Selfie.

Ce matin, je ne sais pas ce qui m’a pris, je me suis tiré le portrait.

Un selfie comme on dit aujourd’hui. Selfie d’un self-made man…

Hier soir déjà, je n’étais pas dans mon assiette, et la nuit n’a pas arrangé les choses. J’ai le cafard en ce moment. Peur de vieillir. Peur de mourir surtout.

Je devrais voir quelqu’un. Et quand je dis quelqu’un, je pense bien sûr à mon médecin. Mon Psy d’occasion comme je le surnomme. Un brave type, mais encore plus déprimé que moi depuis qu’il a perdu sa femme, l’année dernière. Dans sa salle d’attente, il y a des affiches d’expo de peintures un peu partout. Toujours le même artiste, un certain Radowitz. Des expositions à Vienne, à Stuttgart, à Prague, et même à New-York. J’imagine qu’il a suivi ce peintre partout dans le monde, à chaque nouvelle exposition. Lui et sa petite femme. Lui et sa petite femme chérie. Lui et sa petite femme chérie avec son cancer du sein.

Cette salle d’attente ne convient pas du tout à des patients comme moi. Des patients qui ont beaucoup trop d’imagination. Beaucoup, beaucoup, et beaucoup trop.

Je ne regarde pas l’objectif. Je ne regarde jamais l’objectif de l’appareil photo. Mon regard est toujours fuyant. Fuyant et vide. Même dans le miroir je ne me regarde jamais droit dans les yeux. Non, jamais en face, c’est un principe…

Mon psy se nomme Lébonitzky. Et un jour, il n’y a pas très longtemps de cela, je lui ai appris que j’avais rencontré quelqu’un qui portait le même nom que lui.

Quelqu’un de votre famille peut-être ? Impossible ! Tous les membres de ma famille sont décédés ! m’a-t-il répondu. Je n’ai pas insisté. Je sais très bien qu’il ment pourtant. Dans une famille, même décimée, ce n’est pas possible, il doit toujours rester quelqu’un de vivant quelque part. Quelqu’un, même quand tout le monde est mort. Mon psy est donc un menteur. Comme tous les médecins d’ailleurs.

Pourquoi ce selfie ? Peut-être le besoin inconscient de laisser une dernière trace de mon passage sur cette terre ? C’est idiot. Une photo a très bien pu être trafiquée, alors une photo ne prouvera jamais rien à personne. Aujourd’hui, il est tout à fait possible de gommer tout ce que l’on souhaite sur une photographie, un regard désespéré aussi facilement qu’une vilaine cellulite sur des cuisses.

Des murs blancs. Blancs immaculés. Voilà ce qui serait tout à fait idéal dans une salle d’attente. Faire obstacle à toute réflexion. Attendre son tour sans penser à quoi que ce soit. Attendre son tour sans se poser de questions, sans s’imaginer un passé, un avenir, sans imaginer surtout une histoire qui n’est même pas la sienne.

J’ai fait des recherches sur ce peintre, ce fameux Radowitz. Chez lui, le vert n’est pas vert, le bleu n’est pas bleu, le rouge n’est pas rouge. Rien n’est à sa place. Le trait est large, grossier, dépassant les limites. La matière est trop épaisse. Les sujets peints, eux-mêmes, ne sont pas à leur véritable place. Radowitz est mort récemment. Fou. Comme beaucoup de peintres d’ailleurs.

Qu’est-ce que je vais faire maintenant de cette photographie ? La ranger quelque part, dans un tiroir bien profond, ou bien plutôt l’abandonner là, négligemment posée sur un meuble, comme si de rien n’était ? J’hésite encore… mais ce n’est pas nouveau, toute ma vie j’ai hésité ! Je n’ai jamais su prendre une décision.

Il y a longtemps de cela, je me suis essayé à la peinture. C’était bien avant d’écrire. Je ne sais trop pourquoi, mais je m’étais persuadé avoir un don pour le dessin. L’auto-suggestion est parfois efficace, mais dans le cas présent, j’ai vite laisser tomber l’idée d’avoir du talent. À l’évidence, cela ne fonctionne pas à tous les coups !

Lébo, mon Psy, est juif. Cela n’a guère d’importance. Je ne sais même pas pourquoi je vous le dit. À quelque chose près, il doit avoir le même âge que moi. Lui aussi doit penser à la mort tous les jours. Mais, je serai curieux de savoir comment il se débrouille avec ça. Comment font les Psy face à ça ? Face à ce terrible compte à rebours ? Vont-ils eux-aussi se confier à l’un de leurs collègues, et attendre leur tour dans d’ignobles salles d’attente aux murs tapissés d’affiches déprimantes ? Je crois que je lui poserai la question la prochaine fois que je le verrai… Oui, Lébo, mon Psy est juif, comme la plupart des Psy d’ailleurs.

Au dos de ma photo, j’ai inscrit la date du jour. C’est important une date sur une photographie. Le temps passe, et puis on oublie. On oublie les dates, les gens, et les vies mêmes des gens. On oublie tout à la fin, c’est triste. Alors, j’ai inscrit mon nom aussi au dos de cette photographie. Meilleure façon peut-être d’imaginer que personne ne pourra dire plus tard : «C’était qui celui-là ?»… Le nom, la date, quoi de vraiment plus important ?

Un peintre sans aucun talent, ce Radowitz. Et mort fou ! Pourquoi donc manifester autant d’intérêt pour un tel peintre ? N’y en avait-il pas d’autres à admirer, bien meilleurs et bien moins névrosés que lui ? La prochaine fois, j’arracherai toutes ces affreuses affiches de cette salle d’attente ! Et la prochaine fois, je lui dirais aussi tout ce que j’en pense vraiment, à ce docteur Lébonitzky, de toute cette mascarade pseudo artistique. Et je lui déballerais tout ! Tout ! Tout ! Oui, absolument tout ce que j’ai sur le cœur…

Et si je l’installais dans un cadre après tout ? Un joli cadre argenté. Comment ? Cela ne se fait pas ? Trop égocentrique d’avoir sa propre photographie encadrée chez soi ? Mais, je m’en fiche pas mal ! J’aurais peut-être ainsi le courage de me regarder en face, bien droit dans les yeux pour une fois. Contempler la mort venir en face, et admettre que voilà après tout le seul véritable intérêt de ce cliché prit aujourd’hui…

— Allo ? Bonjour Mademoiselle, je désirerai prendre un rendez-vous avec le docteur Lébonitzky… le plus tôt possible serait le mieux… quoi… décédé… ? Comment ça, le docteur Lébonitzky est décédé ?! Mais… quand… ? Hier soir… ah bon… un suicide… vous êtes sûre… ?!

Il n’avait pas menti, Lébo : j’étais seul à son enterrement. Personne d’autre que moi, et puis mon spleen collé aux basques. Finalement, ma photographie, ce selfie au regard qui fuit, ce regard qui ne veut pas voir, avec mon nom et la date bien inscrite au dos, je l’ai déposé sur son cercueil, un peu avant qu’on ne recouvre définitivement le tout… Oublié Lébo, et pour l’éternité…

4 Replies to “Selfie.”

  1. Se tirer le portrait et ne pas pouvoir s’encadrer : sale histoire, vraiment !
    Un selfie introspectif ! Je n’avais jamais pratiqué cette méthode avant de t’avoir lu. Perso je me sers de selfie (ou de miroir) pour être sûre que je suis bien toujours incarnée en ce que je pense, on ne sait jamais si un jour soudainement on se trouve transformé en autre chose ? Mais de là à y ajouter une introspection, non, ce serait trop dur, mais toi tu y parviens très bien ! Même si tu laisses définitivement ce qui ne te plaît pas se dépatouiller au fond du trou avec ton psy (la mort ça peut être long, c’est gentil à toi de lui procurer de l’occupation.)
    Un texte mi-figue, mi-poison qui achève définitivement cette belle année pleine de mauvaises surprises, de contrariétés, de faux-vrais et leur contraire, de non-sens, du reste, et j’en oublie sûrement.

    Il reste quelques heures à 2020, je te les souhaite très agréables.

    Aimé par 1 personne

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