Prête-moi ta plume.

La porte automatique du garage se referme doucement. Six heures à peine. Matin frisquet et brumeux d’une fin d’octobre. L’Aston ronronne, lente montée en température de ses dix litres d’huile. Mais, qu’est-ce que je fous là ?! Je me le demande…
Je tapote de l’index l’adresse de destination dans le GPS : « Impasse de la plage, numéro neuf »… tiens… il en existerait donc autant en France des impasses de la plage ? Il est vrai que cela parait tout à fait logique et cohérent comme nom de rue en bord de mer (ou seulement la première chose qui vous vient à l’esprit lorsqu’on en manque ?!). St Jean-de-Luz ? Port-Leucate ? Non, moi, c’est là que je désire me rendre, au fin fond de la Bretagne… chez les bouzeux, à plus de mille bornes d’ici !
J’embraye. Et voilà, c’est parti !
J’adore cette bagnole. D’ailleurs, j’ai adoré toutes mes bagnoles. Pourtant, celle-ci, on pourra dire que je l’aurai particulièrement aimée. Et puis il y a de très fortes chances aussi pour que ce soit ma dernière. Et finir sa vie avec une Aston-Martin, ça a tout de même de la gueule, non ?!
Au début, c’est que de l’autoroute. Direction Aix-en-Provence, puis je rejoindrai l’autoroute du Soleil et remonterai jusqu’à Chalon-sur-Saone. Ensuite, plein ouest, et la galère commencera…
En vérité, je sais assez peu de chose de lui. Une seule évidence toutefois : son immense talent, et cela m’a suffit pour prendre cette décision un peu folle : le rencontrer, chez lui, enfin, chez sa mère, lui parler, ou plutôt le faire parler, et bien l’observer, sous toutes ses coutures, et comprendre peut-être alors, je dis bien peut-être, d’où lui vient une telle facilité, une telle aisance, et surtout pourquoi lui… pourquoi lui et pas moi !
En ces temps de pandémie, voilà que je m’interroge naïvement… le talent serait-il lui aussi contagieux ?! Ce serait alors ma chance, moi qui n’ai rien écrit d’intéressant depuis si longtemps…
Aire de Portes-les Valence. Arrêt pipi, et le plein du bolide, s’iou-plaît ! P…. ! Deux zéro cinq le litre de super ! Avec mes deux réservoirs de quatre-vingt litres, cela fait tout de même mal au cul ! American Express (Platinium) en deux fois : ces abrutis ayant fixé un seuil de paiement à cent cinquante balles ! J’achète du nougat en barres aussi. Mes dernières dents d’origine apprécieront le geste à sa valeur.
J’avoue que j’ai farfouillé un peu sur le net, histoire d’en savoir plus sur mon bonhomme, et le moins qu’on puisse dire ; c’est qu’il est plutôt discret ! Contrairement à moi qui m’affiche partout… La faute à mon attachée de presse, cette petite conne, qui ne pense qu’à buzzer tout azimut pour me faire mousser. Cet été, on m’a même vu en couverture de « Voilà » en slip de bain moulant sur une plage du Lavandou, une mannequin russe, épaisse comme un chichi, et louée pour l’occasion, m’enduisant le dos de crème solaire en souriant d’extase. Lamentable. Je suis lamentable.
Lyon, ancienne capitale des Gaules. Tunnel de Fourvière. Et ça coince comme d’habitude ! J’ai habité trois ans ici. Dans les vieux quartiers, au bord de la Saône. Je passais tout mon temps libre chez les bouquinistes de la rue Saint Jean. Sont tous devenus des potes à force… Et puis j’allais courir à la Tête d’or aussi. Oui, je courais à l’époque. Et j’ai même fait de la compète, si vous voulez tout savoir, madame !
RCEA. Ah, nous y voici… ! La route la plus dangereuse de l’hexagone. Enfin là, on se traîne à soixante-dix depuis une bonne demi-heure sur une portion encore en travaux. Je suis en seconde, à quatre mille tours… si ce n’est pas malheureux, ça ! Las, je double un (pauvre) con en Dacia Sandero. Flash… ! M’en fous pas mal, j’ai une plaque monégasque et la voiture ne m’appartient pas. Enfin si, mais c’est plus compliqué que ça sur le papier car elle appartient officiellement à une société (bidon) d’import-export de cochonneries chinoises dont le centre social est à Limassol (Chypre). Quand on a du pognon, il y a toujours moyen de s’en sortir beaucoup mieux que les autres, pas vrai ?
Lui, il pointe à pôle emploi, mon drôle. Par choix personnel, affirme-t-il. C’est bien. Enfin, non. Non, ce n’est pas bien de ne pas trouver de job, ce n’est pas du tout ce que je voulais dire, ce que je voulais dire : c’est que cela est remarquable de pouvoir faire ainsi de tels choix personnels dans sa vie… et surtout cela lui laisse du temps pour écrire… beaucoup de temps…
Midi vingt et une. L’auberge des trois canards boiteux. Un relais pour routiers. Je me gare en épi sur le terre-plein empoussiéré entre deux trente six tonnes lituaniens. Il y a beaucoup d’Espinguoins aussi. Et des Polaks. Menu du jour pour seulement quinze euros cinquante, pichet de rouge compris. Je vais faire des économies pour une fois. La patronne, que tout le monde appelle ici par son petit nom, Yvette, me place en bout d’une table de dix. Des malabars tatoués qui se serrent les coudes sur une toile cirée à gros tournesols. Moi aussi, j’ai un tatouage. Si, sur l’omoplate gauche. Une panthère noire…
Deux heures plus tard, je connais toutes les combines pour trafiquer avec un trombone n’importe quel chronotachygraphe d’un bahut ! Je sors l’AMEX et règle l’addition pour toute ma tablée des Dieux du Bitûme. « Da, da fstrétchi, les gars ! ». Ouais, ouais, c’est ça, à la prochaine… !
Le rouge du pays m’a troué grave le duodénum, mais je repars de plus belle. Il reste encore pas mal d’asphalte à se coltiner avant d’apercevoir la mer d’Iroise et ses golfes clairs. J’ai découvert qu’il y avait un casino, là-bas. Mais non, que vous êtes bêtes, pas une épicerie, un casino, un vrai, un Partouche, où on peut jouer à la roulette et au black-jack ! Finalement, ce bled ne doit pas être si paumé que ça…
Nevers. J’en ai plein les bottes et le cuir Conolly du siège me colle aux fesses. Mon Dieu… ! Comme le ciel est bas ici ! Même le vert anglais, si discret pourtant, de ma caisse dénote dans la grisaille ambiante. Comme une burne, je m’engage très imprudemment dans les petites rues du centre ancien… je tourne en rond au beau milieu des ruines et des échafaudages branlants et les autochtones me roulent les « r » : « Quoi ? Un hôtel ? Ah, oui, peut-être… attendez donc que je réfléchisse cinq minutes… essayez voir la première à droite, avec un peu de chance celui-là doit être encore ouvert en cette saison ! »
Coup de bol : c’est ouvert…
« Attention ! C’est cinq euros de plus pour le parking dans le garage ou sinon, c’est dehors dans la rue ! ». Mais, cette grosse dame (effet loupe du plexiglass anti-covid ?) à la réception, un lévrier sur les genoux, me le déconseille vivement. Elle me raconte en caressant de façon assez équivoque la queue redressée en fouet de son whippet tout maigrichon, qu’un pauvre type s’est fait égorger à deux cent mètres d’ici et pas plus tard qu’il y a quinze jours ! Et puis on crève souvent les pneus aussi (peut-être les mêmes d’ailleurs, et avec les mêmes coutelas… ?!). J’imagine sans peine mais avec grand effroi ce que ces ignobles sauvages dégénérés seraient capables de faire subir à une caisse de luxe comme la mienne. Salopards !
Lendemain matin. Qui déchante. Je n’ai pas fermé l’oeil. Enfin, presque pas. Le chauffage ne marchait pas et je me suis gelé toute la nuit, et, cerise sur le gâteau, en sortant du lit (beaucoup trop mou) j’ai foutu les deux pieds dans une flaque d’eau glacée sorti tout droit du mini-bar pendant la nuit. Heureusement, je ne me suis pas électrocuté. Les croissants sont rassis, le jus d’orange pique un peu, et la triple menton au clébard cachectique sur les genoux tousse gras derrière son masque trop étroit. Trois ? Trois étoiles… ? Hein ?! Qui donc, dans ce maudit pays, accorde ainsi, trois étoiles à un hôtel aussi minable ? Oui, qui ? Pour le moment je ne le sais pas, mais je me promets de le retrouver et de lui faire passer un sale quart d’heure dès que j’en aurai terminé avec ce qui m’occupe bien plus en ce moment. Promis, foi d’Ernest.
Avant de quitter cette bourgade en pleine décrépitude, rue Nationale j’achète une boite de « Négus ». Une spécialité de caramels enrobés de chocolat qui vous collent bien aux dents du fond (mais, la boite en métal repoussé est plutôt jolie). Juste histoire de ne pas arriver les mains vides…
Tours. Je passe vite ; voulant être là-bas avant la nuit. À midi, mange sur le pouce un de ces sandwichs triangulaires au thon albacore acheté vite fait dans un Carrefour-Market. Parait qu’il ne faut plus consommer de thon parce la pêche aux filets dérivants ne fait pas le tri et décime les populations de dauphins communs. Font chier, tiens ! Si on les écoutait : on ne pourrait plus rien bouffer du tout !
Seize heures. Landivisiau (très moche aussi). Capitale du chou-fleur. Ou de la carotte ? Enfin, peu importe : en purée, mis à part la couleur, c’est kif-kif ! Je touche presque au but, me reste plus qu’une petite vingtaine de bornes à faire. Cette fois, je commence vraiment à baliser sévère… surtout que je viens de me souvenir que mon idole souffre de diabète (type deux dans le code de l’O.M.S)… Quel con ! Vais pas avoir l’air fin sur le pas de sa porte avec ma boite de caramels mous…
Le goudron s’arrête d’un coup. Quelques mètres plus loin, une esplanade en terre invite au demi-tour. Il serait encore temps peut-être… mais, finalement, je stoppe ma machine. La mer est bien là. Timide, elle se retire en dansant juste derrière les dunes. Dans le ciel, des mouettes l’imitent. En tournant la tête, j’aperçois les arbres fruitiers dans son jardin. Ses arbres dont il nous parle si souvent et qu’il chérit tant. Et puis, la vieille Picasso bleue de sa mère (Sa « Génitrice »…) aussi. Tout est comme il le raconte. Si bien… On cogne à ma vitre… merde… ! C’est lui ! Lunettes rondes, veste en laine moutarde, foulard plissé de soie noire autour du cou… élégance du détail…
« Faut pas rester là, monsieur ! Ça gêne… comprenez… si jamais je dois sortir en urgence ! »
J’ai joué toute la nuit au casino, gagé ma montre en or rose Patek Philipp, et y ai perdu de quoi nourrir deux mille familles Sahéliennes durant plus d’une décennie. Et puis, sur le long chemin du retour, j’ai sucé tous les caramels.
Je crois qu’il n’a pas eu le temps d’apercevoir son bouquin posé sur le siège passager… heureusement…

5 Replies to “Prête-moi ta plume.”

  1. Salgrenn le Retour… je l’évoquais l’autre jour pour une autre affaire. Il ne faudra pas regretter d’avoir attendu un siècle (ou presque) pour te relire. Je dois dire que ça valait la peine.
    Tiens! Sais-tu que tes textes ont un point commun avec ceux d’une amie commune, Louise Salmone… il faut souvent les lire deux ou trois fois pour tout comprendre. Tu parles d’un surcroît de travail pour le retraité paisible et peu lettré que je suis!

    P.S. Celui à qui tu as essayé de rendre visite ne serait-il pas Michel Houellebecq?

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      1. Pourtant, l’adresse me fut relativement facile à trouver ! D’ailleurs, je pense que d’ici peu il devra déménager à nouveau (pour une villégiature plus discrète encore) assailli qu’il sera par les groupies venues de la planète entière ! Amicalement.

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    1. Parce que tu connais Houellebecq, toi ?! Ben, non, c’est pas de lui dont il s’agit (tu n’as pas bien lu d’ailleurs, je parle d’ « élégance vestimentaire » concernant mon écrivain mystère !). Je ne peux décemment pas citer son nom ici (je crois que j’ai déjà révélé pas mal de choses sur lui) mais je t’invite à regarder mes anciens posts (et je suis assez fier de l’avoir découvert lorsqu’il n’avait que deux abonnés à son blog… (presque 300 aujourd’hui !)). Si tu ne trouves pas je te donnerai le lien en message privé (mais je suis certain que tu vas trouver connaissant ta perspicacité !). Amical bonsoir, Ernest.
      PS : Je suis moi aussi Louise. (rien à voir avec le fameux « Je suis Charlie » ou autre variante sur le même thème !).

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