Tic-Tac.

Pièce en 5 actes.

Ernest Salgrenn. Mars 2022.

ACTE 1

La scène se déroule dans ce qui semble être un bunker. Des murs en béton brut, au centre une console en métal gris avec un gros bouton rouge, pour seul éclairage, une loupiote qui se balance au bout d’un fil juste au-dessus, dans un coin, un divan rouge avec une étoile jaune, une lourde porte blindée avec un mécanisme de fermeture extrêmement sophistiqué…
Trois personnages sont présents. Un nabot, costume sombre, au regard halluciné, un militaire de haut grade, casquette surdimensionnée, placard de médailles, et une jeune femme, blonde, robe élégante sous un manteau de fourrure, collier de diamants, assise mollement sur le canapé devant deux valises en cuir…

Scène I

Le nabot :
« Feu… !
Le militaire, occupé à verrouiller la porte blindée :
— … Comment ?
Le nabot :
— Feu ! vous dis-je ! Le militaire, se retournant :
— Du feu ? Mais… vous n’allez tout de même pas fumer ici… cela va nous empester l’atmosphère !
La blonde :
— Il a raison, chéri, tu ne vas pas te remettre à fumer maintenant ? Tu ne veux pas plutôt un tic-tac ?
Le nabot :
— Non ! Maréchal Délitfaciev, appuyez-moi immédiatement sur ce bouton ! C’est un ordre ! Alors, obéissez !
Le militaire, s’approche de la console, jette un œil à sa montre, puis tâte ses poches d’uniforme…
— Flûte… je crois bien que je n’ai pas pensé à prendre les codes… oui, c’est ça, c’est bête… mais j’ai dû les laisser sur mon bureau !
La blonde, fouille fébrilement dans son sac à main :
— Et moi, je crois bien que je n’ai plus de tic-tac… quelle conne, je suis !
Le nabot, se rapproche, lui aussi, de la console centrale, et se hausse sur la pointe des pieds afin de mieux voir :
— C’est quoi, ça ?
Le militaire, embarrassé comme pas deux :
— Une sécurité… Le bouton est bloqué… faut taper le code et…
La blonde, repose son sac à côté d’elle :
— Et la bombinette cherra !
Le militaire :
— Bombinette, bombinette… il ne s’agit pas vraiment de bombinettes, comme vous dites… plusieurs centaines de mégatonnes, tout de même… !
La blonde :
— C’est moche, ici… très moche !
Le nabot :
— Peut-être, mais au moins, nous sommes en sécurité. Vous êtes sûr d’avoir bien fermé la porte, Délitfaciev ?
Le militaire :
— Je crois…

Silence. Le nabot tourne en rond. Le militaire mate la blonde qui se lisse un bas. La loupiote se met à clignoter…

Le nabot, rompant enfin le silence, comme pris d’une soudaine crise d’angoisse :
— Ah… je ne suis pas aidé, tiens ! Quelle bande d’incapables… c’est terrible… quand je pense à tout ce mal que je me suis donné depuis tant d’années… oui, tout ce mal… vous ne me méritez pas, tous autant que vous êtes !
La blonde, se lève :
— Ne dis pas ça, mon chéri, viens… câlin à maman…

Le nabot se jette dans ses bras, le nez dans sa poitrine opulente. Le militaire pose sa casquette sur la console, sort un mouchoir blanc de l’une de ses poches et bidouille l’ampoule.

Le militaire, sur la pointe des pieds :
— Il doit y avoir un faux contact… avec toute cette humidité, cela ne m’étonne pas…

Ça claque sec… et la lumière s’éteint. Noir absolu. Quelques secondes se passent ainsi… puis, toute une ribambelle de néons, violents, cette fois, illumine la pièce à nouveau…Une femme, entre deux âges, tablier à fleurs, un balai, qu’elle tient comme une lance de tournoi, pointée vers les trois autres, se tient devant une porte ouverte sur le côté droit…

Scène II

La femme :
— C’est quoi, ce bordel ? Qu’est-ce que vous foutez-là, dans le noir ? Vous êtes qui, vous ?!
Le nabot, s’écartant un peu des nichons :
— Et vous ? Vous êtes qui, vous ?
La femme :
— La femme de ménage ! Merde ! ça vous amuse de faire sauter les plombs comme ça ?!
Le militaire, tout rouge, en sueur, tremblotant, pas fier du tout :
— Putain, je me suis pris une sacré châtaigne… !
Le nabot, s’avance vers la femme de ménage :
— Vous ne me reconnaissez pas ? C’est moi, votre président…
La femme de ménage, baisse son balai et plisse les yeux :
— Ouais, peut-être… peut-être bien, maintenant que vous le dites, y’a comme qui dirait une petite ressemblance… Et elle, c’est qui ?
La blonde :
— Une amie de monsieur… dites, vous n’auriez pas une boite de tic-tac, par hasard ?
Le nabot, désignant la porte ouverte par la bonne femme en tablier :
— Y’a quoi, là, derrière vous ?
La bonne femme de ménage :
— La machinerie, les réserves, tout le tintoin pour tenir des mois et des mois, et… chez moi !
Le nabot, ouvrant de grands yeux :
— Comment ça, chez vous ?! Vous voulez dire que vous habitez ici, dans cet abri ?
La femme :
— Ouais, et ça fait un bail, même ! Dix-sept ans, que j’habite ici !
le Nabot, s’adressant au militaire :
— Et vous pouvez m’expliquer ça, bien sûr… ?
Le militaire, s’épongeant le front :
— … Heu… non ! Je ne savais même pas qu’une femme de ménage s’occupait de cet abri !
Le Nabot :
— C’est bien ce que je disais… je ne suis entouré que d’incapables !
Le militaire, reprenant du poil de la bête :
— Mais, de quel droit ? C’est une enceinte militaire, c’est du secret défense tout ça autour de nous, du secret défense ! Et vous l’avez l’habilitation « Secret Défense » ? Vous l’avez ? Non, certainement pas ! Vous risquez gros, vous savez, ma petite dame… !
La femme :
— Ah ouais ? Et toi, t’es qui, toi ? T’es qui, donc ?!
Le nabot :
— Mon chef d’état-major…
La femme :
— Eh bien, je l’emmerde, ton chef d’état-major ! Et sa casquette et son putain de secret défense, il peut se les mettre où je pense !
Le nabot, voyant que les choses s’enveniment :
— Bon, on se calme tous les deux ! La situation n’est déjà pas facile…
La blonde :
— Et vous savez s’il y a des tic-tac dans vos réserves ?
Le nabot :
— Mais, tu commences à nous faire chier maintenant avec tes tic-tac !
La femme de ménage :
— Non, mais y’a des cachous !

Rideau.

Acte 2.

Bunker, toujours. Une paire de jambes sort de dessous la console (L’un des panneaux latéraux est soulevé). On reconnait le pantalon d’uniforme du militaire avec son galonnage doré tout le long de la couture…

— Quelle saloperie, ce machin ! Chiotte de chiotte !

Des voix se rapprochent. La petite porte sur le côté s’ouvre d’un coup et apparaissent (dans cet ordre) : la blonde, la femme de ménage, et le nabot, tous trois chargés d’un carton (sur celui de la blonde on peut y lire en grosses lettres : « CACHOU DE LUXE »).


La blonde, gouailleuse à souhait :
— Hé, ho ! Maréchal ! Nous revoilou !
Puis, déposant son carton sur une petite table pliante en formica :
— Ben, voilà, fallait pas s’en faire ! Y’a tout c’qui faut ici !
La femme de ménage :
— Moi, en tout cas, je n’ai jamais manqué de rien en dix-sept ans !
Le nabot, lâchant sans aucune précaution son carton, presque aussi grand que lui, dans un coin de la pièce :
— Alors, Spoutnik ? Vous vous en sortez, ou pas… ?
Le militaire (Maréchal Spoutnik Délitfaciev) :
— Négatif… y’a un sacré boxon là-dedans ! faut le voir pour le croire, tout ce tas de fils à la con ! j’en perds mon latin… des bleus, des rouges, des noirs, des jaunes et vert… et celui-là… rose bonbon… !

Il doit tirer dessus car la loupiote du plafond se met à monter et descendre…


La femme de ménage :
— Non ? Il s’appelle vraiment Spoutnik, cet abruti… ? Comment peut-on se décider à appeler son gosse Spoutnik ? Faut-y être crétin tout de même… Spoutnik… !
Le Spoutnik :
— Hé, ho, je vous entends, vous savez ! Et pour votre information, mon père était cosmonaute… il a tourné plus de deux cent fois autour de la terre ! Alors ? ça vous en bouche un coin, je parie ?!
La femme de ménage :
— Ouais… peut-être… mais n’empêche que… !
Le nabot, se laissant tomber sur le canapé :
— Et vous, c’est quoi votre nom ?
La femme de ménage :
— Germaine… Germaine Mirotvoretski !
La blonde :
— Ma manucure aussi s’appelle Germaine…

Elle se regarde les ongles un instant, puis commence à ouvrir son carton délicatement.


Germaine :
— Vous en avez bien de la chance de pouvoir vous payer une manucure… et puis n’importe comment, moi, je me ronge les ongles, alors ça ne servirait pas à grand-chose !
Le nabot :
— Sans compter qu’avec votre métier… les mains dans l’eau de javel toute la journée et à récurer la crasse… ce n’est pas l’idéal, non plus, n’est-ce pas ?!
Germaine :
— Ouais, mais j’ai pas vraiment le choix ! Tout le monde peut pas rester à se la couler douce du matin au soir comme une grosse feignasse, mon vieux ! Je sais pas si vous êtes au courant, mais, dans ce pays, il y en a qui ont encore besoin de bosser pour gagner leur croûte ! Faut pas croire que ça vous tombe tout cru du ciel, les pépètes, alors faut bien bosser pour faire tourner sa marmite !
Le spoutnik, toujours couché sous sa console :
— Tout cuit ! Pas tout cru… !
Germaine :
— Hein… ? Qu’est-ce qui raconte, le cosmonaute ?
La blonde, gobant une pastille à la réglisse :
— Kékun ki veut un kachou… ?
Le spoutnik, émergeant de sous sa console, en sueur :
— Oui, c’est pas de refus !

La blonde s’approche de lui (toujours assis par terre), il lui tend sa main à plat, elle rate son coup, la pastille roule au sol, elle se baisse pour la ramasser, on aperçoit le haut de ses bas de nylon, bien placé, il en profite, elle prend tout son temps, se relève enfin et lui fourre la petite réglisse directement dans la bouche…


Le nabot, qui n’a rien vu de la scène :
— Finalement, moi aussi, j’en veux bien une, ma chérie !
Germaine, qui, elle, n’a rien raté du petit manège :
— Moi aussi, mais… je me la mettrai moi même dans le bec, si vous n’y voyez pas d’inconvénient !

Une sirène d’alarme retentit, les néons se mettent à clignoter…


Le nabot, se relevant d’un coup sec :
— Qu’est-ce qui se passe, là ?
Germaine :
— Rien ! Faut pas vous affolez ! C’est mes lasagnes !
Le nabot :
— Comment ça, vos lasagnes ?!
Germaine :
— Ouais, ça c’est rien que pour prévenir que mon plat de lasagnes, que j’ai mis dans le four tout à l’heure, est tout à fait cuit ! J’ai un peu bidouillé le système d’origine pour pouvoir être avertie partout où je me trouve… vous comprenez, c’est tellement grand ici, et puis avec l’épaisseur des murs !
Le Spoutnik, qui ouvre de grands yeux :
— Attendez un peu… comment ça, vous avez BIDOUILLÉ le système ?! C’est quoi encore, cette histoire… ?

Germaine sort un gros boitier noir de sa poche ventrale de tablier, déplie une longue antenne, appuie sur un bouton, la sirène s’arrête instantanément et les néons ne clignotent plus.


Germaine :
— Voilà… c’est fini !

Le Spoutnik se relève, enlève sa veste, la jette sur la console à côté de sa casquette, se retrousse les manches de chemise (en prenant tout son temps), et s’approche ensuite de Germaine d’un pas décidé.


— Montrez-moi ça ! C’est quoi, cette télécommande ? Ce n’est certainement pas du matériel réglementaire… d’où vous sortez, ça ?

Elle se recule, et le menace en pointant l’antenne vers lui.


— Approchez pas… ou je vous troue le bide !
Le Spoutnik :
— Donnez-moi ça, je vous dis !
Germaine :
— Non ! C’est à moi !
Le nabot, qui se rassoit sur le canapé :
— Bon… ça suffit maintenant tous les deux ! Vous êtes pénibles à la fin… Madame Mirotvorestki… allons, soyez raisonnable… passez-lui cette télécommande, qu’il voit ce machin de près, et puis qu’on en finisse !
Germaine :
— Non ! Et non, c’est non ! Il n’en est pas question !
La blonde, qui se rapproche un peu, et d’une voix qui se veut apaisante :
— Germaine… écoutez-moi, ma petite Germaine… Vous savez qui sont ces deux-là, hein ? Vous n’ignorez pas tout de même que vous êtes en présence du Président de la république, LE PRÉSIDENT, Germaine, NOTRE PRÉSIDENT à tous… et du Maréchal Délitfaciev, son chef d’état-major, c’est à dire le plus haut gradé de toute notre grande armée populaire… ce n’est pas rien tout de même… !
Germaine :
— Rien à fiche ! Ici, c’est chez moi, alors je fais un peu ce que je veux ! Et puis d’abord, ça pourrait être dangereux de lui passer cet appareil… faut surtout pas appuyer sur les boutons n’importe comment : il pourrait y avoir de graves conséquences ! parce que faut savoir que je peux tout commander avec ce truc… même votre satané machin-chose, là… (elle montre, avec l’antenne, le gros bouton rouge)
Le Spoutnik :
— Oh… nom d’une pipe ! Je le crois pas… !
Germaine :
— Ben, si ! Voulez que j’vous montre… ?!

Sans attendre de réponse, elle appuie sur l’un des boutons de sa télécommande, tout en tirant la langue… Le nabot, saisi de frayeur, replie ses jambes sous lui et s’enfouit la tête dedans, le Spoutnik se colle les mains sur les oreilles, et la blonde, tétanisée sur place, ne fait rien…

Germaine :
— Mais, regardez-moi donc un peu, cette bande de trouillards !

Une petite musique douce (Mozart) se fait entendre progressivement. Dans le même temps, l’intensité des néons s’atténue, tandis que des posters (de chats) se déroulent sur les murs, puis, une porte coulisse, et apparait une grande table (sur roulettes), qui vient se positionner en plein milieu de la pièce !

— Alors ? C’est drôlement chouette, non ?!

Rideau.

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