Moquette (Petite moquerie).

Cette robe moulante « boule à facettes » est du style à vous filer une migraine ophtalmique carabinée. J’ai bien fait de garder mes lunettes de soleil sur le nez. D’ailleurs, je ne les quitte pour ainsi dire jamais en public. Lorsqu’on me demande pourquoi, et c’est assez souvent, je réponds très humblement que j’écris des choses tellement brillantes que cela est indispensable si je ne veux pas m’aveugler moi-même… et ils se marrent, bien sûr, les cons !
Je n’ai jamais vu une cérémonie d’ouverture aussi chiante…
Pourtant, Virginie, « Miss Glamour » collée d’office ce soir, fait malheureusement ce qu’elle peut dans cette robe stroboscopique qui la boudine. J’en possède plus de deux cents cinquante paires. Je parle de mes lunettes de soleil. Hier soir, dès mon arrivée dans ma suite du Martinez, je les ai toutes rangées soigneusement dans les deux commodes à quatre tiroirs, installées spécialement pour cela à ma demande. C’est ma marotte, les lunettes de soleil. Et les chapeaux, aussi. Et les montres de luxe, en or de préférence. Et les boules à neige, mais ça, c’est depuis plus longtemps, bien avant que je ne sois connu.
« Je ne sais pas si tu es au courant mais on a vendu les droits aux américains, la semaine dernière…
Lui, assis à ma droite, c’est Samy, Samuel Bensoussan, le producteur du film. Un con. Bourré de fric, mais un con quand même.
— Non, je savais pas… c’est bien, alors ?
— Un peu, mon vieux ! Ils pensent l’adapter dès le début de l’année prochaine… tu vas être riche !
— Je le suis bien assez déjà !
— Mais non ! On en a jamais assez, du fric… crois-moi !
Définitivement con, le pauvre (sic).
— Et ils ont déjà une idée pour les rôles principaux ?
— Ils y réfléchissent… Peut-être Jane Fonda dans celui de BB… pas sûr encore… elle se tâte…
Jane Fonda se tâterait… la belle histoire que voilà… !
Clap de fin, et ce n’est pas trop tôt, j’étais à deux doigts de me barrer.
— Tu viens prendre une coupe avec tout le monde avant de rentrer à ton hôtel ?
— Non, je ne crois pas, les mondanités, c’est pas trop mon truc, tu le sais bien… et puis je suis crevé, j’ai très mal dormi cette nuit…
— OK, on se voit demain soir alors, en bas des marches… ?
— Ouais, c’est ça… en bas des marches…
Je file en douce par derrière, et rentre à pied jusqu’au Martinez. Des dizaines de zozos refluent vers leurs campings périphériques, appareil photo autour du cou, un escabeau en alu sous le bras. L’escabeau est un outil bien pratique ici pour faire de belles photos de stars. On est au-dessus du flot commun avec un escabeau en aluminium. Et ceux à quatre marches, sont le top du top… D’ailleurs, il faudra peut-être que je m’en achète un, un jour prochain…
À la réception, derrière son comptoir, le type aux clés d’or me sourit de toutes ses dents refaites.
« Alors… ? Mes trois valises manquantes sont-elles enfin arrivées ?
— Non, désolé, monsieur Salgrenn, mais on fait le nécessaire, je vous l’assure… elles sont parties à Rome… une erreur d’aiguillage à Roissy, très certainement…
— Je compte sur vous… tous mes smokinges sont à l’intérieur… et ma collection de boules à neige, aussi… et j’y tiens beaucoup, vous savez, à mes petites boules… !
Il en a certainement vu et entendu bien d’autres, des excentricités de ce genre, mais il se marre quand même. Pro jusqu’au bout, l’homme aux clés d’or.
Le groom de l’ascenseur me sourit aussi. Monter, descendre… monter, descendre…
J’enlève mes chaussures vernies, prend un peu d’élan, et m’affale direct sur le plumard, tel une orque de quinze tonnes du Marineland d’Antibes.
Cinq minutes plus tard, on frappe. J’ouvre en chaussettes. C’est Virginie.
« … J’peux entrer, Ernest… ?
— Bien sûr, je me reposais… !
Je tire les rideaux, baisse un peu l’intensité des lampes, et remets mes lunettes sur le nez, par sécurité. Elle s’assoit au bord lit.
— J’ai été nulle, hein ? J’en chialerais presque, tiens… !
— Mais, non… l’exercice n’est pas facile, tu sais… et au contraire, j’ai trouvé que tu t’en étais finalement plutôt bien sortie… !
Elle n’est pas conne, elle devine bien que je mens.
— Non… j’ai été nulle, je te dis… tout le monde va se foutre de moi maintenant… !
— J’aime tellement ton accent…
— Demain soir…
— Oui… quoi, demain soir… ?
— BB… elle sera là pour monter les marches ?
— Normalement oui… elle me l’a promis en tout cas… pourquoi ?
— J’aimerais tant lui parler, lui dire qu’elle est si formidable, qu’elle est…
— Et tes cuisses…
— Quoi… qu’est-ce que tu racontes… qu’est-ce qu’elles ont mes cuisses ?!
— Tu as des cuisses magnifiques…
— Et ta femme ?
— Elle est restée à Saint-Rémy de Provence… en ce moment, le jardin l’occupe beaucoup… Les pivoines… elles sont si exigeantes, ses sacrées pivoines…
— Bon… tu m’offres quelque chose à boire… ? Je crève de chaud… avec cette chaleur, trente cinq degrés un mois de Mai… c’est un peu dingue, non ?
— Tu aurais pu aussi faire le journal météo… avec cette robe fendue, succès assuré… !
— Tu fais chier ! T’es pas gai, tiens ! Je viens te voir pour trouver du réconfort, pour que tu me remontes le moral, et tu ne trouves qu’à me causer de mon accent belge, de mes grosses cuisses, et maintenant voilà que tu m’imagines en Miss météo…
J’ouvre le frigo.
— Champagne ? Roederer rosé…
— Non… une bière plutôt… y’a des bières… ?
— Non… je ne crois pas… ce n’est pas trop le genre de la maison, les roteuses… ! Y’a du Perrier, sinon… tu veux pas un Perrier… ?
Elle enlève ses pompes dorées à talons.
— Dis… t’as pas une paire de pantoufles à me passer ? Il y a toujours une paire de pantoufles dans ces hôtels de luxe…
— Tu ne comptes pas t’installer ici tout de même ? J’voudrais pas qu’on jase…
On frappe encore. J’ouvre, toujours en chaussettes. C’est Vincent.
— Salut… je te dérange pas… j’peux entrer… ?
— Bien sûr, je me reposais… !
Il aperçoit le cul de Virginie, la tête dans le frigo, qui a fini par dégoter une paire de pantoufles en peluche blanche immaculée.
— T’es bien sûr que je dérange pas… ?
— Certain !
Je le tire par la manche. J’adore Vincent. Voilà bien, un gars qui a la classe. La grande classe…
— Magnifique ton discours ! Toujours les mots justes, parfait, une fois de plus !
— Je te rappelle tout de même que c’est toi qui me l’a écrit ce discours… !
— Cherche pas, Vincent… ce soir, il a décidé de faire le malin ! Môsieu Salgrenn, fait son intéressant !
— Bon… Champagne, Perrier, Whiskey… ?
— De l’eau… et non gazeuse si possible… je viens te voir pour l’éléphant…
— Quoi… y’a un problème avec l’éléphant ?
— (Grimace, tics…) Ils veulent pas… !
— Comment ça… ILS veulent pas ?
— Pour des raisons de sécurité… trop dangereux… ils flippent grave…
(Re-grimace, tics…) ils pensent que ce n’est pas une très bonne idée que de vouloir faire monter les marches à une éléphante de quatre tonnes…
— Mais, tu plaisantes là… ! Depuis soixante-quinze ans, il y a déjà tout un tas de grosses vaches en robe de soirée à froufrous qui l’ont fait, non ? Perso, je ne vois pas trop la différence ! Et puis la patrouille de France en radada pour épater cet abruti de Cruise ? C’est peut-être pas dangereux, ça, des fois, hein ?! Pas dangereux, la patrouille de France ? Me font chier, tiens… !
— (Grimace,tics)
— Et pour les chihuahuas… ? Me dis pas qu’ils n’en veulent pas non plus ? Là, je te promets que je monte au créneau s’ils refusent aussi pour les chihuahuas ! C’est pas compliqué… j’annule BB s’ils disent non aux chihuahuas !
Je me jette sur le téléphone.
— Allo ? La réception ? Oui… ? Non ! Pas du tout, je n’appelle pas pour mes valises ! Ah bon… vous les avez retrouvées finalement ? C’est parfait ! Faites-les monter, alors ! Et puis, passez-moi Lescure… et vite… !

De mémoire de festivalier, on avait encore jamais vu ça… le service d’ordre fut totalement débordé… une émeute incontrôlable… mais notre BB nationale fut admirable, épatante, digne, sans peur, grande dame d’entre toutes. Juchée sur son éléphante, une ombrelle de soie à la main, elle gravit une à une les marches sous les hourras…
Bon, c’est vrai, on n’a pas chopé la palme, cette année, mais qu’est-ce qu’on s’est bien marré !

Texte et photographie Ernest Salgrenn. Mai 2022. Tous droits réservés.

12 Replies to “Moquette (Petite moquerie).”

  1. Ton texte m’a trouvé au bord de la Méditerranée, juste arrivé de l’Atlantique. C’est dire que j’ai eu le temps de te lire et relire mais ça n’a pas servi à grand chose car je n’ai rien compris… A quoi correspondent ces prénoms, genre Vincent et Virginie? B.B. je connais bien, mais les autres?
    S’agit-il d’une visite à l’Assemblée nationale et les noms correspondent-ils à l’actualité politique?
    Perdu dans les magnifiques Sierras de Margarita, de Grazalema et de las Nieves, au-dessus de Malaga je n’ai pas eu de bonnes connexions ces derniers jours. Aurais-je manqué quelque chose?
    Amicalement à toi!

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    1. Bon, tout n’est pas perdu… tu connais BB, c’est déjà pas mal ! Non, ce ne sont pas les marches du palais Bourbon, mais plutôt celles du palais des festivals à Cannes ! La moquette rouge… (d’où le titre à tiroir… comme la commode pour mes lunettes noires) enfin bref, je t’embrouille peut-être un peu trop, là ! Virginie est une actrice, superbe, vraie, humaine, drôle, belge (c’est un pléonasme, drôle et belge, je crois) et Vincent, un acteur, mêmes qualificatifs, mais pas belge, lui (ce n’est pas grave, nul n’est parfait). Regarde sur youtube, entre deux bains de mer… ou pas… !

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    1. Je pioche des trucs dans l’actu du moment… des gens qui passent leur journée perché sur un escabeau en plein cagnard, ou d’autres qui autorisent la patrouille de France à survoler en rase-motte une ville de 150 000 habitants (et combien ça nous coûte tout ça ?) pour faire la promo d’un film américain sans vraiment grand intérêt. Moi, les Fouga-Magister de la patrouille, je les ai gardé pendant mon service militaire. Me suis gelé le cul, une mitraillette en bandoullière, pendant des nuits entières pour surveiller ces saloperies d’avions… que ce soit bien clair : je hais Tom Cruise et les avions militaires !

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  2. Merci Ernest! Il s’agit donc d’un festival de film hein? Alors… pas concerné. Désolé pour Karouge et son sympathique jeu de mots sur Cannes. Je vais donc vous laisser entre-vous car je pourrais paraître démodé en la a matière puisque je suis allé pour la dernière fois au cinéma en mille neuf cent soixante huit pour Il était une fois dans l’Ouest. Et comme je n’ai jamais eu de télévision dans ma vie, sauf depuis une petite dizaine d’année, pour quelques infos et un peu de Formule 1, et que bien sûr si je l’ouvre, ce n’est pas pour voir des films. A +… dans une autre vie!

    Aimé par 1 personne

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