Rose des sables (3).

Les effluves acrimonieuses de Propylène-Cétyl me sortent du lit de bonne heure. Au rez-de-chaussée, Maman astique. Frénétiquement. Et tout, tout du sol au plafond, sifflotant son air préféré d’opéra mécanique :
« … L’amour est enfant de problème… ! »
Il y a peu, comme tous les matins, à l’instant même où le soleil apparaît derrière les dunes, le vent furibond nocturne a soudainement cessé de souffler sa rage, laissant place à un silence étrange et peut-être plus angoissant encore. Sur le pas de la porte d’entrée, grande ouverte sur l’horizon morne, Tonton Monique balaie scrupuleusement le sable accumulé au long de la nuit…
— Ah… te voilà enfin, ma fille !
— Bonjour Maman… mais… j’suis un garçon, et sans contre-façon… !
—… Ton petit-déjeuner t’attend sur la terrasse… tu as bien mis ta crème, n’est-ce pas… ?
— Oui, mummy… oui… ( Maman a toujours raison… )
La crème antimélanomique, de fabrication artisanale, à base d’essence de cactus (néobuxbaumia polylopha) est très efficace pour se protéger des effets redoutables du soleil. De surcroît, son odeur pestilentielle, (Ô, combien !) éloigne les nombreux parasites dermatophytes qui pullulent ici par milliards.
— Et n’oublie pas de mettre ta casquette à rabats !
Maman Georgino faut pas trop l’enquiquiner lorsqu’elle fait le ménage. Je le sais, et ne me formalise donc pas plus que cela. Tout à l’heure, vers midi, elle sera bien plus aimable, une fois posés ses éponges et ses torchons imbibés d’alcool formique. À moins, bien entendu, que Papa-nazillon ne rentre bredouille…
Ce qui se produit assez souvent, notre père n’étant pas très doué pour la chasse. Avant, il était chef-comptable. Dans une grande entreprise internationale de sous-traitance informatique des données. La « Smith and Johnson United Corporation ». Qui a fait faillite. En deux jours à peine, Papa-nazillon s’est retrouvé à la rue. Et nous, avec.
«Tout cela, c’est à cause de la Bourse de New-York qui n’a pas suivi… !» répétait-il à longueur de journée. Puis, le reste du temps il le passait à chialer, la tête enfouie entre ses mains fines de bureaucrate naïf. Histoire de nous rassurer peut-être, maman nous a annoncé qu’il faisait sûrement une grosse dépression nerveuse post-réactionnelle. « C’est normal, fallait s’y attendre, votre père est un esprit si faible… ». Ensuite, c’est elle qui a eu l’idée de venir s’installer ici. Dans le Sud.
J’avale mon bol de soupe froide aux orties en deux temps trois mouvements. C’est vraiment dégueulasse ! Oh, oui, c’est tout de même dégueulasse de pouvoir virer ainsi les gens, non… ? Si seulement la Bourse avait suivi… si seulement… si…
Un bruit effroyable me saisit sur place… il s’agit d’un avion de chasse, oiseau métallique de mauvais augure, qui passe en rase-motte juste au-dessus de notre maison. J’ai comme le sentiment qu’ils sont de plus en plus nombreux depuis quelque temps…
Quand je pense que Bruno, cette idiote, rêve de devenir plus tard pilote de chasse ! Voilà bien une idée totalement saugrenue ! Moi, je rêve de tout autre chose… d’un métier bien plus passionnant que celui-là… je rêve de devenir thanatopracteur ! Et surtout d’être un grand maître de cérémonies. Et peut-être même le plus grand de tous. Celui qui organisera les plus belles, les plus somptueuses, les plus émouvantes, les plus tristes, les plus poignantes cérémonies funéraires qui n’aient jamais été réglées sur Terre. Avec de vrais macchabées, bien sûr. Pas comme celles que j’improvise jusqu’à présent, toujours pour de faux, avec Bruno. D’ailleurs, ma sœur ne sait pas faire le mort ! Elle est tout à fait nulle pour ça ! Alors, à chaque fois, cela foire ! Cette cruche ne peut s’empêcher de bouger, ou même, pire, de rigoler à un moment ou un autre. Ah, croyez-moi bien que si j’avais quelqu’un d’autre sous la main, je l’utiliserai volontiers…
Tonton Monique s’approche de moi. Son balai de paille en bandoulière.
— Dis-donc, toi… j’avais pas vu… t’as du poil qui pousse au menton, on dirait bien… ?!
C’est en levant la tête vers elle que je l’ai vu, lui. Là. Tout là-haut dans le ciel tout bleu azur. Un parachutiste…

Le Pommard m’a tuer !

Ouais, et alors ? J’aime pas le pinard bio ! Il n’a pas de goût ! Je préfère le gros rouge qui tache. Et qui râpe un peu aussi, avec ses vingt-cinq grammes de sulfite au litre. J’suis un dur. Un vrai, un tatoué, un qu’à pas peur d’avoir des trous commac dans l’estomaque… ! Ouais, le pinard bio, j’vous le dis, et bien en face : c’est d’la daube en bouteille !
Moi, j’ai des bras comme vos cuisses, une tête de rhinocéros, et des mains qui broient. Gaffe, les gars ! J’suis pas un tendre pour deux ronds ! J’écrase tout sur mon passage, je pousse fort, je piétine grave si ça remue encore un peu. Alors, j’vous le dis : faut pas me faire chier… moi !
Pas été longtemps à l’école. Juste assez pour comprendre que ça servait à que dalle ! Et puis, faut pas trop m’enfermer entre quat’murs, moi. J’ai besoin de respirer à plein poumons, de m’extérioriser, d’avoir de l’espace, de pouvoir bouger comme j’ai envie. Sinon, je peux vite devenir méchant…
J’suis déménageur de profession. Chez Balthazard et fils. Et c’est un boulot qui me plaît. Surtout quand faut monter des trucs vachement lourds au dernier étage. J’adore quand c’est lourd et que ça doit aller tout en haut. Et l’ascenseur, c’est pas pour moi. Encore un truc de pèdezouilles, les ascenseurs ! L’autre jour, j’me suis farci un piano à queue. Tout seul, comme un grand, et jusqu’au cinquième. Les copains ont dit que j’y arriverai pas. C’est des cons. Ils ne se doutent pas de quoi je suis capable, moi ! Même que la cliente, celle du piano, elle nous a joué un morceau après qu’on ait déballé l’instrument en question au milieu de son salon. C’est du classique, qu’elle nous a dit. Et putain, c’est chiant, le classique ! Ça vous donnerait presque envie de chialer, cette connerie ! Enfin, je dis ça, mais moi j’ai encore jamais versé une larme de ma vie… même si j’ai beaucoup de peine, ça ne vient pas, jamais… je préfère plutôt cogner sur quelque chose ou bien… sur quelqu’un… mais, ça soulage aussi !
Tiens, en causant de ça, l’autre soir, en rentrant du turf, y’a un type en bagnole qui m’a refusé une priorité. Merde ! Les stops, c’est quand même pas fait pour les chiens, non ?! Alors, j’lui ai fait réviser son code de la route à ma manière, à cet abruti, en lui défonçant bien sa gueule à grands coups de tatanes. J’chausse du quarante-sept fillette, ça aide pour les révisions ! «Maman, au secours, maman !» qui geignait, le guignol ! Moi, ma mère, je l’ai pas connu. J’suis un enfant de la Dasse…
À la Dasse, j’me suis pas fait que des copains. Et puis l’ambiance, c’était pas trop ça, non plus. On se faisait vite chier sa race au bout d’un moment ! Alors, je fuguais. J’allais voir les filles dehors. Enfin, ces dames, plutôt. Et elles m’avaient à la bonne, celles-là. Faut dire que j’leur faisais comme une petite distraction dans leur dure journée de tapin. C’est un peu longuet dix heures par jour sur le trottoir. Surtout quand il fait froid. Et du côté de Givet, dans les Ardennes, c’est pas la peine de vous tartiner la tronche de crème le matin pour éviter les coups d’soleil, non, vaut mieux investir dans un pébroc de bonne qualité ! Elles étaient bien sympas, mes putes…
En maison de correction, j’me suis pas fait que des copains, non plus. Et puis les matons y tapaient fort. De vrais brutes. Encore plus qu’à la Dasse. Là-bas, c’est style « Marche ou crève », si vous voyez ce que j’veux dire ! Bon, des mandales, c’est vrai que j’en ai distribué quelques-unes aussi. Faut savoir qu’à quinze ans, j’étais déjà presque bâti comme aujourd’hui. Tout en muscles. Alors, fallait pas trop me chercher des poux dans le chignon ! Des fois, ils se mettaient à cinq ou six pour me maintenir par terre. Sûr qu’ils en ont drôlement bavé avec moi… !
À l’Armée, j’me suis pas fait que des potes, là, non plus. C’est vrai. Je l’avoue bien volontiers. J’en ai cassé du kaki ! Même un capitaine, qui avait pourtant fait l’Indochine en cinquante-quatre. Faut voir comme j’lui ai fait bouffer ses décorations, à çui-ci ! «Maman, au secours, maman»… ! enfin, bref, vous connaissez mieux la chanson maintenant… Finalement, n’ont pas voulu de moi dans les paras, j’aurais bien voulu, moi, mais j’étais trop balèze d’après eux. J’savais pas, mais dans les parachutistes vaut mieux être nain, sûrement parce que ça prend moins de place dans les avions. Alors, m’ont incorporé dans les commandos-marine. Les Fusses-cos, qu’on dit. C’est bien aussi. Enfin, pour ceux qui comme moi aiment la castagne… ! M’ont appris le close-combat pendant les classes. Et puis comment égorger proprement une sentinelle ennemie en arrivant en loucedé par derrière. Et encore plein d’autres trucs qui peuvent toujours vous servir un jour, plus tard, quoi, on ne sait jamais… Bon, après, j’ai surtout fait du trou. Ces cons de militaires, ils ont tendance à vous envoyer au cabanon pour un oui, pour un non. Ils ont leur putain de règlement à respecter. Et la hiérarchie, aussi. Moi, la hiérarchie, elle m’a toujours fait chier. Ça m’file des boutons ! Mais, j’ai l’impression que vous vous en doutiez déjà un peu, non… ?
Après l’armée, comme fallait bien bouffer, j’ai trouvé ce boulot chez Balthazard et fils. J’avais tout à fait le physique de l’emploi, qu’ils ont dit en me voyant arriver. Je reconnais qu’ils avaient pas tort, porter des paquets lourdingues, c’est vraiment l’idéal pour moi. J’suis comme dans mon élément. Et puis, c’est grâce à ce boulot que j’ai rencontré ma moitié…
Suzanne, qu’elle s’appelle. Elle déménageait. On a tout de suite matchés tous les deux. Elle est chouette, ma Suzanne… et douce avec ça. Comme une grosse pelote de laine vierge. Du coup, c’est moi qu’ait vite déménagé ensuite. J’ai quitté mon gourbi minable de la Sonaco pour venir m’installer chez elle. Bon, c’est pas très grand chez nous, mais on n’a pas beaucoup d’affaires, non plus. Alors, du coup, ça compense. Là, elle est enceinte, ma Suzanne. Un garçon, qu’a dit le toubib. Il paraît que ça se voyait bien sur la dernière radio qu’on lui a fait, à Suzanne. Un garçon, c’est bien, non ? Enfin, une fille, ça m’aurait plu aussi, faut pas dire. J’aurais pas fait le difficile pour une fois…
Là, je descend chez le marocain, pour acheter une bouteille. On a décidé de fêter ça, avec Suzanne.
— Comment ça, t’as que du Bio, Rachid ? Tu te fous de ma gueule, ou quoi ?
Après, j’sais plus…

Texte d’Ernest Salgrenn. Avril 2021. Tous droits réservés (texte et photographie).

Affûtage de chaînes.

Achtung ! Avertissement de l’auteur : ceci n’est pas une fiction ! Aussi, citoyens responsables, écologistes de tous poils, ou bien simples amoureux de la Nature, passez vite votre chemin ! Vous ne supporteriez pas ce qui suit.


Voilà, c’est fait ! Libéré ! Délivré ! Mais il est évident que cela devait sortir un jour… je ne tenais plus ! Ce matin encore, l’œil noir de ma conscience, terrible, me fixait du fond de mon bol de céréales. Alors, je me suis dénoncé et j’ai avoué avoir commis, non pas un, mais bien plusieurs dizaines de délits, tous passibles d’importantes amendes ou bien de lourdes peines de prison*…
— Allo ? La L.P.O ? Le W.W.F ? Nature et Découverte ? Les Amis de la Terre ? Greenpeace ? Agir pour l’Environnement ? Naturama ? Be Love be happy ? Avenir Forêt ? Vivre nu et heureux dans le foin ? Maison de la Nature de Boult-aux-bois ? Nicolas Hulot en short ? (Bon, j’abrège, la liste des associations et des O.N.G étant beaucoup trop longue à énumérer)… c’est moi… Ernest, le serial killer fou des Alpes du Sud !
Et puis, j’ai tout déballé, décrivant dans le détail toutes ces ignobles atrocités perpétrées ces derniers jours (aux températures douces et annonciatrices enfin du Printemps), donnant à ces braves gens par la même occasion un nom, le mien, qu’il serait dorénavant aisé pour eux d’associer à ce que l’on pouvait bien appeler la plus grande destruction volontaire, organisée, méthodique et massive de la Nature de cette dernière décennie… !


J’ai commencé par les arbres…

Centenaires, ou pas, et d’espèces parfois rares par ici : noisetiers, châtaigniers, chênes verts, chênes pubescents, chênes blancs, chênes noirs, arbousiers, faux pistachiers, sorbiers des oiseleurs, amandiers, érables de Montpellier, azéroliers, hêtres, muriers noirs, néfliers, et sans oublier la famille des pins : pins parasol, pins blancs, pins noirs d’Autriche, pins d’Alep, ni bien sûr les très beaux cades et autres génevriers thurifères géants (parfois plus de 5 mètres de haut pour un âge plus que canonique !). Ce n’était pourtant qu’un début, car vînt ensuite le tour des arbustes et autres plantes basses, et comme à tout seigneur tout honneur, je citais en premier lieu la Gesse de Vénétie (Lathyrus venetus), une fabacée découverte récemment en France continentale et connue aujourd’hui des seuls pourtours de la montagne de Lure, où elle occupe les chênaies fraîches et hêtraies, rectifiant tout de suite : «Pardon… excusez donc mon erreur ! je voulais bien entendu dire : OCCUPAIT… !» Il y avait aussi très certainement (mais j’avoue ne pas savoir toutes les reconnaître) d’autres espéces présentes sur mon terrain et protégées au niveau national dont l’Euphorbe à feuilles de graminée (Euphorbia graminifolia), le Scandix étoilé (Scandix stellata), rarissime ombellifère, protégée au niveau national et à aire de répartition circum méditerranéenne et iranotouranienne très morcelée, le Panicaut blanc des Alpes (Eryngium spinalba), ombellifère épineuse des éboulis thermophiles et des pelouses sèches endémique des Alpes sud occidentales, l’Orchis de Spitzel (Orchis spitzelii), la Tulipe de l’Écluse (Tulipaclusiana), non revue par les botanistes depuis 1920 mais pourtant bien présente sur ma propriété (voir pour ceci plus loin dans le texte, SVP), l’Ancolie de Bertoloni (Aquilegia reuteri), superbe renonculacée endémique des Alpes du Sud-Ouest, la Pivoine officinale (Paeonia officinalissubsp.huthii), plante spectaculaire des bois clairs et pour conclure, la rarissime Aspérule de Turin (Asperula taurina), caractéristique des hêtraies méridionales que je pulvérisa allègrement, comme les autres, au débroussailleur (Husqvarna-4 temps).
Puis, ce fût le tour des oiseaux…

Là aussi, la liste est assez longue, aussi je pris le parti de ne leur annoncer que les espèces protégées dont j’étais à peu près certain d’avoir, soit détruit l’habitat, soit (encore mieux) les petits de l’année toujours au nid en cette saison : grand duc d’Europe (Bubo bubo), chouette de Tengmalm (Aegolius funereus), huppe fasciée (Upupa epops), guêpier d’Europe (Merops apiaster), pic noir, et le vert, et surtout, ma plus grande fierté peut-être, ce grand nid de Circaètes Jean-le-blanc (Circaetus gallicus) perché à la cime d’un pin de plus de vingt-cinq mètres (abattu sans sommation lui aussi (Husvarna-4 temps)), et qui contenait deux jolis oisillons, bien mal en point après leur chute, que, bonne âme, j’achevai au sol à grands coups de talonnettes ferrées…
Restait encore à leur causer des mammifères.

Et puis aussi des reptiles.

Et puis encore des amphibiens…

Par choix délibéré, je débutai par les chauves-souris et notamment l’Oreillard montagnard (Plecotus macrobullaris) en pleine période de reproduction, comme ses cousins : le Petit Rhinolophe (Rhinolophus hipposideros), le Molosse de Cestoni (Tadarida teniotis), espèce remarquable de haut vol, la Noctule commune (Nyctalus noctula) espèce arboricole, chassant en hauteur et dans des zones dégagées (très rare en Provence) dont j’ai détruit avec soin, là encore, toutes les cachettes nidatoires. J’évoquai ensuite ( mais le plus souvent brièvement, ressentant déjà la plupart du temps une lassitude, bien compréhensive, de la part de mes interlocuteurs) les autres petits mammifères arboricoles présents sur mon terrain et que j’avais chassé eux aussi sans ménagement, comme le loir gris (Glis glis), l’écureuils gris ou roux (Sciurus vulgaris alpinus) et la martre des pins (Martes martes). Pour les reptiles et amphibiens exterminés tout aussi consciencieusement (à noter ici l’efficacité du brûlage intensif pour cela), les vedettes incontestées fûrent cette fois, la prestigieuse Vipère d’Orsini (Vipera ursinii), reptile d’affinité orientale aujourd’hui rare, très localisé, en régression et menacé purement et simplement d’extinction en France, ainsi que le Lézard ocellé (Timon lepidus) qui suit malheureusement le même chemin. De peu suivirent les tritons, les salamandres et les crapauds (beurk…!).
Je n’oubliai pas évidemment les insectes et les papillons.

Toutefois, je compris que la coupe était pleine. Inutile d’insister plus, et de citer peut-être l’Osmoderme ermiteou, le Pique prune (Osmoderma eremita), espèce de Cétoniidés (cétoines), rare et en régression, inféodée aux grosses cavités pleines d’humus dans les vieux arbres, le Clyte à antenne rousse (Chlorophorus ruficornis), coléoptère longicorne (Cerambycidés) déterminant, endémique floricole et forestier dont la larve se développe dans les branches mortes des chênes, la Rosalie des Alpes (Rosalia alpina), longicorne principalement inféodé aux vieux hêtres, le staphylin (Bryaxis lurensis), espèce endémique de la montagne de Lure vivant parmi les débris végétaux sous les pierres, dont l’existence fût découverte seulement en 2001 (laissant présager que d’autres espèces ne fussent pas encore découvertes à ce jour… mais, ça, franchement, ce n’est plus mon problème !).


Là, vous vous dites, toutes et tous : «Hé, ben, notre Ernest, on est pas prêt de le revoir de sitôt !». Mais détrompez-vous, je ne suis pas sot ! Et si je me suis dénoncé de mon propre gré pour avoir commis ces horribles crimes contre mère Nature, c’est parce que je sais que je ne risque absolument rien ! Oui, vous avez bien lu : rien, nada, que ‘t’chi ! Mieux que ça même, j’ai eu droit aux compliments de L’O.N.F !


Ils sont passés, pas plus tard qu’hier, dans mon quartier. Pour contrôler…
— Bravo, monsieur Salgrenn, vous avez fait du bon boulot ! ont-ils dit très contents, rajoutant cependant, vous êtes sur la bonne voie, continuez comme ça !
Il est vrai qu’il reste encore à l’hectare deux ou trois arbres, dans la pleine force de l’âge, à abattre, et que j’ai conservé (grossière erreur de ma part !) histoire de ne pas perdre la main trop vite…
Puis, ils sont repartis dans leur jolie kangoo jaune vif sur les portières de laquelle on peut lire : «Vite ! Abattons nos forêts avant qu’elles ne brûlent !». La dame à galons dorés (ils étaient deux, un homme et une femme, un couple donc, comme les bengalis d’Australie (Amandava amandava) mais en beaucoup moins colorés) est repartie avec un magnifique bouquet d’orchidées et de tulipes sauvages (Tulipa sylvestris subsp. sylvestris) que j’ai coupé moi-même à son intention. Par courtoisie.
Alors, en effet, je ne risque rien. J’ai simplement suivi les instructions à la lettre. Les instructions de la directive sur le « débroussaillement » des parcelles en zone naturelles (et également classée en réserve « Natura 2000 », ici). C’est monsieur le préfet qui me l’a ordonné, et puis ce bon monsieur le maire.
«Protégeons nos maisons du feu, qu’ils nous disent à l’envie… » !
Aussi, bon citoyen, c’est ce que j’ai fait !
Alors, mes amis ? Elle est pas belle la vie dans nos déserts ?!

Auteur : Ernest Salgrenn. Avril 2021. Tous droits réservés texte et photographie).

  • * Dans notre pays, la destruction d’une espèce protégée est un délit puni par l’article L 415-3 du code de l’Environnement, sanctionné d’une peine de 2 ans de prison et/ou d’une amende pouvant atteindre 150 000 euros. Par ailleurs, en cas de destruction « en bande organisée » (Voisins-Voisines, par exemple !), la sanction peut aller jusqu’à 7 ans d’emprisonnement et 750 000 € d’amende ! Qu’on se le dise… !

Remerciements de l’auteur (Ernest Salgrenn) au Ministère de l’environnement, de l’énergie, et de la mer (les descriptions de la flore et de la faune sont très largement empruntées à la fiche : « ZNIEFF 930012706 – (Massif de la Montagne de Lure)) ».

Rédacteur de la fiche : Jean-Charles VILLARET, Jérémie VAN ES, Luc GARRAUD, Stéphane BELTRA, Emilie RATAJCZAK, Stéphane BENCE, Audrey PICHARD, Cédric ROY, Géraldine KAPFER.

Et pleurer de rire, on peut encore ?

Je ne sais pas toi, lectorat avisé, mais des fois, moi, je tombe des nues ! Et pas plus tard que hier matin…
Petit aparté (et juste parce que suite à une « association d’idées fortuite » : j’y pense d’un coup) : le Nu, c’est ce que je préfère en peinture ! Un simple et succinct dessin d’un sein au fusain me transporte ! Mais n’y voyez surtout rien de malsain : c’est d’art dont il s’agit, rien de cochon là-dedans. Voilà, c’est dit !
Donc, pas plus tard qu’hier matin, (un jeudi, pour ceux qui suivent) tandis que je reluquais tranquillement ma collection d’attestations dérogatoires (douze mille vingt-deux au total, m’en manque que trois mais je ne désespère pas de les retrouver un jour prochain en faisant du ménage), voilà pas que mon téléphone sonne… «dring, dring… !»
— Ouais, c’est qui ? (Suis jamais très aimable au bout d’un fil, par principe).
— C’est moi !
— Qui ça, MOI ?!
— Mais moi, voyons, moi, bien sûr… !
Bon, je le fais marcher, en vérité je l’ai reconnu tout de suite (peut-être que vous aussi, d’ailleurs ?). C’est Benoit. Ben, pour les intimes. Monsieur Benoit Poelvoorde pour tous les autres. Ou, éventuellement, Monsieur Manatane, pour celles et ceux qui avaient encore quelques brouzoufes en poche pour s’abonner à Canal+ dans les années quatre-vingt dix.
Ben, je l’ai connu en atelier de travaux manuels. L’atelier de travaux manuels de la Clinique du Parc (Suisse du sud). On a vite sympathisé tous les deux. De tous les patients, nous étions les seuls à nous intéresser à la pâte à modeler et cela nous a rapproché assez vite. Nous étions aussi les seuls à faire le mur le soir, après le couvre-feu obligatoire, pour descendre nous arsouiller dans un night-club au bord du lac (Léman et brothers), la Grange aux loups. Et ce, jusqu’au petit matin. Hasard, nous avions le même praticien (le vénérable docteur Schmoll-Veigt). Un vrai con, il n’a rien vu !
— Ben ? C’est toi, Ben… ?! (oui, je sais, mes dialogues sont tout pourris aujourd’hui).
— Mais oui, c’est moi ! Bien sûr, que c’est moi !
— Et qu’est-ce qui t’amène ? Une descente de delirium qui se passe tremens ? (Et mes jeux de mots, itou…).
— Arrête tes conneries, Nénesse ! Tu sais bien que je suis clean maintenant…
Sans vouloir trahir le secret médical, et vous savez que je suis plutôt réglo là-dessus, inutile sans doute de vous rappeler qu’il n’y a pas de pire menteur qu’un type qui s’adonne au vice. Et vice-versa. Tout le monde connait la musique : « Qui a bu, boira, qui a pêché, pêchera, qui dort, dîne… etc, etc… » !
— Ouais… (perplexité)
— Dis, t’es chez toi en ce moment ?
— Ouais… (surprise)
— Je me disais que je pourrais p’tête passer te voir, histoire de…
— Histoire de quoi… ?! Histoire de vider ma cave ?!
— Putain, tu fais chier ! J’viens de te dire que j’étais clean maintenant, merde… ! (Vous noterez que dans l’intimité, Benoit Poelvoorde est un garçon plutôt grivois, ce qui n’arrange pas les choses chez quelqu’un qui a d’autre part un physique ingrat).
— Est-ce que tu sais que nous sommes en confinement, ici ? Et que nous n’avons pas le droit de faire plus de dix bornes autour de chez nous ? Tu es tout de même au courant de ça, ou pas ?!
— Oui… mais moi… je suis belge !
— Et alors, raison de plus ! Si moi je n’ai pas le droit de faire plus de dix bornes sans une bonne raison, je ne vois pas comment, toi, tu pourrais te taper Namur-**x-en-Provence (Le nom complet de ma ville de résidence est volontairement caché par mesure de préservation de ma vie privée) simplement parce que ma tronche te manque ?!
— C’est là que tu te goures, mon vieux (Le saligot ! j’ai seulement deux ans de plus que lui !) ! As-tu bien lu la directive du 16 avril dernier émanant de votre ministère de l’Intérieur ?
— … Non… !
— Ben, tu devrais… ! Bon, alors c’est décidé… j’arrive demain !
Là, en tout cas pour ceux d’entre-vous qui n’ont pas encore lu cette fameuse directive du 16 avril dernier, vous devez penser : « Mais, qu’est-ce qu’il nous raconte, Ernest, comme connerie… ?! »
Hé, ben, non… ! Ce n’est pas une connerie du tout, chers amis français confinés et bloqués chez vous depuis bientôt 15 jours ! D’ailleurs, voici le lien : https://www.interieur.gouv.fr/Actualites/L-actu-du-Ministere/Attestation-de-deplacement-et-de-voyage
En effet (selon le paragraphe 2 de cette directive), si vous êtes Belge, Allemand, ou même pire : Roumain (où la pandémie bat son plein) vous pouvez tout à fait venir faire du tourisme en France, et vous déplacer à loisirs sur le territoire national !
Comment que c’est écrit déjà sur le fronton de nos mairies ? Liberté, égalité, fraternité… c’est bien ça, hein ?! Liberté… Liberté, j’écris ton nom, sur les murs de ma prison… !
Alors, pour terminer, et comme dirait quelqu’un d’autre (de plus talentueux) : « Non, mais sérieusement… ! »

Rose des sables. (2).

Un peu plus tard.


Georgino (en mode self-défense) :
— T’as pas touché ses bubons ?! T’es bien sûre de ça, hein ?
Tonton Monique (Veuve noire en titre) :
— Juré ! Pas touché ! Pas touché les bubons à Bibine ! Je vous jure que c’est la vérité vraie, que le petit Bézu aille en enfer, si j’mens… !
Papa-Nazillon (Condescendant du haut de ses grands chevaux) :
— Oh ! Non ! S’il te plaît, Monique, ne mêlons surtout pas le petit Bézu à tout ceci ! Allons, allons, souvenons-nous plutôt tous ensemble des préceptes immuables du Grand-Machin-Chose : Respect, amour et cordialité universelle… respect, amour et cordialité universelle…
Et tout le monde se tient la main et répète alors trois fois après lui : « Respect, amour et cordialité universelle » !
— Amen ! conclut, une nouvelle fois, Papa-nazillon.
Puis, dans le fracas de la tempête de sable, un silence pesant s’ensuit…
Georgino, son Larousse médical grand ouvert aux pages 856-857 posé sur les genoux, reste perplexe. Elle a l’air d’une vieille poule déplumée venant de dénicher un couteau en inox au beau milieu d’un tas de fumier. J’hésite un peu, puis je me lance :
— C’est quoi donc des bubons, Maminou ?
— Rien ! On vous expliquera tout ça plus tard lorsque vous serez en âge de comprendre la perplexité de la vie ! Allez, au lit maintenant, mes doux agneaux ! Lavez-vous bien les dents, et surtout n’oubliez pas de réciter la prière à votre petit ange gardien…
Avec Bruno, on obtempère sans dire un mot, comprenant d’instinct que le moment ne prête pas à la récrimination. Dehors, le vent redouble de violence et la charpente, au dessus de nous, craque en couinant. Je sais déjà que cette nuit encore, je ferai de terribles cauchemars…
Je laisse volontairement la porte de ma chambrette entrebâillée, histoire d’écouter en douce la suite de la conversation. Et l’on dirait bien que le ton monte !
Georgino :
— Une bouche de plus à nourrir… c’est que ça ne va pas nous arranger, ça !
Tonton Monique :
— Vous allez pas me laisser crever seule… j’suis de la famille tout de même, merde !
Papa-nazillon :
— Elle a raison… La famille, c’est sacrée !
Georgino :
— C’est p’tête bien sacré comme tu dis, mais cette grosse vache-là bouffe comme quatre !
Tonton Monique :
— Oh… !
Papa-Nazillon :
— Du calme, du calme, mes jouvencelles ! On trouvera bien une solution… et puis, ça va être la bonne saison bientôt… les perroquets verts et bleus sont de retour…
Remontant des côtes septentrionales d’Afrique chaque année, les perroquets verts et bleus annoncent les beaux jours. Leur capture est facile, suffit de badigeonner leurs reposoirs avec de la glu de synthèse. Ils agrémentent alors délicieusement nos repas. Et avec leurs plumes, Bruno et moi, confectionnons de très chouettes coiffes d’indiens.
Georgino (renonçante amère) :
— Bien… mais tu coucheras dans le débarras ! Et surtout, que je ne te surprenne pas à fouiller dans le garde-manger ! C’est compris, hein ?
Tonton Monique (triomphante sur son tabouret à trois pattes) :
— Compris !
Papa-Nazillon (concupiscent dans un coin de la pièce) :
— Ben, voilà, y’avait pas de raison de s’énerver ! Après tout, deux femmes dans une maison ne sont jamais de trop !
J’ai lu que les indiens d’Amérique avaient beaucoup souffert. Mais aussi, qu’ils avaient une danse spéciale pour faire tomber la pluie. Et que cela marchait presque à tous les coups. Alors, je me demande bien pourquoi nous ne faisons pas de même et ne dansons jamais…

Mon petit ange gardien
Sur moi, Rose, veille bien…
Et fais aussi que demain
la pluie revienne enfin…

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