Troisième Partie. Chapitre 27. Tapis rouge.

J-2. Cannes. Début de soirée.

Ce matin-là, Phlycténiae Bordèrre-Lyne ne se doutait pas qu’elle allait enfin toucher au but. L’ultime découverte après tant de recherches. Le sens de toute une vie… de toute sa vie…

Pourtant, cette journée avait débuté tout à fait comme d’habitude. Levée aux environs de dix heures, c’était son heure, elle avait déjeuné tranquillement sur le balcon, seule, face à la mer Méditerranée. Puis, quelques instants plus tard, avait vomi dans les toilettes. Tout commençait bien…

Ensuite, elle consacra le reste de la journée, dans le confort douillet de sa suite, au dernier étage de l’Intercontinental Carlton de Cannes –toujours la même, celle où elle passe la quasi intégralité de la saison estivale– à se préparer pour cette soirée chez Gonfarel. L’ex-Président de la République organisait une petite sauterie, baroque et très certainement un peu folle, pour fêter l’anniversaire de sa nouvelle conquête.

Phlycténiae est une héritière. Ou, plus exactement, la très grande héritière d’une bien extraordinaire fortune…

Tout avait démarré avec son arrière-grand-père, Anatole Bordèrre, l’inventeur du célèbre tulle gras Bordèrre, un emplâtre médicamenteux pour soigner les échauffements et les brûlures, avec dans sa composition de la paraffine et du baume du Pérou qui sent drôlement bon…

Cet ancêtre, modeste pharmacien de province, avait eu cette idée en quatorze, seulement quinze jours avant le déclenchement de la première guerre mondiale, ce qui tombait fort à-propos car de l’autre coté de la ligne bleue des Vosges, d’autres petits génies inventaient au même moment l’Ypérite (plus connu sous le nom de gaz moutarde)… une timide mais bien prometteuse entrée en matière en attendant la venue des bombes incendiaires au phosphore, du lance-flamme, and « zy cerise on zy cake » : du Napalm !

Après ce coup de génie pharmaceutique, doublé d’une remarquable synchronie inventive, évidemment, il ne restait plus guère qu’à applaudir des deux mains, à compter la monnaie rentrant à flots dans les caisses du laboratoire, et à la fourrer ensuite vite fait dans le coffre d’une banque Suisse du coté de Zurich, le temps que cela se calme un peu avec les Fridolins…

Oui ! Oui, dans notre Monde, le bonheur de quelques uns construit ainsi perpétuellement et sans relâche le malheur de tous les autres !

Notre Phlycténiae écrit aussi. Pour passer le temps, qui ne passe pas très vite chez elle…

De fait, elle n’a jamais rien fichu d’autre dans sa vie : écrire des histoires qui parlent toujours de celles des autres. Mais, si tous ses romans rencontrent un vif succès dès leur parution en librairie, on ne sait véritablement expliquer pour quelles raisons. Est-ce dû à son style, lisse, peu original, très impersonnel, tout à fait dans l’esprit du temps donc, ou bien peut-être à ces drôles d’histoires, bizarreries inventées de toutes pièces et aux trames si farfelues souvent, comme tirées unes à unes d’un cerveau bien perturbé… D’elle, on ne parle que de façon élogieuse et on évoque à l’unisson le talent, ou même parfois, le génie…

Son dernier livre, le quarante-quatrième déjà, s’intitule « Un gars, des nonosses, et Dieu dans tout ça ?« . Cela raconte l’histoire d’un type, guide touristique dans les catacombes de Paris, et qui se chope une leptospirose. Le dernier chapitre, plus de trente-cinq pages tout de même, relate dans les moindres détails, l’inexorable agonie de ce pauvre gars. Ses deux reins, complètement bouchés par la saloperie bactérienne, nécrosent, et il finit par crever, tout bouffi d’œdèmes et dans d’atroces souffrances. Absolument émouvant, poignant, bouleversant, mais très beau à la fois…

Et super bien documenté aussi.

Celui-là, comme la plupart des autres bouquins de Phlycténiae, on l’adaptera certainement pour le cinoche, et elle touchera encore pas mal de royalties là-dessus… L’argent appelant l’argent, c’est bien connu… !

Notre écrivaine si talentueuse s’habille tout le temps en rouge. Des pieds à la tête. Même le dessous de ses pompes est de cette couleur. Et c’est chouette quand t’as les moyens de porter comme cela de la grande marque tous les jours de la semaine. Cela permet aussi de se rendre compte immédiatement à qui on a affaire. Le rouge cramoisi se voit de loin, de très loin. Ainsi, même à deux mille balles minimum, la paire de grôles, cela reste encore une bonne affaire !

Mais tout ceci était une idée de son éditeur, un gros malin dans son genre, qui connaissait parfaitement sur le bout de ses doigts manucurés toutes les bonnes combines pour vous fourguer plus facilement des pavés de cinq cents pages qui ne sont pas toujours des chefs-d’œuvre…

«Les lecteurs, ces crétins, ont besoin de repères, répétait-il, en se caressant les mimines parfumées à l’eau de rose… et le rouge, tu vois, ma chérie, ça les excite ! Parce que c’est sexe, le rouge !»

Au Sexe, Phlycténiae, ne connaît pas grand chose, mais de ça, elle n’en parle pas beaucoup dans ses bouquins. En tout cas, elle évite le sujet à chaque fois que c’est possible. Non, vraiment, ce n’est pas son truc à notre icône, le Sexe…

Bon, elle a bien essayé un peu, comme tout le monde, mais cela ne s’est jamais trop bien passé, aussi elle a préféré mettre définitivement la chose de côté, se contentant de s’introduire deux doigts bien au fond de la gorge pour se faire vomir, trois ou quatre fois par jour, généralement après chaque repas.

Phlycténiae arrive volontairement très en retard à la soirée Gonfarel. Par principe, une star de son espèce n’arrive jamais à l’heure où elle est attendue. À peine sortie de sa limousine avec chauffeur, une superbe Lexus, modèle LS 500 Executive, le très haut de gamme de la marque japonaise, avec toutes les options du catalogue constructeur (exactement la même que celle du prince Albert de Monaco lorsqu’il s’est marié avec cette nageuse de compétition aux épaules larges trois fois comme les siennes) les quelques personnes encore présentes sur le parking l’ont tout de suite reconnue. Mais, une fois de plus, elle avait tout fait pour cela, car, si, sur le carton d’invitation reçu la veille, il était indiqué à la rubrique « Dress code » : «Simples voiles fugaces, mousselines éphémères et évanescentes transparences de rigueur…» il était clair que Phlycténiae avait décidé de mettre le paquet pour se faire bien remarquer à cette soirée…

One Reply to “Troisième Partie. Chapitre 27. Tapis rouge.”

  1. On a affaire à un drôle d’oiseau avec cette là, Phlycténiae ! En effet, vu son comportement, elle est vraiment Bordèrre-Lyne et quelque peu borderline.
    Elle a la chance d’avoir eu un ancêtre qui s’est enrichi grâce à la guerre et il n’est pas le premier. Quant à ses livres, ils paraissent plutôt déjantés comme leur auteur tout comme son éditeur, une sorte d’éphèbe qui la trouve géniale surtout parce qu’elle rapporte du fric.
    Ce qui est intéressant, c’est de savoir qu’elle va à la soirée chic habillée d’une certaine façon. Lorsqu’on lit le dress code pour la soirée, on peut s’attendre à des surprises. Des sacrées surprises quand on sait que le Gonfarel sait ce que faire la nouba signifie.

    Aimé par 1 personne

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