Chapitre 25. Booty shake.

J-2. Camping trois étoiles. De bonne heure.

Vers huit heures moins le quart, sur le chemin des sanitaires, ma cuvette bleue contenant la vaisselle sale du petit-déjeuner sur les bras, je croise mon barbu de la veille…

En m’apercevant, il me lance un aimable « Hi… Mörgen ! »

Il est clair qu’il me prend pour un touriste Allemand –ou peut-être Danois– preuve, de facto, qu’il n’a plus aucun souvenir de moi, le poilu !

Les Pompiers, cela est bien connu, ont réponse à tout. Mais surtout n’ont jamais peur de rien et notamment de passer pour des imbéciles. Vaincre ou périr…

C’est ainsi que, bien droit dans leurs bottes en cuir de buffle très épais à l’épreuve du feu, ils ont expliqué à tout ceux qui voulaient les écouter, et ils furent fort nombreux, que nous avions eu à faire très vraisemblablement à un orage… sec !

Un phénomène météorologique rare, extrêmement rare même, et encore bien plus par ici du coté du golfe de St Tropez, mais qui existe bel et bien dans certaines parties du monde, comme dans le fin fond du bush australien.

Dans les faits, des éclairs et la foudre qui vous tombent dessus, mais il ne pleut pas, d’où ce qualificatif, finalement assez bien choisi, de sec !

Comme il n’y avait pas de mort sur le dance-floor, ni même un seul blessé léger à relever, ils sont repartis assez vite au bout d’une heure, ou peut-être deux , après avoir sifflé quelques canettes de bières à l’œil sur le compte du patron du camping. Une vieille coutume manifestement, à laquelle, que ce soit chez les soldats du feu ou chez nos amis Canaques de Nouvelle-Calédonie qui vivent, eux, aux antipodes, il n’est pas question de déroger, celle-ci étant bigrement sacrée…

Si leurs explications foireuses convainquirent tout le monde, et c’était tant mieux, je savais de mon côté qu’il s’agissait de tout autre chose. Mais surtout, je savais que cet éclair, et peu importait son origine, m’avait rendu un service bien providentiel…

Les phénomènes électriques ou électrochimiques, régissent en grande partie l’organisation de tous les organismes vivants. Ainsi, lorsque comme dans le cas présent un malencontreux court-circuit –ou ce que l’on nomme parfois électrochoc– se produit dans un cerveau, il se trouve que la plupart du temps cela réinitialise tout ce qui est stocké dans sa matière grise, informations erronées ou supposées comme telles y comprises, si vous voyez ce que je veux dire…

Un reset bien salvateur en tout cas, car la secte au noyau de pêche allait enfin me lâcher les tongues ! Pour le reste, j’avais aussi bien avancé depuis hier soir…

Bon, nous avions refait l’amour. Et même plusieurs fois de suite…

Zoé m’avait assuré, et le plus sérieusement du monde, que plus tu le faisais plus tu avais envie de le faire ! Elle est vraiment trop marrante parfois. J’avoue que je ne me suis pas trop fait prier et, mine de rien, on dirait bien que cela fonctionne au poil son truc… !

Entre deux galipettes, elle m’a raconté son enfance aussi.

Et le moins que l’on puisse dire c’est qu’elle n’a pas été très heureuse…

Pour commencer, son père était mineur de fond dans le nord de la France. Un polonais d’origine, de Wadowice près de Cracovie. Comme ce pape, d’avant.

Elle m’a expliqué que pas mal de Polonais comme lui, avaient immigrés en masse dans le nord et l’est de la France lorsque les mines de charbon fonctionnaient encore plein pot mais qu’aujourd’hui, comme elles avaient toutes fermées – »… et tu sais, là-bas, y’a pas que les mines qui sont closed, mon chéri ! »– ils se retrouvaient pour la plupart au chômage très longue durée. Ou, et ce n’était guère mieux, mourant à petit feu dans de glauques sanatoriums surpeuplés, à cause de cette poussière de charbon respirée à plein poumons des années durant au fond de leurs trous à coke, et qui n’était définitivement pas très conseillée pour les bronches.

Alors, qui dit chômage : dit misère, et qui dit misère dit aussi : que c’est assez peu souvent l’idéal pour avoir une enfance très heureuse… !

Les chômeurs, qu’ils soient d’ailleurs d’origine polonaise ou pas, et installés au pied d’un terril ou non, ceci ne rentrant finalement guère en ligne de compte, ont une assez fâcheuse tendance à donner généreusement dans la bouteille. Et comme pas mal d’entre-eux avaient déjà plus ou moins commencés à picoler bien avant même de se retrouver au chômage, cela augmente assez considérablement la proportion de gros nazes qui frappent régulièrement leurs épouses et toute leurs flopées de gamins, et qui ensuite boivent encore plus de jaja de mauvaise qualité, pour oublier, vous avoueront-ils peut-être, qu’ils étaient de gros nazes ! Cercle vicieux assez immuable d’un alcoolisme en milieu inculte et insolvable…

Zoé s’était tiré de la maison le jour même de ses dix-huit ans.

Avec un petit mariole qui lui avait promis monts et merveilles.

À cet âge là, et surtout vu le contexte familial, t’es prête à croire quasiment tous les minables du même style que tu croises sur ton chemin.

Mais, cela n’avait pas duré bien longtemps avant qu’elle ne se sauve à nouveau, une seconde fois…

Ensuite, elle a résumé ce qui avait suivi en évoquant une vie de petits boulots, par-ci, par-là, et je compris, même à demi-mots, que cela n’avait pas toujours été facile. Heureusement, Zoé est très jolie. Une chance dans son malheur, car cela lui avait permis de trouver du travail assez facilement… des emplois pas toujours glorieux, certes, mais il fallait bien qu’elle gagne sa croûte pour survivre en attendant mieux…

« Mais, tu sais… j’ai jamais fait la pute ! Hein, tu me crois, hein, mon Chou… ?!

Ses parents, elle ne les avait jamais revu depuis.

Sa mère était décédée l’année dernière, la veille de Noël, des suites d’un cancer invasif de la matrice métastasé de partout. Le genre de maladie grave qui ne pardonne généralement pas.

Quant à son father, le cogneur, lui il était en cabane. Il avait pris trois ans fermes pour conduite en état d’ivresse.

Enfin surtout pour avoir tué trois personnes d’un seul coup. Un papa, une maman, ainsi que leur nourrisson de six mois à peine, arrivant en face, bien tranquillement, dans une Renault Clio rouge achetée en leasing longue durée. « Cent trente neuf euros par mois avec simplement un premier loyer de mille cinq cents balles comme ils te font la pub’ à la télé en ce moment, mais faut faire gaffe, Chou… parce que l’arnaque c’est que la bagnole faut que tu la rachète à la fin du bail sinon ils te la reprennent… et alors… c’est tout pour ta pomme ! »

Le juge, très marqué par cette énième tragédie du bitume et de la bibine, n’avait pas fait de chichis pour une fois : trois morts… trois ans fermes !

Ainsi, notre criminel de la route sortirait bientôt, après seulement dix-huit mois de cachot, pour cause de bonne conduite. Ce qui vous l’avouerez est un comble pour un type qui avait pris comme habitude de rouler constamment bourré… !

Toutes ces nouvelles, de ses vieux, Zoé les avait obtenu par son frère.

Lui, le frangin, se droguait, et ceci depuis qu’il était gosse.

Et dealait un peu, aussi…

Il cultive lui-même tout ses plants de cannabis dans une petite salle de bain de trois mètres carrés d’un logement social à Béthune où il crèche maintenant depuis qu’il est seul lui aussi, et où il a installé, très astucieusement, toute une ribambelle de néons bleus suspendus au plafond pour que son herbe pousse dans les meilleures conditions, se lavant du même coup beaucoup plus sommairement à l’évier de la cuisine. Mais ce choix était nécessaire…

« …Du producteur au consommateur : parce que le circuit court c’est ce qui paye le mieux, sœurette ! » lui avait-il déclaré en se grattant le crâne plein de pellicules. Surtout qu’avec les aides gouvernementales pour régler sa facture d’électricité (et Dieu sait que des néons allumés vingt-quatre heures sur vingt-quatre consomment un max…) il ne s’en sortait pas si mal que ça, le frérot. Et même si l’on considérait que pour son hygiène générale, ce n’était peut-être pas l’idéal…

Après, on a dormi avec Zoé.

L’un contre l’autre.

Mon visage bien enfoui dans ses longs cheveux.

Zoé, elle sent bon de partout.

Des cheveux, aussi…

Au petit matin, voilà que l’on se réveille tous les deux, au même instant, et la première chose qu’elle dit juste après m’avoir embrassé tendrement, est :

 » … Mon Chérinou… j’ai pensé à notre affaire le peu de temps qu’on a pioncés cette nuit… !

— … Ah… ?!

— Oui, je sais ce qu’on va faire… ! Je vais appeler Jocelyne ! Elle, je suis certaine qu’elle saura nous dire ce qui se passe réellement avec les Chinois !

— Jocelyne… ?! »

Elle me raconte. Jocelyne est une grande copine de Zoé. Maintenant elle travaille au ministère du Logement, à Paris, mais avant cela elle bossait tous les soirs de la semaine, sauf le lundi qui est le jour de relâche, comme stripteaseuse à Pigalle. À l’époque, c’était ce qu’elle avait trouvé de mieux, cette Jocelyne, pour payer ses études de sténo-dactylographie dans une école privée qui coûtait très cher. Et c’était là que Zoé l’avait rencontrée…

— Mais… il est six heures du matin… ! N’est-ce tout de même pas un peu tôt pour appeler les gens ?!

Elle a déjà commencé à numéroter sur son portable…

— Allo ? Jane beaux lolos… ?!

— … Hein… ?!

— Jane… c’est Zoé ! Alors ça va, ma belle ?!

— … Zoé… ?! Ouaah… trop cool ! Justement, je pensai à toi l’autre jour… alors, qu’est-ce que tu deviens ? T’es toujours sur la Côte avec ton fakir ?!

— Non ! Fini les brêles ! Je suis passé à autre chose depuis peu… et c’est du sérieux cette fois !

Elle me regarde en battant langoureusement des cils.

— Et toi ma sœur… ?! T’en est où avec ton ministre ? Tu sais que j’t’ais vu l’autre jour à la téloche quand il nous a causé… d’ailleurs j’sais plus de quoi au juste ! T’étais à coté de lui… mazette, dis donc, tu te sapes drôlement bien maintenant ! Que d’la grande marque, non ?! C’est lui qui te paye tout ça ?!

— Un peu, mon ne’veu ! Y raque plein pot, l’énarque ! Mais je l’aime bien… finalement ce n’est pas un si mauvais bougre, ce con !

— Bon… V’là c’qu’y m’amène, ma poule… dis donc un peu… t’aurais pas par hasard des infos, toi qui bosse au Gouvernement maintenant, sur un truc un peu relou qui se passerait en ce moment avec les Chinois… ?!

— Hé… mais comment t’es au courant d’ça, toi… ?! C’est du top secret ça, ma petite !

— Du top secret… ?! Oh, merde ! J’en étais sûre ! Y’a kèque chose, hein… ?! Y’a kèque chose kiss’passe, hein… ?!

— Ouais… mais je peux rien te dire ! Je risque ma place si j’te cause de tout ça… !

— Allez arrête, ma Jojo… à moi tu peux bien me le dire ! Tu sais bien que je ne répèterai rien à personne ! Alors… vas-y… raconte… de koi ki z’ont la frousse, les Chintocks ?!

— Bon d’accord ! Mais tu la boucles, hein… ? Promis… ?

— Promis ! J’serais muette comme une carpe Koï !

— …Tout ça, à ce qui paraitrait, c’est à cause de not’ Président ! Il a décidé de leur foutre sur la gueule aux Chinois ! Il se serait pris grave la tête avec des oiseaux qui perdent toutes leurs plumes ou un truc dans le genre ! Bon, j’t’avoue que j’ai pas tout compris non plus ! Mais c’qui est sûr c’est qu’il est bien décidé à leur envoyer tous nos missiles nucléaires sur la tronche aux bridés ! Et alors ça, forcément, ils vont pas aimer du tout ! »

Ensuite, Jojo, elle nous apprend qu’elle est parti toute seule en vacances aux Seychelles depuis trois jours, mais que son patron la faisait revenir d’urgence à Paris. Cet abruti ne remettait pas la main sur un papelard important qu’elle aurait rangé quelque part dans son bureau…

 » Ça ne m’étonne pas… il ne trouverait pas de l’eau à la mer, l’imbécile ! Mais c’est vraiment dommage parce que j’avais commencé à rencontrer un tas de types sympas ici… ! Bon, c’est sûr qu’ils n’ont pas beaucoup de conversation les autochtones, mais pour le reste, j’peux te dire qu’ils assurent grave ! Et faut surtout pas leur en promettre ! D’ailleurs tu vois c’est super sympa, ma cocotte, de m’avoir bigophonée mais là va falloir que je raccroche maintenant ! J’ai demandé au bagagiste de l’hôtel de passer prendre mes valoches avec un peu d’avance sur l’horaire… y’a pas de raison après tout que j’en profite pas encore un petit peu avant de quitter ce beau pays ! Mon avion pour Paris ne décolle que dans trois heures… allez j’te laisse… bisous tout plein, ma belle !

— Ouais… tchao !

A peine raccrochée d’avec sa copine, Zoé se lève du lit d’un bond et se plante devant moi. Toute nue…

 » Alors Chou… tu vois… !

— Quoi… ?

— Ben, tu vois bien que j’avais raison… y’a bien un truc qui se passe avec les Chinois !

— … Oui… !

Un rayon de soleil qui avait réussi à passer insidieusement à travers l’un des rideaux délavés lui faisait une petite tache lumineuse vraiment très rigolote sur le nombril.

— … Qu’est-ce que t’as, Chou… ? Je vois bien que quelque chose ne va pas…

— Hein ? Non… rien… ! …Tu étais strip-teaseuse… ?!

— … Hé ben, oui…! Mais je t’en ai déjà parlé, non… ? Alors c’est donc ça qui te chagrine tant ?! Non, j’le crois pas ! Voilà pas qu’il devient jaloux, mon gros bébé ! Si ça peut te rassurer, ce n’était jamais du nu intégral ! On gardait toujours un string !

— …. Ah… ?! Et c’est quoi aussi, ce nom ridicule… ?!

— … Quoi… ?!

— Oui… ta copine Jocelyne… tu l’as appelée Jane… Jane gros lolos… alors je te demande juste ; pourquoi ce nom stupide…. ?!

— D’abord, ce n’est pas gros lolos… c’est beaux lolos ! C’était son nom de scène à Jocelyne… tu vois, mon chéri, on avait toutes un petit nom de scène à Pigalle… Et le sien, c’est moi qui lui avait choisi, rapport à ses oreilles, et puis à ses nichons bien sûr… ! Ah, si tu voyais ses roploplos à Jocelyne… de sacrés nibards de compét’, tu peux me croire sur parole !

Ceux de Zoé n’étaient pas mal du tout non plus… parfaitement symétriques à ce que je pouvais voir.

— … Ses oreilles ?! Comment ça, ses oreilles ? Je comprends pas là… ?!

— Ben si… Jane beaux… Jumbo, quoi…! Tu connais pas Jumbo le petit éléphant dans le dessin animé de Walt Disney ?! Au début, c’est vrai que c’est un handicap ses grandes oreilles, parce que tout le monde se moque de lui et il est très malheureux notre petit Jumbo, mais ensuite il découvre finalement qu’il peut s’en servir pour voler et à partir de là, sa vie c’est que du bonheur ! Comme je te l’ai dit, elle a vraiment de superbes nichons, Jocelyne, mais à cette époque elle avait aussi les oreilles toutes décollées ! Qu’est-ce qu’on a pu se foutre d’elle avec ça ! Bon, depuis elle s’est quand même fait opérée des escourdes… et ça va beaucoup mieux maintenant !

— … Désolé… jamais vu ce dessin animé !

— Ben là, c’est sûr, mon chéri… si tu l’as jamais vu… C’est pas pareil… tu peux pas comprendre !

— … Oui… et toi… ?!

— Quoi, moi ?! Mes oreilles… ?!

— Mais non ! Toi… ton nom de scène ?! C’était quoi ton nom de scène ?

Elle pivote, pose ses deux mains sur ses hanches, se cambre légèrement en avant, et puis, sans prévenir, remue frénétiquement mais bien en cadence, son joli petit popotin…

— … Maryam… ! Maryam Boum-boum… ! Et boum, boum, boum… ! Et boum, boum, boum… ! Et…

One Reply to “Chapitre 25. Booty shake.”

  1. Pour un réveil en fanfare c’est un sacré réveil ! Il ne pouvait souhaiter mieux le vacancier : apprendre que sa cocotte est fille d’un polack mineur-chômeur alcoolique cogneur et assassin, sœur d’un frère camé et dealer, voilà qui vous réveille rapidement : c’est presque un « cas soss » sa copine.
    Et en plus, ne voila-t-il pas qu’il apprend qu’elle a été pute à Pigalle, que sa copine, elle-même copine d’un ministre a eu le même métier qu‘elle … Il y a de quoi le retourner le vacancier : maintenant il sait comment elle devait meubler les fins de mois difficiles.
    Pour combler le tout, elle lui apprend que le président veut exploser la tronche aux Citrons à coups de missiles. Dans toutes ces histoires, il va finir par perdre la boule le vacancier.

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