Camargue.

Voilà, voilà*. Je m’installe dans mon fauteuil club en cuir pleine fleur de vachette. Vachette de Camargue, il va de soi, animal d’une race bovine de petite taille mais au courage sans borne, aux yeux noirs toujours pétillants de malice, et dont l’espèce en remontre à plus d’un razetteurs, les Dimanches après-midi, dans nos arènes provençales. Juste avant de finir estourbie d’un coup de pistolet à tige captive perforante dans un abattoir de proximité.

À l’intention de ceux et celles qui ne connaissent pas cet outil magnifique qui est le pistolet à tige captive perforante (appelé aussi parfois, pistolet pneumatique d’abattage à percuteur captif) il s’agit d’un instrument, certes dangereux, mais bien utile, dont l’ingéniosité est tout à fait remarquable : une tige en acier trempée sort du canon de l’arme, perfore l’os frontal, puis s’introduit tout aussi facilement dans le cerveau de l’animal, causant une mort quasi instantanée, ou en tout cas des dégâts irrémédiables. L’animal est ensuite lié par les pattes arrière, relevé ainsi et acheminé mécaniquement dans les plus brefs délais vers la zone d’équarrissage, se vidant en chemin de son sang et notamment s’il continue à gigoter psalmodiquement avant de mourir tout à fait. C’est propre, c’est net.

Donc, je m’installe dans mon vieux fauteuil club, un verre de whisky à la main. Du Glenn Fish Balmoral. Je ne bois que celui-là. Enfin, en vérité, plus jeune il m’arrivait de consommer d’autres marques que celle-ci, mais cela était bien plus par nécessité financière que par goût. Le Glenn Fish Balmoral, et le vingt ans d’âge de surcroît, n’est pas à la portée de toutes les bourses. Il est la marque certaine d’une réussite sociale que je revendique sans aucune honte. Oui, j’ai les moyens de boire ce whisky hors de prix, et cela me réconforte un peu quelque part. Je me saisis de la télécommande de la télévision, tandis que ma chatte, Simone de Beauvoir, saute sur mes genoux et s’y love confortablement, tout autant confortable que puissent être une paire de vieux genoux cagneux comme les miens. Oui, encore une fois, ma chatte s’appelle Simone de Beauvoir ! J’aurai pu me contenter de la nommer simplement Simone, mais la provocation désirée eut été fort amoindrie. Simone de Beauvoir laisse le champ libre aux récriminations et invectives des féministes de tous poils de passage à mon domicile (assez rares ces derniers temps, il faut tout de même l’avouer très objectivement). Mais rassurez-vous, je le leur rends bien dès que j’en ai l’occasion. Ma chatte a les yeux bleus, elle aussi. Mais, pas de ridicule turban indien noué dans les cheveux. Elle est adorable (ma chatte…). Elle sera de façon certaine le dernier amour de ma vie. C’est une Siamoise. Une magnifique Siamoise pure race. Cette race, l’une des plus ancienne sur Terre, est généralement d’un très grand attachement pour son maître. Et cela me convient tout à fait : j’aime –j’ai toujours aimé– tout ce qui s’attache ainsi aux gens, sans retenue ni arrière-pensée. J’allume maintenant le téléviseur. C’est un Bang et Olufsen. Une marque danoise de prestige. Très design, très smart, très bien comme il faut pour un intérieur soigné tel que le mien, où le souci du détail l’emporte sur tout le reste. J’ai toujours eu ce souci du détail, c’est indéniable. L’ensemble, poste de télévision et enceintes Multiroom Beosound, m’a coûté plus de dix mille euros. Dix mille trois cents cinquante neuf euros très exactement, j’ai conservé la facture quelque part, si vous ne me croyez pas. Mais, pour quelle raison ne me croiriez-vous pas ? Et pourquoi, après tout, ai-je ainsi besoin de me justifier comme cela à tout bout de champ ? Une image apparait. C’est celle d’une jeune ingénue dans une quelconque émission de Télé-réalité. Elle a des seins énormes. Autrefois, j’ai adoré les gros seins. En plus du silicone, elle est aussi maquillée à outrance. Et je suis gentil, outrance est un euphémisme de bon ton pour l’occasion. Je zappe rapidement. Aujourd’hui, les fortes poitrines n’ont plus guère d’influence sur ma façon de vivre ou de penser. Me voici maintenant sur la Cinq et devant une autre vulgarité télévisuelle, mais il s’agit, cette fois-ci, de l’inévitable talk-show de « Fin d’après-midi-Début de soirée ». Des interlocuteurs et trices (toujours les mêmes, tous les soirs, à croire qu’ils n’ont rien d’autre à fiche que de passer à la téloche) s’étripent en direct, dans la cacophonie habituelle, histoire de faire monter l’audience tout doucement, avant la plage infantilisante des pubs. L’une de ces dames déclare à l’autre, d’une façon péremptoire et avec une grande suffisance, que nos banlieues (c’est apparemment le thème du jour) ont tout de même apporté de grands artistes à la Société (elle dit plus exactement : « …de grandes réussites sociales » !) comme, et elle les cite l’un après l’autre, cet humoriste notoire, ce joueur de football, et pour finir ce grand acteur que même Hollywood nous envie. Réussites sociales ? Gratins de notre Société ? J’hallucine en direct. Voici donc, ce que représenterait aujourd’hui pour cette dame (et sûrement pour un grand nombre d’autres personnes) l’image d’une formidable réussite sociale ? Joueur de football, humoriste, acteur, une belle réussite sociale ? Je zappe à nouveau, me ressers un verre de Glenn Fish Balmoral, et Simone de Beauvoir ronronne de plus belle. Issu, moi aussi, d’un milieu très modeste, pour ne pas dire pauvre, j’ai lutté ma vie durant pour gravir tous les échelons. Je suis chirurgien. Ou bien plutôt, j’étais, car à cette heure me voici à la retraite. Un spécialiste reconnu des transplantations cardiaques. J’ai fini professeur à la faculté de médecine. En fin de carrière, mon salaire était de huit mille quatre cent soixante quatre euros par mois. J’ai opéré pendant plus de trente ans. Trente années à sauver des vies en suspend tous les jours. Alors, non ! Non, Madame « j’ai un avis à la con sur tout et je le dis à tout le monde », ne me parlez surtout pas de footballeur, et même s’ils empochent des millions par mois, ou bien je ne sais encore de quel raconteur de blagues à deux balles lorsque vous parlez ainsi de réussite sociale ! Avoir été chirurgien du cœur, et puis siroter à la retraite du Glenn Fish Balmoral de vingt ans d’âge, voici réellement un bel exemple de réussite sociale !

Je regarde mes mains. Ce soir, elles tremblent énormément. Ma petite Simone, je l’ai adopté il y a trois ans de ça. Après la disparition de mon épouse, j’ai ressenti le besoin d’avoir quelqu’un près de moi, à qui parler de temps en temps. Cette race de chat miaule beaucoup, et cela tombe bien. Je crois qu’elle comprend absolument tout ce que je dis. Non, mieux que cela, elle lit toutes mes pensées ! Tiens, là, en ce moment, je suis persuadé qu’elle devine mon désespoir devant toutes ces conneries que l’on nous assènent tranquillement jour après jour. J’éteins le zinzin cathodique. Le silence se fait dans la pièce. J’aime aussi le silence. Le silence me repose, c’est une évidence, et j’ai besoin de me reposer ces temps-ci. J’ai presque terminé mon verre. Et, la boite est là, posée sur la table d’appoint. La Camargue est un lieu insolite. Et bien mystérieux. J’y ai passé de belles années. Celle d’une jeunesse éclatante d’insouciance, de joie, d’amour. De si beaux souvenirs me rattachent pour toujours à cette région. Je ne saurais trop conseiller à tous les bobos parisiens, fonçant à bord de leur SUV dernier cri vers l’Espagne, et Barcelone (Le dernier endroit à la mode où il est nécessaire de passer du bon temps en ce moment) d’y faire une halte, ne serait-ce que quelques heures. Bien sûr, il y a ces hordes de moustiques qui ne manquent jamais de vous assaillir à l’instant même où vous mettez le nez à l’extérieur, mais le jeu en vaut la chandelle. Par exemple, un coucher de soleil sur les marécages, la veille d’une journée de Mistral, alors que la flamboyance extraordinaire de l’astre, rouge vif, illumine le ciel entier, vous laissera un souvenir impérissable. Je vous en prie, ne ratez surtout pas cela…

Je saisis la boite, je l’ouvre. Tout est prêt, l’amorce d’air comprimé à vingt-cinq bars est déjà introduite, il n’y a plus qu’à appuyer sur détente…

* « Voilà, voilà. » : une fois de plus, l’auteur se démarque immédiatement de ses congénères en employant ici, une formulation audacieuse n’ayant aucun sens si ce n’est celui de surprendre dès le début, le lecteur-trice. Bravo, l’artiste !

Texte et photos protégés. Ernest Salgrenn. Février 2021. Tous droits réservés.

12 Replies to “Camargue.”

  1. Dites donc mon cher Ernest, votre Glenn Fish Balmoral ne serait-il pas une invention de votre cru ? Vous avez tous les droits…

    Finir comme un animal élevé juste pour être tué, c’est un raccourci, mais la vie n’est malheureusement pas infinie.

    Par contre, le jour J, je ne suis pas certain d’utiliser cet assistant au nom alambiqué.

    Ce texte est beau et percutant. Merci et belle fin de journée.

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    1. Oui, je l’avoue : totale invention ! La plupart du temps, je fais des recherches, sinon approfondies, tout au moins suffisantes pour ne pas dire trop de de bêtises dans mes textes, mais pour le whisky, j’avoue que je n’y connais pas grand chose. Je n’en bois jamais ! Par contre, j’en achète pour mes amis et notamment du whisky japonais pour l’un d’entre-eux qui l’apprécie beaucoup. L’avantage du pistolet d’abattage pneumatique est qu’il ne fait pas de bruit (ou très peu). Et assez économique aussi, surtout pour un usage intensif…

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      1. J’apprécie énormément le whisky. Le vôtre est un mélange entre Glenfidish, et tous les Glen qqchose d’ailleurs, Balmoral donnant un côté nobiliaire briton. Bien trouvé.

        Plus j’avance en âge, plus cette notion d’abattage me révulse. Lorsqu’il est industriel, c’est encore pire. J’imagine l’argumentaire du vendeur de pistolet d’abattage. « Notre pistolet, par le silence dont il fait preuve, évite à l’animal d’être stressé… ».

        Peut-on imaginer deux secondes que l’animal, mené brutalement à un impossible désastre, se sente aussi détendu que dans sa plaine nourricière ?

        J’ai une amie blogueuse qui ne mange que ce qu’elle tue. Ou comment mettre ses actes au service de ses idées… quel courage !

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    1. La SPA du coin certainement. Tout au moins pendant quelques temps, ensuite je suppose qu’elle sera assez vite euthanasiée, car il est évident que jamais personne n’adoptera une chatte se nommant Simone de Beauvoir. Je sais, c’est un peu tristounet, mais ce n’est pas de ma faute !

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    1. Merci, Bibliofeel ! Le compliment me touche encore plus venant de vous car je sais grâce aux articles de votre blog votre connaissance de la Littérature en générale. J’ai voulu faire passer une réaction face à ce que j’entends régulièrement, ici et là, sur les soi-disantes « Réussites Sociales » des jeunes de banlieues. Ils ne rêvent tous que d’avenir dans le football (ou le basket pour les plus grands d’entre-eux !) ou bien maintenant d’être humoristes (?). Je n’y vois personnellement aucune probable et réelle réussite sociale dans ce choix… ou alors je n’ai pas la même définition de cette expression (à lire, si cela vous intéresse et si vous avez le temps : La réussite sociale en France. Ses caractères, ses lois, ses effets. Présentation d’un cahier de l’I.N.E.D. auteur : Alain Girard) Mais ma vision est peut-être déformée en ce moment venant tout juste de terminer « Martin Eden » de Jack London… ! Et je ne parle pas de ceux qui se lancent dans la chansonnette (Z’avez déjà lu les paroles de la chanson « Préféré » de Aya Nakamura ? On nous annonce, pas plus tard qu’hier soir (mais pourquoi gueuler si fort dans le microphone, monsieur Bern ? nous ne sommes pas encore tous sourds !) plus de deux milliards de vues sur les réseaux « sociaux » ! Mon Dieu… pourquoi ai-je donc dû subir cela avant de mourir ?…

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  2. Ah cette Camargue, elle te rappelle de beaux souvenirs et comme je te comprends. Je suis surpris que seules les vaches de Camargue t’aient marqué et pas les chevaux, les flamants et les petites camarguaises.
    Toujours est-il que ta façon de décrire la mise à mort d’une vache m’ôte toute envie de m’asseoir dans un fauteuil club cuir.
    M’annoncer que tu sirotes un whisky Glenn Fish Balmoral m’ôte toute envie d’en boire rien qu’en me représentant le sinistre château de Balmoral. De toutes façons, j’ai horreur du whisky et préfère une p’tite vodka, un bon rhum ou du chouchen.
    De plus, tu pousses le bouchon très loin : oser annoncer que tu as très bien réussi et que avouer ouvertement que tu as du pognon et nous préciser que ta chatte se prénomme Simone de Beauvoir est honteux : gagner tant e flouze et nommer ta chatte du nom de cette gauchiste ! Pauvre chatte ! Pour ce qui est de cette facture de ta chatte que tu gardée, crois-tu qu’un jour où elle clamse, le vendeur fera marcher la garantie ? Tu te fourres le doigt dans l’œil !
    Sinon je me demande si tu ne serais pas un peu jaloux de ces personnes issues des banlieues qui ont réussi ; en effet, ils ne sont ni médecin, ni avocat ou grand professeur mais ils ont su utiliser leurs talents respectifs pour se hisser au sommet tout comme tu as su te hisser dans l’échelle sociale par tes dons de chirurgien et sans doute un certain amour pour les sciences naturelles et l’anatomie.
    Alors pourquoi n’auraient-ils pas leur chance eux aussi ? Alors jaloux ou langue de vipère par plaisir ?

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    1. Langue de vipère, moi ?! Cela se saurait, non ?! J’ai voulu te le dire plusieurs fois déjà, monsieur Trigwen, ne confonds pas l’auteur lui-même, et les différents personnages qu’il te propose à découvrir dans ses textes. Ernest Salgrenn n’est ni chirurgien à la retraite, ni footballeur en ligue 1, ni même un alcoolique notoire dans la vraie vie. D’ailleurs, Ernest Salgrenn existe-t-il vraiment ?! Par la provocation (mais, jusqu’où ira-t-il donc ?!) il te suggère seulement des réflexions à toi, lecteur assidu que tu es, aujourd’hui. L’ambition (tout aussi respectable que celle de devenir chirurgien, tout au moins sur le papier, car, là, n’est pas la question) d’être un jour footballeur professionnel ou humoriste reconnu, justifie-t-elle à grande échelle, tous ces laissés pour compte qui ne feront (pour la plupart) rien de leur vie, une fois leur rêve déçus ? N’y a-t-il pas là-dedans aussi une manière déguisée d’asservissement des masses populaires ?

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