Martha.

Texte pour répondre à un concours de nouvelles très très courtes sur SHORT-EDITION. Le thème (glacé !) : «-15°». Thème de saison donc, avec nécessité de faire peur ou de donner dans le mystérieux ! Le plus difficile pour moi fût de réduire mon texte à 8000 signes (espaces compris). Pas évident du tout !

Martha.

La tempête hivernale qui toucha la France le 31 décembre 2020 fût d’une effroyable violence. Elle surprit tout le monde par son intensité, et à commencer par tous les éminents météorologistes qui n’avaient pas prévu un tel déchaînement des éléments. Ce soir de réveillon, des milliers de gens se retrouvèrent ainsi bloqués dans un froid quasi polaire sur des routes enneigées devenues impraticables, et bon nombre d’entre eux y laissèrent malheureusement leur vie. Décidément, jusqu’à son ultime jour, cette année maudite ne nous apporta rien de bon…

Impressionnant ! On n’y voit pas à dix mètres ! Et à présent, avec cette camelote de GPS qui semble avoir perdu définitivement tout sens de l’orientation, je ne suis même plus certain d’être sur le bon chemin. Les essuie-glaces, pourtant à pleine vitesse, ont de plus en plus de difficulté à évacuer la neige qui tombe et tourbillonne en lourds paquets. Autant de neige d’un seul coup, je crois bien que je n’ai jamais vu cela de toute ma vie ! J’imagine que Bob, et son épouse Lina, doivent commencer à se demander ce que je fabrique. Peut-être même à s’inquiéter, j’avais promis d’arriver avant la nuit mais la nuit est déjà là… Ah, quelle andouille je suis ! Oui, une belle andouille d’avoir ainsi cédé et accepté leur invitation pour le réveillon ! « Allons, mon vieux, tu ne vas tout de même pas rester seul chez toi ! »… Oh, mais si ! Bien sûr que si, mon petit Bobby, je pouvais très bien rester tout seul chez moi plutôt que de m’embarquer dans cette galère ! Non, je n’aurais jamais du accepter cette… hé, mince… là… juste là, devant, dans les phares… un arbre ! Un arbre gigantesque couché en travers de la route ! Me voilà bel et bien piégé…

Je n’envisage même pas le demi-tour. Habile comme je me sais au volant, je serai bien capable de me foutre dans le ravin ! Et puis la couche de neige est devenue maintenant trop épaisse, quarante centimètres minimum, pour espérer pouvoir encore avancer. Même avec des chaînes, que je n’ai pas d’ailleurs, cela serait probablement impossible. Mais, le pire est que je n’ai pas la moindre idée de l’endroit exact où je me trouve. Je tente de joindre Bob, mais là aussi… rien ! Pas une seule barre de réseau sur mon portable. En pleine zone blanche, et dans tous les sens de l’expression ! Je me rends vite à l’évidence : à moins d’un miracle, auquel je ne crois pas un seul instant, me voilà bon pour passer le réveillon ici, et à me geler dans la bagnole toute la nuit…

J’enfile ma doudoune. Pas trop le choix : je ne tiens plus, je dois sortir pisser ! À peine dehors, les violentes bourrasques de flocons m’aveuglent et se faufilent jusque dans mes oreilles. Ça caille sec et je ne suis pas vraiment équipé pour affronter un tel froid. J’ai conscience tout de suite que je ne dois pas m’éloigner de trop. Attention ! Danger, frérot ! Surtout ne pas perdre de vue la voiture ! Sur le côté, à une dizaine de mètres peut-être, il me semble distinguer vaguement quelque chose dans ce brouillard blanc. Poussé par la curiosité, bien imprudemment peut-être, je m’avance. Il s’agit d’une grille d’entrée… une grille monumentale… il y a là aussi un panneau sur lequel je devine plutôt que je lis : «Château du Paradis» ! Le Paradis ?! Alors, là ! Non, sans rire ?! N’abuseraient-ils pas un peu ?! Et puis, attend… ça… c’est quoi, ça… ?! De la musique ! Oui, oui, parfaitement : j’entends une musique ! Une musique lointaine, atténuée, étouffée par les rafales de vent, mais qui arrive tout de même à percer la nuit glaciale. Boum… boum… boum… !

Cinq minutes au moins que je tambourine à cette porte… Dans l’obscurité ouateuse, je me suis guidé au son, me traînant telle une bête blessée dans cette poudreuse qui colle et vous arrive maintenant au dessus des genoux ! J’ai les pieds et les mains complètement gelés. Je grelotte et je claque des dents en cadence. Bon Dieu ! Ce n’est pas possible, il y a forcément quelqu’un là-dedans ! D’après ce que j’ai pu en deviner, il s’agit bien d’un château, ou en tout cas, de l’ombre lugubre d’une grande bâtisse perdue au milieu de nulle part. Soudain, la musique s’arrête… silence total… alors, je cogne encore, encore, et enfin… la porte s’ouvre… me voici donc sauvé ?

Elle est belle. Non, bien mieux que cela, elle est sublime. Est-ce que je rêve… ?! Elle tient un chandelier dans une main.

— Vite ! Oui, entrez vite, et venez vous réchauffez près du feu !

Et bien, non, je ne rêve pas ! Je la suis, saupoudrant derrière moi de la neige sur des tapis orientaux. Nous traversons l’entrée, un corridor, puis, un salon enfin. Une cheminée gigantesque, un feu qui crépite à l’intérieur… Elle se retourne… robe longue de soirée au décolleté vertigineux…

— Martha ! Enchantée ! Et vous ?

Mes lèvres encore engourdies, je peine à articuler correctement.

— Sté-pha-ne… enfin Steph ! Oui, tout le monde m’appelle Steph !

D’immenses yeux dans lesquels se projettent la lueur des flammes, une longue chevelure aux doux reflets bruns… et moi, bel idiot frigorifié, voilà que j’ai le nez qui coule ! Et merde ! Mais, ce n’est pas vrai, ça ! D’une poche, je sors, gêné, un kleenex et me mouche ensuite aussi discrètement que possible. Elle sourit. Je m’excuse, ôte ma doudoune trempée.

— Donnez donc, on va la mettre à sécher. Je vous offre une boisson chaude pour vous réchauffer ? Un thé ? Un chocolat ? Autre chose… ?

— Un thé, oui, merci bien ! Un thé, ce sera parfait !

Quoi ? Un thé ? Mais qu’est-ce qui te prend ?! Hey, tu ne bois jamais de thé, gros nigaud ! Bon sang, rappelle-toi : tu as horreur du thé ! Elle me désigne le sofa de velours vert derrière moi.

— Installez-vous confortablement, Stéphane, je reviens tout de suite…

Elle disparait dans un léger bruissement de soie, et je reste ainsi, planté dans la seule clarté vive du foyer, tout enveloppé des effluves capiteuses de son parfum, et toujours un peu groggy par le froid. J’en profite pour inspecter avec plus d’attention les lieux autour de moi. L’ameublement et la décoration sont particulièrement soignés et luxueux. Mais, et cela est assez curieux, tout semble dater du siècle passé. Un peu comme si, ici, le temps s’était arrêté dans les années trente…

Dans la pénombre, un tableau, accroché parmi d’autres aux murs tendus de tissus aux motifs floraux, attire mon regard. Je m’approche. C’est elle… oui, j’en suis certain, il s’agit bien d’elle sur cette ravissante peinture. Elle pose en tenue de cavalière, redingote rouge à boutons dorés, jupe longue d’amazone, une cravache à la main. Merveilleuse et énigmatique beauté…

— Vous vous intéressez à la peinture ?

Surpris de ce retour silencieux, je bafouille.

— Non… enfin si, si, bien sûr ! C’est vous, n’est-ce pas ?

— Oui ! Cela vous plait ?

— Oh, oui, beaucoup !

Camellia Asamica

— Pardon ?

— Thé du Népal… aussi rare que son goût est exceptionnel !

Elle dépose un lourd plateau d’argent sur une table basse, puis s’assoie à l’une des extrémités du sofa.

— Venez près de moi, mon ami, que vous me racontiez vos mésaventures dans cette horrible tempête…

Je sens que l’on me serre la main. J’ouvre les yeux.

— Ah, enfin ! Ben, on peut dire que tu t’en sors bien ! Quelle chance !

Je reconnais Bob. Et Lina aussi, de l’autre côté du lit…

— Le docteur dit que ta température corporelle est descendu à 35 degrés ! Tu devrais être mort à l’heure qu’il est !

— Mort… ?

— Oui ! Mort d’avoir passé la nuit dans ta voiture par moins vingt !

— Et cette tempête… est-elle terminée maintenant ?

— Oui, mais on s’en souviendra de celle-ci ! Martha, la tempête du siècle !

— Martha… ?

— C’est comme cela qu’ils l’ont appelée… tiens, d’ailleurs, c’est étrange…

— Quoi donc ?

— Hé, bien, maintenant que j’y pense, c’était aussi le prénom de cette horrible femme qui a assassiné toute sa famille à la fin des années trente, dans ce château, ce château en ruines maintenant et près duquel les secours t’ont retrouvé au petit matin…

10 Replies to “Martha.”

  1. « — Venez près de moi, mon ami, que vous me racontiez vos mésaventures dans cette horrible tempête…

    Je sens que l’on me serre la main. J’ouvre les yeux.

    — Ah, enfin ! Ben, on peut dire que tu t’en sors bien ! Quelle chance !

    Je reconnais Bob. Et Lina, de l’autre côté du lit… »

    °°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°

    — Venez près de moi, mon ami, que vous me racontiez vos mésaventures dans cette horrible tempête…
    _mais Madame, je vous l’avoue, bien que groggy comme un Yéti, je ne supporte pas le thé du Népal, auriez-vous plutôt un bon Scotch de l’île de Man?
    _bien sûr, cher Stéphane. Oh, mais vous suez à pleines gouttes. Déshabillez-vous, et restez sagement près du feu. Je commence à fondre, près de vous, mon cher. Je fonds et je brûle à la fois!
    Je sens que l’on me serre la b… (passage censuré, texte refusé!)
    °°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°

    Je sens que l’on me serre la main. J’ouvre les yeux.

    — Ah, enfin ! Ben, on peut dire que tu t’en sors bien ! Quelle chance !

    Je reconnais Bob. Et Lina, de l’autre côté du lit…

    Mille excuses pour ce petit plagiat ! (c’est plus fort que moi)
    A toi le premier prix ! (j’y compte bien)

    Aimé par 2 personnes

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