Chapitre 4. Particule alimentaire.

J-4. Palais de l’Élysée. Dix minutes plus tard (soit huit heures vingt).

Goret est mon nom de jeune fille. Mais, depuis ma demande officielle d’y faire ajouter celui de mon défunt mari, un authentique salaud et dernier représentant d’une illustre et très vieille branche de l’ancienne noblesse française, mon nom d’usage courant était devenu : madame de Villeminus du Poët-Goret…

Une démarche surprenante, j’en conviens, surtout au vu de ce vilain aspect des choses. Mais, la loi française m’y autorisant, il m’avait plu d’imaginer, un peu naïve certes, que de conserver ainsi son patronyme à particule accolé au mien, et même si ce gros naze bouffait maintenant les pissenlits par la racine, pouvait le rendre complètement fou de rage ! Pour ma défense, lorsque l’image la plus tendre, la plus romantique, que vous laisse en mémoire votre ex-conjoint est définitivement celle d’une immonde larve répugnante, affalée de tout son long sur un vieux sloop de la ligne Roset, défoncés (les deux), usé jusqu’à la trame (seul le canapé, cette fois), et qui vous gueule chaque soir lorsque vous rentrez tout éreintée de votre boulot : « Alors, merde, quoi ! c’est quand qu’on bouffe… ?! » tout en se grattant peu élégamment mais très énergiquement le bas du bas-ventre, je peux vous garantir que la sérénité a ensuite de grandes difficultés à trouver sa place dans votre schéma de reconstruction personnelle… !

Le Président persistait pourtant à m’appeler Madame Goret. Ou bien alors, ma petite Madeleine. Mais là, c’était uniquement si nous nous trouvions seuls…

— Bon… j’ai convoqué Dekka ! Et puis toute la clique au grand complet ! Ils devraient être ici dans cinq minutes !

— Bien… alors vous avez peut-être encore le temps d’aller vous habiller, monsieur le Président ?! »

Il était toujours en pyjama. Personnellement, cela ne me gênait pas plus que ça, ayant l’habitude avec mon défunt mari, qui traînaillait volontiers dans cette tenue, du matin au soir.

« Lorsqu’on est au chôm’du, ce n’est pas la peine non plus de faire d’inutiles efforts vestimentaires ! affirmait-il très sûr de lui, mon Godefroy. « Et en plus, tu vois, connasse, j’attends personne aujourd’hui !  » rajoutait-il habituellement, cette éclatante illustration vivante d’une génétique consanguine nobiliaire, multiséculaire, et somme toute assez mal maîtrisée… Bécassine, c’est ma cousine, et papa, c’est ton frère… !

Il ne se lavait la plupart du temps qu’un jour sur deux, voire sur trois selon l’époque de l’année –ou peut-être l’intensité et le sens des courants d’air– et très probablement dans ce même esprit de facilité d’organisation de ses longues journées de glandouille.

Mais, notre Justin Dekka, c’est autre chose. Ses parents, à ce Justin, originaires du Ghana, avaient émigré en France au tout début des années quatre-vingt, alors que cela chahutait un peu trop dans leur malheureux pays exsangue.

Depuis les décolonisations en masse, il faut bien admettre que d’une façon générale cela ne se passe pas toujours très bien en Afrique. Et encore moins bien –un peu d’ironie, que diable !– si c’est un général qui s’arroge arbitrairement les pleins pouvoirs. Bon, remarquons ensemble toutefois, et afin d’être tout à fait fidèles avec l’histoire contemporaine des Républiques bananières, que si un capitaine, ou même parfois un simple petit caporal-chef de la réserve locale, s’autoproclamait à la tête de l’un de ces régimes totalitaires en herbe, cela ne fonctionnait pas trop mal non plus pour que la mayonnaise répressive prenne assez vite, et que tout ceci ne tourne inévitablement au vinaigre, ou plus exactement : en bains de sang dans un joli boxon plus ou moins organisé !

Notre Justin Dekka, lui, en avait profité pour suivre de grandes études chez nous. Enfin, quand je dis chez nous, il est quand même aussi un peu chez lui vu qu’il est né ici, le petit, et n’a d’ailleurs jamais foutu les pieds de sa vie au Ghana !

Il a fait Sciences-Po, Justin. Et Sciences-Po, franchement, ce n’est pas mal du tout ! C’est même une très bonne idée d’après ce que j’ai cru comprendre, si l’on a le projet par la suite de faire une petite carrière bien sympathique dans le monde de la politique. Pour preuve, notre Président n’avait pas hésité à le nommer ministre de nos armées. Une grande première pour un petit black, fils d’émigrés africains de la première génération, et qui de surcroît n’avait pas non plus effectué son service militaire ! Pourtant, malgré ces nombreux handicaps, ce Justin-là assurait grave dans son emploi. Il était même brillantissime. Bon nombre de nos chers concitoyens l’ayant aperçu parader, pas plus tard que la semaine dernière dans la tribune officielle aux côtés du Président lors du défilé du quatorze Juillet sur les Champs-Élysées, ne pouvaient qu’en être convaincus. D’ailleurs, on n’avait vu que lui ce jour-là, impeccable dans son élégant costard bleu canard taillé sur mesure dans une fine étoffe d’alpaga, mettant particulièrement bien en valeur l’éclat de son sourire d’ivoire, si charismatique.

Ainsi que son petit cul bien ferme…

Ah, que nous voilà donc enfin un ministre de la Défense qui a de la classe et qui sait se saper comme un prince ! Cela nous change de tous ces vieux schnocks et autres rombières à lunettes, décaties et grêlées de varices, que nous avons supportés jusqu’ici. En résumé donc, notre petit Justin était plutôt du style à épater la galerie électorale, et moi, Mado, et même si ce n’est sûrement pas vrai tout ce que l’on nous raconte d’affriolant sur les Blacks : j’en ferais bien mon quatre heures de celui-ci !

— Oui… vous avez raison… je vais passer un costume ! »

 Eh, ouais, ma poule ! Serait-il sérieux tout de même de déclencher une troisième guerre mondiale en pyjama de soie ?!

Il me tend la plume du fameux z’oiseau de Chine…

— Tenez Madeleine ! Gardez-moi ça bien précieusement ! Il s’agit d’une pièce à conviction dont nous aurons besoin pour la suite !

Puis, il sort par une porte dérobée dans les boiseries en chêne du XVIII ème siècle, qui donne un accès direct à ses appartements privés. Je n’ai pas le temps de me retourner, psychologiquement j’entends, que l’on frappe à la porte du bureau…

C’est l’aide de camp du Président.

Le colonel Antoine-Étienne Du Thilleul de la Marjorie du Plat d’Empôt. Lui aussi, comme mon défunt, et vous l’avez déjà compris, est issu d’une noble famille et de tout le tralala à la mords-moi-le nœud qui va avec, mais, contrairement à l’autre tache, ce dernier est toujours tiré à quatre épingles. Cela fait partie intégrante de sa fonction officielle d’être ainsi constamment réglé au cordeau. C’est aussi lui qui accessoirement, et le terme est tout à fait bien approprié ici, se trimballe jour et nuit avec la fameuse mallette des codes nucléaires.

Godefroy, God pour les intimes, mais aussi pour gagner du temps, a eu une mort assez peu banale, je dois bien le dire… Et puis tenez… comme on a bien deux ou trois minutes devant nous, je vais vous la raconter, l’historiette de mon God !

Un jour, ou plutôt une après-midi en pleine semaine pour être tout à fait précise, notre vieux poste de télévision, de la marque Grundig, a implosé sans prévenir, et monsieur du Gland, qui était pile-poil devant l’appareil en question, avachi comme à son habitude de tout son long sur le vieux sofa à rayures, en a pris plein la tronche…

Les pompiers, alertés par des voisins, eux-mêmes alertés par le bruit et la fumée noire qui sortait de par le dessous de notre porte d’entrée, l’ont retrouvé à moitié cramé et tout constellé de débris de verre plus ou moins cathodiques. Mais toujours vivant, l’enflure !

Pour l’anecdote croustillante, et je subodore que vous en êtes friands, dans le magnétoscope, qui étonnamment avait résisté aux flammes, je retrouverais plus tard une cassette VHS d’un vieux porno au titre évocateur et plutôt prémonitoire : « Infirmières en chaleur« … !

Je suis tout de même allé le visiter une fois, à l’hôpital de Percy-Clamart où l’on me l’avait finalement transporté, mon gros dégueulasse de cinéphile, parce qu’ils sont spécialisés là-bas dans les très grands brûlés. Il avait forcément beaucoup changé, et je ne l’ai pas remis de suite. Surtout qu’avec toutes ces couches de bandes Velpeau dont on l’avait entièrement recouvert, cela n’aidait pas vraiment à la reconnaissance faciale…

Un docteur, tout en blouse verte entrouverte, et entrevu vite fait dans le couloir, m’appris sur un ton mielleux qui se voulait apaisant, et ce malgré un fort accent iranien, qu’ils l’avaient placé dans un coma artificiel pour lui éviter les souffrances terribles que provoquent de si graves brûlures. Je n’ai pas pu m’empêcher de lui rétorquer qu’il était fort dommage que l’on ne m’ait pas demandé mon avis avant… Enfin bref, passons là-dessus…

Comme je n’étais pas vraiment venue jusqu’ici –Trois changements par la ligne D et C, puis dix minutes de marche ensuite sous un sale crachin, alors que j’avais oublié, comme une andouille, mon pépin au bureau– pour lui passer de la pommade à l’huile d’amande douce, ou même au beurre de karité, à mon God, j’en ai plutôt profité pour lui asséner ses quatre vérités. Surtout que pour une fois, il ne pourrait assurément pas se lever pour me refiler une baffe, ou bien encore l’un de ses adroits coups de pied dans un tibia dont il avait le secret…

M’a-t-il entendue… ? Je n’en ai pas eu la certitude. Mais en tout cas, cela m’avait procuré une immense satisfaction d’avoir pu vider ainsi mon sac en toute quiétude.

Finalement, il est décédé deux jours plus tard d’une septicémie foudroyante, et ils ont été extrêmement sympathiques au crématorium de Bobigny-sur-Seine, je serais une belle ingrate de ne pas le signaler, en me consentant une ristourne de cinq pour cent sur la facture globale, vu qu’il était déjà presque à moitié carbonisé, et que cela leur prendrait donc moins de boulot du coup pour en faire un petit tas de cendres qui devait tenir dans une jolie boite en carton recyclé. Geste commercial assez modeste, il est vrai, mais que l’on apprécie toujours dans ces cas-là.

Bon… Pour en revenir à notre colon, dans la réalité, il ne servait pas à grand chose, ce pauvre Du Thilleul ! D’ailleurs un matin, qui était peut-être en novembre, si je crois bien me souvenir, on l’avait complètement oublié, et le Président était parti en vadrouille, sans lui, et la journée durant, pour visiter l’une de ces si nombreuses usines en faillite du nord de notre pays, y serrer des mains pleines de cambouis, et faire aussi, en gueulant très très fort dans un mégaphone tout neuf car prêté par les syndicalistes du cru, des tas de promesses alléchantes de reprise de l’entreprise par un groupe étranger qui serait prêt à dépenser un peu de pognon dans l’affaire, et puis surtout à en toucher en retour beaucoup plus en subventions de l’État français, généreuses promesses qu’ils ne tiendraient pas, on s’en doute bien, car l’on commençait tout de même à en avoir un peu l’habitude avec le temps, de toutes leurs magouilles…

En vérité, on ne s’était rendu compte de son absence que le soir venu, lorsque nous étions tous rentrés au bercail. Et encore, je pense que cela aurait très bien pu passer à l’as, comme on dit, si cette burne galonnée n’avait pas choisi de nous attendre sur les marches du perron sous une pluie glaciale, trempé comme une soupe de poissons de roche, fiévreux mais toujours bien droit comme un i comme seuls peuvent l’être encore de nos jours quelques uns de nos officiers supérieurs de la vieille école sous les plus violentes intempéries ! Le Président, ému lorsqu’il l’a découvert ainsi, tout mouillé et claquant des dents, n’a franchement pas eu le courage de lui passer un savon. Vrai aussi, que très honnêtement, il faisait de la peine !

N’importe comment, il n’y avait rien eu de très grave à signaler ce jour-là.

Si ce n’était peut-être une grève surprise des contrôleurs de la ligne A du RER, suite à un vitriolage de l’un des leurs la veille au soir, ainsi qu’une prise d’otages, dans un Cocci-Market de la banlieue sud de Brioude-les-bains, fort heureusement sans conséquence, car organisée une fois de plus à la va-vite par l’un de ces pauvres types en fin de droit des allocations chômage, et souvent complètement ridicules dans leur désespoir, que notre excellent, et si bien entraîné GIGN, abat finalement très vite d’une balle en pleine tête, juste après, cela va de soi, quelques sommations d’usage en vigueur…

Il faut bien avouer que ces dernières années, on nous menace beaucoup moins nucléairement parlant. Cela nous a coûté quelques milliards, et pas mal d’emmerdements avec les populations indigènes du Pacifique sud où nous avons expérimenté nos munitions radio actives en salopant bien tout au passag (et pour plusieurs dizaines de millénaires) mais il est clair que l’on pouvait reconnaitre que nous étions maintenant plutôt peinards de ce côté-là…

En règle générale, ce boulot d’aide-de-camp ne durait que deux ans au maximum, parce que mine de rien si l’on y regarde un peu mieux, le job n’est pas vraiment une sinécure. Le titulaire du poste, un officier supérieur trié sur le volet, se doit d’être sur le qui-vive vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Même lorsqu’il se rend aux toilettes, ou bien prend une douche. Ce qui complique un peu la chose…

Malgré tout, il y a une contrepartie plutôt bonnarde. Après ces deux années passées à ce poste ingrat, l’aide de camp du Président de la république est, selon une vieille coutume bien ancrée dans les mœurs du bureau des mutations, et l’on y dérogeait qu’assez rarement, expédié sous le soleil des tropiques, dans l’une de ces îles paradisiaques où l’on possède encore, mais à grands frais, quelques garnisons, avec, cela va sans dire, toute sa petite famille au complet, en supposant qu’il en ait conservé une, bien entendu. Une récompense somme toute bien méritée après ces longs mois d’astreinte et de servitude…

— Mais… il n’est pas là, Madame Du Poët… ?!

Ce colon à mallette est quasiment le seul ici à m’appeler madame Du Poët.

Et… Oh ! comme ce « Madame Du Poët » résonnait harmonieusement bien à mes oreilles !

Rien que pour cela, je l’adorai ce petit militaire d’opérette ! Mais, vous admettrez aussi bien volontiers avec moi qu’un gugusse pareil, avec toute sa ribambelle de galons dorés sur les manches, un petit doigt en permanence posé sur la couture du pantalon, une fine moustache bien taillée avec des ciseaux à bouts pointus, et qui vous donnait de bon cœur de la particule en claquant vivement des talons, ne pouvait en aucune façon vous laisser indifférente !

— Non… il se change ! Alors, à vous aussi il a demandé de venir… ?

— Ben, oui ! La situation est très tendue qu’il m’a dit… ils les déplument tous ! Venez immédiatement Du Thilleul ! Il était quatre heure trente très exactement…

— Mais… il est huit heures vingt !

— …Oui, je sais bien… mais… je me suis rendormi !

D’après mes calculs –vite faits, bien faits– il ne lui resterait plus que trois petits mois au jus à tirer, au colonel, et cela n’était peut-être pas plus mal, car très objectivement cela devrait lui faire beaucoup de bien d’avoir un peu de sable blanc coincé entre les arpions en éventail, tout en sirotant des punchs servis très frais dans une demie noix de coco…

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