Chapitre 30. C’est Pignol, c’est Pignol !

J-2. Villa Mektoub. Début de soirée.

« Mais… tu t’es rasé la barbe… ?!

— Oui ! Et les dessous de bras aussi !

— Hein… ?!

— Non, je plaisante ! Enfin, quoi, Marcel ! Crois-tu réellement que ce soit cela le plus important ?! Explique-moi donc plutôt ce que vous fichez ici tous les deux, avec Julius ?! Et puis… c’est quoi ces accoutrements… ?!

Et ils me racontent.

La « Voix à Daddy » les avait avertis des difficultés observés en bas, leur apprenant que cela ne se passait pas exactement comme prévu, et affirmant que je n’arriverai jamais à m’en sortir seul, m’appliquant depuis le début à faire tout et surtout n’importe quoi, ce qui laissait entrevoir très peu de chance à une résolution du problème avant la fameuse date butoir !

« Je vous conseille d’intervenir rapidement, mes amis, sinon… sinon, tout va péter ! Oh, oui, boum ! Tout va péter ! »

Ainsi, après moult discussions de plus en plus animées, ils s’étaient finalement résolu à en faire descendre deux autres du Staff. Du jamais vu depuis tout ce temps où l’on s’activait à essayer de calmer le jeu plus bas. Mais, cette fois-ci, il ne fallait surtout pas se tromper, d’où cette idée de questionnaire de culture générale émise par Ernie Morkustein, afin de sélectionner à coup sûr les deux plus dégourdis d’entre-eux.

« … Donnez le nombre exact de jours passés sur son île déserte par le célèbre héros du roman de William Defoe : « Robinson Crusoé » »

La bonne réponse ? Dix mille trois cent sept jours, soit vingt-huit ans, deux mois et dix neufs jours, en n’oubliant pas de tenir compte, et c’est là que se trouvait le piège, des années bissextiles ! Que ce fût Ernie Morkustein qui lança l’idée (deux batteries de quarante questions) pour sélectionner les nouveaux candidats à la descente, ne m’étonnait guère. Avant d’être là-haut, Morkustein était producteur de jeux télévisés, aussi pour ce genre de choses il savait faire comme personne. Cependant, ce Morkustein possédait aussi d’autres cordes à son arc…

Il excellait notamment dans un art délicat, et difficile s’il en est, consistant à torturer de pauvres petits gars dans l’intimité feutrée, et très bien insonorisée, d’une grande cave aménagée pour la circonstance dans une magnifique villa qu’il possédait du côté de Santa Monica, California, demeure d’exception tout là-haut sur une colline où résident les gens aisés du coin, piscine à débordement, vue panoramique sublime sur le Pacifique, et surtout, comble du raffinement, des voisins assez peu curieux…

Pas spécialement un tendre donc, cet Ernie, ainsi les autres questions furent à peu de chose près du même acabit. Mais, avant cela, avant de lancer cette sélection des candidats à la descente, le Staff avait dû se résoudre à en éliminer quelques uns d’office. Rapport à leurs faciès beaucoup trop reconnaissables. Adolf, par exemple, fût recalé d’entrée. Bien trop risqué, on l’aurait sans aucun doute reconnu tout de suite, les gens d’en-dessous n’ayant certainement pas encore oublié sa sale tronche à la ridicule petite moustache carrée !

Celui qui réalisa le meilleur score, et ce n’est pas véritablement une surprise connaissant les aptitudes intellectuelles du bonhomme, fût mon ami Julius, avec, tenez-vous bien… quatre-vingt bonnes réponses ! Un sans-faute, donc ! Même pour les années bissextiles, il n’était pas tombé dans le panneau ! Et de ça, l’ignoble Ernie Morkustein n’en avait pas cru ses petits yeux porcins ! Le second du classement, avec tout de même une moyenne plutôt honorable de trente-six virgule cinq, se trouva être Marcel, notre égorgeur de petites vieilles. Un score remarquable, mais plutôt surprenant à première vue pour une telle brute n’ayant même pas obtenu son brevet des collèges. C’était négliger que vingt-cinq ans de QHS, si on aimait un tant soit peu lire pour passer le temps entre deux promenades dans la cour avec les copines, pouvaient à la longue vous apporter une érudition en béton ! Toujours est-il que le sort en avait décidé ainsi : ce serait donc ces deux-là qui descendraient pour me retrouver et me filer un coup de main… The last chance before Big Bang… ! Puis, comme à l’habitude, la « voix à Daddy » leur promit une enveloppe cachetée contenant des instructions supplémentaires, et le coureur en sandalettes de cuir, tout en sueur, déboula dans la salle cinq minutes plus tard. Je ne sais pas qui se cache réellement derrière cette « voix à Daddy » mais en tout cas… il, ou elle, s’amuse bien !

« Allez, maintenant… bougez-vous un peu le cul ! »

Voici le message qu’ils découvrirent en décachetant l’enveloppe ! Si cela n’est pas se moquer ouvertement de la tête des gens, je ne sais pas trop ce qu’il vous faut ?!

Pour en terminer tout à fait, mes deux zozos me racontent ensuite leur descente dans le noir, l’odeur de cramé qui te prend au nez, normal, et la surprise de se retrouver catapultés ici, enfin là plutôt, juste à coté, dans une merveilleuse salle de bain avec de fabuleux robinets plaqué or…

« … Comme j’te l’dis, mon vieux, en véritable plaqué or ! Est-ce que tu t’imagines le luxe dans cette baraque ?! »

Marcel est finalement très midinette dans son genre. Difficile parfois de l’imaginer affûtant consciencieusement un coupe-choux des heures entières avant d’aller égorger une petite mamie qui rentre tranquillement des courses en bas de chez lui…

Puis, comment, par une chance inespérée il faut bien le dire, ils tombent sur un gugusse plutôt efféminé (et je comprends alors assez vite de qui il peut s’agir !) qui les confond avec les deux clowns prévus pour égayer la soirée. Un scénario n’étant pas sans me rappeler quelque chose de déjà vécu, il y a de cela deux jours à peine…

« Une malencontreuse méprise, bien entendu, mais on s’est dit qu’après tout ce n’était pas plus mal ces déguisements pour passer inaperçu ! »

À mon tour maintenant de leur conter mes exploits…

Inutile de vous cacher que je ne suis pas bien fier de moi. Et encore, il n’est certainement pas question de tout leur raconter. Ainsi, j’occulte tout ce qui peut concerner le chapitre «Voluptés sensuelles en caravane surchauffée»… Omission volontaire qui me semble indispensable afin de ne pas trop compliquer inutilement le récit de mes aventures !

— Donc, si j’ai bien compris, pour résumer en deux mots : le Président français veut déclarer la guerre aux Chinois… ? Et tout ça pour une simple histoire de petits oiseaux qui se déplument ?!

— Oui ! Enfin… dans les grandes lignes disons que c’est à peu près ça ! Et c’est pour cette raison que je suis ici ce soir car j’ai appris, grâce à Zoé et à ce qu’elle appelle les réseaux sociaux, qu’il était invité à cette soirée… bon… maintenant que vous êtes là tous les deux : vous allez pouvoir m’aider ! Nous devons absolument trouver une solution pour le faire changer d’avis, et cette fois, c’est sûrement notre dernière chance, les gars… ! C’est ce soir ou jamais !

— … Zoé… ?!

— Hein… ? Oui… pardon ! Zoé… il est vrai que je ne vous ai pas encore parlé d’elle… c’est une amie ! Et croyez-moi, elle m’a rendu bien des services ! Enfin… je veux dire que sans elle, j’aurai certainement ramé encore plus !

— Une amie… ?! Tu t’es fait une amie ?! Toi… toi, tu t’es fait une amie… ?!

— Oui, quoi ? Et alors… ?! Je ne vois vraiment pas ce qu’il y a de si étonnant à cela ?!

— Non… rien… rien… mais alors du coup… je comprends mieux maintenant pour la barbe !

J’avais déjà oublié que Julius pouvait être aussi pénible parfois !

C’est à cet instant précis de notre conversation que nous l’avons remarqué, le vieux, accroupi derrière le barnum des lutteuses bulgares. L’un de ces petits vieux du genre qui ne paye pas de mine, costard gris beige et cravate à pois, tout occupé à reluquer ces demoiselles par dessous leur toile de tente, une main fourrée dans sa braguette…

— Hé, ho… ! Vous là-bas ! Mais, vous n’avez pas honte… ?! À votre âge, quand même ?!

— Qui… moi… ?!

— Ben, oui, vous ! Vous faites quoi, là… ?!

— … Rien ! J’ai perdu mes lunettes !

Quelques secondes plus tard…

— … M’enfin ! Lâchez-moi ! Ou sinon, je crie et j’appelle la sécurité !

Ce type, à classer sans hésitation dans la catégorie « vieux dégueulasse », se débat comme un beau diable. Marcel, qui s’est chargé de le choper, le maintient maintenant fermement par le colbac. Notre Marcel a encore de beaux restes ; il ne fréquentait pas que la bibliothèque au cabanon et se rendait aussi tous les jours à la salle de musculation pour y soulever de la fonte…

— Mais… c’est nous, la sécurité ! Vieux vicelard !

— … Vous… ?! Des clowns ?!

— Hé, ouais, des clowns ! Tu vois, l’ancêtre… on se méfie jamais assez des clowns !

— … Et moi, je suis le père du Président de la République française ! C’est mon fiston, le Président ! Aussi, je vous garanti que vous allez avoir de très graves ennuis si vous ne me relâchez pas tout de suite !

— Le Président… ? Lequel ?! Gonfarel ?

— Mais non… espèces de pauvres minables ! Pas celui-là ! L’autre ! Le vrai ! Celui qui y est en ce moment !

Et Bam… ! Ben, notre Marcel faut pas trop le chercher non plus… on a beau avoir une éthique, c’est vrai, reste qu’il n’est pas toujours évident de la respecter scrupuleusement ! Et puis une beigne, après tout lorsqu’elle arrive aussi bien à propos, comme ici, cela n’a jamais fait de mal à personne, non ?! En tout cas celle-ci l’avait drôlement bien calmé, le pervers ! Voire peut-être même assommé pour de bon… !

— … Chou ! Mais, qu’est-ce que tu fiches encore… ?! Et qui sont ces deux clowns ?! Attendez donc un peu… vous ne seriez tout de même pas en train de maltraiter ce pauvre petit vieux, là… ?! Oh, merde, Chou ! C’est pas croyable ! Est-ce que tu veux bien m’expliquer, s’il te plaît… ?!

— … Chou… ?! J’ai bien entendu… elle t’a appelé Chou… ?!

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