Ernest la Pucelle.

« Hé, oh… dors-tu, Ernest… ?

— Hein… ? Quoi… mais qu’est-ce donc… ?!

— Tu dors, Ernest ?

— Mais non… non, je ne dors pas ! Qui êtes-vous… ?

— Les voix… !

— Les voix… ?! Les voix de quoi… de qui ?!

— Les voix du Très Haut, tout là-haut… là-haut.. haut… haut… (écho) ! Et nous venons te dire que tu as été choisi !

— Choisi ?! Moi ? Mais choisi pour quoi faire, nom de Dieu ?!

— Ho ! Ne jure pas, Ernest ! Oh non, surtout ne jure pas !

— Oui, bon, ça va, pardon… ! Mais vous comprendrez ma surprise, tout de même ?!

— Oui, Ernest, mais écoute bien maintenant…

— Oui, j’écoute…

— Nous venons t’annoncer que tu as été choisi pour sauver le président Macron ! Le président Macron est en danger, tu es l’élu et tu dois le sauver… ! »

J’ai entendu des voix. Cette nuit. Et il était très exactement trois heures trente-trois à mon radio-réveil ! Oui, je sais… je sais très bien ce que vous allez penser… Voilà que cette fois Salgrenn est devenu fou pour de bon ! Hé bien, non ! Je ne suis pas fou ! Je me porte même plutôt bien ces derniers temps ! La pleine forme, et si je vous affirme que j’ai entendu ces voix venues d’en haut : vous devez me croire !

Bon, il est vrai que j’ai tout d’abord pensé à une mauvaise blague de ma femme, mais aussitôt je me suis souvenu que nous faisions chambre à part depuis plus de dix ans et qu’ensuite –et que surtout, oserais-je même– elle serait tout à fait incapable d’imaginer une chose pareille. Ma femme n’a pas d’humour, pas l’ombre d’un brin. Après cela, j’ai cru à une hallucination. Je n’en ai jamais souffert jusqu’à présent mais n’y aurait-il pas un commencement à tout ? Mais non, ce n’était pas non plus une hallucination, il n’y avait absolument aucun doute là-dessus : cette nuit, j’avais bel et bien entendu des voix… !

Sauver le président Macron… ?

Je ne connais pas personnellement le président Macron. Ni aucun autre président de la République. J’ai bien une lettre de Nicolas Sarkozy, qui doit traîner quelque part dans mon bureau, une lettre officielle qu’il avait cru bon de m’adresser pour me féliciter de mon Goncourt. Sympatoche, touchant, et bien charmante attention, nonobstant le fait que cette année-là, le Goncourt ce n’était pas moi qui l’avait décroché ! Comme une grossière erreur sur la personne, mon vieux ! Bien entendu, je n’avais pas répondu à sa lettre, préférant m’abstenir, estimant avec raison je pense, qu’il n’y avait aucun intérêt à humilier l’un des grands de ce Monde…

Moi ? Moi, Ernest Salgrenn, sauver le président Macron… ?!

Qu’est ce que c’est que cette connerie, encore ?!

Je déjeune. Seul. Et je réfléchis. Je réfléchis. Je n’arrête pas de réfléchir. Je n’ai peut-être jamais autant réfléchi de toute ma vie ! La tête me tourne…

Puis, je prends une douche. Seul (bien sûr). Et je réfléchis encore. Il faudrait que je demande conseil à quelqu’un. Mais qui ? Qui pourrait bien m’aider ? Je ne vois pas. La plupart de mes amis sont tous, soit complètement séniles, soit déjà morts. Et à ceux qui restent lucides et toujours vivants, et qui se comptent malheureusement aujourd’hui sur les doigts de la main, à ceux-là… je dois plus ou moins du pognon ! Aussi, je ne vois pas d’autre alternative que de me résoudre à me débrouiller seul. Seul, une fois de plus…

Midi à la pendule. Et voilà, ça y est, j’ai enfin pris une décision : je vais monter à Paris ! Et advienne que pourra, comme dirait Flaubert. J’imprime une attestation de déplacement dérogatoire, et je coche la case : « Participation à une mission d’intérêt général sur demande d’une autorité surnaturelle » (après avoir rayé la mention « administrative »). Ça devrait le faire, je suppose.

Quatorze heures, je sors l’Aston du garage. Quoi ? Ben oui, je roule en Aston Martin, et alors ?! Une DB-9 Volante. Avec un V12 de cinq litres neuf. Et j’emmerde les écolos, et tous les prolos aussi ! Direction la Capitale. Premier stop à Aix-en-provence, chez Béchard et fils, pour m’acheter une boite ou deux de calissons. Mon péché mignon. Je file ensuite, j’ai déjà perdu assez de temps comme cela. Pas un chat sur l’autoroute A7, ça m’arrange bien.

Vers dix neuf heures, arrêt buffet à l’Hippopotamus Steackhouse de l’aire de Sceaux. Je prends des lasagnes au thon avec un pichet de rouge. Ambiance tristounette de fin du monde ici. Avant de reprendre ma route, je tape la causette cinq minutes, dans le brouillard qui se lève, avec des routiers (sympas) qui s’ébahissent devant mon bolide, et qui me posent les questions habituelles que l’on se pose toujours lorsqu’on n’a pas un flèche sur son compte : « Et ça consomme pas trop ? Et ça doit vous coûter cher en assurance, non ?! ». Pour leur faire plaisir, je démarre façon grand prix de F1 en laissant de jolies marques de gomme sur l’asphalte. Cela leur fera toujours un truc intéressant à raconter à bobonne en fin de semaine, juste avant de l’engrosser du cinquième.

Vingt-trois heures sur le périphe, porte d’Orléans. Oui, je sais, j’ai bien carburé. De l’avantage d’avoir des plaques monégasques et de l’immunité que cela vous procure. Je fais un petit détour par le tunnel de l’Alma. Pèlerinage obligatoire pour moi, nostalgie et larme à l’œil… mais je ne peux rien vous dire de plus, c’est une promesse que j’ai faite il y a longtemps…

Les Champs-Élysées (plutôt déserts), la rue Marigny, première à droite et le palais présidentiel enfin. Au contrôle de police, mitraillettes bien astiquées sous le nez, j’essaye d’expliquer mon cas, mais ce n’est pas gagné d’avance… Je leur joue pourtant à fond la carte de la fibre patriotique, de la défense de la Patrie en danger, des grands élans nationaux, du tsoin-tsoin bleu-blanc-rouge, et même du sacrifice ultime sur l’autel de la République… Mais rien n’y fait, ils finissent par me confisquer mes boites de calissons (pour les vérifications d’usage) et m’embarquent de force vers le commissariat du 8 ème ! Ah, les Vaches… !

Au commissariat, on m’enferme illico dans une cellule. Mais je ne me laisse pas faire, je supplie qu’on me laisse sortir, j’invoque les droits de l’homme et du citoyen, je les maudis tous autant qu’ils sont (trois) jusqu’à la trentième génération, et bien sûr, je les menace des pires représailles parce que je connais du beau monde, moi, monsieur l’agent ! Alors, agacés, on va chercher le chef, qui rapplique sa couenne en traînant des savates…

« Mais dis donc, Jeanne d’Arc, tu vas finir par la fermer ta grande gueule… ?! Raymond…

— Oui, chef… ?

— Fais-nous péter une tournée générale de lacrymo là-dedans, qu’on puisse dormir peinards ! »

Six heures trente du mat’, j’ai des frissons, et ça me réveille. Le clodo qui a passé la nuit dans la cellule avec moi m’a chourré, le salaud, ma couverture (et ma Rolex, mais de ça, je ne m’en apercevrais qu’un peu plus tard). J’attends frigorifié et tout recroquevillé sur le banc. J’attends. Et c’est long. Très long…

Fin d’après-midi enfin et fin de ma garde à vue. Je pue le mégot et le vomi, j’ai les yeux tout gonflés et qui piquent, ça me gratte de partout, et en plus j’ai la dalle ! On me dit de rentrer maintenant bien sagement chez moi, et accessoirement de me faire soigner. « Hep, Taxi ! » pour récupérer ma DB9 à la fourrière, qui, comme par hasard, se trouve à l’autre bout de Paris. Deux cent euros et… dix centimes (véridique !) à raquer sur le champ pour récupérer ma caisse, dont tout le côté droit est affreusement rayé. Coup de gueule auprès du préposé qui me dit de tenter une réclamation en bonne et due forme et en quatre exemplaires, à tout hasard, mais pas sûr d’après lui que ça marche… À trente mille balles minimum la peinture complète chez Aston, je crois que j’ai encore gagné le gros lot ! Sacrément la haine, mais je prends sur moi : j’en ai vu d’autres…

Là, ensuite, je ne vous cache pas que je me tâte un peu (C’est une image, ne vous emballez pas). Que faire maintenant ? La question se pose. J’hésite. Rentrer à la maison ? Peut-être pas une mauvaise idée après tout. Qu’est-ce que j’en ai vraiment à foutre, moi, du président Macron, je n’ai même pas voté pour lui ! Certes, il est bien sympathique, propre sur lui, intelligent, cultivé, jeune et beau comme un dieu grec, j’en passe et des meilleurs, mais est-ce suffisant pour que je risque ainsi ma réputation, ma santé, et peut-être même ma vie au train où vont les choses ?! Le feu passe au vert. Coup de klaxon dans le dos, insultes, noms d’oiseaux, menaces de mort… hé, merde, j’ai calé ! Un type sort de la camionnette blanche immobilisée derrière moi, et se rapproche, menaçant… le voilà, furax, qui ouvre ma portière… me saisi par le colbac… m’éjecte de l’Aston… me gueule en plein visage des « Connard, tu vas avancer avec ta charrette de pédé ! »… me serre le kiki… me serre… fort… très fort… beaucoup trop fort… j’étouffe… hé, mais j’étouffe, monsieur… ! Au secours… à moi… j’étouffe… laissez-moi respirer… de l’air… je vous en prie, donnez -moi de l’air…

« Allons… allons, faut respirer tout seul maintenant, monsieur Salgrenn, on a arrêté la machine… ! Allez, essayez encore… inspirer, souffler, inspirer…encore… encore… oui, voilà, c’est bien mieux !

— Je suis où… ? Mais, je suis où, là… ?!

— À l’hôpital ! Vous êtes en réanimation, à l’hôpital de Nice, monsieur Salgrenn ! Vous ne vous rappelez de rien… ?

— Non… ! Pourquoi l’hôpital… ? Qu’est-ce que j’ai donc… ?!

— La Covid, monsieur Salgrenn ! Vous avez contracté la maladie il y a déjà trois semaines de ça… nous avons dû vous mettre sous respirateur… mais vous ne vous rappelez vraiment de rien… ?

— Non… de rien… ! De rien du tout… mais… et le président Macron… va-t-il bien le président Macron… ?!

— Mais bien sûr qu’il va bien ! Quelle drôle de question, alors !

Elle est gentille mon infirmière. Douce, prévenante. Elle a exactement les mêmes yeux que Lady Di… mais, je sors de l’hôpital demain m’a-t-elle annoncé tout à l’heure… Ah, vraiment, quel dommage… quel dommage… !

14 Replies to “Ernest la Pucelle.”

          1. Il est vrai que je suis beaucoup plus vintage que mon bolide ! Mais je crois aussi que le vintage est à la mode en ce moment ?! Aucune ressemblance avec James Bond par contre, enfin pas physiquement en tout cas… je suis beaucoup plus mignon que lui !

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  1. Mon Dieu me suis-je dit ! Ernest vient de nous péter une durite ! Il n’a pas support le confinement qui a eu raison de lui et le voilà qui se croit investi d’une mission sacrée. Sauver Macron ?
    Et pourquoi pas ? Tu aurais pu lui écrire ses discours afin qu’il nous annonce les catastrophes à venir d’une autre façon mais malheureusement, les fics ne t’ont pas laissé le voir.
    Je constate que tu as été traumatisé par la mort de Lady Di au point de vouloir faire un pèlerinage au pont de l’Alma.
    De plus, frimeur et provocateur vis à vis des écologistes, tu sas te faire aimer des routiers.
    Il n’en reste pas moins que plus je t’ai lu et plus je me suis demandé si tu n’étais pas bon pour une longue chemise blanche avec de longues manches et un appartement spécialement capitonné pour toi : là tu aurais été vraiment confiné ! Mais la réalité est plus cruelle : tu as capté le Covid ou plutôt, c’est lui qui t’a bien attrapé au point que tu as déliré à fond.
    Enfin le principal est que tu quittes l’hôpital même si tu le regrettes car tu te serais bien offert un cinq à sept avec l’infirmière. Petit saloupiot va ! Ce sera sans elle et tu vas devoir retrouver ta femme, son manque d’humour et sûrement sa joie de te voir entrer. Bonne convalescence Ernest !

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  2. Bravo Ernest… Là tu as fait fort!
    Mais tu m’as obligé à ‘consulter’ pour pallier quelques trous de mémoire. Tu m’as perturbé lors de mon retour ‘aux affaires’ (grâce à une amélioration suffisante de mon système visuel); par exemple, j’ignorais l’existence d’une Aston Martin à moteur V12. Je ne savais pas non plus qu’on attribue ‘advienne que pourra’ à l’ami Gustave Flaubert. Mais, grâce à toi, j’ai la certitude de ne pas mourir complètement idiot!
    Ha! Encore un doute: Qui est ce ‘micron’ à qui tu attribues une fonction à la tête de la république française? J’avoue ne pas avoir très bien suivi la politique ces derniers temps… Ne me dis pas que François Mitterand n’est plus à la tête de l’état !

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  3. Chouette ! En voilà une très bonne nouvelle (que ta santé s’améliore) ! En ce qui concerne l’Aston Martin, tu devrais tout de même savoir depuis que tu me suis*, que je n’écris jamais rien sans avoir fait auparavant de longues recherches documentaires, à minima, ou mieux encore, comme ici, sans être propriétaire d’un véhicule similaire afin de ne pas raconter trop de bêtises. Pour la mienne, j’ai demandé en option une teinte de peinture spéciale : fuchsia (Ma femme affirme que c’est rose, mais je maintiens que c’est fuchsia, moi !). Mitrand ? Oui, je confirme, Tonton est à la retraite depuis un bail ! Je crois même qu’il mange les pissenlits par la racine à l’heure qu’il est… !
    Bonne continuation dans ton rétablissement, mon ami espingouin (mais pas manchot) !
    * Un an déjà… !

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