Chapitre 20. Grosse pointure.

J-2. Fort de Brégançon. Pour l’heure précise, merci de voir un peu plus bas.

Le Président est encore en peignoir. Il sort tout juste de la douche, et d’après la taille impressionnante des cernes sous ses yeux j’imagine sans peine que la nuit a dû être courte…

Quant à sa Josyane, elle pionce toujours dans l’immense paddock à baldaquin, en ronflant comme une locomotive. Depuis son opération des nibards, elle respire beaucoup moins bien : ses énormes implants mammaires lui pèsent terriblement sur le thorax et cela n’aide guère côté ventilation…

— Mais que se passe-t-il donc, Madeleine… ?

— Le Préfet… enfin… je voulais plutôt dire… madame la Préfète du Var est là, monsieur le Président… elle désirerait vous entretenir cinq minutes… c’est rapport aux divers désagréments que l’on occasionnerait… soit-disant… à la population du coin depuis que nous nous sommes installés ici…

— Hein… ?! Comment ça des désagréments ?! Mais quels désagréments ?! Nom d’une pipe ! Elle nous prend pour des Bohémiens, ou quoi… ?! Oh, mais c’est qu’elle va pas m’emmerder longtemps, celle-là… surtout que le moment est mal choisi !

— C’est bien ce que je me suis pensé aussi… mais voyez-vous, elle a tellement insisté…

— Hé bien, ne perdons pas plus de temps avec cette chieuse ! Madame insiste ? Très bien, alors faites-la donc entrer, votre Préfète… ! »

Je lui fais un petit signe de tête en direction de Josyane, toujours endormie dans le grand plumard à fanfreluches…

— Ah oui… vous avez raison, Madeleine ! Bon, ben, alors poussez-là plutôt à côté, dans le petit salon… j’arrive tout de suite ! »

La Préfète du Var se nomme Gladys von der Froofroome. Mais, d’après Jean-Lain, qui a des informateurs très bien placés un peu partout, il y a deux ans à peine on l’appelait encore monsieur le Préfet. Elle aurait, comme qui dirait, subit une grosse intervention chirurgicale aux niveau des choses de la vie…

Le problème, car il y avait manifestement un petit blème, n’était pas qu’elle soit transgenre, parce qu’à part pour le chapeau du costume officiel cela n’avait pas changé grand chose, non, le hic, c’est qu’il y avait environ six mois de cela, elle nous avait pété un A.V.C, la Préfète…

Selon le grand ponte de la Faculté de Médecine de Marseille, qui la suivait depuis le début, le professeur K. pour ne pas le nommer, il n’y avait absolument rien d’anormal. Cela serait tout bêtement dû à son traitement hormonal de substitution, le « THS » pour les initiés, qu’elle devait prendre sans faute tous les matins et tous les soirs depuis son opération chirurgicale, et qui, pour lui –qui avait quand même fait douze longues années d’études après le baccalauréat et sans jamais redoubler ne serait-ce qu’une fois– présentait quelques effets indésirables, et tous fort bien décrits d’ailleurs dans la littérature médicale, comme dans cette revue anglaise, « The Lancet », qui faisait référence en la matière. Il n’y avait aucun doute là-dessus…

Avec Gladys, ils avaient bien relu ensemble la notice, qui était encore pliée en quatre dans la boite de médocs, et, effectivement, cela était bien écrit, noir sur blanc, et en tout petits caractères, dans la longue liste de choses à connaître :

« Risques très importants de troubles vasculaires cérébraux…« 

Elle n’avait plus un seul poil au menton, et des petits seins qui avaient commencé à pousser, alors comme lui avait susurré l’homme de sciences en refermant derrière elle la porte capitonnée de son luxueux cabinet :

« Vous savez dans la vie… on n’a jamais rien sans rien ! »

La parole du grand Sage n’a pas de prix. Enfin, dans le cas présent si quand même un peu : deux cents euros de dépassement d’honoraires, à régler à ma secrétaire, et en cash uniquement, s’il-vous plaît, merci !

Bon, il n’avait pas tort non plus le spécialiste marseillais de l’anévrisme et du caillot fibrineux : parfois il faut savoir un peu composer. Mais voilà, cette pauvre Gladys depuis son accident vasculaire n’était plus vraiment au top…

Préfet de la République n’est pas un boulot de tout repos. Entre les poses de première pierre d’une salle des fêtes en plein cagnard et les pots de l’amitié qui s’éternisent (souvent) dans des maisons de retraite où tu peux te choper une mauvaise grippe, ou même une vilaine gale comme qui rigole si tu ne fais pas gaffe, c’est loin d’être une sinécure, ce job !

Alors, si physiquement elle n’avait pas eu de séquelles importantes de cet AVC -toujours balèze, malgré son opération, la Gladys, avec son bon mètre quatre-vingt à la toise, et du muscle un peu partout– et qu’elle tenait encore à peu près le coup, c’est plutôt moralement que ça n’allait plus très bien… à l’évidence, notre petite Préfète déprimait grave, souffrant de ce que l’on appelle assez communément un « Syndrome anxio-dépressif réactionnel post-opératoire », affection qu’aurait du diagnostiquer l’autre non-conventionné de mes deux, s’il avait bien entendu daigné porter un chouïa plus d’attention à sa patiente…

— Ah… bonjour, Madame la Préfète ! Excusez-moi, mais j’ai oublié votre nom… c’est comment déjà… ?! Wonder… Wonder fioul… ?!

— Von der Froofroome… Monsieur le Président !

— Oui, voilà… Von der Froofroome ! Alors… qu’est-ce qui vous amène donc si tôt de bon matin ?!

Il en profite pour zieuter sa Rolex en or à quinze mille boules et s’aperçoit avec étonnement et stupeur qu’il est quand même déjà, mine de rien le temps passe vite, onze heures moins le quart… !

— … Monsieur le Président… La population locale s’est plainte auprès de mes services d’avoir eu à subir de très nombreux débordements et atteintes graves à l’ordre public faisant suite à votre arrivée ici… et… avec tout le respect que je vous dois… cela est tout à fait regrettable… !

— … Hein… quoi… de quoi donc… ?!

— Je veux parler de tout ce bruit, de ces va-et-vient incessants d’hélicoptères, ou bien encore de ces individus complètement ivres qui viennent sonner aux portes des riverains en pleine nuit…

— Comment… ?

— Si, si… ! Et sans parler de cette installation, sans la moindre autorisation administrative, de dizaines de baraques de chantier sur une plage tout ce qu’il y a de plus publique, et maintenant, et là, ma foi, je crois bien que c’est… le bouquet ! De ce gigantesque incendie que nous n’arrivons toujours pas à circonscrire à l’heure où je vous parle, et qui ravage notre magnifique forêt protégée… Saviez-vous qu’elle est pleine de tortues cette forêt, monsieur le Président… ?!… Oui, des tortues ! Mais attention, pas n’importe quelles tortues… des tortues de Hermann… une espèce protégée par la convention de Washington ! Je suppose tout de même que vous avez déjà entendu parler de la convention de Washington… ?!

— Heu… oui, évidemment ! Qui n’a jamais entendu parler de la convention de Washington ?!

— Oui… donc, en résumé… vous vous êtes installés ici il y a moins de vingt quatre heures et la population est déjà très en colère après tous vos… gens, monsieur le Président ! Alors, et cela malgré tout le respect que je vous dois une fois de plus, il faut que vous appreniez que par ici nous tenons énormément à notre tranquillité… ainsi qu’à nos chères petites tortues !

Maintenant qu’elle avait lâché le morceau, on la sentait presque au bord des larmes, notre Préfète… Sa jolie voix, profonde et au timbre grave du début, était passée progressivement dans la bande des trémolos, beaucoup moins mélodieuse aux oreilles, et le Président, qui l’avait jusque-là laissé parler sans l’interrompre, restait scotché comme deux ronds de flan. Il hésitait, semble-t-il… Aurait-elle touchée une corde sensible ?! Après tout, n’étaient-elles pas trop mimis, ces petites tronches de tortues ?!

— Mais, qu’est-ce que j’en ai à foutre moi de vos saloperies de bestioles, la Préfète… ?!

Hé, ben, non… raté !

— Imaginez-vous un peu, madame, que j’ai en ce moment bien d’autres chats à fouetter, et que ces misérables sensibleries de votre populace sont parfaitement inopportunes et je dirai même tout à fait déplacées ! Aussi, transmettez donc de ma part à tous vos planqués de ce Département que l’heure n’est certainement pas à se plaindre, madame Vroumvroum !

— Von der Froofroome, monsieur le Président… !

— Oui, c’est ça ! Tiens… vous voyez, même votre nom m’horripile ! Vous devriez peut-être penser à en changer un jour prochain, non… ?! Lorsqu’on possède un nom comme celui-ci… hé bien… je crois que l’on devrait en changer rapidement, madame !

— … Mais… j’ai déjà changé de prénom !

Cette fois, surpris, il marque un léger temps d’arrêt, et la regarde un peu plus attentivement…

En définitive, peut-être n’était-il pas aussi idiot que cela notre Président, et venait-il, tout à coup, de comprendre ce qui clochait dans le physique hors norme de cette Préfète ?! Maintenant, je devine qu’il a remarqué quelque chose en particulier et qui semble l’intriguer bien plus encore que tout le reste… Et ce sont ses pieds, à la préfète !

— … Voyez-moi ça… nom d’une pipe en bois de rose !… Vous… vous… dites donc un peu… vous chaussez du combien, vous… ?!

— …Du quarante-six et demi, monsieur le Président ! Ou parfois un petit quarante-sept… cela dépend des chaussures !

— Oh, ben, merde alors ! De sacrés panards que vous nous avez-là tout de même !

Il se gratouille la tête, embarrassé apparemment… puis reprend, mais sur un ton beaucoup plus mielleux.

— OK… écoutez… on va quand même voir ce que l’on peut faire pour ces tortues ! Bon, pour les hélicos, je ne vous promets rien, mais pour vos tortues, c’est promis, on va essayer de s’en occuper ! Et puis tiens… et pourquoi ne resteriez-vous pas manger avec nous à midi ?! Y’aura sûrement de la langouste et du Bandol bien frais ! Vous aimez la langouste… ?!

Ce qui, allez savoir, pourrait devenir une habitude dorénavant à chaque fois que l’on prononçait le mot langouste : Josyane apparut…

Elle était nue comme un ver, et s’était fait un masque de beauté, ce qui n’arrangeait pas le tableau…

Si, le Président et moi-même l’avions déjà vu, maintes et maintes fois, à oualpé, la Josy, la greluche n’étant pas pudique –et c’est le moins que l’on puisse dire– pour la Préfète, la chose était forcément une grande première…

— … Oh… pardon ! J’savais pas que vous receviez du monde !

— Mais y’a pas de mal, Josyane ! Laissez-moi donc vous présenter notre Préfet… fète… M’dame…

— Gladys von der Froomfroome ! Très enchantée, madame la Présidente ! Je suis absolument ravie de faire votre connaissance…

— Et moi donc ! Excusez pour la tenue ! Dites, mon cher… n’auriez pas vu mes escarpins jaunes, par hasard… ?! Vous savez bien ceux avec des petits brillants sur les cotés ? C’est quand même incroyable ça… avec tout ce foutoir, je n’arrive pas à remettre la main dessus !

… Et elle reste là, cette dinde, ses deux pamplemousses de concours, son minou épilé au laser et son masque au concombre, plantée au beau milieu du salon…

J’ai honte pour elle. Ainsi que pour notre Nation toute entière… terriblement honte…

— C’est que… pour votre invitation… je vous remercie beaucoup, monsieur le Président, mais… je ne vais pas pouvoir ! Il se trouve que j’ai déjà une inauguration prévue cet après-midi… et je ne peux vraiment pas annuler. Et puis de toute façon je suis allergique aux crustacés ! Cela me donne des boutons de partout !

Ce qui après tout n’était peut-être pas plus mal…

D’ailleurs, moi aussi je commençai à saturer grave de la crevette siliconée !

« …Bien… bien… ce n’est pas grave ! Nous nous reverrons sûrement, madame von de… madame la préfète ! Oui… voilà… nous aurons très certainement l’occasion de nous revoir prochainement… et bien entendu, on va s’occuper de vos p’tites bestioles ! Ne vous inquiétez pas pour ça ! On va faire le nécessaire ! Hein, Madeleine… ? Hein, n’est-ce pas ? Prenez donc acte, Madeleine ! Oui… voilà… alors à bientôt !

Il ne lui serre même pas la main, bien trop occupé à mater l’autre pouffe, qui, maintenant à quatre pattes sur le carrelage en tomettes rouges, regarde sous une chaise, le cul bien en l’air, toujours à la recherche de ses pompes à brillants… Et nul besoin de posséder un master en Sciences du comportement animal pour imaginer la suite des évènements…

J’accompagne Gladys sur le palier. Elle n’a vraiment pas l’air en forme…

— … Dites… il est toujours comme ça… ?!

— Aussi excité ?!

— Non ! Je voulais dire aussi pédant et désagréable avec les gens !

— Ben… je crois bien, oui… !

— … Et il est évident qu’il n’en a rien à faire de mes tortues, n’est-ce pas… ?!

— Mais non… allons, allons, faut pas dire ça, voyons ! Bon, il est vrai qu’en ce moment il serait plutôt piaf, le Président… !

— Les oiseaux… ?! Mais les oiseaux aussi vont mourir dans ce terrible incendie ! Mais bien sûr ! Et les renards… et les écureuils… et tout le reste aussi ! C’est tellement dégueulasse d’avoir foutu le feu comme ça à notre forêt ! N’importe comment vous êtes tous les mêmes les Parisiens… vous ne faites jamais attention à rien ! Vous savez, ce n’est pas pour rien si on ne vous aime pas par ici… !

Elle se laisse tomber, toute flagada, sur le sofa en tissus écossais traité scotchgard, et puis se prend la tête entre les mains…

Je m’assieds à coté d’elle… Bon sang, elle est si touchante, cette Préfète, avec ses états d’âmes écologiques… Je ne sais pas trop ce qui m’arrive, mais j’ai bien envie de l’aider un peu quand même…

— Écoutez-moi… Gladys… je peux vous appeler Gladys… ?

Elle relève la tête.

— … Comment… ?!

— Est-ce que vous me permettez de vous appeler Gladys ?

— Hein… oui… mais oui… évidemment… !

— Bon, alors voilà ce que l’on va faire, Gladys… moi aussi, ces petites tortues et puis toutes les autres bestioles qui vivent dans la forêt, elles m’intéressent…

— Ah bon… réellement ?!

— Mais oui, je vous assure… j’adore les bêtes ! Tenez, la preuve : j’ai moi-même un petit chien à la maison ! Balou, qu’il s’appelle… il est adorable !

— Ah… ?! Moi aussi, j’avais un chien… un chihuahua… je l’avais appelé Moumoune… mais il est mort, le pauvre !

— …Ah… ? Mince… vous m’en voyez désolée !

— Mais non… merci… faut pas ! Il avait à peine six mois, mon petit Moumoune, lorsqu’il s’est fait écraser !

— …

Elle va chialer… Oh, merde, tiens… ! Et ben voilà, ça y est, elle éclate en sanglots pour de bon cette fois… Et je ne sais trop ce qui me prends à nouveau mais voilà que je lui passe un bras autour des épaules…

Je sens bien alors ses deltoïdes et ses trapèzes. Ils sont très puissants. C’est tout à fait surprenant de trouver des trapèzes aussi musclés chez une femme.

— … Mince alors… une bagnole, j’imagine… ?!

— … Non, non, pas du tout ! Des géraniums ! Je le promenai tranquillement en bas de chez moi, comme tous les soirs, et un pot de fleurs s’est détaché du quatrième étage… ! Il est mort sur le coup… je n’ai absolument rien pu faire !

Et c’est reparti, mon kiki, elle se remet à chouiner de plus belle !

Je la serre un peu plus fort coté deltoïdes, tout en lui posant mon autre main sur sa cuisse gauche. Elle a également un muscle droit fémoral d’une impressionnante tonicité…

— Bon… bon… allez, reprends-toi Gladys ! Je vais m’occuper de toi… allons quoi, faut pas pleurer comme ça ! »

Elle relève la tête à nouveau, mais cette fois-ci me regarde bien droit dans les yeux…

— … C’est vrai… ? Tu veux vraiment m’aider… ? Mais… je ne sais rien de toi !

Et c’est à ce moment précis que je l’ai embrassé…

Folle… oui Mado, tu deviens folle ! Complètement folle ! Et voici que ta vie s’envole…

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