Chapitre 26. Pavillon bleu.

J-2. Fort de Brégançon. vers quinze heures.

Après le repas, je décide de m’accorder un peu de temps juste pour moi ainsi je descends sur la grande plage en bas du fort avec mon Balounet d’amour, espérant y trouver un peu de tranquillité. Mais c’était sans compter sur cette chieuse de Josyane qui avait eu la bonne idée d’y organiser une conférence de presse improvisée.

Madame profitait de la présence de la quarantaine de journalistes triés sur le volet qui avait fait le déplacement avec nous depuis Paris, pour les entretenir à brûle-pourpoint de son assosse à but non lucratif, et reconnue d’utilité publique selon la loi de 1901, et qui lui tenait tant à cœur, si vous saviez… !

Elle avait probablement demandé à Jean-Lain de lui monter à la hâte un chapiteau ainsi qu’une estrade sur des tréteaux d’où elle haranguait ces fainéasses de journalistes encore en pleine digestion, certains tout aussi rouges que des gratte-culs, sous une bâche où à cette heure-ci la température ambiante devait approcher les quarante-cinq degrés Celsius…

Elle était très courtement vêtue, la Josyane, et portait une de ces jolies robes d’été à trous-trous et en dentelle crème qui laisse bien passer l’air entre les mailles, enfilée par dessus un simple sous-tif’ noir à balconnets que l’on apercevait par transparence. Une fois n’étant pas coutume, elle avait encore « oublié » de mettre une petite culotte, et les types des premiers rangs frisaient tout bonnement l’apoplexie…

Force était d’admettre qu’elle avait du ressort et qu’elle savait toujours s’y prendre à merveille pour capter l’attention d’un mâle auditoire post-prandial. Ce qui n’était pas donné à tout le monde…

Son assosse, à Josyane, se nommait « Un p’tit bif’ton de vingt pour nos crétins »… ou quelque chose d’approchant…

Le crédo ? Un téléphone portable pour tous nos adolescents…

Noble cause que celle-ci, sachant que de nos jours, un virgule trente sept pour cent de nos jeunes, âgés de dix à seize ans, ne possédait pas encore leur propre téléphone portable ! Insupportable, isn’t it… ?!

Oh, ça oui, alors ! Comment un aussi grand nombre de parents pouvaient bafouer à ce point les droits les plus élémentaires de notre jeunesse boutonneuse ? Cette belle jeunesse si désireuse de s’envoyer toutes les vingt secondes des SMS bourrés de fautes d’orthographes, ou bien, de se vider –ce qui était fort légitime après de longues journées scolaires bien remplies– en consultant l’un de ces innombrables sites internet, ô combien éducatifs, mais à caractère néanmoins presque exclusivement pornographique, les… esprits ?!

Et pourtant, malgré tout le bien fondé incontestable de cette action extrêmement salutaire pour notre progéniture pubèrisante, notamment en termes de physiologie expérimentale, la tâche ne lui était pas si aisée que cela, à la Josyane…

En effet, elle devait combattre vaillamment le lobby puissant de la lutte contre les tumeurs du cerveau, du cervelet, et du bulbe rachidien réunis, qui s’obstinait à nous faire croire que les ondes électro-magnétiques de nos téléphones portables étaient particulièrement nocives. Et cela, les salopards, avec des tonnes de preuves médicales irréfutables à l’appui, ce qui constituait une manœuvre parfaitement déloyale à son sens.

« …Mais, je vous garanti, messieurs, que je vais me battre jusqu’au bout… ils ne me font pas peur, tous ces petits rigolos ! La « 5G » passera… pour ça vous pouvez me faire confiance ! » écartant un peu plus les cuisses…

J’allais donc devoir m’éloigner pour trouver un lieu plus calme. Mon Balou s’en donnait à cœur joie et trottinait gaiement dans les vaguelettes à côté de moi. C’était quand même drôlement chouette d’avoir ainsi, et surtout en cette saison, une plage privatisée sur plusieurs kilomètres.

Au fond, tout là-bas vers l’intérieur des terres, cela fumait encore et l’on entendait le bourdonnement incessant des bombardiers d’eau. Apparemment, ils n’avaient toujours pas réussi à maîtriser l’incendie démarré cette nuit…

Tiens, d’ailleurs, en parlant de ça, je m’étais déjà occupée des tortues à Gladys, ayant eu l’occasion de m’entretenir avec Patrice D’al Longo tout à l’heure…

Le mariole était dans sa piaule, étendu sur son lit, et se faisait masser les pattes par une jeune kinésithérapeute, naturopathe justement, ce qui ma foi, tombait à pic !

D’après elle, experte en la matière, il aurait accumulé beaucoup, beaucoup, mais alors vraiment beaucoup trop d’acide lactique dans ses muscles à cause de son périple d’hier à bicyclette… Sans parler de ces abominables échauffements périnéaux dont il souffrait également. Quinze heures d’affilés en plein cagnard sur une selle en plastoque cela pouvait incontestablement vous laisser de sérieux dommages à ce niveau-là. À sa décharge, et j’emploie l’expression en toute connaissance de cause vu les antécédents du bonhomme, nous admettrons bien volontiers que coté confort, la selle des vélibs parisiens n’est pas reconnue comme un must dans leur catégorie !

Tableau triste, désolant, affligeant, certes, mais qui n’étonnait guère : notre Patrice D’Al Longo ne possédant pas, et il suffisait de contempler la loque humaine affalée sur le plumard pour s’en convaincre tout à fait, le gabarit d’un Peter Sagan, et n’avait certainement pas suivi non plus la fameuse école de survie de l’intrépide Mike Horn… !

Très objectivement, il allait falloir qu’il se calme un peu maintenant, notre petit vert, s’il ne désirait pas devenir le premier martyr tout désigné d’une écologie trop radicale…

« Patrice, mon cher, j’ai un grand service à vous demander…

— Mais… Madeleine…vous savez bien que je ne peux rien vous refuser… alors, de quoi s’agit-il exactement… ?!

— De tortues… ! Il me faut absolument votre aide pour que l’on sauve ces petites bêtes sans défense ! Et ce n’est pas une demande que je vous fais… non… c’est un véritable cri de désespoir que je vous lance !

J’ai obtenu tout ce que je désirai, et même un peu plus il me semble…

Ma mère, cette vieille peau, néanmoins pleine de bon sens populaire selon la formule consacrée, avait quelquefois raison :

 » Ma petite Mado… sache que d’un homme, on en obtient toujours tout ce que l’on désire pourvu que l’on trouve le bon moment pour le demander… ! »

Et quel meilleur moment finalement que celui d’une séance de massage de l’entre-jambe à la crème Biafine ?!

Ainsi, conformément à ma demande, un plan exceptionnel de sauvegarde de la tortue de Hermann allait donc être mis sur pieds dans les plus brefs délais. Ce plan « Tortue » devenait même à partir d’aujourd’hui une priorité nationale pour la sauvegarde de notre belle nature sauvage.

Pour débuter, un gigantesque centre, que l’on nommerait « Maison nationale de la tortue », serait construit. Et il prendrait bien évidemment la forme d’une grosse tortue, ce qui, vu du ciel, serait assurément des plus charmant. Restait à trouver un lieu propice pour cette construction, mais les terrains non constructibles en zones naturelles dites « préservées » ne manquant pas sur la Côte d’Azur, cela ne devrait pas être un problème majeur selon Patrice. Car, fort heureusement, les P.L.U des communes sont aisément contournables dans notre beau pays. Et c’est une véritable chance. Encore plus lorsqu’il s’agit d’une cause nationale, reconnue par tous ou presque, comme peuvent l’être la construction d’un aéroport international ou même d’une simple baraque à frites, du moment que l’enquête d’utilité publique, simple formalité d’usage, est entériné par le Préfet du coin, représentant de l’État, inutile de vous le rappeler…

Puis, tandis qu’une seconde couche de Biafine s’impose, il me propose aussi de débloquer très vite quelques millions d’euros pour organiser tout cela au mieux, en rognant si nécessaire sur le budget prévisionnel de la Culture et des Arts, ou bien peut-être sur celui de la Santé, habitude prise depuis maintenant belle lurette.

« Nous retarderons d’un an ou deux la campagne de vaccination contre la rougeole… croyez-moi, ce ne sera pas un problème, Madeleine ! »

Ensuite, bien satisfaite déjà, mais profitant encore un peu de la situation qui sans aucun doute n’allait pas tarder à devenir gênante pour tout le monde :

— Et savez-vous ce qui me ferait encore plus plaisir, Patrice… ?

— Non ?! Mais dites toujours, ma chère amie… ?

— Ben… sur not’ drapeau…

— …Le drapeau… quel drapeau…?!

— Sur not’ beau pavillon, enfin, voyons ! Le bleu-blanc-rouge… not’ joli trois couleurs national !

— Ah oui, bien sûr…évidemment… et bien quoi, Madeleine… ?!

— …Hé bien… voilà… j’me disais comme ça, que pt’ête bien… une jolie petite tortue… dessinée en plein milieu… oui, c’est ça… là… pile-poil dans le blanc ! Ben, ça, voyez-vous, mon petit Patrice… je crois que cela serait vraiment très cool aussi… hein… qu’en pensez-vous… ?!

One Reply to “Chapitre 26. Pavillon bleu.”

  1. Futée la Josyane ! Elle sait s’y prendre pour organiser une conférence de presse et capter à fond son auditoire quand on lit la description de son costume de confrencière. Elle y parvient sans difficulté ce qui te permet d’émettre une critique acide sur les « bienfaits » des potables, sur l’acculturation qu‘ils aident à apporter à des jeunes ignares.
    Quant à Mado qui se moque de l’incendie qu’ils ont déclenché, elle a son obsession : ses tortues à sauver. Elle aussi, comme la Josyane sait comment obtenir quelque chose d’un homme en plein traitement.
    Ce clown de Patrice finit par céder à sa demande. Pensez-donc : sauver des tortues pour les beaux yeux de Mado est plus important qu’une campagne de vaccination.
    Pour ce qui est de la Mado, elle pousse encore plus loin puisqu’elle voudrait carrément changer le drapeau national ! Et le nom du pays, elle ne veut pas le changer non plus si elle va au bout de sa logique tortuesque ?
    Il n’en reste pas moins que le portrait de patrice et de ses bobos est l’occasion de porter un coup à l’écologie ultra avec ses dérives et ses abus.

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