Chapitre 24. De la buée dans le périscope !

J-2. Fort de Brégançon. Début d’aprem’.

Globalement, l’on pouvait affirmer que cela c’était plutôt bien passé avec la mère Gémiminiani. Pourtant, c’était la toute, toute première fois, que je faisais la chose à côté d’une morte.

Et puis avec un black aussi.

Mais que pouvais-je y faire après tout si « S.O.S MÉDECINS » n’avait pas trouvé mieux que de nous envoyer un docteur d’origine camerounaise ?! Joseph-marie N’Golo-Macumba qu’il signait ses ordonnances, le toubib.

J’imagine bien que vous n’allez pas me croire, mais au départ, je vous assure que l’on n’était pas du tout parti dans cette direction…

Il a commencé par l’ausculter, la défunte Gémiminiani, avec sérieux et introspection, dans les règles de son art, tout comme bien stipulé dans les gros bouquins des facultés de médecine.

Bon… elle était bien décédée ! Pour ça, pas de problème, il s’en est rendu compte tout de suite, le pousse-seringue ! Mais, ce qui le dérangea ensuite c’est qu’elle fût aussi flasque, notre macchabée…

 » Hum… hum… c’est quand même bien mou, tout ça ! a-t-il très exactement dit…

— Sûre que ça doit venir de la clim’ ! que j’ai répondu, du tac au tac, histoire de noyer un peu le poiscaille.

— Les gens ne font pas attention, ils te la mettent à fond… alors ensuite faut pas non plus venir se plaindre de choper la crève ! que j’ai rajouté, toujours aussi imperturbable.

Je suppose qu’en réalité, la Gémiminiani, n’avait peut-être pas bien supporté notre formule de décongélation « express » en plein cagnard !

— Présentement, j’ai quand même bien envie de faire pratiquer une petite autopsie parce que je trouve que ce n’est tout de même pas très normal tout ceci… non… vraiment… beaucoup trop molle, cette petite dame ! a-t-il rétorqué alors, tout en jetant très adroitement sa paire de gants en latex bleu dans la poubelle en rotang.

— … Mais… comment ça trop molle… ?! Une autopsie, que vous dites ?! Mais, comment ça, une autopsie… ?! Attendez un peu, Doc’… c’est que…

— Quoi… ? Il y a un soucis, madame… ?

— Oui ! Enfin, non ! Mais c’est à dire qu’en ce moment, voyez-vous docteur, c’est un peu tendu pour le Gouvernement… et pour notre Président aussi !

— Comment ça tendu ?!

— Ben, oui ! Parfaitement ! Tendu ! Tenez, comme qui dirait tendu comme une peau de chèvre sur un tam-tam !

— Un tam-tam… ?!

Là, forcément, je me suis dit tout de suite : «Mado, t’es vraiment trop conne, ma fille, et surtout t’en rates jamais une, parce que ce n’était peut-être pas ce qu’il y avait de mieux comme comparaison imagée pour qualifier un machin bien tendu avec ce monsieur N’Golo-Macumba… !»

Fort heureusement, et cela m’a sauvé souvent des pires situations, je suis plutôt du genre réactive…

— Oui… enfin, ça marche aussi avec un petit tambourin, docteur ! Mais moi pour tout vous avouer… j’suis plutôt flûte !

Les hommes, il y a certains mots du dictionnaire qu’ils ne comprendraient pas tout a fait comme nous, les femmes. Et d’après ce que je sais, « flûte » en ferait partie…

— Ou bien pipeau… !

— Ah… alors comme ça, vous êtes musicienne ?!

— … Ouais… si on veut ! En tout cas une artiste assez réputée dans ma catégorie, ça c’est sûr ! Vous voulez peut-être que je vous montre, docteur… ?!

J’avais dit ça sur un ton léger, mais qui ne laissait aucune équivoque sur la proposition, et mon regard avide en direction de sa braguette, itou…

Je vous passe volontairement les détails de la suite. Disons juste que la mère Gémiminiani eut droit à quelques bonnes secousses post-mortem…

Bon, je suis entièrement d’accord avec vous : pas moral du tout cette histoire, mais cela m’avait fait beaucoup de bien, alors… alors flûte ! c’était toujours ça de pris, comme dirait l’autre !

Le bon côté des choses –car il y a très souvent un bon côté des choses, et même lorsqu’elles sont assez dégueulasses comme ici– est que le certif de décès, il me l’avait ensuite signé sans rechigner, notre bon docteur N’Golo ! Et si le serment d’Hippocrate en avait pris, lui aussi, un bon coup, on allait au final, et n’était-ce pas cela qui importait le plus, pouvoir l’enterrer assez vite maintenant, la mère Gémiminiani !

Pour le reste aussi, cela suivait son cours.

Le Président n’ayant toujours pas changé d’avis, la guerre avec les Chinois se préparait doucement, mais sûrement. Bien entendu, on ne tiendrait pas les délais prévus au départ, mais cela avançait bien quand même…

Pour preuve, au moment même ou je vous cause, attablée en comité restreint pour le repas de midi, et bien au frais dans la grande salle à manger voutée, le Président nous apprend qu’il vient tout juste d’envoyer un ultimatum aux Chinois, via notre ambassadeur en poste là-bas, à Pékin, Edgard-Sulpice de la Motte du Pré de la Grand’Pièce, le si célèbre « Edgard d’Orsay », comme on le surnomme dans le « Monde diplomatique », et dans le monde tout court, digne descendant d’une très illustre famille de courtisans, grands princes des courbettes en marche arrière tout en se secouant avec énergie le chapeau à plumes !

Et, tenant absolument à nous lire cette jolie bafouille officielle qu’il avait rédigé lui-même, tout seul, sans l’aide de personne (ce qu’il aurait tout à fait pu omettre de nous préciser, vous n’allez pas tarder à le comprendre !) le voici donc qui se lève en s’éclaircissant la voix…

— Hum… hum… ultimatum adressé au peuple de Chine… hé, ho, vous, là-bas… ! Le rossignol à gorge rouge cela doit certainement vous dire quelque chose, non ?! Alors sachez, Chinois, Chinoises, qu’aujourd’hui notre courroux est immense ! Aussi, je vous prie de bien vouloir cessez immédiatement de plumer ces pauvres petits oiseaux qui ne demandent rien à personne sinon que de vivre en paix comme tout un chacun, ou bien… il va vous arriver des bricoles ! La foudre de France (en accentuant bien les « r »…) risque fort de s’abattre sur vous… ! Ô, oui… ! Tremblez… ! Tremblez donc, misérables exterminateurs de petite volaille innocente que vous êtes ! »

La Josyane, à l’autre bout de la table en chêne clair, se dresse alors sur ses petites guiboles fraîchement épilées et se met à applaudir de toutes ses forces.

— … Merci, ma chérie… merci !

— C’est tellement beau ! On dirait presque du Gilbert Montagné !

— Oui, je sais… je me suis appliqué !

Et les autres, autour de la table, applaudissent à leur tour… Voici donc qu’à nouveau, le cortège triomphal d’une connerie plus qu’ordinaire s’ébranlait sous mes yeux ébahis, avec toute la grâce d’un vieux porte-avion rouillé que l’on traîne en cale sèche pour son démantèlement…

— Merci… merci… mais attendez… attendez donc que je continue… j’ai pas fini ! Où en étais-je… ? Ah oui, voilà… misérables exterminateurs que vous êtes… toutefois, magnanimes que nous sommes, nous vous laissons encore quarante-huit heures à compter de maintenant pour stopper toutes vos velléités génocidaires de la gente aviaire, sinon… cela vous pend au nez que ça va vous tomber dessus comme à Gravelotte ! À bon entendeur, salut ! Signé : le Président de la France et des Français… Vive la France ! Et vive la République !

Et re-tonnerre d’applaudissements…

Cette fois la séance de clapping me donne la nausée, et j’ai besoin de respirer un peu d’air frais, je m’éclipse alors discrètement, avant de gâcher l’ambiance générale en vomissant l’intégralité de mon bol alimentaire sur son lit de fiel et d’acide chlorhydrique…

Quelques minutes plus tard, tandis que je reviens tout aussi discrètement dans la salle à manger, le Président demande à Dekka, indispensable ministre de la Guerre, s’il ne pouvait pas nous briefer rapidement sur tous les moyens d’attaque nucléaire dont nous disposions, histoire de vérifier que sa menace de destruction massive serait bien prise au sérieux par les Chinois. Il était peut-être un peu tard pour s’y intéresser, me direz-vous, mais jusqu’à présent, c’est à dire durant ses deux premières années de quinquennat, le bougre avait aussi pas mal délégué de ce côté-là. C’est tout juste d’ailleurs s’il connaissait par cœur le premier couplet de la Marseillaise !

Enfin, passons rapidement là-dessus… Dekka, qui n’est pas non plus le dernier pour se débiner lorsque cela est possible, aurait très certainement préféré laisser sa place à un vrai spécialiste de la chose, comme par exemple notre bon maréchal Escartefigue, mais depuis notre installation ici, le « Milky Way » se trouvait enfermé en compagnie d’une bonne vingtaine d’autres militaires de très haut rang dans le PC enterré du sous-sol. Alors, n’ayant guère le choix, il se décide finalement et nous expose de façon assez exhaustive, la situation de nos missiles longues portées, de nos avions qui décollent en rafale en moins de deux minutes montre à quartz en main, et puis de nos marins qui pissent le nez en l’air et qui ne dorment que sur une oreille comme des oriflammes…

Nous voici bien rassurés, et le Président en premier, très satisfait d’apprendre qu’avec nos trois cents têtes nucléaires opérationnelles, que nous pouvions envoyer au même instant vers les quatre coins de la planète, cela devait suffire largement pour raser entièrement la Chine, et quelques pays frontaliers comme la Mongolie ou le Kirghizistan, qui eux pourtant ne demandaient rien à personne !

Restait bien entendu à remettre la main sur ce fameux manuel avec les codes secrets, mais de cela, personne n’en parla vraiment… Comme du retour de manivelle fort probable de la part des Chinois, qui ne sont pas du tout, mais alors pas du tout, du genre à se laisser faire, et qui possèdent à quelque chose près les mêmes bombinettes de gros calibre pointées sur nous, nous cette bande d’occidentaux arrogants et sans manières qui nous mêlions toujours un peu trop de leurs petites combines. Ensuite, le Président demande, toujours à Dekka, mais cette fois entre la poire Williams et le fromage à pâte molle persillée, s’il n’est pas possible de visiter l’un de nos sous-marins nucléaire d’attaque, qu’il est tellement fan de Jules Verne depuis qu’il est môme, et que ce serait même son auteur préféré, et que, justement, il venait de relire en diagonale « Vingt milles lieues sous les mers » avec le célèbre capitaine Némo…

Dekka, brave garçon doté d’une très bonne constitution, et si je précise ça c’est parce que tout le monde autour de la table sent bien que cela le fait quand même un peu caguer d’organiser de telles visites à la dernière minute, lui répond qu’il va voir si c’est possible mais ne promet rien…

À titre d’information, nous avons quatre sous-marins nucléaires. Trois sont toujours de sortie, éparpillés dans la grande bleue en mode silence radio, tandis que l’on révise à fond le quatrième. Ce qui n’est pas un luxe apparemment, vu qu’on y retrouve toujours, dans ces gros suppositoires de la mort, une durite ou deux qui fuient. Ou, comme la version moderne et radioactive du supplice de la goutte d’eau… !

Au moment de nous servir l’expresso avec son petit chocolat noir dans la sous-tasse, ne voilà t’y pas Jules-Théodule qui nous déboule comme un cheveu blanc sur la soupe…

Ce Jules-Théodule est le père du Président.

Oui, j’en conviens moi aussi : il s’agit d’un prénom plutôt ridicule à porter ! Mais, si pratique pour la rime en « ule » dans une jolie lettre d’insultes ! Crapule, mule, pustule, testicule et bien entendu scrofule qui est, comme chacun le sait, une infection purulente des ganglions, et même, pour ceux qui osent tout et n’ont pas peur d’une rime trop riche : «Et je t’… avec la grosse… à Dudule !»…

Bien, bon, bref… pour vous le résumer en deux mots, ce Jules-Théodule est un magnifique enfoiré de première ! Explication…

Ce pauvre type, soit-disant dépressif et pleurnichard depuis que sa femme s’est barré, c’est à dire depuis plus de trente ans maintenant, cachait drôlement bien son jeu… mais, avouons que sur ce coup-là, j’avais eu beaucoup de chance… une sacré chance même, parce qu’il se trouvait que bien avant que notre si estimé Président de la République Française n’occupe ce poste, je l’avais déjà rencontré son pater… et cela se passait au « Sphynx »…

Le « Sphynx », c’est un club. Bon, pour ceuz’écelles qui ne connaissent pas, c’est au dix-sept, rue des Alouettes sans têtes, dans le 18 ème arrondissement. Le « Sphynx » faisant partie de cette catégorie de clubs privés où l’on ne va pas trop pour danser, ou même pour écouter de la musique cool qui détend, mais plutôt pour faire de belles rencontres, et bien plus si affinités. Et en règle générale, des affinités, tu t’en trouves toujours là-bas… et assez vite le plus souvent, pour cela il n’y a pas trop de soucis, et vous voyez tous sans aucun doute ce que je veux dire ayant maintenant un peu mieux cerner le genre d’établissement dont il s’agit !

Et notre Jules-Théodule était un grand habitué des lieux.

En ce qui me concerne, j’accompagnai un ami pour lui faire plaisir. Enfin, généralement, c’est toujours ce que l’on raconte dans ces cas là…

Aussi, lorsque plus tard nous nous sommes reconnus, à l’Élysée, avec Jules-Théodule –tout habillé, cette fois– forcément il s’est senti un peu démasqué, le gros coquin ! Mais surtout, il a très vite compris qu’avec moi cela ne marcherait pas du tout son petit cinéma habituel de pleureuse andalouse. Faut pas trop me la raconter à l’envers, non plus !

Depuis, l’on se surveille très poliment du coin de l’œil, et si Jules-Théodule est assurément une enflure de première, pour ça je confirme, je dois dire qu’avec moi, le vieux neurasthénique se tient plutôt à carreaux !

— Papa… ?! Mais… papa… que fais-tu là… ?!

— J’étais pas bien ! Vraiment pas bien du tout ! Besoin de parler à quelqu’un ! Et comme j’ai appris que tu étais ici, j’ai sauté dans un train tôt ce matin et… me voilà !

Il remet ses lunettes noires sur son gros pif tout rouge pour cacher ses yeux qui sont tout rouges aussi parce qu’il a, et c’est une évidence pour tout le monde ici, beaucoup trop chialé avant de venir, histoire de bien montrer qu’il est malheureux ce pauvre type, alors qu’en réalité il s’est tout juste un peu frotter fort les deux neunœuils, mais ça, personne ne le devine à part moi, et qu’en remettant ainsi ses Ray-ban sur son gros pif tout rouge, qu’il a du se frotter aussi pour que ça fasse encore plus vrai, sa peine, il abuse encore plus son monde, car les autres, tous ces glands, se disent ainsi qu’il doit être tellement malheureux ce pauvre type, et qu’en plus il ne veut pas qu’on le sache en remettant vite fait ses lunettes noires sur son gros pif qui coule, alors que tout ça c’était juste du flan… du flan… ouais, parfaitement Madame, du bon gros flan de maniaco-manipulateur-casse-burnes !

— Hé, ben, ça… on peut dire que ça tombe drôlement à pic alors ! Y’a justement une jolie chambre qui vient de se libérer !

Prompte, vous commencer un peu à me connaître, je saute immédiatement sur l’occasion de pouvoir faire du bien autour de moi, histoire peut-être de me rattraper après mes vilaineries de ce tantôt avec ce bon docteur N’Golo-Macumba du Cameroun…

— Hein…?! Comment ça ?! Mais qui qu’est parti… ?! Mais qui qu’est donc parti, madame Goret, sans m’avoir demander la permission… ?!

— Vous affolez pas, m’sieur le Président, c’est madame Gémiminiani ! Je n’ai pas encore eu le temps de vous prévenir, mais elle nous a quitté… et de façon définitive cette fois-ci ! On l’a retrouvé toute raide ce matin dans son lit ! Sûrement la clim’ d’après ce que m’a laissé entendre le docteur ! Oui, faut vraiment faire bien gaffe, je vous le dis, et surtout pas la mettre à fond ! Maxi sur six ou sept, le bouton ! Ô, non, jamais plus ! Sinon cela risque fort de vous dessécher la peau pour de bon !

— Ah… je préfère ça !

Son vieux renifleur de père se mouche, et puis se tourne vers moi…

— Dites… la chambre… elle a une vue mer… ?!

2 Replies to “Chapitre 24. De la buée dans le périscope !”

  1. Délirant ! Ne voilà-t-il pas que la Mado nous prouve qu’elle porte bien son nom et que c’est ne sacrée nymphomane ! S’offrir à plusieurs reprises une partie de jambes en l’air sur le lit d’une décongelée, il fallait oser.
    Dans une autre salle, on a droit au spectacle d’un président totalement déconnecté qui écrit aux Chinois dans un langage très éloigné de la diplomatie. Ça va leur faire drôle au Jaunes quand ils vont lire ça. Le pire est que ce président est entouré de branquignols tous aussi incompétents qu’ils sont courtisans.
    Ne parlons pas du paternel qui joue un rôle pour se rende intéressant mais qui semble avoir eu une vie très débridée. Il s’en passe de belles au fort de Brégançon. Heureusement que le prisés dent n’a pas le code nucléaire.

    Aimé par 1 personne

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