Mon petit doigt m’a dit…

Mon petit doigt, celui qui est le mieux élevé des cinq, celui que je me fourre profond dans l’oreille quand ça gratte, celui qui prend la pose quand je bouffe une biscotte sans gluten, celui qui se tape des « Q » sur mon clavier, celui qui se frotte à mon alliance en lui faisant les yeux doux, un peu jaloux, celui-là donc, m’a dit : « J’ai bien peur que ça dure tout ça, mon vieux… ! »

Un petit doigt, ça a l’air un peu con à première vue, mais faut toujours se méfier de ce qu’il vous raconte…

Nous voilà donc en couvre-feu. Et pour six semaines au moins. Comme en quatorze. Enfin, en quarante plutôt. Enfin, je ne sais plus, je n’y étais pas ! Mais ne soyons pas si surpris, le Président l’avait bien dit au mois de Mars : « …Nous sommes en guerre… etc, etc… et vive la France, et vive la République ! « . Tout ça pour lutter contre ces sales terroristes que sont devenus aujourd’hui, nos jeunes. Y’a pas idée non plus d’aller faire la fête tous les soirs alors que nous sommes en guerre ! « Acht, betites saligots, va ! ». Faire la fête… boire et danser sur nos trente-deux mille morts et des poussières, quelle indécence tout de même ! Mais comme j’te mettrai vite fait tout ça au gnouf, moi !

Maintenant, j’attends le vaccin. Celui contre le Covid-19 bien sûr, pas celui contre la grippe vu qu’on nous a dit hier qu’il n’y en a déjà plus ! Je me serai peut-être fait vacciner aussi après tout, dans un vague et poussif élan de patriotisme exacerbé, mais là, finalement, la question ne se pose même plus : circulez y’a rien à voir, rentrez chez vous, messieurs, dames ! Désolé, y’a plus rien en stock !

Cet été, j’en ai vu des jeunes (et des moins jeunes). Des tonnes, des wagons entiers qui se doraient la pilule sur la plage. Et sans masques, bien sûr. Des qui venaient de loin, de l’autre bout de la France, de l’Est où ça avait bien pété, de l’étranger aussi, de Belgique, d’Allemagne, des Pays-bas, et même du Brésil (si, si, en passant par le Portugal !), des qui faisaient la bringue toute la nuit durant, qui chahutaient sous ma fenêtre jusqu’à point d’heure en gueulant comme des putois, des qui profitaient à fond de leur jeunesse en faisant bien chier leur monde, quoi… !

Mais à ce moment-là, ils en avaient le droit. Parce qu’il fallait que ça reprenne son cours normal, la Vie. Alors, qu’on s’amuse un peu maintenant après ce terrible mois et demi de confinement ! Et puis, n’oublions surtout pas de faire marcher le commerce aussi. Allons, lèchons tous des glaces deux boules chocolat-vanille et faisons donc ce qu’il faut pour vite tirer un trait sur tout ça ! C’était comme si on y pensait plus, comme si en Septembre-Octobre, ça redémarrerait comme sur des roulettes… comme si madame Bachelot allait nous faire des miracles… comme si l’hiver serait pas froid du tout… comme si nos morts seraient pas mort pour rien… comme si… Ah, vraiment, quel bel optimisme de masse ! Et quel bel enthousiasme à défaire ce que l’on a acquit durement !

Ô, quel putain de gâchis, oui, plutôt !

Moi, j’ai mon petit doigt qui m’a dit… (à suivre, malheureusement !).

Micro-bonheur.

Cela doit bien faire cinquante ans. Cinquante ans qu’il n’avait pas neigé ! Mais là, depuis une bonne demi-heure, la neige tombe en épais flocons et sans discontinuer. Une véritable tempête…

Bien entendu, tout le monde a été surpris ici. Et moi, le premier. Ma petite Geneviève, qui me tient la main depuis toujours, est ravie.

« Ça fait tellement longtemps qu’on attendait ça, hein, mon Titi ?!

— Oui, ma chérie ! Tellement longtemps… !

Derrière nous, en haut de la butte, la basilique est toute blanche. Quelle merveille ! Ses cloches se sont mises à sonner à toute volée, et le bruit résonne si fort que cela heurte quelque peu nos tympans. Nous n’avons plus l’habitude…

— Oh ! j’ai envie de danser… !

— Mais, tu sais très bien, Geneviève, que nous ne pouvons pas !

Elle en a conscience bien sûr, nos pieds nous en empêchent, mais l’envie est plus forte.

— Tu n’as pas froid au moins ?

— Non, ça va… mais j’ai un peu la tête qui tourne !

— Ne t’inquiète pas, c’est normal lorsqu’il neige… « 

J’ai eu tout de suite le coup de foudre pour Geneviève. Dès que je l’ai aperçue dans la file, avec sa jolie robe rouge et son chemisier blanc, au milieu de toutes les autres Geneviève. Mais, elle aussi m’avait déjà remarqué. Elle me l’a avoué plus tard. On était vraiment fait l’un pour l’autre, c’était écrit quelque part.

Lorsqu’on nous a présentés, puis mis bien en place, face à face, j’ai compris alors que le Bonheur existait réellement…

 » Veux-tu bien reposer ça, ma petite Chloé ! C’est fragile, et j’y tiens beaucoup…

— C’est trop joli, mamie… c’est quoi ?

— Un cadeau que m’a fait ton grand-père, il y a bien longtemps… nous étions si jeunes… notre premier voyage en amoureux à Paris… Le Sacré-Cœur…

— Ah, bon… tu étais amoureuse, toi, mamie… ?!

La petite Chloé ouvre des grands yeux étonnés. La grand-mère sourit, tout en essuyant furtivement une larme sur sa joue fripée.

— Mais bien sûr que j’ai été amoureuse ! Ça alors, quelle drôle de question ! Ton grand-père était un si bel homme, si tu l’avais connu à cette époque… et attentionné avec ça… pas comme les jeunes de maintenant !

— Mamie… moi aussi, j’serai amoureuse d’un garçon, un jour !

— Mais bien sûr, ma chérie, bien sûr… mais, s’il-te-plaît, repose donc cette boule à neige maintenant… ! »

« Tiens… on dirait bien que cela s’est arrêté… c’est déjà fini, il ne neige plus !

— Oui, c’est vrai, tu as raison…

— Geneviève… dis-moi… ?

— Quoi, mon Titi… ?

— Tu m’aimes… hein, que tu m’aimes toujours, ma Geneviève… ?! »

Pilier Est.

L’océan. C’est la première fois que je vois la mer. Brise fraîche sur mes joues toutes roses. Juillet en Bretagne. Je trotte, ça y est ! Voilà que je trotte enfin ! Maman me tient la main, elle est heureuse. Les vaguelettes me déséquilibrent et je bois la tasse. C’est salé ! Papa étale ses biscotos, marche sur les mains, fait le poirier. Tarzan de guimauve que je n’intéresse pas vraiment. Maman est heureuse, elle ne sait pas encore qu’il la quittera bientôt. Dix, vingt, peut-être plus, combien de générations, combien de mes ancêtres bretons, sont venus sur cette plage avant moi ?

Une boite en chêne dans un corbillard. Couronnes de fleurs. Pépé est mort. Mon gentil Pépé à moi. Je marche, lentement, silencieux, comme tous les autres derrière cette maudite boite. À dix ans, on ne comprend pas, on ne peut pas comprendre, ces choses-là. D’ailleurs, personne ne vous explique. Débrouille-toi, mon petit gars ! Apprentissage de la vie, choc, traumatisme. Et douleur éternelle…

Sortie d’école. Je cours, cette fois. Je la rattrape. Oh ! Mon cœur bat si fort ! Elle se retourne. Premier baiser. Demain, elle me laissera passer une main timide sous son pull-over. Premier émoi. Hésitant, maladroit, idiot… alors elle rit, Virginie : «Arrête un peu maintenant ! Tu me chatouilles !» . Et, Elles n’ont pas fini de m’en faire voir. Et de toutes les couleurs, je vous le garantis !

Je grimpe quatre à quatre les escaliers… me trompe… redescend d’un étage… affolement général… on me passe une charlotte… des sur-bottes… allez, direction le bloc…

«Tenez… c’est votre fille ! Trois kilos quatre, c’est pas mal ! Félicitations !»

Vl’à que je chiale. Comme un bébé !

Vingt-cinq ans. Mariage en blanc. Accordéons, flonflons, émotions, «Papa, rentre donc un peu ton bidon !». Photo de famille décomposée. Voyage de noces. Où ça ? En Bretagne… ! La boucle est ainsi bouclée…

Symptômes. Évidence du diagnostic. Dégénérescence, perte de la mémoire, de l’autonomie. Je flotte dans un brouillard épais. Je flotte, mon brave ami. Léger, léger, si léger aujourd’hui…

Pilier Est. Bruit sourd, mat, au pied de la ferraille. Ils se retournent. Comme tout le monde dans la file d’attente. On crie, une femme s’évanouit. Vapeurs qui exhalent d’un corps réduit en bouillie dans la fraîcheur d’un matin de Décembre…

«Juste avant de mourir, il paraît que l’on revoit toute sa vie défiler… tu crois que c’est vrai… ?»

«… Bof… j’en sais rien… !»

Breakfast at Chezmoi’s

Chers amis abonnés (n’oubliez pas de payer vos cotisations à la fin du mois !) , je vous conseille d’aller faire un petit tour chez ce blogueur talentueux (c’est en tout cas mon avis). C’est marrant et très bien écrit ! Ernest.

Jours d'humeur

Je ne sais pas vous, cher lectorat attentif, mais moi, souvent, il y a des trucs qui m’éneeeeeeervent.

« Calme-toi Roger, le docteur l’a dit, c’est pas bon pour ce que tu as ».

Donc, je me calme. Mais je bous.

Je gagne très modestement ma vie, à tel point que je me demande certains jours si je ne la perds pas plutôt, cependant, comme tout un chacun, je consomme. Je consomme à hauteur de mes moyens, mais je consomme. Si j’avais des moyens démesurés, je consommerais à hauteur de mes moyens démesurés, soit dit en passant. Ce que je ne supporte pas, malgré un caractère affable et une propension quasi nulle à sortir de mes gonds, c’est d’être pris pour une tanche par les vendeurs de toutes sortes. J’estime que, lorsque je débourse un centime, dans les commerces de proximité ou d’éloignité, ce centime mérite d’être pris en compte (mon raisonnement…

Voir l’article original 602 mots de plus

Chapitre 31. Baragouinages en eaux troubles.

J-2. Villa Mektoub. Quand le soleil se couche.

« Madeleine… Madeleine… venez vite ! Le Président a besoin de vous ! Vous êtes la seule ici à parler le Chinois et il a besoin d’une interprète !

C’est le Bibronzic…

Le Président avait tenu à ce qu’il soit, lui aussi, de la soirée. Bon sang, ne faut-il pas quand même avoir des tonnes de caca plein les yeux pour ne pas s’apercevoir que ce type est un véritable Judas de première… ?!

— Quoi… ?! Mais vous voyez bien que je suis occupée, Le Bibronzic ! Nom d’un chien galeux, vous ne pouvez pas me laisser tranquille deux secondes… ?! Deux secondes ! Ça serait possible, ça ?! Ou c’est peut-être trop vous demander, hein ?! Merde ! C’est quoi deux petites secondes de tranquillité de temps en temps… ?!

— Écoute, Madeleine, ma chérie… vas-y ! Ce n’est pas grave… je vais t’attendre ici… et puis, c’est peut-être important après tout ?

Là, je suis carrément en pétard. Pour une fois que l’on étaient bien tranquilles dans notre coin, et même super peinardes toutes les deux, les voilà encore, ces demeurés, qui nous inventent quelque chose ! Oh, là, là, que ça me titille, oh, que oui, ça me titille grave de les envoyer paître… !

— Allez, Madeleine… ! Vas-y donc que je te dis !

J’hésite… L’épagneul Breton me regarde avec des yeux suppliants… Quel acteur, et quel con aussi, celui-là.

— …Bon d’accord… mais toi tu ne bouges pas d’ici, hein… c’est promis, tu bouges pas d’un poil ?!

— Mais oui… ne t’inquiète pas… promis !

— OK… alors, allons y… !

Je le suis, mais tout en continuant à râler. Et l’on fend la foule agglutinée devant des montagnes de petits fours et des auges en cristal remplies de caviar béluga. Le béluga présente un goût subtil, une longueur en bouche avec des notes suaves et exhacerbées de noisette. Mais surtout, il coûte un bras. Environ dans les mille cinq cents euros les cents grammes ! Nom de dieu ! Je ne les supporte plus, tous ces cons ! Stop ! Faut qu’ça s’arrête maintenant… !

Je fais exprès de leur marcher consciencieusement sur les pieds et de les bousculer du coude. Et sans jamais m’excuser. N’importe comment ils n’oseraient jamais se plaindre… quelle bande de couilles molles ! Je crois bien que tu leur planterais une fourchette à gigot dans le bide qu’ils trouveraient encore ça normal, ces minables !

Hé oui, madame, je cause chinois !

Le mandarin pour être tout à fait précise.

Et cela grâce à Lulu…

Lulu a débarquée chez nous un jour, comme ça, à l’improviste, tout juste sorti d’un cargo arrivé la veille au port de Marseille, un peu fatiguée du voyage parce que Hong-Kong-Marseille ça vous fait quand même une petite trotte ! Surtout recroquevillée dans un container rempli ras la gueule de boules à neige avec chacune une jolie tour Eiffel en plastique dedans…

C’est mon pater qui l’a prise en stop sur la route nationale qui menait jusque chez nous. Et puis on l’a gardé ensuite…

Faut dire qu’elle tombait vraiment à pic, cette Lulu : on avait justement besoin d’une bonne pour le ménage, et pour m’emmener à l’école tous les matins. Et puis finalement pour tout le reste aussi…

Comme elle n’avait aucun papier sur elle, et ne parlait pas un traître mot de français, nous l’avons même gardé à la maison pendant presque dix ans avant qu’elle ne se décide un jour à nous quitter… On a toujours eu le sens de l’hospitalité dans la famille Goret… !

Bon, avouons que nous en avons drôlement bien profité de la p’tite bridée à tout faire. Surtout papa…

Moi, elle m’avait appris à baragouiner le mandarin. Et c’était déjà bien.

Le Président est là, assis juste en face d’un gonze un peu rondouillard et au faciés bien asiatique que je reconnais de suite : c’est le numéro deux du régime chinois, Chang Woo Woo…

— Ah… Madeleine… vous tombez bien car vous allez, j’en suis persuadé, nous sauver la mise ! J’ai besoin de vos services pour m’entretenir avec ce monsieur… c’est…

— Vous fatiguez pas… ! J’le connais… c’est Woo Woo… !

Mais bien sûr que je le connais, ce chinois enrobé !

Je ne connais que lui, même ! Et une sacrément belle enflure, ça vous pouvez me croire sur parole ! Pour tout vous dire, maintenant que vous êtes plus ou moins dans la confidence, c’est grâce à lui que je me suis mise ces quinze patates dans les fouilles… Opération boursière un peu crapuleuse sur les bords, j’en conviens, mais rassurez-vous : il n’avait pas oublié de se sucrer au passage, le Woo Woo !

— Ah bon… je ne savais pas ! Alors voilà, ma petite Madeleine… j’essaye tant bien que mal d’expliquer à ce cher monsieur Woo Woo que nous allons les pulvériser s’ils s’obstinent à vouloir massacrer ces pauvres petits rossignols pour en faire des édredons… mais… ce sauvage ne comprends rien… !

— … Ouais, OK… mais avant tout, j’ai une petite question… qu’est-ce qu’il fiche ici, ce soir… ?!

— Hein… ? Mais je ne sais pas, Madeleine ! Je n’en sais rien ! Demandez-lui donc vous même !

Alors, je n’y vais pas par quatre chemins, ayant appris depuis un bail qu’avec les z’Asiats fallait surtout pas tourner trop longtemps autour du vase Ming, sinon tu pouvais être certaine qu’ils te baisent à tous les coups !

— Et qu’est-ce que tu fous là, gros porc laqué… ?! (En mandarin)

Des fois, quand j’y repense à notre chère petite Lulu, je me dis qu’elle n’est peut-être pas partie bien loin… elle serait enterrée quelque part dans notre cave que ça m’étonnerait pas plus que ça… et peut-être bien plus précisément sous le tas de charbon…

— Madame dou Pouette… ! Mais comme je suis heureux moi aussi de vous rencontrer ! Enfin… ! Depuis tout ce temps que l’on me parle de vous !

Et là, je dis : « Achtung, les gars » ! Parce que ce Woo Woo-là est un sacré vicieux ! On ne devient pas numéro deux d’un régime totalitaire sans casser des œufs !

— … Et en bien, je l’espère ?!

— Mais évidemment ! Toujours que des éloges vous concernant ! Et votre petit Balou… alors comment va-t’il… ?! Quel adorable petit animal vous avez là, n’est-il pas… ?!

Un frisson désagréable me parcourt entièrement le corps… Mais comment diable a-t-il connaissance de mon Balou, ce gros nem ?! Bon, reprends-toi, Madeleine… reprends-toi, s’il-te-plaît…

— … Mais… il t’emmerde, mon Balou ! Et moi avec !

— Bon, alors… Madeleine ? Qu’est-ce qu’y raconte… ?! (Le Président, en français)

— Y dit qu’il est très content de me voir !

— Ah… ?!

J’avais dans les dix ans à l’époque, ou peut-être douze, mais je me souviens très bien que mon père il avait farfouillé pas mal à la cave pendant un certain temps, et ça tout juste après que not’ Lulu eut disparue…

« C’est vraiment le boxon, là-dedans… ! Faut que je range un peu ! Et puis on va faire installer une nouvelle chaudière au fioul ! C’est beaucoup plus propre et plus économique, le fioul ! C’est parti ! Demain… je coule une dalle en béton !»

— Bon… maintenant répondez à ma question, Woo Woo… qu’est-ce vous foutez là ce soir… ?!

—Le hasard… le simple hasard, madame dou Pouette !

—Le hasard… ?! Tiens, mon cul oui, le hasard !

—Mais si… je suis venu me faire soigner en Europe…à Genève… vous savez, ma chère Madeleine, ils ont vraiment de très bons médecins à Genève !

—Et de jolies putes de luxe aussi !

—Bon… et là… ? Qu’est-ce qu’y dit, bon sang ?! (Le Président, toujours en français)

—Y dit qu’il demande des nouvelles de vot’femme, Josyane ! Il voudrait savoir si elle vous accompagne ce soir… ?

—Josyane… ?! Mais, comment ça… ?! Il connait ma Josyane… ?! Il connait ma Josy, le chinois ?!

— Oui… bien sûr ! Il l’a rencontré l’année dernière au Salon de l’Agriculture, à Paris… et ils ont même fait un selfie ensemble devant un stand de boudin noir !

Le Président se tourne alors spontanément vers Le Bibronzic qui sirote à l’aide d’une paille en plastique, tranquille pépère, un cocktail au gin fizz, matant, pas discreto du tout, la grosse paire de loches d’une serveuse.

— Le bibe’… ! Retrouvez-moi Josyane ! Et ramenez-moi là ici ! Et fissa ! Qu’elle nous serve au moins à quelque chose, celle-çi !

— Qu’est-ce qu’y dit… ?! ( le Woo Woo, cette fois, et en mandarin évidemment…)

— Y dit que lui aussi il aime bien les pouffiasses ! Du coup cela vous fait au moins un point commun à tous les deux ! Bon alors… on fait quoi maintenant, Woo Woo… ?!

— On vient de m’apprendre, il y a quelques minutes à peine, que nous avions reçu votre ultimatum… je ne sais pas d’ailleurs qui a écrit ça chez vous, mais le moins que l’on puisse dire c’est que ce n’est pas du Victor Hugo… !

— … Cherchez pas ! Il est juste en face de vous !

— Ah… ?!… Enfin… le soucis n’est pas vraiment là, madame Du Pouette…

— Ouais… Et il est où alors, le souçaille, ma crapule… ?!

— Mais… voyons, enfin quoi, ce n’est pas très sérieux cette histoire ! Votre patron serait donc réellement décidé à nous atomiser pour de bon ?! Allons, dites-moi que ce n’est qu’une vilaine plaisanterie tout ceci !

— Hé ben, pourtant faut croire que ça va bien arriver car il ne pense quasiment plus qu’à ça depuis trois jours ! Il n’en dort même plus la nuit, le pauvre ! Et je n’ai finalement qu’un seul mot à lui dire pour qu’il appuie sur le bouton ! Cette fois, il a entièrement raison… vous avez vraiment dépassé les bornes avec ces rossignols !

— Mais, non ! Ce n’est pas possible tout de même ! Vous ne me ferez pas croire, Madame Dou Pouette, que vous allez réellement nous déclarer la guerre pour quelques malheureux oiseaux ?! Et puis il me semble bien que l’on s’étaient mis d’accord tous les deux, non… ? Il était bien entendu que nous devions profiter ensemble de cette petite tension momentanée entre nos deux pays pour… pour…

— Pour s’en mettre plein les poches ! Allons, Woo Woo… Pourquoi hésitez-vous donc tant à employer les mots justes ?!

— …Oui… enfin… moi, je dirais plutôt que cela nous a assuré une intéressante petite cagnotte pour nos vieux jours ! Et il n’y a pas de mal à cela après tout ! N’avons-nous pas, tous les deux, œuvré sans relâche et depuis des années, pour le bonheur de nos pays… ?! Aussi… ils nous devaient bien ça, non ?!

— Mais, de quoi vous plaignez-vous donc ? Cette guerre après tout vous la prépariez tout de même depuis pas mal de temps, que je sache ?! Alors voilà… elle arrive ! Pas non plus trop s’étonner si à force d’ouvrir la boite à Pandore, le couvercle, il finit un jour par vous retomber sur les doigts, mon vieux ! Et puis, vous êtes tranquilles maintenant, vous avez tout ce qu’il faut pour vous protéger, non ?! Avec tous ces masques à gaz et ces tenues étanches en caoutchouc que l’on va vous livrer prochainement ! Allez… il ne vous reste plus maintenant qu’à creuser des jolis trous bien profonds et vous foutre dedans en attendant qu’ça passe !

Il nous tire une sacrée tronche, le chinois… Cela ne doit pas se passer vraiment comme il s’y attendait au départ et il est devenu rouge comme un cul de bonobo !

— Bon… cela suffit maintenant ! Arrêtez donc de me faire marcher, madame Du Pouette ! Je suis certain qu’il s’agit encore de l’une de vos fameuses petites « blagues à la française« *, n’est-ce pas ?!… (* En français dans le texte en mandarin).

— Ah, ouais, une blague… ?! Et les rhinos… ?! Et les ailerons de requins ?! Et les pangolins ?! Les pangolins, Woo Woo… ?! Hein… ? Les pangolins ?! Vous les oubliez peut-être, ceux-là aussi ?! Tout ces milliers de pauvres bestioles que vous nous écorchez vifs à tour de bras ?!

— Quoi… ?! Les pangolins ?! Mais… qu’est-ce que c’est encore que cette histoire de pangolins ?!

— … Oh, ne joue surtout pas au plus con avec moi, Woo Woo… t’es sûr de gagner à tous les coups ! Allons, tu sais très bien de quoi je veux parler ! Et je ne t’ai pas encore causer des lamas… !

— …Les lamas… ?! Mais… nous n’avons jamais rien fait à ces animaux ! Vérifiez donc vos sources, madame Du Pouette !

— Mais non, bougre d’âne ! C’est des lamas du Tibet, dont j’te cause ! Ces malheureux lamas aux crânes rasés et sans aucune défense que vous avez exterminés si conscienceusement…

— M’enfin, madame Du Pouette ! Tout cela est de l’histoire ancienne le Tibet ! Cela date de mille neuf cent quarante-neuf ! Alors, je ne vois pas du tout ce que le Tibet vient faire dans cette discussion !

— Oh, bien sûr que si, le Tibet a toute sa place dans cette discussion, mon Woo Woo ! Cela prouve bien que depuis des années vous faites chier la planète entière ! Aussi, pour une fois Il n’a pas tort, mon boss ! Cela commence à suffire maintenant ! Putains de massacreurs si vous avez des problèmes d’érection : vous n’avez qu’à prendre du Viagra comme tout le monde… merde, quoi !

— …Mais… enfin… Madame Dou Pouette, calmez-vous ! Surtout que nous savons aussi très bien tous les deux que cela n’arrangerait pas du tout nos petites affaires communes, cette vilaine guéguerre… !

— Sauf que nos petites affaires, comme tu le dis si bien, bouddha bouffi, elles sont terminées ! C’est fini, tout ça ! Je me retire pour de bon maintenant !

Il réfléchit un instant, tout en se grattant le menton… puis, il me regarde par en dessous… tout à fait le genre de regard que je n’aime pas du tout… il lui va d’ailleurs comme un gant à Woo Woo ce regard par en dessous… ce putain de regard par en dessous du Woo Woo… je vais lui crever ses petits yeux fendus, à cette ordure !

— Bien… bien… entendu… après tout, c’est votre droit, même si je le regrette, mais je me suis laissé dire aussi qu’il vous manquerait peut-être quelque chose… quelque chose de très important…

— Ah bon ?! Et quoi donc… ?

— Hé bien, un certain manuel, je crois… ?!

— … Mais t’es vraiment très con ou tu le fais exprès ?! Tu me déçois vraiment, pauvre raclure communiste de mes deux ! Le manuel ?! Mais c’est moi qui l’ai, ce putain d’manuel ! Ah tiens, ça te la coupe ça, hein… ?! Et ça m’amuse tellement de les voir chercher comme ça… je l’ai récupéré en douce, y’a deux ans quand ils s’étaient torchés au point de plus savoir ce qu’ils faisaient ces deux loques ! Hé oui, le Woo Woo… c’est bibi qui leur a piqué leur barzin nucléaire ! Et maintenant tu vois j’lui donne quand j’veux, à cet abruti… quand j’veux, j’te dis !

— …Oui… mais vous ne le ferez pas ! N’est-ce pas ?! Parce que j’ai appris aussi que vous aviez des projets… de très beaux projets d’ailleurs… c’est bien… c’est très bien… les iles Fidji, je crois… ? C’est bien cela… ? Vous avez raison, il faut toujours avoir des projets dans la vie… et puis elle est vraiment charmante, cette Gladys… oui, vraiment…

— Oh, le putain d’enfoiré ! Écoute moi bien, espèce d’enclume molle : tu touches un seul cheveu à Gladys… ou à mon Balou… et c’est moi qui te fracasse ta jolie petite tronche d’hépatique… et avec une pelle à charbon… comme pour la Lulu… !

— Mais, bon sang de bon soir, Madeleine ! Allez-vous finir par me dire tout ce que vous vous racontez avec ce chinois ?! (En français, et toujours l’aut’con qui s’impatiente…)

— Y dit tout simplement qu’y va mieux réfléchir, ce monsieur Woo Woo… et que pour les rossignols, il s’pourrait bien qu’il change d’avis après tout ! Peut’ête bien qu’ils s’en passeront finalement des anoraks en plumes, parce que le synthétique c’est très bien aussi ! Hein, mon Woo Woo ? Hein, que c’est bien aussi, le synthétique… ?!

      ( En mandarin, pour la dernière phrase… )

Snow.

Hier matin, j’ai tué un ours. Un pas très gros, c’est vrai, mais un ours tout de même.

9H00. Et la mère Josette est déjà là. Elle me fait chier la mère Josette… toujours à l’heure, celle-ci. Je l’entends se secouer bruyamment les pieds sur le paillasson. Il neige dehors…

« Alors, comment ça va aujourd’hui, m’sieur Albert ? »

Toujours à l’heure et toujours cette même question. Tous les matins. Et ça fait dix ans que cela dure. Chiotte, tiens !

— Thé ou café… ? »

Quelle conne ! Elle sait très bien que je ne bois jamais de café. Ça m’énerve, le café. Et ça me donne des aigreurs d’estomac.

— Thé, bien sûr… et avec une cuillère de miel ! Vous l’oubliez à chaque fois… « 

— Oh… mais c’est qu’il n’a pas l’air de très bonne humeur, mon p’tit monsieur, ce matin ?!

Mon p’tit monsieur… mon p’tit monsieur… ! Non ! Je ne suis pas son p’tit monsieur ! Et je ne serai jamais son p’tit monsieur ! Elle peut bien se le carrer où je pense, son « peu-tit-meu-sieu » !

— Et vous avez vu qu’il neige encore… ?! Et ça tombe drôlement fort même ! Y z’ont prévu au moins cinquante centimètres de plus pour aujourd’hui ! J’vous dit pas ce bazar qu’c’est dehors pour circuler… reus’ment que j’viens en métro, moi !

Bien entendu, que je la vois la neige tomber dans le jardin ! J’perds peut-être un peu la boule, mais j’suis pas aveugle, non plus !

— Pas de courrier aujourd’hui ?

— Non ! Vous attendiez quelque chose ?

— Non… !

C’est exact, je n’attends rien. Rien…

Elle ramène un plateau avec mon thé et une madeleine. Attention : une, et pas deux, des fois que je prendrais du poids à trop bouffer ! Ah, quel con, lui aussi, ce toubib ! Tiens, je l’emmerde comme les autres, lui et son cholestérol ! J’ai quatre-vingt balais maintenant, alors merde, laissez-moi donc crever tranquille !

— Mais… qu’est-ce qu’elle fait posée là, vot’ carabine ? Vous savez bien que vous n’avez plus le droit de la sortir de l’armoire ! Attention, monsieur Albert… attention que je vais l’dire à votre fils si vous continuer comme ça… ! Et on va finir par vous confisquer les clés pour de bon ! Vous savez bien que c’est pas raisonnable, ça, m’sieur Albert !

— Je l’ai nettoyée… elle en avait besoin…

Pas raisonnable ? Et alors ?! Est-ce que c’est interdit de ne pas être raisonnable de temps en temps ? Et puis, une arme, ça s’entretient, sinon ça s’abîme ! Mon fils… ? Mais j’aimerai bien voir qu’il m’interdise quelque chose, ce grand con-là ! P…. , quand je pense que dans quinze jours c’est Noël, et j’vais être encore obligé de me taper sa jolie petite famille toute une journée durant…

«Faites la bise à Papy, les enfants, allons, faites la bise à Papy !»

Y s’est pas rasé depuis trois jours, le papy, et pas lavé non plus. Y pique et y pue ! L’a fait exprès, papy… ! Sales gosses qui touchent à tout chez moi, et moi, j’aurais pas le droit de toucher à ma Winchester ?! Petits cons… !

— Vous voulez que je vous lise le journal ? Mais y’a pas grand chose d’intéressant aujourd’hui… !

— Alors, c’est pas la peine… si y’a rien d’intéressant comme vous dites !

— Ah, si… ! Y’a votre voisine, madame Ballu… elle a disparu depuis hier matin… partie de bonne heure de chez elle, avec son manteau de fourrure sur le dos… et depuis plus aucune nouvelles… fuittt !… disparu, la mère Ballu… !

— Fourrure… ? Et quoi, comme fourrure… ?!

— J’sais pas ! Mais tenez… regardez donc… y’a une photo… ! Du loup, peut-être… ?

— Non, Josette ! c’est de l’ours… oh, oui, c’est de l’ours, ça… !

Et la neige tombe sur Paris, épaisse, et recouvrant tout…

Chapitre 30. C’est Pignol, c’est Pignol !

J-2. Villa Mektoub. Début de soirée.

« Mais… tu t’es rasé la barbe… ?!

— Oui… et les dessous de bras aussi !

— … Hein… ?!

— Non, je plaisante ! Enfin, quoi… Julius ! Crois-tu réellement que ce soit cela le plus important ?! Explique-moi plutôt ce que vous fichez ici tous les deux, avec Marcel… et puis… c’est quoi ces accoutrements… ?!

Et ils me racontent…

«…Donnez le nombre exact de jours passé sur son île déserte par le célèbre héros du roman de William Defoe : « Robinson Crusoé »…»

La bonne réponse était : dix mille trois cent sept jours, soit vingt-huit ans, deux mois et dix neufs jours, en n’oubliant pas de tenir compte, et c’est là que se trouvait le piège, des années bissextiles…

Ernie Morkustein avait eu cette idée pour sélectionner les deux nouveaux candidats à la descente…

Deux batteries de quarante questions chacune, et à l’issue, on avait tout simplement fait la moyenne et le tour était joué ! Cela ne m’étonnait guère, car avant d’être là-haut, Morkustein était producteur de jeux télévisés. Aussi pour ce genre de chose, il savait faire comme personne.

Mais pas que pour cela… ce Morkustein possédait plusieurs cordes à son arc…

Il avait excellé également dans un art délicat, et difficile s’il en est, consistant à torturer de pauvres petits gars, dans l’intimité feutrée et bien insonorisée d’une grande cave toute bien aménagée pour la circonstance dans cette magnifique villa qu’il possédait du côté de Santa Monica, Californie, demeure d’exception tout là-haut sur une colline où résident les gens aisés du coin. Piscine à débordement, vue panoramique sublime sur le Pacifique, et surtout, comble du raffinement, des voisins assez peu curieux…

Pas spécialement un tendre donc, l’Ernie, ainsi les autres questions furent à peu de chose près du même acabit.

Mais, avant cela, avant de lancer cette sélection des candidats à la descente, ils avaient du se résoudre à en éliminer quelques uns d’office. Rapport à leurs faciès beaucoup trop reconnaissables…

Adolf, par exemple, avait été recalé d’entrée. Bien trop risqué, on l’aurait sans aucun doute reconnu tout de suite, les gens d’en dessous n’ayant certainement pas encore oublié sa sale tronche de cake à la ridicule petite moustache carrée… !

La « Voix à Daddy » les avait averti des problèmes observés en bas, leur apprenant que cela ne se passait pas exactement comme prévu, et affirmant que je n’arriverai jamais à m’en sortir seul. Livré ainsi à moi-même, je m’appliquais depuis le départ à faire tout et n’importe quoi, laissant assez peu d’espoir dans une résolution au problème avant la fameuse date butoir !

«Intervenez rapidement, mes chers amis, sinon… tout va péter ! Oui, tout va péter !»

Alors, après moult discussions de plus en plus animées, ils s’étaient finalement résolu à en faire descendre encore deux autres du Staff. Du jamais vu depuis tout ce temps où l’on s’activait à essayer de calmer le jeu plus bas. Mais cette fois-ci, il ne fallait surtout pas se tromper… d’où cette idée de questionnaire émise par Morkustein, afin de sélectionner à coup sûr les deux plus dégourdis d’entre-eux.

Celui qui réalisa le meilleur score, mais ce n’est pas véritablement une surprise connaissant les aptitudes intellectuelles du bonhomme, fut mon ami Julius, avec, tenez-vous bien… quatre-vingt bonnes réponses ! Un sans-faute, donc ! Même pour les années bissextiles, il n’était pas tombé dans le panneau ! Et de ça, l’ignoble Ernie Morkustein n’en avait pas cru ses petits yeux porcins !

Le second du classement, avec tout de même une moyenne très honorable de trente-six virgule cinq, se trouva être Marcel, notre égorgeur de petites vieilles. Un score remarquable, mais plutôt surprenant à première vue, pour une telle brute n’ayant même pas obtenu son brevet des collèges. Mais, c’est négliger que vingt-cinq ans de QHS, si on aimait un tant soit peu lire pour passer le temps entre deux promenades dans la cour avec les copines, pouvait à la longue vous apporter une érudition en béton… !

Toujours est-il que le sort en avait décidé ainsi : ce serait donc ces deux-là qui descendraient pour me retrouver, et me filer ensuite un coup de main… The last chance before Big Bang… !

Puis, comme à l’habitude, la « voix à Daddy » leur promis une enveloppe cachetée contenant des instructions supplémentaires, et le coureur en sandalettes de cuir, tout en sueur, déboula dans la salle, cinq minutes plus tard. Je ne sais pas qui se cache réellement derrière la « voix à Daddy » mais en tout cas… il, ou elle, s’amuse bien… !

«Allez… bougez-vous le cul, maintenant !»

Voilà ce qu’ils découvrirent en décachetant l’enveloppe ! Si ça, ce n’est pas se moquer ouvertement de la gueule des gens, je ne sais pas trop ce qu’il vous faut ?!

Pour terminer, mes deux zozos me racontent ensuite leur descente dans le noir, l’odeur de cramé qui te prend au nez, normal, et puis la surprise de se retrouver catapultés ici, enfin là, juste à coté, dans une merveilleuse salle de bain avec de fabuleux robinets plaqué or…

«… Comme j’te le dis, mon vieux… en plaqué or ! Est-ce que tu t’imagines un peu le luxe dans cette baraque ?!»

Marcel est finalement très midinette dans son genre, difficile parfois de l’imaginer affûtant consciencieusement un coupe-choux des heures entières avant d’aller égorger une petite mamie en bas de chez lui…

Et puis, comment, par une chance inespérée, il faut bien le dire, ils tombent sur un gugusse plutôt efféminé (et je comprends assez vite de qui il s’agit !) qui les confond avec les deux clowns prévus pour égayer la soirée… Un scénario qui n’était pas sans me rappeler quelque chose de déjà vécu, il y a de ça deux jours à peine…

«…Une malencontreuse méprise, bien entendu, mais on s’est dit qu’après tout ce n’était pas plus mal ces déguisements pour passer inaperçu !»

C’est à mon tour maintenant de leur narrer mes exploits…

Mais, je ne vous cache pas que je ne suis pas bien fier de moi.

Et encore, il n’est certainement pas question de tout leur raconter…

Ainsi, j’occulte tout ce qui concerne le chapitre «Voluptés sensuelles en caravane surchauffée»… Une omission qui me semble indispensable afin de ne pas trop compliquer inutilement le récit de mes aventures…

« Donc, si j’ai bien compris, et pour résumer en deux mots : le Président français veut déclarer la guerre aux Chinois… ? Et tout ça pour une simple histoire de petits oiseaux qui perdraient leurs plumes… ?!

— Oui ! Enfin… dans les grandes lignes c’est à peu près ça ! Et c’est pour cette raison que je suis ici ce soir car j’ai appris, grâce à Zoé et aux réseaux sociaux, qu’il était invité à cette soirée… bon… maintenant que vous êtes là tous les deux : vous allez pouvoir m’aider ! Il faut absolument que l’on trouve une solution pour le faire changer d’avis… et cette fois, c’est sûrement notre dernière chance, les gars ! C’est ce soir ou… jamais !

— … Zoé… ?!

— Hein… ? Oui… pardon ! Il est vrai que je ne vous ai pas encore parlé d’elle… c’est une amie… et croyez-moi, elle m’a rendu bien des services… enfin… je veux dire que sans Zoé, j’aurai certainement ramé encore plus !

— … Une amie… ?! Tu t’es fait une amie… ?! Toi… toi, tu t’es fait une amie… ?!

— Oui, quoi ? Et alors… ?! Je ne vois vraiment pas ce qu’il y a de si étonnant à cela ?!

— Non… rien… rien… mais alors… du coup… je comprends mieux maintenant pour la barbe !

J’avais oublié que Julius pouvait être aussi pénible parfois…

C’est à cet instant précis de notre conversation que nous l’avons remarqué, le vieux… accroupi derrière le barnum des lutteuses bulgares…

Un vieux du genre qui ne paye pas de mine, costard gris beige et cravate à pois, tout occupé à reluquer ces demoiselles par dessous leur toile de tente, une main fourrée dans sa braguette…

« Hé, ho… ! Vous là-bas… ! Mais vous n’avez pas honte… ?! À votre âge, quand même ?!

— Qui… moi… ?!

— Ben, oui, vous ! Vous faites quoi, là… ?!

— … Rien… ! J’ai perdu mes lunettes… !

Quelques secondes plus tard…

« …M’enfin ! Lâchez-moi ! Ou sinon je crie et j’appelle la sécurité !

Ce type, à classer sans hésitation dans la catégorie « vieux dégueulasse », se débat comme un beau diable… Marcel, qui s’est chargé de le choper, le maintient maintenant fermement par le colbac. Notre Marcel a encore de beaux restes ; il ne fréquentait pas que la bibliothèque au cabanon ; il se rendait aussi tous les jours à la salle de musculation pour soulever de la fonte…

— Mais… c’est nous, la sécurité ! Vieux vicelard !

— … Vous… ?! Des clowns… ?!

— Hé, ouais ! Des clowns ! Tu vois, l’ancêtre… on se méfie jamais assez des clowns !

— … Et moi, je suis le père du Président de la République française… ! C’est mon fiston, le Président ! Alors, je vous garanti que vous allez avoir de très graves ennuis si vous ne me relâchez pas tout de suite !

— Le Président… ? Lequel ?! Gonfarel ?

— Mais non… espèces de pauvres minables ! Pas celui-là ! L’autre ! Le vrai ! Celui qui y est en ce moment !

Et Bam… ! Bon… Marcel, faut pas trop le chercher non plus… on a beau avoir une éthique, ce n’est pas toujours évident de la respecter scrupuleusement !

Et une beigne, lorsqu’elle arrive bien à propos, comme ici, cela n’avait jamais fait de mal à personne ! En tout cas celle-ci l’avait drôlement bien calmé, le pervers… voire peut-être assommé pour de bon… !

— … Chou… ! Mais qu’est-ce que tu fiches encore… ?! Et qui sont ces deux clowns… ?! Mais… attendez donc un peu… vous ne seriez tout de même pas en train de maltraiter ce pauvre petit vieux, là… ?! Oh, merde, Chou ! C’est pas croyable ! Est-ce que tu veux bien m’expliquer, s’il te plaît… ?!

— … Chou… ?!… J’ai bien entendu… elle t’a appelé Chou… ?!

Extra-lucide.

Mort. Je suis mort. Un vendredi treize, à quatorze heures et cinquante-deux minutes précisément. Arrêt du cœur. Panne de palpitant.

Pas une surprise cependant, la veille, j’avais consulté une voyante…

Il y eut d’abord cette petite douleur dans la poitrine. Rien de bien extraordinaire. Presque anodine. Puis, elle s’est faite plus précise, plus forte, insistante, tenace, irréductible enfin. Mon agonie fût brève. Deux minutes tout au plus. Une belle mort sans trop souffrir. Celle que l’on désire tous. Parfaite à tout point de vue.

Douillet, moi ? Oui ! Mais y a-t-il honte à l’avouer ?

«Madame Lola. Voyante extra-lucide. Sur rendez-vous uniquement.»

Seul, dans une salle d’attente au papier peint défraîchi. Seul, avec mon angoisse. Qu’allait-elle donc pouvoir me révéler que je ne devine déjà, cette madame Lola… ?

Brume vaporeuse dans mes yeux bien grands ouverts. Brume doucereuse tout autour de moi. Même pas peur… !

« … Ah… vous… ?! » fit-elle en m’apercevant, là, bras ballants dans un costume tout net. Comme un malaise latent…

— Asseyez-vous… ! Et choisissez une carte… allez… n’importe laquelle… !

— Mais… on ne parle pas un peu avant… ?!

— Non ! Plus le temps quand les cartes sont battues… ! Allons, tirez-en une au hasard, et vite, vous dis-je !

Afflux de sang. Larmes à gauche. Reflexes automatiques d’un corps qui résiste, qui se défend. Je suffoque, et la nuit s’installe, lentement, mais sûrement… alors, pourquoi vouloir hésiter encore ?! Non… accepter… et lâcher prise…

De l’index, j’indique. Elle retourne : « Dame de pique »… !

— Et voilà ! Je m’en doutais… la faucheuse… c’est pour demain !

— Demain… ?! Êtes-vous sûre ?! N’est-ce pas un peu tôt tout de même… ?!

— Début d’après-midi… quinze heures dernier carat !

Dors, dors, petit veinard, et pour toujours. Mes cellules claquent les unes après les autres. Déclic des synapses qui déconnectent. Et puis vitreux, le regard… Choqué ? Mais t’as perdu la mise, mon gaillard ! Treize, noir, impair, trépasse et manque !

— Et je vous dois combien… ?

— Ici, on donne ce qu’on veut, monsieur !

Je laisse un billet. Ou bien peut-être deux. Vie de vaurien ne vaut pas grand-chose. « Au revoir, madame Lola, ou bien peut-être à… Dieu »…