Concerto N°3.

Jean-Jacques est un gentil garçon. Il fait toujours ce qu’on lui demande sans rechigner. Jean-Jacques travaille dans une usine spéciale. Très spéciale.
Jean-Jacques fabrique des ressorts, ou plus exactement, un ressort. Un ressort très spécial, lui aussi, le ressort modèle-type TZ.2302.D.
Cette usine où travaille Jean-Jacques tous les jours est située en pleine campagne. À l’écart, loin de tout. Le long du chemin d’accès à cette usine, on y aperçoit souvent des chevreuils. Quelques sangliers, aussi. « Charmant et bucolique… », aime à se répéter Jean-Jacques, chaque matin, lorsque le bus vert kaki le dépose sur le parking de son usine si bien cachée au fond des bois. Après la fouille au corps et le passage au détecteur de métaux, Jean-Jacques se rend au vestiaire et enfile avec beaucoup de soin sa tenue de travail. « Mon bel habit de lumière » ! se moque-t-il parfois en revêtant la combinaison intégrale et aseptisée, d’où rien ne doit dépasser. Puis, il se rend dans son atelier, d’où il ne sortira pas, le plus souvent, jusqu’à la fin de sa journée de travail.
Jean-Jacques joue du violon. Depuis l’âge de cinq ans environ. Le violon est un instrument de musique formidable mais très difficile à maîtriser. Bien plus difficile que le piano. Et encore bien plus que la guitare sèche ou même le banjo, cela va sans dire. Cependant, Jean-Jacques joue toujours le même morceau, indéfiniment, inlassablement, le concerto numéro 3 de Wolfgang Amadeus Mozart. Un morceau qui, si on respecte le tempo, dure très exactement sept minutes et quatorze secondes. Pas une de plus, pas une de moins, sept minutes et quatorze secondes pour atteindre la perfection, et donc, le bonheur selon Jean-Jacques !
La perfection, c’est ce que requiert également le ressort modèle-type TZ.2302.D, qui doit être taré très précisément à un, virgule, cinq cent quatre-vingt quatre Newton. Cela est primordial, surtout pas un centième de Newton de plus ou de moins, et c’est là toute la difficulté du travail de Jean-Jacques. Un, virgule, cinq cent quatre-vingt-quatre Newton…
Jean-Jacques n’a jamais été marié. N’a même jamais eu d’aventure sérieuse. Jean-Jacques vit seul dans son petit appartement qui donne sur la place du marché. Seul avec son chat. Un gros chat roux qu’il a fait castrer pour ne pas avoir d’ennui avec les voisins. Jean-Jacques est un gentil garçon, un peu perfectionniste, qui ne veut surtout pas avoir des ennuis avec ses voisins. Ni avec personne d’autre. D’ailleurs, le soir, lorsqu’il joue du violon, c’est toujours modérato. C’est un peu frustrant, mais Jean-Jacques ne veut pas déranger les gens. Un petit bonheur en sourdine en somme, mais peu importe, Jean-Jacques, cet homme que personne ne remarque, est finalement très heureux comme ça.
Le ressort modèle-type TZ.2302.D est une pièce très importante. Peut-être même la plus importante du mécanisme dans lequel il vient s’insérer, lui a-t-on expliqué. Une lourde responsabilité repose donc sur les épaules de Jean-Jacques. De ça, il en a parfaitement conscience, et, comme on le lui a précisé de si nombreuses fois, un seul centième de Newton de pression en plus ou en moins et cela ne fonctionnera pas comme il faut. Le mécanisme s’enrayerait à coup sûr… Alors, Jean-Jacques s’applique, et il n’y pas meilleur que lui pour donner une forme parfaite à ses ressorts en titane. Jean-Jacques est un spécialiste incontesté de la spire. « Pour le meilleur et pour la spire ! » s’en amuse-t-il gentiment parfois, car il peut avoir de l’humour, même s’il ne le partage malheureusement avec personne. En effet, Jean-Jacques n’a pas d’ami. Un chat, cela ne compte pas, affirme-t-on…
Une fois par an, tous les ressorts fabriqués par Jean-Jacques, et mis en service, il y en a plus de trois cents en tout, reviennent à l’usine pour y être révisés. C’est obligatoire, car, au fil du temps, tout ressort, même le plus parfait, se détend toujours un peu. Cette révision annuelle des ressorts du modèle-type TZ.2302.D est également le travail de Jean-Jacques. Personne d’autre, mis à part lui, ne doit toucher à un ressort du modèle-type TZ.2302.D. C’est le règlement…
Ce soir-là, lorsque l’homme habillé de gris sonna à la porte de son petit appartement qui donne sur la place du marché, Jean-Jacques jouait, pour la cinquième fois, ou peut-être la sixième, les dernières mesures de son concerto préféré… et le gros matou roux, qui dormait paisiblement dans son panier, a sursauté…
Jean-jacques est assurément un gentil garçon. Un gentil garçon qui fait toujours ce qu’on lui demande, sans rechigner, mais surtout un gentil garçon qui ne veut de mal à personne. Le ressort modèle-type TZ.2302.D était un ressort de percuteur ! Voilà ce que venait lui apprendre, ce soir-là, son mystérieux visiteur. De gros ressorts de percuteurs, voilà donc ce qu’étaient en réalité, ces fichus ressorts que Jean-Jacques usinait, ajustait, tarait, testait, et bichonnait avec tant d’attention et depuis toutes ces années ! Oui, mais surtout, oh, oui, surtout, il s’agissait plus précisément de ressorts de percuteurs de missiles thermonucléaires… de terrifiantes bombes atomiques…
Notre Jean-Jacques, notre si gentil garçon qui ne voulait de mal à personne, qui adorait Mozart plus que tout, et surtout sa sonate numéro 3, qui caressait tous les soirs son gros chat roux ronronnant sur ses genoux, n’en revenait pas… Vous êtes absolument certain, John… Il s’agit de bombes atomiques… ?

En cette soirée de quatorze Juillet, la place du marché est noire de monde.
Au centre, sur une estrade, la fanfare aux cuivres rutilants joue l’une après l’autre les rengaines populaires de son répertoire…

« … Et on fait tourner les serviettes
Comm’ des petites girouettes
Ça nous fait du vent dans les couettes
C’est bête, c’est bête
Mais, c’est bon pour la tête… ! »

D’une des fenêtres grande ouverte de son appartement, Jean-Jacques et Sergueï, son nouvel ami, s’amusent d’autant d’insouciance. Dans son pays, la grande et belle Russie, Sergueï exerce le même métier que Jean-Jacques. Seul le type du ressort change un peu. Mais, ces ressorts, que seul, là-bas aussi, Sergueï fabrique et étalonne avec une extrême précision, prennent, eux aussi, leur place dans tous les mécanismes de mise à feu des bombes nucléaires de son pays. Tout comme John, son mystérieux visiteur venu des États-Unis, ou bien encore Xi Li, la petite chinoise, Rachid, du Pakistan, Asha, d’Inde, Déborah, du Royaume-Uni, David, d’Israël, et enfin Sun-Hi, de la Corée du Nord… Les nouveaux amis de Jean-Jacques…
Jean-Jacques referme la fenêtre. Ce soir, il ne jouera pas, comme d’habitude, la sonate numéro 3 de Mozart. Non, ce soir, il allait plutôt sortir et faire la fête avec son ami Sergueï… ce soir…

« Chtoby spasti mir, moy drug Jean-Jacques… odna sotaya Newton… v kontse kontsov, eto nemnogo, kogda vy dumayete ob etom, ne tak li ?…?!
Pour sauver le monde, mon ami Jean-Jacques… un centième de Newton… finalement, ce n’est pas grand-chose, quand on y pense, non… ?!

Jean-Jacques sourit, imaginant que Sergueï ne le savait peut-être pas, mais les sept minutes et quelques secondes que dure la sonate numéro trois de Mozart, auraient été à peu près le temps nécessaire, si bref pourtant, pour anéantir notre planète avec toutes ces horribles bombes…

— Davay, Sergey… seychas poveselimsya…!
… Viens, Sergueï… allons nous amuser, maintenant… !

Texte et photographie Ernest Salgrenn. Avril 2022. Tous droits réservés.

18 Replies to “Concerto N°3.”

      1. J’ai imaginé que les fabricants de ressorts s’étaient donné le mot pour dérégler d’un micropouième leur ressort, pas suffisamment pour que ce soit détecté, mais assez pour que les bombes fassent ‘plop’…

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        1. Quant à moi je me disais que les nouveaux amis étaient peut-être des faux amis mais de vrais espions, qui tentaient de corrompre le gentil (un peu naïf ?) Jean-Jacques…
          Avouons que les temps que nous vivons sont propices à la méfiance !

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          1. Quelle émotion pour un auteur de s’apercevoir que chacun (e) de ses lecteurs (trices) interprète à sa façon son récit… ! C’est dingue, l’imagination que vous avez, tous ! Bravo !

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  1. Un vrai conte d’Andersen… Avec un hasard cruel… Sa lecture m’éteint le soleil, comme le fait le constat d’un présent désenchanté. Impossible pour moi de dire si j’apprécie votre texte alors qu’il exprime combien vous avez du style…

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    1. Merci, les2 olibrius, pour votre commentaire qui me touche (finalement !). Un conte, c’est vrai… Mais, rassurez-vous, nous sommes nombreux en ce moment (et quelques-uns depuis plus longtemps encore) à nous poser des questions sur certains choix de nos gouvernants (qui veulent tous pourtant à les écouter, notre bonheur). Depuis quelques semaines, j’apprécie sans retenue d’être toujours vivant chaque matin…

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      1. C’est-à-dire que vous avez le chic pour révéler le moment où le bât blesse. Le ressort de ce personnage… Nous le créons tous : par exemple lorsque j’enseignais du mieux possible… Peut-être que je formais un nouveau psychopathe…? Quand le mécano de mon quartier répare un véhicule X, peut-être contribue-t-il à créer un futur accident meurtrier… C’est l’effet papillon! Je l’aimais bien moi, le Jean-Jacques , dans sa routine de chef de gare… Et voilà que vous nous le rendez complice de crimes de guerre! « C’est pas juste! »… « I’m very desappointed »! ( Pour citer l’un de mes films préférés, Le 5eme élément de Besson!)

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        1. Hum… (Gêne de l’auteur !). Je crois que je vais vous redonner le sourire (et confiance dans l’espèce humaine)… Mon Jean-Jacques, c’est tout le contraire d’un méchant (… Jean-Jacques est un gentil garçon… ) ! Toutefois, en me relisant, peut-être que la dernière phrase de mon texte n’est pas claire… Je devrais peut-être écrire plutôt : … …aurait été le temps nécessaire… ?

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          1. Voilà les mots qu’il me fallait pour ne pas perdre espoir en l’humanité ! Voici le point d’orgues qui me rend l’harmonie de l’esprit et cette lecture parfaite! Mercîiiiiiiiiiii Ernest! 💙

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          2. Voilà… j’ai modifié quelque peu mon texte aujourd’hui (dernier paragraphe). Il me semble que la compréhension en sera améliorée. Merci pour ces retours de lecture constructifs. Bonne journée, Ernest.

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  2. Sacré Ernest… Tu me laisses sans voix après la lecture de cet incroyable texte. Réalité ? Science-fiction… pas si fictive que ça ? Prémonition ? Je ne trouve pas les mots pour commenter cette trouvaille mais sais que d’autres auront les qualificatifs que mérite cet écrit. Hein Véronique?
    Pour ce qui est de l’image illustrant ton texte, il s’agit bien-sûr d’une vue intérieure d’une montgolfière en cours de chauffe. Pourquoi ? Quel rapport avec ton histoire ‘percutante’ ? Tu me le diras…
    Quelques précisions pour ceux qui n’ont pas encore découvert le bonheur des ascensions en ballon à air chaud : Cet embrasement est généré par deux brûleurs à propane. Les flammes ont environ 6 mètres de hauteur pour porter la température intérieure de l’enveloppe jusqu’à 120°. Conseil : Ne pas mettre les doigts dans ce brasier qui génère pour chaque bruleur 6 mégawatts ou 5’000’000 de kilocalories heure. Donc les deux brûleurs envoient 10 millions de kilocalories heure. Merci de ne pas en parler aux politiciens qui y verraient une arme de destruction massive…
    Salut l’ami!

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    1. Merci l’A (ki) MI (smo),
      Une histoire sortie de mon imagination, le tout dans un contexte actuel qui me fait, je l’avoue, un peu flipper ! Mais la réalité, tout le monde le sait bien, rejoint souvent l’imaginaire (ou vice-versa !). Il y a forcément des types dans des usines qui fabrique des mécanismes de mise à feu de bombes nucléaires… Mon Dieu, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font… !
      La photo ? Oui, je tape dans mes archives. D’ailleurs, comme je l’indique, toute les photos illustrant ce blog sont perso. Tout ça avec un vulgaire appareil à 100 euros.
      Merci également pour toutes ces précisions sur les brûleurs de montgolfières ! C’est vrai que ça chauffe bien, ces engins… ! Quant à imaginer une arme de destruction massive fonctionnant au gaz propane… cela ne sera pas rentable vu l’augmentation récente du prix du gaz et mieux vaut-il continuer à exploiter le filon du plutonium (uranium) à pas cher et qu’on trouve facilement dans des mines (Afrique, Russie) où de pauvres types suent sang et eau jusqu’à ce qu’ils meurent à 35 balais d’une leucémie…
      Vive la vie (tout de même) ! Et bien amicalement.

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  3. Bien vu

    Voilà une nouvelle qui s’en va vers sa chute avec une précision d’horloge atomique suisse. Une chute qui ressemble à l’hiver…
    C’est vrai cette histoire de ressort pour bombe A artisanale ? Suffirait d’un qu’est trop rouillé et c’est tout le monde qui dérouille ? On nous jouerait à la roulette russe à l’insu de notre plein gré ?

    Bon week-end

    Aimé par 1 personne

    1. Salut Léo ! Il y a toujours, comme dans tous les mécanismes, la possibilité d’un grain de sable qui enraye le schmilblick… Pour preuve, ces missiles russes que l’on voit de temps en temps dans les reportages sur la guerre en Ukraine, qui sont « tanqués » dans la terre ou le goudron, et qui n’ont pas explosés… Il y a donc quelque chose qui n’a pas correctement fonctionné… (et c’est tant mieux, je dirais !). J’imagine aussi que si ce n’est pas « artisanal », la fabrication des éléments doit être au millimètre, ou millième (?) peut-être (un peu comme pour les navettes spatiales). Bon Week-end, à toi aussi.

      Aimé par 1 personne

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