Le coup du Dodo ou comment la sainte Nitouche, Dieu et ses amis ont poussé le bouchon un peu loin…

Chapitre 1. V.S.V (Vol sans visibilité).

J-4. Plus haut. Le premier matin.


Ce jour, comme hier, et probablement comme demain.

Et pour toute une éternité…

C’est assez simple, on ne distingue rien aujourd’hui à plus d’une dizaine de mètres de distance dans ces horribles couloirs blafards. Des vapeurs opaques s’immiscent puis glissent lentement jusque dans les moindres recoins. D’insidieuses brumes oppressantes qui nous cernent de toute part et auxquelles personne ne semble pouvoir échapper… Pourtant, Paul m’a affirmé qu’il nous suffirait de remonter à peine d’un cran ou deux pour se sortir de cette satanée purée de pois. Paul était un bon pilote, un excellent pilote, et peut-être même le meilleur de tous ceux qui se trouvent ici. En tout cas, il est celui qui a provoqué le plus de morts avec une seule et unique bombe, « Little Boy« … Mais voilà, personne ne l’écoute, tout le monde se contrefiche même éperdument de ce qu’il peut bien raconter, alors nous restons ainsi, flottant mollement dans cette saleté d’ouate cafardeuse, et cela donc depuis des lustres… Ce matin, il y a une réunion. Et, selon la convocation en règle, reçue tout à l’heure, bien emballée comme à chaque fois dans un papier cellophane tout froissé et poisseux, il s’agit d’une réunion d’importance : la présence du staff au grand complet étant requise. Obligatoire ou pas, cela en réalité ne change pas grand chose pour moi car j’en suis toujours, étant donné que j’ai été désigné d’office et « ad vitam æternam » pour diriger et coordonner tous nos débats. S’il y a un bon nombre d’entre-nous que cela ennuie ces fichues réunions que l’on nous impose sans arrêt, et encore plus ces derniers temps où nous y avons droit au minimum deux fois par semaine, personnellement cela ne me gêne guère, à l’inverse, j’apprécie plutôt cette occasion d’une petite distraction. La seule ici, d’ailleurs, si on y réfléchit bien…

Notre peine, à tous, passera par l’ennui… Cela est écrit.

L’ennui, et pour toute une éternité…

Une fois de plus, et je ne sais trop comment je me débrouille à chaque fois, je ne suis pas en avance. Aussi, la salle de réunion se trouvant située à l’autre bout du grand deambularium central, je m’oblige à presser un peu le pas. En chemin, je tombe littéralement sur Jack, qui sort de sa chambre. Il n’a pas bonne mine… et le fog ambiant, qui doit à l’évidence lui rappeler quelques souvenirs, n’arrange rien à sa couleur de teint. Cependant, pour être tout à fait objectif, cela fait maintenant un sacré bail que ce gaillard-là n’a pas bonne mine ! En réalité, son véritable prénom n’est pas Jack, mais William. William Eleonor Douglas Mac Cockburn. Mais tout le monde, ici, mis à part moi, l’appelle Jack. Ce qui n’est pas très étonnant en soi, étant le seul a avoir un accès à tous les dossiers personnels, et donc, à pouvoir connaître ainsi la véritable identité de chacun d’entre nous… Il y a de nombreux autres détails indiqués dans le dossier de William. Comme pour sa soi-disant cinquième victime. Non ! Ce n’était pas lui… ! Il n’a absolument rien à voir avec ce meurtre-ci ! Et si ce pauvre Jack le répéte pourtant inlassablement à qui veut bien l’écouter, personne pour autant n’accepte jamais de le croire ! Moi seul, sait qu’il ne ment pas, que ce ne peut être lui l’assassin de cette petite Ginger, alias Mary Jane Kelly, tout bonnement parce qu’il était déjà parmi nous, deux jours plus tôt, et cela à cause d’une hépatite fulgurante contractée en mutilant la petite Kate, sa quatrième victime. Alors, non, ce n’est pas lui qui l’a éventrée, cette pauvre fille ! — Hey… good morning ! — Oui… bonjour, William ! Alors, tu te rends à cette réunion, toi aussi ? — Yes… il parait que le staff au complet est convoqué aujourd’hui… c’est rapport à un grave problème qui se déroulerait en bas. C’est Helmut qui me l’a dit ! Je ne sais pas trop comment il fait celui-ci, mais il est toujours au courant de tout, et bien avant tout le monde ! Son colocataire, Helmut, n’est pas médium, et ne tire pas non plus les cartes, mais dans le sien de dossier, il est inscrit, à la rubrique « occupations diverses« , qu’il aurait bossé comme grand chef à la Stasi pendant des années avant d’arriver là. Alors forcément, je suppose que cela devait l’aider un peu pour être informé avant tout le monde ! Rappelons que la police politique de l’ex-Allemagne de l’Est reste indubitablement une sacrée référence en matière d’écoute secrète. Il paraît même qu’ils étaient capables de vous installer un microphone miniaturisé dans une dent creuse ! Nous voilà maintenant à l’autre bout, devant la porte de la grande salle. À nouveau, on a encore tout repeint en blanc de ce côté-ci, et épinglé ensuite de petits panneaux cartonnés sur les murs : «Attention ! Peinture immaculée toute fraîche !» C’est donc avec beaucoup de délicatesse que je pousse la porte du pied, faisant bien attention de ne pas m’en mettre partout. Comme je le pressentais, nous sommes les derniers, avec William… Ils sont déjà là. Tous. Sans aucune exception. Et malgré l’habitude, je reste toujours terriblement impressionné…

Ils, ce sont eux. Eux, les plus terribles criminels depuis le début de l’humanité, assis, là, devant moi, dans cette immense salle de réunion…

Chapitre 2. Mon truc en plumes.

J-4. Premier étage du Palais de l’Élysée. Vers huit heures dix du matin.

Je rêve souvent de grasse matinée…

Éh, ouais, exactement, c’est bien de cela dont je rêve tout le temps ! Rester au pieu jusqu’à des heures plus qu’indécentes, m’enfouir profondément le nez dans l’oreiller, me cacher très loin sous ma couette, pulvériser mon réveil à quartz contre un mur, et puis attendre, attendre le plus longtemps possible, que la faim, ou peut-être un besoin naturel irrépressible, ne m’oblige finalement à me lever…

À l’instant même où je pousse la lourde porte de son bureau et qu’il m’aperçoit dans l’encadrement, le Président se met instantanément à gueuler comme un putois.

— Ah ! Vous voilà enfin, Madeleine ! Bon, ça y est, cette fois c’est vraiment décidé… on va les exterminer tous ces pédés ! »

Apparemment, j’avais dû rater quelque chose d’important…

On est un lundi matin. Très exactement celui du vingt-trois juillet dans le calendrier des PTT de cette année, et que j’avais choisi comme toujours avec une photographie sur la couverture, d’un mignon petit chaton rouquin, adorable boule de poils bien blotti entre les papattes d’un gros chien de race saint-Bernard, ceux qui ont toujours un tonnelet de cognac autour du cou, et si, pas mal de gens n’aiment pas les lundis matin, moi, Mado, j’en fais bien partie…

— Mais… vous savez bien que ce n’est pas très correct de parler comme cela, monsieur le Président… ! Maintenant il ne faut plus dire pé…

— Quoi ?! Pas correct ?! Comment ça pas correct… ?! Et parce que vous croyez peut-être qu’ils le sont corrects, eux ?! Nom de Dieu de nom de Dieu ! »

Il se lève aussi sec d’un seul bond de derrière son immense bureau en chêne doré à la feuille d’or et s’avance ensuite vers moi, l’œil mauvais…

Si un grand nombre de personnes n’aiment pas les lundis matin, dont ma pomme, c’est la plupart du temps parce que soit-disant cela les déprime trop de retourner au turbin après le week-end. Personnellement, je n’aime pas les lundis matin parce que je n’aime pas non plus les mardis matin. Ni aucun des autres de tous ces foutus matins de la semaine !

— Regardez-moi ça… !

Il tient entre ses doigts ce qui me semble être une vulgaire plume d’oiseau…

— Et voilà ! Ça y est ! Ils vont nous refaire le coup du dodo, ces enfoirés !

— … Le coup du dodo… ?! Comment ça, monsieur le Président ? Je ne comprends pas ?!

— M’enfin Madeleine ! Le dodo de l’île Maurice ! Me dites quand même pas que cela ne vous dit rien du tout, le dodo !

— Ah… si… peut-être ! Le dodo… mais oui… bien sûr ! Le dodo ! »

Effectivement, cela me revenait vaguement, j’avais déjà entendu parler de ce gros oiseau, assez laid, aux ailes atrophiées, incapable de voler, vivant autrefois dans nos anciennes colonies de l’océan indien, et que surtout on avait exterminé à coup de mousquet, ou de sabre d’abordage, en très peu de temps.

« Eh bien, voilà qu’ils recommencent, mais cette fois-ci, c’est avec le rossignol à gorge noire ! Ils les plument tous pour en faire des doudounes ! Ah, vraiment… rien ne les arrêtera, ces Jaunes !

— Comment ça des doudounes, monsieur le Président… ?!

— Oui, des doudounes ! Vous ne savez pas non plus ce qu’est une doudoune en plumes, Madeleine… ?!

— Ben… si, si… quand même !

Ensuite, le voici qui m’explique, mais très brièvement, juste en trois mots, parce qu’il n’a vraiment pas le temps de s’étendre maintenant sur le sujet, ce qu’il ressort exactement de cette histoire de plumes que l’on arrache une par une, et sans aucune délicatesse, à ces rossignols à gorge noire de Chine…

J’apprends donc que l’on avait découvert, il y a peu, et par le plus grand des hasards, comme cela est d’ailleurs souvent le cas pour les grandes découvertes, de celles en tout cas qui font avancer la Science, que le duvet de ces rossignols noirs à gorge de Chine –ou peut-être bien l’inverse… me perdrais-je déjà un peu ?!– est d’une incroyable puissance calorifique qui dépasse très largement tout ce que l’on pouvait connaître jusqu’alors, y compris la fourrure bien épaisse du renard polaire arctique, qui pourtant se pose vraiment là en matière d’isolation thermique. Immédiatement, des mesures avaient été prises dans l’Empire du Milieu pour lancer un grand plan de capture de ces oiseaux, qui ceci dit en passant, constitue aussi une des espèces endémiques les plus rares sur notre planète… Et, comme cela nécessite déjà un nombre assez conséquent, de ces malheureux petits zoziaux, pour obtenir un seul anorak bien rembourré, je vous laisse imaginer la suite…

« Et attendez… ce n’est pas tout !

— Ah bon… ? Quoi d’autre encore… ?!

— Les pattes…

— Les pâtes… ?! Leurs fameuses pâtes chinoises, monsieur le Président… ?!

— Mais non ! Pas celles-ci ! Enfin voyons, Madeleine, je vous parle de leurs petites pattes à ces oiseaux !

— Ah… excusez-moi… je n’y étais pas !

— Ils les mettent à infuser dans du bouillon !

— Du bouillon… ?!

— Oui, du bouillon ! M’enfin, ma chère, qu’avez-vous donc ce matin ?! On dirait que ça ne va pas ? Seriez-vous souffrante… ?

— Moi… ? Mais non, pas du tout ! Je vous assure que je vais tout à fait bien, monsieur le Président !

— Bon… tant mieux ! Parce que je vais avoir grand besoin de vous, moi, aujourd’hui !

— Ah…

— Et ensuite, ils la boivent, leur saloperie d’infusion ! D’un seul trait ! Excusez-moi d’être un peu cru Madeleine, mais il paraît que ça les aide à bander ! Ne faut-il pas qu’ils soient crétins, non… ?!

— … Euh… oui… de sacrés cons, même ! Ça, c’est sûr, vous avez bien raison !

— Bon, inutile de vous en dire plus alors… je suppose que vous avez déjà compris le topo ?! qu’il me lance pour conclusion, mais en rajoutant presque aussitôt :

— Et vous serez donc entièrement d’accord avec moi, madame Goret, on ne peut vraiment pas les laisser continuer ! Il faut à tout prix que cela cesse… !

Chapitre 3. La voix de son maître.

J-4. Toujours plus haut. Même heure, à quelque chose près.

William et moi, à peine installés à nos places respectives, que Fidel, comme à son habitude depuis qu’il est arrivé ici, frappe un grand coup de poing sur la gigantesque table ovale, puis se lève en titubant de sa chaise…

Fidel est complètement sénile. Mais surtout, il enquiquine tout le monde en nous imposant lors de chaque réunion d’interminables monologues idéologiques auxquels personne ne comprend fichtre rien ! La dernière fois, l’intermède avait quand même duré presque quatre heures !

À noter également qu’il est le seul pensionnaire à s’habiller chaque jour en jogging, et toujours le même, une loque informe et délavée de ce qui n’était déjà à l’origine qu’une vulgaire contre-façon mal taillée.

Par chance, « Qu’est-ce qu’elle a ma gueule » se dresse immédiatement sur ses grosses jambes torses et poilues, et lui montre, avant même qu’il n’ait le temps d’ouvrir la bouche, qu’aujourd’hui ce n’est pas le jour à nous faire suer la couenne avec des discours à rallonges ! Contrairement à Paul, le pilote, « Qu’est-ce qu’elle a ma gueule« , tout le monde ici l’écoute très attentivement. Ce qui est d’ailleurs assez curieux à première vue, voire même paradoxal, considérant que ce dernier ne s’exprime que par gestes, accompagnés de quelques borborygmes inintelligibles…

Le bestiau, au physique ingrat et musculeux à souhait, possède un très sale caractère, et surtout démarre au quart de tour. Et d’une façon générale ne fait jamais dans la dentelle, et particulièrement lorsque l’on ne veut pas tenir compte de son avis ! Aussi, on s’en méfie toujours un peu, de celui-là…

Il est arrivé ici le premier. Bien avant tout le monde. Difficile donc d’évaluer avec précision depuis combien de temps, mais cela devait bien faire dans les deux ou trois millions d’années…

Avec sa petite copine Lucy non plus, il n’avait pas fait dans la dentelle, car après l’avoir maltraitée et violée à plusieurs reprises, et puis finalement étranglée sauvagement, il n’avait pas trouvé mieux que de l’éparpiller en petits morceaux aux quatre coins de sa savane africaine. D’ailleurs, aux dernières nouvelles, on n’avait pour l’instant retrouvé qu’une infime partie de son crâne à cette pauvre fille…

Fidel, notre grand déblatéreux tout gâteux dans son vieux survêt délavé, se rassoit donc, résigné, et maintenant, le calme revenu, nous n’attendons plus qu’une seule chose : la « Daddy Vox« …

Étonnamment pour une fois, elle ne se fait pas trop attendre.

— Un, deux… un, deux… ! C’est bon, ça fonctionne là ?! OK… Alors, bien le bonjour à tous !

— … Bonjour la « Daddy Vox » ! Tous en chœur…

— Bon… aujourd’hui, mes chers amis, il y a du lourd au programme ! Alors, va falloir bosser dur pour une fois !

Tout le monde se regarde. Bon sang ! Comme si on n’avait pas l’habitude de bosser dur lorsqu’un nouveau problème se présentait en bas ?! Je trouve, et je suppose ne pas être le seul parmi notre assemblée, que parfois la « Daddy Vox » est particulièrement désobligeante avec nous. Il me semble tout de même, que des problèmes, nous en avions résolu une flopée depuis le temps, et bien souvent des pas piqués des hannetons, et qu’à chaque fois cela nous avait demandé un sacré boulot justement, alors, on pouvait bien nous traiter de tout ce que l’on veut, mais certainement pas de fainéants ! Ah, comme il est navrant et injuste de faire autant d’efforts et d’être toujours aussi mal considérés.

« Voilà, voilà… je ne vais pas vous cacher la vérité plus longtemps… il y a actuellement un gros soucis en bas… et cette fois, c’est un niveau 10 ! »

Tout le monde se regarde à nouveau. Un niveau 10 ?! Ah, ben, mince alors ! Nous n’avions encore jamais eu un niveau 10 à gérer ! Enfin, pas depuis que j’étais là en tout cas. Mais, la « Daddy Vox » de poursuivre :

— Et, comme toujours, un dossier complet va vous être transmis afin que vous puissiez commencer à travailler dessus rapidement. »

Quelques-uns, des faux-culs de première pour la plupart, ont déjà saisi leur crayon papier avec une petite gomme au bout, et commencent à griffonner fébrilement sur la feuille blanche que chacun d’entre-nous a trouvé devant lui en arrivant. Je me tourne vers Julius, mon voisin de droite, qui est aussi mon meilleur camarade ici.

— Dis, Julius, tu penses que c’est grave cette fois ?

— Je ne sais pas encore… attendons peut-être d’avoir un peu plus de renseignements sur ce qui se passe réellement, tu sais bien comme moi qu’ils s’affolent souvent pour pas grand-chose !

Julius, cela ne fait pas tellement longtemps qu’il est parmi nous. De mémoire, peut-être une petite cinquantaine d’années tout au plus. Au début, comme presque tous lorsqu’ils débarquent, il ne voulait pas du tout rester. Selon lui, il y avait forcément une erreur quelque part et il fallait absolument refaire les calculs. Refaire les calculs… ! Oh, mais comme cela serait simple si l’on pouvait tirer ainsi un trait et puis tout reprendre à zéro comme le désirait Julius ! Malheureusement, ici, on ne refait jamais les comptes. Jamais, parce qu’ici une erreur cela n’existe pas… cela est impossible…

Après avoir tout de même bien relu en détail son dossier, par acquis de conscience peut-être, je lui ai finalement glissé que la grosse bombinette, celle que Paul, le pilote, a trimballée dans sa forteresse volante jusqu’au Japon, et sauf erreur sur la personne, ce qui était donc parfaitement impossible comme je viens de le dire, c’était quand même bien lui, Julius, qui l’avait mise au point…

Alors, il a pleuré. Comme beaucoup le premier jour. Ensuite, il s’est un peu ressaisi, et m’a déclaré qu’après tout ils avaient été très nombreux à travailler sur cette bombinette, et donc il ne comprenait pas pourquoi il devrait être le seul à trinquer dans cette histoire ! Et là, je l’ai tout de suite rassuré en lui expliquant que tous ceux qui avaient bidouillé du plutonium avec lui, étaient sûrement déjà parmi nous, ou bien ne tarderaient pas à nous rejoindre assez rapidement, si ce n’était pas déjà fait. Alors, à nouveau, il a fondu en larmes…

Maintenant, Julius ne pleure plus. Il a compris que cela ne sert à rien ces longues crises de sanglots. On ne s’épanche jamais sur son sort ici ; ce n’est pas du tout le genre de la maison. Mais, si ce Julius est un garçon particulièrement instruit, et fort intelligent, un bon camarade en résumé, et avec lequel j’avais toujours grand plaisir à discuter, c’était très loin d’être le cas de la plupart de ceux présents dans cette salle…

Voici justement cet imbécile de Bénito qui se lève pour prendre la parole.

« Ma qué… ?! Ouné nivo dix ? Et commé ça ouné nivo dix ?! Ma qué cé ouné guerre moundialé ou qué… ?! Ce à quoi la « Daddy Vox« , toujours en ligne, lui répond immédiatement et sur un ton grave :

— Bravo ! En plein dans le mille, mon Bénito ! Nous ne sommes qu’à seulement quelques jours d’un conflit international qui détruira l’humanité tout entière ! Et par la même occasion toutes autres formes de vie sur la terre ! Quatre jours, vous avez très exactement quatre jours devant vous, pas un de plus, pour trouver une solution et stopper le processus déjà en cours !

Alors, nous y voilà donc ! Cette fois encore, je pressens que l’on va bien s’amuser, et peut-être même comme jamais jusqu’à présent ! À ce stade de nos réunions, je dois sans attendre brancher le petit microphone qui est posé juste devant moi, et puis ensuite prendre le relais de la « Daddy Vox » pour organiser les débats. Cela est indispensable, sinon ils deviennent très vite incontrôlables. Mais, aujourd’hui je me suis fait prendre de vitesse… comme un bleu !

— Allons ! Mesdames, messieurs ! Voyons, je vous en prie ! Un peu de calme, s’il vous plaît ! »

Fort heureusement, le dossier complet promis par la « Daddy Vox« , nous arrive par le fameux porteur spécial. Et, une fois de plus, le voyant débouler ainsi, tout essoufflé et dégoulinant de sueur, je considère que cette fantaisie d’un autre âge, consistant à nous envoyer un messager, vêtu d’un seul pagne et chaussé de simples sandalettes de cuir, n’est tout de même pas très sérieux. Pour ne pas dire du n’importe quoi ! Mais enfin, pourquoi s’obstine-t-on à faire courir ce pauvre type comme cela à travers nos couloirs ?! Julius m’a expliqué qu’il serait pourtant facile d’installer un système par pneumatique, beaucoup plus rapide, et puis très économique de surcroît à l’usage. Enfin bref, passons encore là-dessus… Le type, tout humide donc, me tend l’envelloppe, et puis repart aussi vite d’où il vient. J’ouvre immédiatement l’enveloppe, tandis que le brouhaha ambiant fait aussitôt place à un silence de plomb. Étrangement, elle ne contient qu’une seule feuille de papier… Ce qui n’est vraiment pas habituel, et surtout ce qui me semble particulièrement maigrelet dans le cas présent pour nous expliquer dans les détails, l’inexorable cheminement d’une possible troisième guerre mondiale susceptible d’anéantir toute vie sur Terre !

Mais, je ne suis pas encore au bout de mes surprises. En effet, sur cette feuille, il n’est inscrit qu’un seul mot. Un simple mot de six lettres…

Et il s’agit d’un prénom féminin.

«Maryam»

Mais pourquoi ce prénom… et seulement ce prénom… ?!

Et pourquoi surtout celui-là, ce joli prénom qui n’est autre que celui que portait ma mère ?!

Ma petite maman…

Chapitre 4. Particule alimentaire.

J-4. Palais de l’Élysée. Toujours au premier étage, mais dix minutes plus tard (soit huit heures vingt).

Goret est mon nom de jeune fille.

Goret comme un goret, un petit goret.

Cependant, depuis ma demande officielle d’y faire rajouter celui de mon défunt mari, un authentique salaud et dernier représentant d’une illustre et très vieille branche de l’ancienne noblesse française, mon nom d’usage courant était devenu : madame de Villeminus du Poët-Goret…

Une démarche surprenante, j’en conviens, surtout au vu de ce vilain aspect des choses. Mais, la loi française m’y autorisant, il m’avait plu d’imaginer, un peu naïve certes, que de conserver ainsi son patronyme à particule accolé au mien, et même si ce gros naze bouffait maintenant les pissenlits par la racine, pouvait le rendre, ex inferna, complètement fou de rage ! Pour ma défense, lorsque l’image la plus tendre, la plus romantique, que vous laisse en mémoire votre ex-conjoint est définitivement celle d’une immonde larve répugnante, affalée de tout son long sur un vieux sloop de la ligne Roset, défoncés (les deux), usé jusqu’à la trame (seul le canapé, cette fois), et qui vous gueule chaque soir lorsque vous rentrez tout éreintée de votre boulot : « Alors, merde, quoi ! c’est quand qu’on bouffe… ?! » tout en se grattant peu élégamment mais très énergiquement le bas du bas-ventre, je peux vous garantir que la sérénité a ensuite de grandes difficultés à trouver sa place dans votre schéma de deuil et de reconstruction personnelle… !

Le Président persistait pourtant à m’appeler Madame Goret. Ou bien alors, ma petite Madeleine. Mais là, c’était uniquement si nous nous trouvions seuls…

— Bon… j’ai convoqué Dekka ! Et puis toute la clique au grand complet ! Ils devraient être ici dans cinq minutes !

— Bien… alors vous avez peut-être encore le temps d’aller vous habiller, monsieur le Président ?! »

Il était toujours en pyjama. Personnellement, cela ne me gênait pas plus que ça, ayant l’habitude avec mon défunt mari, qui traînaillait volontiers dans cette tenue, du matin au soir.

« Lorsqu’on est au chôm’du, ce n’est pas la peine non plus de faire d’inutiles efforts vestimentaires ! affirmait-il très sûr de lui, mon Godefroy. « Et en plus, tu vois, pauvre connasse, j’attends personne aujourd’hui !  » rajoutait-il habituellement, cette éclatante illustration vivante d’une génétique consanguine nobiliaire, multiséculaire, et somme toute assez mal maîtrisée… Bécassine, c’est ma cousine, et papa, c’est ton frère… !

Il ne se lavait la plupart du temps qu’un jour sur deux, voire sur trois selon l’époque de l’année –ou peut-être l’intensité et le sens des courants d’air– et très probablement dans ce même esprit de facilité d’organisation de ses longues journées de glandouille.

Mais, notre Justin Dekka, c’est autre chose. Ses parents, à ce Justin, originaires du Ghana, avaient émigré en France au tout début des années quatre-vingt, alors que cela chahutait un peu trop dans leur malheureux pays exsangue.

Depuis les décolonisations en masse, il faut bien admettre que d’une façon générale cela ne se passe pas toujours très bien en Afrique. Et encore moins bien –un peu d’ironie, que diable !– si c’est un général qui s’arroge arbitrairement les pleins pouvoirs. Bon, remarquons ensemble toutefois, et afin d’être tout à fait fidèles avec l’histoire contemporaine des Républiques bananières, que si un capitaine, ou même parfois un simple petit caporal-chef de la réserve locale, s’autoproclamait à la tête de l’un de ces régimes totalitaires en herbe, cela ne fonctionnait pas trop mal non plus pour que la mayonnaise répressive prenne assez vite, et que tout ceci ne tourne inévitablement au vinaigre, ou plus exactement : en bains de sang dans un joli boxon plus ou moins organisé !

Notre Justin Dekka, lui, en avait profité pour suivre de grandes études chez nous. Enfin, quand je dis chez nous, il est quand même aussi un peu chez lui vu qu’il est né ici, le petit, et n’a d’ailleurs jamais foutu les pieds de sa vie au Ghana !

Il a fait Sciences-Po, Justin. Et Sciences-Po, franchement, ce n’est pas mal du tout ! C’est même une très bonne idée d’après ce que j’ai cru comprendre, si l’on a le projet par la suite de faire une petite carrière bien sympathique dans le monde de la politique. Pour preuve, notre Président n’avait pas hésité à le nommer ministre de nos armées. Une grande première pour un petit black, fils d’émigrés africains de la première génération, et qui de surcroît n’avait pas non plus effectué son service militaire ! Pourtant, malgré ces nombreux handicaps, ce Justin-là assurait grave dans son emploi. Il était même brillantissime. Bon nombre de nos chers concitoyens l’ayant aperçu parader, pas plus tard que la semaine dernière dans la tribune officielle aux côtés du Président lors du défilé du quatorze Juillet sur les Champs-Élysées, ne pouvaient qu’en être convaincus. D’ailleurs, on n’avait vu que lui ce jour-là, impeccable dans son élégant costard bleu canard taillé sur mesure dans une fine étoffe d’alpaga, mettant particulièrement bien en valeur l’éclat de son sourire d’ivoire, si charismatique.

Ainsi que son petit cul bien ferme…

Ah, que nous voilà donc enfin un ministre de la Défense qui a de la classe et qui sait se saper comme un prince ! Cela nous change de tous ces vieux schnocks et autres rombières à lunettes, décaties et grêlées de varices, que nous avons supportés jusqu’ici. En résumé donc, notre petit Justin était plutôt du style à épater la galerie électorale, et moi, Mado, et même si ce n’est sûrement pas vrai tout ce que l’on nous raconte d’affriolant sur les Blacks : j’en ferais bien mon quatre heures de celui-ci !

— Oui… vous avez raison… je vais passer un costume ! »

 Eh, ouais, ma poule ! Serait-il sérieux tout de même de déclencher une troisième guerre mondiale en pyjama de soie ?!

Il me tend la plume du fameux z’oiseau de Chine…

— Tenez Madeleine ! Gardez-moi ça bien précieusement ! Il s’agit d’une pièce à conviction dont nous aurons besoin pour la suite !

Puis, il sort par une porte dérobée dans les boiseries en chêne du XXVII ème siècle, qui donne un accès direct à ses appartements privés. Je n’ai pas le temps de me retourner, psychologiquement j’entends, que l’on frappe à la porte du bureau…

C’est l’aide de camp du Président.

Le colonel Antoine-Étienne Du Thilleul de la Marjorie du Plat d’Empôt. Lui aussi, comme mon défunt, et vous l’avez déjà compris, est issu d’une noble famille et de tout le tralala à la mords-moi-le nœud qui va avec, mais, contrairement à l’autre tache, ce dernier est toujours tiré à quatre épingles. Cela fait partie intégrante de sa fonction officielle d’être ainsi constamment réglé au cordeau. C’est aussi lui qui accessoirement, et le terme est tout à fait bien approprié ici, se trimballe jour et nuit avec la fameuse mallette des codes nucléaires.

Godefroy, God pour les intimes, mais aussi pour gagner du temps, a eu une mort assez peu banale, je dois bien le dire… Et puis tenez… comme on a bien deux ou trois minutes devant nous, je vais vous la raconter, l’historiette de mon God !

Un jour, ou plutôt une après-midi en pleine semaine pour être tout à fait précise, notre vieux poste de télévision, de la marque Grundig, a implosé sans prévenir, et monsieur du Gland, qui était pile-poil devant l’appareil en question, avachi comme à son habitude de tout son long sur le vieux sofa à rayures, en a pris plein la tronche…

Les pompiers, alertés par des voisins, eux-mêmes alertés par le bruit et la fumée noire qui sortait de par le dessous de notre porte d’entrée, l’ont retrouvé à moitié cramé et tout constellé de débris de verre plus ou moins cathodiques. Mais toujours vivant, l’enflure !

Pour l’anecdote croustillante, et je subodore que vous en êtes friands, dans le magnétoscope, qui étonnamment avait résisté aux flammes, je retrouverais plus tard une cassette VHS d’un vieux porno au titre évocateur et plutôt prémonitoire : « Infirmières en chaleur« … !

Je suis tout de même allé le visiter une fois, à l’hôpital de Percy-Clamart où l’on me l’avait finalement transporté, mon gros dégueulasse de cinéphile, parce qu’ils sont spécialisés là-bas dans les très grands brûlés. Il avait forcément beaucoup changé, et je ne l’ai pas remis de suite. Surtout qu’avec toutes ces couches de bandes Velpeau dont on l’avait entièrement recouvert, cela n’aidait pas vraiment à la reconnaissance faciale…

Un docteur, tout en blouse verte entrouverte, et entrevu vite fait dans le couloir, m’appris sur un ton mielleux qui se voulait apaisant, et ce malgré un fort accent iranien, qu’ils l’avaient placé dans un coma artificiel pour lui éviter les souffrances terribles que provoquent de si graves brûlures. Je n’ai pas pu m’empêcher de lui rétorquer qu’il était fort dommage que l’on ne m’ait pas demandé mon avis avant… Enfin bref, passons là-dessus…

Comme je n’étais pas vraiment venue jusqu’ici –Trois changements par la ligne D et C, puis dix minutes de marche ensuite sous un sale crachin, alors que j’avais oublié, comme une andouille, mon pépin au bureau– pour lui passer de la pommade à l’huile d’amande douce, ou même au beurre de karité, à mon God, j’en ai plutôt profité pour lui asséner ses quatre vérités. Surtout que pour une fois, il ne pourrait assurément pas se lever pour me refiler une baffe, ou bien encore l’un de ses adroits coups de pied dans un tibia dont il avait le secret…

M’a-t-il entendue… ? Je n’en ai pas eu la certitude. Mais en tout cas, cela m’avait procuré une immense satisfaction d’avoir pu ainsi vider mon sac en toute quiétude.

Finalement, il est décédé deux jours plus tard d’une septicémie foudroyante, et ils ont été extrêmement sympathiques au crématorium de Bobigny-sur-Seine, je serais une belle ingrate de ne pas le signaler, en me consentant une ristourne de cinq pour cent sur la facture globale, vu qu’il était déjà presque à moitié carbonisé, et que cela leur prendrait donc moins de boulot du coup pour en faire un petit tas de cendres qui devait tenir dans une jolie boite en carton recyclé. Geste commercial modeste, il est vrai, mais que l’on apprécie toujours dans ces cas-là.

Bon… Pour en revenir à notre colon, dans la réalité, il ne servait pas à grand chose, ce pauvre Du Thilleul ! D’ailleurs un matin, qui était peut-être en novembre, si je crois bien me souvenir, on l’avait complètement oublié, et le Président était parti en vadrouille, sans lui, et la journée durant, pour visiter l’une de ces si nombreuses usines en faillite du nord de notre pays, y serrer des mains pleines de cambouis, et faire aussi, en gueulant très très fort dans un mégaphone tout neuf car prêté par les syndicalistes du cru, des tas de promesses alléchantes de reprise de l’entreprise par un groupe étranger qui serait prêt à dépenser un peu de pognon dans l’affaire, et puis surtout à en toucher en retour beaucoup plus en subventions de l’État français, généreuses promesses qu’ils ne tiendraient pas, on s’en doute bien, car l’on commençait tout de même à en avoir un peu l’habitude avec le temps, de toutes leurs magouilles…

En vérité, l’on ne s’était rendu compte de son absence que le soir venu, lorsque nous étions tous rentrés au bercail. Et encore, je pense que cela aurait très bien pu passer à l’as, comme on dit, si cette burne galonnée n’avait pas choisi de nous attendre sur les marches du perron sous une pluie glaciale, trempé comme une soupe de poissons de roche, fiévreux mais toujours bien droit comme un i comme seuls peuvent l’être encore de nos jours quelques uns de nos officiers supérieurs de la vieille école sous les plus violentes intempéries ! Le Président, ému lorsqu’il l’a découvert ainsi, tout mouillé et claquant des dents, n’a franchement pas eu le courage de lui passer un savon. Vrai aussi, que très honnêtement, il faisait de la peine !

N’importe comment, il n’y avait rien eu de très grave à signaler ce jour-là.

Si ce n’était peut-être une grève surprise des contrôleurs de la ligne A du RER, suite à un vitriolage de l’un des leurs la veille au soir, ainsi qu’une prise d’otages, dans un Cocci-Market de la banlieue sud de Brioude-les-bains, fort heureusement sans conséquence, car organisée une fois de plus à la va-vite par l’un de ces pauvres types en fin de droit des allocations chômage, et souvent complètement ridicules dans leur désespoir, que notre excellent, et si bien entraîné GIGN, abat finalement très vite d’une balle en pleine tête, juste après, cela va de soi, quelques sommations d’usage en vigueur…

Il faut bien avouer que ces dernières années, on nous menace beaucoup moins nucléairement parlant. Cela nous a coûté quelques milliards, et pas mal d’emmerdements avec les populations indigènes du Pacifique sud où nous avons expérimenté nos munitions radio actives en salopant bien tout au passage (et pour plusieurs dizaines de millénaires) mais il est clair que l’on pouvait reconnaitre que nous étions maintenant plutôt peinards de ce côté-là…

En règle générale, ce boulot d’aide-de-camp ne durait que deux ans au maximum, parce que mine de rien si l’on y regarde un peu mieux, le job n’est pas vraiment une sinécure. Le titulaire du poste, un officier supérieur trié sur le volet, se doit d’être sur le qui-vive vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Même lorsqu’il se rend aux toilettes, ou bien prend une douche. Ce qui complique un peu la chose…

Malgré tout, il y a une contrepartie plutôt bonnarde. Après ces deux années passées à ce poste ingrat, l’aide de camp du Président de la république est, selon une vieille coutume bien ancrée dans les mœurs du bureau des mutations, et l’on y dérogeait qu’assez rarement, expédié sous le soleil des tropiques, dans l’une de ces îles paradisiaques où l’on possède encore, mais à grands frais, quelques garnisons, avec, cela va sans dire, toute sa petite famille au complet, en supposant qu’il en ait conservé une, bien entendu. Une récompense somme toute bien méritée après ces longs mois d’astreinte et de servitude…

— Mais… il n’est pas là, Madame Du Poët… ?!

Ce colon à mallette est quasiment le seul ici à m’appeler madame Du Poët.

Et… Oh ! comme ce « Madame Du Poët » résonnait harmonieusement bien à mes oreilles !

Rien que pour cela, je l’adorai ce petit militaire d’opérette ! Mais, vous admettrez aussi bien volontiers avec moi qu’un gugusse pareil, avec toute sa ribambelle de galons dorés sur les manches, un petit doigt en permanence posé sur la couture du pantalon, une fine moustache bien taillée avec des ciseaux à bouts pointus, et qui vous donnait de bon cœur de la particule en claquant vivement des talons, ne pouvait en aucune façon vous laisser indifférente !

— Non… il se change ! Alors, à vous aussi il a demandé de venir… ?

— Ben, oui ! La situation est très tendue qu’il m’a dit… ils les déplument tous ! Venez immédiatement Du Thilleul ! Il était quatre heure trente très exactement…

— Mais… il est huit heures vingt !

— …Oui, je sais bien… mais… je me suis rendormi !

D’après mes calculs –vite faits, bien faits– il ne lui resterait plus que trois petits mois au jus à tirer, au colonel, et cela n’était peut-être pas plus mal, car très objectivement cela devrait lui faire beaucoup de bien d’avoir un peu de sable blanc coincé entre les arpions en éventail, tout en sirotant des punchs servis très frais dans une demie noix de coco…

Chapitre 5. Un poison nommé Wanda.

J-4. Toujours plus haut mais un peu plus tard.

Pschitt ! Pschitt… !

De temps à autre, un petit nuage de brouillard irisé surgit en crépitant par le dessous de la porte d’entrée et A*, assis en face de moi de l’autre côté de la table gigantesque, sursaute instantanément sur sa chaise à chaque fois que cela se produit. Ce crétin des Alpes bavaroises porte un énorme bandage autour de la main droite. Une fois de plus il s’est fait mordre par son chien qui ne supporte plus de le voir lever le bras toutes les cinq minutes, et comme dès son arrivée chez nous on avait échangé Blondi, sa gentille chienne berger, contre un Pittbull dressé pour le combat, les lésions étaient toujours assez impressionnantes. D’ailleurs, il ne lui reste plus que deux doigts de valides à cette main…

Avant que Marcel ne me briefe sur les différentes races de chiens, je ne savais pas très précisément ce que pouvait être un Pittbull.

Ce Marcel, qui possédait lui aussi plus bas un spécimen de cette race, et qu’il avait dressé avec un certain talent dans le seul but d’effrayer et de détrousser les petites vieilles de son quartier –juste avant de les égorger avec un rasoir mais très proprement toujours– considérait que ces molosses, véritables boules de muscles, étaient aujourd’hui ce que l’on faisait de mieux, cynophilement parlant, pour occasionner de sérieuses atteintes corporelles à des personnes sans défense. Ses petits yeux vicieux, à ce Marcel, pétillaient de conviction : je l’avais évidemment cru sur parole.

Cela fait maintenant presque une heure que nous sommes dans l’expectative, et pour l’instant la « Daddy Vox » ne s’est toujours pas manifestée à nouveau. Ce qui signifie que nous n’avons pas d’autre élément que ce seul prénom, Maryam, pour tenter de déjouer le scénario effrayant décrit un peu plus tôt. Julius, qui maîtrise de nombreuses langues, dont le Sanskrit et l’Araméen, avait percuté immédiatement en observant ma tête à la lecture de ce prénom.

Lui, comme moi, savons qu’en langue araméenne Marie se dit Maryam. Mais pour tous les autres présents dans cette salle, il fallut que j’explique un peu mieux la chose. Et cela a fait grincer quelques canines… Beaucoup au sein du groupe n’apprécient pas les Araméens, ou bien encore tout ce qui peut ressembler de près ou de loin à un métèque. Pour résumer, il s’agit donc de la première fois que nous sommes confrontés à un niveau 10, mais également la première fois que l’on nous fournit aussi peu d’indication pour travailler sur notre sujet. Une véritable catastrophe !

Toutefois, cette absence d’éléments de travail, n’empêchait pas les discussions d’aller bon train de part et d’autre de l’immense table ovale…

 » Bon… et alorrre… ? Qu’est-ce qu’on va fairrre maintenant ?!

Ce chieur de Jean-Malpomène commence sûrement à trouver le temps long, mais à l’évidence ce n’était pas lui qui allait nous dégoter une solution au problème ! Avec un quotient intellectuel proche du zéro pointé et une envie d’uriner quasi permanente tout ça à cause des amibes qui nagent dans sa vessie, cela faisait au moins deux bonnes raisons pour qu’il ne nous soit absolument d’aucune utilité ! Il n’avait échappé à personne que depuis déjà vingt minutes, monsieur se trémoussait sur son siège, n’ayant certainement qu’une seule idée en tête : celle qu’on en finisse maintenant avec cette histoire et qu’ainsi il puisse aller se soulager au water-closet situé à l’autre bout du deambularium

— Moi, je dis que si l’on a vraiment rien de mieux a se mettre sous la dent… il ne nous reste qu’une seule solution… envoyer quelqu’un voir en bas ce qui se passe !

Celui-ci, c’est Mario. Et lui, contrairement à cet abruti de Jean-Malpomène, est plutôt du genre bien cérébré ! Une intelligence supérieure même, comme malheureusement pas mal de psychopathes…

Oh, oui, un sacré malin, que ce Mario-là ! D’ailleurs, ils s’étaient donné un mal fou pour le choper en bas. Monsieur, qui donnait dans le raffiné en découpant en rondelles bien calibrées de jeunes auto-stoppeuses, les avait fait courir longtemps avant de finir grillé sur la chaise électrique. Il faudrait que je rejette un coup d’œil vite fait à son dossier, mais je crois bien me souvenir qu’il avait eu le temps d’en sacrifier une bonne trentaine de ces malheureuses gamines imprudentes…

Et voilà, c’est reparti ! Ayant trouvé un nouvel os à ronger : les discussions reprennent maintenant par petits groupes. Toutefois cela ne dure pas très longtemps avant que Jean-Malpomène, qui se tortille de plus en plus sur sa chaise, ne reprenne la parole :

— Hé… mais comment ça fairrre descendrrre quelqu’un ?! Ça, jamais fait encorrrre !

— Nein… ! Faux, Jean-Malpo ! …Moi, ich, déjà descendue ! Pendant deux jours, quatre heures, et trente-sept minutes…

Elle, c’est Éva. L’ancienne copine d’A*. Enfin, pour être tout à fait précis, je devrais plutôt dire la vraie-fausse ancienne copine d’A*, vu qu’en réalité cette Éva-là s’appelait… Wanda ! Et, si notre ancien tonton Makoute, tortionnaire de grand talent, avait une excuse pour ne pas s’en souvenir, n’étant pas encore avec nous à cette période, pour tous les autres présents en mille neuf cent quarante-quatre, moi y compris donc, nous savions pertinemment de quoi Wanda voulait parler…

Pas d’inquiétude ! Je vais tout vous expliquer…

Comme elle venait de nous le dire de sa si douce voix, qui contrastait tant avec celle rocailleuse de Jean-Malponème, Wanda avait effectivement pris la place en quarante-quatre, de la véritable Éva, la copine d’A* . Si cette charmante blonde et grande spécialiste du poison –Ses quatre maris successifs y ayant goûtés chacun leur tour pouvaient en témoigner si besoin était– avait été choisie pour mettre fin une bonne fois pour toutes aux ignobles turpitudes de ce taré d’A*, ce fut tout simplement parce que nous avions remarqué qu’elle possédait une réelle et très surprenante ressemblance physique avec la véritable gretchen de München. Pour preuve, notre abominable petit moustachu n’y avait vu que du feu lors de la substitution !

Très prévoyant, il avait pourtant bien organisé sa fuite, histoire de se refaire une santé au plus vite sous des latitudes latino-américaines plus calmes et plus exotiques, mais au lieu de cela les pastilles de sels de cyanure de notre petite Wanda lui avaient laissés, comme qui dirait, un petit goût amer au fond de la gorge… ! Cette opération, « Sucre d’orge« , comme nous l’avions nommée, fut ainsi une réussite totale. Elle nous permit de remporter une nouvelle et éclatante victoire sur les Forces du Mal…

J’allume mon microphone.

— Oui… c’est vrai… effectivement… pourquoi pas… bien sûr, cela serait envisageable… mais… mais… nous enverrions qui, cette fois… ?!

Et là, et peut-être n’allez-vous pas me croire, mais tous les regards se portent sur moi, réalisant dans la seconde même que j’aurais certainement mieux fait de me taire…

Chapitre 6. Stratégie de groupe.

J-4. Palais de l’Élysée. Cent vingt minutes plus tard.

Le Président avait donc convoqué tout le monde…

Soit l’intégralité du gouvernement, et pour être un peu plus précise : les trente-deux ministres et secrétaires d’état en titre, auxquels sont venus se rajouter aujourd’hui, les circonstances l’exigeant, le grand Chef d’état-major de nos armées, accompagné de son fidèle adjoint. Et personne ne manque à l’appel, si ce n’est Madame Fifignon, la ministre en charge de la Solidarité Féminine, qui s’était malencontreusement pété le coccyx la veille en fin d’après-midi, en chutant de fatigue de sa chaise de bureau au Ministère, et qui avait dû se faire excuser pour le coup.

Bon, à dire vrai, cette absence a bien peu d’importance, car à y réfléchir, une ministre de la Solidarité, fut-elle féminine ou d’une autre espèce, n’avait pas sa place durant un conseil de guerre. En temps de paix, cela peut encore passer à la limite, mais là, à ce moment précis de l’histoire de notre pays, c’est-à-dire à quelques encablures de son entrée probable dans un conflit d’ampleur mondiale, avouons que l’on se contrefoutait assez royalement d’une quelconque solidarité nationale ! Et encore plus, cela va sans dire, d’une ministre, qui durant une assemblée aussi sérieuse que celle-ci, resterait avachit de toute sa masse sur une bouée canard, en geignant parce que madame la chochotte a trop mal au cul, et qui de surcroît n’aurait vraisemblablement rien de bien passionnant à nous raconter sur la majorité des sujets abordés aujourd’hui.

Dés leur entrée dans la grande salle du conseil, ou plus exactement la très grande salle du conseil depuis que sa superficie avait quintuplée suite à l’initiative du Président de faire abattre plusieurs cloisons, au grand dam d’ailleurs de l’architecte en chef des Bâtiments de France, qui avait dû intervenir en personne avant que tout ne s’écroule, faisant remarquer qu’il y avait tout de même dans le lot deux ou trois murs porteurs qu’il était préférable de conserver, Jean-Lain les avait prié gentiment mais fermement de déposer leurs téléphones portables dans un grand panier en osier tressé prévu à cet effet.

Ce Jean-Lain-là, est un peu l’homme a tout faire de l’Élysée. Le grand Chambellan, d’après la dénomination officielle. Mais, malgré ce titre ronflant, il est surtout le premier larbin de la République Française. Pour son infortune, sa plus grande qualité étant de ne savoir jamais dire non, notre cher Président abusait de ses services sans aucune modération, et ceci du matin au soir…

La confiscation arbitraire de leurs smartphones ne leur plaît guère, tous addicts sans exception. Certes le sevrage semble assez radical, mais il en va de notre sécurité nationale d’après le Président qui craint des fuites dans la Presse. Jean-Lain dépose ensuite le panier dans les toilettes privées du Président, sans conteste l’endroit le mieux insonorisé de tout le premier étage du palais –et peut-être même de France, qui sait !– depuis que les lieux ont été soigneusement capitonnés pour préserver au maximum l’intimité sonore défécatoire de nos chefs d’état.

On devine maintenant dans leurs regards, tous dirigés vers le Président assis à l’extrémité de l’immense table en bel acajou du Mexique, une interrogation toute légitime quant à la raison de cette convocation matinale inattendue… Alors, sans faire durer le suspens plus longtemps, ce dernier leur demande de faire tourner de proche en proche la plume de rouge-gorge, et puis explique, en deux ou trois mots bien choisis comme il a maintenant l’habitude de le faire, le pourquoi du comment que nous allions sans trop de délais déclarer la guerre aux Chinois, c’est à dire peut-être même dès ce soir…

La plume du zoziau au Président passe donc entre toutes les mains, et chacun et chacune y va bien évidemment de sa petite remarque personnelle sur le dit objet, jusqu’à ce qu’un huissier ouvre une fenêtre à petits carreaux –alors que l’on ne lui avait rien demandé– et ne provoque un violent courant d’air, souffle bien malicieux qui entraîne vers l’extérieur notre jolie plumette qui disparait en vire-voltant avec beaucoup de grâce… !

Par chance, on la retrouve quelques minutes plus tard, posée au beau milieu des graviers roses de la cour d’honneur. L’incident est clos, certes, mais pour marquer le coup, le Président décide que l’huissier fautif serait le tout premier à passer devant une cour martiale pour motif grave d’atteinte à la sécurité de l’État, motif restant toutefois à mieux définir car décemment l’on ne pourrait peut-être pas le fusiller demain matin à l’aube pour avoir provoqué un simple courant d’air…

Personnellement, je n’étais pas très inquiète ayant une confiance aveugle dans nos braves troufions qui, et ils l’ont si souvent prouvé dans le passé, possèdent une imagination sans bornes lorsqu’ils désirent vraiment quelque chose !

Après ce regrettable imprévu, le Président, par précaution, place la dite plume dans une jolie boite en écaille de tortue à plastron vert des îles Bahamas, une espèce déjà éteinte, elle, depuis bien longtemps. Mon petit chouchou Dekka, le nouveau ministre de la Guerre, car c’était ainsi dorénavant que l’on devait l’appeler, dixit le Président, avait déposé devant lui une grosse pile de cartes géographiques dont celle de la Chine au vingt-cinq millième déjà entièrement dépliée. Il n’avait pas omis non plus, ce qui aurait été du reste une grossière erreur de sa part, de se procurer un exemplaire d’une édition récente du Guide du Routard « Chine et Taïwan », ouvrage qui lui serait assurément très précieux pour programmer au mieux une invasion du pays en question. Quoi qu’on en dise, le « Guide du Routard » restant encore de nos jours ce que l’on trouvait de mieux en librairie spécialisée pour se préparer de bien chouettes vacances à l’étranger !

À la droite de notre cher Président, toujours aussi remonté et peut-être même encore plus depuis cette triste mésaventure de la plume dans les graviers, avait pris place Joseph Babartali, qui est comme chacun le sait, ou en tout cas devrait le savoir, notre ministre de la petite Économie et du gros Budget national.

Et le petit-fils également d’un ancien vainqueur du Tour de France, du Giro et de la Vuelta, ce qui est mine de rien un bel exploit dans le monde de la pédale que d’avoir réussi à accrocher ainsi les trois épreuves à son palmarès, nonobstant bien entendu le fait d’être chargé ras la chaudière d’un cocktail mitonné maison, à base d’anabolisants, de corticoïdes (ou bien de gluco-corticoïdes, selon l’arrivage du jour), assaisonnés plus ou moins scientifiquement d’un tas d’autres substances chimiques, le tout à vous en faire bafouiller d’émoi monsieur Galfioni, mon gentil pharmacien de quartier, lui qui s’applique à répèter toute la journée à ses clients :

« Et surtout, bien attention, hein… pas plus de trois par jour ! »

Mais tout ceci était simplement dû aux quotas…

Et je ne parle pas bien sûr de la dope survitaminée que s’envoyait allègrement l’aïeul aux yeux injectés de sang de notre Babartali, mais plutôt de la nomination de ce dernier à un poste de très hautes responsabilités ministérielles. Ces fameux quotas, qui, et cela maintenant depuis quelques temps déjà, faisaient que si l’on désirait constituer un gouvernement national cohérent et contentant le plus grand nombre de nos concitoyens : l’on n’avait malheureusement plus trop le choix… il devenait indispensable d’exprimer une représentation équitable des différentes aspects aussi bien sociologiques qu’ethniques, de l’ensemble de la population française.

C’est ainsi que notre Président avait eu l’idée, fort lumineuse au demeurant, un petit matin pourtant brumeux de printemps, et alors qu’il faisait son footing dans les contre-allées du bois de Boulogne, de puiser dans les anciens sportifs, ou leurs descendants directs, pour constituer son tout nouveau gouvernement. Et il n’avait pas tort : on trouve étonnamment de tout dans le monde sportif ! Et l’on aurait du y penser bien avant, chaque discipline se révélant un formidable vivier de candidats aux différents ministères, et même si, ce qui arrive d’ailleurs assez peu souvent en vérité, l’on désirait à tout prix quelques intellos, chauves et à petites lunettes cerclées, plutôt que des tocards de base, des qui auraient donc suivis des études un petit peu plus longues que le certificat d’études, ou même que le brevet des collèges, on arrivait malgré tout à les dégoter assez facilement en puisant dans certaines disciplines de choix que sont par exemple le tir à l’arc ou bien les arts martiaux…

Ainsi, avec une petite habitude l’on remplit en deux temps trois mouvements une grille ministérielle qui vous tient pas trop mal la route ! Mais, il y a dans ce choix délibéré un deuxième avantage non négligeable : par définition, les anciens sportifs sont toujours très populaires. Et notamment ceux qui n’ont jamais fait mieux dans leur carrière que deuxième d’un Paris-Roubaix à cause d’une maudite crevaison sur les pavés ou bien encore tapé plus fort que les autres du pied gauche dans une baballe Adidas en cuir de vachette cousue à la main par des petits marocains pour faire des passes au centre à la « va comme j’te pousse », et bien sûr toujours un peu trop longues… !

Mais, plus surprenant encore, c’est qu’ils le restent, populaires, même après que l’on constate, et cela assez vite, leur magistrale incompétence ! En résumé, si cette méthode originale de sélection ne donnait pas toujours les meilleurs résultats dans la marche des affaires d’un Pays, et de très loin s’en fût, c’était à coup sûr un excellent moyen pour un Président de la République de se fourrer l’opinion publique into the pocket et de remonter ainsi, comme par magie, dans les sondages de popularité…

« L’argent, c’est le nerf de la guerre ! »

Je ne me souviens jamais qui, de Clémenceau ou bien de Groucho Marx, avait employé la formule. Je les confonds toujours ces deux-là, peut-être à cause des moustaches, mais voilà en tout cas ce que vient de déclarer notre Président sur un ton grave…

— Alors pour commencer… il va nous falloir du pognon Babartali ! Et beaucoup de pognon ! »

Cinq minutes plus tard, l’affaire est réglée. Reconnaissons ici que pour nous inventer de nouveaux impôts, ils sont particulièrement balèzes, nos ministres ! Et de nouvelles taxes, à l’instar du « Guide du Routard » pour visiter un pays étranger, sont encore ce que l’on a trouvé de mieux jusqu’à aujourd’hui du coté de Bercy pour renflouer des caisses vides !

De plus, comme nous le dit si bien ensuite Joseph Babartali pour conclure ce chapitre, tout en caressant langoureusement son gros stylo Mont-Blanc avec ses initiales (J and B) gravées dessus le capuchon, lui qui n’a pourtant qu’un simple BEP de comptabilité en poche : « Et après tout, qu’on la fasse ou pas, cette guéguerre… cela ne mange pas de pain ! »

Maintenant que la cause est entendue et nos caisses potentiellement bien remplies, restait encore à définir un astucieux plan de bataille qui nous mène rapidement à la victoire.

Mais Dekka avait déjà une petite idée pour l’envahissement.

Jeu de mots certes facile, mais dans le domaine de la réflexion l’on peut affirmer qu’il est plutôt du genre « expresso« , notre petit Dekka !

Ainsi, le mieux d’après lui pour atteindre notre objectif, la Chine en l’occurrence, serait de passer par l’Ouest. La route est nettement plus sûre de ce côté là du globe, et puis surtout, l’on pourrait ainsi, si besoin, s’octroyer une petite halte chez les Ricains, nos alliés fidèles depuis que nous leur avions envoyé un certain monsieur de Lafayette, histoire de se requinquer avant l’assaut final. Certes, leur bouffe aux Amerlocks n’est pas terrible, mais en contre-partie nous n’aurions ni les Alpes, comme Hannibal, ni l’Hymalaya, comme Gengis Khan, à franchir, aussi cette route par l’Ouest pourrait nous faire gagner trois semaines minimum sur le planning.

Le Président le laisse parler jusqu’au bout. Par politesse.

S’il possède pas mal de défauts, notre Président, il y a au moins une chose que l’on ne peut lui ôter : c’est qu’il est bien élevé et infiniment poli avec tout le monde ! Aussi, ce n’est que lorsque Dekka finit d’exposer sa si judicieuse tac-que-tique d’attaque surprise en seulement trois semaines que le Président prend la parole…

— …Oui… c’est bien Dekka… ouais, pas mal du tout… mais, avez-vous tout de même conscience que cela va être beaucoup trop long, mon vieux ?!

Et, c’est ici, alors que rien ne pouvait nous le laisser deviner, qu’il adresse un signe énergique de la main au colonel Du Thilleul de la Marjorie du Plat D’Empôt pour qu’il se rapproche de lui…

Cela surprend tout le monde. Et bien plus encore le principal intéressé, qui commençait déjà à s’assoupir, mollement appuyé contre la boiserie dorée du dix-huitième…

— Bon… alors… apportez-moi donc cette mallette, du Thilleul !

Notre colonel hésite… un peu… beaucoup… Mais, on pouvait aisément le comprendre, car de mémoire d’homme, n’était-ce pas la toute première fois que le Président s’intéressait à lui et à cette fichue mallette en skaï noir ?! Notre cinq barrettes en était peut-être même arrivé à imaginer que cet objet soit devenu plus ou moins sa propriété après ces quasi-deux ans de vie commune. Il est clair que l’on s’attache après un certain temps passé ensemble, cela est humain. Même chez les militaires.

Finalement, le Président, un brin impatient, lui arrache presque de la main, et la pose ensuite devant lui, sur cette immense table en très bel acajou du Mexique.

— Oui… alors voilà… comme je l’ai dit ; il est rudement intéressant votre plan, mon p’tit Dekka, mais cela va nous prendre beaucoup trop de temps cette histoire ! Et puis les Ricains vous savez très bien comme moi que ce n’est jamais une très bonne chose que de leur devoir un service en retour… Ils n’hésitent pas ensuite à vous le rappeler pendant quarante ou peut-être même cinquante ans si besoin ! Alors non… non, mon petit Dekka… je crois plutôt qu’on va les faire péter d’un seul coup, ces Jaunes ! Oui… la voilà, la bonne solution ! C’est exactement ça… boum ! Et d’un seul coup !

Chapitre 7. Come-back.

J-4. Plus bas. Début de soirée.

Bruit, lumière vive et surtout cette très forte odeur… d’urine !

J’ouvre les yeux… Un reflet… c’est celui de mon visage, là, comme dans un miroir… mais… mais non, non, il ne s’agit pas un miroir… Ce n’est que de l’eau sale au fond d’une cuvette de toilettes !

— Bon, tu vas te décider à sortir de là-dedans, espèce d’enfoiré ?! Je te préviens… à trois, je défonce la porte !… Gaffe… je commence à compter… ! Un… deux… et…

Hé ! Oh ! Minute, papillon !

Je me relève. Et je pousse le verrou… Clic ! Et je me retrouve face à une grosse boule noire ! Une gigantesque boule noire toute pleine de muscles !

— Merde, alors ! Mais qu’est-ce que t’as branlé là-dedans ?! … Et ça vient d’où cette odeur de brûlé ?! … Tu sais que t’as déclenché l’alarme incendie, Ducon… alors t’as fais crâmer quoi dans ces gogues ?!

— …Crâmé… ? Mais non… rien… rien fait crâmer moi ! Dites… on est où là ?!

Le musclor black semble assez surpris par la question.

— On est où ?! Ok… ça va… j’ai compris ! Tu t’es envoyé ta dose ?! C’est bien ça, hein… ? Vous nous faites ièche maintenant avec toutes ces saloperies que vous vous enfilez dans le carafon !

— Non… attendez… sérieusement… s’il-vous plaît, monsieur… on est où là ?!

— Dans des chiottes ! Ça se voit pas peut-être ?!

— …Si… enfin je dirai plutôt que ça se sent ! Bon, c’est entendu, des toilettes… mais elles se trouvent où exactement vos toilettes ?!

— Oh, toi, tête de cul, on dirait bien que t’as un peu trop chargé la mule ce soir ! Et c’est pas bien ça… pas bien du tout même ! Voilà qu’tu sais plus où tu crèches maintenant ?! Alors écoute bien, mon pote, t’es au Paradise, là ! Au Paradise !

— Hein… ?! …Le… comment ça le Paradis ?! C’est quoi cette blague ?! Vous étes bien sûr de vous ?!

— Un peu que j’en suis sûr ! Ça va faire deux ans que je bosse ici ! Mais tu vois, on dit plutôt le Paradise, parce que tu comprends en English, c’est plus fun pour un cabaret !

— Un cabaret… ?! Comment ça un cabaret ?!

— Ben oui, un cabaret ! Avec un joli spectacle, pendant lequel on picole, et on bouffe, et puis après vers minuit, minuit trente, on enlève vite fait toutes les tables, et du coup, ça fait boâte aussi…

— …Boâte… ?

— Ouais, c’est ça ! C’est comme un night-club, ou bien une discothèque si monsieur préfère ! Des endroits bien sympas, où l’on écoute tranquillement de la zique, et puis des fois, on y danse un peu aussi ! Alors, c’est bon là ?! Tu vois mieux maintenant de quoi j’veux causer ?!

— …

— Ok, alors : sortie du train d’atterrisage, tu te poses en douceur, et ben ouais, t’es déjà en bout de piste, mec ! Finish le vol plané ! Te v’là arrivé à destination… ! Saint Trop, tout le monde descend ! Parce que tu vois j’ai pas qu’ça à foutre, moi, que de taper la causette avec des cassos dans ces putains de chiottes qui puent la pisse !

— Saint Trop… ? …Vous voulez dire qu’on est à Saint-Tropez… ? Ce petit village qui se trouve dans le sud de la France ?! Mais… qu’est-ce que je fais ici, moi… à Saint-Tropez ?!

— Tiens, en v’là une de bonne question ! Et surtout dans cet état ! C’est quoi aussi cet accoutrement ?! Merde, il est où le concept vestimentaire, au juste ?! T’es venu en dromadaire, ou quoi ?!

— Hein… ? Quel accoutrement ?! Ça ?! …Mais monsieur… ceci est une djellaba !

— Ouais… et pieds nus en plus ! Là, faut vraiment que j’engueule Jimmy, j’me demande bien comment t’as pu passer à travers le filtrage à l’entrée ?! Putain d’enfoiré ! C’est tenue correcte exigée ici, mon poto ! C’est pourtant bien marqué en gros sur le panneau ! Ouaiche, pas en Arabe, ça c’est vrai !

— Mais… je ne suis pas du tout Arabe, monsieur… je suis…

Je n’ai pas le temps de finir ma phrase qu’un autre type, en costard bleu à paillettes, celui-là, passe sa tête par la porte d’accès aux toilettes.

— Nom de dieu ! Mais qu’est-ce que tu fous là, Brice ?! Y’a le patron qui te cherche partout !

Il m’aperçoit.

— Ah… tiens… vous êtes là vous aussi ?! J’comprend pas bien… votre assistante vient de me dire, y’a pas cinq minutes, que vous ne pourriez pas venir ce soir ?! Bon, c’est pas grave, tant mieux après tout si vous êtes venu, mais faudrait voir à remonter rapido maintenant, parce que ça va pas tarder à être à vous, mon vieux !

Le malabar noir est surpris, mais certainement pas autant que moi !

— Attends un peu ! Comment ça… ? Tu connais ce type, toi ?!

— Ben oui ! c’est le fakir ! Ça se voit, non ?! C’est le mec qui doit faire son show à minuit… et son assistante est déjà là-haut… Bon allez hop, mes chéris ! Ça me regarde pas après tout ce que vous foutiez là tous les deux, mais maintenant on n’a plus vraiment le temps de se tripoter la nouille dans les chiottes ! Alors vous, l’artiste, suivez-moi ! Et toi, Brice, file immédiatement voir le patron ! Je sais pas ce que tu as pu faire encore comme connerie, mais il a pas l’air content du tout !

Bien vite convaincu que ce n’était certainement pas dans ces toilettes –très mal entretenues au demeurant– que j’allais me donner une chance de sauver l’humanité… et n’ayant d’autre part aucune marge de manœuvre pour tenter un repli stratégique, j’emboite le pas de ce type en costard à paillette…

C’est dans une semi pénombre, que nous remontons quelques escaliers, pour nous retrouver ensuite dans une salle remplie de gens, tous attablés face à une scène sur laquelle à l’intérieur d’un immense bassin en verre rempli d’eau se tortille langoureusement une fille… à moitié nue ! Mais, plus surprenant encore, dans ce même bassin nage avec elle un crocodile d’environ trois mètres de long !

— Elle, c’est Frida… bien gaulée, hein ?!

— Hein… ?! Oui ! Mais… elle ne respire jamais ?!

— Si, mais pas souvent ! Elle peut tenir comme ça, au fond, pendant plus de cinq minutes ! Un sacré coffre, la gamine !

— Cinq minutes ?! Ah ouais, tout de même ! Et le crocodile… ?!

— Ah, lui ? C’est Raymond ! Mais c’est pas un croco… c’est un alligator ! Bon, faudra vous magner le rondin pour vous préparer, parce qu’après son show à Frida, y’aura seulement dix minutes d’entracte, et ensuite c’est à vous !

— …Oui… bien sûr… s’il le faut vraiment !

— Hein… ?

— Non, rien ! Aucun soucis… je vais me magner le rondin, comme vous dites !

Nous nous faufilons derrière la scène, puis longeons un couloir très encombré de divers matériels, nous retrouvant enfin devant une dernière porte sur laquelle est inscrit : « Privé »…

— Voilà… c’est ici votre loge ! Alors, on est bien d’accord tous les deux… ? Dans dix minutes sur scène, c’est bien compris, hein ?!

Et il s’éclipse dans la foulée, me laissant seul. J’attends quelques secondes, un peu indécis, puis je me décide tout de même à frapper deux petits coups timides sur cette porte légèrement entrebaillée…

— Ouais ! C’est qui… ?! Entrez ! Mais bon sang, quoi… entrez donc !

Et j’entre…

Chapitre 8. Pace et salute.

J-4. Palais de l’Élysée. Treize heures quarante sept.

Je ne sais trop comment ils se débrouillent, mais le café est particulièrement infâme à l’Élysée. Pire : une véritable pisse de rat ! Aussi, après le repas, je suis allé me prendre un petit noir à « l’Orriu di Beauveau ». L’établissement se trouve rue des Saussaies, à seulement deux pas du Palais. J’y ai mes petites habitudes depuis pas mal de temps et comme son nom vous l’indique clairement : c’est tenu par des Corses.

Peu avant midi, le Président a fait préparer une collation. À la bonne franquette.

«Je vous préviens… personne, je dis bien personne, ne quittera cette salle tant que nous ne serons pas parfaitement au point !».

Et il n’avait peut-être pas tort, le patron. Lorsqu’on décide de déclencher une guéguerre, et dans la catégorie mondiale de surcroît, il est essentiel de fignoler un peu les détails !

Sur le chemin du retour, je remarque une demi douzaine de gros camions des chaînes de télés garés dans la rue, qui commencent à orienter leurs antennes satellites dans la bonne direction. Puis, pénétrant dans la cour d’honneur du Palais par la porte principale –Je ne passe jamais par l’entrée réservée au personnel qui est située sur le côté. Mais ne cherchez pas… ça, c’est juste un petit kif perso !– je découvre également une bonne vingtaine de journaleux occupés à régler des micros à fourrure sur pieds, tout en s’engueulant avec leurs techniciens respectifs du son et de l’image.

Le Président craignait des fuites… hé ben, tiens… v’là déjà les plombiers !

Sur les marches du perron, je croise ensuite Michel Dadarrigade qui sort précipitamment. Michel est notre ministre de l’Habitat, du Logement social insalubre, et des petites Cabanes en bois perchées dans les arbres. Et il semble plutôt inquiet.

— Tiens… il vous a laissé partir ?!

— Oui, madame Goret ! Il veut que je lui établisse au plus vite une liste précise de tous les abris anti-aériens et anti-atomiques disponibles sur notre territoire national ! Mais, vous avouerez tout de même que cela tombe plutôt mal… Jocelyne est en vacances aux Maldives en ce moment et comme c’est elle qui s’occupe de tout ça… !

Cette Jocelyne est sa secrétaire particulière. Très particulière même. En tout cas d’après ce qu’il se raconte en gloussant au ministère durant les interminables pauses café. Il était plutôt étonnant d’ailleurs que notre coco ne se trouve pas en sa compagnie sous les tropiques. D’ici qu’il y ait de l’eau dans le gaz, je ne serai pas étonnée…

Là-haut, au premier étage, et toujours dans la très grande salle de réunion du conseil, ils finissaient à peine leur repas. Chacun avait pris ses petites aises, réalisant certainement que l’affaire allait s’éterniser encore pas mal de temps. Ainsi, la gente masculine avait ôté sa veste de costard et desserré largement sa jolie cravate en soie, tandis que les autres avaient déchaussé les talons aiguilles qui devaient commencer à leur comprimer un chouilla les petons…

Même le Président est en bras de chemise ! Ambiance pour le moins décontractée, donc. D’ailleurs, je pénètre dans la pièce à l’instant précis où notre big chef propose à son petit personnel un verre de Cognac, ou bien alors, pourquoi pas d’Armagnac ? La plupart optent pour un petit Cognac hors d’âge de la marque Camus, notre fournisseur officiel depuis de longues années.

Sauf madame Gémiminiani, la secrétaire d’état chargée de l’égalité entre les femmes et les hommes de bonne volonté –autrement dit, la ministre bidon, mais très bien payée tout de même, d’une cause malheureusement perdue d’avance, et cela depuis la nuit des temps– qui, pourtant déjà bien entamée par le Pommard grand cru servi au cours du repas, et sur lequel elle n’a semble-t-il pas craché, préfère se siffler un petit Limoncello, avec deux jolis glaçons qui flottent dedans, s’il-vous-plaît, merci !

Ensuite, après ce petit digeo, ils se remettent tous au boulot, et pour commencer notre Président qui se décide enfin à ouvrir la fameuse mallette nucléaire en skaï pour voir un peu ce qu’elle a réellement dans le ventre…

À sa grande surprise, elle ne contient rien d’autre qu’un clavier numérique à grosses touches accompagné d’un combiné téléphonique d’ancienne génération. Le genre d’appareil en plastoque très épais qui vous pèse au bas mot dans les deux ou trois kilogrammes.

Là-dessus, ni une, ni deux, le voici qui décroche immédiatement le zinzin en bakélite pour voir si il n’y aurait pas par hasard quelqu’un à l’autre bout du fil. Un reflex normal, I suppose.

C’est ici que le colonel Du Thilleul, qui boudait depuis tout à l’heure seul dans un coin, se permet alors de lui faire remarquer, avec bien entendu tout le respect qui lui est dû, et cela va sans dire toujours le petit doigt posé là où il le faut, que comme Monsieur le Président de la République Française n’a pas du tout suivi la procédure exacte qui est expliquée en détail dans le manuel d’utilisation de la mallette : il était clair qu’il pouvait toujours se brosser longtemps avant d’obtenir un correspondant… !

 » Et, la procédure… c’est sacrée ! répète-t-il même à deux reprises, un brin rancunier, le coco…

— … Le manuel ?! Mais enfin, de quel manuel me parlez-vous donc, Du Thilleul… ?!

— Ben, de celui que vous a obligatoirement transmis votre prédécesseur, monsieur le Président !

— Qui ça… ? Gonfarel… ?!

— Oui, exactement ! Souvenez-vous… le jour de la passation de pouvoir… il vous l’a forcément remis ce manuel ?! Et tous les codes secrets sont notés à l’intérieur ! Des codes qui vous seront indispensables pour ordonner le lancement de nos missiles atomiques… sans eux… hé ben, j’peux vous garantir qu’à coup sûr : c’est wallouh peau d’balle, monsieur le Président !

Bon, là, comme je ne suis pas trop vache non plus, je vais tout de même vous rencarder sur cet épisode assez peu glorieux de notre cinquième République que fût la passation de pouvoir entre le dénommé Gonfarel, Président sortant, et l’actuel, cette burne en bras de chemise, assise là-bas en bout de table ! Et dès à présent, moi, Madeleine De Villeminus du Poët-Goret, secrétaire administrative en chef, à l’échelon neuf de la grille indiciaire de la fonction publique, et présente ce jour-là, je pouvais d’ors et déjà vous affirmer pour les raisons qui vont suivre, et quelques autres, que je préfère encore garder confidentielles pour le moment, qu’à moins d’un gros miracle, voire d’un très, très gros miracle, que notre cher Président n’a certainement pas gardé le moindre souvenir de ce si précieux manuel… !

Petit retour de deux ans en arrière, donc, si vous le permettez.

Le Président sortant, Jean-Hugo-Désiré Gonfarel, qui avait su habilement éviter la honte de ne pas être au second tour des élections en ne se représentant pas pour un deuxième mandat, avait bénéficié de pas mal de temps libre pour peaufiner sa sortie. Avouant n’avoir jamais vraiment souhaité devenir Président de la République, élu pour ainsi dire à l’insu de son plein gré, son départ de l’Élysée était presque une délivrance pour lui. Il allait enfin pouvoir se consacrer maintenant à ce qui lui tenait réellement le plus à cœur dans la vie ; s’occuper de ses petites affaires, et tout spécialement de son vignoble nivernais du coté de Pouilly-sur-Loire. Cette journée de passation de pouvoir débutait donc plutôt sous de très bonnes augures. Sauf que…

Oui, sauf que, notre Jean-Hugo-Désiré, avant de se retirer dans son joli manoir tout en briquettes rouges des bords de Loire, avait tenu absolument à faire goûter à son successeur, et ancien camarade de promo de l’ENA –Le Monde est petit !– la dernière cuvée de son Pouilly-fumé vieilli en fûts de chêne.

 » Alors, tu le trouves comment… ?! Il vaut vraiment le détour, non ?! Si tu veux, je t’en ferais livrer trois caisses à la maison ! Mais, attends un peu… avant qu’on se quitte, tu vas me goûter aussi le 2007 ! Tu vas voir… il est pas mal non plus ! »

Normalement, lorsqu’on déguste ainsi un pinard de cette qualité, on s’extasie sur le fait qu’il a de la cuisse et du bouquet, qu’il exprime bien un arôme de fruits rouges, ou bien encore parfois, celui un peu plus exotique du marron d’inde ou du gingembre frais, tout en faisant claquer sa langue sur le palais plusieurs fois de suite, tout cela pour être encore plus crédible papillairement parlant, mais surtout… Ô oui, surtout… on n’oublie jamais de tout recracher ! Attention ! J’avale pas, comme dirait l’autre !

Seulement voilà, dans nos grandes écoles de la République, ni l’œnologie, ni l’intempérance, ne sont des matières inscrites au programme d’étude. Et cela était fort dommageable. En effet, si cette journée avait bien débuté, malheureusement, et vous l’avez déjà, je le suppose, tous compris, elle se termina beaucoup moins bien… Pour tout vous dire, l’on frôla même la catastrophe à l’Élysée ce matin-là, où il n’y eut pas que le Pouilly de fumé… !

Et si un peu plus tard, lorsque le Président sortant, Jean-Hugo-Désiré Gonfarel, se vautrait lamentablement devant les dizaines de caméras de télévisions filmant sa sortie titubante du palais, on avait choisi d’accuser les plis rebelles d’un tapis rouge mal tendu, puis, toujours selon le même principe de transparence, on prétexta ensuite qu’une dent de sagesse rebelle faisait horriblement souffrir notre tout nouveau Président de la République, et ne lui permit pas d’articuler correctement lors de son premier discours officiel, qui fût, il faut bien le reconnaitre aujourd’hui, incompréhensible pour la grande majorité des françaises et des français assis devant leur téloche, ce fut en vérité pour sauver les meubles ou en tout cas ce qu’il en restait, et occulter une vérité autrement plus croquignolesque !

Enfin bref… en résumé, nous pouvions dire sans trop nous avancer que pour ce qui était de ce manuel nucléaire : cela se présentait plutôt mal !

— … Tiens donc… un manuel… ?! Avec des codes secrets ?!

Le Président me jette un coup d’œil, un peu gêné…

Je suppose que de vagues souvenirs de cette matinée de passation de pouvoirs devaient très probablement lui revenir à l’esprit… Quant à nos trente-et-un ministres de la République, ils restent stoïques, bien tanqués sur leur chaise, et tous plongés dans une profonde expectative.

— Bon… très bien… Maréchal Escartefigue… ! Qu’est-ce que c’est encore que cette foutue histoire de manuel… ?! Mais nom d’une pipe, Jordy, pourquoi ne m’avez-vous donc jamais parlé de ça ?!

Jordy Escartefigues est un sept étoiles. Et le big Manitou de nos armées.

Affectueusement, en admettant bien entendu que l’on puisse exprimer quelque affection pour un militaire, et un maréchal de surcroît, était surnommé le « Milky way« , rapport à la ribambelle impressionnante d’étoiles dorées qui recouvrait ses manches. Premier militaire a avoir été nommé à cette haute distinction depuis des lustres, et ceci grâce aux efforts de notre Président en personne, qui avait mené un forcing effréné pour qu’il en soit ainsi. Il faut dire qu’il l’adorait son petit Jordy, notre Président… Un véritable héros national à ses yeux…

Tout d’abord pilote de chasse dans l’armée de l’Air, comme Tanguy et Laverdure, il devint ensuite le premier cosmonaute de notre histoire. Mais surtout, ce fût lui qui évita in-extremis qu’une véritable tragédie ne s’abatte sur la station orbitale russe Mir et les cinq personnes présentes à son bord à ce moment-là…

Bon, je ne connais pas vraiment tous les détails de l’histoire, mais je crois me souvenir qu’il s’agissait alors de ne pas trop se mélanger les pinceaux en rebranchant deux fils électriques pendouillant à l’extérieur de la station spatiale, un rouge et un bleu. En tout cas, sans son intervention, menée avec un très grand sang-froid et cela malgré l’extrême urgence de la situation, tout aurait explosé là-haut ! Et puis surtout, nous serait retombé de son orbite sur la poire, en morceaux plus ou moins gros, ce qui n’aurait pas manqué de rafraîchir méchamment l’entente cordiale Franco-Russe…

Bref… ce maréchal Jordy Escartefigue, avec son joli bâton scintillant était assurément de la trempe de ces grands hommes qui subliment l’espèce humaine, et qui, bravant tous les périls, écrivent avec un certain panache l’histoire de l’Humanité en lettres d’or sur tous les frontons de nos…

— Mais… Monsieur le Président… Encore eût-il fallu que je le susse pour vous en causer ! …Parce que je suis comme vous, moi… je découvre… oui… je découvre !

Toute la salle du conseil est pliée en deux…

Tandis qu’au sein de notre belle langue française, l’imparfait du subjonctif conserve pour l’éternité une indéniable force comique, et même si les héros n’ont pas souvent froid aux oreilles selon une légende urbaine qui a longtemps couru, et qui courre encore, force était d’admettre qu’ils avaient finalement eux aussi leurs limites, et cela finalement comme tout un chacun d’entre nous qui n’avions pour la plupart jamais eu l’opportunité de foutre les pieds dans l’espace intersidéral…

— …Allons… allons, je vous en prie ! Un peu de calme s’il vous plait, mes chers amis ! OK, je vois ce que c’est… alors, très bien… Madame Goret… retrouvez-moi son numéro, et appelez-moi immédiatement Gonfarel !

Chapitre 9. Selon les pointillés…

J-4. Saint-Tropez. Le Paradise. Milieu de soirée.

La première chose que j’aperçois en entrant dans la loge est cette tronçonneuse Husqvarna posée sur ses genoux. Marque suédoise, du bon matériel en général.

Elle a pleuré. Cela ne fait aucun doute. Beaucoup pleuré, ses yeux sont tout rouges, et le rimmel a coulé sur ses joues. Elle est si belle…

— … Bonsoir, mademoiselle…–Geste de la main montrant derrière moi– … Désolé, je ne sais pas trop pourquoi… mais… cet idiot m’a pris pour le fakir ! Je suis confus !

Bien entendu, elle ne doit rien comprendre à ce que je lui raconte.

— Hein… ? Comment ça, le fakir ?! Mais je vois bien que vous n’êtes pas cet enfoiré ! Il ne reviendra pas !

Si je m’y connais autant en tronçonneuse, c’est grâce à Mario.

Vous souvenez-vous de Mario… ? Mario… les petites auto-stoppeuses débitées en rondelles… ?! Ah voilà, cela vous revient ! C’est donc lui qui m’a expliqué, et dans les moindres détails, comment fonctionne une tronçonneuse. Ces engins étant restés l’une de ses grandes passion…

— Ah bon… reviendra pas… ?! C’est… c’est que cela ne va pas m’arranger du tout !

— Et moi alors… ?! Vous croyez peut-être que ça m’arrange ?! Il s’est barré ce salaud, et en me devant un sacré paquet de pognon en plus ! Faut dire que j’suis trop conne aussi… ! J’aurai jamais du lui faire confiance à ce pauvre raté !

Elle renifle bruyamment, et je pressens qu’elle va se remettre à pleurer. Me voilà comme pris au dépourvu devant cette jeune femme d’une beauté si déconcertante…

— …Pardonnez-moi, mademoiselle… mais… enfin… si je peux me permettre, bien entendu… vous… vous comptiez faire quoi exactement avec cette machine… ?!

— Pardon… ? Quoi ? Ça ?! Mais rien… rien du tout, voyons ! N’importe comment… elle ne démarre plus !

— Ah… faudrait peut-être tout d’abord démonter la bougie, pour voir ! Ou bien cela peut aussi venir du solénoïde… il se met assez souvent en court-circuit, le solénoïde… et là… pof ! Le jus ne passe plus ! Une panne assez fréquente sur ce type de bécane !

— Quoi ? Le solénoïde ?! Hé ben, mazette ! On dirait que vous vous y connaissez drôlement en tronçonneuse ?!

— Oui… enfin, non ! Disons que je bidouille un peu ! Mais… si au final, elle démarrait… vous feriez quoi ensuite… ?!

— Moi ? Mais rien que j’vous dis ! C’est simplement un accessoire à l’autre tâche ! C’est avec ça qu’il me coupe en deux tous les soirs !

— …En deux… ?! Vraiment… ?! Tous les soirs ?! Très honnêtement, j’avoue que cela ne se voit pas ! Il semblerait que vous cicatrisiez rapidement !

Elle esquisse un sourire. Comment ne pas craquer… cette fille est sublime…

— Espèce de gros malin ! La chaîne est en caoutchouc !

Elle se mouche, et j’en profite pour improviser…

— Bon… Il y a certainement une solution mademoiselle… Parce qu’il y a toujours une solution, même dans les cas les plus désespérés !

— Ah ouais… ?! Une solution ?! Vous rigolez, ou quoi ?! C’est mort ! Monsieur s’est fait la malle en Suisse que je viens de vous dire, et je n’ai pas du tout les moyens, moi, d’aller le rejoindre là-bas… Soi-disant qu’il aurait trouvé bien mieux qu’ici… à Montreux, dans un casino… Mais quel connard, tiens !

— Ah… je vois…

Mais en vérité, je ne voyais pas grand-chose !

— Bon… Et qu’est-ce qu’il faisait exactement votre fakir ? Dans son numéro de fakir, je veux dire…

— Hein… ? Et pourquoi donc vous me demandez ça ?! Vous auriez peut-être la prétention de vouloir le remplacer ?!

Elle remarque ma djellaba. Nouveau petit sourire amusé sur ses lèvres, si fines…

— Et vous ne portez jamais de chaussures non plus ?!

— Des chaussures ? Mais si… si bien sûr, cela peut m’arriver de temps en temps ! Bon alors, dites voir un peu… Il faisait quoi exactement, votre fakir ?!

— Mon fakir… ?! Cet abruti s’enfonce des aiguilles dans la langue et dans la peau du cou ! Ensuite, il marche pieds nus sur des tessons de bouteilles ! Et puis tout un tas d’autres dégueulasseries du même style ! Et parce que vous sauriez peut-être faire ça, vous… ?!

Inconsciemment, je me frotte le poignet gauche.

— Je ne sais pas trop encore… mais je crois bien que l’on pourrait tout de même tenter quelque chose ! En improvisant peut-être… oui, pourquoi pas… quelque chose de légèrement différent !

Elle me regarde, un peu effrayée cette fois…

— Improviser… ?! Comment ça improviser ?! Vous êtes dingue ?! Merde, ça y est… je viens de comprendre : vous venez de vous échapper d’un asile de dingos ?! C’est bien ça, hein… ?!

À cet instant précis, je ne peux m’empêcher de penser à tous les autres restés là-haut.

— Mais non, pas du tout, mademoiselle ! Je ne suis pas fou ! Je me disais simplement que l’on pourrait peut-être modifier un peu ce numéro. Et si au lieu de m’enfoncer des aiguilles dans le corps, ce qui ne m’emballe guère, je vous l’avoue, et ceci pour des raisons qui me sont strictement personnelles… non, mais si au lieu de cela, nous tentions plutôt autre chose… ?

— Autre chose ?! Mais les gens s’en ficheront pas mal d’autre chose ! Ils viennent ici pour mater un pauvre type se faire du mal et pisser le sang comme un veau à l’abattoir, et certainement pas pour voir autre chose comme vous dites !

Elle pose la tronçonneuse sur la moquette et puis se lève. Elle est habillé d’un simple justaucorps noir et ses jambes gainées d’un collant résille. Je n’ai jamais rien vu d’aussi délicieux… non, rien…

— Bon… va falloir que je me change maintenant… Ça ne vous dérangerait pas de sortir cinq minutes… ?

— … Non ! Attendez encore un peu… ! Et ce bassin… ?!

— Quoi… ?! Quel bassin ?!

— Oui, le grand bassin en verre de mademoiselle Frida… est-ce qu’ils le laissent sur scène ensuite, lorsqu’elle a terminé son show ?!

— Tiens… comme ça, vous connaissez Frida, vous ?!

— Ben non ! Pas du tout ! Je l’ai simplement aperçu en passant dans la salle tout à l’heure !

— Ah… ouais… son bassin ! Bien sûr qu’ils le laissent sur la scène ! Bien trop compliqué s’ils devaient le bouger à chaque fois, alors ils se contentent de refaire le niveau d’eau s’il en manque un peu, et puis c’est tout !

— Bien… bien… c’est parfait ça ! Et Raymond ?!

— Parce que vous connaissez Raymond aussi ?!

— Mais non… non plus ! Enfin pas plus que ça ! C’est ce gars, de tout à l’heure, qui m’a donné le petit nom de cet animal !

— Hé ben, Raymond, il retourne sagement dans son box jusqu’au lendemain soir ! On lui file un poulet, ou deux, de temps en temps et puis après, il dort ! Faut savoir que ça pionce tout le temps, ces saloperies de bestioles !

— Très bien ! C’est super ! Alors, je pense que l’on va pouvoir s’arranger ! Oublions donc cette tronçonneuse et refaites-vous vite une beauté ! Ensuite… faites-moi confiance pour le reste ! Vous allez voir que l’on va quand même le faire ce spectacle !

Et c’est à cet instant que Frida , la sculpturale aux poumons d’acier, entre dans la loge.

Elle a revêtu un peignoir en coton et enfilé des claquettes en plastique, mais ça dégouline encore un peu le long de ses grandes jambes musclées.

— Ouah ! Mais, d’où qui nous sort encore, çui-là… ?!

— T’inquiète pas, Frida ! C’est… c’est mon nouveau boss ! Dis donc, ma chérie… tu serais d’accord pour nous le prêter ton bocal à poissons… ?!

Chapitre 10. Sur le bout de la langue.

Paris. Palais de l’Élysée. Quinze heures trente-deux.

— Voilà… ça y est ! Ça sonne, monsieur le Président !

— Alors, mettez-nous le haut-parleur, madame Goret !

J’avais finalement retrouvé le numéro de portable de Gonfarel dans l’un de mes vieux répertoires téléphoniques…

— Allo ? Jean-Hugues… ? Comment vas-tu, mon cher ?!

— Hé, ben, non… raté ! Çé pas lui ! C’est madame Broutin qui vous cause ! Gonfarel, est pas là en ce moment… est parti sans son portable ! Alors, c’est moi qui répond pour lui !

— Qui ça donc… madame Broutin ?!

— Ouai’che, c’est ça ! Ginette Broutin ! C’est moi qui fait le ménage ici ! Dites donc voir un peu, est-ce que c’est-y urgent ou pas votre affaire… ?! Parce que j’ai encore pas mal de taf sur le feu, moi !

— …Hein… ? Du taf ? Oui, bon… écoutez-moi, madame Ginette… là, c’est le Président de la République Française en personne qui vous parle…

— Ouais… et alors… c’est pour quoi au juste ?!

— …Bon… Madame Broutin, il est parti où votre patron ?! Il faut absolument que je le joigne… c’est très important !

— Mais, boudu, j’en sais fichtre rien, moi ! Dans le Sud, je suppose !

— Dans le Sud… ?! Comment ça dans le Sud ?! Qu’est-ce que vous me raconter là… Il serait parti dans le Sud, comme vous dites, sans prendre son portable avec lui… ?! C’est curieux tout de même ?!

— Hé, ben, oui ! Pressé le patron ! Faut dire qu’avec sa toute nouvelle minette qui lui colle au cul du matin au soir, Môsieu est un peu chamboulé ces derniers temps ! Y sait plus trop c’qu’y fait, je crois bien !

— …Ah bon… ?! Il a une nouvelle… minette, dites-vous ?!

— Ouais, mon vieux ! Et comme qui dirait, du genre michette crasseuse qu’à jamais trop appris à ranger derrière elle, si tu vois ce que je veux dire ! M’a foutu un de ces bordel par ici, celle-là ! Faut voir ça ! Et comme ch’uis pas la cousine à Mary Poppins, j’vais en avoir au moins pour trois jours à tout remettre en ordre !

Le Président hésite un peu, avant de reprendre.

— …D’accord… très bien… je comprends parfaitement votre embarras… mais dites-moi, chère madame Broutin, il y a tout de même bien un moyen de le joindre, là-bas, non… dans le Sud, comme vous dites ?!

— Ben, j’sais pas trop, moi ! Il doit être à Saint-Trop’, je pense, et à tous les coups on le reverra pas avant la mi-septembre maintenant ! Mais il reviendra ! Pour sûr qu’il reviendra ! Parce qu’il revient toujours pour les vendanges, Gonfarel ! C’est comme qui dirait sacré les vendanges, pour lui… sûr qu’il voudrait les rater pour rien au monde ! Bon… Veux p’tête que je lui laisse un message ?!

— Hein… ? Non… non merci ! Pas de message, madame Broutin ! Alors comme ça, vous pensez qu’il serait donc du coté de Saint-Tropez ?

— Ouai’che ! C’est exactement ça… à Saint-Trop’ qui doit être, l’animal ! Coquillages et crustacés… Brigitte Bardot… Louis de Funès… Mon curé chez les nudistes… enfin, tu m’as comprise, Saint-Trop’, quoi !

— Bon… bon… hé bien… je vois… merci, madame Broutin ! On va donc essayer de se débrouiller autrement… bien aimable, et une très bonne journée à vous !

— Ouai’che… même chose !

Et, tut… tut… ! Elle a déjà raccrochée, madame Ginette ! Et ceci compliquait quelque peu notre histoire…

Je coupe le haut-parleur. Le Président reste là, sans rien dire, les yeux un peu dans le vague. Et puis tous les autres aussi, tous les clampins des ministères, idem sur leurs chaises Louis XVI…

Au bout d’un petit moment, peut-être parce qu’on ne pouvait rester comme cela indéfiniment non plus, le premier à bouger une oreille est le Ministre de l’Intérieur. Il est l’un des préférés de notre Président, celui-là aussi. Mais, il faut admettre qu’à lui tout seul il cumulait bien question quotas…

Pour vous le présenter rapido, José Ocarina-Mimimoun-Doudouillet, qui, hormis ses origines familiales pluri-étrangères que nous laisse aisément deviner son blaze à rallonge exotique, ainsi que sa couleur de peau qui tire d’une manière globale vers un très joli marron cuivré mordoré, est également issu d’une intéressante lignée croisée de sportifs de grands talents, et plus particulièrement de cyclistes et de marathoniens, aux étagères pleines à dégueuler de coupes et de médailles ramasse-poussières…

Mais, comme bien des fois, un bonheur n’arrive jamais seul à la maison, il avait également perdu ses deux jambes dans un stupide accident de parapente. Elles avaient littéralement cramé jusqu’à mi-cuisse sur une ligne à très haute tension. Du vingt-cinq mille volts, tout de même. Depuis, il se déplaçait en fauteuil à roulettes, et donc, en y regardant bien, il ne lui manquait pas grand chose pour être tout à fait parfait dans le rôle…

« Ah… s’il avait été gay, celui-ci ! Je n’aurai pas hésité un seul instant à le nommer comme premier ministre ! » m’avait même avoué le Président, un jour de confidence facile. C’est vous dire toute l’estime qu’il peut lui porter, le boss.

Ainsi, après avoir légèrement reculé son fauteuil d’un quart de roue, histoire qu’on le remarque encore un peu mieux, il prend la parole, José…

— Monsieur le Président… voulez-vous que je mette la D.G.S.I tout de suite sur le coup ? Je pense qu’ils devraient nous le retrouver assez facilement… Vous savez, on a toujours pas mal de monde à nous par là-bas, sur la Côte d’Azur, tout ça à cause des espions russes !

— Mais oui, bien sûr, Ocarina ! Et puis les R.G… Et la D.S.T aussi ! Et puis tiens… tout ce que vous avez de dispo sous le coude ! Faut me le retrouver, mon petit Ocarina ! Et laissez-moi donc tomber les Russes ! On s’en contre-fout des Ruskofs pour le moment ! Seul Gonfarel compte ! Gonfarel !

Il a comme subitement repris du poil de la bête, notre Président, et personne, pas même Ocarina-Mimimoun-Doudouillet, le premier flic de France pourtant, n’ose lui apprendre que les R.G et la D.S.T n’existent plus depuis quelques années déjà, ayant finalement regroupé les deux dans un seul service, un peu par soucis d’économie, cela est exact, mais surtout parce que cette bande de branquignoles n’arrêtaient pas de se tirer dans les pattes à la moindre occasion…

— Ô, punaise… ! Voilà que je viens d’avoir une idée ! … Et sacrément géniale de surcroît !

Ce qui, et je préfère vous avertir tout de suite avant que vous ne vous emballiez un peu trop vite, n’est pas forcément de très bonne augure pour la suite de notre histoire, sachant que la plupart du temps lorsque le Président a comme cela une idée qui lui vient à l’esprit, et notamment s’il a la prétention de la qualifier lui-même de : ouvrez les guillemets, géniale, refermez les guillemets, on était alors tout à fait en droit de s’attendre au pire…

Tenez, juste à titre d’exemple et pour vous en convaincre si nécessaire, la dernière fois cela nous avait tout bonnement valu une grève de plus de trois mois des éboueurs parisiens, et rien moins qu’un début d’épidémie de peste bubonique dans deux ou trois quartiers de la capitale. L’idée, ce jour-là, consistait alors à obliger nos amis éboueurs à porter de nouvelles tenues de travail qu’un célèbre couturier de la place –et ami intime de notre cher Président– avait dessinées tout spécialement pour eux, se basant sur un concept très intuitif et particulièrement novateur qui libérait totalement, à ses dires en tout cas, toutes les femmes et tous les hommes actifs de notre époque…

— … Moi, je sculpte la matière brute ! Moi, j’envisage la géométrie des corps à l’effort ! Moi, je peaufine la coupe ! En un mot : Moi, j’invente la mode responsable du XXI ème siècle !

Et ben moi, ma couille, je déclare, et même si je n’ai pas tout compris au concept original : « Bravo l’artiste ! »

Après, était-ce vraiment bien raisonnable d’imaginer que de foutre en kilt à gros carreaux et en marinières, des types, qui dès cinq heures du matin, vous poussent des poubelles qui débordent et qui puent, vers des camions-bennes qui ne sentent pas meilleur, allait rencontrer une adhésion franche et massive de toute une profession ?! On pouvait très honnêtement se poser la question…

— Dekka… dites-nous donc un peu, mon cher, vous qui êtes si calé en géographie… Brégançon, à vol d’oiseau… ce n’est pas très loin de saint-Trop’, non ?! Me trompé-je ou pas ?!

Justin Dekka, un peu surpris par la question du boss, fait mine de chercher dans le tas de cartes qui se trouve éparpilléees devant lui si, par le plus grands des hasards, il n’y en aurait pas une de la région PACA qui traînerait au beau milieu…

— …Mais oui ! Mais bien sûr, Monsieur le Président ! Vous avez entièrement raison ! Selon moi, il doit y avoir seulement une petite trentaine de kilomètres de distance entre les deux… Enfin guère plus en tout cas !

— OK… C’est bien ce que je pensais aussi ! Alors voilà maintenant ce que l’on va faire… on va tous se déplacer là-bas ! Au fort de Brégançon ! Ça, c’est une sacrément bonne idée pour être un peu tranquille, non ?! Et surtout de cette façon nous serons sur place pour retrouver Gonfarel ! Et puis je n’y suis jamais allé encore ! Allez, voilà, c’est décidé ! Vous verrez, je suis persuadé que cela nous fera beaucoup de bien à tous de changer un peu d’air… vous ne trouvez pas que l’on étouffe ici, à Paris ?!

Là, quand même, je me demande s’il n’abuse pas un petit peu.

Personnellement, la Côte d’Azur je n’aime pas du tout. Je préfère, et de très loin, la Bretagne. Sur la Côte d’Azur, il y a beaucoup trop de monde pendant l’été. Et mon Balou, il n’aime pas non plus…

Balou est mon bouledogue français chéri, le toutou d’amour à sa Madeleine que j’adore. Il n’aime pas la Côte d’Azur, mon Balou d’amour, parce que quasiment toutes les plages sont interdites aux chiens maintenant là-bas. Et rien que pour cela, moi aussi je déteste la Côte d’Azur ! C’est très cher, très snob, et surtout il faut bien qu’on l’admette ; on n’aime pas les bêtes dans ce coin ! Oh oui, croyez -moi sur parole, c’est mille fois mieux la Bretagne !

D’ailleurs, je me suis acheté une petite maison de vacances à Quiberon. Avec tous les sous que j’ai touché de l’assurance-vie de mon God. Une jolie petite maison de pêcheur en plein centre ville. Pas très loin de la conserverie de sardines qui est bien connue dans la région. Et, c’est là que je passe toutes mes vacances maintenant. Certes, ce n’est pas très grand, ça sent un peu le poisson, et puis la mer je ne la vois pas de chez moi, mais au moins c’est calme. Très calme. N’importe comment je n’avais pas les moyens d’acheter quelque chose de mieux situé. Et mon Balou, il adore aussi.

Plutôt étrange, mais j’ai le sentiment que tous les autres autour de cette table partagent un peu mon avis. L’enthousiasme ne semble pas être au rendez-vous ! C’est en tout cas le moins que l’on puisse lire sur leurs visages !

— …Mais… attendez… attendez… comment ça… Tous… Monsieur le Président… ?! … Vous voulez vraiment dire tous… ?!

— Mais oui, bien sûr ! C’est exactement ce que je viens de dire : TOUS ! Parce qu’il est important que nous soyons solidaires dans cette affaire, madame Gémiminiani !

La mère Gémiminiani, qui aime tant le Limoncello à s’en déglinguer le foie, et qui accessoirement essaye aussi de nous faire gober qu’elle est Corse, parce que ça l’arrange bien dans ses affaires, n’en revient pas.

— Allez… affaire conclue ! Et cochon qui s’en dédit ! C’est parti mon kiki ! Départ demain à l’aube ! Et je tiens à ce que tout le monde soit sur le pont à six heures pétantes ! Jean-Lain, mon petit… venez donc… ! Alors, je compte sur vous pour nous organisez tout ça, hein ?! Affrétez-nous un avion cargo, s’il le faut ! …Waouh ! Ah… que ne voilà une sacrément bonne idée, non ?!

Les voici maintenant qui s’agitent frénétiquement dans tous les sens.

D’abord, par un réflex inné je suppose, ils cherchent vainement leurs smartphones, ayant déjà tous zappés le fait qu’on leur avait confisqué tôt ce matin à leur arrivée dans la salle, puis finalement, peut-être en désespoir de cause, finissent par se parler entre eux, dans un brouhaha quasi indescriptible…

— S’il-vous-plaît, Monsieur le Président ! Est-ce que l’on pourra venir en famille… ?!

Elle, c’est notre Jeanne-d’Arc…

Et, contrairement à ce que vous pourriez vous imaginer en premier lieu ; ses parents ne l’ont pas prénommée comme cela rapport à la sainte Pucelle, celle qui avait, et c’est écrit dans tous les bons manuels d’histoire, bouté les English hors du royaume avant de se faire cramer bêtement sur un bûcher. Ben non, pas du tout ! Elle, c’était à cause d’un bateau de guerre !

Ainsi, si elle n’était pas née non plus du coté de Domrémy, la nôtre de Jeanne avait vu le jour à Hiva Oa, aux iles Marquises, en septembre 1945, lorsque justement la « Jeanne d’Arc », gros bateau de guerre français, passait par là, ramenant dans leurs archipels polynésiens d’origines les combattants volontaires du bataillon du pacifique, tout fraîchement démobilisés…

Sa mère, enceinte jusqu’au dents, que les gens des îles de ces contrées très reculées du globe ont généralement bien blanches, avait pris place sur le gros navire pour aller accoucher plus sereinement à l’hôpital de Papeete, sur l’île de Tahiti… Seulement voilà… c’était bien avant de toucher le port promis, et donc sur le pont du bateau entre deux orins emmêlés, mais également particulièrement inconfortables, qu’elle nous l’avait pondu la petite dernière. Les heureux parents, évidemment très reconnaissants, et on les comprend, envers cette glorieuse marine de guerre du pays colonisateur, mais aussi certainement pour marquer le coup d’une façon un peu originale –car on ne le sait pas assez, mais les Marquisiens sont des gens plutôt originaux– avaient tout simplement décidés d’appeler leur mouflette toute fripée, du nom de cette embarcation nationale. Il est vrai que bien souvent, les choses les plus simples en apparence sont souvent les moins compliquées dans les faits. Son pater, à Jeanne-D’arc, fut à son époque un très grand champion de chasse sous-marine en apnée. Chez eux, on bouffait du mérou et du poulpe à quasiment tous les repas ! Et vous vous doutez bien que c’est grâce à ce papa sportif qu’elle avait finit, notre Jeannette, à ce poste de ministre du Temps libre, des activités de loisirs en famille, et du repos dominical bien mérité. Un ministère d’ailleurs en expansion permanente depuis l’instauration des trente-cinq heures, et dans la foulée des RTT, et sans oublier bien entendu, manne inespérée, la constante hausse du nombre de chômeurs dans notre pays.

Ce ministère était l’un de ceux que je connaissai peut-être le mieux d’entre tous. En tout cas, jusqu’à il y a seulement quelques mois de cela, j’y avais encore mes entrées comme on dit, ayant en son sein un très bon camarade…

Un dénommé Robert.

Et ce Robert-là était chargé, avec son équipe d’une bonne quinzaine de personnes, de tester tous les nouveaux jeux de société destinés au marché français. Après de nombreux tests –qui se voulaient particulièrement sévères et où rien n’était laissé au hasard– si l’un de ces jeux testés leur plaisait bien, ou si l’éditeur du jeu en question leur versait un pot-de-vin qu’ils jugeaient convenable, ils lui attribuaient un label très officiel du Ministère. Label qui boostait fortement les ventes du produit en question, et ainsi tout le monde au final y trouvait son compte. Mais, avant de dégoter ce job fort ludique, et assez lucratif au demeurant, mon petit Robert bossait au ministère de l’intérieur, section « Passeports et cartes d’identité » où on l’avait chargé de coller les timbres fiscaux sur tous les papelards. Mais, attention… ! Surtout pas d’éponge humide ! Ô que nenni, messieurs, dames… non, à l’ancienne, comme dans le temps, c’est à dire uniquement en humidifiant avec la langue ! Et c’était ainsi que mon Robert s’était doté au fil du temps d’un organe buccal assez remarquable, alliant dextérité inouïe et endurance à toute épreuve…

Malheureusement, un jour, on lui avait découvert un gros bouton sur l’extrémité de son organe baveux, et qui n’était pas du tout un aphte, ni même un vulgaire chancre mou, mais plutôt une très jolie tumeur cancéreuse, et très maligne aussi. Cela étant dû sans aucun doute d’après les nombreux experts médicaux de la chose consultés, à la toxicité de cette colle qu’ils te foutent au dos des timbres fiscaux…

On a tout d’abord commencé par lui en tailler plus de la moitié de sa bavette, à mon Robert, et puis ensuite, on lui a planté dans le morceau qui restait des aiguilles toutes imbibées de radium, ce qui fût particulièrement douloureux, inutile de se mentir là-dessus, et totalement inefficace aussi, car on lui enleva finalement le bout restant, ainsi que des ganglions dans le cou devenus gros comme de beaux kiwis de Nouvelle-Zélande. Tout ceci avant qu’il ne crève quand même, et seulement trois semaines plus tard, comme tout un chacun d’ailleurs, en ayant perdu en chemin tous ses cheveux sur le caillou, et plus d’une trentaine de kilos, lui qui n’était déjà pas très gros avant.

Une immense perte évidemment pour toutes celles qui, comme moi, avaient eu l’opportunité, et donc l’immense plaisir, de le connaître intimement, et qui devaient encore, et je n’en doute pas un seul instant, bien souvent penser à lui le soir en se foutant toute seule au pieu. Ah, ce putain de crabe… !

— Mais, bien sûr, madame Teihototemanaa ! J’allais vous le proposer ! Femmes, enfants, et bien évidemment vos maîtresses si vous en possédez, messieurs, il est indispensable que le peuple français ne se doute de rien pour le moment !

Si Jeanne-d’Arc Teihototemanaa –que l’on prononce « teille-cho-o-to-té-ma-na-a » avec une intonation gutturale, cela va de soit– est fort satisfaite de la réponse, Jean-Lain, de son côté, commence grave à s’affoler. Mais rien de très étonnant à cela, car généralement il perd assez vite les pédales, notre grand Chambellan. Et le voici maintenant, qui sort un petit calepin d’une de ses poches, et qui commence à y griffonner avec frénésie des tas de chiffres dessus.

Je me rapproche en douce, et lui glisse à l’oreille :

— Alors, note bien tout de suite qu’on sera deux… je viens avec Balou !

Chapitre 11. Paillettes à gogo.

J-3. Saint-Tropez. Minuit bien tassé maintenant.

Dans la piscine à mademoiselle Frida, je leur ai refait le coup de la marche sur l’eau. Un grand classique…

La marche sur l’eau, c’est un peu comme le vélo, cela ne s’oublie pas. Enfin, je vous dis ça, mais en réalité, la bicyclette, je n’ai jamais essayé. Une fois de plus, c’est un copain, Marcel, l’égorgeur au pitbull, qui m’en a parlé…

Lui, par contre, le vélocipède, il a beaucoup pratiqué dans sa jeunesse. Marcel aurait même pu devenir un sacré champion dans cette discipline s’il n’avait pas un peu trop abusé de certains produits dopants. Et surtout, s’il ne s’était pas fait prendre bêtement lors d’un contrôle inopiné, ce qui mit alors un terme définitif à sa prometteuse carrière de coureur cycliste. Ce fût juste après cela, je crois, qu’il adopta son premier chien de combat…

Après ma marche sur l’eau donc, qui eût comme presque à chaque fois énormément de succès auprès du public, j’ai multiplié quelques billets de vingt et de cinquante euros. Cela leur a bien plu aussi. Mieux peut-être que lorsque j’avais tenté l’expérience une autre fois avec des petits pains au sésame… On a même quasiment frôlé l’émeute lorsqu’il se sont rendus compte au bout d’un petit moment, peut-être en les regardant d’un peu plus près, que ces billets de banque étaient d’authentiques coupures. Ensuite, après les avoir encore bien amusés avec deux ou trois petites choses du même acabit, j’ai eu l’idée, pour le final de ce spectacle improvisé, de changer la totalité de la flotte un peu sale du bassin à mademoiselle Frida, soit à vue de nez dans les trois mille litres, en un très bon champagne rosé. Un brut réserve millésimé 1976, une fameuse année pour le champagne grâce à la sécheresse qui sévit cette année-là en France…

Puis, avec ma charmante assistante, nous sommes sortis de scène sous des applaudissements plus que nourris.

 » Punaise ! Mais c’est que vous êtes sacrément doué, vous ! C’est vachement bien fait parce que même moi, qui suis pourtant un peu du métier maintenant, ben, là… j’avoue que je n’ai absolument rien compris à vos trucs !

— Merci… mais je dois dire que vous m’avez bien aidé aussi « 

Cela faisait bien longtemps que je ne m’étais pas autant amusé. Et plutôt fier de moi aussi, me rendant compte que je n’avais pour ainsi dire pas perdu la main, malgré toutes ces années passées sans avoir pratiqué…

« Au fait… vous ne m’avez même pas dit votre nom, monsieur le fakir… ?! Et puis mince, après tout, on pourrait peut-être aussi se tutoyer maintenant, non ?! Alors… comment tu t’appelles, l’artiste ?!

— Hein… ? Oui, bien sûr ! … Mon nom… ?

— Ben, oui ! T’as quand même bien un petit nom comme tout le monde !?

Une spontanéité si naturelle m’émut. Elle était absolument exquise cette gamine en collants résille et justaucorps sexy. Toutefois, sa question me prenait un peu au dépourvu…

 » Euh… oui, c’est vrai, vous avez raison… j’aurai dû me présenter… alors voilà… je m’appelle… Inri ! Oui, c’était comme cela que l’on m’appelait… enfin je veux dire que l’on m’appelle, bien sûr… Inri Lesauveur… Oui… c’est bien comme cela que je m’appelle !

— Inri… ?! Ah… t’es certain que ça ne serait pas plutôt Henri… ?!

— Non, non, sûr ! C’est bien ça… Inri ! Et vous ? Non… pardon… et toi alors ?!

— Moi, c’est Zoé.

— Zoé… ? Comme c’est charmant !

— Zoé Barabaski.

— …Bara… bas… ?!

— Ski… ! Barabaski !

— …Tiens… ça alors… c’est que… c’est bigrement curieux ça !

— Oui, enfin c’est surtout polonais ! Généralement, tu vois tout ce qui finit comme ça en ski, tu peux te dire sans trop te tromper que c’est du polak assuré !

— Ah… hé bien je connais déjà un polonais ! Wladyslav… un type qui a décimé plus de la moitié de son village à coups de hache !

— Ouah… ! Et t’en connais encore beaucoup d’autres, des cinglés dans ce genre-là ?!

— Oh, que oui… ! Mais attention, en tout bien tout honneur évidemment !

— Alors, ça me rassure ! J’imagine que tu as du faire quelques tournées en QHS pour connaitre tout ce beau monde ? C’est bien ça, hein ?!

— En prison… ?… oui… ! Enfin pas tout à fait, mais presque tout comme ! »

Fort heureusement pour moi, la porte de la loge s’ouvre à cet instant. C’est monsieur costard à paillettes…

 » Ah ben, merde alors ! Jamais vu un truc pareil de toute ma vie !

— … Quoi… ?!

— Ton show… man ! Ça décoiffe de ouf, ton show ! Tu nous avais pas dit au phone que t’allais nous faire tout ça ?! Bien, en tout cas ! Non, vraiment, nickel ! Super show, man ! »

Surexcité, il sautille littéralement sur place.

 » Et… ton champ’ aussi ! Je l’ai goûté… ! Mais dis donc, man, tu sais qu’il est pas dégueu en plus ton mousseux, si tu vois ce que je veux dire !

— Forcément… c’est un rosé millésime 76… Une très bonne année je crois, enfin d’après ce que l’on m’a raconté…

— Ah bon ?! Du 76, que tu dis ?! … faut absolument que j’le note quelque part, ça ! Ouais, et ça aussi c’est très bien… gros soucis du détail en plus ! T’es vraiment cool, man !

— Bien… bon… alors tant mieux si cela vous a plu !

— Ouais ! Et y’a pas qu’à moi que ça a plu si tu veux savoir, man ! Dans la salle ce soir, y’avait Gonfarel !

— Gonfarel… ?

— Ben oui, Gonfarel, man ! L’ancien Président ! Il a ses petites habitudes ici, surtout depuis que monsieur est avec sa nouvelle poule… si tu vois ce que je veux dire !

Il reluque alors Zoé, d’un air plutôt vicelard…

— … L’ancien Président… ?

— Ouah ! Mais t’es vraiment à l’ouest, toi ! Évidemment que je’te cause de Gonfarel, notre ancien Président de la République, man !

— Désolé… connais pas… ! Faut vous dire aussi que j’étais… à l’étranger, et ce depuis pas mal de temps !

— Bon, ce n’est pas très grave, mais lui par contre, il aimerait bien te connaitre un peu mieux… Il organise une bamboula de folie après-demain, dans une grosse villa, chez l’un de ses potes, alors il voudrait que tu viennes faire ton petit show là-bas… tiens… vl’à sa carte de visite ! J’t’ai noté l’adresse exacte dessus… à vingt heures précises que ça commence !

Il me tends un carton.

— Tu le regretteras pas, tu verras… ce Gonfarel est plein aux as et très généreux, ce qui ne gâte pas la chose… si tu vois ce que je veux dire, man !

— Mais… c’est que je ne serais certainement pas disponible…

— Quoi ?!

— Oui, faut m’excuser mais… je crois que je vais avoir déjà pas mal de choses à faire pendant ces deux jours qui viennent !

— Hé ben, arrange-toi quand même ! Un petit conseil d’ami, man, arrange-toi pour venir, parce qu’on ne refuse pas une invitation de monsieur Gonfarel… si tu vois ce que je veux dire !

— … Ah…?!

Il sort maintenant une liasse de billets de sa poche droite de veston.

— Et tiens, ça c’est pour ce soir… ! Le patron m’a fait rajouter cent balles de plus sur ce qui était prévu au départ, ça les vaut bien qu’il a dit ! Et bien sûr, tu toucheras la même chose chaque soir.

— …Merci ! C’est particulièrement généreux de sa part !

— Ouais, le patron est un type très bien, un pithécanthrope comme on dit, si tu vois ce que…

— …Un philantrope… ! Pardon, mais je crois que l’on dit plutôt un philantrope dans ce cas-là ! D’ailleurs, je connais personnellement un authentique pithécanthrope, et je vous assure que cela n’a rien à voir ! Vous pouvez me croire sur parole !

— OK, man… ! Fais quand même pas trop le malin avec moi… Si tu vois ce que je veux dire ! Au fait… le champ’, j’peux le garder ?

— Hein… ? Le champagne… ? Mais oui, bien sûr, si cela vous fait plaisir !

Sur ce, il tourne les talons et sort en claquant bien fort la porte derrière lui…

— Bon… je vais me changer, moi, maintenant que ce con est parti !

— Vous… enfin… tu… tu n’as pas trop l’air de l’apprécier il me semble ?!

— Non, pas trop ! Il a essayé de me peloter tout à l’heure avant que tu n’arrives ! Tu sais, je les connais bien tous ces types avec leurs saloperies de mains baladeuses… hashtag balance ton porc, si tu vois ce que je veux dire, man !

— …Oui… bien sûr… je crois que je vois très bien !

Elle passe alors derrière un paravent miteux, brodé de paons qui font la roue.

— Dis-moi, Zoé… est-ce que tu sais s’il y a un poste de radio par ici… Il faudrait que j’écoute les informations !

— Quoi… ?! Comment ça les infos ?! Maintenant ?! À une heure du mat’ ?! Toi alors… t’es vraiment pas ordinaire comme mec !

— Oui, je sais bien que c’est un peu bizarre, mais il faut absolument que je sache s’il se passe quelque chose en ce moment dans le Monde ! C’est très important pour moi !

Elle dépose son juste au corps noir sur le haut du paravent, et me regarde par en-dessus, intriguée. Je l’imagine, sur la pointe des pieds, et quasiment nue maintenant de l’autre coté…

— … Non… pas de radio ici ! Mais, si ça peut te rassurer, j’ai écouté les nouvelles tout à l’heure dans ma bagnole juste avant d’arriver ici… Et y’a rien de grave à signaler ! Pas de crash d’avion… ni d’attentats ! Non, j’te promets, vraiment rien de bien sensationnel à signaler aujourd’hui !

— … Ah bon… ? T’es sûre… vraiment sûre… ?!

— Ben, oui ! Sûre et certaine !

Elle m’observe toujours. Je dois avoir l’air un peu désemparé…

— Ah si… attends donc un peu voir, une seconde… si… peut-être que tu as raison, effectivement, il y a peut-être quelque chose !

— Ah… quoi ?!

— … Y paraîtrait que tous nos ministres sont enfermés à l’Élysée depuis ce matin… Et les journalistes attendent toujours devant qu’ils en sortent… Ils vont nous pondre de nouveaux impôts, qu’y z’ont dit !

— … Des nouveaux impôts ?! Et c’est tout ?!

Cette fois, elle dépose son soutien-gorge sur le rebord du paravent…

— Ouais… comme d’hab’, tu sais bien qu’ils nous refont le coup chaque année pendant les vacances d’été… histoire qu’on se rende compte de rien ! Mais, dis donc… t’en payes toi des impôts… ?!

— Des impôts… ? Oui… oui… certainement… enfin… comme tout le monde !

Elle me regarde en souriant…

— Alors… dis… tu m’en offrirais pas un… ?!

—… Quoi… ?!

— Un pot !

Chapitre 12. Ah… si les connes volaient !

J-3. Aéroport d’Orly. Matin chagrin.

L’Airbus A380, version huit cent cinquante trois places en classe éco, que Jean-Lain nous avait dégoté in-extrémis dans une compagnie low cost irlandaise mise en dépôt de bilan trois semaines plus tôt, aurait déjà dû décoller depuis un bon bout de temps, et le Président était furax, lui qui espérait un départ à l’aube…

Le colonel Du Thilleul, à la bourre comme à son habitude, n’était pas le seul responsable de notre retard, car la dernière à se pointer à l’embarquement fût madame Fifignon…

Celle-ci ne voulait pas du tout venir avec nous sur la côte, rapport à son coccyx en vrac qui la faisait toujours horriblement souffrir, aussi le Président avait-il dû faire preuve d’autorité, une fois de plus, ne lui laissant pas du tout le choix et lui assurant –fin psychologue qu’il est bien plus souvent qu’à son tour– que les bains de mer lui seraient certainement très bénéfiques :

«Vous verrez, Fifignon, cela ne vous fera pas de mal de vous tremper un peu le cul dans l’eau !»

Pour en revenir à notre colon Du thilleul, je trouve qu’il file un très mauvais coton depuis que le Président lui a définitivement confisqué sa mallette nucléaire… À l’évidence, elle lui manque, cette petite valoche, et vu la tronche de trois pieds de long qu’il tire depuis hier, on peut sincèrement se demander s’il tiendra le coup jusqu’au bout des trois mois de service qu’il lui reste à accomplir.

L’appareil est quasiment complet.

Ce qui nous fait, mine de rien, beaucoup de monde entassé là-dedans ! Une véritable bétaillère de concours agricole ! Mon imagination, bien aiguisée sur la meule d’une pétoche bleue de l’avion, me laisse entrevoir que si l’on devait se crasher en cours de route, les actions en bourse des croques-morts ne manqueraient pas de faire un saut qui resterait dans les annales de l’histoire mondiale de la pompe funèbre ! Ainsi que, sans aucun doute, la première place dans le Guinness-Book des catastrophes aériennes !

Nous avions même embarqué une quarantaine de journalistes. Le Président avait imaginé que cela serait une très bonne idée pour rassurer les Médias, que d’en prendre ainsi quelques-uns avec nous. Selon lui, cela constituerait une preuve irréfutable que nous n’avions décidément rien à leur cacher, à tous ces cons. Nous partions nous reposer, tous ensemble, sur la Côte d’Azur, un point c’est tout ! Et, naïfs, comme toujours, ils étaient aux anges, les gratte-papiers !

Mon Balou aussi est totalement ravi.

Pour lui, c’est une grande première. Son baptême de l’air, à ce petit chéri à sa Madeleine, que j’aime plus que tout !

Une fois à bord, le Président a insisté grave pour assister au décollage depuis la cabine de pilotage. Bien sûr, cela est formellement interdit par la réglementation internationale de l’Aéronautique civile, mais comme on ne pouvait rien lui refuser non plus, on l’a quand même installé sur un strapontin, juste derrière le copilote. Son épouse, désirant elle aussi profiter du spectacle, mais surtout qui se méfiait encore plus du charme légendaire des hôtesses de l’air, et qui n’avait donc pas l’intention de lâcher son mari d’une semelle pendant toute la durée du vol, s’était assise sur ses genoux…

La femme du Président s’appelle Josyane. Avec un « i » grec, au beau milieu.

Bon, pour être franche, je dois vous avouer tout de suite que je ne l’aime pas celle-là… Et si, en gros, elle m’est plutôt antipathique, la Josy, c’est tout simplement parce qu’elle se la joue un peu trop « Madâme la Présidente« , cette chieuse, et moi, Mado, s’il y a bien quelque chose dont j’ai horreur c’est ce genre d’attitude condescendante. Désolée, mais c’est comme ça !

Cependant, pour être tout à fait honnête avec vous, il y a autre chose qui m’agace chez elle…

Il y a six mois de ça environ, cette pouffe, s’est fait gonfler la poitrine ! Du quatre-vingt quinze D !

Et, ce qui est certain : c’est que je l’apprécie encore moins depuis son opération des nibards !

Quoi de plus moche et de plus déprimant que ces gros nichons qu’elle vous fourre à tout bout de champ sous le nez ?! Une telle arrogance mammaire, est, de mon point de vue, absolument insupportable.

Tiens, là, par exemple, il est bien évident qu’à cet instant précis où je vous cause, les pilotes de notre coucou ne doivent certainement voir que cela dans le cockpit… ses énormes tétons vaniteux qui lui débordent du corsage ! Ne reste plus qu’à espérer qu’ils ne nous foirent pas le décollage à cause de cette petite salope…

Assis sur le siège à côté de moi, se trouve Didier Van Conninsgloogloo.

Didier est notre garde des Sceaux. Et de la Justice équitable bien rendue à tout le monde, même si cela prend toujours pas mal de temps, on le sait. Et puis, Didier est un homme de petite taille… Un nain, quoi ! En tout cas comme on pouvait encore le dire il y a seulement quelques temps de cela, sans avoir systématiquement la ligue des droits de l’homme –et des petits bonshommes en particulier– qui vous tombe illico sur le paletot, c’est à dire avant que cette bande d’abrutis et de mijaurées coincées du fion n’inventent leur politiquement correct à la noix !

Pas conne, c’est moi qui lui ait proposé gentiment de s’asseoir là. Comme ses jambes ne touchent pas le sol, cela fait un peu plus de place à mon Balou, couché juste en dessous.

Didier aurait mille fois préféré être un grand basketteur professionnel, comme le furent son père et son grand-père, plutôt que d »être Garde des Sceaux, mais la génétique en avait malheureusement pour lui décidé tout autrement. Ainsi vont les choses : ne pouvant guère lutter contre cette impitoyable Nature, nous devons nous contenter, la plupart du temps, de faire avec ce qu’elle nous a donné…

« Est-ce que tu crois, Madeleine, que l’on pourra tous se loger là-bas, dans ce vieux fort… ?!

— Mais non ! Bien sûr que non, mon pauvre Didier ! Jean-Lain m’a dit tout à l’heure, qu’il allait faire installer à la hâte des dizaines de bungalows sur la plage… Seul les membres du gouvernement seront finalement installés en haut dans la bâtisse… Tu ne t’imagines pas le bordel que cela va être ! »

Didier fait partie de ces rares personnes que je tutoie dans ce gouvernement-ci. Mais, il faut avouer que nous avons toujours eu de bonnes relations tous les deux. De très bonnes même, car pendant quelques semaines, elles furent –pour ne rien vous cacher une fois de plus– clairement sexuelles !

D’ailleurs, il fut mon premier amant après le décès de mon imbécile de mari, et cela finalement assez peu de temps après avoir balancé ses cendres encore tièdes dans l’un des chiottes du crématorium (Ne me voyant pas du tout rentrer chez moi par le RER toujours horriblement bondé en fin de journée, cette ridicule boite en carton sous le bras !).

Ceci dit, et ce n’est pas chercher à minimiser mon geste, cela avait dû lui rappeler de très bons souvenirs à mon Godefroy, lui qui passait des plombes entières dans les toilettes, à y feuilleter ses bouquins de cul…

Malgré tout, s’il est vrai que notre Didier avec une telle paire de guiboles ne jouerait probablement jamais en NBA dans l’équipe des Lakers de Los Angeles, la Nature –dont on a pourtant dit beaucoup de mal il n’y a pas seulement deux secondes de cela– lui en avait, dans sa grande mansuétude, refilé trois pour le prix de deux… !

Et là, forcément, et surtout si vous avez l’esprit mal placé, ce dont je ne doute pas un seul instant, mais les yeux toujours bien en face des trous, voyant ainsi tout à fait ce que je veux dire par là ; je pense alors qu’il est tout à fait inutile de vous faire un joli dessin au stylo à bille sur un coin de nappe en papier ! Étrangement, ce genre de choses se savent très vite, et notre Didier a toujours eu beaucoup de succès auprès de la gent féminine. La curiosité, toujours bien présente dans la nature intrinsèque des femmes, est assurément un très vilain défaut, cependant : il est inutile de vouloir lutter contre !

Mais, il a également une grosse tête bien pleine.

On peut même affirmer que c’est une sacrée tronche, ce Didier Van Conninsgloogloo ! Bien entendu, il est extrêmement calé en droit, ce qui après tout est tout à fait normal pour un Garde des Sceaux qui se respecte un tant soit peu, mais il a également une culture générale époustouflante. Personnellement, je n’ai jamais connu un amant possédant une aussi grande culture générale, et cela me fait déjà deux bonnes raisons pour l’apprécier, ce nabot, même s’il est vrai que je pars d’assez loin avec mon défunt !

« … Un, deux… un… deux… ! Mesdames, messieurs, ici c’est le Président de la République Française qui vous parle… ! Tiens, avec tout ça, je l’avais complètement zappé celui-là…

— Je tenais à vous souhaiter à toutes et à tous la bienvenue à bord de cet avion ! Nous décollerons d’ici quelques petites minutes, aussi je vous demanderai de bien vouloir boucler votre ceinture, et de replier la tablette qui se trouve devant vous…

Encore un qui avait complètement raté sa vocation…

— Notre vol ne devrait durer qu’une petite heure environ, et comme il fait très beau, et très chaud, à Nice… hé bien… j’espère que personne n’a oublié de prendre son maillot de bain ! … Y’a du soleil et des nanas ! Darla dirladada… ! Et on va s’en fourrer jusque-là ! Darla dirladada… ! »

En arrière-son des haut-parleurs, on pouvait entendre sa Josyane pouffer…

Les grands hommes de ce monde ne sont pas toujours à la hauteur. C’est navrant.

Et notamment en ce qui concerne leurs dernières paroles. Convenons qu’elles laissent assez peu souvent une marque indélébile dans l’Histoire, et je parle bien sûr de celle avec un grand « H » majuscule et qu’on lit, gamin, dans les manuels scolaires.

Lorsqu’on apprend, à titre d’exemple, que les derniers mots de John-Fitzgé adressés à sa charmante petite femme, assis tous les deux bien confortablement sur le siège arrière en moleskine rouge de leur interminable décapotable blanche, et cela seulement trois secondes avant de se prendre un pruneau dans le caisson, furent :

 » Hey… Je crois bien my dear Jackie que cela va être une magnifique journée… mais avec ce soleil, ne penses-tu pas que j’aurai dû mettre un bob ?! »

Et pum… !

Alors évidemment, cela ne me rassurait pas du tout…

Chapitre 13. Drink-time au Zanzi-bar.

J-3. Saint-Tropez. Le Paradise. Minuit trente environ.

À la question : « Et c’est quoi, ta pointure… ? », je ne sus pas répondre.

Et pour le reste ? Pas mieux ! Improvisation totale sur toute la ligne !

« Alors, comme ça, tu affirmes qu’on t’aurait tout fauché ?!

— … Mais oui, Zoé… TOUT ! Argent, papiers… et tu vois… même mes chaussures !

— … Bon, ce n’est pas très grave… essaye donc ça, c’est du quarante-trois… j’ai l’impression que ça devrait t’aller ! »

Après avoir déniché dans un recoin de la loge une valise abandonnée et remplie de vieilles fringues, la voilà qui insiste maintenant pour me relooker des pieds à la tête.

« Parce que tu sais, je crois bien que même ici, à Saint-Trop’, personne ne s’habille de cette façon, mon chou ! » Oui, elle avait décidé également de m’appeler « mon chou » !

Abandonnée donc, ma superbe djellaba immaculée pour un vieux jean’s rapiécé aux fesses ainsi qu’ un polo très moche.

« Hé ben, voilà… ! C’est quand même mieux, non ?! T’es beau comme un camion de pompier tout neuf !

— Crois-tu… ? Pourtant, je ne suis pas très fan de cette couleur… ce n’est pas un peu… mauve ?!

— Ben, justement ! C’est l’une des couleurs très tendances cet été !

— Ah bon… ?! »

Puis, on sort. Elle désire m’emmener « pour fêter ça ! » dans un petit bar très tendance lui aussi, « qui ne paye pas de mine mais qui est vraiment très sympa, tu verras !« , et surtout situé à l’écart de toute l’agitation nocturne du Saint-Trop’ un peu trop « Bling-bling« .

À l’entrée du cabaret, Brice, mon gros baraqué black rencontré un peu plus tôt dans les toilettes, fait le tri au faciès dans une file d’attente hétéroclite et longue d’une centaine de mètres. Il me reconnait immédiatement, et ceci malgré ma métamorphose vestimentaire. Rien de très étonnant toute fois, n’est-il pas de notoriété publique que ce genre de types, n’ayant pourtant généralement pas inventés la corde à sauter ou bien encore l’haltère en fonte moulée de cinq kilos, sont toujours assez physionomistes ?

« Alors, le fakir… on s’est décidé à mettre des pompes ?! »

L’on marche un peu. Il fait bon, et dans les ruelles étroites, nous croisons de petits groupes de jeunes gens et jeunes filles déjà bien éméchés, tandis que d’assourdissantes basses de sonos déchainées résonnent dans l’air parfumé d’exhalaisons de micocouliers, de bougainvilliers, ou parfois aussi de gros sacs-poubelles éventrés. Je découvre tout cela avec un certain ravissement, habitué il est vrai depuis si longtemps, à un autre univers tellement plus aseptisé.

Mes nouveaux souliers me font souffrir et je commence à boitiller lorsque nous atteignions enfin ce « petit bar si sympa« . Zoé avait raison : nous serions bien plus au calme dans cette partie ée de la vieille ville. Cependant, malgré l’heure déjà tardive, il y a encore beaucoup de monde installé en terrasse. Par chance, une table se libère à l’instant même où nous arrivons. À peine assis, un serveur s’amène en trainant des pieds, mal rasé, un torchon répugnant de crasse sur l’avant-bras droit, et se penche pour faire la bise à Zoé…

 » Hé, salut, ma p’tite beauté ! Alors, quoi de neuf depuis hier soir ?!

— Un nouveau boss, mon poto ! Ouais… j’ai un nouveau boss comme tu peux le voir ! »

Le type me dévisage, l’œil interrogateur.

— … On s’est déjà vu quelque part non… ?!

— … Heu… non… je ne crois pas ! Et cela m’étonnerait même plutôt car je viens tout juste d’arriver sur la… enfin… dans le coin !

— … Ah… tiens… j’aurai pourtant juré t’avoir déjà vu quelque part… ! Bien… et je vous sers quoi ?!

— Pour moi, tu sais très bien que ce sera comme d’habitude : un kardachi ! Et toi, mon chou… ?!

— Un kardachi ?! C’est quoi un kardachi… ?!

— Comment ça… tu connais pas ?! Cachaça, vodka, pastis, et un soupçon de grenadine, la boisson de l’été… idéale pour te faire un cul de rêve !

— …?…

— Ben, ouais… ! Kardachi… pour Kardachian, allons quoi ! Hey ho, vous captez pas Internet d’où tu viens… ?!

— … Si, si… mais si… bien sûr qu’on capte ! Mais… n’est-ce pas un peu trop alcoolisé ?!

— Mais non, pas du tout ! Allez, OK, mon Sergio, va pour deux Kardachis ! »

Le serveur repart, non sans s’être senti obligé de passer un rapide coup de son immonde torchon sur notre table.

« Dis donc, mon chou… t’es pas marié au moins… ?! »

La question avait fusé, directe, sans préparation aucune, et pour le moins assez surprenante.

 » … Hein… ?! … Qui ça ? Moi ?! Moi, marié ?! Mais bien évidemment que non !

All right… ! Parce que tu comprends, mon poulet, je préfèrerai le savoir de suite… ! Des zouzous, la gueule enfarinée, avec une bobonne et toute une ribambelle de mioches à la maison, et qui recherche l’aventure d’un soir… je peux te dire que j’en ai vraiment soupé, moi !

— …Si cela peux te rassurer… je ne recherche pas l’aventure ! Cela serait même plutôt tout le contraire ! Mais… je ne saisi pas très bien le sens de ta question… ?!

Elle non plus ne semble pas comprendre…

 » Hé, ho… arrête un peu ton char, Ben-Hur ! Tu crois peut-être que je ne t’ai pas vu tout à l’heure ?!

— Quoi… ?! Comment ça tout à l’heure ?!

— Oui… tout à l’heure… lorsque je me changeai derrière le paravent… j’ai bien senti tout de suite que tu t’intéressais grave à moi… ! Ne le nie pas, mon chou… j’l’ai vu !

Elle bat des cils, tandis que j’avale assez péniblement ma salive.

Voilà déjà que je me retrouvais dans un pétrin sans nom, alors avais-je vraiment besoin de ceci en plus ?! Mais, bon sang de bon soir, qu’est-ce qui leur avaient donc pris de m’expédier ici ?! J’estime que l’on pouvait se poser la question tout de même ! Pourquoi donc à Saint-Tropez ! Et pourquoi pas à Cancun aussi pendant qu’ils y étaient ?! Où bien tiens, à Zanzibar ?! Ouais… à Zanzibar ! Pas mal non plus, Zanzibar, pour tenter de déjouer une guerre mondiale qui se profile bien tranquillement à l’horizon ?! Non contents de m’avoir un peu forçé la main pour descendre, et c’est vraiment le moins qu’on puisse dire, ils n’avaient pas trouvé mieux que de me larguer n’importe où… ! J’aurais dû refuser ! Oui, après tout, n’avais-je pas le droit de refuser ?! Alors, pourquoi ne l’avais-je pas…

« Et voilà ! Deux Kardachis pour les amoureux ! »

Tiens… et si pour débuter, je l’étranglai avec son immonde serpillère, celui-là… ?!

Chapitre 14. Et plouf… !

J-3. En l’air. Une matinée déjà bien avancée.

Peu après notre décollage d’Orly, fort heureusement réussi, le Président propose l’organisation d’une grande tombola surprise. Les heureux gagnants se verront attribuer une place VIP à bord d’un hélicoptère pour se rendre à Brégançon, comme cela est prévu pour tous les membres du Gouvernement –ainsi que pour quelques éléments indispensables, dont je fais heureusement partie– au lieu de se coltiner, comme les autres, les quatre heures minimum de route entassés dans des autocars : la corniche étant toujours particulièrement embouteillée à cette époque de l’année…

Cela augmentait nos frais de déplacement, mais, très grand seigneur, le Président promis de prendre l’intégralité de ce surcoût à sa charge. Ou plus exactement, en tapant comme d’habitude dans la caisse noire de l’Élysée, qui n’était pas du tout faite pour ça, mais rendait bien des services tout de même.

On dégote donc un grand chapeau de paille dans lequel sont jetés les bouts de papier avec le nom des participants, et je reconnais l’huissier avec sa grosse chaîne dorée autour du cou qui s’avance dans le couloir, avec ledit chapeau de paille : c’est l’ostrogoth que l’on devait passer par les armes ce matin, et qui, visiblement, avait réussi à échapper au poteau d’exécution ! Plutôt curieuse de nature –on en a déjà parlé ensemble, je crois– je l’interpelle aussitôt pour en savoir un peu plus…

 » Mais, dites-moi, mon ami… je me trompe peut-être, mais n’était-ce pas vous qui deviez être criblé d’une bonne douzaine de balles, ce matin ?!

— Si, si… ! Ben, si ! C’est bien moi, madame du Pöet ! Finalement, vous allez rire, mais j’ai eu de la chance ! Ma peine a été commuée en de simples travaux d’intérêt général ! Je ne ferai que deux mois de service gratis, et puis ils passeront l’éponge, qu’ils m’ont dit !

— Bien ! Alors, on peut vraiment dire que vous êtes un sacré veinard, vous ! Bon, quand vous en aurez terminé avec cette foutue tombola, vous pourrez m’apporter un grand bol d’eau bien fraîche ?! C’est pour mon petit Balou !

— Mais bien sûr, madame du Pöet… bien sûr, je vous apporte cela tout de suite !

Le reste du vol se déroule sans aucun problème, et l’on se pose tout en douceur sur la piste du très bel aéroport « Nice-Côte d’Azur ». Selon cette coutume idiote, entrée dorénavant dans les mœurs aéronautiques, l’ensemble des passagers applaudit chaleureusement le pilote. L’ambiance est au top. Surtout que, comme le Président nous l’avait annoncé une heure plus tôt : à Nice, il fait un temps superbe. Le ciel est bleu, et la chaleur étouffante, bien que tempérée ici grâce à l’action très appréciable d’une légère brise marine. L’idéal pour succomber sans la moindre résistance au farniente, allongée sur un transat en résine polymère bien à l’ombre d’un parasol… Mais au lieu de cela, nous embarquons, tout de suite ou presque, dans l’un des hélicos tout bariolés qui nous attendent déjà en ronronnant d’impatience sur le tarmac chauffé à blanc.

Je suis de la première fournée, celle qui comprend le Président bien entendu, mais également sa Josyane, Jean-Lain, et notre premier ministre Tanguy Le Bibronzic.

Tanguy Le Bibronzic, dont je n’ai pas encore eu vraiment l’occasion de vous causer jusqu’à présent, est un breton estampillé pur beurre salé comme son patronyme nous l’indique assez clairement, et qui, comme si cela ne suffisait encore pas, revendique bien haut et bien fort ses origines armoricaines dès qu’il en a l’occasion. Une créature plutôt surprenante, mi-homme, mi-korrigan, qui se drape du « Gwenn-Ha-Du » en toutes circonstances !

… Le Gwenn-Ha-Du… ?! Mais si… bien sûr… allons… évidemment que vous le connaissez ce bel étendard noir et blanc avec toute une ribambelle d’hermines qui flotte à tous vents et que l’on aperçoit quasiment du matin au soir sur nos écrans de télévisions ! Défilés, manifs, concerts, enterrements de gens célèbres, et bien entendu rencontres sportives de tout poils… Aucune hésitation n’est possible ; il n’existe pas de peuple plus fier de ses origines sur l’ensemble de notre planète que ce peuple-là ! C’est bien simple ; ils sont partout ces bretons ! Et même parfois sous nos couettes… car je l’avoue, j’ai aussi fricoté pendant quelques temps avec un petit breton !

Balou en était complètement fou de celui-ci. Il est indéniable que ces gens de nos campagnes savent parler aux bêtes ! Et puis, moi aussi je ne vous cache pas que je l’aimais bien, ce petit Loïc. Un peu comme « Crazy in love » tous les deux… !

Malheureusement, notre idylle n’a pas duré très longtemps : un jour, il a décidé de nous quitter… « L’appel du large » comme ils disent à Brest-même tout en fixant l’horizon, avec la mer d’Iroise qu’est juste devant, au premier plan, l’oeil bien tristounet et qui ne demande qu’à s’épandre. Ouais… il nous a fait son petit baluchon en toile de jute un beau matin, et puis, il est parti…

« Kénavo… ! Kénavo ar wech all, Mado ! » et direction l’île de Pâques où il avait un « Pays » là-bas, un vague cousin de Paimpol, seul français vivant sur cette îlot de quelques kilomètres carrés et complètement perdue au milieu de nulle part.

— On va t’y monter une pizzeria… ! C’est ben trop chouette, non… ?!

— Hey… ho, pop, pop… ! J’crois bien que tu te goures, mon gars, tu voulais plutôt dire une crêperie, non… ?!

— …Mais pas du tout, Mado ! Sot evel ur gazeg ! C’est ben d’une pizzeria que j’te parle !

T’as sûrement raison, mon petit Loïc… Cé ben trop chouette ! En tout cas, depuis, plus jamais eu de ses nouvelles, au pizzaïolo !

Bon… revenons donc à notre Tanguy Le Bibronzic qui lui était l’archétype même de l’arriviste en politique…

À l’instar de pas mal de ses compatriotes, il a le sens de la navigation dans le sang. La chose est –avec la luxation congénitale de hanche et un penchant certain pour la bibine– comme qui dirait inscrit dans leurs gênes, à nos bretons…

Mais, si ses ancêtres, à ce Tanguy, pêchaient la morue ou le merlan barbu du coté de Terre-Neuve et du Labrador, lui, il avait déjà viré plusieurs fois de bord, n’hésitant jamais à prendre la direction du vent qui le pousserait le plus loin possible dans ses ambitions… Ce n’était pas tant qu’il vaille beaucoup plus que la plupart des autres politicards, étant lui aussi un parfait crétin doublé d’une buse imbue de sa petite personne, mais il avait surtout les dents beaucoup plus longues que la moyenne, le pépère… ! Ce n’étaient d’ailleurs plus des dents à cette échelle, mais plutôt des piolets d’escalade. Et qui lui servaient justement à grimper… grimper… et toujours plus haut ! Un jour prochain, cela est inévitable ; ce gonze-là deviendrait Président de la République. En tout cas, il faisait son maximum pour que cela arrive.

Bien entendu, il possédait déjà une sacrée batterie de casseroles aux fesses, comme un certain nombre de ses collègues, mais cela ne préjugeait en rien d’un brillant avenir politique.

« Ma bonne dame, si vous saviez ce que les gens qui votent dans notre beau pays ont si peu de mémoire pour toutes ces choses-là… ! »

Accessoirement, il se pourrait bien qu’il lui pique aussi sa Josyane à notre Président. Mais ceci était une autre histoire…que nous évoquerons peut-être un peu plus loin…

Après le décollage, nous survolons toute la côte en radada. Sur le trajet, nous nous permettons même un petit vol stationnaire de quelques minutes juste au dessus de « la Madrague », rien que pour faire plaisir au Président, qui est un fan absolu de madame Brigitte Bardot. Celle du cinoche en noir et blanc, avec ses grandes cuissardes en cuir noir bien pratique pour enfourcher une Harley.

Et il a de la veine, on l’aperçoit la star…

Un sacré coup de bol, celle-ci se repose bien tranquillement dans son jardin, avec tous ses chiens et ses chats autour d’elle, et bien sûr son baudet castré qui n’est pas très loin non plus. Et comme il est content de l’apercevoir, notre Président ! Il en trépigne d’ailleurs tellement de joie que le pilote lui dit de se calmer un peu, cela pouvant finir à la longue par déstabiliser notre hélico !

Notre BB nationale semble un peu moins apprécier la visite… Si j’ai de bons yeux, je crois bien qu’elle nous gratifie finalement d’un vigoureux bras d’honneur, l’ancienne vedette toute fripée !

Puis, reprenant notre chemin, après quelques minutes de vol, nous nous posons enfin sur l’héliport, plus ou moins de fortune, situé sur la digue rocheuse tout en bas du fort.

L’endroit est plein de charme…

La porte coulissante du zinzin à peine ouverte, mon Balou saute de la carlingue, et se précipite directo dans l’eau, sans que j’aie le temps de le retenir. Je ne vous l’ai pas encore dit, mais il adore la flotte, mon Balou… ! Faut le voir dans les rouleaux, à Quiberon, comme il s’éclate, le petit gros à sa maman !

Mais, le plus marrant, c’est que le Président le suit immédiatement, après s’être déshabillé et mis en calbut’ à fleurs en moins de temps qu’il n’en faut pour vous le dire. Lui aussi, a l’air de drôlement aimer ça, la flotte !

« Oh… Pute borgne, qu’elle est bonne ! »

Exactement ce que doit penser Tanguy Le Bibronzic, en matant du coin de l’œil la Josyane qui se désape à son tour derrière un petit muret en pierres sèches bien branlantes…

Jean-Lain, par contre, ne semble pas apprécier du tout la situation…

« M’enfin… ! Monsieur le Président ! Vous savez qu’il y a une piscine dans le fort… Et qu’elle est chauffée… alors cela serait peut-être plus prudent de vous baigner là-haut… il y a plein de méduses par ici ! » Mais notre Président, barbotant en caleçon dans la grand’bleue, s’en fout royalement des méduses à Jean-Lain. Ô quelle émotion, est-ce donc, d’observer un homme prendre ainsi autant de plaisir à faire des brasses coulées…

« … Faites donc pas chier, Jean-Lain ! Bon sang, allez donc plutôt vous occuper du repas de ce soir ! On veut de la langouste grillée… ! Et du Bandol aussi… ! Oh oui… N’oubliez surtout pas le Bandol ! Et puis tiens, trouvez-moi donc aussi un frisbee ! Je suis sûr que cela va amuser le charmant petit chien de madame Goret ! »

En causant de langouste justement, la Josyane apparait dans un bikini multicolore, et à lanières pendouillantes, de chez Goud’chi… Et Le Bibronzic a maintenant la langue qui traîne littéralement dans le sable. Faudra surtout pas qu’il vienne se plaindre, celui-là, s’il se chope une mycose carabinée… !

Pendant ce temps, le deuxiéme hélico se pose, et il en sort trois gardes du corps armés jusqu’au dents, ainsi que José-maria Ocarina-Mimimoun-Doudouillet en fauteuil et madame Fifignon toujours bien incrustée dans sa bouée, selon un principe très bien établi dorénavant dans notre code de bienséance, que les invalides sont toujours prioritaires, et même pour des ballades impromptues en hélicoptère.

Évidemment, ils sont tous assez surpris d’apercevoir le big boss et sa première dame barbotant ainsi…

— Allez Fifignon, venez donc vous tremper le derche dans le bouillon ! Vous allez voir comme elle est chaude !

— … Mais… Monsieur le Président… je n’ai pas mon maillot de bain sur moi !

— Et alors… ?! Mais qu’est-ce qu’on s’en fout, Fifi ! Y’a pas besoin de maillot ici ! Allons voyons, quoi… on est entre nous là !

Joignant immédiatement le geste à la parole ; il retire son caleçon à fleurs, puis, hilare, le fait tournoyer au-dessus de sa tête… Tout cela me semble prendre une tournure assez sympathique de spring-break californien, nonobstant bien entendu le mauvais goût vestimentaire de certaine protagoniste, et l’extrême vulgarité de la situation…

OMD (Ocarina-Mimimoun-Doudouillet) sur ses roulettes, tente de s’avancer un peu dans le sable ; mais ça ne veut pas… il est déjà quasiment enfoncé à mi-moyeux lorsque l’un des gardes du corps se décide enfin à poser sa jolie mitraillette nickelée et à le pousser jusqu’au bord de l’eau.

— Monsieur le Président… Monsieur le Président ! Il faut que je vous parle…

— …Quoi… ?!

— Il faut que je vous dise, Monsieur le Président… ça y est… ! Je viens d’avoir l’info à l’instant même… Vous allez être content… c’est fait… on a retrouvé Gonfarel ! Mes gars ont eu du mal, mais ça y est on vient finalement de le localiser !

— Hein… ? Quoi ?! Qui ça… ?! Bon, Jean-Lain… Et ce frisbee, alors… ça vient ou pas ?!

FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE.

Chapitre 15. Tongues for guy.

J-3. Où ? St Tropez ? Quand ? No sé… !

La chaleur, étouffante, terrible, m’a réveillé. Je suis en nage. Ouvrant d’abord un œil tout doucement, puis le second de la même façon, la première chose que je distingue, est cette bassine en plastique bleue posée sur le sol. Je ne sais absolument pas où je me trouve mais comprend que je suis étendu sur un lit. Tout autour de moi, m’est inconnu… Je tente ensuite de me relever, mais dès l’amorce du premier mouvement, j’ai comme l’horrible et douloureuse sensation que mon crâne va exploser…

Soudain, une porte, que je n’avais pas remarqué jusque là, s’ouvre…

— Ah… ça y est ?! T’es réveillé ?! Hé ben, mon cochon ! Tu sais quelle heure il est… ?!

Zoé… C’est Zoé. Toute fraîche et toute pimpante.

Elle traîne péniblement deux gros sacs à provisions.

— Tiens, je nous ai pris une Tropézienne pour le dessert… je suis certaine que tu vas adorer ça, mon Chou !

— … Mais… attends un peu… on est où là… ?!

— On est où… ?! Mais dans ma caravane, pardi !

— Une caravane ?!

— Ouais… c’est ça, une caravane ! Camping des Palmiers d’or ! Mais t’inquiète… tu vas voir c’est drôlement classe ici ! C’est quand même un trois étoiles, mine de rien !

Trois étoiles ou pas, je ne me souvenais toujours pas de quelle façon j’étais arrivé jusqu’ici…

— Zoé… je crois que je suis malade… j’ai très mal au crâne… surtout là… derrière les yeux… et ma bouche aussi… c’est étrange… elle est toute pâteuse ! Et puis cette lumière… mais comment peux-tu donc supporter une telle luminosité ?!

Elle me montre la bassine bleue posé sur le linoléum.

— Et ça… ?! Tu oublies aussi que tu as gerbé une bonne partie de la nuit ! Mais je vais te rassurer tout de suite… ce que tu as s’appelle tout simplement une gueule de bois, mon Chou ! Ne me dis quand même pas que c’est la première fois que tu te prends une cuite… ?!

— … Une cuite… ?!

— Oui… Et une bien sévère ! J’t’ai gardé en souvenir le ticket de caisse du bar ! Pour sûr, on peut dire que tu l’as drôlement apprécié le Kardachi !

— … J’ai bu… ?!… Moi… j’ai bu de l’alcool… ?!

— Ben, ouais ! T’en as bu ! J’confirme ! Pourquoi… c’est interdit par ta religion ?!

— Hein… ?! Ma religion ? Non ! Enfin… non, je ne crois pas !

Elle m’explique alors qu’elle m’a ramené jusqu’ici, dans ce camping où elle a loué une petite caravane pour toute la durée de la saison estivale, après m’avoir installé dans sa voiture avec l’aide du serveur, l’aimable Sergio…

— … T’étais tellement saoul que tu tenais plus debout ! Et puis, qu’est-ce que t’as pu nous raconter comme conneries aussi !

— … Ah… ?!

— Ouais… t’as bien fait marrer tout le monde avec tes histoires d’apocalypse… ! Sûr que tu manques pas d’imagination quand t’es fin bourré, mon Chou !

Finalement, avec d’infinies précautions, je réussis tout de même à me redresser et à m’asseoir sur le bord de la couchette. Je me rends compte alors que je suis en caleçon…

— … C’est… c’est toi qui m’a déshabillé… ?!

— Et qui donc veux-tu que ça soit… ?! le Pape, peut-être ?! Mais t’inquiète pas, j’en ai pas profité pour abuser de toi… j’aurai pu… mais j’l’ai pas fait !

— Et… il est quelle heure là… ?!

— Pas loin de seize heures !

— Seize heures !? Non ! C’est pas vrai ! Quatre heures de l’après-midi… ?!

— Ben, oui ! Bon… je crois que tu devrais aller te doucher maintenant que t’es enfin réveillé… regarde… je t’ai acheté de nouvelles fringues… et des rasoirs jetables parce que je sais pas si tu le sais, mais ça ne te va pas du tout cette horrible barbe ! Ça fait négligé ! Alors il faut vraiment que tu m’arranges ça, mon Chou !

— Mais… j’ai toujours porté la barbe !

Tout en me parlant, elle sort un impressionnant assortiment de victuailles des deux sacs à provisions qu’elle dépose ensuite, au fur et à mesure, sur une petite table en formica.

— Et puis, regarde, je t’ai pris des tongues… tu seras bien plus à l’aise… Au fait, comme je n’avais plus un rond : je me suis permise de t’emprunter un peu du fric que l’aut’pomme du Paradise t’as refilé, hier soir… Bien sûr, on fera les comptes et je te rembourserai ma part pour la bouffe !

— …Le Paradise… ?

— …Quoi… ?! M’dis pas que t’as aussi oublié le Paradise ?!

— Hein… ? Non, non… ! Ça, je n’ai pas oublié !

— Tu vois, t’as de la chance… ce soir, c’est relâche ! Du coup, tu vas pouvoir te reposer un peu !

— N’importe comment je ne comptais pas y retourner… j’ai… j’ai des choses bien plus importantes à faire ! À ce propos… est-ce que tu as un poste de radio ici ?!

— Ah, non ! Ça y est.. voilà qu’ça te reprend ! T’affole pas, Coco ; toujours rien de grave à signaler dans le Monde depuis ce matin !

— …Rien… ?! Ce n’est pas possible… non… pas possible… Il va forcément se passer quelque chose… c’est une évidence !

— Hé, ho… je crois qu’il va falloir que tu te calmes un peu, là ! Merde… c’est quoi ton soucis avec les infos ?! T’es complètement parano, ou quoi ?! Allez cool, mon chou… ouais, keep cool et oublie donc un peu tout ça maintenant… t’es à Saint-Trop, là ! Regarde donc un peu dehors, il fait un temps magnifique, c’est les grandes vacances, et je te garanti que tout le monde ici en profite un max ! Même le Président de la République a décidé de se la couler douce… l’a pris la tangente ce matin avec sa greluche, et hop ! Direction le fort de Brégançon !

— Le fort de Brégançon… ?

— Ouais, en villégiature d’été comme y disent, c’est pas très loin d’ici, de l’autre côté du Golfe…

— …Mais… je croyais qu’il était à Paris, le Président… ? Et les impôts… ? Tu m’as bien dit hier soir qu’il préparait de nouveaux impôts ? Alors, qu’est-ce qu’il vient faire là aujourd’hui… ?!

Ils viennent, tu veux dire ! Parce qu’il n’est pas venu seul, il a carrément emmené tout son gouvernement… paraitrait que monsieur avait envie de s’aérer la tête ! Tiens, c’est d’ailleurs ce que tu devrais essayer de faire, toi aussi ! En commençant peut-être par aller te prendre une douche, tu vas voir, ça te fera du bien… désolé de te dire ça, mon chou… mais tu sens vraiment pas bon ! … Et n’oublie pas d’emporter ta bassine pour la vider dans les gogues !

Chapitre 16. C’est beau, c’est bon, c’est bio… !

J-3. Fort de Brégançon. En soirée.

Sur la grande plage, tout en bas du fort, la beach party organisée de main de maître par Jean-Lain, notre grand Chambellan, a superbement bien débutée…

Une très grosse sono –d’environ quinze mille watts efficaces, et c’est déjà bien– nous distille dans le creux des oreilles d’harmonieuses rengaines estivales à la sauce épicée lambadas and cucarachas langoureuses, sur un fond subtil d’assourdissantes basses… Un vrai festival, et encore bien mieux qu’au Teknival !

Le personnel, pieds nus dans le sable fin, histoire d’être encore plus efficace dans le service, ne sait plus ou donner de la tête, et le champagne, un rosé millésime 1976, est absolument merveilleux. J’en ai déjà bu trois coupettes et la tête commence un peu à me tourner…

« Et tenez-vous bien, Madeleine… une sacrée affaire ! Je suis tombé par hasard sur un type qui m’en proposait plus de deux mille litres… vous vous rendez compte… ?! Du rosé 76… l’année de la sécheresse ! Et tout ça pour vingt mille balles ! Ce qui nous le fait tout juste à dix euros le litre ! Bon… ce qui est curieux, c’est qu’il me l’a livré en cubitainers de vingt litres ! Mais quand même, Madeleine, est-ce que vous vous rendez bien compte… ?! Dix balles, le litre ! Et bien sûr, le tout sans aucune facture !

Indéniablement, sans facture cela est toujours beaucoup plus facile pour notre comptabilité générale.

En bordure de pinède, toute une ribambelle joyeuse de gros barbecues Weber à gaz sont alignés, et sur leurs grills en fonte, saucisses, merguez, et chipolatas s’en donnent à cœur joie. Quelques brochettes hallal également.

La brise venant du large, l’épaisse et âcre fumée de ces barbeuques américains part en direction des terres, ce qui n’est pas plus mal pour le confort de tous.

Une banderole géante avec l’inscription : « Vive Patrice !  » s’élève au milieu des nombreux convives… Et justement, nous l’attendons maintenant d’une minute à l’autre notre si courageux Patrice.

Ce Patrice d’Al Longo, ministre de l’Écologie responsable, de la Biodiversité, et de la belle Vie tous ensemble dans une jolie Nature qui respire enfin, est un militant acharné de la « Green Cause« . Un sacré gonze encore que celui-là ! Des idées bien affirmées, mais surtout des mollets monstrueux approchant les quarante-deux centimètres de circonférence ! Notre Patoune fait du vélo… ! Mieux, il ne se déplace jamais qu’en bécane. Aussi, le bougre a tout bonnement refusé de descendre en avion jusqu’ici comme tout le monde. Non, lui, monsieur Patrice D’Al Longo, ministre omnipotent et végétarien convaincu de la première heure, ferait ce déplacement en bicyclette !

Fidèle à cet engagement fort courageux : Porte d’Italie, et en plein milieu de la nuit, il avait bel et bien enfourché un vélib’, prouvant ainsi à la France entière, que l’exemple doit toujours venir d’en haut.

Pour gagner malgré tout un peu de temps sur l’horaire, il avait finalement consenti –mais la mort dans l’âme, vous vous en doutez bien– à prendre l’autoroute A7. C’est ainsi donc, bien entouré de sa petite demie douzaine de véhicules d’assistance et de quatre motards de la Garde Républicaine qui le devançaient afin de lui ouvrir la route en toute sécurité qu’il n’était plus qu’à quelques encablures de nous…

Ce soir, le Président est sapé tout en blanc.

Classe. Ouais, très classieux, le blanc ! Surtout l’été. Et encore plus lorsqu’il s’agit de lin. Certes, la matière se froisse et est définitivement irrepassable, mais il n’y a pas à dire : c’est drôlement chicos le lin blanc en été !

Sa Josyane, reine du soir de la Playa, est entourée d’une clique de courtisanes et courtisans très chics eux aussi, qui jacassent assez bruyamment, profitant de l’occasion qui leur est donnée pour y aller d’une petite anecdote de leurs dernières vacances…

« Ma chère Josy, si vous aviez pu voir la tête de cet affreux pompiste serbo-croate lorsque nous lui avons dit que nous voulions faire le plein de notre automobile ! Je ne sais pas si vous le savez, mais nous n’avons pas un, mais deux réservoirs de quatre-vingt dix litres chacun sur notre Jag… Ce qui devait lui faire quasiment la moitié de son chiffre d’affaire mensuel à ce pauvre type… ah, ah, ah… ! »

Notre Président, tout blanc et tout froissé donc, est lui aussi de très bonne humeur, car tout se déroulait pour le mieux depuis notre installation ici, en début d’après-midi.

Il apparut tout d’abord que le fort de Brégançon était une demeure confortable. Contrairement à ce que l’on pouvait peut-être s’imaginer en découvrant pour la première fois les lieux depuis l’extérieur.

À l’époque du défunt Président Pompompidou, paix à son âme, et qui adorait tout particulièrement l’endroit, y séjournant assez régulièrement avec sa si charmante épouse dont j’ai malheureusement oublié le prénom épicène, on y avait entreprit des travaux de grande ampleur, et modifié la décoration, devenue un peu trop ringarde. Ainsi par le fait, l’endroit était devenu maintenant beaucoup plus agréable à vivre.

Un ascenseur Amywestinghouse dernier cri, de ceux qui vous causent en anglais pour annoncer l’étage, une climatisation Samsoung modulable, avec télécommande dans toutes les pièces, une superbe piscine Desboyaux, intégrée dans le roc et chauffée grâce à une pompe à chaleur réversible, et puis bien d’autres aménagements encore, comme cette cuisine professionnelle Ichila, ultra-moderne, tout en inox anodisé et bien entendu carrelée de blanc jusqu’au plafond –normes européennes obligent– qui rendaient ainsi les lieux beaucoup plus hospitaliers et confortables que lors des années soixante-dix.

Certes, la facture globale de cinq millions d’euros (et des poussières) était un peu salée, mais n’était-ce pas à ce prix qu’un chef d’état, digne de son rang, pouvait durant son quinquennat venir passer ici quelques rares journées de repos bien méritées dans un confort des plus moderne ?

Mais, surtout, ce qui nous le rendait encore plus de bonne humeur, notre Président ; c’est que l’on avait enfin retrouvé son vieux copain Gonfarel… !

Madame Broutin, cette bourrique, ne nous avait pas trompé : il était bien à Saint-Trop, le Jean-Hugo, profitant pleinement de la life et du sun, hébergé chez l’un de ses amis Saoudien.

Un bon ami qui n’était pas vraiment dans la mouscaille, car selon les informations glanées par nos services de Renseignements auprès du service du Cadastre local ; la modeste baraque en bord de mer faisait tout de même dans les mille huit cents mètres carré habitables !

Rendez-vous avait été pris immédiatement pour le lendemain…

Et cela tombait plutôt bien, monsieur Gonfarel, ancien Président de la République Française et Grand Croix de la Légion d’Honneur, organisait une fiesta en soirée pour fêter l’anniversaire de Suscha, sa nouvelle petite amie…

« …Écoute, mon Jean-Hugues… faut quand même que tu saches que j’ai emmené tout mon staff avec moi… tu comprends… j’pouvais décemment pas faire autrement ! Alors vois-tu, si l’on devait venir tous, on risquerait finalement d’être beaucoup trop nombreux à ta petite sauterie !

— Mais, no problèmo, mon vieux ! Plus on est de fous plus on s’éclate ! Tu vas pas en revenir… le service sera uniquement assuré par des hôtesses lituaniennes… toutes triées sur le volet par mes soins… que des anciennes copines de lycée à Suscha ! Et puis y’aura des animations… plein d’animations… un dresseur d’ours, des catcheuses bulgares, un éléphant pétomane, et puis surtout, je t’ai dégoté un fakir du feu de dieu ! Je pense que tu vas rester sur le cul lorsque tu verras ce qu’il est capable de nous inventer, ce con… ! »

Le Président, qui avait très rapidement bugué sur les filles de Lituanie, en avait pour le coup oublié de lui causer du manuel nucléaire, véritable objet de son appel. Mais cela n’était pas très grave, il aurait très certainement tout le temps de voir cela plus en détails une fois sur place demain soir.

Une sirène de police… des gyrophares qui clignotent dans la nuit… un cri… ! Hé ben, ça y est ! Il est là ! Le voici, le voilà !

« Patrice… Patrice… Patrice… ! »

La foule s’écarte maintenant sur son passage et scande frénétiquement son prénom. C’est très émouvant. Ambiance du tonnerre, applaudissements, on se croyerait presque un quatorze juillet dans l’un des vingt-et-un virages de la montée de l’Alpe d’Huez. Oui, le voilà enfin notre petit Patrice D’al Longo, valeureux Ministre aux mollets d’acier !

En arrivant sur le sable, il jette sans aucun ménagement sa bécane, qui pèse au minimum une demie-tonne, puis termine à pied, épuisé, titubant de fatigue sous les hourras. Il n’est plus maintenant qu’à quelques mètres de l’arrivée… Ah… le voici enfin qui passe sous la banderole… Une masse bien compacte l’entoure alors aussitôt, et un journaliste, déjà fort bourré semble-t’il, lui fourre un énorme micro sous le pif avant qu’il n’est le temps de reprendre un peu son souffle ou de s’éponger sous les bras…

« Erwan Lebrazguet… pour Radio-Popoldeléon ! Alors, monsieur le Ministre… ? Pas trop difficile cette descente dans le midi ?! »

Définitivement, qu’y a-t-il de plus con sur Terre qu’un journaliste ?!

Mais bien évidemment, espèce de tête de nœud avinée, que cela n’est pas facile de se taper plus de neuf cents bornes en vélib sous un soleil de plomb !

L’ersatz armoricain de Robert Chapatte s’agrippe, et en rajoute même une louche :

« Alors… des crampes peut-être… ?!

— Effectivement ! Dans la côte de Beaune d’abord… puis à nouveau dans celle de Brouilly ! Mais le plus dur, je l’ai connu à Châteauneuf-du-Pape ! Une sacrée galère… vous pouvez me croire mon vieux ! »

Le journaleux ivre jubile. Il ne pouvait pas être plus satisfait de la réponse de notre athlète : tous ses auditeurs du Pays du chou-fleur, vont adorer…

Cyclisme et lever de coude font souvent bon ménage. Voilà bien d’ailleurs des sports particulièrement populaires en Bretagne. Ils y ont de redoutables champions dans les deux disciplines.

Personnellement, je reste tout de même particulièrement stupéfaite d’un tel exploit sportif de la part de ce Patrice. Le lascar ne m’ayant pas habituée à autant d’endurance de par le passé…

OK… j’ai compris… n’insistez pas : je vous mets dans la confidence !

Bon, plantons vite fait le décor : Ministère de l’écologie et de tout le tsoi-tsoin chlorophyllé, un début d’après-midi. Je déboule à l’improviste dans son bureau à notre Patrice. Le Président m’ayant demandé de lui porter en main propre un dossier ultra-confidentiel concernant un projet de création d’un gigantesque parc off-shore d’éoliennes géantes en baie du mont Saint-Michel, projet qu’il avait imaginé dans la nuit… Jusque-là, rien de bien spécial. En tout cas jusqu’à ce que le vert gaillard ne tente subitement de me prendre à la hussarde sur l’un des coins de son bureau…

Ma surprise passée assez vite n’étant pas totalement opposée au projet, et là, je ne vous parle pas des éoliennes qui tournent au vent normand… et, alors que n’ayant eu qu’à peine le temps de soulever ma jupe plissée et d’enlever tout aussi fébrilement ma p’tite culotte en satin violet, que… bref… que… plof, quoi !

J’ai lu dernièrement dans « Madame Figaro » un sondage fort sérieux, comme le sont toujours d’ailleurs tous ceux que l’on retrouve régulièrement dans les magazines féminins, et cela malgré toute la difficulté, vous l’imaginez bien, à réaliser ce type de sondages touchant à notre intime, qui affirmait que pas moins d’un homme sur cinq souffrait d’éjaculation précoce.

Si ce manifeste et bien triste exemple, scénario lamentable de l’échec flagrant d’une maîtrise de soi, affirmait de façon catégorique et sans aucune retenue –c’est bien le cas de le dire– le pouvoir incontestable des glandes endocrines sur nos cerveaux, fussent-elles même spermatiques, personnellement cela ne m’avait guère gênée ; ayant rendez-vous à quinze heures trente chez mon coiffeur pour une couleur, lui, par contre, mon petit Patrice, j’avais bien senti que cela l’avait mis plutôt mal à l’aise dans ses mocassins à glands…

Le plus marrant, c’est que depuis ce fameux jour et certainement, en tout cas on pouvait le supposer, pour se faire un peu pardonner, tous les mercredi matin juste avant le conseil des Ministres, lorsque c’est la pleine saison bien entendu (Des légumes évidemment et non pas du conseil des ministres !), il tenait absolument à me faire porter un plein cageot de fruits et de légumes provenant du charmant petit jardin suspendu de son loft parisien, qu’il entretenait lui-même avec passion…

Que du bio, bien entendu !

Chapitre 17. V.A.S (Voies aériennes supérieures).

J-3. Saint-Trop. Camping trois étoiles. Fin d’après-midi.

C’est en sortant du bâtiment des douches que je remarque cet attroupement près de la piscine. Par curiosité, je m’approche, ignorant encore à cet instant que je vais au devant de graves ennuis. Et pas des moindres. Au centre du groupe, se trouve une gamine, peut-être dans les six ou sept ans, étendue sur le dos, et toute cyanosée…

Un individu en slip de bain, barbu, ou en tout cas fort mal rasé, se tient à genoux près d’elle et répète à qui veut bien l’entendre :

«Faudrait la mettre en P.L.S ! Faudrait la mettre en P.L.S ! Laissez-moi faire… j’ai passé mon brevet de secouriste à l’Armée !»

Si ce brevet de Secourisme ne me disait rien, et si je n’avais pas non plus effectué de Service Militaire, je comprends tout de suite qu’elle est morte, cette petiote… ! Être tout bleu comme cela est un signe qui ne trompe que rarement ! Alors, c’est plus fort que moi, j’interviens…

— Pardon, mais avez-vous au moins regardé si elle n’avait pas quelque chose de coincé au fond de la gorge… ?!

Là, tous tournent la tête d’un seul mouvement et me regardent comme si je venais de sortir la plus grosse bêtise qu’ils aient jamais ouï de toute leur existence…

Peut-être était-ce à cause de ce bermuda ridicule, tout imprimé de chihuahuas, que m’avait acheté Zoé ce matin…

«Mon chou… Il faut que tu le saches dès à présent… j’adore les chihuahuas ! J’aimerais tellement en avoir un, un jour ! Aussi quand j’ai aperçu ce magnifique bermuda dans la vitrine… tu comprends bien que je n’ai pas pu résister une seule seconde !»

Lorsque je lui ai avoué alors que je ne connaissais pas du tout cette race de chiens, et que j’avais plutôt une petite préférence, si je pouvais éventuellement donner mon avis sur la question, pour les pitbulls de combat, elle en fût extrêmement surprise…

«C’est curieux… ça ne colle pas du tout avec ton personnage !»

Par prudence, j’avais préféré ne pas lui parler de Marcel, mon égorgeur du 16ème arrondissement, supposant que cela n’aurait pas trop collé non plus avec l’image qu’elle se faisait de moi… Je n’aime pas décevoir, cela fait partie de mes principes fondamentaux…

En réalité, ce n’était pas l’imprimé de chihuahuas qui me gênait le plus dans ce bermuda, mais plutôt qu’il soit coupe « taille basse », n’ayant pas l’habitude que l’on me reluque la raie des fesses ! Et très honnêtement, c’était plutôt cela qui ne collait pas du tout avec mon personnage !

— … Quoi… ?!

Le barbu en génuflexion, et sa fixette sur la position latérale de sécurité, me prenait apparemment à partie, affirmant ainsi sans nuance que dans le milieu médical –même amateur, voire très amateur en l’occurrence ici– il n’était jamais recommandé d’avoir un peu de jugeote, ou tout simplement de bon sens commun, et de vouloir contredire un establishement bien installé !

Pourtant, si cet abruti avait été un petit peu plus attentif pendant les cours de son Médecin-Capitaine, il se souviendrait que la première des choses à faire face à une victime qui ne respire plus, est de s’assurer que ses voies aériennes supérieures soient bien dégagées… Mince, quoi… ! C’est le B.a.-ba, mon vieux !

Indéniablement, je manquai pour le moins de crédibilité dans cet horrible bermuda à chihuahuas multicolores, néanmoins, j’avais remarqué un petit renflement suspect au niveau de la gorge de cette pauvre gamine : il y avait assurément quelque chose de coincé là-dedans, j’en aurais mis ma main à couper…

Je m’agenouille, révélant ma raie naissante à l’assistance stupéfaite, et écarte mon barbu d’un geste sec, emprunt d’une autorité toute naturelle.

— Laissez-moi faire… !

Puis, sans hésiter, je place deux doigts dans la bouche de la petite et appuie légèrement sur la trachée pour extraire assez facilement de son gosier, un magnifique noyau de pêche –ou de brugnon peut-être– que je refile, à peine expulsé, au pseudo-secouriste qui n’en croit pas ses mirettes…

Ensuite, je lui insuffle un grand coup d’air dans les bronches à cette fillette, histoire de lui redonner vie le plus vite possible, sachant qu’il n’est jamais bon d’attendre trop longtemps dans ces cas-là, rapport bien sûr à l’oxygénation du cerveau, organe noble entre tous, qui réclame un maximum d’oxygène pour fonctionner correctement.

Notons, à ce propos, qu’il est bien joli de ranimer les gens, mais si cela consiste uniquement à vouloir amuser la galerie pour en faire in fine des légumes ; ce n’est pas la peine ! Et comme je ne suis pas trop mauvais non plus ; voire, si j’étais un petit brin prétentieux, sûrement l’un des meilleurs dans l’exercice à ce jour, la petite reprit assez vite ses esprits, ainsi que sa véritable teinte originelle.

— Alors, mon enfant… cela va mieux maintenant… ?!

— … Oui ?!

— Tu as avalé de travers… un noyau de brugnon, semble-t-il… ou peut-être de pêche…

— Non… ! Une nectarine, m’sieur ! »

Par définition, les enfants sont des ingrats, aussi je ne me formalise pas plus que cela de ce manque de reconnaissance. Je ne sais pas si elle avait eu le temps d’apercevoir la petite lumière blanche au bout du tunnel ainsi que tout le tout’im qui suit juste après, mais à cet âge-là, on ne se rend pas toujours compte que l’on est décédé pour de vrai.

En revanche, ce qui m’inquiète beaucoup plus maintenant, est l’attitude de tous ces gens massés autour de moi. D’instinct, je comprends vite que je ne vais pas m’en tirer aussi facilement…

En effet, la vingtaine de témoins de la scène, mon secouriste d’opérette y compris, et même la mère de la petite ingrate, qui n’avait pourtant plus aucune raison maintenant de pleurer toutes les larmes de son corps, me fixent, prostrés, et sans voix. Pour autant, cela ne dure pas très longtemps, et comme je m’y attendais, en voici un dans le lot, se croyant peut-être plus malin que les autres, qui commence à parler de… miracle !

J’estime, par expérience cette fois, que l’on devrait toujours y réfléchir à deux reprises avant de lancer ainsi de telles accusations péremptoires.

— Bon sang… ! Mais qu’est-ce que tu fous, mon Chou… ?! Ça fait une plombe que j’t’attends ! J’ai fait des tomates farcies ! Alors, ramène-toi fissa ! Sinon, ça va finir par cramer !

Zoé avait eu la très bonne idée de venir me chercher. Sans le savoir, elle me sauvait la mise…

— … Mais, rien ! Je donnais juste un petit coup de main pour aider ! Des tomates farcies… ?! Voilà, voilà… j’arrive tout de suite !

— Ah… et puis tiens, je crois que t’avais peut-être raison de t’inquiéter… vl’à qu’y’a du nouveau… !

— Hein… ? Comment ça, du nouveau… ?! Qu’est-ce qui se passe ?

— Non, viens ! Je préfère te raconter tout ça à tête reposée dans la caravane ! Mais dis, t’es sûr que tout va bien ici… ?! Qu’est-ce qu’ils ont donc, tous ces cons-là, à te regarder comme ça ?!

— Qui… eux… ?! Rien… rien du tout ! Ne t’inquiète pas… rien de grave… ça va aller… ! Allons, messieurs dames… on va tous rentrer chez soi maintenant ! Le spectacle est terminé ! Et encore une bonne fin d’après-midi à vous tous ! »

Mais, comme on pouvait s’y attendre, ils ne bougent pas d’un pouce…

Alors, oui, je concède qu’il n’est pas du tout évident de courir un sprint avec une paire de tongues neuves au pieds, et encore moins lorsqu’on n’a pas l’habitude d’en porter tous les jours, mais, une fois de plus… j’ai pris sur moi !

Chapitre 18. Midnight blues.

J-2. Plage de Brégançon. Très très tôt.

L’incendie a démarré vers deux heures trente environ…

C’était bien beau à voir, alors au début tout le monde sur la plage a imaginé qu’il s’agissait du bouquet final de ce magnifique feu d’artifice que Jean-Lain nous avait concocté aux petits oignons…

Puis, les bouteilles de gaz des barbeuques ont explosé les unes après les autres… Mais, c’est surtout lorsque les premiers grands pins maritimes s’enflammèrent en torche que nous comprîmes finalement que ce n’était peut-être pas ça du tout !

Le pin, ça brûle bien. Et très vite. Et encore plus en plein été quand il est bien sécos…

L’alcool aidant, il n’y a pas véritablement de panique pour l’instant. La majorité des gens restent calmes, si ce n’est notre Jean-Lain, qui, n’ayant peut-être pas picolé autant que la plupart d’entre nous, court comme un dératé dans tous les sens en criant au feu !

Fort heureusement, les secours se pointent assez vite, toutes sirènes bi-tons hurlantes, mais comme nous l’explique un gradé en chef de la Sécurité Civile du secteur, perché sur le marche-pieds de sa jolie Land-Rover rouge-orange vif, sur un ton empreint de cette remarquable sérénité qu’on rencontre uniquement chez ces types bien aguerris et maîtrisant parfaitement une situation de crise :

«…Ben, écoutez-moi, m’sieurs-dames… Nos Canadairs ne peuvent pas intervenir en pleine nuit, alors, dans ces conditions… y’a qu’à laisser cramer tout ça tranquillement jusqu’à demain matin ! Et puis, si ça se trouve… ça s’arrêtera tout seul !»

Preuve sans appel que nos braves pompiers, ainsi que tous nos petits gars de la Sécu Civile, ont un moral à toute épreuve et qu’assurément il faut bien plus que deux ou trois cent hectares de forêt dévastés pour les abattre.

Du coup, notre petite bringue on the beach se termine en eau de boudin, et tout le monde rentre finalement se coucher. Comme cela a déjà bien brûlé tout autour des douzaines de bungalows que Jean-Lain a fait installé en bordure de plage, il semble que cela ne risque plus grand chose de ce côté-là. Surtout que, par chance, le sens du vent n’ayant pas tourné, il pousse rapidement le brasier loin vers l’intérieur des terres…

Pour nous rassurer, OMD (Ocarina-Mimimoun-Doudouillet) nous affirme, très sûr de lui, que ce sont des thermiques dynamiques venant du large. Question « Aérologie », nous pouvions je suppose lui faire confiance : le gonze avait tout de même perdu la moitié de ses guiboles en parapente…

Moi, je suis les V.I.P qui logent au fort, et qui grimpent là-haut, à la queue leu leu, par les escaliers taillés dans le rocher. J’ai de la chance car grâce à Jean-Lain, qui m’a un peu à la bonne à dire vrai, je dors seule dans ma piaule. Mais quelques autres, comme Didier Van Conninsgloogloo et madame Fifignon doivent partager la même chambre, faute d’assez de place. Alors, sur le chemin du retour, et sur le ton aimable de la plaisanterie, je demande à Fifignon si elle a prévu des rustines pour sa bouée canard, au cas où, on ne sait jamais… !

Elle rigole, cette truffe, mais je ne suis pas du tout certaine qu’elle ait vraiment compris le joke. Nous verrons bien demain matin si son coccyx va mieux…

Le Président, toujours très en forme, et ne voulant pas aller se coucher tout de suite, nous demande si l’on ne souhaite pas profiter de sa piscine pour un dernier bain de minuit. Paraîtrait que la chose est devenue une tradition immuable depuis l’ère Pompompidou, et qu’il faut absolument la respecter. Monsieur aurait soi-disant lu tout ceci dans l’après-midi, en feuilletant le grand livre d’or du fort qui est recouvert, comme la plupart des livres d’or, et on ne sait trop pourquoi, d’une jolie suédine verte.

Vu l’heure avancée et la fatigue générale, il n’y a aucun volontaire –pas même sa Josyane, qui pourtant ne rate jamais une occasion lorsqu’elle se présente pour montrer son cul– mis à part Tanguy Le Bibronzic, qui lui est déjà à moitié à poil avant qu’on ait le temps de dire ouf ! Suédine ou pas, il n’est jamais le dernier, celui-là, pour se faire mousser devant le Président…

Éventuellement, si Dekka avait accepté l’invitation, je serai peut-être restée moi aussi, mais ce dernier nous dit en baillant de toutes ses grandes dents surdimensionnées et bien alignées, qu’il a encore pas mal de pain sur la planche pour peaufiner en détail le plan « B » de notre invasion de la Chine. Cela est bien dommage, mais d’un autre côté, si lui ne s’intéresse pas sérieusement à ce plan d’attaque, déjà passablement foireux au demeurant, je ne sais trop qui va s’en charger… ?!

Alors, nous les laissons, le Président et l’autre suce-boule, se baquer en tête à tête, et tout le monde s’éparpille rapidement dans les couloirs afin de rejoindre ses pénates respectives.

Chemin faisant, je croise Madame Gémiminiani qui cherche les cuisines…

— … Je boirai bien encore un petit Limoncello ! Ça ne vous dirait pas de m’accompagner, Madame Goret… ?!

— Non… désolée, mais je suis complètement vannée, là… et puis moi, la citronnade, ça me donne des aigreurs !

Elle a déjà beaucoup picolé la mère Gémiminiani, et pour avancer droit elle doit se tenir aux murs, qui, anecdote architecturale fort intéressante, font partout ici un bon mètre vingt cinq d’épaisseur. Minimum.

Depuis la petite fenêtre à meneaux de ma chambre, j’ai une magnifique vue panoramique sur la mer. Balou me fait la fête, il est heureux de me revoir. J’ai préférée ne pas l’emmener à cette soirée car il était vraiment trop épuisé par son bain de mer de l’après-midi ainsi que par cette partie de frisbee endiablée qui avait suivie.

Je m’assois sur le bord du lit, ôte mes chaussures pleines de sable, et puis sans attendre plus longtemps, allume mon portable.

Voilà… ça y est… trois barres de réception ! J’ouvre maintenant ma boite mail… oui… parfait… un nouveau message… j’ai le cœur qui bat la chamade… le message s’affiche enfin… je le relis plusieurs fois de suite… mais il n’y aucun doute… non, vraiment aucun doute, c’est bien écrit… là… quinze millions d’euros… ! Je compte à haute voix les zéros… un, deux, trois… oui, c’est bien ça… quinze millions… ! Quinze millions d’euros into the pocket ! Balou me regarde avec de gros yeux, ce qui n’est pas non plus la révélation de l’année : il a ces gros yeux-là depuis qu’il est né !

« Oh, mon chérinou… cette fois, je crois bien que l’on va pouvoir s’acheter une jolie maison…et tout au bord de la mer, celle-là ! Viens mon gros bébé à sa maman ! Allez, viens donc par ici, ma p’tite beauté, que je t’embrasse ! »

Et je me laisse enfin tomber sur le lit… heureuse…

Chapitre 19. Coup de bourse.

J-3. Camping « les palmiers d’or ». Toute fin d’après-midi.

 » Du nouveau… ?!

— Écoute, mon Chou, si tu veux bien je t’expliquerai tout ça à la fin du repas… les tomates farcies à Zozo, ça n’attends pas ! Et puis, tu dois commencer à avoir un peu la dalle, non ?!

— … Oui !

— Alors, installe-toi et mange !

Maintenant, on en était au dessert, et cette tarte tropézienne, spécialité du coin depuis que madame Brigitte Bardot s’était lancée dans la pâtisserie vers la fin des années soixante, après avoir mis fin brutalement à sa carrière cinématographique, était une véritable tuerie !

— Tu t’es régalé, hein… ?!

— Oh, que oui ! Le meilleur repas que j’ai pris depuis… un sacré bout de temps !

— Tant mieux ! Faut que tu te requinques ! Bon… maintenant, jette donc un coup d’œil là-dessus… !

Elle me passe un journal posé à côté d’elle.

— Lis ça… !

— Ça… ? Ça, quoi ?! Les cours de la Bourse ?! Excuse-moi, mais je ne comprends pas… ?!

— C’est le canard de ce matin… je surveille le cours de la Bourse tous les jours ! Vrai que pour le moment j’ai pas un seul flèche à placer là-dedans, mais j’aime bien m’informer quand même, parce que je m’dis qu’le jour où j’en aurai un peu d’oseille, et bien… je pourrai investir sans me faire avoir ! J’sais pas si tu sais, mon Chou, mais faut vraiment s’y connaître quand on veut foutre son pognon en bourse ! Y’a un tas de gens qui se font baiser là-dedans et qui perdent tout d’un coup ! Ma tante Yolande par exemple… j’ t’ai déjà causé de c’qui est arrivé à ma tante Yolande… ?

—… Heu… non ! Je ne crois pas !

— Ben, tu vois, elle a tout perdu, ma tante Yolande ! Toutes ses économies y sont passées, à Tatie ! Elle avait investi dans le tunnel, la pauvre !

— … Le tunnel… un tunnel… ?! Quel tunnel… ?!

— Mais, enfin quoi, Chou… ! Celui sous la Manche, bien sûr ! Une drôle d’arnaque organisée encore que ce tuyau sous la Manche parce qu’y z’ont tout perdu, les actionnaires ! La totalité de leur fric est parti en fumée… ouais… fouiiit ! Lessivée, ma tatie Yolande ! Et en une seule journée encore !

— Ah… ?… Ils ne l’ont finalement pas percé ce tunnel… ?!

Elle se marre. Ce n’est pas facile à gérer non plus lorsque tu n’es au courant de rien, ou presque…

— Mais bien sûr que si, ils l’ont percé le tunnel ! Sauf que la construction de leur usine à gaz elle a duré deux ans de plus que ce qui était prévu au départ, et surtout, le pompon rouge sur le bonnet en laine, c’est qu’au final, ça leur a couté plus du double pour le creuser l’trou ! Alors, tu comprends, l’action elle ne valait plus peanuts à la fin… ben, forcément… si la moitié du chiffre d’affaire sert à rembourser les intérêts qui courent, tu t’imagines bien que les dividendes tu peux toujours te les carrer où j’pense !

Tout vous parait plus clair lorsque c’est bien expliqué, n’est-ce pas ?!

— Bon, alors maintenant regarde donc un peu mieux ici ! Et surtout ce tableau-là… ça, c’est le cours du Nikkei 225 !

— …?! …

Elle se lève et vient s’installer tout près de moi.

Lorsqu’elle se déplace, Zoé, on dirait une chatte.

Une petite chatte, souple, féline…

Gamin, j’ai eu un chat. Je m’en souviens très bien, même qu’on l’avait appelé Moïse. Ainsi nommé parce que tout petit il avait failli se noyer dans un abreuvoir à bestiaux : il n’arrivait plus à remonter sur les bords, cela glissait de trop…

— Éh, ho… Coco, tu m’écoutes toujours là… ?!

— Hein… ?! Oui, oui, je t’écoute ! Bien sûr que je t’écoute !

— OK… alors, j’t’explique mieux les détails !

— … Je veux bien… parce que je t’avoue que là je suis un peu perdu !

— Commençons par le commencement ! Le Nikkei 225, c’est la bourse du Japon… ! OK ? Nikkei, c’est juste une abréviation, ça vient du nom du journal japonais qui publie l’indice tous les jours depuis que le truc a été inventé. Ensuite, le 225, c’est simplement parce qu’il y a deux cent vingt-cinq entreprises qui sont cotées dans cet indice boursier… tu vois, pour le moment, c’est fastoche !

— Oui… fastoche ! Mais… je ne comprends toujours pas où tu veux en venir ?!

— Seconde, papillon ! C’est pas fini, on va y venir ! Bon… ensuite, maintenant que t’as compris pour le Nikkei, comme tu peux le voir écrit ici : il a fini en baisse hier soir à 22487,86 points… mais là, pas d’inquiétude, c’est tout à fait normal avec le décalage horaire qu’on a avec le Japon !

— … Le décalage horaire… ?!

— Exactement, le décalage horaire ! Et du coup, ça clôture toujours en soirée pour nous, ici… bon, la baisse n’est pas significative… deux ou trois cents points de moins à la clôture, c’est vraiment pas grand chose ! Si tu commences à t’affoler pour si peu, mon Chou, alors t’as pas fini de t’en faire ! Faut savoir que c’est toujours comme ça, la Bourse… un coup ça monte… un coup ça descend ! Ou : ça va, ça vient, comme dirait l’autre ! C’est very normal ! Et faut surtout pas s’affoler pour des bricoles ! Ceux qui font les meilleurs coups en bourse ce sont toujours ceux qui savent garder la tête froide jusqu’au dernier moment !

— Mais… je ne m’affole pas ! Non, non, je ne m’affole pas du tout !

Elle s’appuie maintenant sur la table en formica jaune et se penche légèrement en avant, son visage délicat n’est plus qu’à quelques centimètres du mien… Je peux distinguer de minuscules gouttelettes de sueur qui s’accrochent au léger duvet clair juste au-dessus de sa lèvre supérieure… Elle est si…

— Bien… mais vois-tu, ce n’est pas du tout ça qui a attiré mon attention… non… c’est plutôt ça… !

Elle pose alors vigoureusement son index sur une ligne bien précise du tableau…

— … Yamachi Electron corporation… !

— … Ya… ma… chi… ?!

— Yes… Yamachi, chou !

Je ne sais pas trop quoi dire, aussi j’attends un peu en la regardant bêtement. Et c’est certainement ce que j’ai de mieux à faire pour l’instant, même si cela ne me met pas du tout en valeur. Une nouvelle fois, dirai-je !

— … Quarante pour cent ! Est-ce que t’entend bien… ?! L’action Yamachi a pris plus de quarante pour cent sur une seule journée de cotation ! Et ça, tu peux me croire que c’est pas normal ! Ouais… sûr qu’il se passe quelque chose de pas clair, là… de vraiment pas clair du tout… !

Chapitre 20. Grosse pointure.

J-2. Fort de Brégançon. Pour l’heure précise, merci de voir un peu plus bas.

Le Président est encore en peignoir. Il sort tout juste de la douche, et d’après la taille impressionnante des cernes sous ses yeux, j’imagine sans peine que la nuit a dû être courte…

Quant à sa Josyane, elle pionce toujours dans l’immense paddock à baldaquin, ronflant comme une locomotive. Depuis son opération des nibards, elle respire beaucoup moins bien : ses énormes implants mammaires lui pèsent terriblement sur le thorax et cela n’aide guère côté ventilation…

— Mais, que se passe-t-il donc, Madeleine… ?

— Le Préfet… enfin… je voulais plutôt dire… madame la Préfète du Var est là, monsieur le Président… et elle désirerait vous entretenir cinq minutes… c’est rapport aux divers désagréments que l’on occasionnerait… soit-disant… à la population du coin depuis que nous nous sommes installés ici…

— Hein… ?! Comment ça des désagréments ?! Mais quels désagréments ?! Nom d’une pipe ! Elle nous prend pour des Bohémiens, ou quoi ?! Oh, mais c’est qu’elle va pas m’emmerder longtemps, celle-là… surtout que le moment est mal choisi !

— C’est bien ce que je me suis pensé aussi… mais voyez-vous, elle a tellement insisté…

— Hé bien, ne perdons pas plus de temps avec cette chieuse ! Madame insiste ? Très bien, alors faites-la donc entrer, votre Préfète ! »

Je lui fais un petit signe de tête en direction de Josyane, toujours endormie dans le grand plumard à fanfreluches…

— Ah, oui… vous avez raison, Madeleine ! Bon, ben, alors poussez-là plutôt à côté, dans le petit salon… j’arrive tout de suite ! »

La Préfète du Var se nomme Gladys von der Froofroome. Mais, d’après Jean-Lain, qui a des informateurs très bien placés un peu partout, il y a deux ans à peine on l’appelait encore monsieur le Préfet. Elle aurait, comme qui dirait, subit une grosse intervention chirurgicale aux niveau des choses de la vie…

Le problème, car il y avait manifestement un petit blème, n’était pas qu’elle soit transgenre, parce qu’à part pour le chapeau du déguisement officiel cela n’avait pas changé grand chose, non, le hic, c’est qu’il y avait environ six mois de cela, elle nous avait pété un A.V.C, la Préfète…

Selon le grand ponte de la Faculté de Médecine de Marseille, qui la suivait depuis le début, le professeur K. pour ne pas le nommer, il n’y avait absolument rien d’anormal. Cela serait tout bêtement dû à son traitement hormonal de substitution, le « THS » pour les initiés, qu’elle devait prendre sans faute tous les matins et tous les soirs depuis son opération chirurgicale, et qui, pour lui –qui avait quand même fait douze longues années d’études après le baccalauréat et sans jamais redoubler ne serait-ce qu’une fois– présentait quelques effets indésirables, et tous fort bien décrits d’ailleurs dans la littérature médicale, comme dans cette revue anglaise, « The Lancet », qui faisait référence en la matière. Il n’y avait aucun doute là-dessus…

Avec Gladys, ils avaient bien relu ensemble la notice, qui était encore pliée en quatre dans la boite de médocs, et, effectivement, cela était bien écrit, noir sur blanc, et en tout petits caractères, dans la longue liste de choses à connaître :

«Risques très importants de troubles vasculaires cérébraux…»

Elle n’avait plus un seul poil au menton, et des petits seins qui avaient commencé à pousser, alors comme lui avait susurré l’homme de sciences en refermant derrière elle la porte capitonnée de son luxueux cabinet :

« Vous savez dans la vie… on n’a jamais rien sans rien ! »

La parole du grand Sage n’a pas de prix. Enfin, dans le cas présent si quand même un peu : deux cents euros de dépassement d’honoraires, à régler à ma secrétaire, et en cash uniquement, s’il-vous plaît, merci bien !

Bon, il n’avait pas totalement tort non plus le spécialiste marseillais de l’anévrisme et du caillot fibrineux : parfois, il faut savoir un peu composer. Mais, voilà, cette pauvre Gladys depuis son accident vasculaire n’était plus vraiment au top…

Préfet de la République n’est pas un boulot de tout repos. Entre les poses de première pierre d’une salle des fêtes en plein cagnard et les pots de l’amitié qui s’éternisent (trop souvent) dans des maisons de retraite où tu peux te choper une mauvaise grippe, ou même une vilaine gale comme qui rigole si tu ne fais pas gaffe, ce job est loin d’être une sinécure !

Alors, si physiquement elle n’avait pas eu de séquelles importantes de cet AVC -toujours balèze, malgré son opération, la Gladys, avec son bon mètre quatre-vingt à la toise, et du muscle un peu partout– et qu’elle tenait encore à peu près le coup, c’est plutôt moralement que ça n’allait plus très bien… à l’évidence, notre petite Préfète déprimait grave, souffrant de ce que l’on appelle assez communément un « Syndrome anxio-dépressif réactionnel post-opératoire », affection qu’aurait du diagnostiquer l’autre non-conventionné de mes deux, s’il avait bien entendu daigné porter un chouïa plus d’attention à sa patiente…

— Ah… bonjour, Madame la Préfète ! Excusez-moi, mais j’ai oublié votre nom… c’est comment déjà… ?! Wonder… Wonder fioul… ?!

— Von der Froofroome… Monsieur le Président !

— Oui, voilà… Von der Froofroome ! Alors… qu’est-ce qui vous amène donc si tôt de bon matin ?!

Il en profite pour zieuter sa Rolex en or à quinze mille boules et s’aperçoit avec étonnement et stupeur qu’il est quand même déjà, mine de rien le temps passe vite, onze heures moins le quart !

— … Monsieur le Président… La population locale s’est plainte auprès de mes services d’avoir eu à subir de très nombreux débordements et atteintes graves à l’ordre public faisant suite à votre arrivée ici… et… bien entendu, avec tout le respect que je vous dois… cela est tout à fait regrettable… !

— … Hein… quoi… de quoi donc que vous dites là… ?!

— Je veux parler de tout ce bruit, de ces va-et-vient incessants d’hélicoptères, ou bien encore de ces individus complètement ivres qui sont venus sonner aux portes des riverains en pleine nuit…

— Comment… ?

— Si, si… ! Et sans parler de cette installation, sans la moindre autorisation administrative, de dizaines de baraques de chantier sur une plage tout ce qu’il y a de plus publique, et maintenant, et là, ma foi, je crois bien que c’est… le bouquet ! De ce gigantesque incendie que nous n’arrivons toujours pas à circonscrire à l’heure où je vous parle, et qui ravage notre magnifique forêt protégée… Saviez-vous qu’elle est pleine de tortues cette forêt, monsieur le Président… ?!… Oui, parfaitement, des tortues ! Mais attention, pas n’importe quelles tortues… des tortues de Hermann… une espèce protégée par la convention de Washington ! Je suppose tout de même que vous avez déjà entendu parler de la convention de Washington… ?!

— Heu… oui, évidemment ! Qui n’a jamais entendu parler de la convention de Washington ?!

— Oui… donc, en résumé… vous vous êtes installés ici il y a moins de vingt quatre heures et la population est déjà très en colère après tous vos… gens, monsieur le Président ! Alors, et cela malgré tout le respect que je vous dois une fois de plus, il faut que vous appreniez que par ici nous tenons énormément à notre tranquillité… ainsi qu’à nos chères petites tortues !

Maintenant qu’elle avait lâché le morceau, on la sentait presque au bord des larmes, notre Préfète… Sa jolie voix, profonde et au timbre grave du début, était passée progressivement dans la bande des trémolos, beaucoup moins mélodieuse aux oreilles, et le Président, qui l’avait jusque-là laissé parler sans l’interrompre, restait scotché comme deux ronds de flan. Il hésitait, semble-t-il… Aurait-elle touchée une corde sensible ?! Après tout, n’étaient-elles pas trop mimis, ces petites tronches de tortues ?!

— Mais, qu’est-ce que j’en ai à foutre moi de vos saloperies de bestioles, la Préfète… ?!

Hé, ben, non… raté !

— Imaginez-vous un peu, madame, que j’ai en ce moment bien d’autres chats à fouetter, et que ces misérables sensibleries de votre populace sont parfaitement inopportunes et je dirai même tout à fait déplacées ! Aussi, transmettez donc de ma part à tous vos planqués de ce Département que l’heure n’est certainement pas à se plaindre, madame Vroumvroum !

— Von der Froofroome, monsieur le Président… !

— Oui, c’est ça ! Tiens… vous voyez, même votre nom m’horripile ! Vous devriez peut-être penser à en changer un jour prochain, non… ?! Lorsqu’on possède un nom comme celui-ci… hé bien… je crois que l’on devrait en changer rapidement, madame !

— … Mais… j’ai déjà changé de prénom !

Cette fois, surpris, il marque un léger temps d’arrêt, et la regarde un peu plus attentivement…

En définitive, peut-être n’était-il pas aussi idiot que cela notre Président, et venait-il, tout à coup, de comprendre ce qui clochait dans le physique hors norme de cette Préfète ?! Maintenant, je devine qu’il a remarqué quelque chose en particulier et qui semble l’intriguer bien plus encore que tout le reste… Et ce sont ses pieds, à la préfète !

— … Voyez-moi ça… nom d’une pipe en bois de rose !… Vous… vous… dites donc un peu… vous chaussez du combien, vous… ?!

— … Du quarante-six et demi, monsieur le Président ! Ou parfois un petit quarante-sept… cela dépend des chaussures !

— Oh, ben, merde alors ! De sacrés panards que vous nous avez-là tout de même !

Il se gratouille la tête, embarrassé apparemment… puis reprend, mais sur un ton beaucoup plus mielleux.

— OK… écoutez… on va quand même voir ce que l’on peut faire pour ces tortues ! Bon, pour les hélicos, je ne vous promets rien, mais pour vos tortues, c’est promis, on va essayer de s’en occuper ! Et puis tiens… et pourquoi ne resteriez-vous pas manger avec nous à midi ?! Y’aura sûrement de la langouste et du Bandol bien frais ! Vous aimez la langouste… ?!

Ce qui, allez savoir, pourrait devenir une habitude dorénavant à chaque fois que l’on prononçait le mot langouste : Josyane apparut…

Elle était nue comme un ver, et s’était fait un masque de beauté, ce qui n’arrangeait pas le tableau…

Si, le Président et moi-même l’avions déjà vu, maintes et maintes fois, à oualpé, la Josy, la greluche n’étant pas pudique –et c’est le moins que l’on puisse dire– pour la Préfète, la chose était forcément une grande première…

— … Oh… pardon ! J’savais pas que vous receviez du monde !

— Mais y’a pas de mal, Josyane ! Laissez-moi donc vous présenter notre Préfet… fète… M’dame…

— Gladys von der Froomfroome ! Très enchantée, madame la Présidente ! Je suis absolument ravie de faire votre connaissance…

— Et moi donc ! Excusez pour la tenue ! Dites, mon cher… n’auriez pas vu mes escarpins jaunes, par hasard… ?! Vous savez bien ceux avec des petits brillants sur les cotés ? C’est quand même incroyable ça… avec tout ce foutoir, je n’arrive pas à remettre la main dessus !

… Et elle reste là, cette dinde, ses deux pamplemousses de concours, son minou épilé au laser et son masque au concombre, plantée au beau milieu du salon…

J’ai honte pour elle. Ainsi que pour notre Nation toute entière… terriblement honte…

— C’est que… pour votre invitation… je vous remercie beaucoup, monsieur le Président, mais… je ne vais pas pouvoir ! Il se trouve que j’ai déjà une inauguration prévue cet après-midi… et je ne peux vraiment pas annuler. Et puis de toute façon je suis allergique aux crustacés ! Cela me donne des boutons de partout !

Ce qui après tout n’était peut-être pas plus mal…

D’ailleurs, moi aussi je commençai à saturer grave de la crevette siliconée !

« …Bien… bien… ce n’est pas grave ! Nous nous reverrons sûrement, madame von de… madame la préfète ! Oui… voilà… nous aurons très certainement l’occasion de nous revoir prochainement… et bien entendu, on va s’occuper de vos p’tites bestioles ! Ne vous inquiétez pas pour ça ! On va faire le nécessaire ! Hein, Madeleine… ? Hein, n’est-ce pas ? Prenez donc acte, Madeleine ! Oui… voilà… alors à bientôt !

Il ne lui serre même pas la main, bien trop occupé à mater l’autre pouffe, qui, maintenant à quatre pattes sur le carrelage en tomettes rouges, regarde sous une chaise, le cul bien en l’air, toujours à la recherche de ses pompes à brillants… Et nul besoin de posséder un master en Sciences du comportement animal pour imaginer la suite des évènements…

J’accompagne Gladys sur le palier. Elle n’a vraiment pas l’air en forme…

— … Dites… il est toujours comme ça… ?!

— Aussi excité ?!

— Non ! Je voulais dire aussi pédant et désagréable avec les gens !

— Ben… je crois bien, oui… !

— … Et il est évident qu’il n’en a rien à faire de mes tortues, n’est-ce pas… ?!

— Mais non… allons, allons, faut pas dire ça, voyons ! Bon, il est vrai qu’en ce moment il serait plutôt piaf, le Président… !

— Les oiseaux… ?! Mais les oiseaux aussi vont mourir dans ce terrible incendie ! Mais bien sûr ! Et les renards… et les écureuils… et tout le reste aussi ! C’est tellement dégueulasse d’avoir foutu le feu comme ça à notre forêt ! N’importe comment vous êtes tous les mêmes les Parisiens… vous ne faites jamais attention à rien ! Vous savez, ce n’est pas pour rien si on ne vous aime pas par ici… !

Elle se laisse tomber, toute flagada, sur le sofa en tissus écossais traité scotchgard, et puis se prend la tête entre les mains…

Je m’assieds à coté d’elle… Bon sang, elle est si touchante, cette Préfète, avec ses états d’âmes écologiques… Je ne sais pas trop ce qui m’arrive, mais j’ai bien envie de l’aider un peu quand même…

— Écoutez-moi… Gladys… je peux vous appeler Gladys… ?

Elle relève la tête.

— … Comment… ?!

— Est-ce que vous me permettez de vous appeler Gladys ?

— Hein… oui… mais oui… évidemment… !

— Bon, alors voilà ce que l’on va faire, Gladys… moi aussi, ces petites tortues et puis toutes les autres bestioles qui vivent dans la forêt, elles m’intéressent…

— Ah bon… réellement ?!

— Mais oui, je vous assure… j’adore les bêtes ! Tenez, la preuve : j’ai moi-même un petit chien à la maison ! Balou, qu’il s’appelle… il est adorable !

— Ah… ?! Moi aussi, j’avais un chien… un chihuahua… je l’avais appelé Moumoune… mais il est mort, le pauvre !

— …Ah… ? Mince… vous m’en voyez désolée !

— Mais non… merci… faut pas ! Il avait à peine six mois, mon petit Moumoune, lorsqu’il s’est fait écraser !

— …

Elle va chialer… Oh, merde, tiens… ! Et ben voilà, ça y est, elle éclate en sanglots pour de bon cette fois… Et je ne sais trop ce qui me prends à nouveau mais voilà que je lui passe un bras autour des épaules…

Je sens bien alors ses deltoïdes et ses trapèzes. Ils sont très puissants. C’est tout à fait surprenant de trouver des trapèzes aussi musclés chez une femme.

— … Mince alors… une bagnole, j’imagine… ?!

— … Non, non, pas du tout ! Des géraniums ! Je le promenai tranquillement en bas de chez moi, comme tous les soirs, et un pot de fleurs s’est détaché du quatrième étage… ! Il est mort sur le coup… je n’ai absolument rien pu faire !

Et c’est reparti, mon kiki, elle se remet à chouiner de plus belle !

Je la serre un peu plus fort coté deltoïdes, tout en lui posant mon autre main sur sa cuisse gauche. Elle a également un muscle droit fémoral d’une impressionnante tonicité…

— Bon… bon… allez, reprends-toi Gladys ! Je vais m’occuper de toi… allons quoi, faut pas pleurer comme ça !

Elle relève la tête à nouveau, mais cette fois-ci me regarde bien droit dans les yeux…

— … C’est vrai… ? Tu veux vraiment m’aider… ? Mais… je ne sais rien de toi !

Et c’est à ce moment précis que je l’ai embrassé…

Folle… oui Mado, tu deviens folle ! Complètement folle ! Et voici que ta vie s’envole…

Chapitre 21. Le trouillomètre à zéro.

J-3. Camping « Les Palmiers d’or ». En toute toute fin d’après-midi.

« Dis donc voir, Chou… ce soir, ils organisent une soirée mousse au camping, et si on allait y faire un tour… ?! »

Comment à présent aurais-je bien pu lui refuser quoi que ce soit… ?!

Nous venions de faire l’amour…

Passionnément, intensément, follement.

Monstre ! Un monstre ! Oui, le plus ignoble, le plus vil des monstres, voilà bien ce que j’étais devenu à présent !

Et pourquoi avions-nous fait cela ?! Pourquoi avais-je cédé aussi facilement ?! Pourquoi… ?!

« Yamachi Electron corporation » est une entreprise japonaise spécialisée dans le domaine de la sécurité « NBC ». « NBC » pour nucléaire, bactériologique et chimique. D’après Zoé, Il s’agit même de la plus importante du genre. Rien de vraiment bien sympathique dans tout ceci, si ce n’était de fort lucratives activités.

« Tu vois, mon Chérinou, ces boites-là, elles te font un sacré bond en bourse à chaque fois qu’un conflit se précise quelque part dans le monde, et c’est bien compréhensif, les guerres sont leur fond de commerce, à ces enfoirés ! Alors, dès qu’une petite menace se présente à l’horizon : leurs carnets de commande se remplissent à vitesse grand V !

— Oui… c’est entendu… mais là… là, dans le cas présent… Il n’y a rien de particulier à signaler, ou en tout cas rien de bien plus inquiétant que la routine habituelle !

— Ouais ! Et c’est bien pour cette raison que la chose m’a mis direct la puce à l’oreille ! Mais tout ça, c’est un peu de ta faute aussi… !

— Zoé… je t’assure qu’il va se passer quelque chose… je ne peux pas te dire de quelle manière je le sais, mais il faut vraiment que tu me fasses confiance…

— Bon, OK, admettons ! Enfin bref… finalement, je leur ai téléphoné tout à l’heure, pendant que tu étais sous la douche !

— … Hein ?! Comment ça, tu leur as téléphoné ?! Mais à qui as-tu téléphoné… ?!

— Ben, aux Japs, voyons ! Je les ai appelé, histoire d’en avoir le coeur net une bonne fois pour toute ! Et pourquoi que j’me gênerais, hein ?! Avec mon forfait « Premium », c’est gratos, le Japon !

— …

— En plus avec le décalage horaire, dont je t’ai déjà causé, ça tombait pile-poil : ils z’embauchaient tout juste à l’usine !

— … Tu parles japonais, toi ?!

— Bien sûr que non ! Enfin si… quelques mots comme tout le monde, du genre : « Merci, à bientôt mon chéri ! », ou encore : « On touche pas à la marchandise, coco, sinon j’appelle un videur ! »… juste deux ou trois trucs de base, assez simples, mais qui peuvent toujours t’être bien utiles dans la vie courante !

— Mais comment ça… « On ne touche pas »… ?!

— Bon… écoute… je leur ai parlé en english, aux Japs ! Ça te va mieux comme ça ?! Et puis si tu veux tout savoir, j’ai connu un anglais pendant quelques temps… voilà ! Et c’est grâce à lui que j’ai fait des progrès dans la langue de Shake-que-spire !

— Ah… moi aussi, j’ai un ami anglais !

— Et là, tu vois, c’est marrant, mais j’m’en doutais un peu que t’allais m’en sortir un nouveau de ton vilain panier à crabes ! Et celui-ci, je parie que c’est Jack l’Éventreur, hein… ?! Tiens… allez, cent balles que c’est lui, ton pote ?!

Elle est pliée en deux. Je n’apprécie pas tellement lorsqu’elle se moque de moi comme ça.

 » Non… il s’appelle William !

— William… ?! Hé ben, tu vois, Chou, si tu veux que je te donne mon avis, ça sonne beaucoup moins bien, WILLIAM l’Éventreur !

— Peut-être bien… mais il se trouve pourtant que c’est son véritable prénom !

— OK… bon… où c’est que j’en étais moi déjà… ah, oui… alors ensuite j’ai demandé à causer à un responsable des ventes en me faisant passer pour une journaliste de « France 3-Auvergne » qui se rencardait pour un reportage sur les moyens de protection contre le radon !

—Mince ! T’es drôlement gonflée quand même ! Et c’est quoi, ce radon… ?!

—Un gaz radio-actif ! Une saloperie de gaz qui te sort de dessous la terre et qui te contamine à petit feu sans que tu t’en rendes vraiment compte… ! Et il parait qu’il y en aurait des tonnes en Auvergne… ça te sort d’un peu partout là-bas ! À cause des volcans, je crois…

— Savais pas… !

— Le type qu’on m’a passé à l’autre bout du fil a mordu de suite à l’hameçon… y sont peut-être mignons tout plein mais pas très futes-futes, les Japonais ! Il a commencé par me faire une jolie liste de tout ce qui pourraient m’être utile dans le cas d’une fuite de radon. Bon, pas très malins, c’est vrai, mais pour ce qui est du commerce ils ne sont pas si nuls que ça ! Bien sûr, j’ai fait semblant d’être très intéressée par toute leur quincaillerie et puis ensuite je lui ai demandé un peu plus de détails, au cas où l’on désirerait leur passer une commande… !

—… Et… ?!

— Et c’est là, tu vas voir, que ça devient vachement intéressant !

— Comment ça ?!

— Parce que, tiens-toi bien… mon Yamagochi, au bout du phone, tu sais pas c’qui me sort… ?!

— Ben… non !

Et là aussi, j’avais du avoir l’air très… très… enfin, bref… !

— Hé ben, le citron, y’me sort que si j’veux commander maintenant va falloir que j’attende un peu avant d’être servi ! Tout ça parce qu’y z’ont plus rien en stock !

— …Comment ça, plus rien… ?!

— Exactement… plus rien ! Y’zont plus que dalle en stock, qu’il m’annonce !

— Mais… je ne comprends pas… comment est-ce possible… ?!

— Parce qu’ils ont tout vendu dans la journée d’hier, les gonzes ! Tout ! T’entends bien, Chou, tout ce qu’ils avaient ! À un gros client… leur resterait même pas un seul masque à gaz de la taille cinq, que ça pourtant d’habitude, ils en vendent moins de cette taille-là qu’il me précise aussi ! Non, y z’ont plus rien à vendre pour le moment… ! Nada !

Je reste sans voix. Un peu sidéré, même. Malgré tout, j’essaye de réfléchir le plus calmement possible à la situation, tout en me disant intérieurement qu’elle est sacrément dégourdie cette gamine. Et vachement craquante aussi… ce qui n’aide pas à se concentrer…

« C’est les Chinois… !

— …Quoi… ?!

— Leur gros client… ben, c’est les Chintocks, Chou ! Le type voulait pas me le dire au début… il m’a fait tout un pataquès à cause du secret des affaires, et que soi-disant, ils sont particulièrement pointilleux là-dessus, les Japs ! Mais il a quand même fini par me cracher le morceau au bout d’un moment… disons que j’ai un peu insisté lourdement… enfin, c’est surtout lorsque j’ai branché la cam sur mon portable…

— … La cam… ?

— Oui, la caméra, quoi… ! T’es lourd des fois, Chou… ! Enfin bref… Y z’ont tout vendu au chintocks !

— Les Chinois… alors ça signifierait donc qu’ils…

— Qu’ils ont la trouille ! Ouais, ils ont les pépettes, les Jaunes, parce qu’apparemment quelqu’un les menace… Alors ils prennent les devants… et là je sais pas comment t’as fait mais je crois bien que t’avais raison… ça va sûrement péter grave par là-bas… ! »

Moi aussi, je parle un peu anglais. C’est William, justement, qui m’a appris. Niveau grammaire, il n’est certainement pas le meilleur, mais pour ce qui est du vocabulaire, il se pose là. Surtout question vocabulaire médical. Il voulait devenir médecin, William, mais quand t’es né dans la rue, ou presque, ce n’est pas gagné d’avance. Alors il a tout appris sur le tas, en autodidacte attentionné comme il le dit si bien en rigolant…

Love… make love… We made love… loving… love… on venait de faire l’amour avec Zoé !

Make est un verbe irrégulier… make, made, made… Mais moi, je serais plutôt du genre bien régulier, et dans celui plus précisément à faire des tas de grosses bêtises les unes après les autres…

Bon… Pour être tout à fait honnête, c’était elle qui m’avait sauté dessus la première. Comme ça, tout de go, sans préavis aucun ! Effet de surprise… oui, mais ça ne minimise pas… pas du tout… j’aurai dû refuser… j’aurai dû refuser… mais elle a la peau si douce, Zoé… Ô, oui, si douce, si vous saviez… même le velours de Bruges à côté n’est que de la vulgaire toile à paillasson…

« Alors, mon Chou… soirée mousse… ?!

— Hein ?! Oui, oui… bien sûr… soirée mousse ! »

Chapitre 22. « Cap’taine Igloo et Mister Freeze sont dans un frigo… »

J-3. Fort de Brégançon. Presque midi pétante…

C’est Jean-Lain qui est venu nous décoller. Façon de parler, bien sûr.

On se serraient tellement fort l’une contre l’autre, j’aurais souhaité me fondre en elle si cela avait été physiquement possible…

Il commence par un discret « Hum…hum… ! » à la manière d’un gonze qui sait bien qu’il dérange son monde, mais comme nous ne bronchons pas d’un seul millimètre toutes les deux, attend un peu, puis d’impatience, voyant bien qu’il ne se passe pas grand chose, finit par murmurer :

—… Madeleine… s’il-vous-plaît, Madeleine… c’est vraiment très important… !

Je tourne alors lentement la tête vers lui. Il est en sueur, l’animal. Et là, immédiatement, je saisis que ce doit être grave, car de mémoire je ne l’ai encore jamais vu dans un état pareil, Jean-Lain faisant partie de ces individus qui ont la chance, quoi qu’ils fassent, de ne jamais transpirer plus que de raison…

« … Bon… OK… alors, c’est quoi le problème, cette fois… ?!

—… C’est… c’est madame Gémiminiani !

Cela se passe dans ses yeux. Oui, il y a bien quelque chose d’étonnant là-bas, tout au fond de ses pupilles, comme une petite lueur douce et bienfaisante…

— Quoi, Gémiminiani… ?! Qu’est-ce qu’elle a encore foutu celle-là… ?!

— Ben… Elle est con… Elle est…

—Elle est conne ?! Mais tout le monde le sait, ça, Jean-Lain !

— Non ! Elle est congelée, Madeleine… complètement congelée !

Et cette petite lueur magnifique que l’on distingue ainsi dans son regard est tout simplement son âme… oui, son âme… ! J’en suis absolument persuadée maintenant. Son âme, radieuse, chaude, enivrante, si enveloppante et réconfortante, qui diffuse ainsi en virevoltant à travers ses pupilles…

— Quoi… ?! Comment ça CON-GE-LÉE… ?! C’est quoi encore cette histoire… ?!

— On vient de la retrouver, en bas, dans les cuisines… enfermée dans l’un des gros frigidaires ! On ne sait pas très exactement ce qui a bien pu se passer… la porte a dû claquer derrière elle… mais ce qui est sûr… c’est qu’elle est toute raide maintenant !

Il se tamponne le front avec un mouchoir brodé à ses initiales. Qui donc de nos jours, mis à part ce pauvre couillon, pouvait encore utiliser des mouchoirs en tissu brodés à son nom ?! Qui ?!

— Ça… c’est sûrement à cause du Limoncello !

— …Hein… ?!

— Ben, oui, mon p’tit Jean-Lain, le Limoncello ça se fout toujours au congèl ! J’vais quand même pas vous apprendre ça, non… ?! Toujours bien glacé, le Limoncello !

Je lui prends à nouveau les mains et me replonge sans modération dans son âme bienveillante… je suis si bien tout au fond de ces magnifiques yeux bleus… si bien…

— Madame Goret… allons… s’il te plaît, Madeleine ! Mais qu’est-ce qu’on va faire maintenant avec elle… ?!

Il commence vraiment à me taper sur le système nerveux, le grand Chambellan de mes deux, avec ses splendides auréoles sous les bras…

— Oh… non… ?! Tu t’appelles Goret… ?! C’est vraiment trop mignon ! Cela me fait penser à ces petites tirelires en porcelaine… tu vois bien, ces petits cochons roses… Oh, cela est si charmant !

— Ouais… bof… tu trouves-toi ?! Moi, perso, je n’aime pas ! C’est moins bien quand même, tu l’avoueras, que Von der Froofroome… parce que ça au moins, ça a de la gueule, comme nom ! Von… der… Froo… froome… ! Voilà un nom qui claque du tonnerre !

— Il me vient de mon arrière-grand-père paternel… un colonel de hussards en Autriche-Hongrie… j’ai conservé quelques vieilles photos de lui à la maison… si tu veux, je te les montrerai un jour…

— Foutez-là au soleil… !

— …Hein… ?

— Non… t’inquiète, ma chérie… c’est à Jean-Lain que je cause ! Oui, foutez-là donc en plein cagnard bien étalée de tout son long sur un transat, nom de Dieu, et vous verrez bien qu’elle va finir par dégeler ! Et ensuite, recouchez-là dans son lit… ça fera déjà plus propre !

— … Oui… entendu… mais… et après… ?!

— Et après ?! Mais je ne sais pas moi, mon vieux ! Après, on avisera ! On fera venir un des toubibs du coin, et là, il verra bien qu’elle est morte, la mère Gémiminiani ! Faut se dire qu’on a de la chance parce qu’avec la congélation du corps on a un peu de temps devant nous… j’ai déjà vu ça à la téloche, dans un Colombo !

-Un Colombo… ?!

-Mais oui, Jean-Lain ! Le lieutenant Colombo ! Vous ne regardiez pas Colombo ?! Le type tue sa femme, la fourre directos au congélateur et puis ensuite il a tout son temps pour se dégoter un alibi en béton armé… le crime parfait, quoi ! Hé ben, nous, on va faire la même chose ! On va la laisser décongeler en douceur, la mère Gémiminiani, le temps de s’arranger tranquillement ! Allez, vous tracassez donc plus avec ça !

Cela l’avait semble-t-il rassuré un peu cette histoire de congélo dans Colombo. Rien de tel que ces vieilles séries américaines des années soixante pour vous refiler une solution à tous vos petits problèmes du quotidien…

— Bon… hé bien… alors… je vais faire comme on a dit… merci, Madeleine… et à plus tard, donc !

— Ouais, c’est ça, Jean-Lain… à plus !

—… Oui… oui… à plus… mais bien sûr… décongelée… et encore merci… oui, oui, ça va aller… ça va aller maintenant… !

Et il repart comme il est venu, sans bruit, mais avec peut-être un peu plus d’assurance. Je ne sais pas pourquoi mais cela me fait quelque chose de le voir ainsi, tout chamboulé, mon petit Jean-Lain. En définitive, ne suis-je peut-être pas aussi cruelle que j’en donne l’impression…

 » Je trouve que tu as été un peu sec avec lui tout de même… !

— Mais… c’est une burne, ce Jean-Lain ! D’ailleurs… ce sont tous des demeurés, tiens ! Et tu ne peux pas t’imaginer comme j’en ai marre de toute cette bande de clampins ! Ils ne savent pas quoi inventer pour me faire tourner en bourrique ! Et c’est comme ça tous les jours de la semaine ! Crois-moi bien que si à un moment on se décide à foutre tous les cons de la Terre dans une boite, eh bien, ceux-là, j’peux te garantir qu’ils ne resteront pas plus de cinq minutes à tourner autour !

— … Ah… toi aussi, alors… tu… tu es comme moi… tu ne supportes plus ton boulot, hein… ?!

— Non ! C’est eux que je ne supporte plus ! Tous des imbéciles que je te dis ! Même le Président est un sacré connard !

Elle me passe une main sur les cheveux, tout doucement, avec une tendresse infinie, comme le ferait une maman aimante avec son enfant chéri, un gros chagrin sur le cœur…

— Bon, Gladys, ne parlons plus de cette histoire, tu veux bien… ?! Et dis-moi plutôt si cela ne te dirait pas de m’accompagner ce soir, à cette soirée chez Gonfarel… ? Allez, Gladys… dis-moi oui ! Oh, oui… cela me ferait tellement plaisir si tu disais oui !

— Ah… il y a une soirée chez Gonfarel… ?!

— Oui… enfin ce n’est pas exactement chez lui, je crois… c’est dans la baraque de l’un de ses potes… un émir du Koweit, ou de je ne sais plus trop d’où… en tout cas, c’est à St Trop que ça se passe ! Je suis certaine que cela te ferait du bien de sortir un peu, de t’aérer… allez… dis-moi oui, s’il-te-plaît ! S’il-te-plaît, Gladys… ?!

Elle accepte, et moi, Mado, la petite Mado, je lui promets à nouveau de bien m’occuper de ses tortues… Oh, bon sang… comme la vie est drôlement chouette à vivre, non ?!

Chapitre 23. Les doigts dans la prise.

J-3. Camping « Les Palmiers d’Or ». À mi-chemin entre la fin de l’après-midi et le début de la soirée.

— »Nom d’un chicon ! C’est quoi encore c’bazar, Chou… ?!

— … Je sais pas !

Mais, je mens. Je mens car je sais pertinemment ce qui se passe…

Lorsque nous sommes sortis de la caravane, main dans la main avec Zoé, ils étaient là. Ils m’attendaient…

La petite vingtaine de tout à l’heure, et quelques autres encore, que je n’avais jamais vus auparavant, et si cela se trouve cela faisait déjà un sacré bout de temps qu’ils poireautaient ainsi sans qu’on se soit rendu compte de rien.

Dans le groupe, je reconnais tout de suite mon barbu… ainsi que le noyau de pêche, qu’il porte maintenant en sautoir sur son poitrail velu !

Et là, vous avouerez avec moi que ce n’est vraiment pas de chance d’être tombé sur ce genre de type presque aussi poilu qu’un singe mais d’évidence beaucoup moins intelligent !

« … M’sieur, on voulait encore vous remercier… c’est tellement miraculeux ce que vous avez fait tout à l’heure pour sauver la petite Daisy !

— … Ah… elle s’appelle Daisy, la petiote… ?!

— … Oui…

— … Et elle va bien ?

— Oh, que oui ! Tout à fait bien ! Mais, elle se repose un peu maintenant… bungalow 357… travée 5… allée 3… vous verrez… on a déposé des fleurs et de jolies bougies parfumées tout le long du chemin !

Zoé me lâche la main. Et malheureusement, je sais d’avance ce qu’elle va dire…

 » Très bien, Chou… tu veux bien m’expliquer ce qui se passe, là… ?!

— Oui… écoute… bon… voilà… c’est assez facile en réalité ! Je suppose tout simplement qu’il doit y avoir une petite méprise avec ces messieurs-dames !

— Une petite méprise… ?

— Oui, tout à fait, tout à fait ça… une méprise !

— Explique… je suis toute ouïe… !

— Bon… il se trouve que tout à l’heure je les ai aidés à ranimer une petite gamine… et puis bien mignonne, si tu savais… qui avait malencontreusement avalée de travers un noyau de pêche… aussi, comme tu le vois : rien de bien extraordinaire ! Un simple fait banal et sans importance, qui arrive presque tous les jours !

— Nectarine, m’sieur Chou… nectarine… !

Le yéti, tout fier de lui, montre son joli noyau à Zoé…

 » Oui, bon… si vous y tenez absolument… nectarine ! Mais, cela ne change pas grand-chose, je suppose ! Alors, ensuite de ça, et je ne comprends pas pourquoi d’ailleurs, il semblerait bien que ces braves gens y voient là une manifestation de l’ordre du… du surnaturel ! Ou tout au moins de quelque chose de vaguement approchant, dirons-nous ! Mais quelle absurdité ! Ô, oui, vraiment, quelle idée saugrenue parce que je t’assure que j’ai tout bêtement appliqué et suivi à la ligne près ce qui est indiqué dans la plupart des bons manuels de secourisme ! Primo : dégager les voies aériennes, deuxio : vérifier le pouls et la respiration, et tertio : ranimer la victime si nécessaire, et puis… hop… !

— … Et puis hop ?! Qu’est-ce que tu veux dire exactement par : « Et puis hop »… ?!

— Ben, oui… hop, quoi ! Cela repart tout seul ensuite. Et je ne vois pas ce qu’il y a de si mystérieux là-dedans ! Pour ça, tu peux me croire sur parole, Zoé ! Aussi, pourquoi vouloir en faire toute une affaire maintenant, puisque je te le répète une fois de plus : cela arrive tous les jours ce genre de situation !

— Mais… elle était morte, m’sieur Chou ! Elle était morte depuis au moins dix bonnes minutes, notre petite Daisy !

— Hein… ? Morte… ?! Mais comment ça elle était morte… ?! Mais bien sûr que non, elle n’était pas morte du tout, cette gamine ! Qu’est-ce que vous me chantez là ?! Et puis d’abord, qu’est-ce que vous y connaissez, vous, en réanimation ?! Rien ! Ou en tout cas pas grand chose d’après ce que j’ai pu observer ! Alors, s’il vous plaît, soyez raisonnable, mon vieux, et arrêtez donc de raconter n’importe quoi pour essayer de faire votre intéressant devant tout le monde ! Bon, elle va bien maintenant, cette petite ? Oui… ?! Alors parfait, parce que c’est cela le principal ! Nous allons vite oublier cette histoire et puis surtout nous allons tous profiter de nos vacances bien tranquillement ! Allez… commencez donc par m’enlever ce noyau pêche de votre cou !

— Non… ! Mais bien sûr que non ! C’est un miracle ! Oui, un miracle ! Monsieur Chou a ressuscité Daisy ! Chou… Chou… Monsieur Chou… !

Ah, les imbéciles… !

Je n’aimais pas du tout la tournure que prenait les événements. Mais alors, pas du tout…

Les voici maintenant qui forment un arc de cercle autour de nous deux, se tenant les mains et psalmodiant ce surnom ridicule…

— Chou… Chou… Chou… ! Chou… Chou… Chou… ! C’est lui, c’est lui, c’est lui notre monsieur Chou !

Nécessité absolue de temporiser rapidement avant que cette bande d’énergumènes n’ameute tout le camping… À voix basse, je glisse à Zoé, qui les regarde faire, médusée :

— … Écoute-moi, il ne faut pas trop s’inquiéter… tu vas voir qu’ils vont finir par se lasser au bout d’un moment !

Puis m’adressant ensuite à cette cohorte d’abrutis surexcités :

— Bon… cela suffit ! C’est bon, vous avez gagné ! Alors vous allez nous suivre maintenant… mais attention… en mode silence radio, les gars ! Allez, go ! C’est parti… on va tous s’amuser dans la mousse !

Je reprends la main de Zoé et l’entraîne en direction des « boums-boums ». Et comme il fallait s’y attendre, ils nous suivent comme des moutons…

Quelques instants plus tard, je découvre ce en quoi consiste une soirée « Mousse ». Concept plutôt amusant bien que finalement très simple ! Déjà pas mal de monde s’agite là-dedans, et cela rigole bien. Tandis que j’hésite un peu, Zoé m’attire de force dans l’épaisse couche de bulles. Bien entendu, notre bande de colle-au-train fait de même. Si un court instant, j’imagine tenter de les semer dans toute cette mousse, je me dis presque aussitôt que cela n’aurait certainement pas un grand intérêt ; ils finiraient toujours pas me retrouver à un moment ou à un autre…

Zoé se trémousse dans tous les sens, au son des flonflons assourdissants. Conquis, je suis le mouvement !

 » Je savais bien que ça te plairait, « môsieu » Chou !

—… Oui… très amusant !

Drôlement sympatoche et bonne ambiance, il est vrai, mais je garde toujours à l’esprit mes zigotos. Il me faut absolument trouver une solution pour m’en dépêtrer…

C’est lorsque le type de la sono nous a passé la chanson « Tombé du ciel » que j’ai eu comme un flash… ou plutôt… mieux… comme un éclair… !

« Tombé du ciel rebel aux louanges…

Chassé par les anges du paradis originel… »

« Tu aimes ?! C’est Higelin… vachement beau, hein, les paroles ?!

— Oui… oui… j’adore !

— Sacré poète… dommage qu’il soit décédé y’a pas très longtemps ! Ça m’a fait tellement de peine, si tu savais… respect… c’était vraiment un type bien !

Cathode, anode, courant alternatif, ou bien en continu, de l’eau, de la mousse, beaucoup de mousse… et puis des électrons… des électrons… des milliards d’électrons… ô magie si merveilleuse de l’électricité !

Alors, au bout de quelques temps, nous tortillant ainsi à s’en déboiter toutes les articulations les unes après les autres, Zoé, déjà toute trempée de sueur et de mousse, me demande si je ne désire pas boire quelque chose, je réponds en plaisantant :

« Oui… pourquoi pas une petite mousse ?! » rajoutant immédiatement : « Viens… vite… baissons-nous… on va tenter de sortir en douce sans qu’ils nous voient ! ».

Ce que nous réussissons à faire…

Quelques secondes plus tard, tandis que nous nous dirigeons en catimini vers le bar, un bel éclair tombe du ciel… un bien chouette éclair, ma foi, surprenant tout le monde, puissant, magistral, droit comme un « Z », et surtout électrisant de toute son énergie tous ces crétins d’illuminés !

Chapitre 24. De la buée dans le périscope !

J-2. Fort de Brégançon. Début d’aprem’.

Globalement, on pouvait affirmer que cela c’était plutôt bien passé avec la mère Gémiminiani. Pourtant, c’était la toute, toute première fois, que je faisais la chose à côté d’une morte.

Et avec un black, aussi.

Mais, que pouvais-je y faire après tout si « S.O.S MÉDECINS » n’avait pas trouvé mieux que de nous envoyer un docteur d’origine camerounaise ?! Joseph-marie N’Golo-Macumba qu’il signait ses ordonnances, le toubib.

J’imagine bien que vous n’allez pas me croire, mais au départ, je vous assure que l’on n’était pas du tout parti dans cette direction…

Il a commencé par l’ausculter, la défunte Gémiminiani, avec beaucoup de sérieux et d’introspection, selon les règles de son art, et tout comme bien stipulé dans les gros bouquins des facultés de médecine.

Bon… pas de problème : elle était bien décédée ! De ça, il s’en est rendu compte tout de suite, le pousse-seringue ! Mais, ce qui le dérangea ensuite, c’est qu’elle fût aussi flasque, notre macchabée…

 » Hum… hum… quand même bien mou, tout ça ! a-t-il très exactement déclaré…

— Oh, sûre que ça doit venir de la clim’ ! que j’ai répondu, du tac au tac, histoire de noyer un peu le poiscaille dans la saumure.

— Les gens ne font pas attention, ils te la mettent à fond… alors après faut pas non plus venir se plaindre de choper la crève ! que j’ai rajouté, toujours aussi impertubable.

Je suppose qu’en réalité, la mère Gémiminiani, n’avait peut-être pas bien supporté notre formule de décongélation « express » en plein cagnard !

— Présentement, j’ai quand même envie de faire pratiquer une petite autopsie parce que je trouve que ce n’est tout de même pas très normal tout ceci… non… vraiment… beaucoup trop molle, cette petite dame ! a-t-il rétorqué alors, tout en jetant d’un geste adroit sa paire de gants en latex bleu dans la poubelle en rotang.

— … Mais… comment ça trop molle… ?! Une autopsie, que vous dites ?! Mais, comment ça, une autopsie… ?! Attendez un peu, Doc’… c’est que…

— Quoi… ? Y aurait-il un souci, madame… ?

— Oui ! Enfin, non ! Mais, voyez-vous docteur, c’est à dire qu’en ce moment, c’est un peu tendu pour le Gouvernement… et pour notre Président aussi !

— Comment ça tendu ?!

— Ben, oui ! Parfaitement ! Tendu ! Tenez, comme qui dirait tendu comme une peau de chèvre sur un tam-tam !

— Un tam-tam… ?!

Là, forcément, je me suis dit tout de suite : «Mado, t’es vraiment trop conne, ma fille, et surtout t’en rates jamais une, parce que ce n’était peut-être pas ce qu’il y avait de mieux comme comparaison imagée pour qualifier un machin bien tendu dans cette conversation avec ce monsieur N’Golo-Macumba… !»

Fort heureusement, et cela m’a sauvé souvent des pires situations, je suis plutôt du genre réactive…

— Oui… enfin, ça marche aussi avec un petit tambourin, docteur ! Mais moi pour tout vous avouer… j’suis plutôt flûte !

Les hommes, il y a certains mots du dictionnaire qu’ils ne comprendraient pas tout a fait comme nous, les femmes. Et d’après ce que je sais, « flûte » en ferait partie…

— Ou bien pipeau… !

— Ah… alors comme ça, vous êtes musicienne ?!

— … Ouais… si on veut ! En tout cas une artiste assez réputée dans ma catégorie, ça c’est sûr ! Vous voulez peut-être que je vous montre, docteur… ?!

J’avais dit ça sur un ton léger, mais qui ne laissait aucune équivoque sur la proposition, et mon regard avide en direction de sa braguette, itou…

Je vous passe volontairement les détails de la suite. Disons juste que la mère Gémiminiani eut droit à quelques bonnes secousses post-mortem…

Bon, OK, je suis entièrement d’accord avec vous : pas morale du tout cette histoire, mais cela m’avait fait beaucoup de bien ceci dit en passant, alors… alors flûte, tiens ! C’était toujours ça de pris, comme dirait l’autre !

Le bon côté des choses –car il y a très souvent un bon côté des choses, et même lorsqu’elles sont plutôt dégueulasses comme ici– est que le certif de décès, il me l’avait ensuite signé sans rechigner, notre bon docteur N’Golo ! Ainsi, si le serment d’Hippocrate en avait pris, lui aussi, un bon coup, on allait au final -et n’était-ce pas après tout cela qui importait le plus ?- pouvoir l’enterrer assez vite maintenant, la défunte Gémiminiani !

Pour le reste aussi, cela suivait son cours.

Le Président n’ayant toujours pas changé d’avis, la guerre avec les Chinois se préparait doucement, mais sûrement. Bien entendu, on ne tiendrait pas les délais prévus au départ, mais cela avançait bien quand même…

Pour preuve, au moment précis ou je vous cause, attablée en comité restreint pour le repas de midi, et bien au frais dans la grande salle à manger voutée, le Président nous apprend qu’il vient tout juste d’envoyer un ultimatum aux Chinois, via notre ambassadeur en poste là-bas, à Pékin, Edgard-Sulpice de la Motte du Pré de la Grand’Pièce, le si célèbre « Edgard d’Orsay », comme on le surnomme dans le « Monde diplomatique », et dans le monde tout court, digne descendant d’une très illustre famille de courtisans, grands princes de la courbette en marche arrière tout en se secouant avec énergie le chapeau à plumes !

Et, tenant absolument à nous lire cette jolie bafouille officielle qu’il avait rédigé lui-même, tout seul, sans l’aide de personne (ce qu’il aurait tout à fait pu omettre de nous préciser, vous n’allez pas tarder à le comprendre !) le voici donc qui se lève en s’éclaircissant la voix…

— Hum… hum… ultimatum adressé au peuple de Chine… hé, ho, vous, là-bas… ! Le rossignol à gorge rouge cela doit certainement vous dire quelque chose, non ?! Alors sachez, Chinois, Chinoises, qu’aujourd’hui notre courroux est immense ! Aussi, je vous prie de bien vouloir cessez immédiatement de plumer tous ces pauvres petits oiseaux qui ne demandent rien à personne sinon que de vivre en paix comme tout un chacun, ou bien… il va vous arriver des bricoles ! La foudre de France (en accentuant bien les « r »…) risque fort de s’abattre sur vous… ! Ô, oui ! Tremblez… ! Tremblez donc, misérables exterminateurs de petite volaille innocente que vous êtes !

La Josyane, à l’autre bout de la table en chêne clair patiné, se dresse alors sur ses petites guiboles fraîchement épilées et se met à applaudir de toutes ses forces.

— … Merci, ma chérie… merci !

— C’est tellement beau ! On dirait presque du Gilbert Montagné !

— Oui, je sais… je me suis appliqué !

Et les autres, autour de la table, applaudissent à leur tour… Voici donc qu’à nouveau, le cortège triomphal d’une connerie plus qu’ordinaire s’ébranlait sous mes yeux ébahis, avec toute la grâce d’un vieux porte-avion rouillé que l’on traîne en cale sèche d’une rade pakistanaise pour son démantèlement au chalumeau oxyacétylénique…

— Merci… merci beaucoup… mais attendez… attendez donc que je continue… j’ai pas encore fini ! Où en étais-je… ? Ah oui, voilà… misérables exterminateurs que vous êtes… toutefois, magnanimes que nous sommes, nous vous laissons encore quarante-huit heures à compter de maintenant pour stopper toutes vos velléités génocidaires de la gente aviaire, sinon… cela vous pend au nez que ça va vous tomber dessus comme à Gravelotte ! À bon entendeur, salut ! Signé : le Président de la France et des Français… Vive la France ! Et vive la République !

Et re-tonnerre d’applaudissements…

Cette fois, la séance de clapping me donne la nausée, j’ai besoin de respirer un peu d’air frais, je m’éclipse alors discrètement, avant de gâcher l’ambiance générale en vomissant l’intégralité de mon bol alimentaire sur son lit de fiel et d’acide chlorhydrique…

Quelques minutes plus tard, tandis que je reviens tout aussi discrètement dans la salle à manger, le Président demande à Dekka, indispensable ministre de la Guerre, s’il ne pouvait pas nous briefer rapidement sur tous les moyens d’attaque nucléaire dont nous disposions, histoire de vérifier que sa menace de destruction massive serait bien prise au sérieux par les Chinois. Il était peut-être un peu tard pour s’y intéresser, me direz-vous, mais jusqu’à présent, c’est à dire durant ses deux premières années de quinquennat, le bougre avait aussi pas mal délégué de ce côté-là. C’est tout juste d’ailleurs s’il connaissait par cœur le premier couplet de la Marseillaise !

Enfin, passons rapidement là-dessus… Dekka, qui n’est pas non plus le dernier pour se débiner lorsque cela est possible, aurait très certainement préféré laisser sa place à un vrai spécialiste de la chose, comme par exemple notre bon maréchal Escartefigue, mais depuis notre installation ici, le « Milky Way » se trouvait enfermé, en compagnie d’une bonne vingtaine d’autres militaires de très haut rang, dans le PC aménagé au sous-sol. Alors, n’ayant guère le choix, il se décide finalement et nous expose de façon assez exhaustive, la situation de nos missiles longues portées, de nos avions qui décollent en rafale en moins de deux minutes montre à quartz synchronisées en main, et puis de nos marins à pompons rouges qui pissent toujours le nez en l’air et qui ne dorment que sur une oreille comme des oriflammes…

Nous voici bien rassurés, et le Président en premier, très satisfait d’apprendre qu’avec nos trois cents têtes nucléaires opérationnelles, que nous pouvions envoyer au même instant vers les quatre coins de la planète, cela devait suffire largement pour raser entièrement la Chine, et quelques pays frontaliers comme la Mongolie ou le Kirghizistan, qui eux pourtant ne demandaient rien à personne !

Restait bien entendu à remettre la main sur ce fameux manuel avec les codes secrets, mais de cela, personne n’en parla vraiment… Comme du retour de manivelle fort probable de la part des Chinois, qui ne sont pas du tout, mais alors pas du tout, du genre à se laisser faire, et qui possèdent à quelque chose près les mêmes bombinettes de gros calibre pointées sur nous, nous cette bande d’ occidentaux arrogants et sans manières qui nous mêlions toujours un peu trop de leurs petites combines siniesques. Ensuite, le Président demande, toujours à Dekka, mais cette fois entre la poire Williams et le fromage à pâte molle persillée, s’il n’est pas possible de visiter l’un de nos sous-marins nucléaire d’attaque, qu’il est tellement fan de Jules Verne depuis qu’il est môme, et que ce serait même son auteur préféré, et que, justement, il venait de relire en diagonale « Vingt milles lieues sous les mers » avec le célèbre capitaine Némo…

Dekka, brave garçon doté d’une très bonne constitution, et si je précise ça c’est parce que tout le monde autour de la table sent bien que cela le fait quand même un peu caguer d’organiser de telles visites à la dernière minute, lui répond qu’il va voir si c’est possible mais ne promet rien…

À titre d’information, nous avons quatre sous-marins nucléaires. Trois sont toujours de sortie, éparpillés dans la grande bleue en mode silence radio, tandis que l’on révise à fond le quatrième. Ce qui n’est pas un luxe apparemment, vu qu’on y retrouve toujours, dans ces gros suppositoires de la mort, une durite, ou deux, qui fuient ! Ou, comme une version moderne et radioactive du supplice de la goutte d’eau !

Au moment de nous servir l’expresso avec son petit chocolat noir dans la sous-tasse, ne voilà t’y pas Jules-Théodule qui nous déboule comme un cheveu blanc sur une soupe à la grimace…

Ce Jules-Théodule est le père du Président.

Oui, j’en conviens moi aussi : il s’agit d’un prénom plutôt ridicule à porter ! Mais, si pratique pour la rime en « ule » dans une jolie lettre d’insultes ! Crapule, mule, pustule, testicule et bien entendu scrofule qui est, comme chacun le sait, une infection purulente des ganglions, et même, pour ceux qui osent tout et n’auraient pas peur d’une rime trop riche : «Et je t’… avec la grosse… à Dudule !»…

Bien, bon, bref… pour vous le résumer en deux mots, ce Jules-Théodule est un magnifique enfoiré de première ! Explication…

Ce pauvre type, soit-disant dépressif et pleurnichard depuis que sa femme s’est barrée, c’est à dire depuis plus de trente ans maintenant, cachait drôlement bien son jeu… mais, avouons aussi que sur ce coup-là, j’avais eu beaucoup de chance… un sacré bol même, parce qu’il se trouvait que bien avant que notre si estimé Président de la République Française n’occupe ce poste, je l’avais déjà rencontré son pater. Et cela se passait au « Sphynx »…

Le « Sphynx », c’est un club. Bon, pour ceuz’écelles d’entre-vous qui ne connaissent pas, c’est au dix-sept, rue des Alouettes sans têtes, dans le 18 ème arrondissement. L’établissement faisant partie de cette catégorie de clubs privés où l’on ne va pas trop pour danser, ou même pour écouter de la musique cool qui vous détend, mais plutôt pour faire de belles rencontres, et bien plus si affinités, et en règle générale, des affinités, tu t’en trouves toujours là-bas, et assez vite le plus souvent, pour cela il n’y a pas trop de soucis à se faire… !

Et notre Jules-Théodule était un grand habitué des lieux.

En ce qui me concerne, j’accompagnai un ami pour lui faire plaisir. Enfin, généralement, c’est ce que l’on raconte dans ces cas-là…

Aussi, lorsque plus tard nous nous sommes reconnus, à l’Élysée, avec Jules-Théodule –tout habillé, cette fois– forcément il s’est senti un peu démasqué, le gros coquin ! Mais surtout, il a très vite compris qu’avec moi cela ne marcherait pas du tout son petit cinéma habituel de pleureuse andalouse. Faut pas trop me la raconter à l’envers, non plus !

Depuis, l’on se surveille très poliment du coin de l’œil, et si Jules-Théodule est à coup sûr une enflure de première, pour ça je confirme, je dois dire qu’avec moi, le vieux neurasthénique se tient plutôt à carreaux !

— Papa… ?! Mais… papa… que fais-tu là… ?!

— J’étais pas bien ! Vraiment pas bien du tout ! Besoin de parler à quelqu’un ! Et comme j’ai appris que tu étais ici, j’ai sauté dans un train tôt ce matin et… et me voilà !

Il remet ses lunettes noires sur son gros pif tout rouge pour cacher ses yeux qui sont tout rouges aussi parce qu’il a, et c’est une évidence pour tout le monde ici, beaucoup trop chialé avant de venir, histoire de bien montrer qu’il est malheureux ce pauvre type, alors qu’en réalité il s’est tout juste un peu frotter fort les deux neunœuils, mais ça, personne ne le devine à part moi, et qu’en remettant ainsi ses Ray-ban sur son gros pif tout rouge qu’il a du se frotter aussi pour que ça fasse encore plus vrai, sa peine, il abuse encore plus son monde, car les autres, tous ces glands, se disent ainsi qu’il doit être tellement malheureux ce pauvre type, et qu’en plus il ne veut pas qu’on le sache en remettant vite fait ses lunettes noires sur son gros pif qui coule, alors que tout ça c’était juste du flan… du flan… ouais, parfaitement Madame, du bon gros flan de maniaco-manipulateur-casse-burnes !

— Hé, ben, ça… on peut dire que ça tombe drôlement à pic alors ! Y’a justement une jolie chambre qui vient de se libérer !

Prompte, vous commencer un peu à me connaître, je saute immédiatement sur l’occasion de pouvoir faire du bien autour de moi, histoire peut-être de me rattraper après mes vilaineries de ce tantôt avec ce bon docteur N’Golo-Macumba du Cameroun…

— Hein… ?! Comment ça ?! Mais qui… qui qu’est parti… ?! Mais qui qu’est donc parti, madame Goret, sans m’avoir demander la permission… ?!

— Vous affolez pas, m’sieur le Président, c’est madame Gémiminiani ! Je n’ai pas encore eu le temps de vous prévenir, mais elle nous a quitté… et de façon définitive cette fois-ci ! Ce tantôt, on l’a retrouvé toute raide dans son lit ! À cause sûrement de la clim’ d’après ce que m’a laissé entendre le docteur ! Oui, faut vraiment faire bien attention, je vous le dis, et surtout pas la mettre à fond ! Maxi sur six ou sept, le bouton ! Ô, non alors ! Jamais plus ! Sinon, cela risque fort de vous dessécher la peau pour de bon !

— Ah… je préfère ça !

Son vieux renifleur de père se mouche, et puis se tourne vers moi…

— Dites, Madeleine… la chambre… elle a une vue mer… ?!

Chapitre 25. Booty shake.

J-2. Camping trois étoiles. De bonne heure.

Huit heures moins le quart, sur le chemin des sanitaires, ma cuvette bleue contenant la vaisselle sale du petit-déjeuner sur les bras, je croise mon barbu de la veille…

En m’apercevant, il me lance un aimable «Hi… Mörgen !». Il est clair qu’il me prend pour un touriste Allemand –ou peut-être Danois– preuve, de facto, qu’il n’a plus aucun souvenir de moi, le poilu !

Les Pompiers, cela est bien connu, ont réponse à tout. Mais surtout n’ont jamais peur de rien et notamment de passer pour des imbéciles. Vaincre ou périr… !

C’est ainsi que, bien droit dans leurs bottes en cuir de buffle, très épais, à l’épreuve du feu, ils ont expliqué à tout ceux qui voulaient les écouter, et ils furent fort nombreux, que nous avions eu à faire très vraisemblablement à un orage… sec ! Un phénomène météorologique rare, extrêmement rare même, et bien plus encore par ici du coté du golfe de St Tropez, mais qui existe bel et bien dans certaines parties du monde, comme dans le fin fond du bush australien. Dans les faits, du tonnerre et la foudre qui vous tombent dessus, mais pas de pluie, d’où ce qualificatif, finalement assez bien choisi, de sec !

Comme il n’y avait pas de mort sur le dancefloor, ni même un seul blessé léger à relever, les pompiers sont repartis assez vite, au bout d’une heure, ou peut-être deux, après avoir sifflé quelques canettes de bières à l’œil sur le compte du patron du camping. Une vieille coutume manifestement, à laquelle, que ce soit chez les soldats du feu ou chez nos amis Canaques de Nouvelle-Calédonie qui vivent, eux, aux antipodes, il n’est pas question de déroger, celle-ci étant bigrement sacrée.

Si leurs explications foireuses convainquirent tout le monde, et c’était tant mieux, je savais de mon côté qu’il s’agissait de tout autre chose. Mais surtout, je savais que cet éclair, et peu importait son origine, m’avait rendu un service bien providentiel…

Je vais peut-être vous l’apprendre, ou pas, mais les phénomènes électriques ou électrochimiques, régissent en grande partie l’organisation de tous les organismes vivants. Ainsi, lorsque comme dans le cas présent un malencontreux court-circuit –ou ce que l’on nomme parfois électrochoc– se produit dans un cerveau, il se trouve que la plupart du temps cela réinitialise tout ce qui est stocké dans sa matière grise, informations erronées ou supposées comme telles y comprises, si vous voyez ce que je veux dire…

Un reset bien salvateur en tout cas, car la secte au noyau de pêche allait enfin me lâcher les tongues ! Pour le reste, j’avais aussi bien avancé depuis hier soir…

Bon, nous avions refait l’amour. Et même plusieurs fois de suite… !

Zoé m’avait assuré, le plus sérieusement du monde, que plus tu le faisais plus tu avais envie de le faire ! Elle est vraiment trop marrante parfois. J’avoue que je ne me suis pas trop fait prier et, mine de rien, on dirait bien que cela fonctionne au poil son truc !

Entre deux galipettes, elle m’a raconté son enfance aussi.

Et le moins que l’on puisse dire c’est qu’elle n’a pas été très heureuse…

Pour commencer, son père était mineur de fond dans le nord de la France. Un polonais d’origine, de Wadowice près de Cracovie. Comme ce pape, d’avant.

Elle m’a expliqué que pas mal de Polonais comme lui, avaient immigrés en masse dans le nord et l’est de la France lorsque les mines de charbon fonctionnaient encore plein pot mais qu’aujourd’hui, comme elles avaient toutes fermé – «… et tu sais, là-bas, y’a pas que les mines qui sont closed, mon chéri !» – ils se retrouvaient pour la plupart au chômage très longue durée. Ou, et ce n’était guère mieux, mourant à petit feu dans de glauques sanatoriums surpeuplés, à cause de cette poussière de charbon respirée à plein poumons des années durant au fond de leurs trous à coke et qui n’était définitivement pas très conseillée pour les bronches.

Alors, qui dit chômage : dit misère, et qui dit misère dit aussi : que c’est assez peu souvent l’idéal pour avoir une enfance équilibrée et très heureuse !

Les chômeurs, qu’ils soient d’ailleurs d’origine polonaise ou non, et installés au pied d’un terril ou ailleurs, ceci ne rentrant finalement guère en ligne de compte, ont une assez fâcheuse tendance à donner généreusement dans la bouteille. Et comme pas mal d’entre-eux avaient déjà plus ou moins commencé à picoler bien avant de se retrouver au chômage, cela augmente considérablement la proportion de gros nazes qui frappent régulièrement leurs épouses et toute leurs flopées de gamins, et qui ensuite boivent encore plus de jaja de mauvaise qualité pour oublier, vous avoueront-ils peut-être volontiers, qu’ils ne sont que des gros nazes ! Cercle vicieux immuable d’un alcoolisme en milieu inculte et la plupart du temps insolvable…

Zoé s’était tiré de la maison le jour même de ses dix-huit ans.

Avec un petit mariole qui lui avait promis monts et merveilles.

À cet âge-là, et surtout vu le contexte familial, t’es prête à croire quasiment tous les minables du même style que tu croises sur ton chemin.

Mais, cela n’avait pas duré bien longtemps avant qu’elle ne se sauve à nouveau…

Ensuite, elle a résumé ce qui avait suivi en évoquant une vie de petits boulots, par-ci, par-là, et je compris, même à demi-mots, que cela n’avait pas toujours été facile. Heureusement, Zoé est très jolie. Une chance dans son malheur, car cela lui avait permis de trouver du travail assez facilement… des emplois pas toujours glorieux, certes, mais il fallait bien qu’elle gagne sa croûte pour survivre en attendant mieux.

«Mais, tu sais… j’ai jamais fait la pute ! Hein, tu me crois, hein, mon Chou… ?!»

Ses parents, elle ne les avait jamais revus depuis.

Sa mère était décédée l’année prédédente, la veille de Noël, des suites d’un cancer invasif de la matrice métastasé de partout. Le genre de maladie grave qui ne pardonne généralement pas.

Quant à son father, le cogneur, lui, il était en cabane. Il avait pris trois ans ferme pour conduite en état d’ivresse.

Enfin surtout pour avoir tué trois personnes d’un seul coup. Un papa, une maman, ainsi que leur nourrisson de six mois à peine, arrivant en face, bien tranquillement, dans une Renault Clio rouge achetée en leasing longue durée. « Cent trente neuf euros par mois avec simplement un premier loyer de mille cinq cents balles comme ils te font la pub’ à la télé en ce moment, mais faut faire gaffe, Chou… parce que l’arnaque c’est que la bagnole faut que tu la rachètes à la fin du bail sinon ils te la reprennent… et alors… c’est tout pour ta pomme ! »

Le juge, très marqué par cette énième tragédie du bitume et de la bibine, n’avait pas fait de chichis pour une fois : trois morts… trois ans ferme !

Ainsi, notre criminel de la route sortirait bientôt, après seulement dix-huit mois de cachot, pour cause de bonne conduite. Ce qui vous l’avouerez est un comble pour un type qui avait pris comme habitude de rouler constamment bourré… !

Toutes ces nouvelles, de ses vieux, Zoé les avait obtenu par son frère.

Lui, le frangin, se droguait, et ceci depuis qu’il était gosse.

Et dealait un peu, aussi…

Il cultive lui-même tout ses plants de cannabis dans une petite salle de bain de trois mètres carrés d’un logement social à Béthune où il crèche maintenant depuis qu’il est seul lui aussi, et où il a installé, très astucieusement, toute une ribambelle de néons bleus suspendus au plafond pour que son herbe pousse dans les meilleures conditions, se lavant du même coup beaucoup plus sommairement à l’évier de la cuisine. Nécessité faisant souvent loi…

«…Du producteur au consommateur : parce que le circuit court c’est ce qui paye le mieux, sœurette !» lui avait-il déclaré en se grattant le crâne plein de pellicules. Surtout qu’avec les aides gouvernementales pour régler sa facture d’électricité (et Dieu sait que des néons allumés vingt-quatre heures sur vingt-quatre consomment un max !) il ne s’en sortait pas si mal que ça, le frérot. Et même si l’on considérait que pour son hygiène générale, ce n’était peut-être pas l’idéal…

Après, nous avons dormi.

L’un contre l’autre.

Mon visage bien enfoui dans ses longs cheveux.

Zoé, elle sent bon de partout. De partout, des cheveux aussi…

Au petit matin, voilà qu’on se réveille tous les deux, au même instant, et la première chose qu’elle dit juste après m’avoir embrassé tendrement, est :

 » … Mon Chérinou… j’ai pensé à notre affaire le peu de temps qu’on a pioncés cette nuit… !

— … Ah… ?!

— Oui, je sais ce qu’on va faire… ! Je vais appeler Jocelyne ! Elle, je suis certaine qu’elle saura nous dire ce qui se passe réellement avec les Chinois !

— Jocelyne… ?! »

Elle me raconte. Jocelyne est une grande copine de Zoé. Maintenant, elle travaille au ministère du Logement, à Paris, mais avant cela elle bossait, et tous les soirs de la semaine, sauf le lundi qui est le jour de relâche, comme stripteaseuse à Pigalle. À l’époque, c’était ce qu’elle avait trouvé de mieux, cette Jocelyne, pour payer ses études de sténo-dactylographie dans une école privée qui coûtait très cher. Et c’était là que Zoé l’avait rencontrée…

— Mais… il est six heures du matin… ! N’est-ce tout de même pas un peu tôt pour appeler les gens ?!

Elle a déjà commencé à numéroter sur son portable.

— Allo ? Jane beaux lolos… ?!

— … Hein… ?!

— Jane… c’est Zoé ! Alors ça va, ma belle ?!

— … Zoé… ?! Ouaah… trop cool ! Justement, je pensai à toi l’autre jour… alors, qu’est-ce que tu deviens ? T’es toujours sur la Côte avec ton fakir ?!

— Non ! Fini les brêles ! Je suis passé à autre chose depuis peu… et c’est du sérieux cette fois !

Elle me regarde en battant langoureusement des cils.

— Et toi ma sœur… ?! T’en est où avec ton ministre ? Tu sais que j’t’ais vu l’autre jour à la téloche quand il nous a causé… d’ailleurs j’sais plus de quoi au juste ! T’étais à coté de lui… mazette, dis donc, tu te sapes drôlement bien maintenant ! Que d’la grande marque, non ?! C’est lui qui te paye tout ça ?!

— Un peu, mon ne’veu ! Y’raque plein pot, l’énarque ! Mais j’l’aime bien… finalement ce n’est pas un si mauvais bougre, ce con !

— Bon… V’là c’qu’y m’amène, ma poule… dis donc un peu… t’aurais pas par hasard des infos, toi qui bosse au Gouvernement maintenant, sur un truc un peu relou qui se passerait en ce moment avec les Chinois… ?!

— Hé… mais comment t’es au courant d’ça, toi… ?! C’est du top secret ça, ma petite !

— Du top secret… ?! Oh, merde ! J’en étais sûre ! Y’a kèque chose, hein… ?! Y’a kèque chose kiss’passe, hein… ?!

— Ouais… mais je peux rien te dire ! Je risque ma place si j’te cause de tout ça… !

— Allez arrête, ma Jojo… à moi tu peux bien me le dire ! Tu sais bien que je ne répèterai rien à personne ! Alors… vas-y… raconte… de koi ki z’ont la frousse, les Chintocks ?!

— Bon d’accord ! Mais tu la boucles, hein… ?

— Promis ! J’serai muette comme une carpe Koï !

— …Tout ça, à ce qui paraitrait, c’est à cause de not’ Président ! Il a décidé de leur foutre sur la gueule aux Chinois ! Il se serait pris grave la tête avec des oiseaux qui perdent toutes leurs plumes ou un truc dans le genre ! Bon, j’t’avoue que j’ai pas tout compris non plus ! Mais c’qui est sûr c’est qu’il est bien décidé à leur envoyer tous nos missiles nucléaires sur la tronche aux bridés ! Et alors ça, forcément, ils vont pas aimer du tout ! »

Ensuite, Jojo, elle nous apprend qu’elle est partie toute seule en vacances aux Seychelles depuis trois jours, histoire de s’aérer un peu la tête, mais que son patron l’a fait revenir d’urgence à Paris. Cet abruti ne remettait pas la main sur un papelard important qu’elle aurait rangé quelque part dans son bureau…

 » Ça ne m’étonne pas… il ne trouverait pas de l’eau à la mer, l’imbécile ! Mais c’est vraiment dommage parce que j’avais commencé à rencontrer un tas de types sympas ici… ! Bon, c’est sûr qu’ils n’ont pas beaucoup de conversation les autochtones, mais pour le reste, j’peux te dire qu’ils assurent grave ! Et faut surtout pas leur en promettre ! D’ailleurs, tu vois, c’est super sympa, ma cocotte, de m’avoir bigophonée mais là va falloir que je raccroche maintenant ! J’ai demandé au bagagiste de l’hôtel de passer prendre mes valoches avec un peu d’avance sur l’horaire… y’a pas de raison après tout que j’en profite pas encore un petit peu avant de quitter ce beau pays ! Mon avion pour Paris ne décolle que dans trois heures… allez, j’te laisse… bisous tout plein, ma belle !

— Ouais… tchao !

A peine raccrochée d’avec sa copine, Zoé se lève du lit d’un bond et se plante devant moi. Toute nue…

 » Alors Chou… tu vois… !

— Quoi… ?

— Ben, tu vois bien que j’avais raison… y’a bien un truc qui se passe avec les Chinois !

— … Oui… !

Un rayon de soleil qui avait réussi à passer insidieusement à travers l’un des rideaux délavés lui faisait une petite tache lumineuse vraiment très rigolote juste sur le nombril.

— … Qu’est-ce que t’as, Chou… ? Je vois bien que quelque chose ne va pas…

— Hein ? Non… rien… ! …Tu étais strip-teaseuse… ?!

— … Hé ben, oui…! Mais, je t’en ai déjà parlé, non… ? Alors c’est donc ça qui te chagrine tant ?! Non, j’le crois pas ! Voilà pas qu’il devient jaloux, mon gros bébé ! Si ça peut te rassurer, ce n’était jamais du nu intégral ! On gardait toujours un string !

— …. Ah… ?! Et c’est quoi aussi, ce nom ridicule… ?!

— … Quoi… ?!

— Oui… ta copine Jocelyne… tu l’as appelée Jane… Jane gros lolos… alors je te demande juste ; pourquoi ce nom stupide… ?!

— D’abord, ce n’est pas gros lolos… c’est beaux lolos ! C’était son nom de scène à Jocelyne… tu vois, mon chéri, on avait toutes un petit nom de scène à Pigalle… Et le sien, c’est moi qui lui avait choisi, rapport à ses oreilles, et puis à ses nichons bien sûr… ! Ah, si tu voyais ses roploplos à Jocelyne… de sacrés nibards de compét’, tu peux me croire sur parole !

Ceux de Zoé n’étaient pas mal du tout non plus… parfaitement symétriques à ce que je pouvais voir.

— … Ses oreilles ?! Comment ça, ses oreilles ? Je comprends pas là… ?!

— Ben si… Jane beaux… Jumbo, quoi…! Tu connais pas Jumbo le petit éléphant dans le dessin animé de Walt Disney ?! Au début, c’est vrai que c’est un handicap ses grandes oreilles, parce que tout le monde se moque de lui et il est très malheureux notre petit Jumbo, mais ensuite il découvre finalement qu’il peut s’en servir pour voler et à partir de là, sa vie c’est que du bonheur ! Comme je te l’ai dit, elle a vraiment de superbes nichons, Jocelyne, mais à cette époque elle avait aussi les oreilles toutes décollées ! Qu’est-ce qu’on a pu se foutre d’elle avec ça ! Bon, depuis elle s’est quand même fait opérer des escourdes… et maintenant ça va beaucoup mieux !

— … Désolé… jamais vu ce dessin animé !

— Ben là, c’est sûr, mon chéri… si tu l’as jamais vu… C’est pas pareil… tu peux pas comprendre !

— … Oui… et toi… ?!

— Quoi, moi ?! Mes oreilles… ?!

— Mais non ! Toi… ton nom de scène ?! C’était quoi ton nom de scène ?

Elle pivote, pose ses deux mains sur ses hanches, se cambre légèrement en avant, et puis, sans prévenir, remue frénétiquement mais bien en cadence, son joli petit popotin…

— … Maryam… ! Maryam Boum-boum… ! Et boum, boum, boum… ! Et boum, boum, boum… ! Et…

Chapitre 26. Pavillon bleu.

J-2. Fort de Brégançon. Vers quinze heures.

Après le repas, je décide de m’accorder un peu de temps, juste pour moi, ainsi je descends sur la grande plage en bas du fort avec mon Balounet d’amour, espérant y trouver un peu de tranquillité. Mais cela était sans compter sur cette chieuse de Josyane qui avait eu la bonne idée d’y organiser une conférence de presse improvisée.

Madame profitait de la présence de la quarantaine de journalistes triés sur le volet qui avait fait le déplacement avec nous depuis Paris, pour les entretenir à brûle-pourpoint de son assosse à but non lucratif reconnue d’utilité publique selon la loi de 1901, et qui lui tenait tant à cœur, oh là là, si vous saviez… !

Elle avait probablement demandé à Jean-Lain de lui monter à la hâte un chapiteau ainsi qu’une estrade sur des tréteaux d’où elle haranguait ces fainéasses de journalistes encore en pleine digestion, certains tout aussi rouges que des gratte-culs, sous une bâche où à cette heure-ci la température ambiante devait approcher les quarante-cinq degrés Celsius…

Elle était très courtement vêtue, la Josyane, et portait une de ces jolies robes d’été à trous-trous et en dentelle crème qui laisse bien passer l’air entre les mailles, enfilée par dessus un simple sous-tif’ noir à balconnets que l’on apercevait par transparence. Une fois n’étant pas coutume, elle avait encore « oublié » de mettre une petite culotte, et les types des premiers rangs frisaient tout bonnement l’apoplexie. Force était d’admettre qu’elle avait du ressort et qu’elle savait toujours s’y prendre à merveille pour capter l’attention d’un mâle auditoire post-prandial. Ce qui n’était pas donné à tout le monde…

Son assosse, à Josyane, se nomme « Un p’tit bif’ton de vingt pour nos crétins ! »… ou quelque chose d’approchant…

Le crédo ? Un téléphone portable pour tous nos adolescents !

Noble cause que celle-ci, sachant que de nos jours, un virgule trente sept pour cent de nos jeunes, âgés de dix à seize ans, ne posséderait pas encore leur propre smartphone ! Insupportable, isn’t it… ?

Oh, ça oui, alors ! Comment un aussi grand nombre de parents pouvaient bafouer à ce point les droits les plus élémentaires de notre jeunesse boutonneuse ? Cette belle jeunesse si désireuse de s’envoyer toutes les vingt secondes des textos bourrés de fautes d’orthographes, ou bien, de se vider –ce qui était fort légitime après de longues journées scolaires bien remplies– en consultant l’un de ces innombrables sites internet, ô combien éducatifs, mais à caractère néanmoins presque exclusivement pornographique, les… esprits ?!

Et pourtant, malgré l’incontestable bien fondé de cette action extrêmement salutaire pour notre progéniture pubèrisante, notamment en termes de physiologie expérimentale, la tâche ne lui était pas si aisée que cela, à Josyane. En effet, elle devait combattre vaillamment le lobby puissant de la lutte contre les tumeurs du cerveau, du cervelet, et du bulbe rachidien réunis, qui s’obstinait à nous faire croire que les ondes électro-magnétiques de nos téléphones portables étaient particulièrement nocives. Et cela, les salopards, avec des tonnes de preuves médicales irréfutables à l’appui, ce qui constituait une manœuvre parfaitement déloyale à son sens.

«… Mais, je vous garantis, messieurs, que je vais me battre jusqu’au bout… ils ne me font pas peur tous ces petits rigolos ! La « 5G » passera coûte que coûte ! Pour ça vous pouvez me faire confiance !» écartant un peu plus les cuisses…

J’allais donc devoir m’éloigner pour trouver un lieu plus calme et plus propice à la méditation. Mon Balou chéri s’en donnait à cœur joie et trottinait gaiement dans les vaguelettes à côté de moi. C’était tout de même drôlement chouette d’avoir ainsi, et surtout en cette saison, une plage privatisée sur plusieurs kilomètres. Au fond, vers l’intérieur des terres, cela fumait encore et l’on pouvait entendre le bourdonnement incessant des bombardiers d’eau. Apparemment, ils n’avaient toujours pas réussi à maîtriser l’incendie démarré cette nuit…

Tiens, d’ailleurs, en parlant de ça, je m’étais déjà occupée des tortues à Gladys, ayant eu l’occasion de m’entretenir avec Patrice D’al Longo pas plus tard que tout à l’heure.

Le mariole était dans sa piaule, étendu de tout son long sur son lit, et se faisait masser les pattes par une jeune kinésithérapeute, naturopathe justement, ce qui ma foi, tombait plutôt à pic ! D’après elle, experte en la matière, il aurait accumulé beaucoup, beaucoup, mais alors vraiment beaucoup trop d’acide lactique dans ses muscles à cause de son périple de la veille à bicyclette… Sans parler de ces abominables échauffements périnéaux dont il souffrait également. Quinze heures d’affilés en plein cagnard sur une selle en plastoque cela pouvait incontestablement vous laisser de très sérieux dommages à ce niveau-là. À sa décharge, et j’emploie ici l’expression en toute connaissance de cause vu les antécédents du bonhomme, nous admettrons bien volontiers que coté confort, la selle des vélibs parisiens n’était pas reconnue comme un must dans leur catégorie !

Tableau triste, désolant, affligeant, certes, mais qui n’étonnait guère cependant : notre Patrice D’Al Longo ne possédant pas, et il suffisait de contempler la loque humaine affalée sur le plumard pour s’en convaincre tout à fait, le gabarit d’un Peter Sagan, et n’avait certainement pas suivi non plus la fameuse école de survie de l’intrépide Mike Horn ! Très objectivement, il allait falloir qu’il se calme un peu maintenant, notre petit vert, s’il ne désirait pas devenir le premier martyr tout désigné d’une écologie trop radicale…

— Patrice, mon cher, j’ai un grand service à vous demander…

— Mais, Madeleine, vous savez bien que je ne peux rien vous refuser… alors, de quoi s’agit-il exactement… ?!

— De tortues ! Il me faut absolument votre aide pour que l’on sauve ces petites bêtes sans défense ! Et ce n’est pas une demande que je vous fais… non… ! C’est un véritable cri de désespoir que je vous lance !

J’obtins tout ce que je désirais, et même un peu plus il me semble…

Ma mère, cette vieille peau, néanmoins pleine de bon sens populaire selon la formule consacrée, avait quelquefois raison :

« Ma petite Mado… sache que d’un homme, on en obtient toujours tout ce que l’on désire pourvu qu’on trouve le bon moment pour le demander !»

Et quel meilleur moment finalement que celui d’une séance de massage de l’entre-jambe à la crème Biafine ?! Ainsi, conformément à ma demande, un plan exceptionnel de sauvegarde de la tortue de Hermann allait donc être mis sur pieds dans les plus brefs délais. Ce plan « Tortue » devenait même à partir d’aujourd’hui une priorité nationale pour la sauvegarde de notre belle nature sauvage.

Pour débuter, un gigantesque centre, que l’on nommerait « Maison nationale de la Tortue », serait construit. Et il prendrait bien évidemment la forme d’une grosse tortue, ce qui, vu du ciel, serait assurément des plus charmant. Restait à trouver un lieu propice pour cette construction, mais les terrains non constructibles en zones naturelles dites « préservées » ne manquant pas sur la Côte d’Azur, cela ne devrait pas être un problème majeur selon Patrice. Car, fort heureusement, les P.L.U des communes sont assez aisément contournables dans notre beau pays. Et c’est une véritable chance. Encore plus lorsqu’il s’agit d’une cause nationale, reconnue par tous ou presque, comme peuvent l’être la construction d’un aéroport international ou même d’une simple baraque à frites, du moment que l’enquête d’utilité publique, simple formalité d’usage, est entériné par le Préfet du coin, représentant omnipotent de l’État, inutile de nous le rappeler…

Puis, tandis qu’une seconde couche de Biafine s’impose, il me propose aussi de débloquer très vite quelques millions d’euros pour organiser tout cela au mieux, en rognant si nécessaire sur le budget prévisionnel de la Culture et des Arts, ou bien peut-être sur celui de la Santé Publique, habitude prise depuis maintenant belle lurette.

«Si nécessaire, nous retarderons d’un an ou deux la campagne de vaccination contre la rougeole… croyez-moi, ce ne sera pas un problème majeur, Madeleine !»

Ensuite, bien satisfaite déjà, mais profitant encore un peu de la situation qui sans aucun doute n’allait pas tarder à devenir gênante pour tout le monde :

— Et savez-vous ce qui me ferait encore plus plaisir, Patrice… ?

— Non ?! Mais, dites toujours, ma chère amie… ?

— Ben… sur not’ drapeau…

— … Le drapeau… quel drapeau… ?!

— Sur not’ beau pavillon, enfin, voyons ! Le bleu-blanc-rouge… not’ joli trois couleurs national !

— Ah, oui, bien sûr…évidemment… et bien quoi, Madeleine… ?!

— … Hé, bien… voilà… j’me disais comme ça, que pt’ête bien… une jolie petite tortue… dessinée en plein milieu… oui, c’est ça… là… pile-poil dans le blanc ! Ben, ça, voyez-vous, mon petit Patrice, je crois que cela serait vraiment très cool aussi… hein… qu’en pensez-vous… ?!

FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE.

Chapitre 27. Tapis rouge.

J-2. Cannes. Début de soirée.

Ce matin-là, Phlycténiae Bordèrre-Lyne ne se doutait pas qu’elle allait enfin toucher au but. L’ultime découverte après tant de recherches. Le sens de toute une vie. De toute sa vie…

Pourtant, cette journée avait débuté tout à fait comme d’habitude. Levée aux environs de dix heures, c’était son heure, elle avait déjeuné tranquillement sur le balcon, seule, face à la mer Méditerranée. Puis, quelques instants plus tard, avait vomi dans les toilettes. Tout commençait bien…

Ensuite, elle consacra le reste de la journée, dans le confort douillet de sa suite, au dernier étage de l’Intercontinental Carlton de Cannes –toujours la même, celle où elle passe la quasi intégralité de la saison estivale– à se préparer pour cette soirée chez Gonfarel. L’ex-Président de la République organisait une petite sauterie, baroque, et peut-être même serait-elle un peu folle, pour fêter l’anniversaire de sa nouvelle conquête.

Phlycténiae est une héritière. Ou, plus exactement, la très grande héritière d’une bien extraordinaire fortune…

Tout avait démarré avec son arrière-grand-père, Anatole Bordèrre, l’inventeur du célèbre tulle gras Bordèrre, un emplâtre médicamenteux pour soigner les échauffements et les brûlures, avec dans sa composition de la paraffine ainsi que du baume du Pérou qui sent drôlement bon…

Cet ancêtre, modeste pharmacien de province, avait eu cette idée en quatorze, seulement quinze jours avant le déclenchement de la première guerre mondiale, ce qui tombait fort à-propos car de l’autre coté de la ligne bleue des Vosges, d’autres petits génies inventaient au même moment l’Ypérite (plus connu sous le nom de gaz moutarde)… une timide mais bien prometteuse entrée en matière en attendant la venue des bombes incendiaires au phosphore, du lance-flamme, and « zy cerise on zy cake » : du Napalm !

Après ce coup de génie pharmaceutique, doublé d’une remarquable synchronie inventive, il ne restait plus guère qu’à applaudir des deux mains, à compter la monnaie rentrant à flots dans les caisses du laboratoire, et à la fourrer ensuite vite fait dans le coffre d’une banque Suisse du coté de Zurich, le temps que cela se calme un peu avec les Fridolins…

Oui ! Oui, dans notre Monde, le bonheur de quelques-uns construit ainsi perpétuellement et sans aucune relâche le malheur de tous les autres !

Notre Phlycténiae écrit aussi. Pour passer le temps qui ne passe pas très vite chez elle…

De fait, elle n’a jamais rien fichu d’autre dans sa vie : écrire des histoires qui parlent toujours de celles des autres. Mais, si tous ses romans rencontrent un vif succès dès leur parution en librairie, on ne sait véritablement expliquer pour quelles raisons. Est-ce dû à son style, lisse, peu original, très impersonnel, tout à fait dans l’esprit du temps donc, ou bien peut-être à ces drôles d’histoires, bizarreries inventées de toutes pièces, aux trames si farfelues souvent, comme tirées unes à unes d’un cerveau bien perturbé… D’elle, on ne parle que de façon élogieuse et on évoque à l’unisson le talent, ou même parfois, comme ce fut le cas pour son aïeul, tout simplement de génie…

Son dernier livre, le quarante-quatrième déjà, s’intitule « Un gars, des nonosses, et Dieu dans tout ça ?« . Cela raconte l’histoire d’un type, guide touristique dans les catacombes de Paris, qui se chope une leptospirose. Le dernier chapitre, plus de trente-cinq pages tout de même, relate dans les moindres détails, l’inexorable agonie de ce pauvre gars. Ses deux reins, complètement bouchés par la saloperie bactérienne, nécrosent, et il finit par crever, tout bouffi d’œdèmes et dans d’atroces souffrances. Absolument émouvant, poignant, bouleversant, et si beau à la fois…

Et super bien documenté aussi.

Sans aucun doute, celui-là, comme la plupart des autres bouquins de Phlycténiae, sera adapté pour le cinoche, et elle touchera encore pas mal de royalties là-dessus… L’argent appelant l’argent, cela est bien connu… !

Notre écrivaine si talentueuse s’habille tout le temps en rouge. Des pieds à la tête. Même le dessous de ses pompes est de cette couleur. Si c’est toujours chouette d’avoir les moyens de porter comme cela de la grande marque chaque jour de la semaine, cela permet aussi au gens qu’elle croise de la reconnaitre quasi immédiatement. Le rouge cramoisi se voit de loin, de très loin ! Ainsi, même à deux mille balles minimum, la paire de grôles griffées reste encore une bonne affaire !

Mais tout ceci était une idée de son éditeur, un gros malin dans son genre, qui connaissait parfaitement sur le bout de ses doigts manucurés toutes les bonnes combines pour vous fourguer plus facilement des pavés de cinq cents pages qui ne sont pas toujours des chefs-d’œuvre…

«Les lecteurs, ces crétins, ont besoin de repères, répétait-il, en se caressant les mimines parfumées à l’eau de rose… et le rouge, tu vois, ma chérie, ça les excite grave ! Parce que la couleur du sexe… c’est le rouge !»…

Au Sexe, Phlycténiae, ne connaît pas grand chose, mais de ça, elle n’en parle pas beaucoup dans ses bouquins. En tout cas, elle évite le sujet à chaque fois qu’elle le peut. Non, vraiment, ce n’est pas son truc à notre icône…

Bon, elle a bien essayé, comme tout le monde, mais cela ne s’est jamais trop bien passé, aussi elle a préféré mettre définitivement la chose de côté, se contentant de s’introduire deux doigts bien au fond de la gorge pour se faire vomir, trois ou quatre fois par jour, généralement après chaque repas.

Phlycténiae arrive volontairement très en retard à la soirée Gonfarel. Par principe, une star de son envergure n’arrive jamais à l’heure exacte où elle est attendue. À peine sortie de sa limousine avec chauffeur, une superbe Lexus, modèle LS 500 Executive, le très haut de gamme de la marque japonaise, avec toutes les options du catalogue constructeur (exactement la même que celle du prince Albert de Monaco lorsqu’il s’est marié avec cette nageuse de compétition aux épaules larges trois fois comme les siennes) les quelques personnes encore présentes sur le parking l’ont tout de suite reconnue. Une fois de plus, elle avait tout fait pour cela, car, si, sur le carton d’invitation reçu la veille, il était indiqué à la rubrique « Dress code » : «Simples voiles fugaces, mousselines éphémères et évanescentes transparences de rigueur…» il était clair que Phlycténiae avait décidé de mettre le paquet pour se faire remarquer à cette soirée…

Chapitre 28. Au vent mauvais…

J-2. St Tropez. Villa Mektoub. Au même moment…

« Hé, dites donc, m’sieur… vot’chien, c’est quoi comme race… ?!

— Berger belge malinois !

— … Ah… !

— Et ça, tu vois, gamine… c’est la Rolls-Royce des chiens de défense !

Ce vigile de « Gimenez-Sécurité », comme écrit en grosses lettres orange fluo sur son tee-shirt noir, montait la garde au portillon de l’entrée de service, en compagnie d’un chien muselé d’une espèce canine que je ne connaissais pas encore. Et cela faisait déjà aussi deux bonnes minutes que je recherchais fébrilement la carte de visite du président Gonfarel dans mes poches de jean’s…

Zoé, et moi, n’étions pas du tout là par hasard.

Les heures passant, je m’étais d’ailleurs rendu à cette évidence : le hasard n’avait pas grand chose à voir dans toutes mes péripéties, et cela dès l’instant même où j’avais débarqué l’autre soir…

Cette boite de nuit à St Tropez, la rencontre avec Zoé ensuite, dont le deuxième prénom était Maryam, en souvenir d’une grand-mère maternelle polonaise et catholique fervente, puis cette invitation par ce Gonfarel à cette soirée au cours de laquelle assisterait le nouveau Président de la République Française, celui-là même qui désirait tant aujourd’hui en découdre avec les Chinois, n’était en réalité, et tout à l’inverse de ce que j’avais pu imaginer, manifestement pas le fait du hasard… Ô, bien sûr que non ! Non, le hasard n’avait rien à voir là-dedans !

« Hé ben, moi, je préfère les chihuahuas !

Le molosse grogne et son maître se touche le pif qu’il porte de traviole…

—Ah ouais… ?! Un chihuahua… ? Et ça te saute peut-être un mur de trois mètres de haut comme une fleur et sans même prendre un peu d’élan, un chi-wa-wa ?! Et que s’il te chope ensuite, ma pt’ite, il te lâchera plus… !

— Rien à faire ! Un chihuahua… c’est tellement plus mignon !

Zoé est hilare. Elle nargue ce maître-chien et la bête belge qui montre les dents sous sa jolie muselière en cuir fauve…

— Au pied, Tintin !… Pied… pas bouger… !

—Comment… ?! Tintin ?! C’est une blague, non ?! Vous ne l’avez tout de même pas appelé Tintin, vot’ kléb’s… ?!

— Ben, si ! Quoi… ? C’était l’année des « T » ! Et quand même… Tintin et Milou, ils sont bien Belges, non… ?!

—… Ouais… c’est sûr… vu comme ça ! Sauf que dans les « Tintin et Milou », le chien c’est Milou et pas Tintin, mon vieux !

—… Milou ? Comment ça, le chien, c’est Milou… ?!

—…Et uuuiii ! Et puis, c’est un fox-terrier aussi ! Et vachement plus intelligent que vot’ clébard, ce fox-là !

La tension monte subitement d’un cran entre Zoé, le sac à puces, et son maître. Et je ne retrouve toujours pas cette fichue carte de visite…

— Moi… j’ai un copain Belge ! Denis ! Il a assassiné pas mal de monde… !

Je ne savais vraiment pas pourquoi j’avais dit ça. Peut-être pour gagner un peu de temps…

— Oh, non, Chou ! C’est pas vrai… ?! Tu ne vas pas recommencer avec tes potes de prison… ?!

— Comment ça ?! Vous avez fait de la prison… ?!

— Hein… ?! Mais non ! Bien sûr que non ! Elle a dit ça pour plaisanter… faut surtout pas l’écouter, monsieur Gimenez !

— … Gimenez ?! Comment ça, Gimenez ? J’m’appele pas Gimenez ! Gimenez, c’est le nom de mon patron ! Mais t’es con ou quoi, le bronzé ?! Et puis faut pas plaisanter avec la zonzon ! C’est du sérieux, la prison… alors, j’aime pas trop qu’on rigole avec ça !

— …Ben, oui… évidemment… vous avez tout à fait raison, on ne le fera plus ! Promis ! Tu vois Zoé, ce monsieur à tout à fait raison, il ne faut plus plaisanter avec ça !

— C’est toi qui a commencé !

Et maintenant, le Tintin –qui devrait s’appeler Milou– n’avait plus qu’une seule envie ; nous sauter à la gorge et nous dépecer ensuite avec rage ! Exactement comme l’aurait fait ce Denis « Bitume » de Namur…

Bitume, bien entendu, n’était pas son véritable patronyme à ce type, mais un surnom donné par la presse Belge de l’époque pour évoquer le fait qu’après avoir démembré ses victimes, il les dissimulait ensuite dans de gros fûts de deux cents litres remplis d’une sorte de goudron liquide de sa fabrication. Une idée qui lui serait venue, à lui aussi, en lisant des bandes-dessinées. Des « Lucky Lucke », si je me souviens bien…

— Ah… super ! Je l’ai enfin retrouvé ! Tenez, regardez donc… vous voyez : on ne vous a pas menti ! Nous devons bien faire un show ici ce soir, et c’est monsieur Gonfarel en personne qui nous a donné cette carte… !

— Faites voir… !

Je lui passe le bristol entre deux barreaux de la grille. Il le regarde très attentivement, le tourne et le retourne dans tous les sens. Sait-il lire au moins, ce bourrinos ?! Le doute est permis en voyant son embarras. Puis finalement, il se décide tout de même…

— OK… je vais l’appeler !

— … Quoi… ?!

— Ben, y a son numéro de téléphone sur la carte, alors je vais l’appeler votre monsieur Gonfarel… on verra bien comme cela s’il est au courant !

— … Mais…

— Y a pas de mais… ! Je fais juste mon boulot ! Personne ne rentre si pas autorisé à entrer ! C’est comme ça et pas autrement ! Toi comprendre que j’ai des consignes ?!

Il sort un téléphone portable de l’une de ses nombreuses poches de pantalon de treillis et compose le numéro en tirant la langue.

— Allo… m’sieur Gonfarel… ?

— Ben non, tête de nœud ! c’est madame Broutin ! Vous savez que vous commencez à me gonfler maintenant !

Rassurez-vous, pour finir il nous a quand même laissés entrer. Toutefois, cela prit un certain temps avant qu’il ne se décide à l’ouvrir cette satanée grille en fer forgé et nous avons dû faire preuve d’une certaine dose de patience, avec ma Zoé (Oui, je sais… j’ai dis ma…).

L’hypnose est un vieux truc.

Vieux comme le monde, ou presque. Mais ce vieux truc peut s’avérer très utile dans certaines circonstances !

C’est Elzévire, ma cousine, qui m’a tout appris. Enfin, je précise tout de suite, que vous n’alliez pas vous imaginer des choses inconvenantes : uniquement en ce qui concerne l’hypnose et ses applications utilisables dans la vie de tous les jours !

J’ai commencé avec des poules.

Les poules, et les volailles en général, sont ce qu’il y a de plus faciles comme cobayes pour qui veut débuter dans l’hypnose. Par la suite, avec un peu de pratique, il est possible de s’attaquer plus sereinement à des êtres humains, ou bien encore à des rats. Sachant que la difficulté croît avec le niveau d’intelligence du sujet à endormir. Ainsi, dans le cas présent, je dois tout de même avouer que ce Tintin de berger Belge m’avait donné pas mal de fil à retordre… !

Une fois pénétrés dans l’enceinte de la somptueuse propriété, nous nous dirigeons vers le premier bâtiment situé en face de nous. Coup de chance : c’est là qu’on nous attendait… ! Ou plus exactement : que nous attend un individu qui se présente à nous comme le responsable de toutes les festivités organisées ici, ce soir. Son attitude, dans ses moindres gestes, est incroyablement maniérée. Nous ne sommes pas très loin de la caricature…

« Ah, le fakir… ! Enfin, vous voilà, mon p’tit ! Monsieur Gonfarel commençait à s’inquiéter, il avait tellement peur que vous ne puissiez pas venir ce soir !

— Ben… si, si, on est venus ! Mais vous savez, je ne suis pas fakir mais plutôt illusionniste… je pratique l’illusion… l’illusion sous toutes ses formes… !

— … Bon, écoute… fakir, magicien ou bien même un derviche tourneur à la noix, on s’en balance un peu à vrai dire ! Tout ça : c’est du pareil au même ! Du moment que les gens s’amusent, c’est ça qui importe… que les gens se marrent, oui, voilà, c’est bien ça le principal, mon p’tit !

— Alors là, faut surtout pas que tu te fasses de bile ! Sûr qu’ils vont bien se fendre la poire, tes gonzes ! Mais par contre, avant la rigolade, faudrait peut-être qu’on discute un peu de not’ p’tite rémunération ! Parce que tu vois, ma minouche, on n’a pas trop l’habitude de se déplacer pour des prunes, nous… !

Zoé m’énerve, des fois… ne va-t-elle pas maintenant lui causer pépettes alors que nous sommes venu sauver le Mond ?!

— Mais, il n’y a aucun soucis… tenez, votre contrat est prêt, mes petits loups ! Y a simplement qu’à rajouter vos noms… d’ailleurs, c’est quoi ton petit nom, ma chérie… ?!

— Dis… t’fous pas de ma gueule, la tapette endimanchée ! Et n’essaye surtout pas de nous embrouiller ! Alors… combien qui compte nous refiler ton boss ?! »

Rudement douée pour les affaires, cette gamine… ah ça, oui… ! Elle réussit finalement à nous obtenir le double du cachet prévu ! N’ayant aucun scrupule à mentir, haussant un peu le ton, c’est vrai, elle lui affirme que nous sommes des vedettes internationales, qu’on passe partout dans le Monde, même à Vegas au Caesar Palace, et qu’ainsi nous refusons de nous produire à moins de cinq mille balles la prestation, et qu’il regarde encore bien qu’on lui fait une sacrée fleur, et que pour ce prix-là, il ne fallait surtout pas qu’il s’attende à ce que nous lui révélions toute la panoplie de notre talent ! Bref, qu’il ne nous prenne surtout pas pour des intermittents du spectacle de troisième zone, ce (je cite…) : « Espèce de petit con, plein de simagrées et avec ta grosse tête de légume moche » !

« Bon… OK… ça va bien comme ça maintenant, tous les deux ! Vous avez gagné ! Je vais vous donner la plus grande loge ! Suivez-moi… »

Cette grande loge, sous un barnum minable, mesure trois mètres carrés tout au plus. Il y a là deux chaises en plastique, une table bancale et un vieux miroir fendu. Pour ça, elle a raison, Zoé : on se moque des artistes, ici…

Avant de nous abandonner, l’efféminé de service trouve assez curieux que nous n’ayons apporté aucun matériel avec nous, s’attendant sans doute à nous voir débarquer avec une planche à clous pliante, une caisse remplie de tessons de bouteilles, et tout un arsenal d’ustensiles acérés qui font bobo, alors que nous arrivons, il est vrai, un peu les mains dans les poches…

« T’fais donc pas du mouron, mon mignon ! Tu vas voir qu’on va assurer comme des bêtes ! » le rassure immédiatement Zoé, bien confiante je trouve, une fois de plus, dans mes seules capacités à improviser…

— … Ma foi… on verra bien après tout… ! Vous avez tout votre temps pour vous préparer, je vous ferais passer en dernier… juste après l’éléphant péteur ! »

Et il nous laisse pour de bon cette fois, s’éclipsant en tortillant du bassin.

« Et maintenant… qu’est-ce que tu comptes faire, Chou… ?

— Pour l’instant, je… je ne sais pas trop encore ! Approcher ce Président peut-être… et puis le persuader de renoncer à déclencher cette guerre qui n’a aucun sens… enfin tenter de toute façon quelque chose pour que cela n’arrive pas… Il le faut… oui, il le faut absolument… !

— Ouais… ben, c’est pas gagné ton affaire !

— Merci pour les encouragements ! Merci beaucoup, oui, vraiment, je te remercie ! Bon, pour commencer je vais aller repérer un peu les lieux pendant que tu te prépares…

Je sors de la tente. Un tantinet fâché, ma foi.

Annabelle n’est pas très loin, attachée à un pieu, une courte chaîne d’acier enroulée autour de l’une de ses pattes arrières… Elle est triste. Alors, je m’approche. Et elle me raconte tout, par infra-sons, avec ses mots à elle.

Annabelle pèse dans les trois tonnes et demie. Ce qui doit être à peu près dans la moyenne pour une éléphante d’Asie âgée d’environ six ans.

Son cornac –c’est comme cela que l’on nomme les dresseurs d’éléphants– est un ignoble personnage. Et je sais de quoi je parle, ayant de sérieuses références à ce sujet !

Il ne lui donne à manger que du maïs fermenté. À chaque repas. Et ceci uniquement pour le numéro qu’il a mis au point…

Le maïs, surtout fermenté, vous ballonne énormément l’estomac et puis tous les intestins, du coup, le pauvre animal, rempli de gaz, pète toute la journée ! C’est complètement dingue à croire, je le sais, mais cet abruti gagne donc sa vie comme cela : en faisant péter un pachyderme devant des gens qui trouvent cela hilarant et qui applaudissent à chaque fois que celui-ci leur lâche un vent au visage !

Les éléphants, selon Aristote, seraient les animaux qui dépasseraient tous les autres par leur intelligence et leur esprit. Il ne faisait donc aucun doute qu’Annabelle avait compris assez rapidement être tombée sur le cornac le plus débile, sinon le plus cruel, de toute une profession…

Je laisse Annabelle à son triste sort et continue mon repérage des lieux. Je découvre ainsi un autre barnum, assez similaire au nôtre, qui est réservé celui-là à une troupe de lutteuses bulgares, et puis, encore un peu plus loin, un ours brun. Enfermé, lui, dans une grosse cage en fer. Un panneau indique : « Attention ! Animal très dangereux ». La pauvre bête est à moitié pelée…

C’est exactement ici, alors que je fais le tour de cette misérable cage, que je leur tombe dessus…

Deux clowns… deux clowns qui mettent la touche finale à leur maquillage. Deux assez vilains clowns, mais que je reconnais immédiatement malgré leurs pitoyables accoutrements…

Chapitre 29. Sur son trente-et-un.

J-2. St Tropez. Dans les airs, pas très loin de la Villa Mektoub, au même moment, à peu de chose près…

Boum ! Boum ! Et boum encore ! Bon sang, c’est que ça cogne fort là-dedans ! Voilà mon petit cœur qui s’emballe… ! Ce léger crochet sur Toulon et la Préfecture du Var, où nous venons de la récupérer, et maintenant notre bel hélicoptère qui fend l’air à pleine turbine en direction du golfe de St Tropez, et me voici la femme la plus heureuse du Monde, car Gladys est là, près de moi, tout contre moi…

Et drôlement bien pomponnée ! Waouh ! Quelle classe elle a, ma jolie Préfète, dans cette élégante petite robe noire en mousseline vaporeuse ! Son charme chic agit tout de suite alors je ne peux résister bien longtemps : allez, hop ! Emballez-moi donc ça, c’est pesé ! Et smack ! Roulade de patin devant tout le monde ! Mais attention… quand je dis tout le monde, entendons-nous bien : il s’agit uniquement du colonel Du Thilleul, sur ma gauche, et de madame Fifignon assise à l’avant de l’appareil, à côté du pilote.

À ce propos, comme je m’y attendais, cette dernière va beaucoup mieux ! Elle ne trimballe plus sa bouée gonflable, et si j’osai, je dirai même qu’elle nous pète le feu, la Fifi ! Il n’y a vraiment pas à dire : le nain est un as de première lorsqu’il s’agit de vous remettre d’aplomb !

À l’inverse, en ce qui concerne Du Thilleul, ce n’est franchement pas la joie de vivre.Comme la nette impression que notre coco suit une très mauvaise pente… Aussi, estimant bien trop risqué de le laisser se morfondre tout seul au fort, j’ai insisté pour qu’il nous accompagne ce soir. Et c’est également sur mes conseils avisés qu’il avait accepté d’abandonner pour la soirée son bel uniforme d’officier bien repassé avec tous les plis réglementaires dans le dos, contre un bermuda et une magnifique chemise hawaïenne prêtée fort aimablement par Jean-Lain, qui fait grosso modo la même taille que lui en fringues.

Bien entendu, inutile de vous préciser que cela le change beaucoup, notre militaire ! Et, bien qu’il tire toujours autant la tronche, cela lui donne malgré tout, avec sa grosse moustache qui rebique, un petit air bien sympathique de Tom Selleck dans Magnum ! Avant le décollage, j’ai préféré vérifier moi-même qu’il bouclait correctement sa ceinture de sécurité. Un peu la trouille qu’il ne tente de sauter en plein vol, le colonel morose… ! Déjà un enterrement de prévu demain avec celui de la mère Gémiminiani, aussi n’est-il pas la peine d’en rajouter une louche !

Tiens, au fait, en vous causant de ça … une fois de plus, j’ai eu du pif ! Elle adorait le Limoncello, notre picolo de service, mais n’était pas Corse du tout ! Pire que je ne le soupçonnais même : cette impostrice était originaire du Pas-de-Calais ! Ouais, du Pas-de- Calais !

Enfin bref, comme promis à Jean-Lain, je me suis occupé de tout, as une grande fille que je suis, et fait envoyer le corps –tout mou… !– à Arras, dans un fourgon frigorifique Vivagel. Bien sûr, aux frais de la République. Avec les grosses chaleurs du moment et tous nos vieux de la vieille qui clamsent comme des mouches, il n’y avait plus rien de disponible pour assurer le transport de la défunte en pompe funèbre classique, alors en bonne mémère la débrouille que je suis j’ai improvisé en réquisitionnant ce qui restait !

Évidemment, je sais bien qu’il n’est jamais trop conseillé de recongeler un truc déjà congelé, mais là, il y avait urgence vu qu’elle commençait à se vider d’un peu partout !

À ma demande, on enverra aussi quelques-uns de nos peigne-culs du Gouvernement en délégation à sa cérémonie funèbre, avec un joli drapeau tricolore de deux par trois à poser sur le cercueil, histoire de marquer le coup (Ne sommes pas non plus des bêtes !), bien que je pense aussi, avis personnel qui vaut ce qu’il vaut, que ce ne soit pas la peine de se prendre le chou pour une simple ministre déléguée des droits de la Femme. La mère Gémiminiani, n’était pas notre si charismatique Simone nationale (aux grands Hommes, la Patrie reconnnaissante, et tout le tralala du folklore qui va avec), alors, croyez-en mon expérience : dans une petite quinzaine tout au plus, tout le monde l’aura complètement oubliée, cette alcoolique !

Pour en revenir à notre soirée : en définitive, le Président n’a pas souhaité que toute sa smala vienne chez Gonfarel, et au final nous ne sommes plus qu’une petite demi-douzaine à faire le déplacement. Il a peut-être jeté un coup d’œil rapide dans le fameux traité des us et bonnes manières de Nadine, la petite baronne rigolote, et appris ainsi que de débarquer dans une private party accompagné de huit cents personnes ne serait pas forcément du meilleur goût… ! N’est-il pas essentiel d’avoir un minimum de savoir-vivre en société lorsque l’on dirige un grand pays ?! La réponse, of course, est : oui !

La baraque au gazier du désert d’Arabie est gigantesque. Et pour une fois, je pèse volontairement mes mots…

Du ciel, nous avons une très belle vue sur la propriété et son parc de sept hectares. Sur la piscine aussi, et croyez-moi, c’est très loin d’être un pédiluve de pistoche municipale !

Pas mal de spots et de loupiotes installées un peu partout. Assurément, le Linky vert anis d’Énédis ne doit pas être souvent à la fête ici ! À lui tout seul, l’Arabe doit nous bouffer la production entière de l’une de nos centrales nucléaires ! Par chance, Patrice D’al Longo n’est pas avec nous ce soir pour voir ça ( Le pauvret marche maintenant avec des béquilles et a récupéré la bouée canard de Fifignon ! ) car nul doute qu’il aurait probablement pété une grosse colère, lui qui se démène tant, jour après jour, pour lutter contre le gaspillage énergétique et conserver intact la virginale beauté de ce merveilleux monde qu’est le nôtre (amen)…

Et puis, il y a un max de petit personnel aussi. Ça grouille de partout, et comme prévu ce sont bien des jeunettes lituaniennes qui nous accueillent dès notre descente d’hélico, nous proposant sans attendre de grands verres de cocktails exotiques très colorés, avec de jolies ombrelles japonaises plantées dedans ainsi qu’un zeste d’orange amer qui flotte par le dessus. Pas sûre qu’elles soient toutes majeures, les gamines, mais ce qui est incontestable : c’est qu’elles n’ont pas froid aux yeux… !

Ni aux fesses. Elles sont toutes en string ficelle, avec tout de même un petit tablier noir et blanc, assez strict sur le devant.

Seins nus, toutefois.

Nous comprenons alors assez vite, tout en remerciant chaleureusement la contreversée directive européenne sur les travailleurs détachés, que le thème de la soirée n’est pas le bon goût à la française !

Sous un immense parasol, modèle toit en paille, j’aperçois l’ancien Président Gonfarel vautré dans un canapé fluo au beau milieu d’une nuée de donzelles. Je propose à Gladys de le lui présenter, elle qui ne l’a encore jamais rencontré en chair et en os.

De loin, il a toujours l’air aussi con. De près, aussi…

 » Oh… ! Madame Goret ! Comme cela me fait plaisir de vous revoir ! Mais, laissez-moi donc vous présenter Suscha, mon amie… « 

C’est vraiment marrant, mais en la voyant pour la première fois sa nouvelle cop’s à Gonfarel, je ne suis pas du tout surprise… Elle est, à peu de chose près, très exactement comme je m’y attendais : une superbe pouffe de vingt-cinq balais dans toute sa splendeur juvénile ! Bonne âme, j’essaye tout de même de lui trouver un peu de charme, mais ce n’est pas facile, et curieusement je n’ai qu’une seule véritable envie : lui demander si par le plus grand des hasards, ce joli prénom « Suscha » ne signifierait pas « bouche à pipe » dans sa langue maternelle ?! Ce qui serait, n’est-il pas, une coïncidence bien extraordinaire ?! Toutefois, je me retiens, réalisant qu’il ne serait pas très convenable d’avoir un peu trop d’humour décalé en de telles circonstances si mondaines…

—… Enchantée !

Oui, je sais… pas sympa de mentir !

— Alors, comment allez-vous, madame Goret… ?

— … Ça va… ça va ! Enfin, disons plutôt que l’on fait aller ! Vous savez bien ce que c’est, Gonfarel… avec tous ces incapables au Gouvernement ce n’est pas évident tous les jours !

— Oh… madame Goret… madame Goret ! Votre insolence me manque beaucoup ! Si vous saviez… depuis que j’ai quitté les affaires du pays, je m’amuse beaucoup moins !

Mais, à mon avis, confirmé par les lèvres gonflées comm’ac de sa jolie poupée russe, il devait par contre se faire pomper le poireau plus souvent…

— Tenez, Gonfarel… à mon tour de vous présenter ma fiancée… mademoiselle Gladys Von der Froofroome !

Il la regarde, interloqué, comme si elle venait de débarquer de la planète Mars, ou bien encore d’Éthiopie septentrionale, que peu de personnes savent exactement où cela se situe…

— Elle est passionnée par les tortues… !

Et, là, je crois bien que je lui porte le coup de grâce, au père Gonfarel ! Cet abruti ne sait plus quoi dire, alors j’embraye aussi sec…

— Et votre petite Suscha ? C’est quoi son truc, à elle ?!

— …Moi… ?! J’adorrre les huîtrrrres !

C’est pas vrai ?! Voilà donc qu’elle cause not’ langue, la bimbo lituanienne ?! Et en plus de ça, elle a de la répartie ! Sais pas si je ne vais pas l’aimer en fin de compte, cette petite chatte à son gros pépère !

—… Les huîtres… ?! Ouah… ! Mais dites donc, c’est drôlement chouette ça !

—… Oui… et la queue aussi !

—… Ah… tiens… ?!

—… Oui, Suscha bien aimer aussi la queue… lan… gousss… ssste… ! C’est bien comme cela que vous dire en français ?! Oh, oui… bien aimer aussi ! Mais torrrtue… moi jamais encorrre mangé la torrrtue, madame Gorrrette !

Hé bin, Tintin, ça y est ! Voilà que je la kiffe pour de bon, la p’tite slave avec son drôle de bec d’ornithorynque !

À ce moment, je ne sais trop pourquoi, je me retourne… et surprise, devinez un peu qui c’est qui qui nous arrive, tout de go, et franco de port ?! Et je vous le donne en mille, Émile ?! Ben, oui ! Bingo ! Gagné le gros lot ! Non, mieux que ça… les gros lolos ! La Josyane ! Et, toujours fidèle à son image, et notamment lorsque le dress-code l’exige formellement comme ce soir, elle s’est fringuée tout en transparence l’icône nationale… D’ailleurs, plus transparent je ne pense pas que tu puisses trouver sur le marché de la loque ! Même chez Tati, rue Barbés, au rayon « Reines du macadam » ! C’est bien simple : on croirait presque de la moustiquaire, son machin-chose moulant !

Mais ce soir, étonnamment, elle a enfilé une petite culotte, notre première Dame de France, et que l’on distingue très bien !

Mais pas de soutif.

Disons que cela fait la balance. Quoi qu’à bien y réfléchir, l’expression soit totalement inappropriée chez elle, vu que ses gros nichons sont en plastique et que ça ne balance pas du tout ! C’est même bien raide derrière la toile à mosquitos !

Gonfarel, en arrêt cardio-respiratoire depuis l’apparition de la madone à gros tétons, reprend peu à peu ses esprits…

— Josyane… ma petite Josyane…! Oh, là, là…! Vous êtes vraiment toute en beauté ce soir ! Mon dieu… je crois que vous êtes de plus en plus belle, ma chère !

Je profite alors, assez lâchement, il est vrai, de cet instant magique entre tous où la vulgarité frise l’indécence, pour tirer Gladys par le bras et lui glisser à l’oreille : « Viens, ma chérie, on se tire dans un coin plus tranquille… j’ai tout un tas de choses à te raconter… ! »

Et je l’entraine sur-le-champ vers un endroit plus isolé de l’autre coté de la piscine aux dimensions olympiques. Au passage, nous acceptons une coupette de roteux que nous propose une pulpeuse hôtesse.

En tout cas, il n’y a pas à dire : il y a vraiment du beau monde à cette soirée, et si d’en haut la bicoque ressemble au château de Cendrillon ou bien de la Belle au bois dormant, vue d’en bas c’est plutôt la Casa Nostra du grand méchant loup ! S’il est de notoriété publique que notre bon ami Gonfarel, comme tellement d’autres politicars de son espèce, a trempouillé et trempouille encore dans un paquet d’affaires plus ou moins nettes, pour ne pas dire carrément troubles, j’ai malgré tout le sentiment que ce soir tout le gratin de la pègre internationale s’est donné rendez-vous ici…

Des véreux en tous genre donc, mais aussi du People à foison, et pas mal d’artistes de variété bien connus, sachant que l’un n’empêche pas l’autre me direz-vous alors avec une certaine pertinence qui n’appelle pas à la contradiction…

Quelques rappeurs notamment.

Je ne suis pas vraiment fane de leur zique, mais j’en reconnais tout de même quelques uns dans la masse chamarrée et grouillante. Faut avouer qu’avec eux c’est toujours relativement facile de ne pas se tromper… Manteau de fourrure de bête, bonnet en laine, une casquette et la capuche d’un sweat par dessus le tout ! Celui-là, qui se fait appeler « le Skunks » sur scène (ou peut-être, « Le Furet », je ne sais plus !), un tantinet frileux sur les bords, a même rajouté une énorme paire de lunettes de ski ! Et sans oublier, bien entendu, les breloques et les gri-gris qui portent chance… Bagouzes monstrueuses, gourmettes sur-dimensionnées et amas de colliers d’une demi-tonne scintillants de mille feux à vous en faire péter un à un ces précieux cônes tapis tout au fond de vos rétines ! Tandis qu’à leurs côtés, leurs gonzesses, blondes comme le blé qu’ils ont amassé en banque à brailler leurs poésies insalubres dans un microphone, se trémoussent frénétiquement en skimpy short dorés bien ras le grelot…

« Hey, frêrot… ! Zy’va donc comprendre le Rap, toi… ?! » On a touché le fond depuis bien longtemps mais ils continuent à creuser, ces cons !

Beaucoup de sportifs également…

Des pelles de fouteux, dont la courte saison de championnat doit être terminée, aux coiffures structurées, ou bien plutôt destructurées, mais c’est selon le point de vue ou bien peut-être la distance à laquelle on se trouve de ces beaux gosses à la peau toujours bien bronzée et recouverte de tatoo plus ridicules les uns que les autres, accompagnés, eux aussi, d’une grande dinde de service, généralement pas très farouche, qui vous fait « bling-bling » dès qu’on lui appuie un peu fort sur son percing du nombril…

Chemin faisant, nous croisons aussi un célèbre tennisman sur terre battue d’avance, avec un bras vraiment beaucoup plus gros que l’autre, puis, un peu plus loin, un champion de formule one avec un cou de taureau et des mollets de coq, qui taille le bout de gras avec un ancien coureur cycliste recyclé (c’est le cas de le dire ! Lol !) dans la vente de pendules de salon en toc, qu’il essaye de refourguer à des qui seraient encore plus con que lui, ce qui, très honnêtement et même avec pas mal de recul et un brin de compassion, reste une sacrée gageure !

Youpi, alors ! C’est notre Président qui va être drôlement content : va pouvoir faire son petit marché bien tranquille, le Boss, dans cette véritable cour des miracles s’il envisage un prochain remaniement ministériel !

Mais, attendez ! Bougez pas, les amis ! Le meilleur reste encore à venir… !

« Hé, ho ! Mais, c’est ma belle Mado à moi ! Alors, tu viens plus chez l’oncle Charly !

Lui, c’est Franky Pine (Prononcez : Pa-ï-ne, à l’english…), nom d’artiste, choisi après s’être certainement longuement creusé le ciboulot !

Monsieur Pine est animateur à la téloche.

Le plus grand, le plus fort, et le plus drôle aussi, et donc forcément le plus adulé de tous nos animateurs du petit écran…

Ah, oui… et « Oncle Charly » : c’est un club. Un club libertin, comme le « Sphinx », mais en plus classieux tout de même. La moquette en velours y est beaucoup plus épaisse.

— Ben, non… plus l’temps, la Couille !

Je sais pertinemment qu’il n’aime pas du tout lorsqu’on l’appelle comme ça, surtout en public. Pourtant, c’est bien l’exacte vérité : il n’en a qu’une de glande qui lui pendouille entre les pattes, le Franky ! L’autre ne serait jamais descendue dans sa petite sacoche à ce qui paraîtrait.

Notre Franky a débuté comme chanteur de variétés dans les années soixante-dix. Années bénies entre toutes de la chanson populaire, où l’on n’était pas trop regardant sur la qualité des vocalises, et où on se sapait pattes d’éph’ et flamboyantes chemises aux cols « Pelle à tartes ».

Puis, monsieur s’est reconverti tout doucement dans l’animation télévisuelle. En conservant toutefois quelques-uns de ses costumes de scène d’époque.

Ce minable ringard a pondu des bouquins aussi. Pas uniquement pour nous causer de son orpheline et des moyens de s’en servir (Mais, rassurez-vous : il en parle beaucoup quand même ! Et les gens adorent ça !) De sa littérature de comptoir en zinc : Il en vend des tonnes, que l’on retrouve systématiquement en tête de gondole à la Fna’que, temple s’il en est bien un de nos jours de la culture beaufularisante.

J’avoue qu’une fois j’en ai lu un, de ses petits chefs-d’oeuvre, au Franky. Pur voyeurisme de ma part, ou plutôt curiosité gratuite et malsaine, un peu comme lorsqu’on ralentit sur une nationale verglacée pour mieux voir des bagnoles enchevêtrées et encore fûmantes, et qui sait, avec un peu de chance, un joli macchabée agonisant dans une mare de sang…

« Moi, je déconne jamais avec le salami ! » pour titre, l’ouvrage.

Et cela donnait déjà bien envie de se plonger dedans, isn’t it ?!

À la fin de son bouquin, page cinquante-quatre, en épilogue et concluant tout en beauté crescendo, il nous assène, grand philosophe de la vie qu’il est devenu maintenant notre Franky en prenant de la bouteille : «Putain… plus les années passent et… plus j’me dis que ça passe vraiment trop vite !»

— C’est que du jus de pomme… ! T’inquiète pas ! me précise notre animateur-écrivain à deux balles, en désignant le verre plein qu’il tient à la main.

Comme il raconte à tout le monde qu’il a cessé de picoler, il doit se sentir obligé. Sa tronche couperosée et bien enflée de partout nous raconte malheureusement toujours un peu l’inverse à chaque fois qu’on le croise.

J’écourte la discussion. Je me connais trop bien : je pourrais vite devenir désagréable… !

— Mon pauvre Franky… arrête donc ton cinoche ! Tout le monde sait bien qu’il n’y a pas un jour de la semaine où t’es pas torché comme un coing ! Et puis tiens… que tu bandes plus, aussi !

Il reste, tout pensif, comme un gland qui ne va pas tarder à tomber de l’arbre au début de l’automne et se faire bouffer tout cru par un sanglier de passage. Et nous, on s’avance plus loin avec Gladys.

« Mais, qu’est-ce que tu as donc de si important à me dire… ?!

— Tu vas être contente… je te l’avais promis… hé, bien… ça y est… ! J’ai fait le nécessaire pour nos tortues !

—Nos tortues… ?!

— Oui, nos ! Bon sang, c’est aussi un peu les miennes maintenant, non ?!

— … Oui… bien sûr…

— Alors, voilà… c’est bon… tout est réglé !

— Réglé… ? Comment ça… ?! Mais, qu’est-ce que tu as obtenu… ?

— Tout ! Et même plus, je crois bien ! Tu vas voir… on va les sauver, ces sacrées bestioles !

Elle doute, ma Gladys. Si, si, je le vois bien qu’elle doute… alors, je lui raconte en détail mon entrevue avec Patrice D’al Longo… et elle rigole cette fois, surtout lorsque vient le moment de lui parler de notre futur drapeau national avec l’une de ces adorables petites bêbêtes à carapace dessinée en plein milieu. Et elle est encore plus belle quand elle rit, ma Gladys…

— T’es rudement gonflée tout de même ! Oh, je t’aime, tu sais…

— …Moi aussi, Gladys… je t’aime !

Ses yeux pétillent de bonheur. Et les miens, sûrement aussi. Alors, vite, on se serre fort toutes les deux… très fort… on s’embrasse fort aussi, encore plus passionnément que ce matin, ou même que tout à l’heure dans l’hélico… N’allions-nous pas finir par avoir des bleus sur tout le corps si l’on continuait comme cela ?! Pas totalement faux ce qu’on dit : le bonheur fait un peu mal parfois… !

— Mais, attends un peu, j’ai autre chose à te dire… ou plutôt à te demander…

Cette fois, je prends un air beaucoup plus sérieux…

— Voilà… j’ai décidé de partir !

— Partir… ?! Mais, comment ça partir ?! Tu m’abandonnes déjà ?!

— Bien sûr que non ! Au contraire… on va partir ensemble ! Enfin si tu acceptes… mais je suis persuadée que tu vas dire oui ! Tu ne peux que dire oui, Gladys !

— …Partir ?! Moi… moi avec toi… ?!

— Oui, toi avec moi ! On va s’acheter une maison ! Une belle maison… rien que pour nous… et pour mon Balou aussi !

— Une maison… ?

— Oui, une très grande maison, à Turtle island !

— Turtle island… ?! C’est une blague… ?! Allez arrête, s’il te plaît ! Ce n’est vraiment pas sympa de me faire marcher comme ça !

— Mais non, ce n’est pas une blague ! C’est aux iles Fidji ! Dans le Pacifique sud ! On va vraiment partir toutes les deux… faut me croire Gladys !

— Mais…

— Quoi ?! Tu ne trouves pas toi aussi qu’il y en a marre maintenant de cette vie que nous menons toutes les deux ?! Et puis, surtout ne t’inquiète pas pour l’argent… ! J’ai tout prévu ! On va pouvoir se la couler douce !

— … T’as hérité… ?!

Là, c’est bibi qui rit aux éclats !

— Non… pas exactly, baby… disons plutôt que j’ai eu une très grosse rentrée d’argent ces derniers jours… un petit placement en bourse qui m’a bien rapporté, vois-tu…

Chapitre 30. C’est Pignol, c’est Pignol !

J-2. Villa Mektoub. Début de soirée.

« Mais… tu t’es rasé la barbe… ?!

— Oui ! Et les dessous de bras aussi !

— Hein… ?!

— Non, je plaisante ! Enfin, quoi, Marcel ! Crois-tu réellement que ce soit cela le plus important ?! Explique-moi donc plutôt ce que vous fichez ici tous les deux, avec Julius ?! Et puis… c’est quoi ces accoutrements… ?!

Et ils me racontent.

La « Voix à Daddy » les avait avertis des difficultés observés en bas, leur apprenant que cela ne se passait pas exactement comme prévu, et affirmant que je n’arriverai jamais à m’en sortir seul, m’appliquant depuis le début à faire tout, ou plutôt n’importe quoi, ce qui laissait entrevoir très peu de chance à une résolution du problème avant la fameuse date butoir !

« Je vous conseille d’intervenir rapidement, mes chers amis, sinon… sinon, tout va péter ! Oh, que oui, boum ! Tout va péter ! »

Ainsi, après moult discussions de plus en plus animées, ils s’étaient finalement résolu à en faire descendre deux autres du Staff. Du jamais vu depuis tout ce temps où on s’activait à calmer le jeu plus bas. Cependant, cette fois-ci il ne fallait surtout pas se tromper, d’où cette idée de questionnaire de culture générale émise par Ernie Morkustein, afin de sélectionner à coup sûr les deux plus dégourdis d’entre-eux.

« … Donnez le nombre exact de jours passés sur son île déserte par le célèbre héros du roman de William Defoe : « Robinson Crusoé » »

La bonne réponse ? Dix mille trois cent sept jours, soit vingt-huit ans, deux mois et dix neufs jours, en n’oubliant surtout pas de tenir compte, et c’est là que se trouvait le piège, des années bissextiles ! Que ce fût Ernie Morkustein qui lança l’idée (deux batteries de quarante questions) pour sélectionner les nouveaux candidats à la descente, ne m’étonnait guère. Avant d’être là-haut, Morkustein était producteur de jeux télévisés, aussi pour ce genre de choses il savait faire comme personne. Ce Morkustein possédait aussi d’autres cordes à son arc…

Il excellait notamment dans un art délicat, et difficile s’il en est, consistant à torturer de pauvres petits gars dans l’intimité feutrée, et très bien insonorisée, d’une grande cave aménagée pour la circonstance dans une magnifique villa qu’il possédait du côté de Santa Monica, California, demeure d’exception tout là-haut sur une colline où résident les gens aisés du coin, piscine à débordement, vue panoramique sublime sur le Pacifique, et surtout, comble du raffinement, des voisins assez peu curieux…

Pas spécialement un tendre donc, cet Ernie, ainsi les autres questions furent à peu de chose près du même acabit. Mais, avant cela, avant de lancer cette sélection des candidats à la descente, le Staff avait dû se résoudre à en éliminer quelques-uns d’office. Rapport à leurs faciès beaucoup trop reconnaissables. Adolf, par exemple, fût recalé d’entrée. Bien trop risqué ! On l’aurait sans aucun doute reconnu tout de suite, les gens d’en-dessous n’ayant certainement pas encore oublié sa sale tronche à la ridicule petite moustache carrée !

Celui qui réalisa le meilleur score, et ce n’est pas véritablement une surprise connaissant les aptitudes intellectuelles du bonhomme, fût mon ami Julius, avec, tenez-vous bien… quatre-vingt bonnes réponses ! Un sans-faute, donc ! Même pour les années bissextiles, il ne tomba pas dans le panneau ! Et de ça, l’ignoble Ernie Morkustein n’en crut pas ses petits yeux porcins ! Le second du classement, avec tout de même une moyenne plutôt honorable de trente-six virgule cinq, se trouva être Marcel, notre égorgeur de petites vieilles. Un score remarquable, plutôt surprenant à première vue pour une telle brute n’ayant même pas obtenu son brevet des collèges. C’était négliger que vingt-cinq ans de QHS, si on aimait un tant soit peu lire pour passer le temps entre deux promenades dans la cour avec les copines, pouvaient à la longue vous apporter une érudition en béton ! Toujours est-il que le sort en avait décidé ainsi : ce serait donc ces deux-là qui descendraient pour me retrouver et me filer un coup de main… The last chance before Big Bang… ! Puis, comme à l’habitude, la « voix à Daddy » leur promit une enveloppe cachetée contenant des instructions supplémentaires, et le coureur en sandalettes de cuir, tout en sueur, déboula dans la salle cinq minutes plus tard. Je ne sais toujours pas qui se cache réellement derrière cette « voix à Daddy » mais en tout cas… il, ou elle, s’amuse bien !

« Allez, maintenant, bande de nazes… bougez-vous un peu le cul ! » fut le message qu’ils découvrirent en décachetant l’enveloppe ! Si cela n’est pas se moquer de la tête des gens, je ne sais pas trop ce qu’il vous faut ?!

Pour en terminer tout à fait, mes deux zozos me racontent ensuite leur descente dans le noir, l’odeur forte de cramé qui te prend au nez, normal, et la surprise de se retrouver catapultés ici, enfin là plutôt, juste à côté, dans une merveilleuse salle de bain avec de fabuleux robinets plaqué or…

« … Comme j’te l’dis, mon vieux, en véritable plaqué or ! Est-ce que tu t’imagines le luxe dans cette baraque ?! »

Marcel est finalement très midinette dans son genre. Difficile parfois de l’imaginer affûtant consciencieusement un coupe-choux des heures entières avant d’aller égorger une petite mamie qui rentre tranquillement des courses en bas de chez lui…

Puis, comment aussi, par une chance inespérée il faut bien l’admettre, ils tombent sur un gugusse plutôt efféminé (et je comprends alors assez vite de qui il peut s’agir !) qui les confond avec les deux clowns prévus pour égayer la soirée. Un scénario n’étant pas sans me rappeler quelque chose de déjà vécu, il y a de cela deux jours à peine…

« Une malencontreuse méprise, bien entendu, mais on s’est dit qu’après tout ce n’était pas plus mal ces déguisements pour passer inaperçu ! »

À mon tour maintenant de leur conter mes exploits…

Inutile de vous cacher que je ne suis pas bien fier de moi. Et encore, il n’est certainement pas question de tout leur raconter. Ainsi, j’occulte tout ce qui concerne le chapitre «Voluptés sensuelles en caravane surchauffée»… Omission volontaire qui me semble indispensable afin de ne pas trop compliquer inutilement le récit de mes mésaventures !

— Donc, si j’ai bien compris, pour résumer en deux mots : le Président français veut déclarer la guerre aux Chinois ? Et tout ça pour une simple histoire de petits oiseaux qui se déplument ?!

— Oui ! Enfin… dans les grandes lignes disons que c’est à peu près ça ! Et c’est pour cette raison que je suis là ce soir car j’ai appris, grâce à Zoé et à ce qu’elle appelle les réseaux sociaux, qu’il était invité à cette soirée… bon… maintenant que vous êtes ici tous les deux : vous allez pouvoir m’aider ! Nous devons absolument trouver une solution pour le faire changer d’avis, et cette fois, c’est sûrement notre dernière chance, les gars… ! C’est ce soir ou jamais !

— … Zoé… ?!

— Hein… ? Oui… pardon ! Zoé… il est vrai que je ne vous ai pas encore parlé d’elle… Zoé est une amie ! Et croyez-moi, elle m’a rendu bien des services ! Enfin… je veux dire que sans elle, j’aurai certainement ramé encore plus !

— Une amie… ?! Tu t’es fait une amie ?! Toi… toi, tu t’es fait une amie… ?!

— Oui ! Quoi ? Et alors… ?! Je ne vois vraiment pas ce qu’il y a de si étonnant à cela ?!

— Non… rien… rien… mais alors du coup… je comprends mieux maintenant pour la barbe !

J’avais déjà oublié que Julius pouvait être assez pénible parfois !

C’est à cet instant précis de notre conversation que nous l’avons remarqué, le vieux, accroupi derrière le barnum des lutteuses bulgares. L’un de ces petits vieux du genre qui ne paye pas de mine, costard gris beige et cravate à pois, tout occupé à reluquer ces demoiselles par dessous leur toile de tente, une main fourrée dans sa braguette…

— Hé, ho… ! Vous, là-bas ! Mais, vous n’avez pas honte… ?! À votre âge, quand même ?!

— Qui… moi… ?!

— Ben, oui, vous ! Vous faites quoi, là… ?!

— … Rien ! J’ai perdu mes lunettes !

Quelques secondes plus tard…

— … M’enfin ! Lâchez-moi ! Ou sinon, je crie et j’appelle la sécurité !

Ce type, à classer sans hésitation dans la catégorie « vieux dégueulasse », se débat comme un beau diable. Marcel, qui s’est chargé de le choper, le maintient maintenant fermement par le colbac. Notre Marcel a encore de beaux restes ; il ne fréquentait pas que la bibliothèque au cabanon et se rendait aussi tous les jours à la salle de musculation pour y soulever de la fonte…

— Mais… c’est nous, la sécurité ! Vieux vicelard !

— … Vous… ?! Des clowns ?!

— Hé, ouais, des clowns ! Tu vois, l’ancêtre… on se méfie jamais assez des clowns !

— … Et moi, je suis le père du Président de la République française ! C’est mon fiston, le Président ! Aussi, je vous garanti que vous allez avoir de très graves ennuis si vous ne me relâchez pas tout de suite !

— Le Président… ? Lequel ?! Gonfarel ?

— Mais non… espèces de pauvres minables ! Pas celui-là ! L’autre ! Le vrai ! Celui qui y est en ce moment !

Et Bam… ! Ben, notre Marcel faut pas trop le chercher non plus… on a beau avoir une éthique, c’est vrai, reste qu’il n’est pas toujours évident de la respecter scrupuleusement ! Et puis, après tout, une beigne, lorsqu’elle arrive aussi bien à propos, comme ici, cela n’a jamais fait de mal à personne ! En tout cas, cela l’avait drôlement bien calmé, le pervers ! Voire peut-être assommé pour de bon… !

— … Chou ! Mais, qu’est-ce que tu fiches encore… ?! Et qui sont ces deux clowns ?! Attendez donc un peu… vous ne seriez tout de même pas en train de maltraiter ce pauvre petit vieux, là… ?! Oh, merde, Chou ! C’est pas croyable ! Est-ce que tu veux bien m’expliquer, s’il te plaît… ?!

— … Chou… ?! J’ai bien entendu… elle t’a appelé Chou… ?!

Chapitre 31. Baragouinages en eaux troubles.

J-2. Villa Mektoub. Lorsque le soleil se couche.

«Madeleine… Madeleine… venez vite ! Le Président a besoin de vous ! Vous êtes la seule ici à parler le Chinois et il a besoin d’une interprète !

C’est le Bibronzic…

Le Président a tenu à ce qu’il soit, lui aussi, de la soirée. Bon sang, ne faut-il pas quand même avoir des tonnes de caca plein les yeux pour ne pas s’apercevoir que ce type n’est qu’un véritable Judas de première… ?!

— Quoi… ?! Mais, vous voyez bien que je suis occupée, Le Bibronzic ! Nom d’un chien galeux, vous ne pouvez pas me laisser tranquille deux secondes ?! Deux secondes ! Ça ne serait pas possible, ça, ou bien ce serait trop vous demander, hein ?! Merde, quoi ! Tout de même pas grand chose d’avoir deux petites secondes de tranquillité de temps en temps… ?!

— Écoute, Madeleine, ma chérie… vas-y ! Ce n’est pas grave, je vais t’attendre ici… et puis, c’est peut-être important après tout ?

Là, je suis carrément en pétard. Pour une fois que nous étions bien tranquilles dans notre coin, et même super peinardes toutes les deux, les voilà encore, ces demeurés, qui nous inventent quelque chose ! Oh, là, là, que ça me titille, oh, que oui, oh, que ça me titille grave de les envoyer paître pour de bon… !

— Allez… ! Ne le fais pas attendre, vas-y !

J’hésite… L’épagneul Breton me regarde avec des yeux suppliants… Ah ! Quel acteur ! Et quel con aussi, celui-là !

— … Bon, d’accord ! Mais, toi, tu ne bouges pas d’ici, c’est promis, hein… tu bouges pas d’un poil ?!

— Oui, ne t’inquiète pas… promis !

— OK… alors, allons y !

Je suis donc le Bibronzic, mais tout en continuant à râler. Et nous fendons ainsi la foule agglutinée devant des montagnes de petits fours et des auges en cristal remplies de caviar béluga. Le béluga présente un goût subtil, une longueur en bouche avec des notes suaves et exacerbées de noisette. Mais, surtout, il coûte un bras ! Environ mille cinq cents euros les cents grammes ! Nom d’une prothèse de pénis en caoutchouc ! Je ne les supporte plus, tous ces minables ! Stop ! Faut que cela s’arrête maintenant… ! De rage, je fais exprès de leur marcher consciencieusement sur les pieds et de les bousculer du coude. Et sans jamais m’excuser. N’importe comment, je sais qu’ils n’oseraient pas se plaindre… Ah, quelle bande de couilles molles ! Je crois bien que tu leur planterais une fourchette à gigot dans le bide qu’ils trouveraient encore ça normal, ces répugnantes larves !

Hé, oui, madame, je cause chinois !

Le mandarin pour être tout à fait précise.

Et cela grâce à Lulu…

Lulu a débarqué chez nous un jour, comme ça, à l’improviste, tout juste sortie d’un cargo arrivé la veille au port de Marseille, un peu fatiguée du voyage parce que Hong-Kong-Marseille cela vous fait quand même une petite trotte, surtout recroquevillée dans un container de quarante pieds rempli ras la gueule de boules à neige avec chacune une jolie tour Eiffel en plastique dedans !

C’est mon pater qui l’a prise en stop sur la route nationale qui menait jusque chez nous. Et puis on l’a gardé ensuite…

Faut dire qu’elle tombait vraiment à pic, cette petite Lulu de Chine : on avait justement besoin d’une bonne pour le ménage, et de quelqu’un pour m’emmener à l’école tous les matins. Et puis, finalement, pour s’occuper de tout le reste aussi…

Comme elle n’avait aucun papier d’identité, et ne parlait pas un traître mot de français, elle est restée chez nous pendant presque dix ans avant qu’elle ne se décide un jour à nous quitter. Bon, bravo le sens de l’hospitalité dans la famille Goret ! Merci bien ! Mais, avouons tout de même que nous en avons tous bien profité de cette p’tite bridée à tout faire. Surtout papa…

Moi, elle m’a appris à baragouiner le mandarin. Et c’est déjà ça !

Le Président est là, assis juste en face d’un gonze un peu rondouillard avec un faciès bien asiatique et que je reconnais tout de suite : il s’agit du numéro deux du régime chinois, Chang Woo Woo…

— Ah… Madeleine… vous tombez bien, ma chère, car vous allez, j’en suis persuadé, nous sauver la mise ! J’ai besoin de vos services pour m’entretenir avec ce monsieur… c’est…

— Vous fatiguez pas ! J’le connais… c’est Woo Woo !

Bien sûr que je le connais, son chinois enrobé ! Je ne connais que lui, même ! Une sacrément belle enflure, ça vous pouvez me croire sur parole ! Pour tout vous avouer, maintenant que vous êtes plus ou moins dans la confidence, c’est grâce à lui que je me suis mise ces quinze patates dans les fouilles… Opération boursière un chouilla crapuleuse sur les bords, j’en conviens, mais rassurez-vous : le Woo Woo en question n’avait pas oublié lui aussi de se sucrer au passage !

— Ah bon… je ne savais pas ! Alors voilà, ma petite Madeleine, j’essaye tant bien que mal d’expliquer à ce monsieur Woo Woo que nous allons les pulvériser s’ils s’obstinent à vouloir massacrer ces pauvres petits rossignols pour en faire des édredons, mais… mais ce sauvage ne semble rien comprendre !

— … Ouais, OK… mais avant tout, j’ai une petite question qui me turlupine… qu’est-ce qu’il fiche ici, ce soir… ?!

— Hein… ? Mais, je ne sais pas, Madeleine ! Je n’en sais rien ! Demandez-lui donc vous même !

Alors, je n’y vais pas par quatre chemins, ayant appris depuis un bail qu’avec les z’Asiats il ne fallait surtout pas tourner trop longtemps autour du vase Ming, sinon tu pouvais être certaine qu’ils te baisent à tous les coups !

— Et qu’est-ce que tu fous là, gros porc laqué… ?! (En mandarin)

Des fois, quand j’y repense à notre chère petite Lulu, je me dis qu’elle n’est peut-être pas partie bien loin… elle serait enterrée quelque part dans notre cave que ça m’étonnerait pas plus que ça… et peut-être bien plus précisément sous le tas de charbon…

— Madame dou Pouette ! Comme je suis heureux moi aussi de vous rencontrer ! Enfin… ! Depuis tout ce temps que l’on me parle de vous !

Et là, je dis : « Achtung », les gars ! Parce que ce Woo Woo-là est un sacré vicelard ! On ne devient pas le number two d’un régime totalitaire sans casser quelques œufs dans les nids d’hirondelles !

— … Et en bien, je l’espère ?!

— Mais évidemment ! Toujours que des éloges vous concernant ! Et votre petit Balou… comment va-t-il… ?! Quel adorable petit animal avez-vous là, n’est-il pas ?!

Un frisson désagréable me parcourt entièrement le corps… Comment diable a-t-il connaissance de mon Balou, ce gros nem ?! Bon, reprends-toi, Madeleine… reprends-toi, s’il-te-plaît…

— … Mais… il t’emmerde, mon Balou ! Et moi avec !

— Bon, alors… Madeleine ? Qu’est-ce qu’il raconte… ?! (Le Président, en français)

— Y dit qu’il est très content de me voir !

— Ah… ?!

J’avais dans les dix ans à l’époque, ou peut-être douze, mais je me souviens très bien que mon père avait farfouillé pas mal à la cave pendant un certain temps, et ça tout juste après que notre Lulu eut disparu subitement…

«C’est vraiment le boxon, là-dedans… ! Faudrait que je range un peu ! Et puis on va faire installer une nouvelle chaudière au fioul ! C’est beaucoup plus propre et plus économique, le fioul ! C’est parti ! Dès demain, je coule une dalle en béton !»

— Bon… maintenant répondez à ma question, Woo Woo… qu’est-ce vous foutez là, ce soir… ?!

—Oh, le hasard… ! Simple hasard, madame dou Pouette !

—Le hasard ?! Ouais, tiens, mon cul oui, le hasard !

—Mais si… je suis venu me faire soigner en Europe… à Genève… vous savez, ma chère Madeleine, ils ont vraiment de très bons médecins à Genève !

—Et de jolies putes de luxe aussi !

—Bon… et là… ? Qu’est-ce qu’il dit, bon sang ?! (Le Président, et toujours en français)

—Y dit qu’il demande des nouvelles de votre femme, Josyane ! Il voudrait savoir si elle vous accompagne ce soir… ?

—Josyane… ?! Mais, comment ça ?! Il connait ma Josyane… ?! Il connait ma Josy, le chinois ?!

— Oui… bien sûr ! Il l’a rencontré l’année dernière au Salon de l’Agriculture, à Paris… et ils ont même fait un selfie ensemble devant le stand du boudin noir d’alsace !

Le Président se tourne alors spontanément vers Le Bibronzic qui sirote à l’aide d’une paille en bambou, tranquille pépère, un cocktail au gin fizz, matant, pas discreto du tout, la grosse paire de loches d’une serveuse accorte.

— Le Bibe’… !

— Hein… ? Quoi… ?

— Retrouvez-moi donc Josyane ! Et puis ramenez-moi là par ici ! Et fissa ! Qu’elle nous serve au moins à quelque chose, celle-ci !

— Que dit-il… ?! ( le Woo Woo cette fois, et en mandarin évidemment… )

— Y dit que lui aussi il aime bien les pouffiasses ! Du coup, cela vous fait au moins un point commun à tous les deux ! Bon, alors… on fait quoi maintenant, Woo Woo… ?!

— On vient de m’apprendre, il y a quelques minutes à peine, que nous avions reçu votre ultimatum… je ne sais pas d’ailleurs qui a écrit ça chez vous, mais le moins que l’on puisse dire c’est que ce n’est pas du Victor Hugo !

— … Cherchez plus ! Il est juste en face de vous !

— Ah… ?!… Enfin… le souci en vérité n’est pas vraiment là, madame Du Pouette…

— Ouais… et il est où alors, le souçaille, ma crapule… ?!

— Mais… voyons, enfin quoi, ce n’est pas très sérieux cette histoire ! Votre patron serait donc réellement décidé à nous atomiser pour de bon ?! Allons, dites-moi vite que tout ceci n’est qu’une vilaine plaisanterie !

— Hé ben, pourtant faut croire que ça va bien arriver car il ne pense quasiment plus qu’à ça depuis trois jours ! Il n’en dort même plus la nuit, le pauvre ! Et je n’ai finalement qu’un seul mot à lui dire pour qu’il appuie sur le bouton ! Cette fois, il a entièrement raison… vous avez vraiment dépassé les bornes avec ces rossignols !

— Mais, non ! Ce n’est pas possible tout de même ! Vous ne me ferez pas croire, Madame Dou Pouette, que vous allez réellement nous déclarer la guerre pour quelques malheureux oiseaux ?! Et puis, il me semble bien que l’on s’étaient mis d’accord tous les deux, non… ? N’était-il pas entendu que nous devions profiter ensemble de cette petite tension momentanée entre nos deux pays pour… pour…

— Pour s’en mettre plein les poches ! Allons, Woo Woo… pourquoi hésitez-vous donc tant à employer les mots justes ?!

— …Oui… enfin… moi, je dirais plutôt que cela nous a assuré une intéressante petite cagnotte pour nos vieux jours ! Et il n’y a pas de mal à cela après tout ! N’avons-nous pas, tous les deux, œuvré sans relâche et depuis des années pour le bonheur de nos pays respectifs… ?! Aussi… je pense qu’ils nous devaient bien ça, non ?!

— Mais, de quoi vous plaignez-vous donc ? Cette guerre après tout vous la prépariez tout de même depuis pas mal de temps, que je sache ?! Alors voilà… elle arrive ! Pas non plus trop s’étonner si à force d’ouvrir la boite à Pandore, le couvercle, il finit un jour par vous retomber sur les doigts, mon vieux ! Et puis, vous êtes tranquilles maintenant, vous avez tout ce qu’il faut pour vous protéger, non ?! Avec tous ces masques à gaz et ces tenues étanches en caoutchouc que l’on va vous livrer prochainement ! Allez… il ne vous reste plus qu’à creuser des jolis trous bien profonds et vous foutre dedans en attendant que ça passe !

Il nous tire une sacrée tronche, le chintoque… Cela ne doit pas se passer vraiment comme il s’y attendait au départ, et de jaune, le voilà devenu rouge comme un eczéma sur un cul de bonobo !

— Bon… cela suffit maintenant ! Arrêtez donc de me faire marcher, madame Du Pouette ! Je suis certain qu’il s’agit encore de l’une de vos fameuses petites « blagounettes à la française« *, n’est-ce pas ?!… (* En français dans le texte en mandarin).

— Ah, ouais, une blague ?! Et les rhinos… ?! Et les ailerons de requins ?! Et les pangolins ?! Les pangolins, Woo Woo… ?! Hein ? Ces pangolins innocents ?! Vous les oubliez peut-être, ceux-là aussi ?! Tout ces milliers de pauvres bestioles que vous nous écorchez vifs à tour de bras ?!

— Quoi… ?! Les pangolins ?! Mais… qu’est-ce que c’est encore que cette histoire de pangolins ?!

— … Oh, n’essaye surtout pas de jouer au plus con avec moi, Woo Woo… t’es sûr de gagner à tous les coups ! Allons, tu sais très bien de quoi je veux parler ! Et je ne t’ai pas encore causer des lamas… !

— … Les lamas… ?! Mais… comment ça, les lamas… ?! Nous n’avons jamais fait le moindre mal à ces animaux ! Vérifiez donc vos sources, madame Du Pouette !

— Mais non, bougre d’âne ! C’est des lamas du Tibet, dont j’te cause ! Ces malheureux lamas aux crânes rasés et sans aucune défense que vous avez exterminés si consciencieusement…

— M’enfin, madame Du Pouette ! Le Tibet ? Tout cela est de l’histoire ancienne maintenant ! Cela date de mille neuf cent quarante-neuf ! Alors, je ne vois pas du tout ce que le Tibet vient faire dans cette discussion !

— Oh, bien sûr que si, le Tibet a toute sa place dans cette discussion, mon Woo Woo ! Cela prouve bien que depuis des années vous faites chier la planète entière ! Aussi, pour une fois Il n’a pas tort, mon boss ! Cela commence à suffire maintenant ! Putains de massacreurs si vous avez des problèmes d’érection : vous n’avez qu’à prendre du Viagra comme tout le monde… merde, quoi !

— …Mais… enfin… Madame Dou Pouette, calmez-vous ! Surtout que nous savons aussi très bien tous les deux que cela n’arrangerait pas du tout nos petites affaires communes, cette vilaine guéguerre…

— Sauf que nos petites affaires, comme tu le dis si bien, bouddha bouffi, elles sont terminées ! Oui, c’est fini, tout ça ! Je me retire pour de bon maintenant !

Il réfléchit un instant, tout en se grattant le gras du menton… puis, il me regarde par en dessous… tout à fait le genre de regard que je n’aime pas du tout… d’ailleurs, il lui va comme une mouffle à ce Woo Woo, ce sale regard par en-dessous… ce putain de regard vicieux par en dessous… Oh… mais c’est que je vais lui crever ses petits yeux fendus, à cette ordure !

— Bien… bien… entendu… après tout, c’est votre droit, même si je le regrette, mais je me suis laissé dire aussi qu’il vous manquerait peut-être quelque chose… quelque chose de très important…

— Ah bon ?! Et quoi donc est-ce… ?

— Hé bien, un certain manuel, je crois… ?!

— … Mais t’es vraiment très con ou tu le fais exprès ?! Tu me déçois vraiment, pauvre raclure communiste de mes deux ! Le manuel ?! Mais c’est moi qui l’ai, ce putain de manuel ! Ah tiens, ça te la coupe ça, hein… ?! Et si tu savais comme cela m’amuse de les voir le chercher comme ça ! Apprend, grosse pomme, que je l’ai récupéré en douce, y’a deux ans quand ils s’étaient torchés au point de plus savoir ce qu’ils faisaient, ces deux loques ! Hé oui, le Woo Woo… c’est bibi qui leur a piqué leur barzin nucléaire ! Et maintenant, tu vois, gros lard, je lui donne quand j’veux, à cet abruti… quand j’veux, j’te dis !

— …Oui… peut-être… mais vous ne le ferez pas ! N’est-ce pas ?! Parce que j’ai appris aussi que vous aviez des projets… de très beaux projets d’ailleurs… c’est bien… c’est très bien… les iles Fidji, je crois… ? C’est bien cela ? Vous avez raison, il faut toujours avoir des projets dans la vie… et puis elle est vraiment charmante, cette Gladys, oui, vraiment, une très belle femme…

— Oh, le putain d’enfoiré ! Écoute moi bien, espèce d’enclume molle : si tu touches un seul cheveu à Gladys… ou à mon Balou… et alors c’est moi qui te fracasse ta jolie petite tronche d’hépatique… et avec une pelle à charbon… comme pour la Lulu… !

—… Lulu… ?

— Oui… Lulu !

— Lulu… comment ça Lulu… ?! Mais, bon sang de bon soir, Madeleine ! Allez-vous finir par me dire tout ce que vous vous racontez avec ce chinois ?! (En français, et toujours l’autre naze qui s’impatiente…)

— Y dit tout simplement qu’il va mieux réfléchir, ce monsieur Woo Woo… et que pour les rossignols, il se pourrait bien qu’il change d’avis après tout ! Peut’ête bien qu’ils s’en passeront finalement de ces foutus anoraks en plumes, parce que le synthétique : c’est chouette aussi ! Hein, mon Woo Woo ? Hein, que c’est chouette aussi, le synthétique… ?!

( En mandarin, pour la dernière phrase… )

Chapitre 32. Mise au poing.

J-2. Villa Mektoub. Cinq longues minutes plus tard.

Lorsqu’ils eurent fini de se marrer comme des baleines, nous avons pu reprendre.

« Alors, vas-y maintenant, je t’écoute, mon Chou, qui sont ces deux clowns… ?!»

Et, n’ayant pas trop le choix, une nouvelle fois, je me coltine les présentations.

— Ah bon, des amis… ?! Tiens donc !

— Oui, parfaitement, de vieux amis…

— Et que tu as rencontré au gnouf, eux aussi, comme tous les autres ?!

— Comment ?… Mais non, pas du tout ! Nous étions ensemble sur le même bateau ! Hein, les gars, que nous étions tous dans le même bateau ?!

D’un hochement de tête bien synchronisé, ils acquiescent, devinant d’instinct que ce n’est pas le moment de faire un faux pas. N’avions-nous pas déjà assez de difficultés comme cela à nous en sortir ?

— Un bateau ? Mais quel bateau… ?!

— Un bateau…

— Oui… mais encore… ?!

— Un bateau pour la Paix ! Pour la Paix dans le Monde ! Et puis pour l’Écologie aussi !

— Quoi… ?! Green Peace ?! Comment ça… tu… tu étais sur le Rainbow Warrior… toi… enfin vous… vous étiez tous les trois sur le Rainbow Warrior… ?!

— … Hein ? le Rainbo ? Oui ! Mais, oui ! Bien sûr, voilà, c’est tout à fait ça… le Rainbo !

— Mais, bon sang, Chou… pourquoi ne me l’as-tu pas dit avant ?! Pourquoi ne m’as-tu pas dit que tu faisais partie de « Green Peace » ? Alors comme ça, vous êtes un commando de « Green Peace« … ?! Oh, ben, mince, alors !

— Commando… enfin, commando… ce mot est peut-être un petit peu excessif !

— Et ce monsieur Marcel ? C’est lui le type dont tu m’as parlé… alors donc, c’est lui, les pitbulls ?!

— Les pitbulls ?! Mais oui… parfaitement… voilà… c’est lui ! Hein, Marcel, que c’est toi, les pitbulls ?!

— Comment ça ? Tu lui as tout raconté ?! Elle sait tout ?!

— Pour les pitbulls ! Uniquement pour les pitbulls ! Zoé adore les chiens, alors d’une chose l’autre, tu sais bien comment cela se passe… voilà que nous en sommes venu à causer de toi et de ta grande passion pour les chiens !

— Ben, moi… je préfère les chihuahuas !

C’est ici, alors qu’il faut bien l’avouer pour être tout à fait honnête nous l’avions un peu oublié, que le vieux pervers en costume reprit ses esprits…

— Bourriques ! Lâchez-moi maintenant ! Lâchez-moi !

Marcel, qui le maintenait toujours par le col d’une poigne ferme, esquisse spontanément l’amorce d’une claque de sa main libre…

— Ne jure pas, petite fiotte ! Et ferme plutôt ta braguette… ! Tu vois pas qu’il y a une dame avec nous ?! Et magne-toi, sinon, c’est moi qui vais m’en charger, et j’peux t’garantir qu’en t’la remontant, ta fermeture éclair, ton p’tit’oiseau risque d’y laisser pas mal de plumes… !

Sans moufter, il s’exécute, le bougre ayant compris, probablement guidé par une espèce de sixième sens, que notre Marcel a non seulement la beigne facile, mais que de surcroît avec de telles paluches au bout d’un moment cela risquait fort de lui laisser de très sérieuses marques sur le portrait !

— … Donc, pour résumer un chouille… tous les trois, là… en vérité, vous seriez comme qui dirait des agents secrets en mission… ?!

Pourquoi avais-je donc, et cela depuis quelques temps déjà, trois jours pour être plus précis, ce sentiment assez désagréable d’être coincé dans une sorte d’immense souricière très sombre, et comme englué jusqu’aux genoux, mais sautillant pourtant allègrement, ce qui est plutôt curieux, j’en conviens, à pieds joints sur un tapis hérissé de chausse-trappes… ?!

Zoé, Julius, Marcel et le vieux libidineux, me fixent attentivement. Tous semblent attendre maintenant une réponse de ma part, une réponse qui serait cohérente, claire, précise, et surtout qui ne laisserait planer aucun doute sur nos véritables identités…

—… Oui, oui, si tu veux, c’est un peu ça… des agents en mission secrète…

— Mais, attenzion mademoizelle, nous zommes zurtout et ézentiellement des pazifistes… et zi nous zommes là ze zoir c’est pour éviter zette horrible guerre qui ze prépare avec les Chinois… Z’est tout zimplement za, la vérité, mademoizelle Zoé… !

Julius n’avait pas encore dit le moindre mot jusqu’à présent, bien qu’il comprenne et parle parfaitement bien le français, comme d’ailleurs cinq ou six autres langues vivantes, mais toujours avec un léger accent allemand, ce qui, mais ceci n’est qu’un avis personnel, lui conférait une certaine classe.

— … Des pacifistes ?! Tout simplement… ?! »

— Oui, z’est bien za, mademoizelle ! Des pazifistes tout zimplement ! Et l’on va tout faire pour que zette guerre n’ait zamais lieu… avec votre aide naturlich, zi vous z’ètes d’accord !

Elle réfléchit quelques secondes, et puis se lance…

—… Bon… très bien… je vais vous croire, vous ! Je ne sais pas pourquoi… peut-être parce que vous m’avez l’air un peu plus raisonnable que vos deux copains !

— Ah… voilà, c’est parfait !

— Ô toi, Chou, tais-toi ! Tu m’as déçue, tiens ! Quand je pense que tu n’as pas été fichu de me me faire confiance et que depuis le début tu me caches la vérité !

— Mais ne zoyez donc pas en colère après lui, schöne demoizelle ! Il voulait vous protéger tout zimplement alors il ne faut pas lui en vouloir comme zela… Ze crois que notre ami tient beaucoup à vous… Ach ! Zela ze voit tout de zuite, nein… ?!

Elle me regarde, et voilà que je rougis et baisse honteusement les yeux. Il est tellement malin, ce Julius.

— Bon… et du coup, c’est quoi le nom de code de votre opération ?! Parce que je suis certaine que vous avez déjà choisi un nom de code, n’est-ce pas… ?!

— Ouais… opération « Zoizeaux zinzins » !

Marcel, lui, par contre, reste sans le moindre doute et de façon définitive, un authentique crétin !

Sur ces bonnes paroles, et comme emporté par ce formidable élan d’un soulagement qui m’étreint à présent, je propose de nous rapatrier sous notre barnum, histoire d’être un peu plus tranquilles pour discuter, mais aussi pour ne pas trop attirer l’attention sur nous, si toutefois cela est encore possible…

À l’intérieur, Marcel ligote fermement le vieux schnock sur l’une des chaises en plastique, utilisant pour cela une jolie paire de collants empruntée à Zoé.

— Je pense que pour l’instant le mieux est de le garder ici, avec nous, car il est évident qu’il n’hésitera pas une seule seconde à nous dénoncer si on le relâche…

Cela me gênait quelque peu d’agir de la sorte, mais, malheureusement, je ne voyais pas d’autre solution. Ce genre de manières coercitives n’étaient pas du tout dans nos habitudes. Nous avions un code de déontologie, un code très strict qui nous interdisait formellement toute forme de violence physique pour arriver à nos fins. Ceci était pour ainsi dire la base même de notre action. Nous combattions la violence, certes, mais sans jamais l’utiliser nous-mêmes, et cela quelques soient les circonstances.

D’ailleurs, lorsqu’en avril 1945 nous avions fait descendre Eva, alias Wanda l’Empoisonneuse, elle avait reçu, elle aussi, pour consigne absolue de se conformer à cette stricte exigence. Et si notre Wanda avait bien servi une petite dose de cyanure à Adolf, qu’elle avait très intelligemment mélangé à de la confiture de fraises des bois dont raffolait cet enfoiré, ce n’était pas cela qui l’avait tué en réalité, Wanda sachant très bien que le sucre est un antidote puissant du cyanure de potassium. Une information qu’Adolf, lui, ignorait…

C’est ainsi que lorsqu’elle lui apprit d’une voix suave qu’il venait de se goinfrer d’une grosse tartine fraise-cyanure-amande amère, et redoutant alors une mort longue dans d’atroces souffrances, cette mauviette Bavaroise avait finalement préféré se mettre lui-même une balle dans la tempe avec son propre Walther PPK.

Fidèles donc à cette éthique, nous avons toujours, et cette fois-là encore, alors que pourtant pressés par l’urgence, évité le recours à tout acte de violence directe.

— Et tu te nommes comment, le vieux… ?

— … Jules-Théodule…

— Bien… bien… alors écoute un peu, Jules-Théodule… comme tu as tout entendu de notre conversation et bien compris maintenant que nous étions des pacifistes…

— Ah, ouais, vous en êtes sûrs… ?!

— … Oui… bon d’accord, désolé pour la beigne de tout à l’heure ! Disons que cela était nécessaire… un cas de force majeure, dirons-nous ! Et puis, tu l’avais quand même bien mérité, non ?!

Il ne répond pas mais ne peut s’empêcher de regarder Marcel d’un œil vengeur. Rancunier, le pépère !

— Voilà ce qui va se passer maintenant, Jules-Théodule, tu vas te tenir bien tranquille pendant un petit moment et nous te ferons aucun mal, c’est juré ! Nous avons juste deux ou trois petites choses à régler de notre côté et dès que c’est terminé, on te libère… alors ? c’est bon ? ça marche comme ça… ?!

— N’importe comment vous ne pourrez pas empêcher mon fils de les massacrer, les Chintoques ! Il a déjà tout programmé… c’est trop tard maintenant !

— … Quoi… ? Qu’est-ce que tu racontes là… ?!

— Je les ai aperçus tout à l’heure… ils discutaient tous les deux, mon fiston et le Woo Woo. C’est foutu que j’vous dis ! On va leur péter la gueule aux bridés !

— …Woo Woo… ? Mais, c’est qui celui-ci ?!

— Parce qu’en plus vous ne connaissez pas Woo Woo ?! Ben, c’est pas gagné votre affaire, les gars ! Je crois qu’en réalité vous n’êtes qu’une bande de rigolos, hein ?! Ouais… de sacrés petits rigolos !

J’arrête Marcel in extrémis, il avait déjà pris son élan…

Ce n’est pas pour le défendre, mon Marcel, lui qui reste invariablement cohérent aussi bien dans ses actes que dans ses réflexions, mais j’avoue tout de même que ce Jules-Théodule possédait l’une des plus étonnante tête à claques qu’il m’ait été permis de rencontrer jusqu’à ce jour…

— OK… très bien… si c’est ainsi… je crois que l’on va être forcé de faire d’une autre façon… est-ce que tu le vois mon doigt, Jules-Théodule… ?! Tu le vois ?! Alors, regarde-le bien attentivement ! Et uniquement ce doigt… rien que ce doigt… mon doigt… oui, c’est ça, ce doigt-là et rien d’autre !

— Ben, moi, les garçons, je crois que je vais en profiter pour aller faire pipi pendant ce temps !

— Et moi aussi ! Laissez-moi vous accompagner, mademoiselle Zoé… j’ai encore jamais eu l’occasion de pisser dans des chiottes tout en or ! Merde, alors ! C’est quand même trop fun, non, trouvez pas, m’zelle ?! Nom d’un trou du cul-de-jatte à roulettes ! Des chiottes en or massif, tout d’même… faut-y pas le voir en vrai pour le croire que ça existe pour de bon ?! »

C’est ainsi que nous nous sommes retrouvés seuls sous le barnum, Julius et moi, et bien sûr la tête à beignes qui fixait attentivement mon index toujours bien tendu devant son nez…

Il s’est endormi assez vite, le J-T (Abrégeons, si vous n’y voyez pas d’inconvénient, parce qu’à la longue cela devient relativement pénible ce prénom de Jules-Théodule) et je n’ai rencontré ensuite aucune difficulté pour qu’il accepte de nous révéler tout ce qu’il savait sur ce Woo Woo. Pourtant, malgré cette coopération, l’interrogatoire hypnotique fut au final plutôt décevant. Notre vieux cochon ne savait en réalité pas grand-chose d’intéressant sur l’affaire qui nous préoccupait, nous révélant tout au plus deux ou trois anecdotes croustillantes concernant ce Woo Woo, vice-président chinois de son état, et qui fréquentait assidûment, lors de ses escapades en France, les mêmes clubs échangistes et libertins que lui ! C’était d’ailleurs comme cela que nos deux zigotos avaient noué une relation amicale. Vraiment rien de très folichon donc dans tout ceci, si ce n’était peut-être une orientation sexuelle à tendance « soumis-latex-bondage au fond du donjon » pour le Chinois, qui nous en apprenait juste un petit peu plus sur l’extrème complexité psychologique de ce personnage…

— Zaperlipopette… ! Z’est navrant tout za, nein, mon cher ?! Et z’est pas avec zeula qu’on va zauver le Monde !

Julius était évidemment à mille lieues de tout cet univers interlope. Tout comme moi d’ailleurs, car s’il est exact que je n’ignore pas l’existence de ce genre de pratiques sado-masochistes, le moins que l’on puisse dire est que cela n’est pas du tout ma tasse de thé ! En ce qui concerne la flagellation et autres genres d’amusements similaires, j’avais déjà donné, et bien plus souvent qu’à mon tour, alors croyez-moi sur parole : aucune envie spéciale d’y goûter à nouveau !

— Ach so… et maintenant, tu as une idée, camarade… ?

— … Non, mon pauvre Julius… aucune !

— Il y a quand même un petit truc qui me ziffonne…

— Un petit truc ?! Et c’est quoi… ?!

Julius est vraiment le genre de type auquel rien n’échappe. Un méticuleux, jamais à surfer sur le vague, mais toujours ce soucis constant du détail pertinent et juste. Je suppose que c’est une qualité indispensable lorsqu’on décide un jour d’inventer un engin aussi complexe qu’une bombe à hydrogène… « Der Teufel steckt im detail ! » ( « le Diable se cache dans les détails ! » à l’intention de celles et ceux qui ne causeraient pas la langue de Goethe).

— Il nous z’a bien dit que zon fils était venu à zette zoirée uniquement parce qu’il voulait rencontrer ze Gonfarel, zon prédézézeur… ?

— Oui… et alors… ? Qu’est-ce qui te chiffonne là-dedans ?

— Tu trouves pas za bizarre, toi… ?! Hé bien, moi… zi ! Pourquoi donc vouloir rencontrer ze Gonfarel à quelques z’heures du déclenchement de la troizième guerre mondiale… z’est quand même étranze, nein… ?!

—… C’est parce qu’il a paumé le manuel, mon fiston ! … Voix du J-T qui sort des brumes…

— … Quoi… ?!

— Le manuel avec les codes nucléaires… et ben, il l’a paumé, que j’vous dis… !

Chapitre 33. Crac boursier et remontée d’organes.

J-2. Villa Mektoub. 22H07.

Me lève d’un bond de mon fauteuil en imitation d’osier tressé à la main de chez « Maisons du Monde » (Une discrète étiquette en aluminium brossé visible au bas du dossier) pour prendre congé de tout ce beau linge…

Le Président amorce un son et tente bien un geste désespéré de la main droite, mais je lui fais comprendre d’un regard bien appuyé que ce n’est pas la peine d’insister : j’ai d’autres chats à fouetter ! Basta ! Ça suffit maintenant ! Que sa Magnificence se débrouille donc avec son Woo Woo, et même avec la Chine entière s’il en a envie, parce que moi j’en ai réellement ma claque de toutes leurs conneries ! Après tout, il n’a qu’à dépatouiller le problème avec l’aide de son ministre des Affaires Étrangères. Me trompè-je, ou pas ? N’est-ce pas lui qu’on paie pour ça, et grassement, de surcroît ?!

Toutes ces salamalecs pendant des séances d’enculettes mondaines avec un gant de velours pour que cela fasse moins mal, et qui durent des plombes et des plombes, sont un vrai métier, et moi, Madeleine de Villeminus du Poët-Goret, la petite Mado, simple secrétaire administrative, je ne possède finalement qu’un vulgaire CAP, obtenu d’ailleurs tout à fait in extremis avec pile-poil la moyenne, pas un point de plus, grâce à un oral de rattrapage (qui finalement porta bien son nom, ce jour-là…), aussi, si monsieur Lemonnier-Desplats, mon professeur de comptabilité, devait très certainement se souvenir encore de mes talents d’oratrice, le Président, lui, il allait falloir qu’il m’oublie un peu ! Oh, hé ! Les gars ! Et puis merde, tiens ! Qu’on me lâche la grappe maintenant !

Avant de retrouver Gladys, je souhaite faire un petit tour rapide aux pipi-rooms, histoire de me rafraîchir la façade, mais devant la porte des gogues, je tombe nez à nez avec Goofie…

Ce brave garçon est à lui seul tout un programme de réjouissance, et s’il fait partie aujourd’hui de notre peloton de gardes du corps rapprochés de l’Élysée, avant cela il n’était qu’un simple troufion de deuxième classe dans la Légion Étrangère, et encore un peu avant cela, dans son pays natal, l’Albanie, un homme à tout faire dans la mafia locale. Un très chouette parcours en somme… !

«… J’l’ai perdu ! Affirmatif ! J’l’ai perdu chef ! Lui sorti autre porte ! » qu’il beugle, l’animal, dans son micro-cravatte…

Goofie Mac’Donald est le nouveau blaze qu’on lui a refilé lorsqu’il s’est engagé dans la Légion Étrangère, histoire de brouiller un peu les pistes et de se refaire une petite virginité. Et là, force est d’admettre que les képis blancs qui bossent au bureau de recrutement du quartier Viénot à Aubagne, tout près de Marseille, n’ont généralement pas beaucoup d’imagination pour leur trouver des nouveaux patronymes à ces types un peu chelous qui débarquent de nulle part et souhaitent s’engager au sein de leurs troupes d’élite…

«… Mac’Donald, ça fait com’qui dirait canadien ! Alors, tiens, ça t’ira bien, la recrue !

— … Oui, m’sieur !

— … Oui CHEF ! Y’a pas de môsieur ici, y’a que des chefs ! Compris, Mac’Do ?! Des chefs ! Et surtout n’oublie jamais que t’es là pour en chier !

— … Oui… chef !»

Et Goofie, c’était simplement parce que le kapo-chef Frifrelin, qui venait tout juste de finir de feuilleter dans des chiottes à la turc un vieux Mickey-Parade en sirotant une bibine bien chaude, avait trouvé ça vraiment trop cool comme prénom. Comme quoi une nouvelle identité pour le reste de sa vie ne tenait parfois à pas grand-chose !

Mais, il ne se plaignait pas trop notre Goofie, ce qui d’ailleurs, ceci dit en passant, n’est guère une habitude très conseillée dans la Légion pour peu qu’on souhaite y faire carrière, et pour la simple raison qu’à deux minutes près il aurait tout aussi bien pu s’appeler Pamela Anderson, Lolo Ferrari, ou même (Mais, why not, après tout ?)… Jacob Delafond !

— Ben, qu’est-ce qui se passe mon petit Goofie ?! Un blème… ?!

— Ah… M’dame Mad’leine ! Moi, perdu papa Président… ! Perdu… cet enculé !

Ce Goofie, est bien sympathique comme garçon, mais réellement beaucoup plus doué pour vous remonter un fusil d’assaut AK-40 dernier modèle les yeux bandés, ou bien encore pour vous dégoupiller en moins de deux une Heineken de trente-trois centilitres avec ses dents du fond, les dernières qu’il lui reste, que pour vous faire des belles phrases avec tous les bons articles devant les mots… Et je ne vous cause même pas des compléments d’objets indirects dont il devait malheureusement ignorer jusqu’à l’existence !

Ainsi, si pour le physique, notre malabar a bien encapé en étant à peu de choses près la copie quasi conforme de cet humanoïde qui dans un blockbuster planétaire fait du porte à porte avec sous le bras un annuaire des PTT stabilobossé à « Sarah Connor », en ce qui concerne l’intellect, il semble évident que le bestiau devait être situé loin, très loin, dans la file lors de la perception du paquetage réglementaire !

— Ah… j’imagine que vous parlez de Jules-Théodule… c’est bien lui que vous avez perdu, hein ?!

— Correk, M’dame Mado ! Président m’a dit de surveiller lui et lui… se barrer ! Lui, enfoiré ! Parce keu moi dans merde maintenant !

— Je crois qu’il ne faut pas trop vous faire de bile, mon brave Goofie, avec toutes les pétasses qui sont présentes ce soir, il n’ira probablement pas bien loin, votre Jules-Théodule… ! Tiens… à tout hasard, z’avez pensé à jeter un coup d’œil dans le jacuzzi… ?!

— Yacuzzi… ? Non ! Mallkoj ! Ça, bonne idée, m’dame Mad’leine ! »

Et si je sais toutes ces choses fort intéressantes sur ce Goofie Mac’Donald à l’accent si prononcé des Balkans du Sud, c’est parce que nous avions eu l’occasion, ce qui risque peut-être de vous surprendre quelque peu, de discuter assez longuement tous les deux. Cela s’est passé un soir que j’étais de sortie au théâtre…

Bonne poire, une fois de plus, j’avais accepté d’accompagner le Président pour écouter l’inimitable Garcimore Loukikri dans son dernier one-man show. Un monologue de trois heures trente, sans compter les deux entractes de vingt minutes chacune, où il nous causait dans une pénombre bien mystérieuse mais évidemment très calculée, de la dialectique éristique avec lecture de longs passages du texte original d’une œuvre de son philosophe allemand préféré, un dénommé Schopenhauer, « L’art d’avoir toujours raison » (Titre original : « Die kunst, recht zu behalten« )…

Un vrai régal ! Mais, non ! vous affolez pas comme ça, mes loulous ! Je plaisante évidemment, parce qu’en vérité, le Loukikri Garcimore, je vous avoue qu’il me les gonfle assez vite, ainsi que tous ces philosophes, et qu’ils soient de Teutonie ou de Pétaouchnok, cela m’est assez égal ! Et puis, comme dirait l’autre : trop d’éloquence tue l’éloquence… ! Voilà bien d’ailleurs leur nouvelle lubie, l’é-lo-quen-ce ! Ah, oui, alors ! Fallait voir comme on nous en servait quasiment à chaque repas ces derniers temps ! J’ai même lu récemment dans un programme télé, « Télé Z » pour ne pas le nommer (qui reste le moins cher du marché à cinquante centimes d’euros l’exemplaire) qu’on nous préparait une émission de télé-réalité sur le sujet pour la rentrée prochaine ! Mais comme je t’en foutrai, moi, de l’éloquence ! Qu’ils nous ferment leurs gueules, plutôt !

À cette époque, le Président, il l’adorait son Louki… Louki par-ci, Louki par-là ! Cela n’arrêtait pas ! Ils passaient toutes leurs journées ensemble, et l’on pouvait les apercevoir ainsi un peu partout, côte à côte, se tapant joyeusement dans le dos à la moindre occasion comme de bons vieux copains d’enfance que rien ni personne ne pourraient jamais séparer. Cependant, depuis quelques mois ils étaient plutôt en froid tous les deux, à cause tout simplement que notre Louki reprochait au Président de n’avoir pas du tout tenu ses engagements de campagne. On lui pardonnera malgré tout volontiers ce manque évident de clairvoyance car il ne fût malheureusement pas le seul dans le pays à s’être bien fait enfûmer sur ce coup-là ! Enfin bref, pour en revenir à cette fameuse soirée, il m’a très vite lassé l’artiste intello-mystique plongé dans son clair-obscur, aussi je me suis éclipsée de la salle au bout d’à peine cinq minutes…

Et là, dehors, sur le trottoir d’en face, se trouvait mon Goofie, surveillant tranquillement et bien à l’abri sous un joli pébroc noir tout doublé de kevlar qui arrête soi-disant les bastos de huit millimètres, que personne dans le secteur n’aurait par hasard en tête de mauvaises intentions à notre égard… En vérité, j’imagine que le lascar en profitait surtout pour zieuter les petites greluches endimanchées slalomant de façon plus ou moins gracieuse entre les crottes de clébards sur le macadam mouillé. J’ai vite traversé la rue et entamé le bout de gras en lui proposant de griller une petite clope ensemble. Mais, il fume pas. Il picolerait bien un peu de temps en temps, comme la plupart des anciens militaires, mais il ne fume pas, Goofie… ! On ne peut pas non plus avoir tous les vices dans la peau sentirait-elle le sable chaud ! Finalement, nous avons tout de même discuté un brin, et j’avoue que j’ai beaucoup voyagé ce soir-là sur ce trottoir parisien humide et merdouilleux à souhait, juste en face du Théâtre de l’Atelier…

Le désert torride du Tchad, la lagune rouge de Mauritanie, les mangroves impénétrables du Mali, les grands lacs insondables du Congo-Brazzaville, et sans oublier, bien sûr, le si célèbre bar à tépus de la mère « casse-pipe » à Castelnaudary ! Ah, ça, je peux vous assurer que votre Mado elle en a pris plein les mirettes avec cette version panoramique et tout en bizz’ness classe du parcours du combattant ! Ce brave Goofie… !

— Et voulez p’têt’ voir ma cicatrice, M’dame Mad’leine… ?!

— Mais avec un très grand plaisir, mon ami !

Alors, sans se faire prier plus que ça, il a baissé son bénard, le Goofie, et là, sous la lueur halitueuse d’un réverbère en fonte moulée, je vous garantis que je l’ai bien vue sa balafre sur la fesse droite, un vieux coup de sagaie à Kolwezi qu’il m’a raconté, mon beau guerrier…

Mazette ! C’est qu’elle était sacrément sympathique à reluquer cette vilaine cicatrice !

— … J’peux toucher, la chéloïde… ?!

D’un bond leste et animal, le voilà reparti sans demander son reste en braillant à plein poumons dans son talkie-cravatte :

« Yacuzzi, chef… ! Putain… avait’pas pensé le Yacuzzi, chef !»

Pour simple info, le chef de la sécu rapprochée est lui aussi un ancien légionnaire en seconde carrière… Jony Walker qu’il s’appelle… ! Ouais, je sais, on s’en lasserait pas, hein ?!

Dans les toilettes, ce n’est pas triste non plus…

En entrant dans le petit coin, je découvre un gugus déguisé en clown, observant sous toutes ses coutures, et avec une passion non dissimulée, l’un des deux robinets de lavabo sculpté façon tête de lion rugissant, tandis qu’à ses côtés une magnifique bombasse en juste-au-corps noir et bas résille se tartine allègrement la poire de fond de teint tout en sifflotant faux l’avé Maria de Gounod…

«… Soir… ces messieu’dames !» que je lance, bien aimable, à la cantonnade. Mais les deux zozos ne daignent pas me répondre, ni même se retourner, et me jettent simplement un vague regard furtif via le grand miroir posé devant eux…

OK, men, si je dérange va falloir me le dire de suite !

Un rapide coup d’œil –Comme je sais si bien le faire lorsque je débarque pour la première fois quelque part– et le constat est immédiat et… navrant ! Jamais vu encore de toute ma vie des chiottes aussi kitch ! Surprise tout de même à minima car ce n’est pas vraiment un scoop de première non plus, vu que tout ici, dans cette baraque d’émir, est à peu prés du même acabit ! Ce n’est pas bien compliqué : ils avaient foutu du marbre et des saloperies de dorures à la con partout ! Et puis des tonnes de fanfreluches aussi ! L’ensemble était forcément d’un mauvais goût répugnant mais comme aurait dit ma défunte tante Germaine, qui tenait une droguerie-teinturerie dans les beaux quartiers de Paris, au début du boulevard Murat, dans le Seizième très exactement, et qui philosophait bien volontiers à ses heures perdues :

«Tu vois bien, ma petite chérie, que ce n’est pas parce qu’on est blindé de tunes qu’on a forcément le sens du ridicule… ! »

Malheureusement, le perchloroéthylène (le père Clo, pour les intimes), que l’on utilisait alors sans aucune retenue pour le nettoyage à sec, avant que celui-ci ne soit formellement interdit par les autorités compétentes, eut facilement raison d’elle. Un bien joli cancer du foie, ma foi, avec des ribambelles de métastases éparpillées un peu partout, et même où on ne les attendait pas. C’est pas compliqué, elle a fini plus jaune qu’un citron sur un char de carnaval à Menton, ma tatie Germaine !

— Vous allez le piquer… ?!

— Hein… ? Qui… ?! Quoi… ?!

— Le robinet, ce gros robinet à tête de lion, là… je vous demande si vous comptez le démonter et l’embarquer ensuite avec vous ?! Vous savez, mon vieux, tout ce qui brille n’est pas de l’or ! Et ça, c’est seulement du vulgaire plaqué, alors si vous voulez mon avis, vous n’en tirerez pas grand-chose !

—… Mais… ?! Merde ! Mais de quoi j’me mêle ?! C’est quoi ton putain de problème, la vieille peau… ?!

Jamais vu un clown aussi mal embouché ! Il est non seulement très mal accoutré, l’polichinelle, mais en plus il a du vilain vocabulaire ! Cela aurait pu être dans le cas présent un handicap fort regrettable, mais, heureusement, je ne suis pas du tout coulrophobe sur les bords…

— Hé, ho… on va s’calmer Zavatta ! J’disais ça juste pour détendre un peu l’atmosphère ! Alors… raconte moi tout… fait longtemps que tu tripotes des tuyaux comme ça… ?! Ah… et puis tiens, au fait… ça, c’est de la part de Madeleine… la vieille peau… !

Sorry, désolée, toutes mes excuses, mais fallait pas trop me chercher non plus ! Il s’effondre sur les genoux, comme une masse, se tenant à deux mains les parties génitales et haletant comme un petit chien-chien à sa mémère. Il est vrai que j’y ai mis toutes mes forces. Rien dans les mains, tout dans le coup de patin !

Beaucoup d’élégance également. Toujours. Il en faut. Car, si pour ce qui concerne la technique pure, et les spécialistes ne me contrediront pas, l’on gardera toujours à l’esprit de conserver le pied rigoureusement à plat tandis que la jambe se détend vivement dans le plan vertical et cela pour une plus grande efficacité dans l’exécution de ce mouvement que nous nommons dans notre jargon « chassé frontal », l’on ne devait surtout jamais perdre de vue aussi cette notion d’élégance, notion importante et absolument primordiale dans la pratique de tous ces merveilleux sports dits « de combat ».

Ce fût d’ailleurs la toute première chose que l’on m’enseigna à la salle… l’élégance, c’est la base ! Ouais, la base, et surtout, c’est ainsi que l’on fait toute la différence d’avec la simple barbarie commune, qui, alors que la savate est un art martial tout à fait noble et respectable, ne restera quant à elle, et à tout jamais, à l’exemple du banal coup de lattes au cul, qu’un vulgaire et abject défoulement de décérébrés notoires…

C’est peu de temps après le décès de mon salaud de Godefroy que je décidai de m’inscrire au full-contact. Et lorsque le premier soir je me suis présentée à la salle du « Fight Amical Club Académy » de Poissy sur Seine et après avoir simplement dit au prof que je venais de perdre mon mari dans des circonstances assez troublantes (que je pris le soin de lui raconter dans le menu détail), il a très subtilement compris tout de suite mes motivations profondes sans prendre la peine de me poser tout un tas de questions superflues… Ensuite, direct, j’ai commencé à cogner très très fort dans un sac de sable qui pendouillait dans un coin…

Les nerfs à fleur de peau, certes, mais bien visé tout de même l’entre-jambe du pantalon bouffant, ayant sans me vanter outre-mesure le geste précis en toutes circonstances, et même ce soir, sapée robe de soirée fendue à paillettes argentées, ce qui n’aide pourtant pas à la pratique… et ses glaouis, à ce charlot, lui étaient instantanément remontées jusqu’aux amygdales ! Ouille… ouille… ! Hé, oui, ça fait mal, Pipo le clown ! Mais fallait pas trop me chatouiller à rebrousse-poil, non plus ! La spécialiste de la remontée d’organes, que je suis devenue à force d’entraînement, a parlé ! Point final !

Ne m’a-t-il pas traitée de viocque, ce petit con, moi, Mado, belle comme un cœur, toujours fraîche comme un gardon, pas une seule ride sur la trogne, soixante pulsations à la minute, une tension artérielle de donzelle et surtout nickel chrome côté cholestérol ?! Merde ! Me traiter de vieille alors que je n’ai même pas encore fêter mes quarante balais !

En tout cas, si madame clown existe quelque part dans un cirque, grâce à bibi elle allait pouvoir être tranquille pendant une bonne quinzaine avant que l’envie de faire des galipettes ne le reprenne !

Quant à la blondasse en collant, elle s’est arrêté tout net de chantonner et a maté l’intégralité de la scène sans broncher d’un iota… ce qui valait peut-être mieux pour elle, vénère comme je l’étais. Ensuite, et malgré cette tournure plutôt imprévue de la prise de contact, je prends quand même tout mon temps pour me refaire une petite beauté, tandis que l’autre naze au nez rouge continue à chouiner lamentablement sur le carrelage en marbre de Carrare, n’hésitant pas, juste avant de sortir de ces latrines de luxe, à écrire sur le miroir à l’aide de mon bâton de rouge très intense de chez L’Oréal Paris :

«Clown un jour… clown toujours !»

Ne dit-on pas que les choses désagréables passent beaucoup mieux avec un petit zeste d’humour ?!

Dehors, la teuf bat son plein et ça piaille dans tous les coins. Champagne, drogues et petites pépés, un peu comme dans la célèbre chansonnette populaire. J’ai hâte maintenant de retrouver ma Gladys et je prends donc au plus court vers l’endroit où je l’ai abandonnée seulement quelques minutes plus tôt.

… Et… elle n’est plus là… !

Chapitre 34. Les œufs dans le panier.

J-2. Villa Mektoub. Environ un quart d’heure plus tard.

Lorsque nous le voyons revenir, notre Marcel, le nez rouge en carton pâte tout de traviole, blanc comme un linge d’autel, et avançant d’une façon assez peu orthodoxe, les pieds en canard, les jambes très écartées, nous comprenons tout de suite qu’il a du se passer quelque chose d’anormal. Zoé, qui le tient délicatement par la main, le fait asseoir avec précaution sur la deuxième chaise bancale, juste à côté de J-T.

— Une dingue… !

— Hein… ?

— Ton copain s’est fait attaqué par une dingue ! Une véritable folle furieuse ! Complètement tarée, la nana ! Faut croire qu’elles ne sont pas toutes enfermées !

Dans la foulée, elle nous explique dans les moindres détails le déroulement de la scène sus-mentionnée, et là, inutile de dire que Julius et moi avons extrêmement de mal à nous contenir pour ne pas éclater de rire ! Ah ! Ce pauvre Marcel ! Lui qui se la joue sans discontinuer « Gros bras et roulement de mécaniques à toutes épreuves » le voici bien arrangé cette fois !

— Allez… cela va finir par passer ! Ça n’a pas l’air si grave ! Et puis surtout, il y a bien plus important pour le moment…

— Et quoi donc, mon Chou ? Qu’est-ce qu’il vous a raconté le vieux schnok… ?

— Et bien, il nous a tout simplement appris la véritable raison de la présence du Président de la République à cette soirée…

— Cool !

— Oui… cool ! Donc, s’il est venu ici, vois-tu, c’est dans l’unique but de récupérer auprès de son copain Gonfarel, un petit manuel…

— Un manuel ?

— Oui, un petit manuel, mais d’une importance capitale !

Alors, je narre, et explique l’importance de cet objet qui contient la marche à suivre et surtout les fameux codes secrets indispensables si on désirait déclencher une attaque thermonucléaire. Je lui apprends ensuite, et tout aussi incroyable que cela se puisse, que l’ancien Président, Gonfarel, avait tout bonnement oublié de le transmettre à son prédécesseur, il y a donc deux ans de cela, et plus incroyable encore, que ce dernier venait tout juste de s’en apercevoir !

— Oh, ben, ça ! Vraiment du grand n’importe quoi ! Et ces types sont censés nous diriger ?! Mais, quelle bande d’incapables !

— Effectivement, tu as raison, tout ceci n’est pas très sérieux ! Il reste néanmoins que pour nous cela est assez inespéré…

— Comment ça… ?

— Hé bien, imaginons que nous arrivions à remettre la main sur ce fameux manuel avant le Président…

— Oui… ?

— Du coup, il est clair qu’ils ne pourront jamais les faire partir, leurs satanés missiles ! Et je me tourne vers Julius…

— N’est-ce pas, Julius ? C’est bien ce que tu m’as appris tout à l’heure ? Sans les codes, impossible de lancer les missiles ?

— Ja, ja ! Zela est tout à fait correck ! Zans zeux, qui zont enregistrés dans le logiziel-leu, faut abzolument réinizializer tout le program-meu ! Natürlich, zela est toujours pozi-bleu, mais zela prendre beaucoup de temps !

— Voilà ! Et ainsi, l’on pourra calmer le jeu tranquillement comme on a toujours eu l’habitude de le faire jusqu’à présent depuis là-haut !

— … Comment ça… ?! Qu’est-ce que tu veux dire, Chou… ? Là-haut… ? Où ça donc, là-haut… ?!

— Quoi… ?! Là-haut ? Mais non… rien ! Là-haut, là-bas… c’est du pareil au même, non ? Oui, bon, c’est exact, je crois bien que j’ai dit là-haut mais comme j’aurai tout à fait pu dire autre chose !

— Oui, peut-être, mais j’ai très bien entendu là-haut ! Tu as bien dit là-haut, Chou… !

— Si je peux encore me permettre… et sans vouloir trop m’immiscer dans vos affaires, je crois que vous faites fausse route, les gars ! Notre J-T sorti des vapes…

— Quoi… ?!

— Hé, oui ! Vous vous égarez un peu, là, parce que le manuel ce n’est pas du tout Gonfarel qui le détient ! Non, ça, je peux vous assurer que ce n’est pas lui du tout ! Par contre… je sais très bien qui c’est qui l’a, moi !

On pourrait sûrement en raconter beaucoup sur ce J-T, et pas que des jolis compliments avec un ruban autour, c’est une évidence, mais, pour le coup, il me sauvait la mise…

— Hein… ?! Qu’est-ce que tu nous racontes, le vieux ?! Et pourquoi ne nous l’as-tu pas dit tout à l’heure quand tu étais encore sous hypnose ?!

— Mais… parce que vous ne me l’avez pas demandé, tiens donc !

— Bon… OK… vrai que c’est pas faux ! En attendant, si ce n’est pas Gonfarel qui détient le manuel, qui est-ce, alors ?!

— Si j’vous le dit… vous promettez de me relâcher ensuite ?!

— Faut voir… j’sais pas trop… peut-être… !

— Non, j’veux savoir avant ! Sinon, j’vous dit rien du tout ! Et ce n’est pas la peine de recommencer ce vilain truc avec votre doigt… cette fois, je ne me laisserai pas faire !

— Et avec ma main sur ta gueule ?! Tu nous causerais peut-être mieux ?! Marcel, qui semble avoir déjà récupéré de son petit dommage aux orphelines…

— Laisse donc, Marcel ! Après tout, pourquoi ne pas le relâcher s’il nous promet sur l’honneur de ne pas nous causer d’ennuis par la suite… et puis, il va finir par nous encombrer plutôt qu’autre chose !

— Promis ! Promis sur mon honneur ! Et même sur tout ce qui vous plaira ! Je vous jure que je me tiendrai tranquille et ne dirai absolument rien à personne ! C’est promis, les gars ! Je vous le jure !

Évidemment, l’on devinait bien tous ici présent que la première chose que ferait sans aucun doute, ce J-T, avec sa face de faux-cul et sa panoplie complète de simagrées, serait d’aller nous dénoncer illico presto ! Pour jurer sur l’honneur faut-il encore en avoir un minimum de disponible en stock, et j’en avais malheureusement déjà connu quelques autres, des spécimens comme lui, des qui, pour être encore plus clair sur le sujet, vous donneraient le bon Dieu sans confession, et qui pourtant n’hésitent pas un seul instant à vous mettre dans le pétrin dès que la première occasion se présente !

— Entendu, alors vas-y maintenant, on t’écoute, la fouine ! C’est qui, le manuel… ?!

Notre J-T a maintenant les yeux plus que globuleux, et qui sait, peut-être même vont-ils finir par lui sortir complètement des orbites s’il s’obstine comme cela à nous jouer son cinéma sur le mode «J’impressionne fort mon petit monde avant de vous lâcher le morceau» ! C’est triste, mais je me demande si sa prochaine beigne ce n’est pas moi, cette fois, qui vais finir par lui refiler… !

— Bon, t’accouche maintenant, ou quoi… ?! Mon Marcel, perdant, lui aussi, dangereusement patience.

— Oui, oui… voilà… c’est… ben, c’est Madeleine… ! Cette sacrée salope de Madeleine ! Je sais que c’est elle qui l’a, votre foutu manuel ! Je le sais parce que j’y étais moi aussi, il y a deux ans, et je l’ai bien vu le prendre en douce quand elle croyait que personne ne l’observait, cette garce !

— Oh, ben, merde, alors… !

— … Quoi… ?! Qu’est-ce qui t’arrive, Marcel ?!

Le voilà qui se lève en se frottant très délicatement les testicules probablement encore un peu douloureuses…

— Madeleine… ?! J’ai bien entendu, là… ? Il a bien dit Madeleine, hein… ?! Madeleine, mais, pute borgne, cette Madeleine, c’est ma folle dingue de tout à l’heure !

— Quoi… ? Moi, surpris.

— Cette Madeleine dont y nous cause, le vieux, ben… je pense, non, j’en suis sûr : c’était elle dans les chiottes… !

— Et sûrement que pour sûr que c’était elle ! Y’a pas d’erreur possible là-dessus ! Parce que je vais vous le dire, moi qui la connait bien, c’est tout simplement le diable en personne, celle-ci ! Oh, oui… le Diable ! Alors… ? C’est bon maintenant, vous aller me relâcher, les gars… ?

Chapitre 35. Fuite d’huiles.

J-2. Villa Mektoub. Environ vingt minutes plus tard.

Tout de suite, je pense à cet enfoiré de WooWoo…

Quelques instants plus tôt, ne venais-je pas de découvrir, stupéfaite, que ce gros lard était capable de tout pour arriver à ses fins, me faisant surveiller de près par ses ignobles sbires, et ceci depuis probablement un bon bout de temps, écoutant toutes mes conversations téléphoniques, épiant jusqu’à celles que j’avais tenu de vive-voix avec Gladys, au début de la soirée ? Aussi, aucun doute possible dans mon esprit : si elle n’était plus là, à m’attendre comme elle me l’avait promis, il ne pouvait y avoir qu’une seule explication : ce salaud de Woo Woo l’avait kidnappée !

Je suis perdue… complètement perdue, paumée, sidérée, désespérée, déboussolée, anéantie, liquéfiée… et voilà aussi que je pèse deux tonnes, deux mille kilos au minimum d’horrible souffrance, d’un malheur terrible qui me plaque au sol, terrible, et pourtant, et pourtant je veux courir, droit devant moi, sans réfléchir, la chercher partout, dans tous les sens, tous les endroits possibles, la retrouver coûte que coûte, remuer la Terre entière, de fond en comble, crier, gueuler, hurler, cogner, oui, le cogner fort, ce Woo Woo, lui foutre ma main dans la gueule à ce salopard, lui arracher une oreille, puis la seconde avec tout autant de rage, et les jeter ensuite à un gros chat pour qu’il s’en amuse, puis, lui péter un bras, crac ! d’un coup sec ! Le piétiner à pieds joints, longtemps, lui faire sauter toutes ses dents, du devant, d’en haut, du bas, et même celles bien planquées tout au fond de sa petite bouche de rat, à ce fumier, et qu’il crache du sang, et que ça coule à flots encore, et qu’il se pisse dessus de frayeur, et qu’il pleure sa mère pendant des heures, et qu’il demande pardon dans un râle étouffé, et enfin, qu’il agonise, cette sale pourriture jaune, mais qu’il parle avant ! Oh, oui… ! Oh, ça oui, là-dessus, faites-moi confiance : il finira bien par parler, ce Woo Woo !

Mais, une main ferme me retient…

— Attendez une minute ! Partez donc pas comme ça ! C’est vous Madeleine… ?!

— … Quoi… ?! … Madeleine ? Oui, oui, mais oui, c’est moi ! Et vous, vous êtes qui… ?!

— Olaf ! Je suis le chauffeur de madame Bordèrre… l’écrivaine !

— Olaf… ? L’écrivaine… ? Quelle écrivaine… ?! La connais pas, celle-là ! Bon, lâchez-moi le bras tout de suite sinon j’appelle du monde !

— Mais, elle est avec elle…

— Quoi… qui ça… ?!

— Votre amie, Gladys… elle se trouve là-bas, avec ma patronne, mademoiselle Bordèrre, et je viens pour vous le dire avant que vous ne la recherchiez partout ! Alors, ne vous en faites pas, m’dame, je vous lâche bien sûr, y a pas de souci !

— … Elle l’a kidnappée… ! Elle est dans le coup avec Woo Woo, hein, c’est ça… ?! Alors, c’est donc elle qui l’a kidnappée ?! Salaud ! Parle… ! Elle est où… ? Tu vas finir par me le dire maintenant où elle est, ma Gladys… ? Mais parle donc ou bien… je t’emplâtre !

— Hé, ho… c’est quoi cette histoire de kidnapping ?! Enfin voyons, calmez-vous, personne n’a enlevé votre amie ! Elle est là, à quelques mètres d’ici, et discute tranquillement avec ma patronne !

Ce type avait l’air plutôt honnête, et bien propre sur lui dans son costard-cravate, alors je me suis tout de même un peu calmée. Et, je l’ai suivi. Et ma Gladys était bien où il avait dit, sereine, une coupette en cristal de Bohême pleine de bulles au bout des doigts !

— Ah ! Madeleine, te voilà enfin ! Tu ne t’es pas trop inquiétée, je l’espère ?!

Inquiète ?! Moi… ?! Mais non, penses-tu ! Que nenni, ma chère ! J’étais juste à deux doigts de massacrer la moitié de la planète, d’exterminer sans aucun état d’âme tout ce qui bougerait même imperceptiblement une escourde, et sans oublier bien entendu de les torturer tous autant qu’ils étaient avant qu’ils ne crèvent dans d’atroces souffrances, ces vermines ! Comme je m’avançais pour lui lacérer sa petite robe noire à coups de griffes… elle a souri…

— Non… ! Bien sûr que non !

Le chauffeur Olaf s’éloigne discrètement sans oublier de me lancer un petit coup d’œil en coin, amusé.

— Viens donc par ici, ma chèrie, que je te présente sans attendre mon amie Phlycténiae… on s’est connu toutes les deux en classe prépa à Henri IV, et puis surtout maintenant, la voilà devenu ma romancière préférée ! Il est impossible que tu n’es pas lu au moins un de ces ouvrages ?! Tiens, je suis presque certaine que tu connais le plus célèbre d’entre-eux : « Crise de nerfs sur un paddle fou »… ?! Celui-là est vraiment trop génial, c’est peut-être bien mon préféré !

La Phlycténiae en question est pas épaisse. Et puis toute rouge aussi. Elle est entièrement peinturlurée de cette couleur. Oui, si, tout le corps ! Et très peu de fringues par le dessus, seule une espèce de mini tutu en tulle, cramoisi lui aussi, et un gros nœud, même matière, même teinte, dans les cheveux, et puis… rien d’autre… non, rien… ! Pour sûr qu’elle est drôlement maigrichonne, cette Phlycténiae ! Faut voir ça ! Un vrai coton tige ! La demoiselle a des cannes de serin à se prendre des bains de pieds dans un canon de fusil ! Et pas du gros calibre, vous pouvez me croire ! Elle me tend une main… j’ose pas trop serrer de peur de lui péter quelque chose… !

— Bonsoir… Madeleine, c’est bien ça ? Alors, comme cela, vous travaillez avec notre cher Président de la République à ce que vient de m’apprendre Gladys… j’imagine que cela doit être follement amusant, n’est-ce pas ?!

Encore une qui n’a rien compris à rien.

— Ouais, ouais, pour ça, je m’éclate bien ! Et puis on voyage pas mal aussi ! Et vous, alors… ? Même pas peur des taureaux, à ce que je vois ?!

Elle pouffe de rire. Il se pourrait bien qu’elle se brise en deux entre deux quintes, cette conne.

— Tu vois, je te l’avais dis, Flick, elle est vraiment trop marrante, ma nouvelle amie Madeleine !

— Oh, oui… elle m’a déjà conquise !

Ma Gladys rayonne. C’est la première fois, depuis que je la connais, que je la vois comme cela… bon sang, qu’est-ce que t’es belle quand tu ris, ma beauté !

— Dis donc, toi, j’ai l’impression que ça te fait du bien de prendre un peu l’air ! Cela me fait rudement plaisir de te voir aussi gaie !

— C’est vrai, tu as raison, je me sens tellement bien ici, ce soir, avec toi !

Je l’attire contre moi, et lui roule un big palôt de folie, avec la langue qui tournicote bien dans tous les sens. Et tout ceci devant la planche à pain qui doit rougir encore un peu plus dans son body-paint intégral. Ouah ! Comme cela fait drôlement du bien un peu de détente après tout ce stress !

Nous sommes encore bouche à bouche lorsque toutes les loupiotes s’éteignent d’un coup, et qu’un type monte sur l’estrade installée en face de nous, et commence à nous faire l’article dans un microphone avec une voix de châtré mondain. Il nous annonce les réjouissances du spectacle prévu ce soir, et même qu’on allait vraiment se régaler, promet-il :

« Et voici, pour commencer, sous vos applaudissements, l’ours Katmaï dans son fabuleux numéro de jonglerie ! »

Pour mieux voir, on s’avance toutes les trois vers la scène installée en hauteur devant la pistoche. C’est plutôt marrant car l’ours brun qui se pointe porte, lui aussi, un tutu. Le plantigrade, beaucoup plus potelé et poilu que notre ablette cramoisie, debout sur ses pattes arrières, jongle adroitement avec de grosses bougies allumées, rapport direct, je le suppose, et cela est vachement touchant d’y avoir pensé, avec l’anniversaire de Mademoiselle « Canard WC »…

Au bout d’un moment, la cire brûlante des bougies lui dégoulinant d’un peu partout sur le râble, cela se met à sentir fortement le roussi, et son dresseur, conscient du problème, préfère arrêter la démonstration avant que sa grosse bête de foire ne finisse complètement épilé. Tout le monde applaudit bien fort. Trop chouette, l’ambiance, ici. Ouais, trop chouette !

« Et maintenant, voici les « Déglingoskaïa », des lutteuses formidables qui nous viennent directement de Bulgarie ! »

Deux nanas, tout en muscles et les corps entièrement enduits d’huile, apparaissent dans les projos. De sacrées bestiasses, ces lutteuses, bien grassouillettes dans des maillots de bain très échancrés, et qui, sans attendre, commencent par s’attraper par le derrière du cou pour se faire tomber sur le tapis. Ce genre de spectacle a toujours beaucoup de succès, surtout auprès des mecs. Apparemment, cela les excite grave de voir des pouffiasses dans le genre rouler et surtout se tripoter ensuite dans de l’huile de friture ou bien encore, dans de la boue immonde ! Et, il n’y a qu’à les entendre tous gueuler, ce soir, pour s’en persuader ! Mais, ce n’est pas tout, ça, j’ai pas mal de choses à régler, moi…

« Ne bouge pas ! J’ai juste un petit coup de fil à passer ! » que je chuchote à l’oreille de Gladys. Et je me recule, de deux petits pas seulement, histoire de ne pas trop la quitter de l’œil non plus.

« Allo… ? Jean-Lain ?! Nom d’un chien, qu’est-ce que tu foutais encore… pourquoi tu répondais pas… ?!

— Madeleine… ?! Ah, c’est toi, Madeleine ?! Excuse-moi, je m’étais endormi !

— Endormi ?! Comment ça, endormi… ?! Tu es déjà couché ?! Mais, il est à peine vingt deux heures trente… ?!

— Non… non, je me suis endormi sur une chaise dans la salle à manger ! Je sais… c’est vraiment pas de moi ! La fatigue sûrement ! Je prépare tout pour demain matin… il y a la reine d’Angleterre qui vient pour le petit-déj’ ! Tu ne vas pas le croire, mais elle s’est encore invitée à l’improviste, la garce ! On vient de l’apprendre juste après que vous soyez partis… la grosse tuile, quoi ! Comme si on avait vraiment besoin de ça en plus en ce moment !

L’une des deux lutteuses a réussi à coincer fermement la tête de l’autre entre ses cuisses musclées…

La reine d’Angleterre, je la connais bien aussi, et ce n’est pas la première fois qu’elle nous fait ce coup-là de débarquer sans prévenir. C’est une grande habituée de la chose. Et, comme Madame est toujours la reine du Monde, et même du Commonwealth, personne n’ose trop lui dire quoi que soit. Surtout que si elle t’as chopé dans son collimateur, jamais plus elle ne te lâchera ensuite, parce que c’est une sacrée bourrique, celle-ci ! Et puis très observatrice… rien ne lui échappe ! D’ailleurs, je sais qu’elle note tout sur un petit calepin, son putain de petit calepin royal à son altesse royale qu’elle planque toujours dans son sac à main ! Je le sais : je l’ai vu faire, la vieille bique… !

— Bon, écoute-moi, mon Jeannot… la reine d’Angleterre, on s’en tamponne ! Alors, tu vas la laisser en plan pour le moment ! J’ai besoin de toi en urgence !

— Hein… ? Quoi… ? Mais…

— Y’a pas de mais ! Écoute-moi bien, plutôt… voilà exactement ce que tu vas faire… tu vas monter dans ma piaule, illico presto, et récupérer ma valoche qui est posée sur le lit…

— Ta valise… ?! Mais… tu pars, Madeleine ?!

— Oui, je pars ! Ouah, c’est dingue comme tu captes drôlement vite ! Impressionnant !

— Mais, tu pars où… ? Madeleine… tu ne vas pas partir maintenant tout de même ? Et qu’est-ce que je vais devenir, moi, si tu pars… ?!

— Bon… écoute, écoute encore au lieu de chialer comme une… enfin, bref, tu récupères Balou aussi ! Il te suivra sans problème, il te connait bien, toi. Et surtout, n’oublie pas de prendre sa petite gamelle qui est posé au pied du lit… pour les croquettes, ce n’est pas la peine, laisse tomber, je me débrouillerai !

— Balou… ?! Tu pars avec Balou ?!

Son premier ministre actuel à la reine d’Angleterre, Sir Walter Charles Huddington, la surnomme « Elizabeth on ice », et ça, c’est parce qu’il affirme que sa Majesté est tout comme une patinoire : froide et lisse comme peuvent l’être toutes les patinoires du Monde, mais surtout parce que sur elle tout glisse à merveille ! L’image est belle, mais il dit aussi volontiers, le Lord, que ses rebords à la Queen doivent être tout en caoutchouc car à chaque fois, et quoi qu’il fasse, cela lui revenait toujours dans sa gueule, à ce Charlot !

Nos deux grâces bulgares ont bientôt terminé de s’emmancher et de se brouter bien consciencieusement la savonnette. Cela se voit qu’elles commencent un peu à fatiguer. Évidemment, comme il fallait s’y attendre, elles se sont entre-déchiré les maillots avec méthode et sont maintenant quasiment à poil…

— Tu récupères un hélico et tu rappliques fissa ! Je t’attends ! Et surtout, ne pose pas de questions ! On n’a pas de temps à perdre pour ça ! Allez, magne-toi maintenant ! Et je te préviens… si t’es pas là dans moins de vingt minutes : je raconte tout au sujet de madame Gémiminiani !

Et je raccroche. Je sais bien que j’ai été, une fois de plus, un peu vive avec lui mais la situation l’impose. Faut pas qu’on traînaille de trop par ici maintenant. Il ne fait aucun doute que de son côté, le Woo Woo, ce vicieux, doit déjà s’organiser, lui aussi. Et comme je sais dorénavant qu’il écoute toutes mes conversations téléphoniques : cela lui fait à chaque fois un coup d’avance sur moi…

Les deux lutteuses quittent maintenant la scène sous des tombereaux d’applaudissements et de sifflets puissants et enthousiastes, puis des types viennent immédiatement passer des serpillères pour tenter d’enlever le trop plein d’huile répandu sur le tapis ciré. Belle organisation.

Je me rapproche de Gladys et de sa copine.

— Rien de grave au moins… ?

— Non, non, aucun souci, juste deux ou trois petits trucs de dernière minute à régler pour le boulot !

Si je ne désire pas trop l’inquiéter pour l’instant, je sais pourtant qu’il faudra bien que je lui raconte tout, et assez vite, au sujet de Woo Woo et de mes petites combines avec cet ignoble pourceau. Toutefois, à cet instant, j’ai encore besoin de réfléchir calmement à la suite, car, si j’ai déjà mes deux billets en première classe pour les îles Fidji, avec un décollage prévu demain dans la soirée de Roissy, soit trois heures seulement avant la fin de l’ultimatum de l’autre abruti, j’ai aussi bien conscience que ce n’est pas encore gagné d’avance, cette histoire. Attention ! Sur ce coup-là, va vraiment pas falloir que tu te loupes, ma petite Mado…

« Et voici maintenant, mesdames, mesdemoiselles, messieurs, les célèbres clowns Julius et Marcel… ! »

Le premier a apparaître sur la scène est le clown blanc, tout en habit de lumière scintillant de mille feux et le chapeau pointu. Puis, voilà le second qui déboule aussi sec à fond les ballons… Et, et c’est là… oui, c’est là, mes amis, que ça a légèrement déraillé dans le programme… ! Ah, pour ça, pour débouler, il a déboulé, l’auguste au nez rouge ! Il a jailli comme une grosse fusée de la NASA, ou bien plutôt, et l’image vous parlera peut-être encore mieux, comme un joli godemichet bien vaseliné sorti fébrilement d’un tiroir de table de chevet un soir de la Sainte Catherine… ! Pfffuittt ! qu’il nous a fait sur la toile cirée avant de décoller direct ! Les deux premiers rangs l’ont vu passer au-dessus d’eux en battant des ailes, enfin je veux dire des bras, puis, assez rapidement, il a perdu de l’altitude, loi de la gravité oblige, et vlan… l’impact… ! Je crois bien qu’elle ne l’a pas du tout vu venir, la Phlycténiae, et c’est pile en plein dans le buffet qu’elle se l’est enquillée, notre frêle allumette suédoise !

Chapitre 36. Bon troc.

J-2. Villa Mektoub. Devant le barnum. 22H32.

— Alors… combien… ?

— Non, que j’vous dis !

— Allons, quoi… !

— N’insistez pas, monsieur ! Annabelle n’est pas à vendre ! Jamais ! Jamais, entendez-vous, je ne vendrai cet animal ! Comprenez donc… c’est toute ma vie, cette bête !

Cela faisait déjà plus de cinq minutes que j’essayais de convaincre cet imbécile de cornac… Ayant tout d’abord hésité entre l’hypnose, qui avait déjà fait ses preuves, la force brutale de mon petit Marcel de combat, qui se sentait beaucoup mieux à présent, ou encore le charme enjôleur de Zoé, que je savais irrésistible, je saisis assez vite qu’avec ce genre d’individu, l’appât du gain serait un argument bien plus convaincant. Avec l’argent, et cela ne date pas d’aujourd’hui, on obtient à peu près tout ce que l’on désire et même, assez étrangement, tout ce qui n’est prétendument pas à vendre !

— Bon, d’accord… et si on disait deux cent mille… ?! En cash ! Que des billets de cinquante… de la main à la main !

— Deux cent mille, vous dites… ?! Effectivement, là, faudrait p’t’ête voir ! Mais, attendez, faut que je réfléchisse encore un petit peu ! Et puis, c’est qu’il y a le camion aussi… et ce n’est pas n’importe quoi, mon bahut… un Volvo tout de même ! Surtout qu’il est encore un peu en rodage ! Pas quatre-vingt mille bornes au compteur !

— Oui, sauf que là, maintenant, tout de suite, tu vois, l’hindou, on n’a pas trop le temps de s’attarder ! Alors ? C’est entendu comme ça ? Va pour deux cent mille ?! Mince, deux cent mille balles, c’est quand même une belle somme, non ?! N’importe comment, je ne peux pas plus ! C’est à prendre ou à laisser ! Allez, l’artiste, tu as dix secondes pour te décider… ! Voilà, ça y est, c’est parti… un… deux… trois… et puis quatre, déjà… !

— OK… OK ! C’est bon ! Vous avez gagné, c’est bon, va pour deux cent mille ! Mais si vous saviez comme ça me fend le cœur !

— Et ben, voilà ! Je le savais bien qu’on allait s’entendre ! Bouge pas, je reviens tout de suite… !

Par chance, il me restait encore un billet, dans une poche, que Zoé ne m’avait pas emprunté pour faire ses petites courses l’avant veille, aussi… j’ai multiplié ! Vite fait, bien fait, planqué des regards derrière notre barnum, puis fourré tout ça, en vrac, dans un gros sac en plastique qui traînait par là.

— Ça alors ! Vous vous trimballez toujours avec autant de fric sur vous… ?! Pas très prudent, ça, m’sieur !

— T’occupe ! Moi, je crois plutôt que ce qui ne serait pas prudent du tout, c’est que tu ne te carapates pas en vitesse maintenant que tu as ton pognon avant que je ne te dénonce aux services vétérinaires… ! Maltraitance sur un animal sans défense, ça te cause peut-être, ça ?! Allez, houste, le cornac !

— … Et pour le camion… ?

— Quoi, le camion ?

—… Vous m’promettez que vous y ferez bien attention à mon camion, hein… ?!

— No problème, mon poulet au curry ! T’inquiète qu’on va bien le bichonner ton engin ! Allez, aboule les clés maintenant, et ensuite casse-toi rapido avant que je m’échauffe pour de bon… !

Il me jette un trousseau avec un joli porte-clé « queue de lapin », et il se sauve en courant tout en serrant bien fort le gros sac de billets contre lui…

— Chou… !

— Ouais… ?! … Quoi… ?!

Jusque là, ils m’avaient laissé faire, sans rien dire, complètement médusés…

— Mais… mais, bon sang, qu’est-ce qui t’arrive, Chou… ?! Je ne te reconnais plus du tout ! Pourquoi t’énerves-tu comme ça aprés ce pauvre type ?! Et puis, c’est quoi aussi ce langage de charretier ?! Et… et qu’est-ce qu’on va en faire de cet animal maintenant ?! Mais… je ne comprends pas… qu’est-ce qui t’arrive, Chou… ?!

— Zi ze peux me permettreu… ze crois bien que Zoé a raizon… Zhou ! La Keztion est bien : que comptes-tu faire avec ze pazyderme… ?!

Si même mon ami Julius s’y mettait…

— Vous en faites pas… j’ai ma petite idée !

— Ta petite idée… ?! Mais, elle fait trois tonnes, ta petite idée, mon chéri ! Trois tonnes ! Est-ce que tu t’imagines une seule seconde ce que ça peut faire trois tonnes ?!

— … Ça… c’est sûr que c’est pas un chihuahua ! Bon sang, si je vous dis que j’ai ma petite idée, alors vous verrez : faut me faire confiance !

— Moi… j’ai mon permis poids-lourd… si jamais ça peut aider ?!

Et je refile les clés du camion à Marcel…

Chapitre 37. Groggy (18 points au Scrabble).

J-2. Villa Mektoub. à l’instant même.

Depuis qu’il est gosse, Jacques-Ni a toujours rêvé de conduire une locomotive.

Une grosse loco à vapeur, comme celles d’avant dans le temps passé, l’une de ces énormes et puissantes machines d’acier qui vous fonçait droit devant en vous crachant leur vilaine fumée sans trop se préoccuper du reste, des gens, ou bien encore du temps qu’il pouvait faire dehors. Et il imagine, Jacques-Ni, qu’il enfourne le charbon à grandes pelletées dans la chaudière tout en scrutant attentivement les aiguilles des manos, mais sans jamais jeter un coup d’œil à l’extérieur pour observer le paysage qui défile à toute vitesse…

Parfois, sa grosse locomotive rentre bille en tête dans le noir d’un tunnel. Un tunnel aussi sombre que doit l’être l’Enfer. Toujours plein phares et sifflant très fort. Puis, elle en ressort tout aussi vite, ivre et grimaçante de vapeur, ou peut-être est-ce de fureur, de retrouver à nouveau cette lumière qui vous éblouit tout d’un coup… Elle file, oh, oui, elle file si vite, la superbe et éclatante machine d’acier de Jacques-Ni ! Et dans les gares, elle ne s’arrête jamais, ne ralentit même pas, soulevant toute la poussière et les robes des femmes sur les quais. Quant aux aiguillages : c’est tout droit ! Toujours tout droit… ! Et jamais un terminus à ce train-là : il fonce et fonce encore ! Ah, bon sang, quelle sacrée Machine !

Ainsi, il en était déjà à son deuxième rail de coke, Jacques-Ni, depuis le début de la soirée…

— Alors… ? Est-ce que c’est grave, docteur… ?!

Sa spécialité de docteur, à Jacques-Ni, est la chirurgie esthétique, alors forcément la toute première chose qui lui vînt à l’esprit en se penchant sur Phlycténiae, bavouillant un peu de mousse vermillon, fût qu’elle aurait bien besoin d’une petite augmentation mammaire, la People ! En ce moment, et ceci tombait plutôt bien, sa clinique privée proposait justement des tarifs très intéressants… La paire à cinquante pour cent…

— … Hein… ?! Non, je ne crois pas ! Mais, faudrait peut-être faire des radios… histoire d’éliminer une fracture !

Pour les radiographies, je ne suis pas une grande spécialiste (et je me mêle, c’est exact, vous avez raison, toujours un peu de ce qui ne me regarde pas !), mais je me dis qu’en lui passant une simple lampe de poche allumée derrière le dos cela devrait peut-être suffire pour bien y voir au travers du corps à notre Phlycténiae !

Quant au clown volant, lui, il s’était déjà fait la malle ! Évidemment, le bougre m’avait tout de suite reconnue en se relevant. Aussi, sans demander son reste, il avait détalé vite fait, et, bien entendu, sans s’excuser du dommage causé sur cette petite personne bien frêle qu’il avait si sauvagement percuté. Cela valait sans doute mieux pour lui, toute disposée que j’étais à lui refiler si nécessaire une seconde rafale dans les roubignoles… !

La lumière des projecteurs revient et le petit branleur de microphone nous présente ses condoléances attristées pour cette interruption momentanée du spectacle :

«Vraiment toutes nos excuses, mesdames, mesdemoiselles, messieurs, pour cet incident regrettable et totalement indépendant de notre volonté… Juste une petite pause dans le programme de la soirée, si vous le voulez bien, mais surtout ne vous éloignez pas de trop, car dans un instant, celui que nous attendons tous avec grande impatience… le sensationnel, le talentueux, l’extraordinaire fakir Chou, et ses non moins incroyables tours de passe-passe… !»

Il est mignon, le docteur. Phlycténiae reprenant peu à peu ses esprits, c’est lui qu’elle aperçoit en premier, penché sur elle, lui essuyant tout doucement le tour de la bouche avec son mouchoir.

— Grâce à dieu… ce n’est pas du sang… simplement de la peinture ! Avez-vous mal quelque part, mademoiselle… ?!

— Non… non, je ne crois pas ! Mais… que m’est-il donc arrivé… ?!

— Tu t’es juste pris un connard de clown en pleine poire ! lui annonce-je alors, sans aucun ménagement.

— … Un clown… ?!

— Ouais, un clown ! Mais te fais pas de bile, il est parti ! la rassure-je immédiatly !

— Oui… ça va aller, ça va aller… lui susurre ensuite le docteur, bien rassurant, lui, et qui essuie et essuie encore, avec son kleenex devenu tout rouge maintenant.

L’aurait fallu être aveugle de naissance pour ne pas s’apercevoir qu’il se passait un truc entre les deux…

— Vous voulez boire quelque chose d’un peu frais peut-être… ?

— Pourquoi pas… s’il y a une bonne cave ici ! Une petite coupe de Dom Pérignon me ferait beaucoup de bien ou alors… un vieux marc de Bourgogne ?!

Elle se relève finalement, et notre gentil docteur l’accompagne douceureusement jusqu’au buffet le plus proche, en lui tenant bien sa petite menotte toute remplie d’osselets si fragiles.

— Tu sais que j’ai quand même eu sacrément peur pour elle… surtout qu’avec sa santé…

— T’inquiète pas, ma Gladys ! Ta copine s’en remettra vite, elle se trouve entre de bonnes mains maintenant… charmant, ce médecin, non… ?

— Oui, tu as raison, un véritable amour !

— Dis… ma chérie…

— Hum… ?

— Faudrait que je te cause de quelque chose d’important et… urgemment !

— Quoi donc… ?! Tu n’aurais tout de même pas déjà changé d’avis pour les Fidji… ?!

— Bien sûr que non ! Tout au contraire ! Car ce que je désire t’annoncer, c’est que nous allons peut-être bien devoir avancer un peu notre départ, justement…

— C’est à dire… ?! Tu voudrais qu’on parte quand ? À la fin du mois prochain… ?! Tu sais, il faut tout de même me laisser un peu de temps pour me retourner… tout ceci est si rapide… et puis… j’ai un préavis à donner, moi !

Et, une fois de plus, vous pouvez me croire sur parole que votre Mado elle n’est pas à l’aise du tout, surtout qu’elle entend l’hélico, avec Jean-Lain et son petit Balou dedans, qui s’approche déjà…

Fin de la 3 ème partie.

Chapitre 38. «Et mes fesses, tu les aimes mes fesses… ?»

J-1. La Madrague. Plus ou moins trois heures trente du matin.

N’étant pas tout à fait sot, je me rends bien compte que cela ne va pas être simple maintenant pour vous raconter la suite de l’histoire… ! Oh, que ça, oui, pas simple du tout ! Aussi, accrochez-vous, parce que, comme le dirait quelqu’une que je connais bien : « Là, ça va dépoter grave, Chou ! »…

Bon, à cet instant précis, nous sommes toujours chez Brigitte. Et, cette Brigitte-là, n’est ni plus ni moins que Madame Brigitte Bardot en personne !

«Elle ne pourra pas refuser d’aider une pauvre bête en détresse !» a imaginé Zoé, qui, je le reconnais volontiers, a souvent de bonnes idées.

L’ancienne vedette de cinéma habitait à quelques pâtés de villas de luxe de la résidence Mektoub. Ce qui tombait plutôt bien. Malgré l’heure tardive à laquelle nous nous sommes pointés chez elle (Pas loin de deux heures du matin avec tout ça !), la vieille dame fût très heureuse de nous recevoir, précisant gentiment, tandis que de notre côté nous nous confondions en de bien confuses excuses pour tout ce dérangement occasionné en pleine nuit : «Faut surtout pas vous en faire pour ça, je ne dormais pas encore, mes petits chéris… !»

Cela passait un peu ric-rac au portail, aussi Marcel dût s’y reprendre à plusieurs fois pour rentrer le camion en marche arrière dans le beau jardin planté de palmiers exotiques et de magnifiques bougainvilliers (en fleurs en cette saison), avouant tout de même, avec un brin d’humilité ce qui, on le notera, est assez rare chez lui, avoir un peu perdu la main depuis son service militaire, où il avait passé son permis poids-lourd, et où il y conduisait des gros porte-chars d’assaut d’un camp de manœuvres à l’autre. J’imagine aussi que l’on devait être beaucoup moins regardant dans le milieu martial pour la réalisation de créneaux parfaits, sachant bien, pour en côtoyer tous les jours là-haut, que chez les troufions l’efficacité prime toujours sur la beauté du geste !

Annabelle s’est tout de suite sentie comme chez elle. Et c’est tant mieux ! Sitôt sortie de la remorque, elle a commencé à renifler un peu partout du bout de sa trompe agile, puis à faire connaissance avec ses nouveaux amis, chiens, chats, moutons, chèvres, mais surtout Gropépère, le baudet du Poitou, qui l’a adopté immédiatement. Et cela nous a tous bien rassurés.

Ensuite, et malgré nos protestations polies, Brigitte a tenu absolument à ce que l’on goûte l’une de ses tisanes faite maison avant de nous laisser reprendre la route. Elle ne boit d’ailleurs plus que ça maintenant, BB, de la tisane aux herbes.

«C’est diurétique ! Et vous savez, mes amis, il est tellement important pour être en bonne santé de bien pisser !»

Personnellement, je n’en ai pas besoin, n’ayant aucun problème de ce côté-là, mais j’ai bu une pleine tasse comme tout le monde, pour faire plaisir.

Nous lui avons raconté grosso modo le topo pour Annabelle et elle nous a félicités vivement pour notre dévouement envers la cause animale, cause qui lui est si chère, à elle aussi, et depuis si longtemps déjà. Bien entendu, Marcel n’a pas pu s’empêcher de profiter de l’occasion pour lui causer de ses chers pitbulls, et Zoé, dans la foulée, de ses chihuahuas ! Cependant, madame Brigitte est plutôt orientée berger allemand. Tout comme ce crétin d’Adolph… D’ailleurs, elle nous en a présentés quelques-uns, des spécimens qu’elle avait eus par le passé, et qui avaient été ses préférés, et qu’elle avait fait joliment empailler à leur décès. De fil en aiguille, elle a fini par nous sortir du fin fond d’une armoire en pin des landes un vieil album-photos de bébés phoques vachement photogéniques que c’en était presque à pleurer tellement ils étaient mignons tout plein avec leurs petites bobines si craquantes et moi j’en ai profité pour lui dire qu’on lui laissait aussi le trente-huit tonnes Volvo avec sa remorque si cela ne la dérangeait pas de trop bien sûr vu que l’on n’en avait plus besoin maintenant car on pourrait tous se caser sans aucun problème dans la grosse Lexus de Phlycténiae qui était bien assez spacieuse finalement pour nous sept surtout que ce bon docteur Jacques-Ni on l’avait allongé dans le coffre et qu’il y était encore en ce moment et même à roupiller très profondément et même plus agréablement installé qu’au départ car avec ces deux jolis trous de balles que l’on nous avait fait inopinément sur l’arrière de la malle l’air extérieur pouvait ainsi rentrer sans problème pour qu’il n’étouffe pas complètement dans son sommeil réparateur notre charmant petit toubib amoureux… !

Évidemment, en lisant ces lignes (de surcroît d’une seule traite sans respirer), je me doute bien que vous devez être comme saisi de vertiges et vous dire un truc dans le genre : «Mince, alors ! j’ai du rater un épisode !» Mais, surtout ne vous inquiétez pas, je vais y venir tout doucement pour ce qui est du complément de notre histoire…

D’ailleurs, si vous le voulez, parlons tout de suite de ces deux trous dans la carrosserie…

Pour le coup, je ne vous cache pas que si on avait pu faire autrement : on aurait bien sûr évité ! Cela ne fait jamais plaisir, ce genre d’incident, où on frôle de très peu la catastrophe ! D’après J-T, qui pourtant n’avait rien vu, ce pourrait être l’œuvre d’un certain Goofie, son garde du corps désigné pour la soirée. La seule certitude pour le moment était que, si ce gonze-là visait uniquement les pneus de notre voiture, quelques séances supplémentaires d’entraînement au stand de tir précédées d’une consultation chez un ophtalmologiste compétent ne semblait pas superflues du tout !

Pour ce qui s’est déroulé avant ? Oui, voilà, voilà, ne vous impatientez pas, j’y viens ! Et si cela est peut-être un peu plus compliqué à raconter, je vais tout de même essayer de faire au mieux…

Ainsi, pour commencer par le début, ou en tout cas disons à peu près là où nous en étions restés, soit lorsque Marcel et Julius reviennent de leur piètre représentation clownesque avortée ; il fallut bien que je m’organisa très rapidement. Par chance, le court vol plané avec atterrissage forcé de Marcel au beau milieu des spectateurs lui avait permis de repérer notre fameuse Madeleine, ainsi que ses deux copines. Un sacré coup de bol, car, si le manuel avec les codes secrets nous ne savions toujours pas pour le moment où il se trouvait exactement, la méchante Madeleine, oui… !

Cela n’était pas dans nos habitudes d’agir ainsi (Violence, coercition, comme je l’ai déjà précisé plus avant…) seulement cette fois il y avait véritablement urgence ! C’est pourquoi je décidai d’improviser en organisant le kidnapping de cette fameuse Madeleine. Ensuite, et je le regrette, tout s’est enchaîné assez vite, peut-être même… un peu trop vite ! Car, in fine, rien, ou presque, ne s’était déroulé tout à fait comme je l’avais prévu ! Ceci dit en passant, et sans vouloir me dédouaner de quoi que ce soit, il est évident que dans toutes opérations délicates de ce type, même bien préparées sur du joli papier millimétré, vous n’êtes jamais à l’abri d’une petite surprise de dernière minute…

Selon mon plan, chacun d’entre-nous avait sa place bien définie dans l’enlèvement. Marcel se chargerait évidemment de conduire le camion, quant à Julius et Zoé, leur mission consisterait tout d’abord à filer discrètement les trois copines parmi la foule, puis à se débrouiller ensuite, à mon signal donné, pour enlever la Madeleine en question, qui seule nous intéressait dans cette affaire. En ce qui concernait Jules-Théodule, ce sacré boulet dont on se serait bien passé, il n’était pas envisageable de le relâcher avant la fin de l’opération ; aussi nous nous décidâmes finalement à le bâillonner et le ligoter, puis à l’enfermer au fond de la remorque. Nous le relâcherions sans doute un peu plus tard, dès que tout ceci serait terminé. Forcément, vous vous doutez bien que le vieux loupiot a encore pas mal braillé, mais, avions-nous le choix ?!

Pendant ce temps, j’assurerais le show comme prévu, à ma façon, c’est à dire avec ma petite idée toujours bien en tête ! Petite idée qui selon mes calculs nous permettrait, j’en étais en tout cas persuadé à ce moment-là, de mener avec succès, notre action…

Ainsi, quand le petit tortilleur du cul est venu nous prévenir, tout affolé qu’il était, le pauvret, du chamboulement dans le programme de la soirée, et que cela allait être à nous dans deux minutes, j’étais plutôt confiant. Et, c’est assez sereinement que je me suis dirigé vers la grande piscine accompagné d’Annabelle…

«Mais, attendez donc… vous en reprendrez bien une petite tasse avant de me quitter ?!»

Brigitte a le sens de l’hospitalité dans le sang, et ainsi, malgré nos protestations unanimes, nous n’avons pu échapper à une seconde tournée de sa bonne tisane au thym de la garrigue provençale…

Chapitre 39. Sécotine en stock.

J-1. Villa Mektoub. Fin de soirée.

Je sais ! Oui, je devine tout à fait ce que vous allez me dire, bande de gros malins que vous êtes : j’aurais dû faire gaffe, être un peu plus sur mes gardes ! Eh bien, non ! Non, voilà, c’est comme ça… elle a rien vu venir, votre Mado ! Nothing at all ! et sur toute la ligne ! Aussi, lorsque je suis arrivée toute essoufflée sur le parking : il était déjà trop tard…

Oh, j’ai bien tenté de les arrêter, lui arrachant tout de suite son flingue des paluches, à ce trépané du cerveau de Goofie qui me restait planté là, au beau milieu des graviers, aussi raide qu’une grosse bitte d’amarrage en bronze tanquée sur un quai mal pavé de la Mer du Nord, et puis même que je leur ai tiré dessus ensuite, et même que tout le chargeur y est passé, jusqu’à la dernière balle, mais cela n’a pas empêché qu’ils s’évaporent en trombe dans la nuit tropézienne… avec ma Gladys… évanouie, évanouie ma passion, mon amour, ma petite chérie, ma douce, ma seule et unique raison de vivre…

Alors, oui, vous avez raison, c’est exact, inutile de le nier : je n’aurais jamais dû la laisser sans surveillance, ne serait-ce que durant ces cinq petites minutes qui me furent nécessaires pour récupérer mon Balou dans l’hélicoptère.

Ah, ces salauds ! comme ils avaient bien préparé leur coup ! Mais d’où sortaient-ils donc encore, ceux-là… ?! M’ont bien baisée en tout cas ! Quelle conne ! Et quel mollasson aussi ce Jean-Lain, ce pauvre larbinus de première classe, qui n’a rien compris lorsqu’il m’a vue partir comme une flèche, sans même lui dire au revoir et merci, et puis, ce putain de semi-remorque déboulant à tout berzingue, que je n’ai pas vu arriver et qui a bien failli m’aplatir comme une crêpe dentelle si je n’avais pas eu ce réflexe de dingue au dernier instant de me jeter sur le côté, sauvant in extremis mon Balou. Et ma valise.

Cependant, j’avais eu le temps de reconnaître le type au volant du camion. Et là, aucun doute : encore lui… ! Ce salopard de clown ! Cette espèce de petite ordure !

Mado, ma chérie, va falloir que tu te calmes maintenant, que t’analyses la situation, que tu trouves une solution… oui, c’est ça, me calmer, me calmer à tout prix, il le faut, regarde donc : t’as encore ton palpitant qui cogne si fort dans ta poitrine… voilà, c’est bien, oui, tu as raison, assois-toi cinq minutes sur ta Samsonite et essaye de respirer plus calmement, et puis surtout… s’il te plaît, arrête donc un peu de chialer ! Alors, je reste assise. Comme ça. Comme une véritable loque, un chiffon mou, un énorme tas de gélatine. Affreuse. Moche. Et je ne bouge plus. Plus du tout. Hébétée, inerte, amorphe, en crise, sonnée, en état de choc, semi-comateuse peut-être même, allez donc savoir, vous, ce qui peut bien se passer dans ces moments abominables où on a complètement perdu la raison, et toute cette joie de vivre que l’on avait au fond de soi avant, juste avant, avant que le malheur ne vous tombe sur le coin du nez, sans prévenir. Ensuite cela a duré ainsi, pendant de longues minutes, de celles qui passent très lentement, de celles qui prennent tout leur temps, qui durent, et qui durent encore… ainsi, définitivement je n’avais plus d’avenir, j’allais mourir, là, ici même, sur ce foutu gazon anglais tondu au millimètre, toute seule, en sueur, vide, laide, inutile et abandonnée…

Puis, soudain, après ce long moment d’éternité, j’aperçois une ombre qui s’approche dans le noir… Goofie… Goofie, qui revient me voir… Et on dirait bien qu’il n’a pas l’air trop en forme, lui non plus…

 » Tout baigne, M’dame Mado… ?!

— … Hein… ? Oui, oui… merci ! Vous avez vu ça, mon pauvre Goofie… ils nous les ont enlevés… tous… ! Même ce charmant docteur… si gentil, si prévenant, et puis l’autre aussi, la p’tite-là, celle qu’est taillée à coup de serpe dans une queue de cerise, vrai qu’elle n’est vraiment pas épaisse celle-ci, hein, pas vrai… pas épaisse, la gamine… ?! Et ma Gladys… ma Gladys… ils me l’ont pris mon petit amour… ma chérie, si belle, et si fragile, elle aussi… mais… mais pourquoi donc nous ont-ils fait ça, Goofie… ? Pourquoi… oui, pourquoi… ?!

— … Et papa Président, m’dame Mado, lui aussi, l’ont kidnappé !

— Ah bon… ?! Jules-Théodule ?! Vous êtes sûr… ?! Mais que vient-il faire là-dedans, celui-ci ?!

— Sais pas, m’dame ! Mais sûr que je vais m’faire taper sur les doigts, moi !

— C’est pour ça, Goofie… il faut absolument qu’on les retrouve maintenant ! Et d’ailleurs qu’est-ce que vous fichez-là encore ?! Merde ! Pourquoi ne les avez-vous pas pourchassés immédiatement avec tous vos collègues ?! Et le GIGN ? Et l’Armée… ?! On a prévenu l’Armée, bien sûr… ?! Parce qu’il n’est peut-être pas trop tard…

Il toussote.

— Bon… promis, faut pas pleurer, M’dame Mado… ?!

— … Quoi… ?

M’a l’air drôlement embarrassé le Goofie, il se frotte le pif maintenant, et cela n’est pas très bon signe…

— Hein, promis, faut pas pleurer… ?

— Comment ça… ?

— Président a dit de laisser tomber l’affaire ! Pas grave, pour son paternel, qu’il a dit !

— Quoi… ?! je hurle. Et me relève, dans le même temps, malgré mes deux guiboles encore toutes molles qui flageolent…

— Qu’est-ce que vous venez de dire, là… ?! que je re-gueule encore plus fort.

— … Ça m’fera des vacances ! même qu’il a ajouté en rigolant, le boss ! Alors, les ordres maintenant c’est d’attendre la demande de rançon, et puis on payera ce qu’ils veulent… c’est vraiment pas la peine de trop s’en faire qu’il a dit aussi, le Président… vous tracassez pas, vous verrez qu’ils le garderons pas longtemps, ça c’est sûr… et même si on paye pas : ils finiront bien par nous le rendre… !

— Mais, bon Dieu ! Pour qui y s’prend, celui-là ?! La rançon ?! Mais putain, quelle rançon, Goofie ?! Et s’il n’y avait pas de rançon… ?! Hein ?! Si ce n’était pas de l’argent qu’ils voulaient, ces enflures… et si c’était plutôt…

— OK… ça va… ! J’suis bien rassuré maintenant ! Goofie voit que vous vous sentez beaucoup mieux alors va falloir que j’vous laisse, m’dame Mado ! Faut que je retourne les aider là-bas… à cause de toute cette k’lue, m’dame Mado ! Une véritable k’lue, qu’y ont dit !

— La k’lue ?! C’est quoi encore, cette histoire… ?!

— Ben, c’est ce drôle de type avec son éléphant tout à l’heure… l’éléphant, il a arrosé tout le monde avec de la k’lue qu’y pompait direct dans la piscine, et plus personne pouvait bouger à cause qu’y z’étaient tout collés ! C’est à cause de ça qu’ils ont pu faire leur coup tranquillo, les autres… à cause que plus personne pouvait bouger avec toute cette k’lue partout !

— … De la glu… ? C’est de la glu, que vous me dites… ?!

— Oui ! Korrec’que, m’dame ! D’la klue ! Qu’y balançait de partout !

Je considère, et c’est tout à fait sincère de ma part, que notre Goofie a réalisé d’important progrès dans la langue de Molière, néanmoins, je souhaite tout de même me rendre compte de visu…

— Allons voir ça, passez devant, je vous suis…

Et, effectivement, je peux vous assurer que ce que je découvre alors n’est pas très joli joli à voir ! Un véritable carnage ! Une Bérézina ! Non, que dis-je… l’Apocalypse !

En faisant bien attention de ne pas marcher dans les flaques gluantes, je retrouve notre Président à la même place que tout à l’heure. S’il ne s’en est pas trop mal tiré finalement, il n’a que les deux pieds collés au sol, pour Woo Woo, toujours vautré en face de lui, ce n’est pas du tout la même limonade… ! Je suppose que le gros citron devait se situer pile-poil dans une trajectoire de jet de trompe, aussi je vous raconte pas la dose de colle qu’il s’est encapé dans le portrait ! Tandis qu’il braille sa mère en mandarin dans le texte, deux de ses sbires lui aspergent le fondement à grands renforts de bassines d’eau brûlante, mais, malgré ça, il demeure désespérément figé sur son fauteuil en rotin plastique ! Encore heureux qu’on venait de leur déclarer la guerre aux bouffeurs de riz cantonais, sinon, nous frisions à coup sûr l’incident diplomatique !

Mais, le plus cocasse se passe ailleurs, à quelques dizaines de mètres à peine de là, derrière l’estrade installée pour le spectacle…

Ici, on peut admirer un étonnant tableau d’une scéne vivante qui vous laisse carrément sur le cul ! Un happening époustouflant où l’on découvre avec surprise notre petite Josyane présidentielle et le Bibronzic de Ploudalmézeau-sur-mer ! Nos deux protagonistes, toujours bien soudés l’un à l’autre, dans une posture peu orthodoxe, surtout pour une première Dame de France, mais qui ne laisse toutefois aucun doute sur l’indéniable souplesse de son bassin… Savoir que la Josy pratique le yoga trois fois par semaine, alors forcément, pour Madame, le grand écart facial, c’est du gâteau à la crème ! Fingers in the nose et les chakras toujours bien ouverts ! Cette fois-ci, il était évident qu’ils allaient avoir beaucoup de mal à s’expliquer, ces deux-là ! Les voilà bels et bien coincés, au sens propre comme au figuré, et il devenait clair que pour notre breton cela deviendra plus compliqué après cela pour la gestion de son avancement futur dans les affaires du Pays ! Minimum minimorum, il pouvait s’attendre à recevoir une sacrée ronflante dans le biniou à coulisses, surtout que vu l’attroupement déjà formé autour de nos deux zygotos, et le nombre de personnes dans le paquet qui prennent, sans demander évidemment l’autorisation des principaux intéressés, des clichés de la scène avec leurs smartphones, à l’heure qu’il était les réseaux sociaux devaient déjà commencer à s’affoler vitesse grand « V » ! Et ben, ouais… ouais, moi, quand j’aime… je like ! Souriez donc un peu ! Am stram gram ! C’est le petit oiseau bleu qui va sortir de sa boite !

Sur ces entrefaits, voici le colonel Du Thilleul qui me rejoint et éclate de rire immédiatement en apercevant nos deux comiques englués. Certes, s’il y a matière à se fendre la poire, je me rends compte toutefois assez vite que notre colon a du, profitant de l’ambiance festive, se lâcher un peu plus que prévu, lui aussi, dans le programme initial de la soirée… Chemise hawaïenne grande ouverte sur les poils du torse, moustache frisée vers le haut, il n’est plus du tout stable sur ses cannes, et puis surtout, embaume très fort le rhum agricole, celui qu’on fout dans le Planteur martiniquais pour lui donner du goût et de la saveur ! Une adaptation rapide dans les îles, prochaine affectation, si tout se déroulait bien, de l’énergumène, semblait d’ors et déjà comme acquise d’avance…

— Ouaaah… ! J’l’ai vraiment échappé belle, madame de Minusse ! J’piquai un petit somme par là-bas, de l’autre coté du jardin… sûrement pour ça qu’ils m’ont raté… !

— … De Villeminus… c’est de Villeminus plutôt ! Enfin ce n’est pas grave… et vous n’avez rien vu alors… ?

— Hein… ?! Mais non… presque rien… deux verres de punch… et c’est tout… j’vous le jure !

— Non… vu… ! C’est vu, que j’ai dit !

— Ah… vu ?! Excusez, mademoiselle… mais si, si un peu quand même que j’ai vu… !

— … Je m’en doutais aussi !

— C’est que comme les gens gueulaient très fort alors au bout d’un moment ça m’a réveillé tout ce vacarme ! Un éléphant… c’est un éléphant qui crachait toute cette colle sur eux… je l’ai vu cet éléphant… Je l’ai bien vu l’animal ! Petites z’oreilles… Asie… petites z’oreilles, c’est bien d’Asie, non… ?!

— Oui ! mais bon… un éléphant, OK, Asie, Afrique, du trou du cul du monde, on s’en fout un peu, je crois ! mais le dresseur… ? Est-ce que vous l’avez-vu, son dresseur ?

— Mais, bien sûr, que je l’ai vu ! C’est lui qui a changé l’eau en colle dans la piscine ! Il avait déjà fait la même chose, il y a deux jours, mais avec du champagne cette fois, qu’y paraitrait… c’est ma copine Suscha qui me l’a raconté tout à l’heure !

— … Suscha… votre copine ?! La Suscha de Gonfarel… ?!

— Ben, oui, on a tout de suite sympathisé tous les deux… forcément elle a été scoute comme moi… même que son totem c’est « Sangsue habile » !

— Ah, ouais… ?! Sangsue habile ?! Tiens donc… cela confirme bien ce que je pensais… !

— … Hein… ?

— Non, rien, mon vieux, laissez tomber ! Bien, c’est super sympa vos histoires de boy-scouts mais, ensuite, il est parti par où ce dresseur avec son éléphant ?

— Par là… derrière ce bâtiment ! Un autre type les attendait…

— Un clown, je parie… ?!

— Mais oui, c’est ça ! Vous avez raison… un clown ! Et puis ils ont tous embarqué dans un gros camion et ils sont partis à fond de train comme s’ils avaient eu lle diable à leur trousses !

— Et pour Gladys… et puis les autres… avez-vous vu comment cela s’est passé ?

— Bien sûr !

Quelqu’un du service de protection rapprochée vient jeter un seau d’eau chaude sur nos deux contorsionnistes embriqués l’un dans l’autre mais sans aucun résultat immédiatement perceptible… Cela ne décolle toujours pas !

— Et… ?

— Un clown, là encore ! Et une jolie petite nana aussi avec… ouais, drôlement bien roulée, la gamine !

— Bon, et pas de Chinois… ?! Vous êtes bien certain qu’il n’y avait pas de Chinois dans le coup ?!

— Des Chinois… ?! Mais non… aucun Chinois, madame Madeleine ! Ils ont simplement attendu que tout le monde soit bien collé sur place et puis ils sont partis tranquillement en direction du parking…

— Comment ça, tranquillement ?! Ils les ont forcément menacés avec des armes… ce n’est pas possible… ils ont du se défendre un peu tout de même ! Allons… du Thilleul… vous n’avez certainement pas du bien voir d’où vous étiez !

— Mais non ! Pas du tout, madame Madeleine ! Et même qu’ils rigolaient bien en se dirigeant vers le parking !

Tandis que je suis plongée en pleine réflexion, mon portable vibre à l’intérieur de ma pochette en soie…

Pour être un peu plus à l’aise pour répondre à cet appel, je refile Balou (que je porte depuis tout à l’heure sous le bras, et croyez-moi, il n’est pas léger, le petit gros !) à mon colon. Ainsi que ma valoche, mais pour cela… il a l’habitude !

— Et surtout, ne le lâchez pas, du Thilleul ! Il s’en foutrait plein les pattes, de cette saloperie de glu !

Le numéro d’appel est masqué…

— Oui ? Allo… ? C’est qui… ?

— Madeleine… ? C’est toi… ? C’est moi… Gladys !

Chapitre 40. Qu’un œil noir te regarde.

J-2. La Madrague. Mi-nuit.

Lorsque tout le monde eût terminé de soulager sa vessie, nous nous décidons enfin à reprendre la route, non sans oublier de remercier une dernière fois notre hôte, cette femme charmante, aussi loquace qu’attentionnée, mais finissant tout de même à la longue (il commence à se faire tard !), par afficher des paupières en capote de fiacre !

Avant de démarrer, nous délivrons Jules-Théodule, qui commence à s’agiter sérieusement au fond de sa remorque à bestiaux. Puis, profitant du fait que le petit docteur s’est réveillé, procédons à un échange en l’installant à sa place dans le vaste coffre de la limousine. Si le vieux schnok apprécie moyennement la manipe, Jacques-Ni, lui, est très heureux de pouvoir se dégourdir les jambes –l’effet de la cocaïne dans son organisme ayant semble-t-il tout à fait disparu– mais surtout de retrouver sa petite chérie, Phlycténiae.

Entre-temps, et cela a son importance, nous avions joint au téléphone la méchante Madeleine…

C’est avec bonne grâce que Gladys s’en était chargé. Évidemment, nous l’avions briefée auparavant, afin qu’elle saisisse l’entièreté des tenants, mais surtout des potentiels et terribles aboutissants du scénario qui se tramait en ce moment. Rien (ou quasiment rien…) ne lui fût caché. Elle découvrit alors, avec effroi, que ce qu’elle avait pris pour un simple jeu, une petite plaisanterie joyeuse et légère entre bons amis un peu éméchés, dissimulait en réalité un acte prémédité de notre part, et qui n’avait qu’un seul objectif : celui de récupérer, coûte que coûte, le précieux manuel des codes nucléaires…

Sonnée, réalisant que le sort de la Planète tenait pour ainsi dire entre ses mains, elle sut convaincre son amie sans aucune difficulté. Cette dernière, apparemment elle aussi sous le choc, accepta sans discuter toutes nos conditions. Nous fixâmes donc un rendez-vous, lors duquel elle nous remettrait le manuel contenant les codes nucléaires, promettant qu’en contre-partie elle récupèrerait son amie Gladys, saine et sauve. Tout le monde y trouverait ainsi son compte, et d’une façon plus générale, l’Humanité entière qui pourrait enfin respirer ! Cela, tout au moins pendant quelques temps, espérons-le…

Il nous restait maintenant à trouver un lieu plus discret et plus sûr pour nous mettre à l’abri, et nous reposer si possible en attendant l’heure prévue pour cet échange.

« Et pourquoi n’irions-nous pas chez moi ?! C’est à seulement quelques kilomètres d’ici, et pour être tranquille… oh, ça, vous pouvez me faire confiance, c’est bien tranquille ! »

C’est ainsi que Phlycténiae intervînt, nous proposant spontanément de nous accueillir chez elle, une grande maison de famille peu éloignée de l’endroit où nous nous trouvions, mais à ses dires, bien retirée dans la forêt et sans voisinage proche. Depuis le début, toute cette histoire semblait beaucoup l’amuser, et ce fragile et néanmoins excentrique personnage haut en couleur (du rouge principalement !), coopérait avec un enthousiasme assez étonnant. D’ailleurs, force était d’admettre, que si notre kidnapping avait au final plutôt bien fonctionné (alors que tout partait à vau l’eau !), c’était en grande partie grâce à elle. En effet, si un vent de panique avait soufflé lorsque Zoé et Julius s’aperçurent que notre cible principale venait de disparaitre au moment même où je décidais de leur donner le signal convenu, c’était bien elle, Phlycténiae, qui avait su convaincre la petite troupe de nous suivre sans opposer de résistance, expliquant que tout ceci était prévu au programme de la soirée !

« Est-ce que j’peux la conduire, la limo ? interroge Marcel.

— Mais bien sûr, si cela te fait plaisir ! réponds-je.

— L’adresse est en mémoire dans le GPS… vous n’avez qu’à suivre ses instructions ! indique aussitôt Phlycteania, en baillant de fatigue.

Marcel s’installe donc au volant de la Lexus, et monsieur, en fin connaisseur des belles choses, est tout de suite emballé par le raffinement de l’engin et notamment la puissance phénoménale des phares directionnels au xénon de la dernière génération.

— Incroyable ! On y chouffe comme en plein jour !

Ce qui ne nous empêche pas, à peine quelques minutes plus tard, de percuter de plein fouet une énorme bête, un chevreuil, sorti précipitamment d’un bois…

Julius, pas encore endormi, comme le sont déjà Phlycténiae et Jacques-Ni bien enlaçés sur la banquette arrière, ainsi que Gladys, qui elle aussi a sombré dans les bras de Morphée dès notre départ de St Tropez, en profite pour nous détailler sa recette du chevreuil façon « Grosse feneur« , tandis que Marcel, descendu promptement de la voiture pour ramasser l’animal, bien éclaté et tout sanguinolent, le fourre dans le coffre. Là, nous entendons Jules-Théodule râler, très certainement parce qu’il allait disposer d’encore un peu moins de place dorénavant !

— Nous faudra auzi kel-queu Karot-teu et une bel-leu ézalott-eu… !

— Et puis un oignon piqué d’un clou de girofle ! rajoute Zoé, qui ne dort pas non plus.

— Et sans oublier une bonne bouteille d’un gros rouge qui tâche pour y faire tremper tout ça ! lance Marcel, reprenant le volant.

Après cet incident regrettable, surtout pour cette pauvre bête, nous reprenons notre chemin, et les premières lueurs de l’aube pointent déjà leurs nez pâles et tout humides de rosée lorsque nous arrivons à destination, sans, fort heureusement, autre péripétie à signaler.

Ah, pour ça, pour être tranquilles : sûr que nous allions être rudement tranquilles… ! Si la prétendue petite maison de famille de Phlycténiae ressemblait en vérité à une majestueuse et très imposante bastide, elle se trouvait surtout située au beau milieu d’un magnifique parc, lui même entouré d’une immense forêt de pins et de chênes. Sur une plaque de bronze, on pouvait y lire gravé : « Château de la Fougasserie ». Une fois stoppés devant la monumentale grille d’entrée, je réveille la propriétaire des lieux, toujours blottie langoureusement contre son petit docteur chéri d’amour.

— Ah, ça y est ? Nous sommes déjà arrivés… ?! Bien… alors maintenant… faut faire « tut-tut » ! Trois fois de suite ! C’est le code convenu !

Marcel klaxonne donc trois fois, et, comme annoncé : les grilles s’entrouvrent au bout de quelques secondes d’attente seulement dans un grincement de gonds assez dysharmonieux.

Malgré l’heure indue à laquelle nous débarquions, le personnel de maison semble pourtant déjà sur le pied de guerre, et pas plus surpris que cela apparemment de nous voir débouler ainsi sans prévenir, et rajoutons, dans des accoutrements assez peu conventionnels (c’est le moins qu’on puisse dire !) pour la plupart d’entre nous ! Sans parler de ce qu’ils allaient découvrir en ouvrant le coffre de la voiture… !

C’est la première fois que je mets les pieds dans un château. Je suis subjugué, mais un peu gêné aussi par tant de luxe et de splendeur. Phlycténiae, notre hôte, doit s’en apercevoir car elle me prend à part à peine sommes nous engagés dans l’immense hall d’entrée, décoré d’imposantes colonnades en marbre veiné ainsi que de fines et délicates frises de gypse sculpté…

— Voyez-vous, monsieur Chou, tout cela date du XVème siècle !

— … Oui, mais… si cela ne vous ennuie pas… pas de chichi entre-nous, n’est-ce pas… aussi, appelez-moi donc plutôt… Inri… !

— Bien sûr, mais bien sûr… c’est comme vous voulez… ainsi donc, comme je vous le disais, mon cher Inri, tout cela date du XVème, avec, bien entendu, quelques petits remaniements par la suite, et notamment du temps de mon arrière-grand-père… le célèbre pharmacien !

— … Un pharmacien, dites-vous… ?!

— Oui… papy Anatole ! mais je ne l’ai pas connu… je n’étais pas encore née lorsqu’il est décédé. Il a acquis cette propriété en dix neuf, juste après la première guerre mondiale…

— L’endroit est magnifique !

— Vous trouvez, Inri… ?!

— Oui, vraiment…

— Et bien, moi, voyez-vous, je préfère le moderne ! Ces vieilleries architecturales me donne le bourdon au bout d’un moment ! D’ailleurs, je voulais tout raser ! J’avais même trouver un architecte qui pouvait me faire quelque chose de très bien, avec de grandes baies vitrées à galandages ! Pétrusk Chienlitsk… vous le connaissez, peut-être ? Un ukrainien…

— Hein… ? Chiant… lit… ?! Non, désolé, connais pas ! Par contre, l’Ukraine, je vois bien… un très gros dossier, il y a peu…

— Oui, seulement voilà, cette bande de vieux séniles des Monuments Historiques n’ont rien voulu savoir ! C’est classé, Madame Bordère ! qu’ils m’ont répondu… alors surtout, on ne touche à rien ! Mais moi, je m’en fiche… classé ou pas, un jour vous verrez que je ferai tout péter quand même !

— Pardon, mademoiselle Bordèrre… veuillez excuser, mais… que doit-on faire de ça… ?!

Il s’agit de l’un des trois employés, un fort gaillard, borgne et de presque deux mètres, celui-là même qui nous a accueilli sur le perron, et qui tient maintenant par la peau du cou, main droite le chevreuil, sanguinolent et inerte, et, main gauche, Jules-Théodule qui se débat, lui, comme un beau diable !

Plus tard, lors du repas de midi, Phlycténiae nous apprendra que si tous ses employés sont plus ou moins handicapés cela était tout bêtement dû au fait que dans notre pays béni des dieux (dixit) , l’administration fiscale accordait des réductions généreuses sur les charges patronales si l’on embauchait des invalides. Aussi, elle faisait toujours comme cela, et ne s’en plaignait pas, car non seulement elle profitait de substantielles économies salariales, mais de surcroît, ces gens-là (dixit, à nouveau) étaient toujours particulièrement reconnaissants d’avoir enfin dégoté un boulot stable, et nous assurait que de cette manière on pouvait leur demander de faire des extras, comme tout un tas d’heures supplémentaires non déclarées, et sans trop se tracasser la nénette, ceux-ci n’osant jamais refuser de faire plaisir à leur employeur ! Ici, par exemple, au château, elle avait donc ce géant borgne, un peu demeuré également, un autre qui boitait beaucoup à cause d’une prothèse de jambe en plastique mal ajustée, et puis, la demoiselle, qui s’occupait du ménage et de la cuisine, un peu sourde, et qui n’était pas, elle aussi, toujours très très bien dans sa petite tête à elle à certains moments…

— Aussi, ne pas trop vous inquiétez, mes chers amis, si vous oyez quelques hurlements intempestifs de temps à autre… ce n’est qu’elle, la pauvrette, qui, parfois, décompense un peu !

Pour le chevreuil, finalement, nous le mangerions le soir même. Et accomodé selon la fameuse recette de Julius, qui voulait bien s’en occuper si Marcel acceptait, lui, de le dépecer. Ce qui ne devait pas, à priori, poser de problème majeur… En ce qui concerne J-T, nous lui délions les mains et les pieds, et lui racontons ensuite ce qu’avait déclaré son fiston de président à son sujet, selon ce que nous avait rapporté Madeleine au téléphone. Cette fois, les yeux faillir véritablement lui sortir de la tête en entendant cela ! Impressionnant…

— Je vais le déshériter ! Non… ! Mieux que ça… je dépenserai tout mon pognon jusqu’au dernier centime avant de crever !

Après s’être calmé, nous comprenons qu’il n’a plus du tout envie de se sauver. Considérant objectivement qu’en définitif il n’est pas si mal que cela en notre compagnie. Surtout qu’il a déjà remarqué la petite bonne un peu toc-toc, qui, à mon avis, n’a pas l’air non plus d’être complètement indifférente à son charme, pour autant très discret que puisse être ce dernier ! Il devenait donc inutile de l’enfermer à double tour dans une cave obscure remplie de salpêtre, comme j’avais pu l’imaginer au cas où il continuerait à se rebiffer.

— Bon… maintenant, Ginette (et c’est justement la petite bonne un peu vicelarde sur les bords) montrez donc leurs chambres à nos invités… vous n’avez qu’à mettre tout le monde dans l’aile ouest, cela sera bien plus commode… rafraîchissez-vous et reposez-vous donc un peu, mes chers amis, et si vous le voulez bien : retrouvons-nous tous aux alentours de midi dans la salle à manger !

Elle avait prononcé ce « mes chers amis » exactement comme si nous venions de passer les dix dernières années à jouer tous ensemble au croquet, dans son parc à l’anglaise, dès qu’un temps agréable le permit…

Chapitre 41. La nuit, tous les lapins sont gay.

Rudement chouettos, cette Aston Martin, modèle DB11 GT ! Il ne s’enquiquinait pas, le Gonfarel ! Un cabrio de toute beauté, la grande classe, une sommitude de bon goût et d’élégance à l’english, autrement dit, tout le contrario de son proprio !

Bon, je ne vous cacherai pas que ce magnifique bolide, petit cadeau d’anniversaire prévu pour sa Suscha à bec de canne (ce qui devait expliquer la peinture flashie, rose vif à paillettes !), ce n’était pas de gaieté de cœur qu’il me l’avait refilé, le porcinet ! Quand même du insister un peu fort dans les basses et lui mettre quelques points sur les « i » pour qu’il me lâche le trousseau de clés et la carte grise de sa caisse flambante à trois cent mille boules ! Résumons, pour la faire courte, que j’avais du lui remémorer dans le creux de l’oreille, deux ou trois petites choses, un chouia délictueuses sur les bords, que la presse à scandale et accessoirement les juges anti-corruption de notre pays n’avaient peut-être pas besoin de connaitre dans le détail. Preuve, si besoin, qu’il est toujours intéressant avec ce genre de personnage de se garder sous le coude, bien au chaud, quelques dossiers en réserve, cela ne mange pas de pain, comme dirait mon boulanger ! Alors, si, perso, je ne possédais pas de joli petit carnet de notes à spirales, comme la vieille Queen d’outre-manche, j’avais malgré tout conservé précieusement quelques archives du bon vieux temps passé…

La larme à l’oeil, il n’avait cependant pu s’empêcher de me faire l’article sur son bolide :

« Moteur V12 de 5,2 litres à double turbo…334 km/h de vitesse de pointe…de 0 à 100 en 3,7 secondes… 639 chevaux sous le capot… ! »

OK, notons cependant que s’il avait raison côté bourrin, rien à redire là-dessus, ça poussait fort dans les tours, la taille de la malle était plutôt décevante : à peine la place pour deux valoches ! Mais, ne nous arrêtons pas à ces menus détails techniques, et c’est donc à fond les ballons que nous filions maintenant dans le petit jour azuréen… Nous… ? Oui, nous ! C’est à dire mon Balou d’amour, très confortablement installé sur le cuir fauve connolly de la banquette arrière, et qui ronflait déjà, tandis que Duthilleul dessoulait tranquillement à ma droite, sur le siège passager…

Comment ça ? Duthilleul ? Hé bien, oui ! je l’avais finalement embarqué avec moi, celui-ci ! Oui, I know, you surprise ?! Ça, c’est parce que vous avez encore un métro de retard, mais vous affolez pas, mes petits agneaux, je vous raconte l’histoire…

Pour être directe, disons tout de suite qu’après ce qui venait de se passer, sa carrière militaire, à notre colon, était plutôt mal en point… Car, non seulement le zygoto saint-cyrien pouvait faire une jolie croix sur ses deux étoiles de gégène, ainsi que sur sa future mutation, tant attendue pourtant, dans les îles paradisiaques, cocotiers et vahinés, mais peut-être même envisager, s’il lui restait encore une petite once de lucidité, une rapide reconversation dans le civil ! Ouais… ça, c’est sûr… je ne voyais pas trop comment il pourrait se refaire une santé après ce qui venait de se passer ! Fallait avouer aussi que notre ostrogoth n’y avait pas été de main morte pour le coup… je crois bien qu’il lui avait carrément pété le pif, au Président ! Et cette fois, je ne vous parle pas de Gonfarel la limace, mais bien de l’autre, le petit trou du cul à sa Josyane, mon « voleur de mallette » ! comme y gueulait, du Thilleul, à qui voulait bien l’entendre ! Assez clair là-dessus, qu’il ne l’avait pas encore bien digéré, son histoire de valisette en skaï !

Bon… moi aussi, votre aimable serviteuse, j’en avais profité pour lui dire, à cette enclûme de foire du trône, tout le bien que je pensai de lui ! Et je n’avais pas mâché mes mots, oh, pour ça, vous pouvez me faire confiance ! Tout y était passé, et y’en avait pas mal à raconter !

« Vous répondrez de vos paroles et de vos actes devant la Nation toute entière, madame Goret…! m’a-t-il sorti, hors de lui.

— Et moi… ai-je rétorqué, aussi sec, je vous emmerde tous autant que vous êtes ! »

C’est juste après que notre ami Duthilleul lui a sauté dessus. Il avait comme la rage en lui, le cinq barrettes. Mauvais comme une teigne ! Tout l’alcool ingurgité dans la soirée aidait un peu, je suppose. Enfin, bref, ce fut Jony Walker, le chef de la sécu rapprochée en personne, qui du les séparer avant que cela ne tourne au drame national. Néanmoins, le sang avait déjà commencé à couler. Le Président, le blaire en chou-fleur, s’était alors assis pour se remettre du choc, oubliant, comme une buse, la glu toujours bien présente sur son siège ! Et, paf ! c’était reparti pour un petit tour d’une séance gratuite de bassines d’eau chaude sur les miches !

Avec Duthilleul, pas fous, on en a profité pour se carapater en douceur.

 » Cocu… ! que j’ai tout de même lancé bien fort en partant.

C’est à ce moment-là que j’ai proposé à Duthilleul de m’accompagner. Je ne pouvais décemment pas l’abandonner comme ça. J’ai du coeur, moi. Et puis je me suis dit qu’une fois qu’il aurait cuvé toute sa vinasse, l’officier supérieur, il pourrait peut-être m’être utile par la suite. Nous avons donc filé à l’anglaise (au sens propre comme au figuré, pour ceux d’entre-vous qui suivent un peu depuis le début).

J’allume la radio. Machinalement. Ben, merde ! C’est dingue, mais ils savent déjà pour tout ce bazar qu’on laissait derrière nous ! Édition spéciale même, pour l’occasion. Du grand spectacle à sensation comme ils adorent se mettre sous la dent pour remonter leurs courbes d’audiences. Inutile de vous dire que la Josyane n’en sortait pas grandi. Ni, Le Bibronzic… Lui, il s’en prenait même carrément plein la tronche ! En vérité, je crois qu’ils ne l’ont jamais vraiment aimé le breton, alors, cette fois, l’occasion était bien trop belle de pouvoir l’enfoncer au maximum. Et, comme par hasard, ces minables nous ressortaient déjà des cartons de vieilles affaires de cul qu’il aurait soit-disant eu avec quelques autres pouffiasses du même acabit, et toutes assez connues du grand public pour la plupart d’entre elles, ce qui ne gâchait rien à la chose. Un sacrément chaud lapin, notre Bibronzic, a les entendre déboiser, les journaleux…

Au bout d’un certain temps, après avoir craché pas mal de venin, ils ont tout de même évoqué l’ultimatum envoyé aux Chinois dans la journée. Rapido toutefois, car ce n’était pas la peine de s’emballer pour rien d’aprés leurs consultants, experts en guerre tout azimut, qui nous assuraient, sans se démonter aucunement, que nous n’en étions pas encore au stade où nous devions tous courir aux abris ! Restons calme et gardons la tête froide, affirmaient-ils… !

Pour changer d’ambiance, je glisse un cd trouvé au fond de la boite à gants, into la fente du Pionneer haut de gamme. Obispo. C’est bien, Obispo. Ainsi, si la voiture à James Dean disparaissait en fumée, pour le coup, Gonfarel, remontait un peu dans mon estime ! Mon colonel s’est rapidement endormi, au bout de cinq minutes à peine, comme un gros bébé Cadum après son bain moussant du soir. Les nerfs lâchaient…

Programmation du GPS, direction Ramatuelle. C’est là que je devais me rendre pour l’instant, suivant les indications précises données par Gladys, qui devait me recontacter un peu plus tard dans la matinée pour me préciser l’adresse exacte du rendez-vous. Elle m’avait affirmé aussi que ses ravisseurs étaient désolés d’en être arrivé là. Ils n’avaient soi-disant pas pu faire autrement et tout ce qui les intéressaient était d’empêcher cette guerre nucléaire d’avoir lieu, et rien d’autre. Peace and love, et tout ceci dans le meilleur des mondes, tu parles, Charles, d’un programme de chiotte !

« Surtout ne t’en fais pas, Madeleine, je t’assure qu’ils ne me feront aucun mal, ce sont des gens absolument charmants…!

— Charmants… ?! Tu plaisantes, je suppose ?! Une bande de terroristes, que ces gens-là ! »

On n’a pas encore fait dix bornes, qu’à la sortie d’un village, voilà pas qu’oon tombe sur la maison Royco en tenue de camouflage…

« Bonjour… Gendarmerie Nationale… alcoolémie et contrôle des papiers… !

— Vous êtes bien matinal, monsieur l’agent ! que je marmonne entre mes dents, tout en lui refilant les papiers de l’Aston. Ce n’est pas que je ne les aime pas les condés, c’est comme tout, il en faut bien aussi, je dis pas le contraire, mais je ne sais pas pourquoi, je ne suis jamais très à l’aise avec eux. Et puis là, franchement, ce n’était vraiment pas le moment d’enquiquiner la populasse… !

Ils avaient du nous entendre arriver de loin, la nuit, c’est connu, les bruits portent, surtout que l’Aston, en mode sport du sélecteur de vitesses séquentielles, elle vous monte assez vite dans la red zone, et encore plus, si, comme bibi, tu as plutôt tendance à avoir le pied un peu lourdingue sur la pédale de droite…

— Une bien belle automobile, que vous avez là, Madame… !

Les bleus, en général, sont de grands connaisseurs en tuture, ils savent apprécier les belles caisses qui roulent vite, et notamment lorsqu’ils peuvent les choper en délit de grande vitesse.

— Un cadeau d’anniv’… !

Je lui refile les papelards, qu’il épluche vite fait.

— Manque votre permis de conduire, Madame… vous ne me l’avez pas donné… ?!

— C’est que, mon brigadier en chef des logis, j’aurai bien du mal à vous le montrer parce que, voyez-vous… je ne l’ai jamais passé !

Aujourd’hui, ce n’est plus du tout comme dans le temps, avec notre marée-chaussée nationale… Avant, il y avait toujours moyen de s’en dépêtrer plus ou moins vite, tu leur montrais un peu tes cuisses, ou éventuellement ton cul en cas d’infraction grave, comme un feu rouge bien mûr, en prenant soin de te pencher un peu plus que de raison pour ouvrir ton coffre à bagages afin qu’ils vérifient – et c’est, il faut le reconnaitre tout à leur honneur d’avoir une aussi grande conscience professionnelle– que le pneu de la roue de secours n’était pas totalement lisse comme c’est bien souvent le cas, et, là-dessus, tu repartais tranquillo avec juste un avertissement verbal et qu’il fallait surtout plus le faire, ma petite demoiselle, qu’on ne vous y reprenne plus, et puis voilà, basta… ! Le tour était joué, c’était finalement pas beaucoup plus compliqué que ça ! Mais, aujourd’hui, tout ceci est terminé, et bien terminé… la nouvelle génération ne laisse plus rien passer, ils doivent faire du chiffre à tout prix depuis que la notion de rendement s’est installée (insidieusement) au sein de nos forces de l’ordre…

Et voilou, bingo ! je le savais… ! Pas terminé tout à fait ma phrase que notre gaillard a déjà posé la main sur son pistolet ! Ceci qui est dans un étui en cuir sur le côté de son ceinturon, entre le taser et la matraque télescopique. Et ça, aussi, c’est nouveau ! Une fâcheuse tendance à dégainer vite maintenant ! Et même s’il te manque juste, comme ici, un simple papelard à la con, ou bien encore une vulgaire ampoule de clignotant qu’a grillée pour être tout à fait réglo. Tout ça à cause sûrement de ces terroristes, et qu’on pouvait jamais savoir la tête qu’ils avaient vraiment ceux-là, et qu’ainsi, prudence prime d’abord, n’est-ce pas la mère de toutes les suretés ? valait toujours mieux rester sur ses gardes, sait-on jamais !

Je crois que je ne vous l’ai pas encore précisé, mais ils étaient en couple, mes gendarmes kakis. Comme les bengalis, mais en beaucoup moins colorés et joyeux ! Nouveauté, là aussi, depuis quelques années, on avait fait rentrer la femme en force dans l’armée française. On notera qu’avant, c’était plutôt l’inverse qui se produisait, notamment les samedis soirs de permissions bien arrosés…

Ainsi, pendant que l’un me contrôle, l’autre, la femelle, commence à faire le tour du véhicule pour s’assurer que rien ne va leur échapper.

C’est à cet instant précis que mon Duthilleul est sorti des vapes… Il a tourné la tête, m’a regardé vaguement, le con… puis, pris d’un haut le coeur, a eu à peine le temps d’ouvrir sa portière pour déguobiller sur les rangeos de la gendarmette, qui, surprise, ô, la vache ! n’a pas le temps d’éviter sa magnifique gerbe coloniale… ! Splash… !

Croyez-moi si vous voulez ou pas , mais, et alors que je n’ai même pas encore soufflé dans leur ballonnet en plastique, je comprends qu’on n’est pas bien du tout, et me doute déjà que cette fois, la mère Mado, va falloir qu’elle vous pète le grand jeu, peut-être même un peu plus, pour se sortir de ce foutu pétrin…

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