Chapitre 39. Sécotine en stock.

J-1. Villa Mektoub. Fin de soirée.

Je sais. Oui, je sais très bien ce que vous allez me dire, bande de gros malins que vous êtes, j’aurai du faire gaffe et m’en douter un peu ! Hé, ben, non ! Voilà, c’est comme ça… je n’ai rien vu venir ! Rien de rien ! Et lorsque je suis arrivée toute essoufflée sur le parking : il était déjà trop tard…

Oh, j’ai bien tenté de les arrêter, en lui arrachant tout de suite des mains son flingue, à ce trépané du cerveau de Goofie qui me restait planté là, au beau milieu, aussi raide qu’une grosse bitte d’amarrage en bronze tanquée sur un quai mal pavé de la Mer du Nord, et puis même que je leur ai tiré dessus ensuite, et même que tout le chargeur y est passé, jusqu’à la dernière balle, mais ils se sont évaporés en trombe dans la nuit tropézienne… avec ma Gladys… évanouie, évanouie ma passion, mon amour, ma petite chérie, mon unique raison de vivre…

Alors c’est vrai, je ne vais pas le nier ; je n’aurai jamais du la laisser sans surveillance, ne serait-ce même que durant ces cinq petites minutes qui me furent nécessaires pour récupérer mon Balou dans cet hélicoptère.

Ah, ils avaient bien préparé leur coup, ces salauds ! Mais d’où qu’ils sortaient donc encore, ceux-là… ?! M’ont bien baisée en tout cas ! Quelle conne ! Et ce mollasson de Jean-Lain, ce pauvre larbin de première classe, qui n’a rien compris lorsqu’il m’a vue partir comme une flèche, sans même lui dire au revoir et merci, et puis, ce putain de semi-remorque déboulant à tout berzingue, que je n’ai pas vu arriver et qui a bien failli m’aplatir comme une crêpe si je n’avais pas eu ce réflexe de dingue de me jeter sur le côté au dernier instant, sauvant aussi in extremis mon Balou. Et ma valise.

Cependant, j’avais eu le temps de reconnaître le type au volant. Et là, aucun doute, encore lui… ce salopard de clown… cette espèce de petite ordure !

Mado, ma chérie, va falloir que tu te calmes maintenant, que t’analyses la situation, que tu trouves une solution… oui, c’est ça, te calmer, te calmer à tout prix, t’as le palpitant qui cogne si fort dans la poitrine… voilà, c’est bien, oui, tu as raison, assois-toi cinq minutes sur ta Samsonite et essaye donc de respirer plus calmement, et puis surtout… arrête un peu de chialer ! Alors, je reste assise, comme çà, comme une véritable loque, un chiffon mou, un énorme tas de gélatine, et je ne bouge plus, plus du tout, hébétée, inerte, en crise, sonnée, en état de choc, semi-comateuse peut-être même, car allez savoir ce qui peut bien se passer dans ces moments où on a complètement perdu la raison, et puis aussi toute cette joie de vivre que l’on avait en soi avant, juste avant, avant que le malheur, sans prévenir, ne vous tombe sur le coin du nez, et cela a duré ainsi, pendant de très longues minutes, de celles qui passent très lentement, qui prennent tout leur temps, qui durent, et qui durent encore… ainsi je n’avais définitivement plus d’avenir, j’allais mourir, là, ici, sur ce foutu gazon anglais, toute seule, en sueur, abandonnée…

Puis, soudain, après ce très long moment d’éternité, voici que j’aperçois vaguement une ombre qui s’approche dans le noir… Goofie, qui revient me voir… Et l’on dirait bien qu’il n’a pas trop l’air en forme lui non plus…

— Tout baigne, M’dame Mado… ?!

— … Hein… ? Oui, oui… merci ! Vous avez vu ça, mon pauvre Goofie… ils nous les ont enlevés… tous… ! Même ce charmant docteur… si gentil, si prévenant, et puis l’autre aussi, la p’tite-là, celle qu’est taillée à coup de serpe dans une queue de cerise, vrai qu’elle n’est vraiment pas épaisse celle-ci, hein, pas vrai… ?! Et ma Gladys… ma Gladys… ils me l’ont pris mon petit amour… ma chérie, si belle, si fragile… mais… mais pourquoi donc ils nous ont fait ça, Goofie… pourquoi donc… pourquoi… ?!

— Et papa Président, m’dame Mado, lui aussi, l’ont kidnappé… !

— Ah bon… ?! Jules-Théodule ?! Vous êtes sûr… ?! Mais que vient-il faire là-dedans, celui-ci ?!

— Sais pas, m’dame ! Mais sûr que je vais me faire taper sur les doigts, moi !

— C’est pour ça, Goofie… faut absolument qu’on les retrouve maintenant ! Et d’ailleurs qu’est-ce que vous fichez-là encore ?! Merde ! Pourquoi ne les avez-vous pas pourchassés immédiatement avec tous vos collègues ?! Et le GIGN ? Et l’Armée… ?! On a prévenu l’Armée, bien sûr… ?! Parce qu’il n’est peut-être pas trop tard…

Il toussote.

— Bon… promis, faut pas pleurer, M’dame Mado… ?!

— … Quoi… ?

M’a l’air drôlement embarrassé le Goofie, il se frotte le pif maintenant et ce n’est pas bon signe…

— … Promis faut pas pleurer… ?

— Comment ça… ?

— Président a dit de laisser tomber l’affaire ! Pas grave pour son papa, qu’il a dit !

— … Quoi… ?! je hurle. Et je me relève malgré mes deux guiboles encore toutes molles et qui flageolent…

— Qu’est-ce que vous venez de me dire, là… ?! que je hurle encore plus fort.

— … Ça m’fera un peu des vacances ! même qu’il a ajouté en rigolant, le boss ! Alors, les ordres maintenant c’est qu’on va attendre la demande de rançon, et puis on payera ce qu’ils veulent… c’est vraiment pas la peine de trop s’en faire qu’il a dit aussi, le Président… ils le garderons sûrement pas longtemps, ça c’est sûr… et même que si on paye pas : ils finiront bien par nous le rendre… !

— Mais bon Dieu ! Pour qui y s’prend, celui-là ?! La rançon ?! Mais putain, quelle rançon, Goofie ?! Et s’il n’y avait pas de rançon… ?! Hein… ?! Et si ce n’était pas de l’argent qu’ils voulaient ces enflures… Et si c’était plutôt…

— OK… ça va… ! J’suis bien rassuré maintenant ! Goofie voit que vous vous sentez mieux alors va falloir que j’vous laisse, m’dame Mado ! Faut que je retourne les aider là-bas… à cause de toute cette k’lue, m’dame Mado… ! Une véritable k’lue, qu’y ont dit !

— La k’lue ?! C’est quoi encore, cette histoire… ?!

— Ben, c’est ce drôle de type avec son éléphant tout à l’heure… l’éléphant, il a arrosé tout le monde avec de la k’lue qu’y pompait direct dans la piscine, et plus personne pouvait bouger à cause qu’y z’étaient tout collés ! C’est comme ça qu’ils ont pu faire leur coup tranquillo, les autres… à cause que plus personne pouvait bouger avec toute cette k’lue partout… !

— … De la glu… ? C’est de la glu, que vous me dites… ?!

—… Oui… Korrec’que, m’dame ! D’la klue ! qu’y balançait de partout !

Je trouve, et c’est tout à fait sincère de ma part, que notre Goofie a réalisé d’important progrès dans la langue de Molière, néanmoins, je préfère tout de même me rendre compte de visu…

— Allons voir ça, passez devant, je vous suis…

Et effectivement, je peux vous assurer que ce que je découvre alors n’est pas très beau à voir ! Un véritable carnage ! Une Bérézina ! Non, que dis-je… l’Apocalypse !

En faisant bien attention de ne pas marcher dans les flaques gluantes, je retrouve notre Président à la même place que tout à l’heure. S’il ne s’en est pas trop mal tiré finalement, il n’a que les deux pieds collés au sol, pour Woo Woo, toujours vautré en face de lui, ce n’est pas du tout la même limonade… ! Je suppose qu’il devait se situer pile-poil dans une trajectoire de jet, le gros citron, aussi je ne vous raconte pas la dose de colle qu’il s’est encapé dans le portrait ! Tandis qu’il braille sa mère, deux de ses sbires lui aspergent le fondement à grands renforts de bassines d’eau brûlante, mais malgré ça, il demeure désespérémment figé sur son fauteuil en rotin plastique ! Encore heureux que l’on vient de leur déclarer la guerre aux bouffeurs de riz cantonais, sinon, à coup sûr, nous frisions l’incident diplomatique !

Mais, le plus cocasse se passe ailleurs. À quelques dizaines de mètres à peine, derrière l’estrade installée pour le spectacle…

Ici, on peut admirer un étonnant tableau d’une scéne vivante qui vous laisse carrément sur le cul ! Un happening époustouflant où l’on découvre avec surprise notre petite Josyane présidentielle et le Bibronzic de Ploudalmézeau-sur-mer ! Les deux protagonistes, sont toujours bien soudés l’un à l’autre et dans une posture peu orthodoxe (surtout pour une première Dame de France) mais qui ne laisse toutefois aucun doute sur l’indéniable souplesse de son bassin… La Josy pratique le yoga trois fois par semaine, alors forcément, pour Madame, le grand écart latéral, c’est du gâteau à la crème ! Fingers in the nose et les chakras toujours grands ouverts ! Cette fois-ci, il était évident qu’ils allaient avoir beaucoup de mal à s’expliquer, ces deux-là ! Les voilà bels et bien coincés, au sens propre comme au figuré, et il devenait clair que pour notre breton cela deviendra plus compliqué maintenant pour son avancement futur dans les affaires du Pays ! Minimum minimorum, il pouvait s’attendre à recevoir une sacrée ronflante dans le biniou à coulisses, surtout que vu l’attroupement déjà formé autour de nos deux zygotos, et le nombre de personnes dans le paquet qui prennent, sans demander évidemment l’autorisation des principaux intéressés, des clichés de la scène avec leurs smartphones, à l’heure qu’il est tous les réseaux sociaux doivent déjà commencer à s’affoler vitesse grand « V » ! Et ben, ouais, moi, quand j’aime… je like ! Et souriez donc un peu, le petit oiseau bleu va sortir… !

Sur ces entrefaits, voici le colonel Du Thilleul qui me rejoint et éclate de rire immédiatement en apercevant nos deux comiques englués. Certes, Il y a matière à se fendre la poire, mais je me rends compte très vite que notre colon a du, profitant de l’ambiance festive, se lâcher un peu plus que prévu, lui aussi, dans le programme initial de la soirée… Chemise hawaïenne grande ouverte sur les poils du torse, moustache frisée vers le haut, il n’est plus du tout stable sur ses cannes et puis surtout embaume très fort le rhum agricole, celui qu’on fout dans le Planteur martiniquais pour lui donner du goût et de la saveur ! Une adaptation rapide dans les îles, prochaine affectation si tout se déroulait bien de l’énergumène, semblait d’ors et déjà acquise d’avance…

— Ouaaah… ! Comme j’l’ai échappé belle, madame de Minusse ! J’piquai un petit somme par là-bas, de l’autre coté du jardin… sûrement pour ça qu’ils m’ont raté… !

— … De Villeminus… c’est de Villeminus plutôt ! Enfin ce n’est pas grave… et vous n’avez rien vu alors… ?

— Hein… ?! Mais non… presque rien… deux verres de punch… et c’est tout… j’vous le jure !

— Non… vu… ! C’est vu, que j’ai dit !

— Ah… vu ?! Excusez, mademoiselle… mais si, si un peu quand même que j’ai vu… !

— … Je m’en doutais aussi… !

— C’est que comme les gens gueulaient très fort alors au bout d’un moment ça m’a réveillé tout ce vacarme ! C’est un éléphant qui crachait toute cette colle sur eux… j’lai vu cet éléphant… J’lai bien vu l’animal !

— Bon… un éléphant, OK… et le dresseur… ? Est-ce que vous l’avez-vu son dresseur ?

— Mais bien sûr que je l’ai vu ! C’est lui qui a changé l’eau en colle dans la piscine ! Il avait déjà fait la même chose, il y a deux jours, avec du champagne qu’y paraitrait… c’est ma copine Suscha qui me l’a raconté tout à l’heure !

— … Suscha… votre copine ?! La Suscha de Gonfarel… ?!

— Ben, oui, on a tout de suite sympathisé tous les deux… forcément elle a été scoute comme moi… même que son totem c’est « Sangsue habile » !

— Ah, ouais… ?! Sangsue habile ?! Alors cela confirme bien ce que je pensais… !

— … Hein… ?

— Non, non, rien, mon vieux… ! Bien, c’est très sympa vos histoires de scouts mais, ensuite, il est parti par où ce dresseur avec son éléphant ?

— Par là… derrière ce bâtiment ! Un autre type les attendait…

— Un clown, je parie… ?!

— Mais oui, c’est ça ! Vous avez raison… un clown ! Et puis ils ont tous embarqué dans un gros camion et ils sont partis à fond de train comme s’ils avaient le diable à leur trousses !

— Et pour Gladys… et puis les autres… avez-vous vu comment cela s’est passé ?

— Bien sûr !

Quelqu’un du service de protection rapprochée vient jeter un seau d’eau chaude sur nos deux contorsionnistes embriqués l’un dans l’autre mais sans aucun résultat immédiatement perceptible… Cela ne décolle toujours pas…

— Et… ?

— Un clown, là encore ! Et une jolie petite nana aussi avec… et drôlement bien roulée, la gamine !

— Et pas de Chinois… ?! Vous êtes bien sûr qu’il n’y avait pas de Chinois dans le coup ?!

— Des Chinois… ?! Mais non… aucun Chinois, madame Madeleine ! Ils ont simplement attendu que tout le monde soit bien collé sur place et puis ils sont tous partis tranquillement en direction du parking…

— Comment ça, tranquillement ?! Ils les ont forcément menacés avec des armes… ce n’est pas possible… ils ont du se défendre un peu tout de même ! Allons… du Thilleul… vous n’avez certainement pas du bien voir d’où vous étiez !

— Mais non… pas du tout, madame Madeleine… ! Et même qu’ils rigolaient bien en se dirigeant vers le parking… !

Tandis que je suis plongée en pleine réflexion, mon portable vibre à l’intérieur de ma pochette en soie…

Pour être un peu plus à l’aise pour répondre à cet appel, je refile Balou (que je porte depuis tout à l’heure sous le bras, et croyez-moi, il n’est pas léger, le petit gros !) au colon, ainsi que ma valoche, mais pour cela… il a l’habitude !

— Et surtout, ne le lâchez pas, du Thilleul… il s’en foutrait plein les pattes de cette saloperie de glu !

Le numéro d’appel est masqué…

— Oui ? Allo… c’est qui… ?

— Madeleine… ? C’est toi… ? C’est moi… Gladys !

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