!

— Comment ça… ?

— Ouais… si tu me faisais la visite guidée de ton abattoir, mon vieux… ? Ça fait des années que je te le demande… ! C’est dimanche aujourd’hui, y’a personne alors on sera bien peinards tous les deux… ! »

    Mon beau-frère a les yeux rouges. Comme les lapins blancs. Mais lui, c’est parce qu’il a un peu trop abusé du Sancerre. On a pris ma voiture. Le dimanche, et surtout un 15 Août, c’est vrai qu’il n’y a personne aux abattoirs Raoult. Il y a bien le vieux Dimitri, le gardien, mais lui aussi abuse un peu trop de la bibine, alors on pourrait bien faire tout péter là-dedans qu’il n’entendrait rien, cet ivrogne.

    On n’a jamais retrouvé l’assassin de la petite Francine. Les enquêteurs cherchent toujours, à moins que l’affaire ne soit définitivement classée maintenant. Pas d’indices, pas d’ADN, rien… Le tueur court encore, comme on dit dans ces cas là.

    Nous sommes passés par la porte de derrière. Celle par laquelle arrivent toutes les bêtes que l’on va tuer. Même avec l’habitude, ça me prends toujours aux tripes cette odeur de sang. Je n’arriverai jamais à m’y faire. Eugène a senti aussi. Régulièrement, des visiteurs, qui viennent dans ces lieux pour la première fois, tombent dans les pommes. On les ramasse, on les ranime, mais cette odeur âcre les poursuit ensuite longtemps après. Et les cris des animaux les hantent bien souvent la nuit…

     « Pourquoi t’as fait ça… ?

— Hein… ?

— La petite Francine… pourquoi tu l’as tué, salaud… ?! Ne nie pas, je sais que c’est toi… je l’ai toujours su…

     La décharge électrique, cinq mille volts, l’a paralysé instantanément. Il a ouvert de grands yeux. Comme les lapins. Il a essayé de dire quelque chose. Sans y parvenir. Il s’est pissé dessus aussi. Je l’ai saigné. En deux minutes, c’était fait…

22 Replies to “Assomption.”

  1. C’est vrai que je n’attendais pas cette chute. A vrai dire je n’attendais aucune chute tant j’étais déjà sur le sol, groggy par ton texte!
    En préambule à tes publications tu nous rappelles la loi du 11 mars 1957. Ne serait-il pas idoine de publier une mise en garde du genre: Vous lisez ce texte à vos risques et périls!
    Ernest… t’es un redoutable et diabolique ami, mais nous t’aimons pour ton génie du ‘suspens’ et de la description vivante (vivante? Mmffffff), fût-elle parfaitement représentative de la réalité !
    Salut mon lapin!

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    1. Hello ! Moi non plus je n’avais pas de chute au départ (d’ailleurs, je n’avais pas grand chose mis à part la première phrase de ce texte) ! Ça démarre cool, et puis voilà que ça dérape toujours rapidos, mes petites nouvelles… ! Un peu « trash » sûrement, mais il y a aussi un public pour ça. L’ajout de Polenta est un clin d’œil pour toi, l’ESKIMISMO… (le Sancerre, c’est pour un voisin, alcoolique).
      PS : je me suis trimballé pendant pas mal de temps avec une patte de lapin dans une poche (véridique !).

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  2. C’est un texte terrible et terriblement bien écrit. Je m’attendais à une chute toute aussi terrible, j’ai essayé de la deviner, puis quand il a été question des yeux rouges du beau-frère… ça m’a mis la puce à l’oreille.
    Bravo pour ce récit !

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    1. Vous avez dû me faire suivre la puce… Accessoirement, c’est une manière civilisée de faire trépasser les lapins, dans le midi, j’en ai vu qui les énucléaient et les laissaient, tenus par les postérieures, se vider de leur sang. C’est vrai que les lapins ne se plaignent pas beaucoup ils sont comme le mougeon domestique… très disposés à se laisser saigner. Pour le beau-frère… j’aurais préféré une balle dans la nuque… à la russe. Ça dépêche promptement le déchet biologique.

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    1. Bonjour Dominique, Merci pour vos appréciations positives sur mes textes. Je ne savais pas pour les reblogs… j’ai essayé de modifier les paramètres de mon blog mais je ne suis pas sûr que cela fonctionne maintenant. Si vous savez exactement comment faire ; n’hésitez pas à me le dire ! Merci encore, et bonne journée à vous.

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  3. Tiens je ne connaissais pas ce sens au terme d’assomption (du latin ad sumere = être transporté vers). Ainsi donc Marie aurait été enlevée… Encore une version dont j’ignorais l’existence.
    Le coup du lapin : excellent prétexte pour un carnage.
    Un texte surprenant, saignant même. Le beau-frère albinos qui viole une gamine, sordide. La chute semble la suite logique de ce récit : punir un violeur pour un tueur de lapins depuis toujours semble « naturel ». Et puis cela reste une affaire de famille, l’épouse et le frère et le mari…

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  4. Bonjour Glomérule (j’adore !) ,
    Merci pour vos commentaires sur ce texte. Je n’ai pas suivi cette série, ni vu ce film (Pas souvent au top je l’avoue, en ce qui concerne l’actualité… je viens à peine de visionner la première saison de la série « FARGO » qui m’a beaucoup plu) donc aucune inspiration venu de par là. La chute, tout le monde s’y attendait un petit peu à vrai dire… même moi ! Impossible, non, que cela ne finisse bien ?!
    Généralement, je conçois ces courtes nouvelles comme des exercices de « style » (de l’entraînement !), j’écris ça assez rapidement (deux ou trois heures tout au plus dans le brouhaha d’une matinée (aspirateur 2500 W compris), où l’effort de concentration imposé frise le mystère avec un grand « M »…). Parfois deux matinées, mais rarement plus. Les idées arrivent progressivement, jamais de plan, aucune stratégie initiale, je démarre sur un seul mot, une seule phrase (ici, la toute première). Quelque fois cela fonctionne bien, d’autres un peu moins… Merci encore pour votre passage, cordialement, Ernest.

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  5. Réjouissif* et efficace votre pseudo. Il s’inscrit plaisamment dans l’esprit des Hercule poirot et des Alcofribas Nasier**. On se prend à se demander quel empereur romain nous manquerait encore sur la logique qui court de Romulus téteur de louve à Romulus le-pas-si-Grand-que-cela (en fin de compte). Et puis ce prénom; ça vous a un de ces côtés cousin de Virgile… On s’amuse à penser à une localité près de chez Monsieur Jourdain. Enfin – sur un soupçon – l’on cherche plus avant dans les encyclopédies immédiates et fugaces du Oueb… et l’on apprend qu’il faut plutôt songer à l’or du rein.

    Notes:
    * La paternité – pardon… la “maternité” (pour ne pas chagriner les cuistres) – de cet épithète va à la Dame d’Oman.
    ** Dans la série des anagrammes prestigieux, un ami s’est accordé – depuis quelques années – « Ferdilouis Liénec ».

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    1. Un pseudo peut aussi parfois en cacher un autre…
      Toutefois, je ne saurai trop vous conseiller de ne pas vous creuser autant le ciboulot : l’originalité de ce nom de « scène » étant beaucoup moins extravagante que vous ne le supposez… ! Quant à l’or du Rhin… il s’agirait plutôt ici de galets duranciers… (En vl’à, une bonne piste, non ?!).

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  6. C’est votre aspirateur de 250W, Bonne Graine, qui m’a poussé à exhumer ce texte déjà ancien de MLI sur cette désopilante « Histoire de la pensée universelle (classes terminales) – de Cro-Magnon à Steevy », due à Basile de Koch, dont voici des extraits… et où les Mo de RAM tiennent lieu de Watts…
    « [Nous devons à BdK un excellent] manuel sur les courants de pensée philosophique depuis l’apparition de l’encéphale autonome jusqu’à sa supplantation par l’ordinateur. On y apprend […] qu’en vertu de la classification leibnizienne, le président Chirac figure en bonne place entre Pif le chien et l’ordinateur Amstrad 57 (2 Mo de RAM) au nombre des monades à perception vague et mémoire limitée, et que le joueur qui parvient à placer l’adjectif « nietzschéen » sur la case « mot compte triple » emporte le jackpot au scrabble […]. Merci à l’auteur grâce à qui [MLI] a enfin décidé d’ouvrir les livres de Nietzsche et d’Heidegger, en hibernation dans sa bibliothèque, […], de continuer à éviter Bernard-Henri Lévy (gratifié d’une NDA de cinq lignes en p. 123) et peut-être d’envisager un jour l’escalade de Saint Thomas d’Aquin. […] Merci à qui que ce soit de suffisamment important dans l’Univers de songer à protéger le bon Koch, désormais en péril d’être empapaouté, “pourimisé”, excommunié, “fatwaïsé” par les crispés… N’empêche, ce livre sera d’une grande utilité aux élèves de philo… s’il en existe encore. » (Source: Max l’Impertinent, « En direct de Sirius », Le Pamphlet, Mars 2006, n° 353, p. 2.)

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  7. A force de tuer des animaux et de voir couler le sang, on comprend que tu sois devenu végétarien !
    Sinon, quel merveilleux repas de famille dans lequel il y a toujours un mouton noir : toi, tu as ton beauf aux mains baladeuse, un beauf libidineux et vicelard et bien sûr amoureux du pinard ! Le portrait de l’abruti parfait.
    Qu’il veuille visiter les abattoirs ne surprend guère : c’est semble-t-il dans sa nature d’aimer voir des horreurs, ça semble le faire jouir.
    La chute est inattendue même si on pressent que le le beau-frère n’est pas étranger au meurtre. Ce qui surprend, c’est la façon que tu as de le faire avouer : même pour une visite et face à ton beauf, tu n’as pas perdu la main !
    Après cela, a-t-il tortillé du cul comme les lapins ? Est-il resté muet comme eux ?

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