ELSA

Ils sont venus me chercher à l’hôtel. En moto-taxi.

Et puis, très bien reçu ensuite. Avec tous les honneurs.

Ma loge est très joliment décorée, un magnifique bouquet de fleurs de saison, et une maquilleuse extrêmement sympathique, mais qui ne parle pas un mot de français. J’ai même eu droit aux cadeaux de bienvenue, ils savent recevoir leurs invités ; une bouteille de cidre brut, et des petits sablés bretons de chez Traou Mad. Apparemment ils se sont bien renseignés sur mes goûts, ou bien mon attachée de presse à fait correctement son boulot, pour une fois.

Mine de rien, je leur coûte beaucoup moins cher que Beigbeder et sa coke, Houellebecq et son whisky irlandais, ou bien encore la Nothomb, avec son champ’ Roederer d’une grande cuvée millésimée…

Thierry est passé me voir quelques minutes avant le début de l’émission. Sapé tout en noir bien sûr, mon dernier bouquin dans une main, et ses fiches cartonnées dans l’autre.

— Bonjour Salgrenn ! Ça me fait vraiment plaisir de te recevoir… J’ai adoré ton livre ! me lance-t-il.

Je lui dirai bien qu’ils sont plus de deux millions comme lui, à l’avoir adoré ce bouquin, mais cela serait probablement un peu trop prétentieux.

— Et tu le mérites largement ce Renaudot ! rajoute-t-il, un brin flatteur.

— Merci… C’est le Goncourt que j’ai eu… !

Je ne l’aurai peut-être pas reconnu si je l’avais croisé un jour dans la rue. Enfin, je veux dire si je ne l’avais pas vu et revu pendant toutes ces années à la téloche. Pourtant, en y regardant un peu mieux, il a finalement conservé ce petit air de supériorité que je lui ai connu dans le temps, et qu’il conserve encore avec tout le monde.

— Ça ne te déranges pas si je te pose deux ou trois questions avant que l’on commence ? Il y a quand même pas mal de part d’ombres dans ta vie, il me semble…

— Normal, non ?! Il est essentiel d’entretenir un certain mystère, histoire d’attiser la curiosité malsaine des gens… !

Je ne sais pas exactement pourquoi je suis venu ici. Ai-je vraiment besoin de tout ceci après tout… ? Je suis déjà une icône absolue pour tant de gens, ce n’est décemment plus la peine d’en rajouter.

— Arielle est là… ?

J’avais finalement consenti à participer à cette émission, à la seule condition qu’Arielle Domsbale vienne aussi. C’était là ma seule exigence, et mon seul véritable petit caprice de star. Je suis tellement jaloux de BHL… Et pas seulement parce qu’il possède une femme merveilleuse, il est aussi le seul d’entre-nous qui manie avec classe le mot « ignominie »…

— Non, mais ne t’inquiète pas, elle va arriver…

— Seule ?!

— Oui, oui, toute seule… Bernard-Henri est au Mali en ce moment… ou au Pakistan peut-être… enfin dans ce coin là, mais je ne me rappelle plus très bien ce qu’elle m’a dit !

Il est toujours aussi nul en géographie, et je me suis souvent demandé comment il avait réussi son bachot, lui.

— Bon… Dis-moi un peu, j’ai lu quelque part que tu avais fait de la prison plus jeune ?! Trop génial ça ! Impeccable ! Tu sais que cela rentre parfaitement dans les cases de l’écrivain maudit, ce genre d’anecdote !

— Oui, mais je ne picole pas ! Pas de drogues dures non plus, et ça, c’est tout de même un sacré handicap, je pense, pour rentrer dans tes bonnes cases !

— M’Ouais…

Il ne peut s’empêcher de se toucher le pif. Réflexe pavlovien archaïque…

— …Bon, ok, alors qu’est-ce que tu avais donc fait de si grave pour finir en cabane ?

— Ben, pas grand chose en vérité… Seulement des cheveux un peu trop longs ! Pas la coupe réglementaire ! Mais suffisant pour écoper de trois jours d’arrêt ; ça ne rigolait pas dans l’armée à cette époque !

Lui, il a été réformé. Il s’est fait passé pour fou, pour ne pas le faire son service militaire. Moi, j’ai fait mes douze mois comme tout le monde. A l’inverse, j’ai fait semblant d’être sain d’esprit…

— Ah… Bon on va passer là-dessus alors… C’est beaucoup moins glauque que je ne le croyais finalement ton histoire de taule ! Mais tu as surement autre chose de plus vendeur à nous raconter ce soir ?! Allez… un petit effort ! Un petit scoop sur toi ! Ce serait super sympa si tu nous faisais le buzz dans l’émission !

Le clash, il n’y a plus que cela qui les intéresse maintenant. Des clashs et du buzz pour faire monter l’audience, et affoler les compteurs de l’audimat. L’idéal serait sûrement que je lui promette de baisser mon froc, et puis de montrer mon cul, mais seulement en toute fin d’émission, histoire de tenir les téléspectateurs en haleine jusqu’au bout.

— Entendu… Alors, pour te faire plaisir, j’ai peut-être quelque chose de plus intéressant pour toi…

— Trop cool ! Et c’est quoi au juste ?

Il s’apprête à tout noter sur ses fiches, mais je l’arrête immédiatement :

— Non… Préfèrerai plutôt garder la surprise pour le direct. Je pense que si tu n’es pas au courant, l’effet sera encore plus fort pour les téléspectateurs, j’en suis convaincu…

Voilà Baffie, qui lui aussi vient dire bonsoir à la vedette du jour. Je l’aime bien celui-là. Le genre de type qui décape bien le paf. Il a un sacré talent pour ça, c’est sûr et certain. Et puis lui aussi a vu sa mère se faire tabasser par son pater, cela doit nous rapprocher un peu, quelque part. Il me félicite évidemment pour mon succés, me demande même un autographe. Je suis comme sur un petit nuage. Un jour, peut-être que je leur demanderai de me lécher les pieds. Et ils le feront bien sûr, tous ces cons.

— Tiens mon Lolo… J’en ai une pour ton prochain dico…Définition de la Psychanalyse… ?!

Tout de suite, il a les yeux qui brillent.

— Psychanalyse : déshabillé de soi… !

Mais, c’est l’heure maintenant. Entrée des artistes. Lumière rouge, ça tourne sur le plateau, et les caméras, la deux et la trois, sont déjà braquées sur moi.

— …Ce soir, nous avons le plaisir d’accueillir Ernest Salgrenn, le célèbre écrivain à succés, qui vient de remporter le prix…

Et patati, et patata… ! Voilà bien pourquoi je n’accepte plus aucune invitation à la télévision. La brosse à reluire ce n’est vraiment pas mon truc. Mais je les emmerde tous, et lui en particulier. Et cela me console, et me sauve aussi d’une certaine façon, car il est évident que seul le cynisme sauvera mon monde.

Arielle est là.

Elle est arrivée en retard, mais elle est là tout de même. Et en la voyant pour de vrai, je ne comprends toujours pas mon attirance pour toutes ces vieilles femmes anorexiques, qui luttent, jour après jour, contre les affres de l’âge. Un manque récurrent de lucidité de ma part…

Maintenant, il me passe la main, l’interview a commencé. Alors, sans aucune hésitation, j’attaque directly…

— Te souviens-tu d’Elsa Grënn-Stern… ?!

Ça y est, j’ai lâché le morceau, et il va l’avoir finalement son buzz, le Thierry Ardisson, l’homme en noir de la télé du samedi soir.

— …Hein… ?! Quoi… Qui ça… ?! Elsa ? Mais quelle Elsa… ?!

Je sais maintenant qu’il ne l’a pas oublié la petite Elsa. Je l’ai vu immédiatement dans ses yeux. Elle est toujours là, bien présente dans son subconscient.

— Elsa Grënn-Stern… seconde A4, lycée de l’Empéri, Salon de Provence, dix-neuf cent soixante-sept… cela te rappelle quand même quelque chose, non ?!

Non, il est évident qu’il ne l’a pas oublié la petite Elsa, et le voilà qui panique un peu maintenant…

— …Mais… mais comment… tu… tu étais à l’Empéri toi aussi… ?!

— Hé oui, mon vieux… ! Même bahut que toi jusqu’à la terminale… Ça te la coupe hein… ?!

— C’est la petite salope que tu niquais dans les chiottes pendant la récré… !

Baffie reprends ses marques. Le sniper de mes deux est de retour. Et en pleine forme, ce salopard.

— Exactement… En plein dans le mille mon pote ! A en croire que c’est toi qui faisait le guet derrière la porte… ?!

L’ambiance a comme baissée d’un cran sur le plateau. On est en direct aujourd’hui, aussi ils vont avoir du mal à gérer la situation si cela dérape pour de bon. Un Bukowski, complètement bourré et qui s’écroule en gerbant sa vinasse, serait finalement comme un gâteau aux amandes avec de la chantilly par dessus, comparé à ce qui les attends ce soir…

— Alors, tu te la remets bien en mémoire maintenant, cette petite Elsa… ?!

On doit lui causer dans l’oreillette. Et certainement lui dire de temporiser, ou encore mieux, d’improviser, tandis qu’ils vont voir ce qu’ils peuvent faire, eux, de leur coté pour que je la ferme.

— Oui… bien sûr que je me souviens d’elle… Elsa… Mon premier amour…

Cinq minutes à peine, et le voilà qui chiale déjà. Je devrais lui refiler deux ou trois de mes meilleurs cachetons d’anti-dépresseur à Thierry.

— Ah bon ?! Parce que tu l’aimais vraiment cette petite ?

— Évidemment que je l’aimais ! J’étais fou d’elle ! Et je ne me suis jamais remis de l’avoir perdu…

L’assistante plateau vient lui donner un kleenex. L’émotion gagne le public. Les pétasses en mini-jupes du premier rang ont, elles aussi, le nez qui coule. C’est tellement beau la téloche le samedi soir, surtout quand c’est bien fait, et que ça renifle comme ça dans tous les recoins. Les voilà fins prêts pour le coup de grâce…

— C’est moi… Thierry… ! la petite Elsa… hé bien, c’est moi la petite Elsa… !

Silence total. Même Laurent Baffie, l’odieux, le sale gosse, a la chique coupée cette fois-ci. Et ce soir, à cet instant précis, nous entrons certainement, tous ici, dans la grande légende dorée de la petite lucarne…

— Car vois-tu, Thierry… l’Ernest Salgrenn, celui d’aujourd’hui, et cette petite Elsa Grënn-Stern de mille neuf cent soixante-sept, ne sont en réalité que la même personne !

Mouvements désordonnés des caméras. Les ordres de la régie demandent sans aucun doute maintenant, un cadrage plus serré. Il ne faut absolument pas perdre une miette de tout ceci, car des millions de gens regardent, des millions de gens attendent… Des millions de gens veulent savoir…

Alors, consentant, je souris, plein cadre pour la postérité. Pour ma postérité…

Et maintenant, maintenant, je vais tout leur expliquer. Et leur montrer mes cicatrices. Qu’ils vont peut-être même vouloir toucher. Mais après tout, s’il le faut… Oui, si cela est vraiment nécessaire après tout, pour que tous, tous ici et partout ailleurs, comprennent mieux la supercherie…

Puis, plus tard, je vais certainement pleurer. Moi aussi.

Devant ces millions de gens…

Plus haut, toujours plus haut…

Un joli conte de Noël pour les amateurs.Moi, perso, Noël…La magie et tout le tralala qui va avec, disons que j’ai laissé tomber le concept il y a déjà un bout de temps…Et dans la crêche, le ravi c’est moi ! (si,si, regardez bien…)

Note de l’auteur : Quelques placement de produits dans ce texte qui ne me rapportent rien je tiens à le préciser car je préfère rester indépendant pour le moment.

PLUS HAUT, TOUJOURS PLUS HAUT…

Je me suis mis sur mon trente et un car ce mercredi matin, veille de Noël, j’ai rendez-vous avec Gilbert Montagné.
Gilbert est un homme extraordinaire. Il a vraiment toutes les qualités que l’on puisse souhaiter à un être humain. Et surtout ce type est toujours de bonne humeur quoi qu’il se passe dans sa vie.
Cela fait une dizaine de jours que je me suis mis à écrire des textes de chansons. Cela m’a pris une nuit, vers trois heures du matin, comme une envie de pisser, ou plus exactement en même temps qu’une envie de pisser…
J’écoute la radio toute la journée dès le réveil. Cela me distrait un peu de la monotonie de mon existence qui s’est insidieusement installée depuis que je vis seul. C’est à dire depuis que ma femme s’est pendue à un fil électrique dans notre grenier.
Je crois qu’elle n’avait plus du tout le moral depuis que notre chien, un bâtard que l’on avait appelé Castro en hommage à Fidel, et surtout parce que l’on manquait un peu d’imagination pour lui trouver un nom, s’était fait écrasé par le tractopelle venu nous creuser le trou pour la piscine.Le type du tracto, après s’être excusé, nous en a fait un autre de trou, gracieusement celui-ci, mais beaucoup plus petit, juste à coté de l’autre pour enterrer ce chien tout écrabouillé. Mais le plus con dans l’histoire, c’est qu’elle n’en a jamais profité de la piscine, ma Simone, en se suicidant seulement quelques jours avant que l’on foute de l’eau dedans. Quand ça ne veut pas ce n’est vraiment pas la peine d’insister ! Elle, Simone, on l’a enterrée au cimetière du père Lachaise, chemin Monvoisin, 27 ème division, allée 12.
Enfin bref… comme je vous le disais donc, je me suis mis à écrire des chansonnettes depuis la semaine dernière. Au départ, ce n’était pas spécialement pour Gilbert, mais comme il fut finalement le seul chanteur parmi tout ceux que j’avais contacté à bien vouloir me répondre, je me suis dit assez vite : « Allez banco… Va pour Gilbert ! ». Il faut toujours savoir saisir sa chance au vol lorsqu’elle se présente…
Je sonne. On m’ouvre. C’est la femme à Gilbert.
— Bonjour madame Montagné…Ernest Salgrenn…chansonnier autodidacte de son état…!
Elle n’est pas mal du tout sa femme à Gilbert. Et bien sympathique aussi.
— Essuyez-vous les pieds et entrez donc monsieur Salgrenn… formule-t-elle sur un ton qui se veut très enchanté d’avoir ma visite.
J’essuie et j’entre. C’est vachement beau chez eux. Normal, les artistes ont toujours beaucoup de goût pour la décoration de leur intérieur. Il y a des statues en marbre blanc partout. Et la moquette est très épaisse, certainement pour amortir les chutes de Gilbert.
En parlant du loup… Le voici qui s’avance vers moi…
— Hey mister Salgrenn… How are you Ernest… ?!
— Welle…! Véri welle Gilberte…! que je réponds du tac au tac — And my taylor is riche ! que je rajoute aussi sec pour mettre une ambiance tip-top.
Dans le salon, il me fait asseoir sur une table basse, mais sa femme à Gilbert rectifie tout de suite le tir en me proposant plutôt une chaise qui sera finalement beaucoup plus confortable pour moi à l’usage. Je l’en remercie d’un clignement de paupière qui se veut complice. Elle fait de même et je l’en remercie aussitôt d’un autre clignement de paupière qui se veut tout aussi complice sinon encore bien davantage que ne l’était le premier.
— Cacahuètes ou Doritos… ?! lance alors Gilbert tout d’un coup en me tendant un ramequin en cristal plein de cure-dents.
— Ah non Gilbert…tu ne vas pas commencer à te gaver avec toutes ces cochonneries juste avant de passer à table ! rectifie immédiatement la femme à Gilbert.
Et il lui jette le ramequin avec les cure-dents à la figure. Qui finalement se trouvera être la mienne car je n’ai pas eu le temps d’éviter le projectile. Je saigne abondamment du front et un cure-dents me traverse le pif. Je suis à deux doigts de lui foutre mon poing dans la gueule à Gilbert, mais la raison l’emporte sur la colère, me souvenant que j’ai plus ou moins une quarantaine de chansons à la con à lui fourguer, aussi vallait-il mieux la mettre en veilleuse…
— Bon… Et si on causait bizzeness Ernest, maintenant que les présentations sont faites ?!
— Des Doritos plutôt… ! que j’interjecte, encore un peu sonné.
La femme à Gilbert s’éloigne à petits pas feutrés dans la moquette épaisse ayant certainement d’autres chats à rectifier ailleurs. J’en profite pour compter les cure-dents qui sont étalés par terre. Et il y en a trois cents vingt-deux très exactement. Trois cents vingt-trois avec celui que j’ai toujours planté dans le nez.
— Ah si tu savais comme elle me fait chier ! chuchote Gilbert alors qu’il pourrait très bien me le dire à voix haute d’ailleurs.
— Je compatis… Avec la mienne c’était exactement la même chose… Sa mort fut un grand soulagement pour moi… ! que j’avoue ouvertement pour la première fois à quelqu’un.
— Cool… ! Alors je me mets au piano et tu me chantes tes ritournelles qu’on voit un peu ce que ça donne en vrai… ?! résume-t-il, avec beaucoup de clair-voyance, mais d’esprit seulement.
Le chant ce n’est pas vraiment ma tasse de thé. D’ailleurs je n’ai jamais rien chanté de ma vie si ce n’est peut-être le premier couplet de la Marseillaise, pour faire un peu comme tout le monde, lorsque notre équipe de France de football marque un but en finale du mondial…
J’ai la nausée subitement. Peur de trop bien faire peut-être…
Alors je profite qu’il ait le dos tourné pour me rapprocher d’une statue d’un David ressemblant étrangement à Ray Charles adolescent, et y dégobiller sur son socle mon petit-déjeuner en toute discrétion.
Puis, la femme à Gilbert refait son apparition, à grandes et molles enjambées cette fois.
— Tu ne vas quand même pas jouer du piano maintenant… ?! Occupe-toi donc plutôt de nous faire griller les saucisses sur le barbecue… ! rectifie-t-elle à nouveau.
— Vous êtes sûrement comme moi…vous aimez la saucisse monsieur Salgrenn…?! qu’elle rajoute avec un peu plus de précision lexicale dans son langage.
— Oui bien sur très chère madame et justement il faudrait que j’aille pisser…! que je rectifie à mon tour en la regardant bien droit au fond des yeux pour que toute l’ambiguïté de cette situation extrêmement gênante persiste entre nous.
Dans leurs toilettes aux Montagné, c’est très beau aussi. Et la cuvette des chiottes est également en marbre, mais noir cette fois, mais tout aussi massif forcément pour bien rester dans le ton de la maison. On dirait le tombeau de Napoléon aux invalides…
Lorsque je reviens de ma petite commission, Gilbert est dans le jardin, devant un gros Weber à gaz butane. Et il chantonne en retournant les merguez qui sont déjà bien cramées.
Je tousse parce qu’il y a énormément de fumée, et pour qu’il sache aussi que je suis revenu à ses côtés.
— Ah te voilà… Tiens passe-moi les herbes de Provence !
J’obtempère, et il en fout quand même pas mal à coté du grill, le salopiot à lunettes noires.
— Après le repas on se fera une petite partie de pétanque hein… ?! Tu sais jouer aux boules j’espère… ?! s’exclame-t-il.
— …Mais oui bien sur… Je suis même classé 15/3… Et j’ai un coup droit redoutable… ! que je rétorque assez fier de moi.
— Parfait ! Je te prêterai un maillot de bain si tu n’en as pas… C’est quoi ta taille ?
Madame Gilbert revenant sur ces entrefaites, avec des entrecôtes, et sautillant allégrement dans le gazon, s’est changée entre-temps et a revêtu une tenue beaucoup plus entreprenante pour la saison, et extrèmement transparente, qui nous laisse entrevoir de beaux restes bien conservés.Enfin, je dis nous, mais je devrais plutôt dire je, vu que Gilbert ne voit rien lui…
— Allons… passons à table maintenant ! J’ai fait du taboulé espagnol avec du chorizo dedans… Vous aimez le chorizo monsieur Salgrenn ?!
— Mais bien évidemment très très chère madame Gilbert ! Ma maman nous en préparait aussi, alors vous pensez bien si j’aime ça ! que je lui chouine à l’oreille en prenant un vague accent hispanophone pour agrémenter joliment ma réponse.
— Tant mieux… ! Mais bon sang Gilbert… as-tu vu enfin dans quel état tu t’es mis encore ?! On dirait un bougnat ! rectifie-t-elle une fois de plus en levant les bras au ciel, ce qui a pour effet immédiat de relever agréablement sa lourde et magnifique poitrine.
— …Et si l’on partait en vacances ensemble tous les trois ?! déclare Gilbert inopinément en s’essuyant la moustache dans une serviette en papier recyclé.
— …En voilà une bonne idée pour une fois ! Et pourquoi pas en Alaska… Toi qui rêve tant de caresser un grizzly ?! rétorque la femme à Gilbert en me posant très adroitement une main sur la cuisse.
J’avais l’impression que le courant passait vraiment bien entre nous trois…
— Chéri… Oh hé Chéri… est-ce que tu m’entends… ?!
— Hein… Quoi… Simone… ?!…C’est toi Simone… ?!
— Mais bien sur que c’est moi ! Qui veux-tu que ce soit d’autre ?!
— Mais… Où je suis là… ?
— Au pied de notre sapin de Noël ! Et tu viens de te casser la gueule de l’escabeau en voulant placer l’étoile filante tout en haut ! Regarde tu saigne comme un goret du front ! Je te l’avais bien dis pourtant de faire attention !
— Merde…Mais alors ça voudrait dire que… que tu ne serais pas morte… ?!

ANGORA

J’ai trente ans.
Seulement trente piges au compteur mais aujourd’hui je me suis pris comme un sacré coup de vieux dans les ratiches.
Parce qu’elle va me quitter. Non, elle me quitte…
Marie-Christine me l’a annonçé tout à l’heure dans le hall de cet aérogare.
Eh bien mon vieux…fallait donc que ça te tombe dessus…sans crier gare…Voilà qu’elle se barre !
C’est quoi tout ce mic-que-mac-que ?! Et nous v’là plantés sur le tar-ma-que !
Le gugus assis à coté de moi perd patience, et il n’a pas l’air commode derrière ses grosses lunettes d’écaille…
Boudiou…! On va pas y passer les fêtes de Pâ-ques ?! Ah les canailles…ah les coq-quins…quelle putain d’ar-na-que !
Notre avion pour Toulouse est en carafe. Et je meurs de chaud. Le col de chemise je dégrafe, tandis qu’une hôtesse vient lui servir un digestif qu’est déjà le deuxième qu’il s’envoie dans le pif.
Cinq ans. Cinq ans de vie commune tout de même ce n’est pas rien…On s’installE, on prend des habitudes…Comprends pas ce qui m’arrive…revenir en arrière peut-être…rembobiner le film et faire le point…et faire…
…Faire preuve d’un peu de patience meusieu…! Devoir regonfler un peu-neu de not’ Caravelle !
Et moi c’est l’mou d’veau que vous me pompez…! Alors magnez-vous le train…d’atter-ris-sa-ge ! Suis carac-té-riel…!
J’en profite pour commander la même chose que lui, un double baby on the rocks. Rien de mieux pour décompresser rapido-presto avant notre montée aux cieux.
Alors mon poto, toi aussi tu pico-les…?! La Johny Wal-ker air-lin-ne ?! Hello…bonjour la compagnie d’aé-ro-nefs ! Et foutez-nous donc l’air conditionné…putain de co-ca-gne ! C’est dingo ça…Voulez qu’on crève tous la gueule ou-ver-te dans votre car-lin-gue en zin-gue ?!
Sur que c’est la loose ici…! Et vous, vous êtes de Toulouse aussi ?
Ô Toulouse…Ô mon païs-se ! Un torrent de cailloux rou-le dans mon ac-cent…!
Déjà vu cette vilaine tronche de métèque…déjà vu l’animal qui ronronne…déjà entendu ce passage lyrique en occitan…
Peine de coeur-re hein mon gamin…? Et dis pas non, fais pas ton ma-rio-le…J’vous ai vu tout à l’heu-re ! Pas facile avec nos bon-nes fem-mes ! Tu sais la mienne aussi elle me tan-ne, mais moi je m’en tamponne le coq-quillard !
Mais de quoi je me mêle l’ostrogoth…?! Est-ce que je lui demande moi si son couple bat de l’aile ?! Peine de coeur ? Et alors, ça me regarde non… ?!
L’hôtesse rapplique avec le whisky… et celui-là c’est pour bibi…
Et vous auriez pas des caca-ouè-tes ? Des caca-ouè-tes nom d’un chien…! Et puis un autre whisky la baronne du coq-que-pit…! Allez bon dieu et que ça pè-te !
Vrai…vous avez raison…elle me quitte…Cette fois j’ai trop déconné j’crois bien… « Me prends pas pour une pomme…ma patience a des limites ! » Et le coeur quand ça ne bat plus qu’elle m’a dit aussi c’est plus possible tu vois. Plus possible nous deux…
Et cul sec mon baby. Mon baby, ô mon baby…Et pourtant j’y crois encore…Oui j’y crois tellement encore…
…Elle voudrait une maison…
…Avec des tuiles bleues…?
…Je sais pas ! Et un gamin aussi qu’elle veut…et puis un chat…
…An-go-ra…?!
Ouais…Putain comment vous savez-ça…?!
Cherche pas minot…C’est intra-sè-que ! On va t’écrire une chanson…! Avec les tripes, avec les tripes ma ron-del-le qu’on va t’écrire ta ri-tour-nel-le…! Et tu verras…Tu verras qu’elle va revenir ta jolie pou-li-che en sueur tou-té-mer-veil-lée de bon-heur…!
Comment ça une chanson…? Vous êtes sur de vous…?!
Un peu mon garçon…! Et ces caca-ouè-tes…? Alors ça vient ces caca-ouè-tes…?! Faudra pas attendre que j’vous tombe un pour-li-che…!
Ils ont enlevé la passerelle.

Et on a décollé…

CENT CINQUANTE A L’HEURE…

Maman reste à la maison pour s’occuper de nous.
Notre père, lui, il transporte des poulets congelés dans son trente-huit tonnes jusqu’au fin fond de l’Allemagne, à Bremerhaven, d’où les poulets embarquent ensuite sur un bateau en direction de la Finlande, le pays qui se trouve juste en face et où l’on bouffe énormément de poulet.
Et ensuite pour pas rentrer à vide, un petit crochet au retour par l’Italie pour charger des beaux gigots d’agneaux. Et la boucle est ainsi bouclée…
Maman reste à la maison mais quand tout se passe bien le père fait ses deux voyages par semaine.
C’est à dire quand on ne l’enquiquine pas de trop à la douane allemande avec les papiers du chargement. Ce qui arrive assez souvent malgré tout car les Allemands il parait qu’ils ne rigolent pas avec ça. Et avec tout le reste non plus. Alors qu’avec les douaniers ritals c’est toujours beaucoup plus facile ; suffirait juste de leur glisser un petit bakchich pour qu’ils ferment les yeux.
Le samedi est le jour de la semaine où notre père rentre de sa tournée internationale. Et ce n’est pas un jour comme les autres chez nous…
C’est le jour de la torgnole pour tout le monde.
Sauf pour la petite Françoise bien sur qu’est encore trop petite pour en profiter. Pour le moment elle regarde les évènements de loin sur sa chaise haute. En chialant un peu quand même.
Mais tous les deux avec mon frangin Bernard on y passe à chaque fois, pour nous c’est recta et bien réglé comme sur du papier à musique…
Et pour Maman aussi. Comme elle ne peut s’empêcher de lui dire qu’il frappe beaucoup trop fort, et que cela ne lui plait pas au père, finalement elle dérouille aussi du coup. Mais après ça c’est plus calme à la maison. Et l’on respire beaucoup mieux une fois que c’est fini.
Et puis le lendemain, le dimanche, comme si de rien n’était, notre père, il nous fait des patates frites parce que c’est une vieille coutûme dans la région du nord de la France où il a passé toute sa jeunesse.
C’est vrai que pour accompagner le poulet y’a vraiment pas mieux que de bonnes patates frites bien dorées. Mais avec le gigot d’agneau c’est très bon aussi.
Ensuite l’après-midi du dimanche, il la passe à préparer son bahut avec beaucoup de soin. Quelques fois il nous fait monter là-haut, dans la cabine, avec mon frangin Bernard, pour qu’on y voit bien par nous-même comment que c’est drôlement confortable là-dedans, et puis que tu domines tout aussi, et puis que sur le pare-brise il a collé un vach’te d’auto-collant géant : « les routiers sont sympas »… Ouais j’vous le jure, sympa que c’est écrit dessus en grosses lettres toutes rouges !
C’est juste après le repas du dimanche soir qu’il reprend la route pour l’Allemagne, notre père, parce que le ruban est plus long que large comme il dit tout le temps.
Et alors que je devrai surement pas le penser, au fond de moi ça me fait comme un soulagement de le voir partir.
Maman elle dit que ce n’est pas une vie. Qu’elle ne tiendra pas le coup longtemps comme ça et puis qu’on avait intérêt à bien se tenir à carreau sinon elle raconterait tout à notre père le samedi suivant quand il reviendrait. Mais nous avec mon frêre on s’en fiche pas mal parce que l’on sait très bien que quoi que l’on fasse n’importe comment ; on n’y coupera pas à la torgnole…
On habite en pleine campagne. Autour de nous il n’y a rien que des champs à perte de vue. Des champs et puis quand même les hangars de monsieur Gastinel. C’est lui qu’est notre proprio et également le patron du père. Et c’est là, dans ces hangars très moches, que sont tous les poulets. Des milliers de poulets qui attendent leur tour pour partir en Finlande.
Moi aussi j’aimerai bien voyager loin d’ici. Peut-être pas en Finlande pour commencer mais plutôt en Amazonie où ça me plairait tellement d’y aller voir.
D’y aller voir par exemple ces fameux Yanomamis qu’on nous raconte qu’ils vivraient à poil toute l’année.
Notre père a déclaré une fois qu’il nous emménerait avec lui un jour, Bernard et moi, et que l’on dormiraient derrière dans la couchette du bahut pendant qu’il conduirait toute la nuit, et sans jamais s’arrêter, même pas pour pisser, qu’avec ses cachets de Maxiton il pouvait le tenir longtemps le manche, mais maman lui a dit qu’il ferait bien mieux de trouver un autre boulot qui payerait plus, et avec lequel il serait à la maison plus souvent, plutôt que de nous foutre des idées comme celles-là dans la tête.
Autour de notre maison il n’y a rien donc. Enfin rien sauf les hangars moches de monsieur Gastinel, et le grand circuit automobile dont je ne vous ai pas encore parlé jusqu’à présent.
Pourtant c’est là que nous passons toutes nos journées libres avec les copains. On se faufile par dessous le grillage pour y entrer en douce. Après on se couche tous dans l’herbe, les uns bien serrés à coté des autres, à regarder toutes les bagnoles de course qui nous frôlent, parfois à moins d’un mètre, que quand on rentre le soir à la maison on a tous les oreilles qui bourdonnent encore terriblement. Des fois cela dure même toute la nuit ce bourdonnement qu’on se ramène avec nous dans les tympans. Norbert, qui est mon meilleur pote dans notre bande, et qui a eu ses douze ans comme moi, mais lui c’était en avril son anniversaire, dit qu’on risque tous notre peau à faire ça et puis qu’un jour on se fera surement choper et qu’alors on passera un mauvais quart d’heure ça c’est sur comme deux et deux font quatre.
Mais on y retourne quand même parce que c’est plus fort que nous.
Et puis Norbert c’est un pétochard de première, si on l’écoutait on resterait tous là à rien faire d’intéressant de nos journées.
A force je les connais toutes les marques des bagnoles de course, même s’il faut avoir un oeil bien exercé pour les reconnaitre à la vitesse où elles nous passent devant la bobine. Mes préférées à moi ce sont les Porsche…Norbert lui il dit que les Ferrari sont les plus belles et les plus rapides aussi, et que les Porsche ne valent pas un pet d’lapin. On s’est même déjà foutu un peu sur la gueule à cause de ce désaccord d’ordre mécanique.
Une fois que j’étais allé avec Norbert justement sur le circuit, et que l’on s’étaient bien planqués comme d’habitude tous les deux à plat ventre dans les herbes du talus, y’en a une de bagnole de course qu’est tombée en panne juste devant nous…
Le pilote est descendu de son bolide et a enlevé son casque. Il était à peine à trois ou quatre mètres de nous, mais il ne nous avait pas encore vu à cause qu’on n’avaient pas moufté d’un poil avec mon Norbert. J’ai tout de suite vu que c’était une Porsche la caisse. J’étais aux anges vous pensez bien, même si j’avais une sacrée frousse tout de même…
Le pilote quand il s’est retourné vers nous, moi j’l’ai reconnu de suite. Et que même j’en croyais pas mes yeux de voir ça…
Chez Norbert, ils n’ont pas la télévision alors forcément il ne pouvait pas le reconnaitre ce type là…
Ses parents à Norbert c’est des Espingouins, des qui ont fuit le régime de Franco parce qu’ils n’avaient pas les mêmes idées que tous les autres là-bas dans leur pays. Son père à Norbert, que Norbert il appelle toujours papa, quand y cause en français on comprend absolument rien à ce qu’il raconte, et c’est lui qui s’occupe des poulets à monsieur Gastinel. Il peut en zigouiller jusqu’à cent cinquante à l’heure. J’ai calculé que ça en faisait plus de deux à la minute tout de même…
Nous, notre téloche, c’est le frère à maman qui nous l’a donné. Tonton Amédé qu’il s’appelle. Il vit à Paris et il est plein aux as. Des postes de télévision y paraitrait qu’il en a déjà quatre chez lui, alors celui-là il nous la refilé parce que l’image elle saute tout le temps et que ça lui coûterait bien trop cher pour la faire réparer. Notre père y dit que c’est un gros con de richard le tonton Amédé mais sa télé il la regarde quand même.
R’garde Norbert… t’as vu qui c’est… ?! C’est Josh Randall !
Moi, les épisodes d’ « Au nom de la loi » je n’en rate jamais un quand ils passent à la télé, mais là pour le coup je n’avais pas vraiment le temps de lui expliquer tous les détails du feuilleton à Norbert… Josh Randall nous avait vu…
Hey…! K’est-ce que you faire ici boys ?!
C’était curieux mais il n’avait pas du tout la même voix qu’à la téloche et surtout il parlait beaucoup moins bien le français, Josh Randall. Un peu comme le papa à Norbert mais en nettement mieux tout de même.
Normalement on aurait du se barrer en vitesse avec Norbert mais on était comme tétanisés sur place tous les deux. Il s’est avançé vers nous et a fait un geste de la main pour qu’on se lève de là.
…Dangerousse…Very dangerousse boys…! You pas rester ici…!
On s’est relevé mais on tenait à peine debout tellement on avait les guiboles qui flageolaient avec Norbert.
Vous êtes Josh Randall monsieur…?! Hein… Je vous ai reconnu tout de suite vous savez… Vous êtes bien le Josh Randall de la télévision…!
Josh a souri. Et il est vraiment magnifique lorsqu’il te sourit comme ça à pleines dents Josh…
Yes…Josh Randall ! You connaitre Josh Randall frenchie boy ?!
Il a fait semblant de nous tirer dessus avec une carabine rien que pour nous prouver que c’était bien lui en chair et en os, mais il n’y avait plus du tout besoin de ça, car même mon Norbert, qui ne l’avait pourtant jamais vu de sa vie, savait maintenant que c’était lui…
Le camion de dépannage lorsqu’il est arrivé cinq minutes plus tard, et qu’il a embarqué la Porsche à Josh, il nous a embarqué aussi.
C’est Josh qui a insisté pour que l’on vienne avec lui et on a bu une bouteille de Coca-cola tous ensemble à l’arrière du camion. Et encore une autre bien plus fraîche une fois arrivés au stand. Josh il ne nous lâchait plus d’une semelle maintenant, et il nous a offert la visite des lieux tout comme si on était devenus des personnes very importantes pour lui. Il tournait un grand film de cinéma qu’il nous a raconté dans sa langue américaine… Un très grand film de cinéma qu’il a dit.
…Et voilà qu’avec tout ça, le sourire de Josh, et les Coca-cola, et tout le reste aussi, mon Norbert il n’avait plus peur du tout, et même que je crois bien qu’il commencait à les aimer un peu mes Porsche mon Norbert…Et moi…Oui, même que moi avec tout ça, les cocas, et puis tout le reste aussi, j’en oubliai presque que demain on était déjà samedi…

MALINOIS

Ce matin il y avait comme un je ne sais quoi qui vous flottait dans l’air…
Ou peut-être bien plutôt un je ne sais qui.
Là, je rentre du boulot, comme d’habitude, et il est à peu près six heures trente.
Enfin, si l’on pouvait vraiment appeler cela un boulot, parce que vigile, même avec un chien qui faisait peur à tout le monde au bout d’une longe, ce n’était pas la gloire. Et encore moins dans un entrepôt de charentaises…
Maître-chien, que l’on disait aussi parfois pour faire un peu plus pompant.
Ou plus pompeux p’t’être bien… j’sais plus… ! Mais faut pas trop m’en demander après une nuit complète sans sommeil.
Et Jean-Claude n’attend qu’une seule chose maintenant ; sa gamelle pleine de croquettes.
Si je l’avais appelé Jean-Claude, mon malinois, c’était en l’honneur de JCVD, Jean-Claude Vandamme. Le mec le plus fun que je connaisse sur terre, et qui était toujours capable de vous faire le grand t’écart facial, et en toutes circonstances. Mon idole, ce type là. J’avais des posters de lui affichés partout dans ma cambuse, et même la photo en couleur de sa tronche sérigraphiée sur mon mug du petit-déjeuner. C’était pour dire toute l’admiration que je lui portai à JCVD.
Par contre, dans mon frigo, y’avait plus grand-chose a becqueter ce matin. J’me serai bien fait un oeuf sur le plat, mais y’avait plus d’oeuf.
Et pourtant, j’avais une sacrée dalle.
J’étais presque à deux doigts de tenter de lui bouffer quelques unes de ses croquettes, à Jean-Claude. Après tout, si c’était bon pour lui !
Et vl’à pas qu’on sonne…
Une erreur forcément, parce que j’en ai jamais d’la visite.
Et même comme ça, à l’improviste.
D’ailleurs, j’l’ai jamais collé mon nom sur la lourde, car cela ne servirait à rien. Et sur celle de la boite aux lettres idem. N’importe comment, elle a été arrachée depuis un sacré bail.
Jean-Claude gueule fort.
Normal, il n’est pas habitué à entendre le dring-dring de la sonnette le bestiau.
— Nom de dieu… tu vas la fermer Jean-Claude ?!
— …Mais… je n’ai encore rien dit !

Ça, ça vient de l’autre coté de la porte… Avec une forte odeur de croissants chauds aussi.
J’ouvre.
Et c’est Jean-Claude (en vrai), sur mon palier, avec un plein sachet de croissants de la boulangerie d’en bas. Et si je peux le préciser, c’est parce qu’il y a marqué « Au pain chaud » sur le pochon en papier.
Jean-Claude (le chien) renifle l’odeur du beurre frais. Et ça le calme direct. Ce clebs je ne l’ai pas dressé pour le refus d’appât. Beaucoup trop compliqué à mettre en oeuvre.
— Bonjour… Vous êtes bien môsieu Ernest Salgrenn… ?!
Perso, je la voyais beaucoup plus grande que ça, mon idole.
— Hein… Ben ouais… C’est lui-même en personne !
— Ok… Moi c’est Jean-Claude Vandamme ! J’peux entrer ? Je vais vous expliquer le sens de ma visite…

Il a déjà forcément aperçu les posters géants de « Karaté magazine » épinglés sur le mur d’en face. Et peut-être même aussi le mug en porcelaine, avec sa tronche qu’est drôlement bien impressionnée dessus, et qu’est posé sur la table de la cuisine, car je sais bien qu’il est vif comme l’éclair JCVD, surtout lorsqu’il s’agit de vous zieuter comme ça, rapidement, tout ce qui se passe autour de lui.
— Prenez donc un tabouret, et faites pas trop attention à la déco !
J’ai surement l’air con. Très con…
— Merci ! Je vous ai apporté des croissants… J’peux en donner la moitié d’un à vot’ chien ?!
— Bien sur, faites donc…

Son regard ultra perçant vient de se poser sur les dizaines de paires de charentaises qui s’accumulent dans un coin de la pièce. J’aurai du les planquer un peu mieux. Surtout qu’en plus, personne n’en veut de toutes ces pompes que j’essaye de fourguer en douce.
— Vous inquiétez pas, je ne dirai rien pour les chaussons en laine ! J’viens pas du tout pour ça… J’viens pour le chien… Jean-Claude !
Jean-Claude (le chien), il a déjà tout avalé du demi croissant au beurre que lui a refilé l’autre Jean-Claude (le vrai). Et le voilà qui réclame encore un morceau supplémentaire, en remuant la queue.
— …Mon chien ?! Vous connaissez mon chien… ?!
— Pas personnellement, mais disons qu’on m’en a beaucoup parlé… Des amis à moi de Losse Angelesse. Il est devenu une sacrée vedette maintenant chez nous vous savez !
— …Ah… Non… j’savais pas !
— Ben quand même ! C’est bien lui qui a retrouvé la petite américaine qui s’était perdue dans le bois de Boulogne, la semaine dernière ?!
— Ah ouais… La petite… La petite qui s’était perdue… C’est vrai, j’y pensai plus à cette petite là ! Vous voulez peut-être un café avec vos croissants ?

L’histoire de la p’tiote du bois de Boulogne, elle n’est pas très compliquée à raconter. Je me baladais avec mon Jean-Claude, une après-midi dans les allées du bois. J’aime bien aller trainer là-bas, car d’un coté ce n’est pas très loin d’ici, et puis surtout, j’ai toujours aimé les grands arbres, et toute la verdure en général. Ça m’aère vachement bien la tête de respirer un peu de chlorophylle, et d’entendre les petits oiseaux chanter. Et quelques fois, il y a même des écureuils aussi, qu’on peut voir.
Et puis, pour le chien, c’est bon aussi.
De temps en temps, je le lâche un peu, pour qu’il coure après les travelos ; ça le défoule et lui fait de l’entrainement à mon Jean-Claude.
Juste un brin dommage qu’il ne sache pas grimper aux arbres, lui… comme le font les écureuils…
Ce jour là, donc, voilà pas qu’on tombe tous les deux sur un attroupement, et pour une fois ce n’était pas un pauvre type qui s’était fait piqué dans le lard par une michetonneuse, pour une raison ou pour une autre, que ceci dit en passant le plus souvent on devine quand même très bien pourquoi c’est arrivé l’embrouille, non, là, c’était des touristes américains qui ameutaient la forêt entière parce qu’ils avaient perdu leur gamine de sept-huit ans qui avait échappé à leur vigilance. La mère pleurait comme une madeleine de Proust, et le père n’était pas beaucoup mieux à regarder. Et c’est là, que mon Jean-Claude il a fait très fort…
Perdant pas le nord, je lui ai fait renifler dare-dare un mouchoir, que la p’tite s’était bien essuyé les mains et la bouche dedans, après avoir mangé une gaufre à la chantilly. Et le voici parti à fond de train dans la direction de l’hippodrome de Longchamp. La crème chantilly, faut pas trop lui en promettre à mon Jean-Claude, alors cinq minutes plus tard il me l’avait déjà retrouvée la fugueuse. Elle se tenait là, bien tranquillou, à coté d’un individu en pardessus gris qui avait des bonbecks plein les fouilles, et la braguette grande ouverte. Enfin bref… Je pense que ce n’est pas la peine de vous faire un joli dessin au fusain sur le topo.
Je me suis occupé de la gamine, et Jean-Claude, du type en pardessus gris qui était, comme qui dirait, une véritable aubaine tombée du ciel pour son entrainement quotidien. Y’avait vraiment pas mieux comme situation, surtout que les bonbecks à mon Jean-Claude, c’est un peu comme la crème chantilly, faut pas trop lui en promettre non plus…
Les amerlocks étaient tout heureux–un peu comme des papes qui viendraient de recevoir leur dernière papamobile « full option » qu’y z’avaient commandée au papa Noël chez le concessionnaire Range-Rover–d’avoir retrouvé leur chère progéniture saine et sauve. On a échangé nos adresses postales respectives, et ils m’ont dit que je serai toujours le bienvenu chez eux, aux States, si l’envie me prenait de venir leur rendre visite un jour. Voilà… ! C’est tout ! Ensuite on s’est rentré paisiblement chez nous, avec Jean-Claude, et l’histoire avec la gamine s’arrête là. Et y’a vraiment pas plus à raconter.
Le café, je lui verse dans mon mug à JCVD. Ca fait drôlement bizarre quand même de le voir boire là-dedans. Et puis ensuite, j’attends qu’il me cause maintenant, surtout que je n’ai pas tellement grand-chose à lui dire moi de mon coté. Je crois bien que je suis encore sous le choc de la rencontre, et pas mal impressionné par cette visite. Fallait bien avouer que je ne m’y attendais pas de trop, non plus.
— Bon… J’vais pas y aller par quatre chemins, Môsieur Salgrenn… Vot’ chien je serai prêt à vous l’racheter !
— Jean-Claude ?! Vous voulez m’acheter Jean-Claude… ?! Putain, je parie que c’est pour le faire tourner dans l’un de vos films ?!
— Un film ? Non pas du tout môsieur Salgrenn… Pas du tout ! Vous savez, moi j’aime les bêtes, toutes les bêtes, et les bêtes comme vot’ chien, elles sont souvent beaucoup plus aware que nous autres, les êtres humains ! Vous comprenez ça môsieur Salgrenn ?

Évidemment, vous vous doutez bien que les citations célèbres à JCVD, je les connais presque toutes par coeur. Je les ai même notées sur un petit carnet à spirale que je m’étais acheté à la F’naque, là où c’est que je bossai la nuit avant l’entrepôt des charentaises. Avant qu’ils ne me virent sans indemnités ces cons, que soit-disant, ils m’auraient vu piquer des trucs dans les rayons…J’vous jure !
— Euwèrre… ? Mais bien sur que ça me parle euwèrre ! « Tu regardes à l’intérieur de toi et tu deviens euwèrre of your own body ! » c’est bien de vous ça hein ?!
JCVD il me regarde. Fixement. Puis il détourne la tête, et scrute attentivement maintenant les posters sur le mur… Tous… Un par un… Et sans dire un seul mot… Il doit réfléchir à fond dans sa tête, je crois bien.
— Bon… Des conneries c’est vrai que j’en ai dit pas mal Môsieur Salgrenn ! Mais maintenant c’est fini tout ça ! Maintenant il n’y a plus qu’une seule chose qui m’intéresse… la réincarnation !
— Hein ?! La réincarnation… ?!
— Oui… C’est exactement ça, la réincarnation ! Et voyez-vous môsieur SALGRENN
il y a de très fortes probabilités qui me laisseraient à penser que je me sois réincarné dans votre chien !
— … Mon chien… ? Jean-Claude ?!
— Oui… Jean-Claude !

Je regarde Jean-Claude (le chien), qui réclame toujours un autre bout de croissant en remuant la queue. Faut pas lui en promettre du croissant, tant qu’il y en aura, il ne lâchera pas le morceau mon pépère…
— Mais… Pour se réincarner dans quèqu’chose… Faut’y pas mieux être mort avant ?!
— Si en théorie, mais là c’est un peu spécial ! Et puis c’est toujours possible avant mais dans des cas bien précis et puis regardez bien… si vous l’avez appelé Jean-Claude, ce chien, c’est quand même un signe qui ne trompe pas non ?!

Maintenant, c’est moi qui les regarde alternativement, Jean-Claude (le karatéka belge) et Jean-Claude (le berger belge). Et je ne vous cache pas que j’ai comme un doute forcément, mais comme je sais qu’il a toujours réponse à tout JCVD, mieux vaut ne pas trop insister.
— Ah… C’est vrai que maintenant que vous m’le faites remarquer …
— Quoi… ?!
— Des fois, il est drôlement bizarre ce clébard ! Il me regarde comme si il avait envie de me parler pour de vrai !
— Ah vous voyez, quand j’vous l’disais !
— Du coup alors, pour ma tante Jeannine… ça pourrait p’tête bien être ça aussi ?! Maintenant que j’y pense…
— …Quoi ?!
— Elle a du poil aux pattes qu’y lui a poussé comme ça d’un peu partout, et puis des fois, la nuit, elle se met à hurler à tue-tête… comme un loup-garou ! Tiens là, rien que d’y penser, ça me fout des frissons !
— …Ouais… Ça vaudrait surement le coup d’observer le phénomène de plus près !

— Bon… Et combien vous me l’achèteriez mon Jean-Claude… juste pour voir un peu ?!
A JCVD, qu’est reparti finalement avec Jean-Claude (le chien incarné), j’ai réussi à lui refourguer aussi une jolie paire de mes tatanes à rayures. Ça tombait bien, j’avais sa pointure en stock.

Du quarante-deux, qu’y chausse…

Mister « Now »

Le jour où j’ai rencontré l’homme qui se prenait tout le temps pour un autre, je n’étais moi-même pas très bien dans ma peau…
Mon premier roman, « La vie extraordinaire d’Ernest », avait obtenu un tel succès que j’avais rapidement pris la grosse tête, et une augmentation de volume toute aussi démesurée des chevilles. C’était bien simple : j’enflais d’un peu partout !
D’autre part, et cela était beaucoup plus inquiétant encore, je n’avais plus la moindre inspiration créatrice. Depuis plusieurs semaines en effet, mes pensées flottaient littéralement dans un vide quasi absolu, et la seule vue, même furtive, d’une banale feuille blanche vingt-et-un-vingt-neuf-sept, me donnait immédiatement la nausée…
Mon éditeur, Albin Michel, un homme très charmant par ailleurs, qui avait une habitude bien rodée maintenant de ce genre de symptômes chez ses protégés les plus doués, m’avait proposé d’aller me ressourcer en Provence, mettant gracieusement à ma disposition sa très belle maison de vacances d’Eygalières, nichée au pied des Alpilles.
— …Amélie en est revenue toute changée ! Et pendant que vous y êtes, allez donc faire un tour de ma part chez le célèbre mister « Now » qui est mon voisin ! Vous verrez… Cela devrait vous faire énormément de bien de le rencontrer !
Ce mister « Now » était une très grosse pointure.
Déjà des dizaines de best-sellers publiés, et tous traduits en plusieurs langues, dont le mandarin et le breton.
Sa spécialité ? Se prendre pour les autres. Des personnages connus généralement, car cela était tout de même beaucoup plus vendeur, mais il ne faisait aucun doute que n’importe qui, pris au hasard dans la foule des anonymes, aurait tout aussi bien pu faire l’affaire, tant son talent pour raconter la vie des autres était immense…
J’avais vraiment hâte de le rencontrer.
Dès le lendemain matin, je me jetai avec armes et bagages Vuiton, dans un TGV Corail, qui lui même me propulsait en première classe, et en moins de trois heures, sur le quai de la gare d’Avignon, d’où le chauffeur de mon taxi, qui sentait bon la clope froide, se senti obligé de me faire faire la tournée des grands ducs.
— Regardez bien… Là, tout au bout de ce chemin… c’est l’ancienne baraque de Stone et Charden… mais maintenant c’est une milliardaire brésilienne qui l’occupe… ! Et tenez ici, c’est chez Amanda Lear ! Vous voyez bien sur qui est Amanda Lear… ?!
Évidemment, affreux Bébert, et vulgaire ersatz d’Huber de Province, que je sais qui est Amanda Lear ! J’ai tout de même quelques références en matière de littérature de qualité du début du XX ème siècle… !
La maison d’Albin avait beaucoup de charme. L’épouse de son gardien également. Elle se prénommait Jean-Claude, ce qui ne gâchait rien, portant ce doux prénom, ainsi qu’une fine moustache à la Clark Gable, avec une grâce à peine voilée. Aussitôt débarqué, je lui dédicaçai mon roman, qu’elle avait lu plusieurs fois de suite, m’avoua-t-elle, tout en se pâmant d’émoi.
— Et je vous ai aperçu l’autre soir à la télévision, chez monsieur Pivot… Votre costume bleu en alpaga était magnifique !
— C’est du taillé sur mesure ! D’ailleurs je vous recommande de faire bien attention en repassant mon linge… merci ma jolie !
Après l’avoir gratifié d’une petite claque de bienvenue sur les fesses, je plongeai , nu, sans attendre plus longtemps, dans la piscine à débordement. Son eau était chauffée à vingt-huit degrés par une pompe à chaleur, et la filtration fonctionnait sur le principe d’une osmolyse au sel. Ensuite je réclamai un thé bien glaçé, et des biscuits à la cuillère, que l’on me servit avec beaucoup de diligence dans du Moustier-sainte-Marie. Et j’étais déjà beaucoup mieux…
C’est le lendemain matin que je rencontrai enfin notre fameux mister « Now ».
Franchement, j’aurai très bien pu y aller à pied, car il y avait à peine cent cinquante mètres à faire, mais j’ai fait rappeler le taxi de la veille, rien que pour l’emmerder. Je lui offris également un petit sapin désodorisant, qui sentait bon les chiottes parfumés, et qu’on accroche volontiers au rétroviseur intérieur des bagnoles, espérant bien le vexer pour de bon cet abruti.
Mister « Now » était chez lui, ce qui tombait plutôt bien, finalement, pour le rencontrer. Il me reçut fort aimablement, la main droite glissée dans son veston en velours côtelé…
— Aujourd’hui je me prends pour Napoléon… ! Mais hier, j’étais le chanteur Dave, et du coup j’ai bu de la camomille au jasmin toute la journée !
— Enchanté ! Moi, c’est Ernest Salgrenn !
— Alors comme cela, vous aussi, écrivez… ?!
— Oh, si peu, comparé à vous ! seulement deux cent quatre-vingt-sept pages tout au plus pour le moment !
Et je lui présentai, avec beaucoup de fierté, un exemplaire de mon bouquin que j’avais eu la très bonne idée de prendre avec moi.
— Tenez « Now »… je vous l’ai déjà dédicacé… j’ai mis : « A Charles Bukowski, alcoolique et poète de grande envergure »… ! Désolé, mais je n’avais pas du tout prévu pour Napoléon… ! Évidemment, si vous le désirez, je peux toujours changer ?!
— Non ! Surtout pas malheureux ! Bien au contraire, j’étais Bukowski pas plus tard que jeudi dernier, alors vous voyez ; ce n’était pas une si mauvaise idée ! Bon… Vous prendrez bien un petit verre de cognac avec moi ?
Alors on a bu, et re-bu, et bu encore…
Je dois dire que ce mister « Now » tenait particulièrement bien la bouteille. Moi aussi. On a causé ensemble dédoublement de personnalité. Le sujet s’imposait de lui-même, je crois.
— Et à vous, cela vous arrive aussi de temps en temps de vous prendre pour quelqu’un d’autre… ?!
— Ben… J’ai déjà pris un pseudo pour écrire !
— Ouais, c’est vrai que c’est un très bon début !
Mister « Now » m’a remercié lorsque nous avons terminé la deuxième bouteille de cognac Martell Cohiba extra. Il se faisait tard déjà, et mon hôte devait impérativement dormir dans un fauteuil crapaud un petit quart d’heure, pour se remettre de ma visite.
— Revenez donc demain, je me prendrai pour Françoise Sagan, et on se fera livrer de la bonne !
— Mais… Je ne voudrais pas non plus abuser de votre hospitalité, sire !
Le taxi, qui attendait devant le portail en fer forgé andalou depuis ce matin, m’a ramené chez moi en moins de deux minutes montre en main. Enfin, chez l’Albin, mais cela était presque la même chose maintenant.
Comme la femme du gardien avait eu la très bonne idée de demander a quelques unes de ses meilleures copines d’école de venir se baigner à poil dans la pistoche, j’ai eu finalement beaucoup de mal à m’endormir tout de suite…
Le lendemain matin, frais comme un gardon, car j’ai de la ressource, et puis un foie qui en a vu d’autres, je déboulais de bonne heure chez mon nouvel ami mister « Now ». Et je fus surpris, car apparemment il avait changé d’idée, ne reconnaissant pas du tout Françoise Sagan lorsqu’il m’accueillit sur le perron…
— Ouais, je sais mon vieux, j’ai finalement changé d’avis dans la nuit en lisant votre roman… Voilà que je me prends pour vous aujourd’hui !
— Merde ! C’est bien ce qui m’avait semblé ! En vous voyant j’ai eu tout de suite cette très vague impression de me reconnaitre un peu !
— Cela ne vous dérange pas de trop, je l’espère… ?
— Je ne sais pas encore… Il faut dire que je n’ai pas tellement l’habitude, c’est la première fois que je suis confronté à la chose, vous savez !
— Bon… entre donc ! On va boire un coup ! Champagne, cela te convient ?!
— Ah… Parce qu’on se tutoie maintenant ?!
— Ben, on ne va tout de même pas faire des chichis entre toi et… toi, non ?!
— …Alors d’accord, mais dans ces conditions, t’aurais pas plutôt une bière ?!
Et on a bu. Des bières, et plein d’autres liquides qui moussent un peu moins. On a fûmé aussi. Mister « Now » se comportait exactement comme moi, jusque dans les moindres détails. J’étais vraiment très impressionné par autant de mimétisme.
— Et tu comptes rester moi longtemps… ?!
— Je ne sais pas encore… un jour ou deux… peut-être même une semaine pourquoi pas, si je me sens vraiment bien dans ta peau… Mon record c’est avec Sylvain Tesson… Je suis resté enfermé dans la remise à outils qui est au fond du jardin, avec une caisse de Vodka russe, pendant plus d’un mois d’affilée… ! Une magnifique et enrichissante expérience humaine !
— Je n’en doute pas un seul instant ! Mais…
— Quoi… ?
— Je risque quand même peut-être quelque chose si cela devait durer un peu trop longtemps, non… ?!
— Certainement pas ! Absolument personne ne s’est plaint jusqu’à présent tu peux me croire ! Bien au contraire, car cela fait toujours du bien de pouvoir se reposer un peu sur soi-même de temps en temps !
C’est relativement tard dans la soirée, que je suis rentré de chez moi. Je me sentais effectivement beaucoup plus léger. Comme libéré d’un poids, et comme véritablement transformé peut-être même…
Je me suis jeté alors, sans trop réfléchir, sur ma machine à écrire, et j’ai écris frénétiquement toute la nuit…
Au petit matin, Jean-Claude m’a trouvé dans la chambre, un peu hagard, et totalement épuisé, je venais de terminer mon deuxième roman… Trois cents pages, d’une seule traite d’une seule ! Et je n’avais plus maintenant qu’à le signer…
— Thé ou café… mister « Now » ?
— Du café, Jean-Claude… Oui, s’il-vous-plaît, un très grand bol de café ce matin !

Quatre francs et vingt-cinq centimes.

J’étais jeune et beau.
Et puis j’avais toute la vie devant moi…
Je venais d’échouer à l’examen du baccalauréat pour la troisième fois consécutive, certainement un record dans mon académie, et ma famille profitant de cette occasion inespérée, m’avait fichu dehors manu militari, arguant que je leur coûtais bien trop cher…
Pourtant je ne me plaignis pas, après tout j’avais eu ma chance, et, si j’étais nul, certes, je conservais toujours quoi qu’il arrive la fierté d’une superbe régularité dans la médiocrité…
La veille, porte de Clignancourt, pas très loin d’ici, on avait abattu Jacques Mesrines au volant de sa grosse BMW. L’ennemi public numéro un de notre beau pays. J’avoue que j’avais eu aussitôt une pensée émue pour le numéro deux de la liste officielle du 36 quai des orfèvres, qui devait en avoir bien gros sur la patate de se retrouver du jour au lendemain propulsé « number one » dans le collimateur de tous les flics de l’hexagone. Il y avait parfois des compétitions où il valait mieux ne pas se retrouver dans le peloton de tête, histoire simplement d’être un peu plus peinard… !
Si aujourd’hui j’avais peut-être bien la vie devant moi, la réalité était tout de même que je n’avais pas une pléthore de réelles opportunités pour en faire quelque chose de convenable.
— Et pourquoi tu ne rentrerais pas dans l’armée… ?! Là au moins tu seras logé et nourri à l’oeil ! qu’avait lancé mon beau-père, un ancien sergent-chef de la coloniale.
— J’aime pas le kaki !
Je n’aimais surtout pas les vieux cons dans son genre qui picolent et déglinguent leurs femmes dès qu’ils sont bourrés comme un coing.
Vivre dans la rue n’est pas très marrant.
Même à dix-huit ans lorsque tu possèdes pourtant des aptitudes certaines à te fendre la pipe pour trois fois rien. Pour un oui, ou pire, pour un petit non.
Dans ces conditions précaires, ton avenir se résume généralement à un simple bout de macadam de quelques mètres carrés, qui pue la crotte de clébard, et qui ne te mènera jamais nulle part.
— Il y a deux « p »… !
— Hein ?!
— Là… sur votre carton mon ami… « J’en apelle à votre bon coeur messieurs dames »… Hé bien… il y a deux « p » au verbe appeller !
— Ah bon… ?! Merci ! Faut pas m’en vouloir j’ai jamais été très bon à l’école ! Sinon plutôt qu’un Bescherelle, dites donc, z’auriez pas plutôt un franc ou deux à m’refiler par hasard… ?!
Le type devant moi n’était pas bien épais. Plutôt d’une espèce taillée à coups de serpe dans une queue de cerise. Mais il en imposait pourtant… Un regard qui vous transperçait telle une lame bleutée en acier trempée.
Et puis ses mains aussi. Fines. Magnifiquement belles…
Des mains comme tu n’en voient pas tous les jours, oh oui, ça tu peux me croire sur parole mon pote ! Des mains que tu sais déjà, et rien qu’en les apercevant pour la première fois toutes les deux, dépassant, toutes fragiles pourtant, des manches d’un pardessus en flanelle, qu’elles vont tout de suite se tendre vers toi et te faire du bien ces mains là. Beaucoup de bien et pour toute ta vie peut-être même…
— Alors… Vous n’avez pas de travail ?
— Mais si ! Bien sur que si ! Je travaille aux impôts ! Là, le trottoir, c’est juste pour me faire un peu de blé en plus… au black !
— Bravo ! C’est bien d’avoir de l’humour… Surtout lorsqu’on se retrouve dans une situation aussi désespérée !
— Désespérée… ?! Mais où voyez-vous du désespoir vous ici… ?! Ça s’voit donc pas que j’baigne dans le bonheur… ?!
Il sort un truc de la poche intérieure de son veston. Et c’est pas du pognon, juste une carte de visite.
— Le bonheur… le bonheur… Ah le bonheur, mon ami… c’est bien beau ! Mais manger à sa faim je crois que ce serait déjà un bon début pour commencer ! Savez-vous ce que disait Jean Giraudoux, que j’ai très bien connu par ailleurs… « Dieu n’a pas prévu le bonheur pour ses créatures : il n’a prévu que des compensations… » ! Bon… écoutez-moi… Si vous désirez vraiment vous en sortir… Hé bien je pense avoir la possibilité de vous aider… !
Il se baisse et me tends la carte, mais je refuse de la prendre…
— M’aider… ? C’est pas un plan foireux au moins… ?! J’vous préviens tout de suite j’suis pas pédé !
— Mais moi non plus mon cher… ! Qu’est-ce que vous allez donc imaginer là voyons ! Non, je recherche simplement quelqu’un comme vous qui me rendrait deux ou trois petits services de temps en temps… Et je suis persuadé que vous feriez l’affaire ! Vous verrez, ce ne sera pas très compliqué, quelques papiers à ranger, un peu de ménage dans mon bureau, et de temps en temps quelques courses chez mon éditeur… et puis j’en profiterai aussi pour vous faire réviser votre grammaire !
— De la grammaire… ? Vous voulez m’embaucher pour que j’apprenne la grammaire ?!
— Mais non, pas du tout ! Disons que cela serait simplement une façon de… tiens… disons de nous changer un peu les idées ensemble !
— Et ça serait bien payé vot’ boulot… ?
— Je ne sais pas… Mais je pense que oui !
— Comment ça je pense que oui… ?! Mais moi j’veux pas être exploité mon vieux ! On doit se mettre d’accord avant sur le salaire… On ne peut pas faire n’importe quoi vous savez de nos jours car je sais très bien qu’il y a un minimum syndical à respecter maintenant lorsqu’on embauche quelqu’un !
Il reste perplexe. J’aurai pas du lui causer du minimum syndical peut-être bien… Surtout que pour discuter conditions de travail il vaut mieux être en position de le faire. Là, je suis assis par terre sur un trottoir bien dégueulasse, je n’ai quasiment rien becqueté depuis deux jours, et pour toute fortune personnelle ne possède que ces quatre francs et vingt-cinq centimes se trouvant dans cette gamelle en fer blanc posée devant moi…
— …Bon… Entendu… Alors… vos prétentions… ?
— Quoi… ?!
— Pour quelle somme accepteriez-vous de travailler pour moi ? Fixez donc vous-même votre tarif et je verrais bien ensuite si cela me convient ou pas !
— …Ok… Quatre francs et vingt-cinq centimes de l’heure… !
— De l’heure… ?!
— Ben oui… De l’heure ! Pourquoi ? C’est beaucoup trop à votre avis… ?!
— Hein… ? Non… Enfin il ne me semble pas ! Bon… Et logé et nourri gratuitement en supplément… Dans ces conditions vous seriez donc partant… ?
Il me représente sa carte de visite, et cette fois je la saisi.
— Et je commence quand… ?!
J’ai eu vite fait de faire d’énormes progrès en grammaire, et puis en orthographe aussi. Et pour la bonne conduite je ne vous en parle même pas. L’imparfait du subjonctif et les bonnes manières sont deux atouts majeurs à ne jamais négliger pour réussir correctement dans la vie !
Et j’ai même repassé mon bachot… Mention très bien cette fois !
Et après cela, vous n’allez surement pas le croire non plus, mais contre toute attente, je l’ai finalement eu cette vie magnifique, trépidante, incroyablement riche en amitiés, et en amour aussi, tellement intense, tellement belle dans le partage…
Alors merci à toi mon ami… merci de m’avoir tendu la main ce triste matin du trois novembre 1979… Mille fois merci… Ami merveilleux et second père pour moi, qui n’avait jamais osé m’avouer que lui aussi avait échoué au baccalauréat lorsqu’il s’était présenté à l’examen pour la première fois… !
Et, sur la carte de visite donnée ce jour là, et que j’ai bien sur conservée très précieusement jusqu’à ce jour, on pouvait lire ce nom : Monsieur Jean d’Ormesson…
Moi, juste en dessous, j’ai rajouté plus tard : Un homme bien…

« les portes de l’avenir sont ouvertes à ceux qui savent les pousser… » Coluche