Le coup du Dodo ou comment la sainte Nitouche, Dieu et ses amis ont poussé le bouchon un peu loin…

Avertissement aux lecteurs (trices) :

Il s’agit de mon premier roman…
Un coup de gueule (vaguement) écologique, avec des personnages attachants –mais qui sont tous de beaux salopards– un héros qui n’en est pas vraiment un, et puis surtout des femmes fortes qui tirent toujours leur épingle du jeu… On y retrouve ainsi pêle-mêle : Madame Brigitte Bardot, un éléphant, un petit chien à sa mémère, des clowns, une mallette en skaï, de l’alcool (un peu de drogue aussi), des incendies de forêts (mais ce n’est pas en Australie…), du sexe bien sûr, et puis du suspens, beaucoup de suspens, parce que mine de rien nous ne sommes qu’à quatre jours de la fin du monde… !
Bref, on se marre bien !

PS : Ah oui… petit oubli… il y a aussi quelques strip-teaseuses (nu intégral), du chocolat au lait, des distributions de porte-clés, et plein de voyages à gagner…. !
(Si avec tout ça je n’attire pas le lecteur !)

Toutes vos remarques seront bienvenues et appréciées…

Et roule, ma poule.

Il fait encore nuit. Beverly Grosskott, coiffeuse à domicile, sous un statut d’auto-entrepreneuse, a une envie pressante. Aussi, après seulement une dizaine de kilomètres parcourus, la voiture ralentit et s’arrête en bordure de la forêt de Meudon, pas trés loin du Petit Clamart, là-même où le Général de Gaulle faillit perdre la vie dans un attentat, le 22 Août 1962.

« T’aurais quand même pu y penser avant qu’on parte… ! » lui lance son mari, Frédérik Grosskott, responsable d’une agence de téléphonie mobile, boulevard Jean Jaurés, à Le Chesnay, dans le département des Yvelines (anciennement Seine-et-Oise).

Beverly ouvre la portière, sort du véhicule, fait quelques pas en direction des premiers buissons, baisse sa petite culotte, et pisse. Pendant ce temps, Frédérik, descend lui aussi du Skoda, un modèle « Karoq », SUV acheté d’occasion pour dix sept mille cinq cents euros, carte grise comprise, pas plus tard que la semaine dernière, dans une concession automobile située en zone commerciale de Vélizy 2. Il ouvre le hayon arrière et en fait sortir Chouchi, un labrador Golden-Retriever âgé de douze ans.

Quelques minutes plus tard, le véhicule repart en trombe. Direction le sud de la France et les vacances. Ce n’est qu’à proximité de Courtenay, sortie 17 de l’autoroute A6, que les jumeaux, Alex et Vlady, se réveillent sur la banquette arrière. Ils sont âgés de douze ans eux-aussi, comme leur chien, mais sont bien plus mals élevés. Encore plus, peut-être, que ne l’ont été leurs parents.

« Il est où Chouchi… ? s’inquiéte Vlady, en baillant sans mettre une main devant la bouche.

— On l’a laissé chez des amis pendant que vous dormiez, lui répond sa mère en se frottant le nez.

— N’acceptent pas les clébards, là où c’est qu’on va…  » rajoute le père, par soucis de précision peut-être, lui qui n’a jamais été une grosse pointure en syntaxe grammaticale.

« Là où c’est qu’on va » c’est au bord de la Méditérranée, du côté de Cavalaire-sur-mer. Un gîte quatre étoiles avec une piscine privative, à débordement, comme le tarif de la semaine de location bien au-dessus de leurs moyens. Mais ils savent qu’ils se débrouilleront toujours pour régler la facture et finir le mois le moment venu, avec un énième crédit de chez Cofidis, à 2,8 pour cent et en seulement trente ou quarante-huit mensualités. Alors, comme l’a dit Frédérik, pas très doué non plus en gestion de budget famillial, « Après tout, si on se lâche pas un peu pendant les vacances… c’est pas la peine de bosser comme ça toute l’année ! ».

Dans deux heures, très précisément, Chouchi, brave et fidèle chien, se fera écraser par un trente-huit tonnes bulgare conduit par Logan Achtenassieff, qui aprés sept heures de route sans aucune pause, et un gramme vingt-deux de taux d’alcoolémie, ne pourra l’éviter. Il aura eu donc beaucoup moins de chance que le Général qui en réchappa, lui, et ce malgré les quatorze impacts de balles relevés dans la DS présidentielle.

Treize heures quinze, arrêt buffet. Aire de Portes-les-Valence, où « l’autoroute du Soleil vous ouvre ses portes » selon l’indication aguicheuse en très grosses lettres. La pandémie Covid-19 n’a semble-t-il pas arrêté grand monde : le parking est bondé. Ici, il fait une chaleur a crever sur place d’insolation. Les jumeaux se jettent en braillant sous les brumisateurs et pataugent dans une bouillasse infectée de moustiques. Ça gueule encore plus fort pour les ramener à la raison, puis on mange Mac’Do. « Venez comme vous êtes… !  » noté cette fois-ci, sur un pannonceau à l’entrée du fast-food. Ça pue la friture jusque dehors et les potatoes sont molles. À la fin du repas, Beverly paie par carte bleue à débit différé jusqu’au vingt-cinq du mois. Ensuite, avant de reprendre la route, saturée, dernier passage aux brumisateurs et à la station Total pour faire le plein. Un euro et cinquante trois cents le litre de gasoil sans l’option « Sourire du pompiste ».

La clim’ de la Skoda tombe en rade. D’un coup, sans prévenir.

« Il va m’entendre le vendeur… heureusement que j’ai pris la garantie sérénité « Or »… « 

— C’est de ta faute ! T’aurais du vérifier qu’elle marchait avant de signer les papelards ! »

Frédérik ne sait pas encore que la climatisation est considéré comme un accessoire, et que cette garantie sérénité « Or » ne prend pas en compte les accessoires. On transpire beaucoup et les esprits s’échauffent. Les jumeaux se chamaillent, les parents s’engueulent, et sur Radio Vinci Autoroute, fréquence 107,7, un point-info annonce qu’un poids-lourd vient de se foutre en travers entre Orange et Avignon. Fredérik, à bout de nerfs, se retourne pour asséner une mandale à Alex qui l’esquive habilement. La Skoda fait une embardée, ratant de peu le pare-choc arrière d’une BMW verte cachemire et immatriculée dans les Deux-Sèvres.

« Putain, fais quelque chose ou si ça continue… je vais en tuer un des deux !

— On a qu’à sortir de l’autoroute… regarde, ça n’avance plus du tout maintenant… « 

Sortie Mornas, capitale mondiale de la balayette en sorgho, après avoir réglé les quatre-vingt quinze euros exigés au péage. Sur la route nationale, ce n’est guère mieux, une heure trente pour traverser Orange, sans même apercevoir le théatre romain qui méritait pourtant un détour, avec ses trois étoiles au guide vert Michelin « Provence-Côte d’Azur ».

Vlady trouve le moyen de se faire piquer par un hyménoptère asiatique. Affolement général. On cherche l’aspi-venin acheté la veille. En vain, il est bien planqué au fond d’une valise.

« Comme si t’avais pas pu penser à le foutre dans la boite à gants… Tu sais, des fois, j’me demande… ! »

Vlady gonfle. Et plus il gonfle, plus Alex se marre. On cherche une pharmacie. En vain, là aussi, car un samedi en juillet, il n’y en a jamais eu d’ouverte par ici. Décision est prise d’attendre que ça dégonfle tout seul.

Arrêt pipi, au pied du mont Ventoux, géant de Provence aux allures de Kilimandjaro du pauvre. Et les jumeaux font les zèbres, c’est à celui qui pissera le plus loin. Sans se démonter, le GPS demande d’une voix très solennelle à faire demi-tour.

« Ma pauvre fille, si au moins tu savais lire une carte… on n’en serait pas là ! »

21 heures, le coup de grâce… la flicaille toute en embuscade… On était pourtant proche du but, restait plus qu’une trentaine de bornes à faire.

« Papiers du véhicule, s’il-vous-plaît…  » dit le fier matadore à moustache et bien au chaud dans son gilet à l’épreuve des balles.

Pas grand-chose en règle sur cette bagnole. Les Vendeurs de tires ? La pire race après les crapauds !

« Et je suis drôlement sympa avec vous, je ne vous compte pas le pneu lisse à l’avant gauche… ça vous fait 450 euros ! Espèces ou chèque… ? »

On arrive enfin. Accueil glacial au gîte de France, mais fallait s’y attendre un peu avec plus de trois heures de retard. La proprio est d’outre-Rhin. Cheveux courts, un mètre quatre-vingt. On imagine une collection de cravaches bien rangée dans un placard. Imagination demandée aussi pour la vue mer promise, qu’était que du pipeau sur les photos.

« Acht ! La caution est deux milles euros… « 

Re-chèque. En bois, natürlich, alors faudra surtout rien casser, c’est promis. Minuit, on se couche, crasseux, épuisés. Méga teuf chez les punaises de lit. Et puis merde, tiens, demain après tout sera une autre journée…

« Revenez comme vous êtes ! », le nouveau slogan de l’été… et sûr que ça va cartonner, pari tenu… !

Assomption.

J’électrocute, j’ensuque, je saigne, et je dépiaute des lapins toute la journée. C’est mon travail. Aux abattoirs Raoult, père et fils, entreprise renommée et fondée en 1947, par Émile Raoult, au sortir de la guerre, alors que tout dans le pays était à reconstruire.

    J’ai débuté ce boulot l’année de mes seize ans. Je n’avais jamais rien fichu à l’école et personne ne voulait de moi où que ce soit ailleurs, même pas comme simple manœuvre, payé à l’époque cinq francs et demi de la journée, pour pousser des brouettes remplies de cailloux sur un chantier. Cela fait donc aujourd’hui, à quelque chose près, un quart de siècle que je suis tueur de lapins, et d’aprés mes calculs, j’en ai zigouillé plus de six cent mille, de ces bestioles, durant toutes ces années passé ici.

    L’avantage avec le lapin domestique est qu’il ne crie pas. Il s’égorge aisément, sans jamais un mot plus haut que l’autre. Il se secoue parfois de l’arrière-train, essayant de se dégager dans une ultime et vaine ruade, mais ses efforts se résument à cela, le lapin étant par nature un animal doux et résigné face à la mort. Ce qui n’est pas plus mal à vrai dire.

    On nous dit que la viande de lapin est excellente, et recommandée pour la santé. Toutefois, je ne saurai vous le confirmer moi-même n’en ayant jamais consommé. Je suis strictement végétarien pour tout vous avouer. Et je ne vous cache pas que cela m’attire pas mal de moqueries. De la part de mon beau-frêre notamment, qui n’hésite jamais à me taquiner à chaque repas de famille. Mon beau-frêre, Eugène Le Moullec, travaille dans les assurances. L’agence qu’il dirige se trouve en plein centre-ville de Blesmes-sur-Condillac, rue Charles Martel, au numéro 17, très exactement. Sous ses ordres, il a deux secrétaires, une blonde et une brune, et qu’il a probablement dû se taper l’une et l’autre, cela ne fait aucun doute. Même la plus vieille, une certaine Charlotte Guignon, qui a déjà pourtant pas mal d’heures de vol au compteur –et un grand nombre de nuits, et sur le dos– n’a pas dû échapper à ses mains baladeuses, à ses méthodes bien particulières lors des entretiens d’embauche, à ses perpétuelles blagues graveleuses, et pour finir, à son souffle chaud dans la nuque. Mon beau-frêre est une ordure de la première catégorie. Celle qui qualifie les ordures dans son genre qui n’ont aucun remords, et que rien, ni personne, ne peut arrêter dans leur désir constant de faire du mal aux autres.

    Le lapin a de grands yeux. En rapport de sa taille, ils sont deux à trois fois plus grands que les nôtres. Ils sont placés latéralement, ce qui lui permet d’avoir une vision très large et de repérer les prédateurs. Mon beau-frêre est un prédateur.

     Et ce dimanche, 15 Août, fête de l’Assomption, il nous a invités chez lui, avec Daisy, ma femme. Cela fait quinze ans maintenant que nous sommes mariés. Quinze années de bonheur parfait. Ma Daisy, je l’ai rencontrée la première fois, à l’enterrement de la petite Francine. Cette pauvre gamine qu’on a retrouvée morte dans un fossé, juste en face de chez les Bourguignon. Étranglée. Et violée.

     « Du lapin aux morilles ! Je vous ai préparé des râbles de lapin aux morilles avec de la polenta ! Accompagné d’un petit Sancerre, que vous allez sûrement m’en dire des nouvelles… ! »

    Je sais bien qu’il fait exprès. Cela l’amuse, cet abruti. Mais ma Daisy me dit de ne pas faire attention, qu’il a toujours été comme cela, et que depuis qu’il est petit, il agit de la sorte. « Tu sais, je crois bien qu’il est très malheureux au fond, mon frère… alors faut pas lui en vouloir… « 

    Le mot « Assomption » vient du latin « Assumere » qui signifie prendre, enlever. Marie, la mère de Jésus, fut ainsi enlevée au ciel, en corps et en âme. Comme la petite Francine Duchemin, retrouvée morte dans un fossé.

    J’ai apprécié la polenta, et les morilles aussi. Bien sûr, mon beau-frêre nous a parlé assurances pendant tout le repas, et sa femme, Jeannette, qui n’a plus que la peau sur les os, n’a pas dit un seul mot. Elle a un cancer. Bizarrement, en la voyant ainsi, je me suis souvenu d’une image qui m’avait terriblement marqué dans le gros Larousse médical de mes parents, alors que je n’étais encore qu’un petit garçon. Celle d’un lapin. Un lapin blanc, tout mignon, auquel on avait refilé un cancer de la peau en le badigeonnant de goudron. Jeannette, c’est un cancer du sein qu’elle a chopé et qui la fait crever à petit feu.

     « Tiens… et si tu m’emmenais visiter ton abattoir… ?!

— Comment ça… ?

— Ouais… si tu me faisais la visite guidée de ton abattoir, mon vieux… ? Ça fait des années que je te le demande… ! C’est dimanche aujourd’hui, y’a personne alors on sera bien peinards tous les deux… ! »

    Mon beau-frère a les yeux rouges. Comme les lapins blancs. Mais lui, c’est parce qu’il a un peu trop abusé du Sancerre. On a pris ma voiture. Le dimanche, et surtout un 15 Août, c’est vrai qu’il n’y a personne aux abattoirs Raoult. Il y a bien le vieux Dimitri, le gardien, mais lui aussi abuse un peu trop de la bibine, alors on pourrait bien faire tout péter là-dedans qu’il n’entendrait rien, cet ivrogne.

    On n’a jamais retrouvé l’assassin de la petite Francine. Les enquêteurs cherchent toujours, à moins que l’affaire ne soit définitivement classée maintenant. Pas d’indices, pas d’ADN, rien… Le tueur court encore, comme on dit dans ces cas là.

    Nous sommes passés par la porte de derrière. Celle par laquelle arrivent toutes les bêtes que l’on va tuer. Même avec l’habitude, ça me prends toujours aux tripes cette odeur de sang. Je n’arriverai jamais à m’y faire. Eugène a senti aussi. Régulièrement, des visiteurs, qui viennent dans ces lieux pour la première fois, tombent dans les pommes. On les ramasse, on les ranime, mais cette odeur âcre les poursuit ensuite longtemps après. Et les cris des animaux les hantent bien souvent la nuit…

     « Pourquoi t’as fait ça… ?

— Hein… ?

— La petite Francine… pourquoi tu l’as tué, salaud… ?! Ne nie pas, je sais que c’est toi… je l’ai toujours su…

     La décharge électrique, cinq mille volts, l’a paralysé instantanément. Il a ouvert de grands yeux. Comme les lapins. Il a essayé de dire quelque chose. Sans y parvenir. Il s’est pissé dessus aussi. Je l’ai saigné. En deux minutes, c’était fait…