Chapitre 17. V.A.S (Voies aériennes supérieures).

J-3. Saint-Trop. Camping trois étoiles. Fin d’après-midi.

C’est en sortant du bâtiment des douches que je remarque cet attroupement près de la piscine. Par curiosité, je m’approche, ignorant encore à cet instant que je vais au devant de graves ennuis. Et pas des moindres. Au centre du groupe, se trouve une petite gamine, dans les six ou sept ans, étendue sur le dos, et toute cyanosée…

Un individu en slip de bain et barbu, ou en tout cas fort mal rasé, se tient à genoux à son côté et répète à qui veut bien l’entendre :

«Faudrait la mettre en P.L.S… Faudrait la mettre en P.L.S… ! Laissez-moi faire… j’ai passé mon brevet de secouriste à l’Armée !»

Si ce brevet de Secourisme ne me disait rien, et si je n’avais pas non plus effectué de Service Militaire, je comprends tout de suite qu’elle est morte, cette petiote… ! Être tout bleu comme cela est un signe qui ne trompe que rarement ! Alors, c’est plus fort que moi, j’interviens…

— Avez-vous regardé si elle n’avait pas quelque chose de coincé au fond de la gorge… ?!

Là, tous tournent la tête d’un seul mouvement et me regardent comme si je venais de sortir la plus grosse bêtise qu’ils aient jamais ouï de toute leur existence…

Mais, peut-être était-ce à cause de ce bermuda ridicule, tout imprimé de chihuahuas, que m’avait acheté Zoé ce matin…

«Mon Chou… Il faut que tu le saches dès maintenant… j’adore les chihuahuas ! J’aimerais tellement en avoir un, un jour ! Aussi quand j’ai aperçu ce magnifique bermuda dans la vitrine… tu comprends bien que je n’ai pas pu résister !»

Lorsque je lui ai avoué ensuite que je ne connaissais pas du tout cette race de chiens, et que j’avais plutôt une petite préférence, si je pouvais éventuellement donner mon avis sur la question, pour les pitbulls de combat, elle en fût surprise…

«C’est curieux… ça ne colle pas du tout avec ton personnage !»

J’avais alors préféré ne pas lui parler de Marcel, mon égorgeur du 16 ème arrondissement, supposant que cela n’aurait pas trop collé non plus avec cette image qu’elle se faisait de moi… Je n’aime pas décevoir, cela fait partie de mes principes fondamentaux…

En réalité, ce n’était pas l’imprimé de chihuahuas qui me gênait le plus dans ce bermuda, mais plutôt qu’il soit coupe taille basse, n’ayant pas l’habitude que l’on me reluque la raie des fesses ! Et très honnêtement, c’était plutôt cela qui ne collait pas du tout avec mon personnage !

— … Quoi… ?!

Le barbu en génuflexion, avec sa fixette sur la position latérale de sécurité, me prenait apparemment à partie, affirmant ainsi sans nuance que dans le milieu médical –même amateur, voire très amateur en l’occurrence ici– il n’était jamais recommandé d’avoir un peu de jugeote ou de bon sens commun, et de vouloir contredire un establishement bien installé… !

Pourtant, si cet abruti avait été un petit peu plus attentif pendant les cours de son Médecin-Capitaine, il se souviendrait que la première des choses à faire face à une victime qui ne respire plus, est de s’assurer avant tout que ses voies aériennes supérieures soient bien dégagées… Mince, quoi… c’est le B.a.-ba, mon vieux !

Indéniablement, je manquai pour le moins de crédibilité dans cet horrible bermuda à chihuahuas multicolores, néanmoins j’avais remarqué un petit renflement suspect au niveau de la gorge de cette gamine. Il y avait quelque chose de coincé là-dedans, j’en aurais mis ma main à couper…

Je m’agenouille, révélant ma raie naissante à l’assistance stupéfaite, et écarte mon barbu d’un geste sec, emprunt d’une autorité toute naturelle.

— Laissez-moi faire… !

Puis, sans hésiter, je place deux doigts dans la bouche de la petite et appuie légèrement sur la trachée pour extraire assez facilement de son gosier, un magnifique noyau de pêche –ou de brugnon peut-être– que je refile, à peine expulsé, au pseudo-secouriste qui n’en croit pas ses mirettes…

Ensuite, je lui insuffle un grand coup dans les bronches à cette fillette, histoire de lui redonner vie le plus vite possible, sachant qu’il n’est jamais bon d’attendre trop longtemps dans ces cas-là, rapport bien sûr à l’oxygénation du cerveau, organe noble entre tous, qui réclame un maximum d’oxygène pour fonctionner correctement.

Il est bien joli de vouloir ranimer les gens, mais si cela consiste seulement à amuser la galerie pour en faire in fine des légumes ; ce n’est pas la peine ! Et comme je ne suis pas trop mauvais non plus ; voire, si j’étais un petit brin prétentieux, sûrement l’un des meilleurs dans l’exercice à ce jour, la petite reprit assez vite ses esprits, ainsi que sa véritable teinte originelle.

— Alors, mon enfant… cela va mieux maintenant… ?!

— … Oui ?!

— Tu as avalé de travers… un noyau de brugnon, je crois… ou peut-être de pêche…

— Non… nectarine, m’sieur ! »

Par définition, les enfants sont des ingrats, aussi je ne me formalise pas plus que cela de ce manque de reconnaissance. Je ne savais pas si elle avait eu le temps de voir la petite lumière blanche au bout du tunnel ainsi que tout le tout’im qui suit juste après, mais à cet âge-là, on ne se rend pas toujours compte que l’on est décédé pour de vrai…

En revanche, ce qui m’inquiète beaucoup plus maintenant, est l’attitude de tous ces gens massés autour de moi. D’instinct, je comprends vite que je ne vais pas m’en tirer aussi facilement…

En effet, la vingtaine de témoins de la scène, mon secouriste d’opérette y compris, et même la mère de la petite ingrate, qui n’avait pourtant plus aucune raison maintenant de pleurer toutes les larmes de son corps, me fixent, prostrés, et sans voix. Pour autant, cela ne dure pas très longtemps et comme je m’y attendais, en voici un dans le lot, se croyant peut-être plus malin que les autres, qui commence à parler de… miracle !

J’estime, par expérience cette fois, que l’on devrait toujours y réfléchir à deux reprises avant de lancer ainsi de telles accusations péremptoires…

— Bon sang… ! Mais qu’est-ce que tu fous, mon Chou… ?! Ça fait une plombe que j’t’attends ! J’ai fait des tomates farcies ! Alors, ramène-toi fissa ! Sinon, ça va finir par cramer !

Zoé avait eu la très bonne idée de venir me chercher. Sans le savoir, elle me sauvait la mise…

— … Mais rien ! Je donnais juste un petit coup de main pour aider ! Des tomates farcies… ?! Voilà, voilà… j’arrive tout de suite !

— Ah… et puis tiens, je crois que t’avais peut-être raison de t’inquiéter… vl’à qu’y’a du nouveau… !

— Hein… ? Comment ça, du nouveau… ?! Qu’est-ce qui se passe ?

— Non, viens ! Je préfère te raconter tout ça à tête reposée dans la caravane ! Mais dis, t’es sûr que tout va bien ici… ?! Qu’est-ce qu’ils ont donc, tous ces cons-là, à te regarder comme ça ?!

— Qui… eux… ?! Rien… rien du tout ! Ne t’inquiète pas… rien de grave… ça va aller… ! Allons, messieurs dames… on va tous rentrer chez soi maintenant ! Le spectacle est terminé ! Et encore une bonne fin d’après-midi à vous tous ! »

Mais, comme on pouvait s’y attendre, ils ne bougent pas d’un pouce…

Alors, oui, je concède qu’il n’est pas évident de courir un sprint avec une paire de tongues neuves au pieds, et encore plus lorsqu’on n’a pas l’habitude d’en porter tous les jours, mais une fois de plus… j’ai pris sur moi !

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