Chapitre 32. Mise au poing.

J-2. Villa Mektoub. Cinq minutes plus tard.

Lorsqu’ils eurent fini de se marrer comme des baleines, nous avons pu reprendre.

« Alors, vas-y maintenant, je t’écoute Chou, qui sont ces deux clowns… ?!

Et n’ayant pas trop le choix, une fois de plus, je me coltine les présentations.

— Ah bon, des amis… ?! Tiens donc !

— Oui, parfaitement, de vieux amis…

— Et que tu as rencontré au gnouf, eux aussi, comme tous les autres ?!

— Comment ?… Mais non, pas du tout ! On était ensemble sur le même bateau ! Hein, les gars, que nous étions tous dans le même bateau ?!

D’un hochement de tête bien synchro, ils acquièscent, devinant d’instinct que ce n’était pas le moment de faire un faux pas. N’avions-nous pas déjà assez de mal comme cela à nous en sortir ?

— Un bateau ? Mais quel bateau… ?!

— Un bateau…

— Oui… mais encore… ?!

— Un bateau… pour la Paix ! Pour la Paix dans le Monde, et puis pour l’Écologie aussi !

— Quoi… ?! Green Peace… ?! Comment ça… tu… tu étais sur le Rainbow Warrior… toi… enfin vous… vous étiez tous sur le Rainbow Warrior… ?!

— … Hein ? le Rainbo… ? Oui ! Mais oui ! Bien sûr, voilà, c’est tout à fait ça… le rainbo…

— Mais bon sang, Chou… pourquoi ne me l’as-tu pas dit avant ?! Pourquoi ne m’as-tu pas dit que tu faisais partie de « Green Peace » ? Alors comme ça, vous êtes un commando de « Green peace »… ?! Oh, ben, mince, alors !

— Commando… enfin, commando… le mot est peut-être un peu excessif tout de même !

— Et ce monsieur Marcel ? C’est lui le type dont tu m’as parlé… alors donc, c’est lui les pittbulls ?!

— Les pittbulls ?! Mais oui… voilà… c’est lui ! Hein Marcel que c’est toi, les pittbulls ?!

— Comment ça ? Tu lui as tout raconté ?! Elle sait tout ?!

— Pour les pittbulls ! Uniquement pour les pittbulls ! Zoé adore les chiens, alors d’une chose l’autre, tu sais bien comment c’est, Marcel… voilà que nous en sommes venu à causer de toi et puis de ta passion pour les chiens !

— Ben, moi… je préfère les chihuahuas !

C’est ici, alors qu’il faut bien l’avouer pour être tout à fait honnête nous l’avions un peu oublié, que le vieux pervers reprit ses esprits…

« Bourriques ! Lâchez-moi maintenant !

Marcel, qui le maintenait toujours par le col d’une poigne ferme, esquisse spontanément une claque de sa main libre…

— Ne jure pas, petite fiotte ! Et ferme plutôt ta braguette… ! Tu vois pas qu’il y a une dame avec nous ! Et magne-toi, sinon c’est moi qui vais m’en charger, et j’peux t’garantir qu’en t’la remontant, ta fermeture éclair, ton p’tit’oiseau risque d’y laisser des plumes… ! »

Il s’exécute immédiatement, sans moufter, le bougre ayant compris assez vite, et probablement guidé par une espèce de sixième sens, que notre Marcel avait non seulement la beigne facile, mais que de surcroît avec de telles paluches au bout d’un moment cela risquait fort de lui laisser de très sérieuses marques sur le portrait…

— … Donc, pour résumer un chouille… tous les trois, là… en vérité, vous seriez comme qui dirait des agents secrets en mission… ?!

Pourquoi avais-je donc, et cela depuis quelques temps déjà, trois jours pour être plus précis, ce sentiment assez désagréable d’être coincé dans une espèce d’immense souricière très sombre, et comme englué jusqu’aux genoux, mais sautillant pourtant allègrement, ce qui est plutôt curieux j’en conviens, à pieds joints sur un tapis jonché de chausse-trappes… ?!

Zoé, Julius, Marcel et le vieux libidineux, me fixent attentivement. Tout le monde semble attendre maintenant une réponse de ma part, une réponse qui serait cohérente, claire, précise, et surtout qui ne laisserait planer aucun doute sur nos véritables identités…

—… Oui… si tu veux, c’est un peu ça… des agents en mission…

— Mais, attenzion mademoizelle, nous zommes zurtout et ézentiellement des pazifistes… et zi nous zommes là ze zoir c’est pour éviter zette horrible guerre qui ze prépare avec les Chinois… Z’est tout zimplement za, la vérité, mademoizelle Zoé… !

Julius n’avait pas encore dit le moindre mot jusqu’à présent, bien qu’il comprenne et parle parfaitement bien le français, comme d’ailleurs cinq ou six autres langues vivantes, mais toujours avec ce léger accent allemand, qui, ceci n’étant qu’un avis personnel, lui conférait une certaine classe.

— … Des pacifistes… ?! Tout simplement… ?! »

— Oui, z’est bien za, mademoizelle… ! Des pazifistes tout zimplement ! Et l’on va tout faire pour que zette guerre n’ait zamais lieu… avec votre aide bien entendu, zi vous z’ètes d’accord !

Elle réfléchit quelques secondes, et puis se lance…

—… Bon… très bien… je vais vous croire, vous ! Je ne sais pas pourquoi… peut-être parce que vous m’avez l’air beaucoup plus raisonnable que vos deux copains !

— Ah… c’est parfait…

— Ô toi, Chou, tais-toi ! Tu m’as déçu, tiens ! Quand je pense que tu n’as pas été fichu de me me faire confiance et que depuis le début tu me caches la vérité… !

— Mais ne zoyez donc pas en colère après lui, schöne demoizelle ! Il voulait vous protéger tout zimplement alors il ne faut pas lui en vouloir comme zela… Ze crois que notre ami tient beaucoup à vous… Acht… zela ze voit tout de zuite, nein… ?!

Elle me regarde, et voilà que je rougis et baisse honteusement les yeux. Il est vraiment malin, ce Julius.

— Bon… et du coup, c’est quoi le nom de code de votre opération ?! Parce que je suis certaine que vous avez déjà choisi un nom de code, n’est-ce pas… ?!

— Ouais… opération « Zoizeaux zinzins » ! »

Marcel, lui par contre, est sans le moindre doute et définitivement un authentique crétin !

Sur ces bonnes paroles, et emporté par un élan formidable de soulagement qui m’étreint à présent, je propose de nous rapatrier sous notre barnum, histoire d’être un peu plus tranquilles pour discuter, mais aussi pour ne pas trop attirer l’attention sur nous, si toutefois cela est encore possible…

À l’intérieur, Marcel ligote fermement le vieux schnock sur l’une des chaises en plastique, utilisant pour cela une jolie paire de collants empruntée à Zoé.

— Je pense que pour l’instant le mieux est de le garder ici avec nous, il est évident qu’il n’hésitera pas une seconde à nous dénoncer si on le relâche…

Cela me gênait quelque peu d’agir de la sorte, mais je ne voyais malheureusement pas d’autre solution. Ce genre de manières coercitives n’étaient pas du tout dans nos habitudes. Nous avions un code de déontologie, un code particulièrement strict qui nous interdisait formellement toute forme de violence pour arriver à nos fins. Ceci était même la base de notre action. Nous combattions la violence, certes, mais sans jamais l’utiliser nous-mêmes, et cela quelques soient les circonstances.

D’ailleurs, lorsqu’en avril 1945 nous avions fait descendre Eva, alias Wanda l’Empoisonneuse, elle avait reçu, elle aussi, pour consigne absolue de se conformer à cette stricte exigence. Et si notre Wanda avait bien servi une petite dose de cyanure à Adolf, qu’elle avait très intelligemment mélangé à de la confiture de fraises des bois dont raffolait cet enfoiré, ce n’était pas cela qui l’avait tué en réalité, Wanda sachant très bien que le sucre était un antidote puissant du cyanure de potassium. Une information qu’Adolf, lui, ignorait…

C’est ainsi que, lorsqu’elle lui appris d’une voix suave qu’il venait de se goinfrer d’une grosse tartine fraise-cyanure-amande amère, et redoutant alors une mort longue dans d’atroces souffrances, cette mauviette Bavaroise avait finalement préféré se mettre lui-même une balle dans la tempe avec son propre Walther PPK…

Et, fidèles donc à cette éthique, nous avons toujours, et même cette fois-là alors que pourtant pressés par l’urgence, évité le recours à des actes de violence directe…

« Et tu te nommes comment, le vieux… ? »

—… Jules-Théodule…

— Bien… alors écoute un peu, Jules-Théodule… comme tu as tout entendu de notre conversation et bien compris maintenant que nous étions des pacifistes…

— Ah, ouais, vous en êtes sûrs… ?!

— …Oui… bon d’accord, désolé pour la beigne de tout à l’heure ! Disons que c’était nécessaire… un cas de force majeure ! Et puis, tu l’avais quand même bien mérité, non ?!

Il ne répond pas mais ne peut s’empêcher de regarder Marcel d’un œil vengeur. Rancunier, le pépère !

— Voilà ce qui va se passer maintenant, Jules-Théodule, tu vas te tenir bien tranquille pendant un petit moment et nous te ferons aucun mal, c’est juré ! Nous avons juste deux ou trois choses à régler de notre côté et dès que c’est terminé, on te libère… ça marche comme ça… ?!

— N’importe comment vous ne pourrez pas empêcher mon fils de les massacrer les Chintoks ! Il a déjà tout programmé alors c’est trop tard !

— … Mais… qu’est-ce que tu nous racontes là… ?!

— Je les ai aperçu tout à l’heure… ils discutaient tous les deux, mon fiston et Woo Woo. C’est foutu que j’vous dis ! On va leur péter la gueule aux bridés !

— …Woo Woo… ? Mais c’est qui celui-ci ?!

— Parce qu’en plus vous ne connaissez pas Woo Woo ?! Ben, alors, c’est pas gagné votre affaire, les gars ! Je crois qu’en réalité vous n’êtes qu’une bande de rigolos, hein ?! Ouais… de sacrés petits rigolos !

J’arrête Marcel in extrémis, il avait déjà pris son élan…

Ce n’est pas pour le défendre, mon Marcel, qui reste invariablement cohérent aussi bien dans ses actes que dans ses réflexions, mais j’avoue tout de même que ce Jules-Théodule possédait l’une des plus belle tête à claques qu’il m’ait été permis de rencontrer à ce jour…

— OK… très bien… si c’est ainsi… je crois que l’on va être forcé de faire autrement… est-ce que tu le vois mon doigt, Jules-Théodule… ?! Tu le vois ?! Alors… regarde-le bien ! Et uniquement ce doigt… rien que ce doigt… mon doigt… oui, c’est ça, ce doigt-là et rien d’autre… !

— Ben, moi, les garçons, je vais en profiter pour aller faire pipi pendant ce temps !

— Et moi aussi ! Je vais vous accompagner, mademoiselle Zoé… j’ai encore jamais eu l’occasion de pisser dans des chiottes tout en or ! Merde, alors, c’est quand même trop fun, non, trouvez pas, m’zelle ?! Nom d’un trou du cul-de-jatte à roulettes ! Des chiottes en or massif, tout d’même… faut-y pas le voir pour le croire ?! »

C’est ainsi que nous nous sommes retrouvés seuls sous le barnum, Julius et moi, et bien sûr la tête à beignes qui fixait attentivement mon index bien tendu…

Il s’est endormi assez vite le J-T (Abrégeons, si vous n’y voyez pas d’inconvénient, parce qu’au bout d’un moment cela est relativement pénible ce prénom de Jules-Théodule) et je n’ai rencontré ensuite aucune difficulté pour qu’il accepte de nous révéler tout ce qu’il savait sur ce Woo Woo…

Mais, malgré cette coopération, l’interrogatoire fut au final plutôt décevant. Notre vieux cochon ne savait en réalité pas grand-chose d’intéressant sur l’affaire qui nous préoccupait, nous révélant tout au plus deux ou trois anecdotes croustillantes concernant ce Woo Woo, vice-président chinois de son état, et qui fréquentait assidument lors de ses escapades en France, les mêmes clubs échangistes et libertins que lui ! C’était d’ailleurs comme cela que nos deux zigotos avaient noué une relation amicale…

Vraiment rien de très folichon dans tout ceci, si ce n’était peut-être une orientation sexuelle à tendance « soumis-latex-bondage au fond du donjon » pour le Chinois, qui nous en apprenait juste un petit peu plus sur la complexité psychologique du personnage…

« Zaperlipopette… ! Z’est navrant tout za, nein, mon cher ?! Et z’est pas avec zeula qu’on va zauver le Monde !

Julius était évidemment à mille lieues de tout cet univers interlope. Tout comme moi d’ailleurs, car s’il est exact que je n’ignore pas l’existence de ce genre de pratiques sado-masochistes, le moins que l’on puisse dire est que cela n’est pas du tout ma tasse de thé ! En ce qui concerne la flagellation ou d’autres genres d’amusements similaires, j’avais déjà donné, et certainement plus souvent qu’à mon tour, alors croyez-moi : aucune envie spéciale d’y goûter à nouveau !

— Et maintenant, tu as une idée… ?

— … Non, Julius… aucune !

— Il y a quand même un petit truc qui me chiffonne…

— Un petit truc ?! Et c’est quoi… ?!

Julius est vraiment le genre de type auquel rien n’échappe. Un méticuleux, jamais à surfer sur le vague, et toujours ce soucis constant du détail pertinent et juste. Mais, je suppose que c’est une qualité indispensable lorsqu’on décide un jour d’inventer un engin comme une bombe atomique… « Der Teufel steckt im detail ! » ( « le Diable se cache dans les détails ! » à l’intention de celles et ceux qui ne causeraient pas la langue de Goethe).

— Il nous z’a bien dit que zon fils était venu à zette zoirée uniquement parce qu’il voulait rencontrer ze Gonfarel, zon prédézézeur… ?

— Oui… et alors… ? Qu’est-ce qui te chiffonne là-dedans ?

— Tu trouves pas za bizarre, toi… ?! Hé bien, moi… zi ! Pourquoi donc vouloir rencontrer ze Gonfarel à quelques z’heures du déclenchement de la troizième guerre mondiale… z’est quand même étrange, nein… ?!

—… C’est parce qu’il a paumé le manuel, mon fiston ! … Voix du J-T qui sort des brumes…

— … Quoi… ?!

— Le manuel avec les codes nucléaires… ben, il l’a paumé, que j’vous dit… !

One Reply to “Chapitre 32. Mise au poing.”

  1. Il n’y a pas à dire mais Chou a d’étranges relations et on se doute que son passé fut chargé. Quant à ses copains, on ne eut pas dire qu’ils fassent dans la dentelle et qu’ils soient diplomates. Voilà qui s’annonce prometteur lors de la rencontre avec le bridé.
    Et cette chère Zoé, elle tombe de haut quand elle apprend que son cher et tendre est un agent secret d’après les bobards des copains de Chou,
    Pour ce qui est de cher Jules Théodule, le voilà dans de beaux draps mais tant pis pour lui : il n’avait qu’à tenir son petit oiseau de toutes les couleurs dans son coin et se montrer civil et ne pas montrer son côté libidineux et vicelard.

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