Post-Mortem.

(Inspiré de faits réels…)

St Julien d’Emphasy. 9h30 du matin, Mardi 3 Juillet. Jour de marché.

« Saloperie de distributeur ! »
Comme tous les Mardi, je veux retirer mes 100 balles dans le nourin automatique du Crédit National de la Gascogne, place Georges Pérec, mais voilà que ce matin, la bécane à biftons vient de m’avaler tout cru ma carte bleue… !
« Carte non valide ! Prière de vous adresser à votre Agence. »
J’entre.
« Bonjour, monsieur, que puis-je faire pour vous ? »
— Bonjour, Madame… Et j’explique l’histoire.
— Bougez pas, on va vérifier ça tout de suite…
Et j’attends. La dame revient au bout d’un moment avec un type en costume sombre, clampin qui doit être le directeur de l’agence, cela ne fait pas de doute, vu sa tronche de premier de la classe.
— Monsieur… ?
— Gianni Belafonte, lui-même !
— Vous en êtes sûr… ?
— Un peu mon neveu, que j’en suis sûr ! Alors ? Ma carte bleue, vous allez me la rendre, ou pas, c’est que j’ai encore mon marché à faire, moi ?!
— Non… !
— Comment ça, NON ? C’est quoi le problème avec ma carte ?
— Votre compte a été clôturé la semaine dernière…
— Comment ça, CLO-TU-RÉ ?
— Oui, clôturé… c’est la loi après un décès…
— Un décès ? Mais, quel décès ?
— Le vôtre, monsieur Belafonte… le vôtre… !
— Vous vous foutez de moi, là ? Bon sang, vous voyez bien que je ne suis pas mort, c’est moi, là, devant vous… tenez, regardez ma carte d’identité… alors ? Vous voyez bien que c’est moi et que je suis donc toujours vivant !
— Désolé… mais cela ne prouve rien ! Nous avons reçu un avis officiel de l’administration, la semaine dernière… si vous n’êtes pas décédé… il faut voir ça avec eux !
— L’administration ? Mais, quelle administration ?
— L’administration centrale…
— Bon… je veux parler à mademoiselle Lonbini, ma conseillère… elle me connait, elle, alors je suis certain qu’elle pourra vous le confirmer que c’est bien moi !
— Désolé… mademoiselle Lonbini ne travaille plus dans notre agence, elle a été mutée à Paris, au siège central…
— Mutée ? Voilà bien ma veine, tiens ! OK… pour ma carte bleue, ce n’est pas grave, vous pouvez la garder si cela vous chante… mais je vais retirer tout mon pognon… oui, c’est ça… donnez-moi tout mon fric jusqu’au dernier centime… et tout ce qu’il y a sur le livret A aussi, pendant qu’on y est !
— Je crois que vous n’avez pas bien compris, monsieur Belafonte… je viens de vous dire que pour nous, vous n’existez plus… ! d’ailleurs, inutile d’insister, votre solde a déjà été transférer sur la caisse des dépôts et consignations, et c’est maintenant votre notaire qui doit s’occuper de votre succession… Voyez plutôt avec lui…
— Mon notaire ? Mais, bougre d’âne, je ne sais même pas qui est mon notaire !
— Maître Gras… 3 rue des pieds paquets… mais ne dites surtout pas que c’est moi qui vous l’ai dit, je pourrai avoir de gros ennuis en trahissant ainsi le secret bancaire…
Je sors de la boutique. Pas la peine de perdre mon temps, j’ai bien compris qu’ils sont butés. Direct chez ce notaire, comme c’est à seulement deux pas d’ici, autant régler cette stupide affaire le plus rapidement possible…
— Monsieur Belafonte, je voudrais voir Maître Gras, c’est très urgent !
— Vous avez un rendez-vous ?
— Non ! Mais c’est une histoire de vie ou de mort… et surtout de mort d’ailleurs… ! Dites-lui qu’un certain monsieur Belafonte Gianni est là, bien vivant, en chair et en os, et vous verrez… je suis sûr qu’il acceptera de me recevoir… !
— Très bien… patientez, je vais voir…
Et j’attends. Avec mon cabas, toujours vide… Dix minutes plus tard, la secrétaire revient.
— Suivez-moi, maître Gras va vous recevoir…
Je suis.
— Entrez donc, cher ami… alors comme cela, vous ne seriez pas mort ?
Gras est gras. Très gras. Et très antipathique aussi.
— Oui, toujours bien vivant ! Et en pleine forme ! je tourne sur moi-même, qu’il se rende bien compte du bestiau.
— Bon… cette affaire est claire comme de l’eau de roche… encore une de ces grossières erreurs de l’administration centrale… ! Alors, asseyez-vous et voyons donc un peu ensemble ce que nous pouvons faire maintenant pour vous sortir de là… !
— Et surtout d’abord… qu’on me rende mon pognon !
— Oui… bien sûr, bien sûr, mais avant cela, il faut rétablir votre existence au yeux de l’administration centrale… et ce n’est pas aussi simple que ça en a l’air en premier lieu, vous pouvez me croire, par expérience en la matière… !
— Mais…
— Avez-vous déjà un avocat ? Il vous faut absolument un avocat, monsieur Belafonte… !
— Un avocat ? Mais pour quoi faire un avocat ?
— Pour vous défendre devant le tribunal administratif, évidemment ! Allons donc, vous n’espérez tout de même pas que la chose va se régler aussi simplement ? Peut-être même devrez-vous aller vous battre ensuite devant la Cour Européenne des droits de l’homme… ce n’est pas impossible, je les connais, ils ne lâcheront pas l’affaire aussi facilement, l’administration française a toujours eu beaucoup de difficultés à reconnaitre ses erreurs… ! Ils feront durer les choses, c’est une évidence… !
— Mais… et avec un certificat médical… ?! Un docteur… oui, mon docteur, il pourra leur dire tout de même, que je suis vivant ?! Ça fait bien partie de son boulot, non, que de constater si les gens sont vraiment morts ou pas ?
— Vous avez raison… votre juge désignera certainement un expert, peut-être même plusieurs, afin de déterminer avec certitude l’état réel dans lequel vous vous trouvez…
— Un expert ? Et qui le payera… ?
— Mais vous, monsieur Belafonte ! Quelle question ! Qui voulez-vous d’autre paye les experts, sinon les plaignants ?! Il rit de bon cœur, le gras-double. J’ai très envie de me le faire…
— Cela risque d’être compliqué… maintenant que je n’ai plus un rond !
— Peut-être pourrez-vous emprunter un peu d’argent à vos héritiers… ? Cela se fait parfois…
— Mes héritiers ?
— Oui, dès l’instant où votre succession sera entérinée, cela devrait prendre six à huit mois tout au plus… et pour vous être agréable, je pourrais faire accélérer les choses… il me suffira d’en toucher deux mots au Greffe… vous avez de la chance, j’ai une connaissance, là-bas… !
— Six mois… six mois… merde, c’est quand même vachement long six mois… !
— Oui, certes, mais, en attendant, avez-vous trouvé quelqu’un pour vous héberger pendant ce temps-là ? À ce propos, si vous pouviez me rendre les clés de votre appartement, cela nous ferait gagner du temps sur la procédure en cours… !
Je me suis sauvé… en cour…rant ! Procédure, procès en première instance, demande gracieuse, ministère public, tribunal d’instance, recours superfétatoire, frais de justice, révision de jugement, sursis moratoire, cour de cassation, autorité de la chose jugée, citation à paraître, notification, contentieux, constatation, débouter, rejeter, interjecter, délibérer, renvoi, code de procédure pénale… article 6… articles 117… 121… ?
Trois mois plus tard.
Je sonne. J’entends des pas derrière la porte. Elle ouvre.
— Oui, c’est pour quoi ?
— Belafonte Gianni… vous savez qui je suis ?
— Non, pas du tout !
— Ce pauvre type que vous avez tué ! Alors, ça ne vous dit rien ?! Décédé… c’est bien vous pourtant, la petite croix dans la case « décédé » dans mon dossier des Assedic… une simple petite croix au stylo à bille noir…
— Je ne vois pas du tout de quoi vous voulez parler… laissez-moi tranquille ou j’appelle la police… !
— La police ? Mais qu’est-ce que j’en ai à foutre, ma vieille, de la police ?! Rien à foutre de la police et même de la justice ! Je suis mort ! Canné, t’entends, et par ta faute, connasse ?! Et l’article 6, du code de procédure pénal, ça ne te dis rien, non plus ?
— … Non… !
Je sors le papelard de ma poche.
— Alors, écoute bien… article 6… mais surtout les articles 117 et 121 du code pénal… excuse-moi, je préfère lire, des fois que j’oublierais quelque chose d’important… : «l’assignation délivrée à une personne décédée est affectée d’un vice de fond, la rendant nulle.» En clair, pour que tu comprennes bien, ma petite dame, juger un mort au pénal, ce n’est pas possible ! Le décès de la personne poursuivie est une cause d’extinction de l’action publique… alors, aujourd’hui, à ton tour de voir comment ça fait d’être mort…
Je sors mon flingue de mon autre poche, j’arme et je tire… allez, au suivant…

Texte et photographie Ernest Salgrenn. Mai 2022. Tous droits réservés.

La panthère des neiges. Sylvain Tesson.(Dans la continuité de mes critiques littéraires hyper-chiadées)

« Il faut que tout change, pour que rien ne change« , célèbre formule de l’écrivain Giuseppe Tomasi di Lampedusa qu’on trouve dans son unique œuvre « Le Guépard ». De guépards, de véritables, et non pas ce vieil aristocrate sur le déclin, le prince Fabrizio, héros du flamboyant roman, j’eu la chance incroyable d’en rencontrer toute une bande. Trois, plus exactement. Et encore bien plus extraordinaire… nous avons chassé ensemble… !
Bien entendu, je ne cours pas aussi vite qu’un guépard, loin de là, mais pour compenser je disposais alors d’une carabine de gros calibre !
Certes, j’en conviens avec vous, la réflexion arrive un peu comme un cheveu dans la minestrone… mais qui se souvient encore aujourd’hui de Claude Bertrand ?! Oui, qui ? Peu de gens, sans doute ! Cet acteur oublié fut pourtant la voix française de Burt Lancaster dans le film « le Guépard » de Visconti. Mais aussi de bon nombre d’autres, comme Roger Moore, Bud Spencer, John Wayne, Charles Bronson, et j’en passe et des biens meilleurs qu’eux, tel, pour ne citer que lui, le capitaine Haddock dans « le Temple du soleil »…
Mais, revenons à nos moutons, ou plutôt à nos guépards… ! Mes trois orphelins (leur mère avait été tuée par une lionne), élevés au biberon, ronronnaient comme de vulgaires chatons. À peine sevrés, de la chasse, ils ne savaient rien, et il était indispensable de tout leur apprendre, condition sine qua non à leur hypothétique retour vers un état sauvage. Mon guide de brousse, Ted, afrikaner de souche, s’en chargeait avec beaucoup d’application et de méthode. Ted, enfant de la savane, du busch, de l’outback sud-africain, connaissait tout de ces animaux sauvages, aussi, qui, à part Ted, aurait pu s’en charger ? Personne d’autre, je crois…
Quant à moi, pris d’une soudaine lubie, comme cela m’arrive si souvent (et cela fait tout mon charme, n’est-ce pas ?), je décidai donc de participer à un safari, me donnant l’occasion d’inscrire à mon tableau de chasse, encore vierge, les si fameux big-five d’Ernest Hemingway (Les vertes collines d’Afrique. Récit autobiographique. 1935) …

À certains égards, l’Afrique du sud est un bien étrange pays. Mon hôtel de transit, dans la banlieue immédiate de Johannesbourg, était entièrement cerné de fils barbelés et d’une haute clôture électrifiée. Pour y pénétrer, nécessité absolue de montrer patte blanche (la métaphore poétique sera appréciée, merci…). Fort heureusement, car d’un naturel dépressif depuis l’enfance, je ne séjournai que très peu de temps dans ce bunker, rejoignant assez vite ma destination finale, un lodge de luxe au sein d’une réserve privée, à quelques encablures seulement de l’emblématique parc Krüger. Quelques fois, à la tombée de la nuit, des compagnies d’éléphants y venaient s’abreuver dans la piscine en forme d’ haricot géant. Le pittoresque de la vie sauvage. Curieusement, on m’apprit, dès le premier soir, que les hyènes tachetées étaient les animaux les plus redoutés ici, par les autochtones. J’affirmais, à la surprise générale, qu’à Paris, il en allait de même !
Je pris assez vite mes marques, le bar était remarquablement achalandé. Et, de bonne constitution, je sympathisais avec mes hôtes, un couple de français fortunés, issus du monde du cinéma. Cinéma documentaire animalier plus exactement. Disons que je n’avais de prime abord aucun à priori concernant le cinéma documentaire, qu’il soit animalier ou d’autres horizons, bien au contraire, Madame était tout à fait charmante.
« Nous avons longtemps travaillé avec Bougrain-Dubourg… m’apprit-elle, en souriant.
— Qui donc ?
— Bougrain-Dubourg…
— Vois pas…
— La L.P.O… ?
— Non plus !
— … Catherine Ceylac, Brigitte Bardot, Jeanne Manson… (en rapprochant ses deux index…)
— Ah, oui, OK, sa tête me revient maintenant !
Nous chassâmes, donc. Mais, rassurez-vous, âmes sensibles, je ratais à chaque fois ma cible et rentrais toujours bredouille.
— Hey, j’ai crôa, Ernest, qué tou manquérais ouneu bouffle dans un kouloir dé métro… ! me dit un jour, Ted, l’accent boer moqueur.
— Hakuna Matata, Desmon Toutou ! lui répondis-je, seuls mots que je connusse alors dans son idiome natal. Mais, il n’avait pas tort, mon Ted : alcoolisme congénital et précision balistique font assez rarement bon ménage… à l’inverse, et vous sourirez très certainement en lisant ceci (je commence à vous connaitre…), je fus, une fois, moi-même, considéré comme une vulgaire proie par l’un de mes potentiels gibiers. Un énorme éléphant mâle, en rut, et l’éléphant mâle en rut n’a jamais très bon caractère, cela est reconnu, nous chargea un jour. Vif, j’échappai de peu au piétinement du mastodonte en furie hormonale… ce qui, entre parenthèse, m’aurait chagriné au plus au point, bien que ne niant pas le fait aujourd’hui, que si cela eut dû se produire, il aurait ajouter à ma légende personnelle (déjà bien étoffée) un petit plus non négligeable.
Au bout d’une semaine à peine, je m’ennuyai déjà. Les cocktails à base d’amarula (Sclerocarya birrea), mes tirs ratés, ainsi que la fidélité obstinée de Clarisse (mon hôte, l’ex-court-métragiste éco-guerrière) finissaient par me donner le spleen, voire la nausée. Je caressai une dernière fois mes trois jeunes félins aux yeux tristement bordés de noirs, se prélassant, insouciants, au bord de la piscine en forme de rein géant, rangeais ma Winchester et sa cartouchière emplie de dum-dum sur son râtelier rustique en cornes d’impala, et fis mes bagages…
Quelques mois plus tard, j’appris par hasard qu’aucun des trois jeunes guépards n’avait survécu. Tombés, une nuit sans lune, dans le guet-apens d’une meute de hyènes affamées, ils furent dévorés l’un après l’autre…
Ma peine fut immense en apprenant leurs fins tragiques. Et parfois, je me dis que, finalement, ce Lampedusa avait bien raison : tout évolue mais rien ne changera jamais dans ce monde…

Texte et photographies Ernest Salgrenn. Mai 2022. Tous droits réservés.

OLYMPUS DIGITAL CAMERA

Moquette (Petite moquerie).

Cette robe moulante « boule à facettes » est du style à vous filer une migraine ophtalmique carabinée. J’ai bien fait de garder mes lunettes de soleil sur le nez. D’ailleurs, je ne les quitte pour ainsi dire jamais en public. Lorsqu’on me demande pourquoi, et c’est assez souvent, je réponds très humblement que j’écris des choses tellement brillantes que cela est indispensable si je ne veux pas m’aveugler moi-même… et ils se marrent, bien sûr, les cons !
Je n’ai jamais vu une cérémonie d’ouverture aussi chiante…
Pourtant, Virginie, « Miss Glamour » collée d’office ce soir, fait malheureusement ce qu’elle peut dans cette robe stroboscopique qui la boudine. J’en possède plus de deux cents cinquante paires. Je parle de mes lunettes de soleil. Hier soir, dès mon arrivée dans ma suite du Martinez, je les ai toutes rangées soigneusement dans les deux commodes à quatre tiroirs, installées spécialement pour cela à ma demande. C’est ma marotte, les lunettes de soleil. Et les chapeaux, aussi. Et les montres de luxe, en or de préférence. Et les boules à neige, mais ça, c’est depuis plus longtemps, bien avant que je ne sois connu.
« Je ne sais pas si tu es au courant mais on a vendu les droits aux américains, la semaine dernière…
Lui, assis à ma droite, c’est Samy, Samuel Bensoussan, le producteur du film. Un con. Bourré de fric, mais un con quand même.
— Non, je savais pas… c’est bien, alors ?
— Un peu, mon vieux ! Ils pensent l’adapter dès le début de l’année prochaine… tu vas être riche !
— Je le suis bien assez déjà !
— Mais non ! On en a jamais assez, du fric… crois-moi !
Définitivement con, le pauvre (sic).
— Et ils ont déjà une idée pour les rôles principaux ?
— Ils y réfléchissent… Peut-être Jane Fonda dans celui de BB… pas sûr encore… elle se tâte…
Jane Fonda se tâterait… la belle histoire que voilà… !
Clap de fin, et ce n’est pas trop tôt, j’étais à deux doigts de me barrer.
— Tu viens prendre une coupe avec tout le monde avant de rentrer à ton hôtel ?
— Non, je ne crois pas, les mondanités, c’est pas trop mon truc, tu le sais bien… et puis je suis crevé, j’ai très mal dormi cette nuit…
— OK, on se voit demain soir alors, en bas des marches… ?
— Ouais, c’est ça… en bas des marches…
Je file en douce par derrière, et rentre à pied jusqu’au Martinez. Des dizaines de zozos refluent vers leurs campings périphériques, appareil photo autour du cou, un escabeau en alu sous le bras. L’escabeau est un outil bien pratique ici pour faire de belles photos de stars. On est au-dessus du flot commun avec un escabeau en aluminium. Et ceux à quatre marches, sont le top du top… D’ailleurs, il faudra peut-être que je m’en achète un, un jour prochain…
À la réception, derrière son comptoir, le type aux clés d’or me sourit de toutes ses dents refaites.
« Alors… ? Mes trois valises manquantes sont-elles enfin arrivées ?
— Non, désolé, monsieur Salgrenn, mais on fait le nécessaire, je vous l’assure… elles sont parties à Rome… une erreur d’aiguillage à Roissy, très certainement…
— Je compte sur vous… tous mes smokinges sont à l’intérieur… et ma collection de boules à neige, aussi… et j’y tiens beaucoup, vous savez, à mes petites boules… !
Il en a certainement vu et entendu bien d’autres, des excentricités de ce genre, mais il se marre quand même. Pro jusqu’au bout, l’homme aux clés d’or.
Le groom de l’ascenseur me sourit aussi. Monter, descendre… monter, descendre…
J’enlève mes chaussures vernies, prend un peu d’élan, et m’affale direct sur le plumard, tel une orque de quinze tonnes du Marineland d’Antibes.
Cinq minutes plus tard, on frappe. J’ouvre en chaussettes. C’est Virginie.
« … J’peux entrer, Ernest… ?
— Bien sûr, je me reposais… !
Je tire les rideaux, baisse un peu l’intensité des lampes, et remets mes lunettes sur le nez, par sécurité. Elle s’assoit au bord lit.
— J’ai été nulle, hein ? J’en chialerais presque, tiens… !
— Mais, non… l’exercice n’est pas facile, tu sais… et au contraire, j’ai trouvé que tu t’en étais finalement plutôt bien sortie… !
Elle n’est pas conne, elle devine bien que je mens.
— Non… j’ai été nulle, je te dis… tout le monde va se foutre de moi maintenant… !
— J’aime tellement ton accent…
— Demain soir…
— Oui… quoi, demain soir… ?
— BB… elle sera là pour monter les marches ?
— Normalement oui… elle me l’a promis en tout cas… pourquoi ?
— J’aimerais tant lui parler, lui dire qu’elle est si formidable, qu’elle est…
— Et tes cuisses…
— Quoi… qu’est-ce que tu racontes… qu’est-ce qu’elles ont mes cuisses ?!
— Tu as des cuisses magnifiques…
— Et ta femme ?
— Elle est restée à Saint-Rémy de Provence… en ce moment, le jardin l’occupe beaucoup… Les pivoines… elles sont si exigeantes, ses sacrées pivoines…
— Bon… tu m’offres quelque chose à boire… ? Je crève de chaud… avec cette chaleur, trente cinq degrés un mois de Mai… c’est un peu dingue, non ?
— Tu aurais pu aussi faire le journal météo… avec cette robe fendue, succès assuré… !
— Tu fais chier ! T’es pas gai, tiens ! Je viens te voir pour trouver du réconfort, pour que tu me remontes le moral, et tu ne trouves qu’à me causer de mon accent belge, de mes grosses cuisses, et maintenant voilà que tu m’imagines en Miss météo…
J’ouvre le frigo.
— Champagne ? Roederer rosé…
— Non… une bière plutôt… y’a des bières… ?
— Non… je ne crois pas… ce n’est pas trop le genre de la maison, les roteuses… ! Y’a du Perrier, sinon… tu veux pas un Perrier… ?
Elle enlève ses pompes dorées à talons.
— Dis… t’as pas une paire de pantoufles à me passer ? Il y a toujours une paire de pantoufles dans ces hôtels de luxe…
— Tu ne comptes pas t’installer ici tout de même ? J’voudrais pas qu’on jase…
On frappe encore. J’ouvre, toujours en chaussettes. C’est Vincent.
— Salut… je te dérange pas… j’peux entrer… ?
— Bien sûr, je me reposais… !
Il aperçoit le cul de Virginie, la tête dans le frigo, qui a fini par dégoter une paire de pantoufles en peluche blanche immaculée.
— T’es bien sûr que je dérange pas… ?
— Certain !
Je le tire par la manche. J’adore Vincent. Voilà bien, un gars qui a la classe. La grande classe…
— Magnifique ton discours ! Toujours les mots justes, parfait, une fois de plus !
— Je te rappelle tout de même que c’est toi qui me l’a écrit ce discours… !
— Cherche pas, Vincent… ce soir, il a décidé de faire le malin ! Môsieu Salgrenn, fait son intéressant !
— Bon… Champagne, Perrier, Whiskey… ?
— De l’eau… et non gazeuse si possible… je viens te voir pour l’éléphant…
— Quoi… y’a un problème avec l’éléphant ?
— (Grimace, tics…) Ils veulent pas… !
— Comment ça… ILS veulent pas ?
— Pour des raisons de sécurité… trop dangereux… ils flippent grave…
(Re-grimace, tics…) ils pensent que ce n’est pas une très bonne idée que de vouloir faire monter les marches à une éléphante de quatre tonnes…
— Mais, tu plaisantes là… ! Depuis soixante-quinze ans, il y a déjà tout un tas de grosses vaches en robe de soirée à froufrous qui l’ont fait, non ? Perso, je ne vois pas trop la différence ! Et puis la patrouille de France en radada pour épater cet abruti de Cruise ? C’est peut-être pas dangereux, ça, des fois, hein ?! Pas dangereux, la patrouille de France ? Me font chier, tiens… !
— (Grimace,tics)
— Et pour les chihuahuas… ? Me dis pas qu’ils n’en veulent pas non plus ? Là, je te promets que je monte au créneau s’ils refusent aussi pour les chihuahuas ! C’est pas compliqué… j’annule BB s’ils disent non aux chihuahuas !
Je me jette sur le téléphone.
— Allo ? La réception ? Oui… ? Non ! Pas du tout, je n’appelle pas pour mes valises ! Ah bon… vous les avez retrouvées finalement ? C’est parfait ! Faites-les monter, alors ! Et puis, passez-moi Lescure… et vite… !

De mémoire de festivalier, on avait encore jamais vu ça… le service d’ordre fut totalement débordé… une émeute incontrôlable… mais notre BB nationale fut admirable, épatante, digne, sans peur, grande dame d’entre toutes. Juchée sur son éléphante, une ombrelle de soie à la main, elle gravit une à une les marches sous les hourras…
Bon, c’est vrai, on n’a pas chopé la palme, cette année, mais qu’est-ce qu’on s’est bien marré !

Texte et photographie Ernest Salgrenn. Mai 2022. Tous droits réservés.

Titine au pays des Soviets.

(Sur un air de reggae).

La place rouge était rouge.
Le sang faisait un tapis.
Wagner dans les haut-parleurs
Haut les cœurs ! Hourra ! Hourra !
Des cadavres dans la Moskova
suffit à ce que le barbare rit.

Le joli mois de Mai
Dans les plaines d’Ukraine
Au pas de l’oie cadencé
Qu’a dansé… qu’a dansé…

La place rouge était noire.
La mort y faisait un miroir.

Texte et photographie Ernest Salgrenn. Mai 2022. Tous droits réservés.

Concerto N°3.

Jean-Jacques est un gentil garçon. Il fait toujours ce qu’on lui demande sans rechigner. Jean-Jacques travaille dans une usine spéciale. Très spéciale.
Jean-Jacques fabrique des ressorts, ou plus exactement, un ressort. Un ressort très spécial, lui aussi, le ressort modèle-type TZ.2302.D.
Cette usine où travaille Jean-Jacques tous les jours est située en pleine campagne. À l’écart, loin de tout. Le long du chemin d’accès à cette usine, on y aperçoit souvent des chevreuils. Quelques sangliers, aussi. « Charmant et bucolique… », aime à se répéter Jean-Jacques, chaque matin, lorsque le bus vert kaki le dépose sur le parking de son usine si bien cachée au fond des bois. Après la fouille au corps et le passage au détecteur de métaux, Jean-Jacques se rend au vestiaire et enfile avec beaucoup de soin sa tenue de travail. « Mon bel habit de lumière » ! se moque-t-il parfois en revêtant la combinaison intégrale et aseptisée, d’où rien ne doit dépasser. Puis, il se rend dans son atelier, d’où il ne sortira pas, le plus souvent, jusqu’à la fin de sa journée de travail.
Jean-Jacques joue du violon. Depuis l’âge de cinq ans environ. Le violon est un instrument de musique formidable mais très difficile à maîtriser. Bien plus difficile que le piano. Et encore bien plus que la guitare sèche ou même le banjo, cela va sans dire. Cependant, Jean-Jacques joue toujours le même morceau, indéfiniment, inlassablement, le concerto numéro 3 de Wolfgang Amadeus Mozart. Un morceau qui, si on respecte le tempo, dure très exactement sept minutes et quatorze secondes. Pas une de plus, pas une de moins, sept minutes et quatorze secondes pour atteindre la perfection, et donc, le bonheur selon Jean-Jacques !
La perfection, c’est ce que requiert également le ressort modèle-type TZ.2302.D, qui doit être taré très précisément à un, virgule, cinq cent quatre-vingt quatre Newton. Cela est primordial, surtout pas un centième de Newton de plus ou de moins, et c’est là toute la difficulté du travail de Jean-Jacques. Un, virgule, cinq cent quatre-vingt-quatre Newton…
Jean-Jacques n’a jamais été marié. N’a même jamais eu d’aventure sérieuse. Jean-Jacques vit seul dans son petit appartement qui donne sur la place du marché. Seul avec son chat. Un gros chat roux qu’il a fait castrer pour ne pas avoir d’ennui avec les voisins. Jean-Jacques est un gentil garçon, un peu perfectionniste, qui ne veut surtout pas avoir des ennuis avec ses voisins. Ni avec personne d’autre. D’ailleurs, le soir, lorsqu’il joue du violon, c’est toujours modérato. C’est un peu frustrant, mais Jean-Jacques ne veut pas déranger les gens. Un petit bonheur en sourdine en somme, mais peu importe, Jean-Jacques, cet homme que personne ne remarque, est finalement très heureux comme ça.
Le ressort modèle-type TZ.2302.D est une pièce très importante. Peut-être même la plus importante du mécanisme dans lequel il vient s’insérer, lui a-t-on expliqué. Une lourde responsabilité repose donc sur les épaules de Jean-Jacques. De ça, il en a parfaitement conscience, et, comme on le lui a précisé de si nombreuses fois, un seul centième de Newton de pression en plus ou en moins et cela ne fonctionnera pas comme il faut. Le mécanisme s’enrayerait à coup sûr… Alors, Jean-Jacques s’applique, et il n’y pas meilleur que lui pour donner une forme parfaite à ses ressorts en titane. Jean-Jacques est un spécialiste incontesté de la spire. « Pour le meilleur et pour la spire ! » s’en amuse-t-il gentiment parfois, car il peut avoir de l’humour, même s’il ne le partage malheureusement avec personne. En effet, Jean-Jacques n’a pas d’ami. Un chat, cela ne compte pas, affirme-t-on…
Une fois par an, tous les ressorts fabriqués par Jean-Jacques, et mis en service, il y en a plus de trois cents en tout, reviennent à l’usine pour y être révisés. C’est obligatoire, car, au fil du temps, tout ressort, même le plus parfait, se détend toujours un peu. Cette révision annuelle des ressorts du modèle-type TZ.2302.D est également le travail de Jean-Jacques. Personne d’autre, mis à part lui, ne doit toucher à un ressort du modèle-type TZ.2302.D. C’est le règlement…
Ce soir-là, lorsque l’homme habillé de gris sonna à la porte de son petit appartement qui donne sur la place du marché, Jean-Jacques jouait, pour la cinquième fois, ou peut-être la sixième, les dernières mesures de son concerto préféré… et le gros matou roux, qui dormait paisiblement dans son panier, a sursauté…
Jean-jacques est assurément un gentil garçon. Un gentil garçon qui fait toujours ce qu’on lui demande, sans rechigner, mais surtout un gentil garçon qui ne veut de mal à personne. Le ressort modèle-type TZ.2302.D était un ressort de percuteur ! Voilà ce que venait lui apprendre, ce soir-là, son mystérieux visiteur. De gros ressorts de percuteurs, voilà donc ce qu’étaient en réalité, ces fichus ressorts que Jean-Jacques usinait, ajustait, tarait, testait, et bichonnait avec tant d’attention et depuis toutes ces années ! Oui, mais surtout, oh, oui, surtout, il s’agissait plus précisément de ressorts de percuteurs de missiles thermonucléaires… de terrifiantes bombes atomiques…
Notre Jean-Jacques, notre si gentil garçon qui ne voulait de mal à personne, qui adorait Mozart plus que tout, et surtout sa sonate numéro 3, qui caressait tous les soirs son gros chat roux ronronnant sur ses genoux, n’en revenait pas… Vous êtes absolument certain, John… Il s’agit de bombes atomiques… ?

En cette soirée de quatorze Juillet, la place du marché est noire de monde.
Au centre, sur une estrade, la fanfare aux cuivres rutilants joue l’une après l’autre les rengaines populaires de son répertoire…

« … Et on fait tourner les serviettes
Comm’ des petites girouettes
Ça nous fait du vent dans les couettes
C’est bête, c’est bête
Mais, c’est bon pour la tête… ! »

D’une des fenêtres grande ouverte de son appartement, Jean-Jacques et Sergueï, son nouvel ami, s’amusent d’autant d’insouciance. Dans son pays, la grande et belle Russie, Sergueï exerce le même métier que Jean-Jacques. Seul le type du ressort change un peu. Mais, ces ressorts, que seul, là-bas aussi, Sergueï fabrique et étalonne avec une extrême précision, prennent, eux aussi, leur place dans tous les mécanismes de mise à feu des bombes nucléaires de son pays. Tout comme John, son mystérieux visiteur venu des États-Unis, ou bien encore Xi Li, la petite chinoise, Rachid, du Pakistan, Asha, d’Inde, Déborah, du Royaume-Uni, David, d’Israël, et enfin Sun-Hi, de la Corée du Nord… Les nouveaux amis de Jean-Jacques…
Jean-Jacques referme la fenêtre. Ce soir, il ne jouera pas, comme d’habitude, la sonate numéro 3 de Mozart. Non, ce soir, il allait plutôt sortir et faire la fête avec son ami Sergueï… ce soir…

« Chtoby spasti mir, moy drug Jean-Jacques… odna sotaya Newton… v kontse kontsov, eto nemnogo, kogda vy dumayete ob etom, ne tak li ?…?!
Pour sauver le monde, mon ami Jean-Jacques… un centième de Newton… finalement, ce n’est pas grand-chose, quand on y pense, non… ?!

Jean-Jacques sourit, imaginant que Sergueï ne le savait peut-être pas, mais les sept minutes et quelques secondes que dure la sonate numéro trois de Mozart, auraient été à peu près le temps nécessaire, si bref pourtant, pour anéantir notre planète avec toutes ces horribles bombes…

— Davay, Sergey… seychas poveselimsya…!
… Viens, Sergueï… allons nous amuser, maintenant… !

Texte et photographie Ernest Salgrenn. Avril 2022. Tous droits réservés.

Créez votre site Web avec WordPress.com
Commencer