Chapitre 28. Au vent mauvais.

J-2. St Tropez. Villa Mektoub. Au même moment…

« Hé, dites donc, monsieur… vot’chien, c’est quoi comme race… ?!

— Berger belge malinois !

— … Ah… !

— Et ça, tu vois, gamine… c’est la Rolls-Royce des chiens de défense !

Ce vigile de « Gimenez-Sécurité », comme écrit en grosses lettres orange fluo sur son tee-shirt noir, montait la garde au portillon de l’entrée de service, en compagnie d’un chien muselé d’une espèce canine que je ne connaissais pas encore. Et cela faisait déjà aussi deux bonnes minutes que je recherchais fébrilement la carte de visite du président Gonfarel dans mes poches de jean’s…

Zoé et moi, n’étions pas du tout là par hasard.

Les heures passant, je m’étais d’ailleurs rendu à l’évidence : le hasard n’avait pas grand chose à voir dans toutes mes péripéties, et cela dès l’instant même où j’avais débarqué l’autre soir…

Cette boite de nuit à St Tropez, la rencontre avec Zoé ensuite, dont le deuxième prénom était Maryam, en souvenir d’une grand-mère maternelle polonaise et catholique fervente, puis cette invitation par ce Gonfarel à cette soirée au cours de laquelle assisterait le nouveau Président de la République Française, celui-là même qui désirait tant aujourd’hui en découdre avec les Chinois, n’était en réalité et à l’inverse de ce que j’avais pu imaginer au départ manifestement pas le fait du hasard… Ô, bien sûr que oui… le hasard n’avait rien à voir là-dedans… !

« Hé ben, moi, je préfère quand même les chihuahuas !

Le molosse grogne et son maître se touche le pif qu’il porte plutôt de traviole…

—Ah ouais… ?! Un chihuahua… ? Et ça te saute peut-être un mur de trois mètres de haut comme une fleur… et sans élan… ?! Et même que s’il te chope, ma pt’ite, il te lâchera plus… !

— Rien à faire ! Un chihuahua… c’est tellement plus mignon !

Zoé est hilare. Elle nargue ce maître-chien et la bête belge qui montre les dents sous sa jolie muselière en cuir fauve…

— Au pied, Tintin !… Pied… pas bouger… !

—Comment… ?! Tintin ?! C’est une blague, non ?! Vous ne l’avez tout de même pas appelé Tintin, vot’ kléb’s… ?!

— Ben, si ! Quoi… ? C’était l’année des « T » ! Et quand même… Tintin et Milou, ils sont bien Belges, non… ?!

—… Ouais… c’est sûr… vu comme ça ! Sauf que dans les « Tintin et Milou », le chien c’est Milou et pas Tintin, mon vieux !

—… Milou ? Comment ça, le chien, c’est Milou… ?!

—… Et uuuiii ! Et puis c’est un fox-terrier aussi ! Et vachement plus intelligent que vot’ clébard, ce fox-là !

La tension monte subitement d’un cran entre Zoé, le sac à puces, et son maître. Et je ne retrouve toujours pas cette fichue carte…

— Moi… j’ai un copain Belge ! Denis ! Il a assassiné pas mal de monde… !

Je ne savais vraiment pas pourquoi j’avais dit ça. Peut-être pour gagner un peu de temps…

— Oh, non, Chou ! C’est pas vrai… ?! Tu ne vas pas encore recommencer avec tes potes de prison… ?!

— Comment ça ?! Vous avez fait de la prison… ?!

— Hein… ?! Mais non ! Bien sûr que non ! Elle a dit ça pour plaisanter… faut surtout pas l’écouter, monsieur Gimenez !

— … Gimenez ?! Comment ça, Gimenez ? J’m’appele pas Gimenez ! Gimenez, c’est mon patron ! Mais t’es con ou quoi, le bronzé ?! Et puis faut pas plaisanter avec la zonzon ! C’est du sérieux la prison… alors on rigole pas avec ça !

— …Ben, oui… évidemment… vous avez tout à fait raison, on ne le fera plus ! Promis ! Tu vois Zoé, ce monsieur à tout à fait raison, il ne faut plus rigoler avec ça !

— C’est toi qui a commencé !

Et maintenant, le Tintin –qui devrait s’appeler Milou– n’avait plus qu’une seule envie ; nous sauter à la gorge et nous dépecer ensuite avec rage ! Exactement comme l’aurait fait ce Denis « Bitume » de Namur…

Bitume, bien entendu, n’était pas son véritable patronyme à ce type, mais un surnom donné par la presse Belge de l’époque pour évoquer le fait qu’après avoir démembré ses victimes, il les dissimulait ensuite dans de gros fûts de deux cents litres remplis d’une sorte de goudron liquide de sa fabrication. Une idée qui lui serait venue, à lui aussi, en lisant des bandes-dessinées. Des « Lucky Lucke », si je me souviens bien…

— Ah… je l’ai retrouvé ! Tenez, regardez donc… vous voyez : on ne vous a pas menti ! Nous devons bien faire un show ici ce soir, et c’est monsieur Gonfarel en personne qui nous a donné cette carte… !

— Faites voir… !

Je lui passe le petit carton entre deux barreaux de la grille. Il le regarde très attentivement, le tourne et le retourne dans tous les sens. Sait-il lire au moins, ce bourrinos ?! Le doute est permis en voyant son embarras. Puis finalement, il se décide tout de même…

— OK… je vais l’appeler… !

— … Quoi… ?!

— Ben, y’a son numéro de téléphone sur la carte, alors je vais l’appeler votre monsieur Gonfarel… on verra bien comme cela s’il est au courant !

— … Mais…

— Y’a pas de mais… ! Je fais juste mon boulot ! Personne ne rentre si pas autorisé à entrer ! C’est comme ça et pas autrement ! Toi comprendre que j’ai des consignes, moi ?!

Il sort un téléphone portable de l’une de ses nombreuses poches de pantalon de treillis et compose le numéro en tirant la langue.

— Allo… m’sieur Gonfarel… ?

— Ben non, tête de nœud ! c’est madame Broutin ! Vous savez que vous commencez à me gonfler maintenant !

Rassurez-vous, pour finir il nous a quand même laissés entrer. Toutefois, cela prit un certain temps avant qu’il ne se décide à l’ouvrir cette satanée grille en fer forgé et nous avons dû faire preuve d’une certaine dose de patience, avec ma Zoé.

Oui, je sais… j’ai dis ma

L’hypnose est un vieux truc.

Vieux comme le monde, ou presque. Mais ce vieux truc peut s’avérer très utile dans certaines circonstances !

C’est Elzévire, ma cousine, qui m’a tout appris…

Enfin, je précise immédiatement : en ce qui concerne l’hypnose et ses applications utilisables dans la vie de tous les jours, alors n’allez surtout pas vous imaginer des choses inconvenantes !

J’ai commencé avec des poules.

Les poules, et les volailles en général, sont ce qu’il y a de plus faciles comme cobayes pour qui veut débuter dans l’hypnose. Par la suite, avec un peu de pratique, il est possible de s’attaquer plus sereinement à des êtres humains, ou bien encore à des rats. Sachant que la difficulté croît avec le niveau d’intelligence du sujet à endormir. Ainsi, dans le cas présent, je dois tout de même avouer que ce Tintin de berger Belge m’avait donné du fil à retordre…

Une fois pénétrés dans l’enceinte de la somptueuse propriété, nous nous dirigeons vers le premier bâtiment situé en face de nous. Coup de chance : c’est là que l’on nous attendait… ! Ou plus exactement : que nous attends un individu qui se présente à nous comme le responsable de toutes les festivités organisées ici, ce soir. Son attitude, dans ses moindres gestes, est incroyablement maniérée. Nous ne sommes pas très loin de la caricature…

« Ah, le fakir… ! Enfin, vous voilà, mon p’tit ! Monsieur Gonfarel commençait à s’inquiéter, il avait tellement peur que vous ne puissiez pas venir pas ce soir !

— Ben… si,si… on est venu ! Mais vous savez, je ne suis pas fakir mais plutôt illusionniste… je pratique l’illusion… l’illusion sous toutes ses formes… !

— …Bon, écoute… fakir, magicien ou même ventriloque à la noix, on s’en fiche un peu à vrai dire ! Pour moi, c’est du pareil au même ! Du moment que les gens s’amusent, c’est ça qui m’importe… que les gens se marrent, oui, voilà, c’est bien ça le principal, mon p’tit !

 » Alors là, faut surtout pas que tu te fasses de bile… ! Sûr qu’ils vont bien se fendre la poire, tes gonzes ! Mais par contre, avant ça, faudrait peut-être qu’on discute un peu de not’ p’tite rémunération… ! Parce que tu vois, ma minouche, on n’a pas trop l’habitude de se déplacer pour des prunes, nous… !

Zoé m’énerve… ne va-t-elle pas maintenant lui causer pépettes alors que nous sommes venu sauver le Monde… ?!

— Mais il n’y a aucun soucis… votre contrat est prêt, mes petits loups ! Y’a simplement qu’à rajouter vos noms…d’ailleurs, c’est quoi ton petit nom, ma chérie… ?!

—Dis… t’fous pas de ma gueule, la tapette endimanchée ! Et n’essaye surtout pas de nous embrouiller ! Alors… combien qui compte nous refiler ton boss ?! »

Rudement douée pour les affaires, cette gamine… ah ça, oui… ! Elle réussi finalement à nous obtenir le double du cachet prévu ! N’ayant aucun scrupule à mentir, haussant un peu le ton, c’est vrai, elle lui affirme que nous sommes des vedettes internationales, que l’on passe partout dans le Monde, même à Vegas au Caesar Palace, et qu’ainsi nous refusons de nous produire à moins de cinq mille balles la prestation ! Et encore, qu’il regarde bien qu’on lui fait une sacrée fleur, et que pour ce prix-là, il ne fallait surtout pas qu’il s’attende à ce qu’on lui révèle toute la panoplie de notre talent ! Bref… pour conclure… qu’il ne nous prenne surtout pas pour des intermittents du spectacle de troisième zone, ce (je cite…) petit con, plein de simagrées et avec sa grosse tête de légume moche !

« Bon… OK… ça va bien comme ça maintenant, tous les deux ! Vous avez gagné ! Je vais vous donner la plus grande loge ! Suivez-moi… »

Cette grande loge, sous un barnum minable, mesure trois mètres carrés tout au plus. Il y a là deux chaises en plastique, une table bancale et un vieux miroir fendu. Pour ça, elle a raison, Zoé : on se moque bien des artistes ici…

Avant de nous abandonner, l’efféminé de service trouve assez curieux que nous n’ayons apporté aucun matériel avec nous, il s’attendait sans aucun doute à nous voir débarquer avec une planche à clous pliante, une caisse remplie de tessons de bouteilles, et tout un arsenal d’ustensiles bien acérés qui font bobo, alors que nous arrivons un peu les mains dans les poches…

« T’fais donc pas du mouron, mon mignon ! Tu vas voir qu’on va assurer comme des bêtes ! » le rassure immédiatement Zoé, bien confiante je trouve une fois de plus, dans mes seules capacités à improviser…

—…Ma foi… on verra bien après tout… ! Vous avez tout votre temps pour vous préparer, je vous ferais passez en dernier… juste après l’éléphant péteur ! »

Et il nous laisse pour de bon cette fois, s’éclipsant en tortillant du bassin.

« Et maintenant… qu’est-ce que tu comptes faire, Chou… ?

— Pour l’instant, je… je ne sais pas trop encore ! Approcher ce Président peut-être… et puis le persuader de renoncer à déclencher cette guerre qui n’a aucun sens… enfin tenter de toute façon quelque chose pour que cela n’arrive pas… Il le faut… oui, il le faut absolument… !

— Ouais… ben, c’est pas gagné ton affaire !

— Merci pour les encouragements ! Merci beaucoup, oui, vraiment, j’te remercie ! Bon, pour commencer je vais aller repérer un peu les lieux pendant que tu te prépares…

Et je sors de la tente. Un tantinet fâché.

Annabelle n’est pas très loin, attachée à un pieu, une courte chaîne d’acier enroulée autour de l’une de ses pattes arrières… Elle est triste. Alors, je m’approche. Et elle me raconte tout, par infra-sons, avec ses mots à elle.

Annabelle pèse dans les trois tonnes et demie. Ce qui doit être à peu près dans la moyenne pour une éléphante d’Asie âgée d’environ six ans.

Son cornac –c’est comme cela que l’on nomme les dresseurs d’éléphants, d’après Zoé– est un ignoble personnage. Et je sais de quoi je parle, ayant quelques sérieuses références à ce sujet !

Il ne lui file à manger que du maïs fermenté. À chaque repas. Et ceci uniquement pour le numéro qu’il a mis au point…

Le maïs, surtout fermenté, vous ballonne énormément l’estomac et puis tous les intestins, du coup, le pauvre animal, rempli de gaz, pète toute la journée. C’est complètement dingue à croire, je le sais, mais cet abruti gagne donc sa vie comme cela : en faisant péter un pachyderme devant des gens qui trouvent cela hilarant et qui applaudissent à chaque fois que celui-ci leur lâche un vent au visage !

Les éléphants, selon Aristote, seraient les animaux qui dépasseraient tous les autres par leur intelligence et leur esprit. Il ne faisait donc aucun doute qu’Annabelle avait compris assez rapidement être tombée sur le cornac le plus débile de toute une profession…

Je laisse Annabelle à son triste sort et continue mon repérage des lieux. Je découvre ainsi un autre barnum, assez similaire au nôtre, qui est réservé celui-là à une troupe de lutteuses bulgares, et puis, encore un peu plus loin, un ours brun. Enfermé, lui, dans une grosse cage en fer. Un panneau indique : « Attention ! Animal très dangereux. » La pauvre bête est à moitié pelée…

C’est exactement ici, alors que je fais le tour de cette misérable cage, que je tombe sur eux…

Deux clowns… deux clowns qui mettent la touche finale à leur maquillage. Deux assez vilains clowns, mais que je reconnais immédiatement malgré leurs accoutrements…

One Reply to “Chapitre 28. Au vent mauvais.”

  1. Enfin les masques commencent à tomber ! On apprend que notre couple est en mission spéciale. Une mission qui s’annonce mal lorsqu’ils doivent faire face au vigile bête comme un balai et à son molosse pas commode. Un molosse nommé Tintin : il fallait oser et en plus, Zoé qui ose narguer le colosse en osant prétendre qu’un chihuahua est mieux que son berger belge !
    Et voilà son bonhomme qui en rajoute une couche et se met à raconter ses souvenirs de taulard : tout ce qu’il faut pour éveiller les soupçons.
    Surtout que ce vigile qui ne semble pas futé et très « règlement-règlement » veut tout vérifier malgré le carton d’invitation.
    Le plus rigolo est de savoir qu’ils sont parvenus à rentrer en partie en hypnotisant le molosse ! Quand il va s’en apercevoir le vigile, il va faire une drôle de tête.
    Toujours est-il que nous voilà avec une paire de pseudos artistes venus discutailler avec le Président pour sauver le Monde et le contraindre à abandonner son projet fou.
    Et pendant que l’illusionniste s’apitoie sur ce malheureux éléphant péteur mis au régime par un tortionnaire, Zoé, en vraie femme vénale qu’elle est, discute pognon.
    La suite s’annonce prometteuse surtout quand on sait que tout va se passer dans la Villa Mektoub, mektoub signifiant « destin » en arabe !

    Aimé par 1 personne

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