Et roule, ma poule.

Il fait encore nuit. Beverly Grosskott, coiffeuse à domicile, sous un statut d’auto-entrepreneuse, a une envie pressante. Aussi, après seulement une dizaine de kilomètres parcourus, la voiture ralentit et s’arrête en bordure de la forêt de Meudon, pas trés loin du Petit Clamart, là-même où le Général de Gaulle faillit perdre la vie dans un attentat, le 22 Août 1962.

« T’aurais quand même pu y penser avant qu’on parte… ! » lui lance son mari, Frédérik Grosskott, responsable d’une agence de téléphonie mobile, boulevard Jean Jaurés, à Le Chesnay, dans le département des Yvelines (anciennement Seine-et-Oise).

Beverly ouvre la portière, sort du véhicule, fait quelques pas en direction des premiers buissons, baisse sa petite culotte, et pisse. Pendant ce temps, Frédérik, descend lui aussi du Skoda, un modèle « Karoq », SUV acheté d’occasion pour dix sept mille cinq cents euros, carte grise comprise, pas plus tard que la semaine dernière, dans une concession automobile située en zone commerciale de Vélizy 2. Il ouvre le hayon arrière et en fait sortir Chouchi, un labrador Golden-Retriever âgé de douze ans.

Quelques minutes plus tard, le véhicule repart en trombe. Direction le sud de la France et les vacances. Ce n’est qu’à proximité de Courtenay, sortie 17 de l’autoroute A6, que les jumeaux, Alex et Vlady, se réveillent sur la banquette arrière. Ils sont âgés de douze ans eux-aussi, comme leur chien, mais sont bien plus mals élevés. Encore plus, peut-être, que ne l’ont été leurs parents.

« Il est où Chouchi… ? s’inquiéte Vlady, en baillant sans mettre une main devant la bouche.

— On l’a laissé chez des amis pendant que vous dormiez, lui répond sa mère en se frottant le nez.

— N’acceptent pas les clébards, là où c’est qu’on va…  » rajoute le père, par soucis de précision peut-être, lui qui n’a jamais été une grosse pointure en syntaxe grammaticale.

« Là où c’est qu’on va » c’est au bord de la Méditérranée, du côté de Cavalaire-sur-mer. Un gîte quatre étoiles avec une piscine privative, à débordement, comme le tarif de la semaine de location bien au-dessus de leurs moyens. Mais ils savent qu’ils se débrouilleront toujours pour régler la facture et finir le mois le moment venu, avec un énième crédit de chez Cofidis, à 2,8 pour cent et en seulement trente ou quarante-huit mensualités. Alors, comme l’a dit Frédérik, pas très doué non plus en gestion de budget famillial, « Après tout, si on se lâche pas un peu pendant les vacances… c’est pas la peine de bosser comme ça toute l’année ! ».

Dans deux heures, très précisément, Chouchi, brave et fidèle chien, se fera écraser par un trente-huit tonnes bulgare conduit par Logan Achtenassieff, qui aprés sept heures de route sans aucune pause, et un gramme vingt-deux de taux d’alcoolémie, ne pourra l’éviter. Il aura eu donc beaucoup moins de chance que le Général qui en réchappa, lui, et ce malgré les quatorze impacts de balles relevés dans la DS présidentielle.

Treize heures quinze, arrêt buffet. Aire de Portes-les-Valence, où « l’autoroute du Soleil vous ouvre ses portes » selon l’indication aguicheuse en très grosses lettres. La pandémie Covid-19 n’a semble-t-il pas arrêté grand monde : le parking est bondé. Ici, il fait une chaleur a crever sur place d’insolation. Les jumeaux se jettent en braillant sous les brumisateurs et pataugent dans une bouillasse infectée de moustiques. Ça gueule encore plus fort pour les ramener à la raison, puis on mange Mac’Do. « Venez comme vous êtes… !  » noté cette fois-ci, sur un pannonceau à l’entrée du fast-food. Ça pue la friture jusque dehors et les potatoes sont molles. À la fin du repas, Beverly paie par carte bleue à débit différé jusqu’au vingt-cinq du mois. Ensuite, avant de reprendre la route, saturée, dernier passage aux brumisateurs et à la station Total pour faire le plein. Un euro et cinquante trois cents le litre de gasoil sans l’option « Sourire du pompiste ».

La clim’ de la Skoda tombe en rade. D’un coup, sans prévenir.

« Il va m’entendre le vendeur… heureusement que j’ai pris la garantie sérénité « Or »… « 

— C’est de ta faute ! T’aurais du vérifier qu’elle marchait avant de signer les papelards ! »

Frédérik ne sait pas encore que la climatisation est considéré comme un accessoire, et que cette garantie sérénité « Or » ne prend pas en compte les accessoires. On transpire beaucoup et les esprits s’échauffent. Les jumeaux se chamaillent, les parents s’engueulent, et sur Radio Vinci Autoroute, fréquence 107,7, un point-info annonce qu’un poids-lourd vient de se foutre en travers entre Orange et Avignon. Fredérik, à bout de nerfs, se retourne pour asséner une mandale à Alex qui l’esquive habilement. La Skoda fait une embardée, ratant de peu le pare-choc arrière d’une BMW verte cachemire et immatriculée dans les Deux-Sèvres.

« Putain, fais quelque chose ou si ça continue… je vais en tuer un des deux !

— On a qu’à sortir de l’autoroute… regarde, ça n’avance plus du tout maintenant… « 

Sortie Mornas, capitale mondiale de la balayette en sorgho, après avoir réglé les quatre-vingt quinze euros exigés au péage. Sur la route nationale, ce n’est guère mieux, une heure trente pour traverser Orange, sans même apercevoir le théatre romain qui méritait pourtant un détour, avec ses trois étoiles au guide vert Michelin « Provence-Côte d’Azur ».

Vlady trouve le moyen de se faire piquer par un hyménoptère asiatique. Affolement général. On cherche l’aspi-venin acheté la veille. En vain, il est bien planqué au fond d’une valise.

« Comme si t’avais pas pu penser à le foutre dans la boite à gants… Tu sais, des fois, j’me demande… ! »

Vlady gonfle. Et plus il gonfle, plus Alex se marre. On cherche une pharmacie. En vain, là aussi, car un samedi en juillet, il n’y en a jamais eu d’ouverte par ici. Décision est prise d’attendre que ça dégonfle tout seul.

Arrêt pipi, au pied du mont Ventoux, géant de Provence aux allures de Kilimandjaro du pauvre. Et les jumeaux font les zèbres, c’est à celui qui pissera le plus loin. Sans se démonter, le GPS demande d’une voix très solennelle à faire demi-tour.

« Ma pauvre fille, si au moins tu savais lire une carte… on n’en serait pas là ! »

21 heures, le coup de grâce… la flicaille toute en embuscade… On était pourtant proche du but, restait plus qu’une trentaine de bornes à faire.

« Papiers du véhicule, s’il-vous-plaît…  » dit le fier matadore à moustache et bien au chaud dans son gilet à l’épreuve des balles.

Pas grand-chose en règle sur cette bagnole. Les Vendeurs de tires ? La pire race après les crapauds !

« Et je suis drôlement sympa avec vous, je ne vous compte pas le pneu lisse à l’avant gauche… ça vous fait 450 euros ! Espèces ou chèque… ? »

On arrive enfin. Accueil glacial au gîte de France, mais fallait s’y attendre un peu avec plus de trois heures de retard. La proprio est d’outre-Rhin. Cheveux courts, un mètre quatre-vingt. On imagine une collection de cravaches bien rangée dans un placard. Imagination demandée aussi pour la vue mer promise, qu’était que du pipeau sur les photos.

« Acht ! La caution est deux milles euros… « 

Re-chèque. En bois, natürlich, alors faudra surtout rien casser, c’est promis. Minuit, on se couche, crasseux, épuisés. Méga teuf chez les punaises de lit. Et puis merde, tiens, demain après tout sera une autre journée…

« Revenez comme vous êtes ! », le nouveau slogan de l’été… et sûr que ça va cartonner, pari tenu… !

8 Replies to “Et roule, ma poule.”

  1. Ernest, tu me fais ‘craquer’ une fois de plus avec tes récits qui ont l’air tellement vrais que je soupçonne du vécu non? Amicalement, de la part d’un sédentaire des mois de juillet et août. Mais le camping car est prêt pour profiter des sites de villégiatures déserts… en septembre et octobre!
    Bonnes vacances, salut.

    Aimé par 1 personne

    1. Salut l’ami ! Non, pas du vécu au sens strict, mais plutôt de l’observation attentive de ce qui m’entoure. Je peux rester des heures comme ça, posé dans un coin, à regarder les gens passer devant moi… espèce de voyeurisme qui me réconforte dans mon choix de vie, loin des grandes métropoles et surtout le plus proche possible de la nature (un peu comme toi, finalement !). Ce qui me désole le plus est l’égoïsme de cette populasse estivale, son impolitesse permanente (que de baffes se perdent… !) , ces gens sans culture (ou en tout cas sans aucun repères) et qui claque un pognon monstre (qu’ils n’ont pas parfois…) dans de ridicules bouées-licornes (et chinoises) qu’ils abandonneront sans aucun remords, dès qu’elles seront crevées, dans le premier talus rencontré… tout comme leur petit chien, début juillet…
      Pauvres gens…

      Aimé par 2 personnes

  2. C’est plus vrai que dans la réalité ! On croirait voir une vidéo tournée par un amateur qui suit les vacanciers sur la route.
    Tu nous décris là le portrait parfait du beauf qui va où tout le troupeau se rend pour faire bien, le beauf à découvert, celui qui abandonne son chien comme un salaud qu’il est, la famille de beauf qui préfère s’endetter pour des vacances de « riches » plutôt que d’économiser pour s’offrir de vraies et belles vacances.
    Mais ce genre de personnage inculte part pour des vacances avec bronzage idiot sans plus.
    L’arrivée chez la teuton est cocasse et on imagine la logeuse et le genre de logis qui est loué. Un sacré récit plus qu’amusant.
    https://trigwen.wordpress.com/2020/06/24/lindelebile-cicatrice-2/

    Aimé par 1 personne

  3. Ah la la oui alors : à l’instar de Trigwen j’ai beaucoup ri aussi ! Plus vrai que nature ! L’horreur intégrale du franchouillard pur porc à la beaufitude épanouie et à la mentalité calamiteuse, avec abandon sans vergogne du « surplus »,à la clé !
    Je le vois là, juste devant moi, tant tu l’a bien décrit. Je dois même faire un pas de côté pour l’éviter, c’est un effort que son éducation lui interdit.

    Aimé par 2 personnes

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