Chapitre 19. Coup de bourse.

J-3. Camping « les palmiers d’or ». Toute fin d’après-midi.

— Du nouveau… ?!

— Écoute, mon Chou, si tu veux bien je t’expliquerai tout ça à la fin du repas… les tomates farcies à Zozo, ça n’attends pas ! Et puis, tu dois commencer à avoir un peu la dalle, non… ?!

— … Oui !

— Alors, installe-toi et mange !

Maintenant, on en était au dessert, et cette tarte tropézienne, spécialité du coin depuis que madame Brigitte Bardot s’était mise à la pâtisserie vers la fin des années soixante, après avoir mis fin brutalement à sa carrière cinématographique, était une véritable tuerie !

— Tu t’es régalé, hein… ?!

— Oh, que oui ! Le meilleur repas que j’ai pris depuis… un sacré bout de temps !

— Tant mieux ! Faut que tu te requinques ! Bon… jette donc un coup d’œil là-dessus… !

Elle me passe un journal posé à coté d’elle.

— Lis ça… !

— Ça… ? Ça, quoi ?! Les cours de la Bourse ?! Excuse-moi, mais je ne comprends pas… ?!

— C’est le canard de ce matin… je surveille le cours de la Bourse tous les jours ! Vrai que pour le moment j’ai pas un seul flèche à placer là-dedans, mais j’aime bien m’informer quand même, parce que je m’dis qu’le jour où j’en aurai un peu d’oseille, et bien… je pourrai investir sans me faire avoir ! J’sais pas si tu sais, mon Chou, mais faut vraiment s’y connaître quand on veut foutre son pognon en bourse ! Y’a un tas de gens qui se font baiser là-dedans et qui perdent tout d’un coup ! Ma tante Yolande par exemple… J’ t’ai déjà causé de ma tante Yolande… ?

—… Heu… non ! Je ne crois pas !

— Ben, tu vois, elle a tout perdu, ma tante Yolande ! Toutes ses économies y sont passées, à Tatie ! Elle avait investi dans le tunnel, la pauvre !

— …Le tunnel… un tunnel… ?! Quel tunnel… ?!

— Mais, enfin quoi… Chou… ! Celui sous la Manche, bien sûr ! Une drôle d’arnaque organisée encore que ce tuyau sous la Manche… parce qu’y z’ont tout perdu les actionnaires ! La totalité de leur fric est parti en fumée… ouais… fouiiit ! Lessivée, la tatie Yolande ! Et en une seule journée encore !

— Ah… ?… Ils ne l’ont finalement pas percé ce tunnel… ?!

Elle se marre. Ce n’est pas facile à gérer non plus lorsque tu n’es au courant de rien, ou presque…

— Mais bien sûr que si, ils l’ont percé le tunnel ! Sauf que la construction de leur usine à gaz elle a duré deux ans de plus que ce qui était prévu au départ, et surtout, le pompon rouge sur le bonnet en laine, c’est qu’au final, ça leur a couté plus du double pour le creuser l’trou ! Alors, tu comprends, l’action elle ne valait plus un pet de lapin à la fin… ben, forcément… si la moitié du chiffre d’affaire sert à rembourser les intérêts qui courent, tu t’imagines bien que les dividendes tu peux toujours te les carrer où j’pense ! « 

Tout est toujours beaucoup plus clair lorsque c’est bien expliqué !

— Bon, alors maintenant regarde donc mieux ici ! Et surtout ce tableau-là… ça, c’est le cours du Nikkei 225 !

— …?! …

Elle se lève et vient s’installer tout près de moi.

Lorsqu’elle se déplace, Zoé, on dirait une chatte.

Une petite chatte, souple, féline…

Gamin, j’ai eu un chat. Je m’en souviens, on l’avait appelé Moïse. Ainsi nommé parce que tout petit il avait failli se noyer dans un abreuvoir à bestiaux : il n’arrivait plus à remonter sur les bords, cela glissait de trop…

— Éh, ho… tu m’écoutes toujours là… ?!

— Hein… ?! Oui, oui, je t’écoute ! Bien sûr que je t’écoute !

— OK… alors j’t’explique mieux les détails !

— … Je veux bien… parce que je t’avoue que là je suis un peu perdu !

— Commençons par le commencement : le Nikkei 225, c’est la bourse du Japon… ! Ok ? Nikkei, c’est juste une abréviation, ça vient du nom du journal japonais qui publie l’indice tous les jours depuis que ça été inventé. Ensuite, le 225, c’est simplement parce qu’il y a deux cent vingt-cinq entreprises qui sont cotées dans cet indice boursier… tu vois pour le moment c’est pas très compliqué !

— Oui… pas compliqué ! Mais… je ne comprends toujours pas où tu veux en venir ?!

— Seconde papillon ! C’est pas fini, on va y venir ! Bon… ensuite, maintenant que t’as compris pour le Nikkei, comme tu peux le voir écrit ici : il a fini en baisse hier soir à 22487,86 points… mais là, pas d’inquiétude, c’est tout à fait normal avec le décalage horaire que l’on a avec le Japon !

— … Le décalage horaire… ?!

— Exactement, le décalage horaire ! Et du coup, ça clôture toujours en soirée pour nous, ici… bon, la baisse n’est pas significative… deux ou trois cents points de moins à la clôture, c’est vraiment pas grand chose ! Si tu commences à t’affoler pour si peu, mon Chou, alors t’as pas fini ! Faut savoir que c’est toujours comme ça la Bourse… un coup ça monte… et un coup ça descend ! Ou : ça va, ça vient, comme dirait l’autre ! C’est very normal ! Et faut surtout pas s’affoler pour des bricoles ! Ceux qui font les meilleurs coups en bourse ce sont toujours ceux qui ont su garder la tête froide jusqu’au dernier moment !

— Mais… je ne m’affole pas ! Non, non, je ne m’affole pas du tout !

Elle s’appuie maintenant sur la table en formica jaune et se penche légèrement en avant, son visage délicat n’est plus qu’à quelques centimètres du mien… Je peux distinguer de minuscules gouttelettes de sueur qui s’accrochent au léger duvet clair juste au-dessus de sa lèvre supérieure… Elle est si…

— Bien… mais vois-tu, ce n’est pas du tout ça qui a attiré mon attention… non… c’est plutôt ça… !

Elle pose alors vigoureusement son index sur une ligne bien précise du tableau…

— … Yamachi Electron corporation… !

— … Yama… chi… ?!

— Oui… Yamachi, chou !

Je ne sais pas trop quoi dire, alors j’attends un peu en la regardant bêtement. Et c’est certainement ce que j’ai de mieux à faire pour le moment, même si cela ne me met pas du tout en valeur. Une nouvelle fois, dirai-je.

— … Quarante pour cent ! Est-ce que t’entend bien… ?! L’action Yamachi a pris plus de quarante pour cent sur une seule journée de cotation ! Et ça, tu peux me croire que c’est pas normal ! Ouais… sûr qu’il se passe quelque chose de pas clair, là… de vraiment pas clair du tout… !

Chapitre 18. Midnight blues.

J-2. Plage de Brégançon. Très très tôt.

L’incendie a démarré vers deux heures trente environ…

C’était bien beau à voir, alors au début tout le monde sur la plage a imaginé qu’il s’agissait du bouquet final de ce magnifique feu d’artifice que Jean-Lain nous avait concocté aux petits oignons…

Puis, les bouteilles de gaz des barbeuques ont explosé les unes après les autres… Mais c’est surtout lorsque les premiers grands pins maritimes s’enflammèrent en torche que nous comprîmes finalement que ce n’était peut-être pas ça du tout !

Le pin, ça brûle bien. Et assez vite. Et encore plus en plein été quand il est bien sec…

L’alcool aidant, il n’y a pas véritablement de panique. Les gens restent très calmes. Si ce n’est notre Jean-Lain, qui n’ayant peut-être pas bu autant que la plupart d’entre nous, court dans tous les sens en criant au feu… !

Fort heureusement, les secours arrivent très vite, toutes sirènes bi-tons hurlantes, mais comme les Canadairs ne peuvent pas intervenir en pleine nuit, un gradé en chef de la Sécurité Civile du coin nous déclare, du haut d’un marche-pieds d’une jolie Land-Rover rouge-orange vif, et sur un ton tout empreint de cette remarquable et stupéfiante sérénité que l’on rencontre uniquement chez un type bien aguerri maîtrisant parfaitement une situation de crise :

« …Ben, écoutez-moi donc, Messieurs-dames… dans ces conditions, y’a qu’à laisser cramer tout ça tranquillement jusqu’à demain matin ! Et si ça se trouve… ça s’arrêtera tout seul ! »

Preuve sans appel qu’ils ont un moral à toute épreuve nos braves pompiers et tous nos petits gars de la Sécu Civile, et qu’il en faut assurément bien plus que deux ou trois cent hectares de forêt dévastés pour les abattre.

Du coup, notre petite bringue on the beach se termine un peu en eau de boudin, et tout le monde rentre finalement se coucher paisiblement. Comme cela a déjà bien brûlé tout autour des douzaines de bungalows que Jean-Lain a fait installé sur le bord de mer, il semble que cela ne risque plus grand-chose de ce côté-là. Surtout que, par chance, le sens du vent n’ayant pas tourné, il pousse rapidement le brasier vers l’intérieur des terres… Pour nous rassurer, OMD (Ocarina-Mimimoun-Doudouillet) nous affirme, très sûr de lui, que ce sont des thermiques dynamiques venant du large. Question « Aérologie », nous pouvions lui faire confiance ; le gonze avait quand même perdu la moitié de ses deux guiboles en parapente…

Moi, je suis tous les V.I.P qui logent au fort, et qui grimpent là-haut, à la queue leu leu, par les escaliers taillés dans le rocher.

J’ai de la chance car, toujours grâce à Jean-Lain qui m’a un peu à la bonne à vrai dire, je dors seule dans ma piaule. Mais quelques autres, comme Didier Van Conninsgloogloo et madame Fifignon doivent partager la même chambre, faute d’assez de place. Alors, sur le chemin du retour, et sur le ton aimable de la plaisanterie, je lui demande à Fifignon si elle a prévu des rustines pour sa bouée canard, au cas où on ne sait jamais… !

Elle rigole, mais je ne suis pas du tout certaine qu’elle ait vraiment compris le joke. Nous verrons bien demain matin si son coccyx va mieux…

Le Président, toujours très en forme, et ne voulant pas aller se coucher tout de suite, nous demande si l’on ne souhaite pas profiter de sa piscine pour un dernier bain de minuit. Paraîtrait que la chose est devenue une tradition immuable depuis l’ère Pompompidou, et qu’il faut absolument la respecter. Monsieur aurait soi-disant lu tout cela dans l’après-midi, en feuilletant le grand livre d’or du fort, qui est recouvert d’une jolie suédine verte.

Vu l’heure avancée et la fatigue générale, il n’y a aucun volontaire –pas même sa Josyane, qui pourtant ne manque jamais une occasion pour nous montrer son cul– mis à part Tanguy Le Bibronzic, qui lui est déjà à moitié à poil avant que l’on ait le temps de dire ouf… ! Suédine ou pas, il n’est jamais le dernier, celui-là, pour se faire mousser devant le Président…

Éventuellement, si Dekka avait accepté l’invitation, je serai peut-être restée moi aussi, mais ce dernier nous dit en baillant de toutes ses dents, qu’il a encore pas mal de pain sur la planche pour peaufiner en détail le plan « B » de notre invasion de la Chine. Cela est bien dommage, mais d’un autre coté, si lui ne s’intéresse pas sérieusement à ce plan d’attaque, déjà passablement foireux, je ne sais pas trop qui ici va s’en occuper… !

Alors, nous les laissons tous les deux, le Président et l’autre suce-boule, se baquer en tête à tête, et tout le monde s’éparpille dans les couloirs afin de rejoindre ses pénates.

Chemin faisant, je croise Madame Gémiminiani qui cherche les cuisines…

« … Je boirai bien encore un petit Limoncello… ! Ça ne vous dirait pas de m’accompagner Madame Goret… ?!

— Non… désolée, mais je suis complètement vannée, là… Et puis moi, la citronnade, ça me donne des aigreurs ! »

Elle a déjà beaucoup picolé la mère Gémiminiani, et pour avancer droit elle doit se tenir aux murs, qui, anecdote architecturale intéressante, font partout ici un bon mètre vingt cinq d’épaisseur au minimum.

Depuis la petite fenêtre à meneaux de ma chambre, j’ai une très belle vue panoramique sur la mer. Balou me fait la fête, il est heureux de me revoir. J’ai préférée ne pas l’emmener à cette soirée car il était vraiment trop épuisé par son bain de mer de l’après-midi ainsi que par cette partie de frisbee endiablée qui a suivie.

Je m’assois sur le bord du lit, j’enlève mes chaussures pleines de sable, et puis sans attendre plus longtemps, j’allume mon portable.

Voilà… ça y est… trois barres de réception… ! J’ouvre maintenant ma boite mail… oui… parfait… un nouveau message… j’ai le cœur qui bat la chamade… le message s’affiche enfin… je le relis plusieurs fois de suite… mais il n’y aucun doute… non, vraiment aucun doute, c’est bien écrit… là… quinze millions d’euros… je compte à haute voix les zéros… un, deux, trois… oui, c’est bien ça… quinze millions… ! Quinze millions d’euros into the pocket ! Balou me regarde avec de gros yeux, ce qui n’est pas non plus la révélation de l’année : il a ces gros yeux-là depuis qu’il est né… !

 » Mon chérinou… je crois bien que l’on va pouvoir s’acheter une jolie maison…et tout au bord de la mer celle-là ! Mon gros bébé à sa maman ! Allez, viens donc par ici, ma p’tite beauté, que j’t’embrasse ! »

Et je me laisse enfin tomber sur le lit… heureuse…

Chapitre 17. V.A.S (Voies aériennes supérieures).

J-3. Saint-Trop. Camping trois étoiles. Fin d’après-midi.

C’est en sortant du bâtiment des douches que je remarque cet attroupement près de la piscine. Par curiosité, je m’approche, ignorant encore à cet instant que je vais au devant de graves ennuis. Et pas des moindres. Au centre du groupe, se trouve une petite gamine, dans les six ou sept ans, étendue sur le dos, et toute cyanosée…

Un individu en slip de bain et barbu, ou en tout cas fort mal rasé, se tient à genoux à son côté et répète à qui veut bien l’entendre :

«Faudrait la mettre en P.L.S… Faudrait la mettre en P.L.S… ! Laissez-moi faire… j’ai passé mon brevet de secouriste à l’Armée !»

Si ce brevet de Secourisme ne me disait rien, et si je n’avais pas non plus effectué de Service Militaire, je comprends tout de suite qu’elle est morte, cette petiote… ! Être tout bleu comme cela est un signe qui ne trompe que rarement ! Alors, c’est plus fort que moi, j’interviens…

— Avez-vous regardé si elle n’avait pas quelque chose de coincé au fond de la gorge… ?!

Là, tous tournent la tête d’un seul mouvement et me regardent comme si je venais de sortir la plus grosse bêtise qu’ils aient jamais ouï de toute leur existence…

Mais, peut-être était-ce à cause de ce bermuda ridicule, tout imprimé de chihuahuas, que m’avait acheté Zoé ce matin…

«Mon Chou… Il faut que tu le saches dès maintenant… j’adore les chihuahuas ! J’aimerais tellement en avoir un, un jour ! Aussi quand j’ai aperçu ce magnifique bermuda dans la vitrine… tu comprends bien que je n’ai pas pu résister !»

Lorsque je lui ai avoué ensuite que je ne connaissais pas du tout cette race de chiens, et que j’avais plutôt une petite préférence, si je pouvais éventuellement donner mon avis sur la question, pour les pitbulls de combat, elle en fût surprise…

«C’est curieux… ça ne colle pas du tout avec ton personnage !»

J’avais alors préféré ne pas lui parler de Marcel, mon égorgeur du 16 ème arrondissement, supposant que cela n’aurait pas trop collé non plus avec cette image qu’elle se faisait de moi… Je n’aime pas décevoir, cela fait partie de mes principes fondamentaux…

En réalité, ce n’était pas l’imprimé de chihuahuas qui me gênait le plus dans ce bermuda, mais plutôt qu’il soit coupe taille basse, n’ayant pas l’habitude que l’on me reluque la raie des fesses ! Et très honnêtement, c’était plutôt cela qui ne collait pas du tout avec mon personnage !

— … Quoi… ?!

Le barbu en génuflexion, avec sa fixette sur la position latérale de sécurité, me prenait apparemment à partie, affirmant ainsi sans nuance que dans le milieu médical –même amateur, voire très amateur en l’occurrence ici– il n’était jamais recommandé d’avoir un peu de jugeote ou de bon sens commun, et de vouloir contredire un establishement bien installé… !

Pourtant, si cet abruti avait été un petit peu plus attentif pendant les cours de son Médecin-Capitaine, il se souviendrait que la première des choses à faire face à une victime qui ne respire plus, est de s’assurer avant tout que ses voies aériennes supérieures soient bien dégagées… Mince, quoi… c’est le B.a.-ba, mon vieux !

Indéniablement, je manquai pour le moins de crédibilité dans cet horrible bermuda à chihuahuas multicolores, néanmoins j’avais remarqué un petit renflement suspect au niveau de la gorge de cette gamine. Il y avait quelque chose de coincé là-dedans, j’en aurais mis ma main à couper…

Je m’agenouille, révélant ma raie naissante à l’assistance stupéfaite, et écarte mon barbu d’un geste sec, emprunt d’une autorité toute naturelle.

— Laissez-moi faire… !

Puis, sans hésiter, je place deux doigts dans la bouche de la petite et appuie légèrement sur la trachée pour extraire assez facilement de son gosier, un magnifique noyau de pêche –ou de brugnon peut-être– que je refile, à peine expulsé, au pseudo-secouriste qui n’en croit pas ses mirettes…

Ensuite, je lui insuffle un grand coup dans les bronches à cette fillette, histoire de lui redonner vie le plus vite possible, sachant qu’il n’est jamais bon d’attendre trop longtemps dans ces cas-là, rapport bien sûr à l’oxygénation du cerveau, organe noble entre tous, qui réclame un maximum d’oxygène pour fonctionner correctement.

Il est bien joli de vouloir ranimer les gens, mais si cela consiste seulement à amuser la galerie pour en faire in fine des légumes ; ce n’est pas la peine ! Et comme je ne suis pas trop mauvais non plus ; voire, si j’étais un petit brin prétentieux, sûrement l’un des meilleurs dans l’exercice à ce jour, la petite reprit assez vite ses esprits, ainsi que sa véritable teinte originelle.

— Alors, mon enfant… cela va mieux maintenant… ?!

— … Oui ?!

— Tu as avalé de travers… un noyau de brugnon, je crois… ou peut-être de pêche…

— Non… nectarine, m’sieur ! »

Par définition, les enfants sont des ingrats, aussi je ne me formalise pas plus que cela de ce manque de reconnaissance. Je ne savais pas si elle avait eu le temps de voir la petite lumière blanche au bout du tunnel ainsi que tout le tout’im qui suit juste après, mais à cet âge-là, on ne se rend pas toujours compte que l’on est décédé pour de vrai…

En revanche, ce qui m’inquiète beaucoup plus maintenant, est l’attitude de tous ces gens massés autour de moi. D’instinct, je comprends vite que je ne vais pas m’en tirer aussi facilement…

En effet, la vingtaine de témoins de la scène, mon secouriste d’opérette y compris, et même la mère de la petite ingrate, qui n’avait pourtant plus aucune raison maintenant de pleurer toutes les larmes de son corps, me fixent, prostrés, et sans voix. Pour autant, cela ne dure pas très longtemps et comme je m’y attendais, en voici un dans le lot, se croyant peut-être plus malin que les autres, qui commence à parler de… miracle !

J’estime, par expérience cette fois, que l’on devrait toujours y réfléchir à deux reprises avant de lancer ainsi de telles accusations péremptoires…

— Bon sang… ! Mais qu’est-ce que tu fous, mon Chou… ?! Ça fait une plombe que j’t’attends ! J’ai fait des tomates farcies ! Alors, ramène-toi fissa ! Sinon, ça va finir par cramer !

Zoé avait eu la très bonne idée de venir me chercher. Sans le savoir, elle me sauvait la mise…

— … Mais rien ! Je donnais juste un petit coup de main pour aider ! Des tomates farcies… ?! Voilà, voilà… j’arrive tout de suite !

— Ah… et puis tiens, je crois que t’avais peut-être raison de t’inquiéter… vl’à qu’y’a du nouveau… !

— Hein… ? Comment ça, du nouveau… ?! Qu’est-ce qui se passe ?

— Non, viens ! Je préfère te raconter tout ça à tête reposée dans la caravane ! Mais dis, t’es sûr que tout va bien ici… ?! Qu’est-ce qu’ils ont donc, tous ces cons-là, à te regarder comme ça ?!

— Qui… eux… ?! Rien… rien du tout ! Ne t’inquiète pas… rien de grave… ça va aller… ! Allons, messieurs dames… on va tous rentrer chez soi maintenant ! Le spectacle est terminé ! Et encore une bonne fin d’après-midi à vous tous ! »

Mais, comme on pouvait s’y attendre, ils ne bougent pas d’un pouce…

Alors, oui, je concède qu’il n’est pas évident de courir un sprint avec une paire de tongues neuves au pieds, et encore plus lorsqu’on n’a pas l’habitude d’en porter tous les jours, mais une fois de plus… j’ai pris sur moi !

Chapitre 16. C’est beau, c’est bon, c’est bio… !

J-3. Fort de Brégançon. En soirée.

Sur la grande plage tout en bas du fort, la beach party organisée de main de maître par Jean-Lain, le grand Chambellan, a superbement bien débutée…

Une très grosse sono –d’environ quinze mille watts efficaces, et c’est déjà bien– nous distille dans le creux des oreilles d’harmonieuses rengaines estivales à la sauce épicée lambadas and cucarachas langoureuses, sur un fond d’assourdissantes basses… Un vrai festival, et encore bien mieux qu’au Teknival !

Le personnel, pieds nus dans le sable fin histoire d’être encore plus efficace dans le service, ne sait plus ou donner de la tête, et le champagne, un rosé grand cru 1976, est absolument merveilleux. J’en ai déjà bu trois coupettes et la tête commence un peu à me tourner…

« Et tenez-vous bien, Madeleine… une sacrée affaire… ! Je suis tombé par hasard sur un type qui m’en proposait plus de deux mille litres… vous vous rendez compte… ?! Du rosé 76… l’année de la sécheresse ! Et tout ça pour vingt mille balles ! Ce qui nous le fait tout juste à dix euros le litre ! Bon… ce qui est curieux, c’est qu’il me l’a livré en cubitainers de vingt litres ! Mais quand même, Madeleine, est-ce que vous vous rendez compte… ?! Dix euros, le litre ! Et bien sûr, le tout sans aucune facture !

Indéniablement, sans facture cela est toujours beaucoup plus facile pour notre comptabilité générale.

En bordure de pinède, toute une ribambelle joyeuse de gros barbecues Weber à gaz sont alignés, et saucisses et merguez s’en donnent à cœur joie sur les grills en fonte. Quelques brochettes hallal également.

La brise venant du large, l’épaisse et âcre fumée de ces barbeuques de luxe part en direction des terres, ce qui n’est pas plus mal pour notre confort à tous.

Une banderole géante avec l’inscription : « Vive Patrice !  » s’élève au milieu des nombreux convives… Et justement, on l’attend maintenant d’une minute à l’autre notre si courageux Patrice.

Ce Patrice d’Al Longo, notre ministre de l’Écologie responsable, de la Biodiversité, et de la Vie tous ensemble dans une jolie Nature qui respire enfin, est un militant acharné de la « Cause Verte ». Un sacré gonze encore que celui-là. Des idées bien affirmées, mais surtout des mollets monstrueux approchant les quarante-deux centimètres de circonférence. Môsieur fait du vélo… ! Mieux, il ne se déplace jamais qu’en bécane. Aussi, le bougre a tout bonnement refusé de descendre en avion jusqu’ici, car, non, lui, monsieur Patrice D’Al Longo, ministre omnipotent et végétarien convaincu de la première heure, ferait le déplacement en bicyclette !

Fidèle à cet engagement fort courageux : Porte d’Italie, et en plein milieu de la nuit, il avait bel et bien enfourché un vélib’, prouvant ainsi à la France entière, que l’exemple doit toujours venir d’en haut.

Pour gagner malgré tout un peu de temps sur l’horaire, il avait finalement consenti –mais la mort dans l’âme, vous vous en doutez bien– à prendre l’autoroute A7. C’est ainsi donc, bien entouré de sa petite demie douzaine de véhicules d’assistance et de quatre motards de la Garde Républicaine qui le devançaient afin de lui ouvrir la route en toute sécurité qu’il n’était plus qu’à quelques encablures de nous…

Ce soir, le Président est sapé tout en blanc.

Très classieux, le blanc. Surtout l’été. Et encore plus lorsqu’il s’agit de lin. Certes, la matière se froisse et est définitivement irrepassable, mais il n’y a pas à dire : c’est drôlement chicos le lin blanc en été !

Sa Josyane, reine du soir de la Playa, est entourée d’une clique de courtisanes et courtisans très chics eux aussi, qui jacassent assez bruyamment, profitant de l’occasion qui leur est donnée pour y aller d’une petite anecdote de vacances…

« Ma chère, si vous aviez pu voir la tête de cet affreux pompiste Croate lorsque nous lui avons dit que nous voulions faire le plein de notre automobile… ! Je ne sais pas si vous le savez, mais nous n’avons pas un, mais deux réservoirs de quatre-vingt dix litres chacun sur notre Jag… Ce qui devait lui faire quasiment la moitié de son chiffre d’affaire mensuel à ce pauvre type… ah, ah, ah… ! »

Notre Président, tout blanc et tout froissé donc, est lui aussi de très bonne humeur, car tout se déroulait pour le mieux depuis notre installation ici, en début d’après-midi.

Il apparut tout d’abord que le fort de Brégançon était une demeure confortable. Contrairement à ce que l’on pouvait peut-être s’imaginer en découvrant pour la première fois les lieux de l’extérieur.

Depuis l’époque du défunt Président Pompompidou, paix à son âme, et qui adorait tout particulièrement l’endroit, y séjournant assez régulièrement avec sa si charmante épouse dont j’ai malheureusement oublié le prénom, on y avait entreprit des travaux de grande ampleur, et modifié la décoration, devenue un peu trop ringarde. Ainsi par le fait, l’endroit était devenu maintenant beaucoup plus agréable à vivre.

Un ascenseur Amywestinghouse dernier cri, de ceux qui vous causent pour annoncer l’étage, une climatisation Samsoung modulable, avec télécommande dans toutes les pièces, une superbe piscine Desboyaux, intégrée dans le roc et chauffée grâce à une pompe à chaleur réversible, et puis bien d’autres aménagements encore, comme cette cuisine professionnelle Ichila ultra-moderne, tout en inox anodisé et bien entendu carrelée de blanc jusqu’au plafond –normes européennes obligent– qui rendaient ainsi les lieux beaucoup plus hospitaliers et confortables que lors des années soixante-dix.

Certes, la facture globale de cinq millions d’euros (et des poussières) était un peu salée, mais n’était-ce pas à ce prix qu’un chef d’état, digne de son rang, pouvait durant son quinquennat venir passer ici quelques journées de repos bien méritées dans un confort moderne ?

Mais surtout, ce qui le rendait encore plus de bonne humeur, notre Président ; c’est que l’on avait enfin retrouvé son vieux copain Gonfarel… !

Madame Broutin ne nous avait pas trompé : il était bien à Saint-Trop, le Jean-Hugo, profitant pleinement de la life et du sun, hébergé chez l’un de ses amis Saoudien.

Un bon ami qui n’était pas vraiment dans la mouscaille, car selon les informations glanées par nos services de Renseignements auprès du service du Cadastre ; la modeste baraque en bord de mer faisait tout de même dans les mille huit cents mètres carré habitables !

Rendez-vous avait été pris pour le lendemain…

Et cela tombait plutôt bien, monsieur Gonfarel, ancien Président de la République Française et Grand Croix de la Légion d’Honneur, organisait une fiesta en soirée pour fêter l’anniversaire de Suscha, sa nouvelle petite amie…

« …Écoute, mon Jean-Hugues… faut quand même que tu saches que j’ai emmené tout mon staff avec moi… J’pouvais décemment pas faire autrement ! Alors vois-tu, si l’on devait venir tous, on risquerait finalement d’être beaucoup trop nombreux à ta petite sauterie !

— Mais, no problèmo, mon vieux ! Plus on est de fous plus on s’éclate ! Tu vas pas en revenir… le service sera uniquement assuré par des hôtesses lituaniennes… toutes triées sur le volet par mes soins… que des anciennes copines de lycée à Suscha ! Et puis y’aura des animations… plein d’animations… un dresseur d’ours, des catcheuses bulgares, un éléphant pétomane, et puis surtout, je t’ai dégoté un fakir du feu de dieu ! Je pense que tu vas rester sur le cul lorsque tu verras ce qu’il est capable de nous inventer, ce con… ! »

Le Président, qui avait très rapidement bugué sur les filles de Lituanie, en avait pour le coup oublié de lui causer du manuel nucléaire, véritable objet de son appel. Mais cela n’était pas très grave, il aurait très certainement tout le temps de voir cela plus en détails une fois sur place demain soir.

Une sirène de police… des gyrophares qui clignotent dans la nuit… un cri… ! Hé ben, ça y est ! Il est là ! Le voilà !

« Patrice… Patrice… Patrice… ! »

La foule s’écarte maintenant sur son passage et scande frénétiquement son prénom. C’est émouvant. Ambiance du tonnerre, applaudissements, on se croirait presque un quatorze juillet dans l’un des vingt-et-un virages de la montée de l’Alpe d’Huez. Oui, le voilà enfin notre petit Patrice D’al Longo, valeureux Ministre aux mollets d’acier !

En arrivant sur le sable, il jette sans aucun ménagement sa bécane, qui pèse au moins une demie-tonne, puis termine finalement à pied, épuisé, tout titubant de fatigue sous les hourras. Il n’est plus maintenant qu’à quelques mètres de l’arrivée… Ah… le voici enfin qui passe sous la banderole… Une masse bien compacte l’entoure alors aussitôt, et un journaliste, déjà fort bourré me semble-t’il, lui fourre un énorme micro sous le pif avant qu’il n’est vraiment le temps de reprendre un peu son souffle ou de s’éponger sous les bras…

« Erwan Lebrazguet… pour Radio-Popoldeléon ! Alors, monsieur le Ministre… ? Pas trop difficile cette descente dans le midi… ?! »

Définitivement, qu’y a-t-il de plus con sur terre qu’un journaliste ?!

Mais bien évidemment, espèce de tête de nœud avinée, que cela n’est pas facile de se taper plus de neuf cents bornes en vélib sous un soleil de plomb !

L’ersatz armoricain de Robert Chapatte s’agrippe, et en rajoute même une louche :

« Alors… des crampes peut-être… ?!

— Effectivement… ! Dans la côte de Beaune d’abord… puis à nouveau dans celle de Brouilly ! Mais le plus dur, je l’ai connu à Châteauneuf-du-Pape… ! Une sacrée galère… vous pouvez me croire mon vieux ! »

Le journaleux ivre jubile. Il ne pouvait pas être plus satisfait de la réponse de notre athlète : tous ses auditeurs du Pays du chou-fleur, vont adorer…

Cyclisme et lever de coude font souvent bon ménage. Voilà bien d’ailleurs des sports particulièrement populaires en Bretagne. Ils y ont de redoutables champions dans les deux disciplines.

Personnellement, je reste tout de même particulièrement stupéfaite d’un tel exploit sportif de la part de ce Patrice. Le lascar ne m’ayant pas habituée à autant d’endurance de par le passé…

OK… j’ai compris… je vous mets dans la confidence !

Bon, plantons vite fait le décor : Ministère de l’écologie et de tout le tsoi-tsoin vert, début d’après-midi. Je déboule à l’improviste dans son bureau à notre Patrice. Le Président m’ayant demandé de lui porter en main propre un dossier ultra-confidentiel concernant un projet de création d’un gigantesque parc off-shore d’éoliennes géantes en baie du mont Saint-Michel, projet qu’il avait imaginé dans la nuit… Jusque-là, rien de bien spécial. En tout cas jusqu’à ce que le vert gaillard ne tente subitement de me prendre à la hussarde sur l’un des coins de son bureau…

Ma surprise passée assez vite n’étant pas totalement opposée au projet, et là, je ne vous parle pas des éoliennes qui tournent au vent normand… et, alors que n’ayant eu qu’à peine le temps de soulever ma jupe plissée et d’enlever tout aussi fébrilement ma p’tite culotte en satin violet, que… bref… que… plof, quoi !

J’ai lu dernièrement dans « Madame Figaro » un sondage fort sérieux, comme le sont toujours d’ailleurs tous ceux que l’on retrouve régulièrement dans les magazines féminins, et cela malgré toute la difficulté, vous l’imaginez bien, à réaliser ce type de sondages touchant à notre intime, qui affirmait que pas moins d’un homme sur cinq souffrait d’éjaculation précoce.

Si ce manifeste et bien triste exemple, scénario lamentable de l’échec flagrant d’une maîtrise de soi, affirmait de façon catégorique et sans aucune retenue –c’est bien le cas de le dire– le pouvoir incontestable de nos glandes endocrines sur le cerveau, fussent elles même spermatiques, personnellement cela ne m’avait guère gênée ; ayant rendez-vous à quinze heures trente chez mon coiffeur pour une couleur, lui, par contre, mon petit Patrice, j’avais bien senti que cela l’avait mis plutôt mal à l’aise dans ses mocassins à glands…

Le plus marrant, c’est que depuis ce fameux jour et certainement, en tout cas on pouvait le supposer, pour se faire un peu pardonner, tous les mercredi matin juste avant le conseil des Ministres, lorsque c’est la pleine saison bien entendu (Des légumes évidemment et non pas du conseil des ministres), il tenait absolument à me faire porter un plein cageot de fruits et de légumes provenant du charmant petit jardin suspendu de son loft parisien, qu’il entretenait lui-même avec passion… Que du bio, bien entendu !

Chapitre 15. Tongues for guy.

St Tropez. Le même jour, en milieu d’après-midi.

La chaleur, étouffante, terrible, m’a réveillé. Je suis en nage. Ouvrant d’abord un œil tout doucement, puis le second de la même façon, la première chose que je distingue, est cette bassine en plastique bleue posée sur le sol. Je ne sais absolument pas où je me trouve mais comprend que je suis étendu sur un lit. Tout autour de moi, m’est inconnu… Je tente ensuite de me relever, mais dès l’amorce du premier mouvement, j’ai comme l’horrible sensation que mon crâne va exploser…

Soudain, une porte, que je n’avais pas remarqué jusque là, s’ouvre…

— Ah… ça y est ?! T’es réveillé ?! Hé ben, mon cochon ! Tu sais quelle heure il est… ?!

Zoé… C’est Zoé. Toute fraîche et toute pimpante.

Elle traîne péniblement deux gros sacs à provisions.

— Tiens, je nous ai pris une Tropézienne pour le dessert… Je suis certaine que tu vas adorer ça, mon Chou !

— … Mais… attends un peu… on est où là… ?!

— On est où… ?! Mais dans ma caravane, pardi !

— Une caravane ?!

— Ouais… une caravane ! Camping des Palmiers d’or ! Mais t’inquiète… tu vas voir c’est drôlement classe ici ! C’est quand même un trois étoiles, mine de rien !

Trois étoiles ou pas, je ne me souvenais toujours pas de quelle façon j’étais arrivé jusqu’ici…

— Zoé… je crois bien que je suis malade… j’ai très mal au crâne… surtout là… derrière les yeux… et ma bouche aussi… c’est étrange… elle est toute pâteuse ! Et puis cette lumière… mais comment peux-tu donc supporter une telle luminosité ?!

Elle me montre la bassine bleue posé sur le linoléum.

— Et ça… ?! Tu oublies que tu as gerbé une bonne partie de la nuit, aussi ! Mais je te rassure tout de suite… ce que tu as s’appelle tout simplement une gueule de bois, mon Chou ! Ne me dis quand même pas que c’est la première fois que tu te prends une cuite… ?!

— … Une cuite… ?!

— Oui… Et une bien sévère même ! J’t’ai gardé le ticket de caisse du bar en souvenir ! Ça, on peut dire que tu l’as drôlement apprécié le Kardachi !

— … J’ai bu… ?!… Moi… j’ai bu de l’alcool… ?!

— Ben, ouais ! T’en as bu ! Je confirme ! Pourquoi… c’est interdit par ta religion ?!

— Hein… ?! Ma religion ? Non ! Enfin… non, je ne crois pas !

Elle m’explique alors qu’elle m’a ramené jusqu’ici, dans ce camping où elle a loué une petite caravane pour toute la durée de la saison estivale, après m’avoir installé dans sa voiture avec l’aide du serveur, l’aimable Sergio…

— … T’étais tellement saoul que tu tenais plus debout ! Et puis, qu’est-ce que t’as pu nous raconter comme conneries aussi !

— … Ah… ?!

— Ouais… t’as bien fait marrer tout le monde avec tes histoires d’apocalypse… ! Sûr que tu manques pas d’imagination quand t’es fin bourré, mon Chou !

Finalement, avec d’infinies précautions, je réussis tout de même à me redresser et à m’asseoir sur le bord de la couchette. Je me rends compte alors que je suis en caleçon…

— …C’est… c’est toi qui m’a déshabillé… ?!

— Et qui donc veux-tu que ça soit… ?! le Pape, peut-être ?! Mais t’inquiète pas, j’en ai pas profité pour abuser de toi… J’aurai pu… mais j’l’ai pas fait !

— Et… il est quelle heure là… ?!

— Pas loin de seize heures…

— Seize heures !? Non ! C’est pas vrai ! Quatre heures de l’après-midi… ?!

— Ben, oui ! Bon… je crois que tu devrais aller te doucher maintenant que t’es enfin réveillé… regarde… je t’ai acheté de nouvelles fringues… et des rasoirs jetables, aussi… parce que je sais pas si tu le sais, mais ça ne te va pas du tout cette horrible barbe ! Ça fait négligé ! Alors il faut vraiment que tu m’arranges ça, mon Chou !

— Mais… j’ai toujours porté la barbe !

Tout en me parlant, elle sort un impressionnant assortiment de victuailles des deux sacs à provisions qu’elle dépose ensuite, au fur et à mesure, sur une petite table en formica.

— Et je t’ai pris des tongues… tu seras bien plus à l’aise… Au fait… comme je n’avais plus un rond : je me suis permise de t’emprunter un peu du fric que l’aut’pomme du Paradise t’as refilé, hier soir… Bien sûr, je te rembourserai ma part pour la bouffe !

— …Le Paradise… ?

— …Quoi… ?! M’dis pas que t’as oublié aussi le Paradise ?!

— Hein… non, non… ça, je n’ai pas oublié !

— Tu vois, t’as de la chance… ce soir, c’est relâche ! Du coup, tu vas pouvoir te reposer un peu !

— N’importe comment je ne comptais pas y retourner… j’ai… j’ai des choses bien plus importantes à faire ! À ce propos… est-ce que tu as un poste de radio ici ?!

— Ah, non ! Ça y est.. voilà qu’ça te reprend ! T’affole pas, Coco ; toujours rien de grave à signaler dans le Monde depuis ce matin !

— …Rien… ?! Mais ce n’est pas possible… non… pas possible… Il va forcément se passer quelque chose… c’est évident !

— Hé, ho… je crois qu’il va falloir que tu te calmes un peu, là ! Merde… c’est quoi ton soucis avec les info ?! T’es complètement parano, ou quoi ?! Allez cool, mon chou… ouais, keep cool et oublie donc un peu tout ça maintenant… t’es à Saint-Trop, là ! Regarde donc un peu dehors, il fait un temps magnifique, c’est les grandes vacances, et je te garanti que tout le monde ici en profite un max ! Même le Président de la République a décidé de se la couler douce… l’a pris la tangente ce matin avec sa greluche, not’ dirlo, et direction le fort de Brégançon !

— Le fort de Brégançon… ?

— Ouais, en villégiature d’été comme y disent, c’est pas très loin d’ici, de l’autre côté du Golfe…

— …Mais… je croyais qu’il était à Paris… ? Et les impôts… ? Tu m’as bien dit hier soir qu’il préparait de nouveaux impôts ? Alors, qu’est-ce qu’il vient faire là aujourd’hui… ?!

Ils, tu veux dire ! Parce qu’il n’est pas venu seul, il a carrément emmené tout son gouvernement… Y’paraitrait que le Président avait envie de s’aérer la tête ! Tiens, c’est d’ailleurs ce que tu devrais essayer de faire, toi aussi ! En commençant peut-être par aller te prendre une douche, tu vas voir, ça te fera du bien… désolé de te dire ça, mon Chou… mais tu sens pas bon ! … Et n’oublie pas d’emporter ta bassine pour la vider dans les gogues !

Chapitre 14. Et plouf… !

J-3. En l’air. Une matinée déjà bien avancée.

Peu après notre décollage d’Orly, fort heureusement réussi, le Président propose l’organisation d’une grande tombola surprise. Les heureux gagnants se verront attribuer une place VIP à bord d’un hélicoptère pour se rendre à Brégançon, comme cela est prévu pour tous les membres du Gouvernement –ainsi que pour quelques éléments indispensables, dont je fais heureusement partie– au lieu de se coltiner, comme les autres, les quatre heures minimum de route entassés dans des autocars : la corniche étant toujours particulièrement embouteillée à cette époque de l’année…

Cela augmentait nos frais de déplacement, mais, très grand seigneur, le Président promis de prendre l’intégralité de ce surcoût à sa charge. Ou plus exactement, en tapant comme d’habitude dans la caisse noire de l’Élysée, qui n’était pas du tout faite pour ça, mais rendait bien des services tout de même.

On dégote donc un grand chapeau de paille dans lequel sont jetés les bouts de papier avec le nom des participants, et je reconnais facilement l’huissier avec sa grosse chaîne dorée autour du cou qui s’avance dans le couloir, avec ledit chapeau de paille. C’est l’ostrogoth que l’on devait passer par les armes ce matin, et qui, visiblement, avait réussi à échapper au poteau d’exécution. Plutôt curieuse de nature –on en a déjà parlé ensemble, je crois– je l’interpelle aussitôt pour en savoir un peu plus…

 » Mais dites-moi, mon ami… je me trompe peut-être, mais n’était-ce pas vous qui deviez être criblé d’une bonne douzaine de balles, ce matin ?!

— Si, si… ! Ben, si ! C’est bien moi, madame du Pöet ! Finalement, vous allez rire, mais j’ai eu de la chance ! Ma peine a été commuée en de simples travaux d’intérêt général ! Je ne ferai que deux mois de service gratis, et puis ils passeront l’éponge, qu’ils m’ont dit !

— Bien ! Alors, on peut vraiment dire que vous êtes un sacré veinard, vous ! Bon, quand vous en aurez terminé avec cette foutue tombola, vous pourrez m’apporter un grand bol d’eau bien fraîche ?! C’est pour mon petit Balou !

— Mais bien sûr, madame du Pöet… bien sûr, je vous apporte cela tout de suite !

Le reste du vol se déroule sans aucun problème, et l’on se pose tout en douceur sur la piste du très bel aéroport « Nice-Côte d’Azur ». Selon cette coutume idiote, entrée dorénavant dans les mœurs aéronautiques, l’ensemble des passagers applaudit chaleureusement le pilote. L’ambiance est au top. Surtout que, comme le Président nous l’avait annoncé une heure plus tôt : à Nice, il fait un temps superbe. Le ciel est bleu, et la chaleur étouffante, bien que tempérée ici grâce à l’action très appréciable d’une légère brise marine. L’idéal pour succomber sans la moindre résistance au farniente, allongée sur un transat en résine polymère et bien à l’ombre d’un parasol… Mais au lieu de cela, nous embarquons, tout de suite ou presque, dans l’un des hélicos tout bariolés qui nous attendent déjà en ronronnant d’impatience sur le tarmac chauffé à blanc.

Je suis de la première fournée, celle qui comprend le Président bien entendu, mais également sa Josyane, Jean-Lain, et notre premier ministre Tanguy Le Bibronzic.

Tanguy Le Bibronzic, dont je n’ai pas encore eu vraiment l’occasion de vous causer jusqu’à présent, est un breton estampillé pur beurre salé comme son patronyme nous l’indique assez clairement, et qui, comme si cela ne suffisait encore pas, revendique bien haut et bien fort ses origines armoricaines dès qu’il en a l’occasion. Une créature plutôt surprenante, mi-homme, mi-korrigan, qui se drape du « Gwenn-Ha-Du » en toutes circonstances !

… Le Gwenn-Ha-Du… ?! Mais si… bien sûr… allons… évidemment que vous le connaissez ce bel étendard noir et blanc avec toute une ribambelle d’hermines qui flotte à tous vents et que l’on aperçoit quasiment du matin au soir sur nos écrans de télévisions ! Défilés, manifs, concerts, enterrements de gens célèbres, et bien entendu rencontres sportives de tout poils… Aucune hésitation n’est possible ; il n’existe pas de peuple plus fier de ses origines sur l’ensemble de notre planète que ce peuple-là ! C’est bien simple ; ils sont partout ces bretons ! Et même parfois sous nos couettes… car je l’avoue, j’ai aussi fricoté pendant quelques temps avec un petit breton !

Balou en était complètement fou de celui-ci. Il est indéniable que ces gens de la campagne savent parler aux bêtes ! Et puis, moi aussi je ne vous cache pas que je l’aimais bien, ce petit Loïc. Comme « Crazy in love » tous les deux… !

Mais, cela n’a malheureusement pas duré très longtemps : un jour, il nous a quitté… « L’appel du large » comme ils disent à Brest-même, tout en regardant fixement l’horizon, avec la mer d’Iroise qu’est juste devant, et puis l’œil bien tristounet qui ne demande qu’à s’épandre. Ouais… Il nous a fait son petit baluchon un beau matin, le petit Loïc, et puis il est parti…

« Kénavo… ! Kénavo ar wech all, Mado ! » et direction l’île de Pâques, où il avait un « Pays » là-bas, un vague cousin de Paimpol, et seul français vivant sur cette île de seulement quelques kilomètres carrés complètement perdue au milieu de nulle part.

— On va t’y monter une pizzeria… ! C’est ben trop chouette, non… ?!

— Hey… ho, pop, pop… ! J’crois bien que tu te goures mon gars, tu voulais plutôt dire une crêperie, non… ?!

— …Mais pas du tout, Mado ! C’est ben une pizzeria, que j’te dit !

T’as sûrement raison, mon petit Loïc… Cé ben trop chouette ! En tout cas, plus jamais eu de ses nouvelles depuis, au pizzaïolo !

Bon… revenons donc à notre Tanguy Le Bibronzic qui lui était l’archétype même de l’arriviste en politique…

À l’instar de pas mal de ses compatriotes, il a le sens de la navigation dans le sang. La chose est –avec la luxation congénitale de hanche et un penchant certain pour la bibine– comme qui dirait inscrit dans leurs gênes, à nos bretons…

Mais si ses ancêtres, à ce Tanguy, pêchaient la morue ou le merlan barbu du coté de Terre-Neuve et du Labrador, lui, il avait déjà viré plusieurs fois de bord, n’hésitant jamais à prendre la direction du vent qui le pousserait le plus loin possible dans ses ambitions… Ce n’était pas tant qu’il vaille beaucoup plus que la plupart des autres politicards, étant lui aussi un parfait crétin doublé d’une buse imbue de sa petite personne, mais il avait surtout les dents beaucoup plus longues que la moyenne, le pépère… ! Ce n’étaient plus des dents d’ailleurs à cette échelle, mais plutôt des piolets d’escalade. Et qui lui servaient justement à grimper… grimper… et toujours plus haut ! Un jour prochain, cela est inévitable ; ce gonze-là deviendrait Président de la République. En tout cas, il faisait son maximum pour que cela arrive.

Bien entendu, il avait déjà une sacrée batterie de casseroles aux fesses, comme un certain nombre de ses collègues, mais cela ne préjugeait en rien d’un brillant avenir politique.

« Ma bonne dame, si vous saviez ce que les gens qui votent dans notre beau pays ont si peu de mémoire pour ces choses-là… ! »

Accessoirement, il se pourrait bien qu’il lui pique aussi sa Josyane à notre Président. Mais ceci était une autre histoire…

Après le décollage, nous survolons toute la côte en radada. Sur le trajet, nous nous permettons même un petit vol stationnaire de quelques minutes juste au dessus de « la Madrague », rien que pour faire plaisir au Président, qui est un fan absolu de madame Brigitte Bardot. Celle du cinoche en noir et blanc, avec ses grandes cuissardes en cuir bien pratique pour enfourcher une Harley.

Et il a de la chance, on l’aperçoit la star…

Un sacré coup de bol car elle se repose bien tranquillement dans son jardin, avec tous ses chiens et ses chats autour d’elle, et bien sûr son baudet castré qui n’est pas très loin non plus. Et comme il est content de l’apercevoir, notre Président ! Il en trépigne d’ailleurs tellement de joie que le pilote lui dit de se calmer un peu, cela pouvant finir par déstabiliser notre hélico.

Notre BB nationale semble un peu moins apprécier la visite… Si j’ai de bons yeux, je crois bien qu’elle nous gratifie finalement d’un vigoureux bras d’honneur, l’ancienne vedette toute fripée !

Puis, reprenant notre chemin, après quelques minutes de vol, nous nous posons enfin sur l’héliport, plus ou moins de fortune, situé sur la digue rocheuse tout en bas du fort.

L’endroit est plein de charme…

La porte coulissante du zinzin à peine ouverte, mon Balou saute de la carlingue, et se précipite directo dans l’eau, sans que j’aie le temps de le retenir. Je ne vous l’ai pas encore dit, mais il adore la flotte, mon Balou… ! Faut le voir dans les rouleaux, à Quiberon, comme il s’éclate, le petit gros à sa maman !

Mais le plus marrant, c’est que le Président le suit immédiatement, après s’être déshabillé et mis en calbut’ à fleurs en moins de temps qu’il n’en faut pour vous le dire. Lui aussi, a l’air de drôlement aimer ça, la flotte !

« Oh… Pute borgne, qu’elle est bonne ! »

Exactement ce que doit penser Tanguy Le Bibronzic, en matant du coin de l’œil la Josyane qui se désape à son tour derrière un petit muret en pierres sèches bien branlantes…

Jean-Lain, par contre, ne semble pas apprécier du tout la situation…

« M’enfin… ! Monsieur le Président ! Vous savez qu’il y a une piscine dans le fort… Et qu’elle est chauffée… alors cela serait peut-être plus prudent de vous baigner là-haut… il y a plein de méduses par ici ! » Mais notre Président, barbotant en caleçon dans la grand’bleue, s’en fout royalement des méduses à Jean-Lain. Ô quelle émotion, est-ce donc, d’observer un homme prendre autant de plaisir à faire des brasses coulées…

« Mais… faites donc pas chier, Jean-Lain ! Bon sang, allez donc plutôt vous occuper du repas de ce soir ! On veut de la langouste grillée… ! Et du Bandol aussi… ! Oh oui… N’oubliez surtout pas le Bandol ! Et puis tiens, trouvez-moi donc aussi un frisbee ! Je suis sûr que cela va amuser le charmant petit chien de madame Goret ! »

En causant de langouste justement, la Josyane apparait dans un bikini multicolore, et à lanières pendouillantes, de chez Goud’chi… Et Le Bibronzic a maintenant la langue qui traîne littéralement dans le sable. Faudra surtout pas qu’il vienne se plaindre, çui-là, s’il se chope une mycose carabinée… !

Pendant ce temps, le deuxiéme hélico se pose, et il en sort trois gardes du corps armés jusqu’au dents, ainsi que José-maria Ocarina-Mimimoun-Doudouillet en fauteuil et madame Fifignon toujours bien incrustée dans sa bouée, selon un principe très bien établi dorénavant dans notre code de bienséance, que les invalides sont toujours prioritaires, et même pour des ballades impromptues en hélicoptère.

Évidemment, ils sont tous assez surpris d’apercevoir le big boss et sa première dame barbotant ainsi…

— Allez Fifignon, venez donc vous tremper le derche dans le bouillon ! Vous allez voir comme elle est chaude !

— … Mais… Monsieur le Président… je n’ai pas mon maillot de bain sur moi !

— Et alors… ?! Mais qu’est-ce qu’on s’en fout, Fifi ! Y’a pas besoin de maillot ici ! Allons voyons, quoi… on est entre nous là !

Joignant immédiatement le geste à la parole ; il retire son caleçon à fleurs, puis, hilare, le fait tournoyer au-dessus de sa tête… Tout cela me semble prendre une tournure assez sympathique de spring-break californien, nonobstant bien entendu le mauvais goût vestimentaire de certaine protagoniste, et l’extrême vulgarité de la situation…

OMD (Ocarina-Mimimoun-Doudouillet) sur ses roulettes, tente de s’avancer un peu dans le sable ; mais ça ne veut pas… il est déjà quasiment enfoncé à mi-moyeux lorsque l’un des gardes du corps se décide enfin à poser sa jolie mitraillette et à le pousser jusqu’au bord de l’eau.

— Monsieur le Président… Monsieur le Président ! Il faut que je vous parle…

— …Quoi… ?!

— Il faut que je vous dise, Monsieur le Président… ça y est… ! Je viens d’avoir l’info à l’instant même… Vous allez être content… c’est fait… on a retrouvé Gonfarel ! Mes gars ont eu du mal, mais ça y est on vient finalement de le localiser !

— Hein… ? Quoi ?! Qui ça… ?! Bon, Jean-Lain… Et ce frisbee, alors… ça vient ou pas ?!

FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE

Chapitre 13. Drink-time au Zanzi-bar.

J-3. Saint-Tropez. Le Paradise. Minuit trente environ.

À la question : « Et c’est quoi ta pointure… ? » Je ne sus pas répondre.

Et pour le reste ? Pas mieux… ! Improvisation totale sur toute la ligne !

« Alors comme ça, tu affirmes que l’on t’aurait tout fauché ?!

— … Mais oui, Zoé… TOUT ! Argent, papiers… Et tu vois… même mes chaussures !

— … Bon… Ce n’est pas très grave… Essaye donc ça… c’est du quarante-trois… J’ai l’impression que ça devrait t’aller ! »

Après avoir déniché dans un coin de la loge une valise abandonnée et remplie de vieilles fringues, elle insiste maintenant pour me relooker des pieds à la tête.

« Parce que tu sais, je crois bien que même ici, à Saint-Trop’, personne ne s’habille de cette façon, mon chou ! » Oui… elle a décidé également de m’appeler « mon chou » !

Abandonnée donc, ma superbe djellaba blanche pour un vieux jean’s rapiécé aux fesses et un polo très moche.

« Hé ben voilà… ! C’est quand même mieux, non ?! T’es beau comme un camion de pompier tout neuf maintenant !

— Tu crois… ? Pourtant je ne suis pas vraiment très fan de cette couleur… c’est pas quand même un peu… mauve, non ?!

— Hé bien, tu as tort ! C’est justement une couleur très tendance pour cet été !

— Ah bon… ?! »

Puis, on sort. Elle désire m’emmener, « pour fêter ça ! », dans un petit bar très tendance lui aussi, « qui ne paye pas de mine mais qui est vraiment très sympa, tu verras ! » , et surtout situé un peu à l’écart de toute l’agitation nocturne du Saint-Tropez « Bling-bling ».

À l’entrée, Brice, mon gros baraqué black rencontré un peu plus tôt dans les toilettes, fait le tri au faciès dans une file d’attente longue d’environ quatre-vingt cinq mètres. Il me reconnait immédiatement, et cela malgré ma métamorphose vestimentaire. Rien de très étonnant toute fois, il est de notoriété publique que ce genre de types, qui n’ont pourtant généralement pas inventés la corde à sauter ou bien encore l’haltère en fonte de cinq kilos, sont toujours assez physionomistes.

« Alors, le fakir… on s’est quand même décidé à mettre des pompes ?! »

L’on marche un peu. Il fait bon, et dans les ruelles étroites, nous croisons de petits groupes de jeunes gens et jeunes filles bien éméchés déjà, tandis que d’assourdissantes basses de sonos déchainées résonnent dans l’air parfumé d’exhalaisons de micocouliers, de bougainvilliers, ou encore parfois de gros sacs-poubelles éventrés. Je découvre tout cela avec un certain ravissement, habitué depuis si longtemps il est vrai, à un autre univers tellement plus aseptisé.

Mes nouveaux souliers me font souffrir et je commence à boitiller lorsque nous atteignions enfin ce « petit bar si sympa« . Zoé avait raison : on est beaucoup plus au calme dans cette partie un peu reculée de la vieille ville. Cependant, malgré l’heure tardive, il y a encore beaucoup de monde installé en terrasse. Par chance, une table se libère à l’instant même où nous arrivons. À peine assis, un serveur s’amène en trainant des pieds, mal rasé, un torchon répugnant de crasse sur l’avant-bras droit , et se penche pour faire la bise à Zoé…

 » Hé, salut, ma beauté ! Alors, quoi de neuf depuis hier soir ?!

— Un nouveau boss, mon poto ! Ouais… j’ai un nouveau boss comme tu peux le voir ! »

Le type me dévisage, l’oeil interrogateur.

— … On s’est déjà vu quelque part non… ?!

— … Heu… non… je ne crois pas ! Et cela m’étonnerait même beaucoup car je viens tout juste d’arriver sur la… enfin… dans le coin !

— … Ah… j’aurai pourtant juré t’avoir déjà vu quelque part… ! Bien… et je vous sers quoi ?!

— Pour moi, tu sais très bien que ce sera comme d’habitude : un kardachi ! Et toi, mon chou… ?!

— Un kardachi ?! C’est quoi un kardachi… ?!

— Comment ça… tu connais pas ?! Cachaça, vodka, pastis, et un soupçon de grenadine, la boisson de l’été… idéale pour te faire un cul de rêve !

— …?…

— Ben ouais… ! Kardachi… Pour Kardachian, allons quoi ! Hey ho, vous captez pas Internet d’où tu viens… ?!

— … Si, si… mais si… bien sûr qu’on capte ! Mais… ce n’est pas un peu trop alcoolisé ?!

— Mais non, pas du tout ! Allez, OK, va pour deux Kardachis, mon Sergio ! »

Le serveur repart, non sans s’être senti obligé de passer un rapide coup de son immonde torchon sur notre table.

« Dis donc, mon chou… t’es pas marié au moins… ?! »

La question avait fusé, directe, sans préparation aucune, et pour le moins assez surprenante.

 » … Hein… ?! … Qui ça ? Moi ?! Marié ?! Mais bien évidemment que non !

— Right… ! Parce que tu comprends, mon poulet, je préfèrerai le savoir de suite… ! Des zouzous la gueule enfarinée, avec une bobonne et toute une ribambelle de mioches à la maison, et qui recherchent l’aventure d’un soir… je peux te dire que j’en ai vraiment soupé, moi !

— …Si cela peux te rassurer… je ne recherche pas l’aventure ! Cela serait même plutôt tout le contraire ! Mais… je ne saisi pas très bien le sens de ta question… ?!

Elle non plus ne semble pas comprendre…

 » Hé ho… arrête un peu ton char, Ben-Hur ! Tu crois peut-être que je ne t’ai pas vu tout à l’heure ?!

— Quoi… ?! Comment ça tout à l’heure ?!

— Oui… tout à l’heure… lorsque je me changeai derrière le paravent… j’ai bien senti tout de suite que tu t’intéressais grave à moi… ! Ne le nie pas, mon chou… j’l’ai vu !

Elle bat des cils, tandis que j’avale assez péniblement ma salive.

Voilà déjà que je me retrouvais dans un pétrin sans nom, aussi avais-je vraiment encore besoin de ceci en plus ?! Mais bon sang de bon soir, qu’est-ce qui leur avaient donc pris de m’expédier ici ?! J’estime que l’on pouvait se le demander tout de même ! Et pourquoi donc à Saint-Tropez ! Et pourquoi pas à Cancun aussi pendant qu’ils y étaient ?! Où bien tiens, à Zanzibar ?! Ouais… à Zanzibar ! Pas mal non plus, Zanzibar, pour tenter de déjouer une guerre mondiale qui se profile bien tranquillement à l’horizon ?! Non contents de m’avoir un peu forçé la main pour descendre, et c’est vraiment le moins que l’on puisse dire, ils n’avaient pas trouvé mieux que de me larguer n’importe où… ! J’aurais dû refuser ! Oui, j’avais bien le droit de refuser après tout ?! Alors, pourquoi n’avais-je pas refusé… ?!

« Et voilà ! Deux Kardachis pour les amoureux ! »

Tiens… et si pour débuter je l’étranglai avec son immonde serpillière, celui-là… ?!

Chapitre 12. Ah… si les connes volaient !

J-3. Aéroport d’Orly. Matin chagrin.

L’Airbus A380 de 853 places, que Jean-Lain nous avait dégoté in-extrémis dans une compagnie de charter irlandaise en dépôt de bilan, aurait déjà dû décoller depuis un bon bout de temps, et le Président était furax, lui qui espérait un départ à l’aube…

Le colonel Du Thilleul, à la bourre comme à son habitude, n’était pas le seul responsable de notre retard, car la dernière à se pointer à l’embarquement fût madame Fifignon…

Celle-ci ne voulait pas du tout venir avec nous sur la côte, rapport toujours à son coccyx en vrac qui la faisait toujours horriblement souffrir, aussi le Président avait-il dû faire preuve d’autorité, une fois de plus, en ne lui laissant pas tellement le choix et lui assurant –fin psychologue qu’il était bien plus souvent qu’à son tour– que les bains de mer lui seraient certainement très bénéfiques :

«Vous verrez, Fifignon, cela ne vous fera pas de mal de vous tremper un peu le cul dans l’eau !»

Pour en revenir à notre colon Du thilleul, je trouve qu’il file un très mauvais coton depuis que le Président lui a définitivement confisqué sa mallette nucléaire… À l’évidence, elle lui manque, cette petite valoche, et vu la tronche qu’il tire depuis hier, on peut très sincèrement se demander s’il tiendra le coup jusqu’au bout de ces trois mois de service qu’il lui reste encore à accomplir.

L’appareil est quasiment complet.

Ce qui fait, mine de rien, beaucoup de monde entassé là-dedans. Une véritable bétaillère, et je ne peux m’empêcher d’imaginer, car j’avoue que j’ai toujours un peu la pétoche en avion, que si l’on devait se crasher en cours de route, les actions des croques-morts feraient un saut en bourse qui resterait, sans aucun doute, dans les annales de l’histoire mondiale de la pompe funèbre. Et je suppose aussi que nous aurions toutes nos chances de figurer en bonne place dans le Guinness-Book des catastrophes aériennes… !

Nous avions même embarqué une quarantaine de journalistes. Le Président ayant jugé que cela serait une très bonne idée pour rassurer les Médias, que d’en prendre quelques uns avec nous. Selon lui, cela constituerait une preuve irréfutable que nous n’avions décidément rien à leur cacher, à tous ces cons. Nous partions nous reposer, tous ensemble, sur la Côte d’Azur, un point c’est tout ! Et, naïfs, comme bien souvent, ils étaient aux anges les gratte-papiers !

Mon Balou aussi est totalement ravi.

Pour lui, c’est une grande première. Son baptême de l’air, à ce petit chéri à sa Madeleine, que j’aime plus que tout !

Le Président avait insisté grave pour assister au décollage depuis la cabine de pilotage. Bien sûr, cela est formellement interdit par la réglementation internationale de l’Aéronautique, mais comme on ne pouvait rien lui refuser non plus, on l’avait quand même installé sur un strapontin, juste derrière le copilote. Et son épouse, qui voulait elle aussi profiter du spectacle, mais surtout qui se méfiait encore plus du charme légendaire des hôtesses de l’air, et qui n’avait donc pas l’intention de lâcher son mari d’une semelle pendant toute la durée du vol, s’était assise sur ses genoux…

La femme du Président s’appelle Josyane. Avec un « i » grec, au beau milieu.

Bon, pour être franche, je dois vous avouer tout de suite que je ne l’aime pas celle-là… Et si, en gros, elle m’est plutôt antipathique, la Josy, c’est parce qu’elle se la joue un peu trop « Madâme la Présidente« , cette chieuse, et moi, Mado, j’ai horreur de ce genre d’attitude supérieure. Désolée, mais je n’apprécie pas du tout que l’on me regarde d’en-haut comme ça. Enfin bref, pour vous résumer encore mieux la situation ; elle a chopé grave le melon, cette pouffiasse, depuis que son mari a obtenu des responsabilités d’état !

Et pour être tout à fait honnête avec vous, il y a autre chose qui m’agace chez elle…

Il y a six mois de ça environ, cette Josy, s’est fait gonfler la poitrine. Du 95 D.

Et ce qui est certain, c’est que je l’apprécie encore moins depuis son opération des nibards !

Quoi de plus moche que ces gros nichons qu’elle vous fourre sous le nez à tout bout de champ ?! Une telle arrogance mammaire, est, de mon point de vue, absolument insupportable.

Tiens, là, par exemple, il est bien évident qu’à cet instant précis où je vous cause, les pilotes de notre coucou ne doivent certainement voir que cela dans leur cabine… Ses gros tétons vaniteux qui lui débordent constamment du corsage ! Ne restait plus qu’à espérer qu’ils ne nous foireraient pas le décollage à cause de cette salope…

Assis sur le siège à coté de moi, il y a Didier Van Conninsgloogloo.

Didier est notre garde des Sceaux. Et de la justice équitable, bien rendue à tout le monde, et même si cela prend toujours beaucoup de temps. Et puis, Didier est un homme de petite taille… Un nain, quoi ! En tout cas comme on pouvait encore le dire il y a seulement quelques temps de cela, sans avoir systématiquement la ligue des droits de l’homme –et des petits bonshommes en particulier– qui vous tombe illico sur le paletot, c’est à dire avant que cette bande d’abrutis et de mijaurées coincées du cul n’inventent leur politiquement correct à la noix !

C’est moi qui lui ait proposé gentiment de s’asseoir là. Comme ses jambes ne touchent pas le sol, cela fait un peu plus de place pour mon Balou, couché juste en dessous.

Didier aurait mille fois préféré être un grand basketteur professionnel, comme le furent son père et son grand-père, plutôt que d »être Garde des Sceaux, mais la nature en avait, malheureusement pour lui, décidé autrement. Et ne pouvant guère lutter contre cette impitoyable nature des choses, l’on doit la plupart du temps se contenter de faire avec.

« Est-ce que tu crois, Madeleine, que l’on pourra tous se loger, là-bas, dans ce vieux fort… ?!

— Mais, bien sûr que non, mon pauvre Didier ! Jean-Lain m’a dit tout à l’heure, qu’il allait faire installer à la hâte des dizaines de bungalows sur la plage… Seul les membres du gouvernement seront finalement installés en haut dans la bâtisse… Tu ne t’imagines pas le bordel que cela va être ! »

Didier fait partie de ces rares personnes que je tutoie dans ce gouvernement. Mais il faut avouer que nous avons toujours eu de bonnes relations tous les deux. De très bonnes même, car pendant quelques semaines, elles furent –pour ne rien vous cacher une fois de plus– clairement sexuelles !

D’ailleurs, il fut mon premier amant après le décès de mon imbécile de mari, et cela finalement assez peu de temps après avoir balancé ses cendres encore tièdes, dans l’un des chiottes du crématorium, ne me voyant pas du tout rentrer à la maison avec cette ridicule boite en carton sous le bras, dans un RER toujours horriblement bondé en fin de journée.

Ceci dit, et ce n’est pas pour vouloir minimiser mon geste, cela avait dû lui rappeler de très bons souvenirs à mon Godefroy, lui qui passait des plombes entières dans les toilettes, à y feuilleter des bouquins de cul…

Malgré tout, s’il est vrai que notre Didier avec une telle paire de guiboles ne jouerait probablement jamais en NBA dans l’équipe des Lakers de Los Angeles, la Nature –dont on a pourtant dit beaucoup de mal il n’y a pas seulement deux minutes de cela– lui en avait malgré tout, dans sa grande mansuétude, refilé trois pour le prix de deux…

Et là, forcément, et surtout si vous avez l’esprit mal placé, ce dont je ne doute un seul instant, mais les yeux quand même toujours bien en face des trous, voyant ainsi parfaitement ce que je veux dire par là ; je pense alors qu’il est tout à fait inutile de vous faire un joli dessin au stylo à bille sur un coin de nappe en papier… ! Assez étrangement, ce genre de choses se savent très vite, et notre Didier a toujours eu énormément de succès auprès de la gent féminine. La curiosité est bien présente dans la nature intrinsèque des femmes, alors si cela est quand même un très vilain défaut ; on ne peut vraiment pas lutter contre elle. Et pour ça aussi… vous pouvez me croire sur parole !

Mais il a également une grosse tête bien pleine.

On peut même dire que c’est une sacrée tronche ce Didier Van Conninsgloogloo. Bien entendu, il est extrêmement calé en droit, ce qui après tout est tout à fait normal pour un Garde des Sceaux qui se respecte un tant soit peu, mais il a également une culture générale particulièrement époustouflante. Personnellement en tout cas, je n’ai jamais connu un amant possédant une aussi grande culture générale, et cela fait déjà deux très bonnes raisons pour l’apprécier, ce nabot, même s’il est vrai que je pars de très loin avec mon défunt… !

« … Un, deux… un… deux… ! Mesdames, messieurs, ici c’est le Président de la République Française qui vous parle… ! Tiens, avec tout ça, je l’avais complètement zappé celui-là…

— Je tenais à vous souhaiter à tous la bienvenue à bord de cet avion ! Nous décollerons d’ici quelques petites minutes, aussi je vous demanderai de bien vouloir boucler votre ceinture, et de replier la tablette qui se trouve devant vous…

Encore un qui avait complètement raté sa vocation…

— Notre vol ne devrait durer qu’une petite heure environ, et comme il fait très beau, et très chaud, à Nice… hé bien… j’espère que personne n’a oublié de prendre son maillot de bain ! … Y’a du soleil et des nanas ! Darla dirladada… ! On va s’en fourrer jusque là ! Darla dirladada… ! »

En arrière-son des haut-parleurs, on pouvait entendre sa Josyane pouffer…

Les grands hommes ne sont pas toujours à la hauteur.

Notamment en ce qui concerne leurs dernières paroles. Il faut bien convenir qu’elles laissent assez peu souvent une marque indélébile dans l’Histoire, et je parle bien sûr de celle avec un grand « H » majuscule et que l’on lit, gamin, dans les manuels scolaires.

Lorsque l’on apprend, à titre d’exemple, que les derniers mots de John-Fitzgé adressés à sa petite femme, assis tous les deux bien confortablement sur le siège arrière en moleskine rouge de leur interminable décapotable blanche, et cela seulement trois secondes avant de se prendre un pruneau dans le caisson, furent :

 » Hey… Je crois bien my dear Jackie que cela va être une magnifique journée… mais avec ce soleil, ne penses-tu pas que j’aurai dû mettre un bob ?! »

Et pum… !

Alors évidemment, cela ne me rassurait pas du tout…

Chapitre 11. Paillettes à gogo.

J-3. Saint-Tropez. Minuit passé maintenant.

Dans la piscine à mademoiselle Frida, je leur ai refait le coup de la marche sur l’eau. Un grand classique…

La marche sur l’eau, c’est un peu comme le vélo, cela ne s’oublie pas. Enfin, je vous dis ça, mais en réalité, la bicyclette, je n’ai jamais essayé. C’est mon copain Marcel, l’égorgeur au pitbull, qui m’en a parlé…

Lui par contre, le vélocipède, il a beaucoup pratiqué dans sa jeunesse. Marcel aurait même pu devenir un sacré champion dans cette discipline s’il n’avait pas un peu trop abusé de certains produits dopants. Et surtout, s’il ne s’était pas fait prendre bêtement lors d’un contrôle inopiné, ce qui mit alors un terme définitif à sa prometteuse carrière de coureur cycliste. Ce fût juste après cela, je crois, qu’il adopta son premier chien de combat…

Après ma marche sur l’eau donc, qui eût comme presque à chaque fois énormément de succès auprès du public, j’ai multiplié quelques billets de vingt et de cinquante euros. Cela leur a bien plu aussi. Mieux que quand je l’avais tenté une autre fois avec des petits pains au sésame… On a même quasiment frôlé l’émeute lorsqu’il se sont rendus compte au bout d’un petit moment, peut-être en les regardant d’un peu plus près, que ces billets de banque étaient d’authentiques coupures. Ensuite, après les avoir encore bien amusés avec deux ou trois petites choses du même acabit, j’ai eu l’idée, pour le final de ce spectacle improvisé, de changer la totalité de la flotte un peu sale du bassin à mademoiselle Frida, soit à vue de nez dans les trois mille litres, en un très bon champagne rosé. Un brut réserve millésimé 1976, une fameuse année pour le champagne grâce à sécheresse qui sévit cette année-là en France…

Puis, avec ma charmante assistante, nous sommes sortis de scène sous des applaudissements plus que nourris.

 » Punaise ! Mais c’est que vous êtes sacrément doué, vous ! C’est vachement bien fait parce que même moi, qui suis pourtant un peu du métier, ben, là… j’avoue que je n’ai absolument rien compris à vos trucs !

— Merci… mais je dois dire que vous m’avez bien aidé aussi « 

Cela faisait bien longtemps que je ne m’étais pas autant amusé. Et plutôt fier de moi aussi , me rendant compte que je n’avais pour ainsi dire pas perdu la main, malgré toutes ces années passées sans avoir pratiqué…

 » Au fait… vous ne m’avez même pas dit votre nom, monsieur le fakir… ?! Et puis mince… après tout, on pourrait peut-être aussi se tutoyer maintenant, non ?! Alors… comment tu t’appelles, l’artiste ?!

— Hein… ? Oui, bien sûr ! … Mon nom… ?

— Ben, oui ! T’as quand même bien un petit nom !?

Sa spontanéité naturelle m’émut. Elle était vraiment exquise cette gamine en collants résille et justaucorps sexy. Toutefois, sa question me prenait un peu au dépourvu…

 » Euh… oui, c’est vrai, vous avez raison… j’aurai dû me présenter… alors voilà… je m’appelle… Inri ! Oui, c’était comme cela que l’on m’appelait… enfin je veux dire que l’on m’appelle, bien sûr… Inri Lesauveur… Oui… c’est bien comme cela que je m’appelle !

— Inri… ?! Ah… t’es certain que ça ne serait pas plutôt Henri… ?!

— Non, non, sûr ! C’est bien ça… Inri ! Et vous ? Non… pardon… et toi alors ?!

— Moi, c’est Zoé.

— Zoé… ? Comme c’est charmant !

— Zoé Barabaski.

— …Bara… bas… ?!

— Ski… ! Barabaski !

— …Tiens… ça alors… c’est que… c’est bigrement curieux ça !

— Oui, enfin c’est surtout polonais ! Généralement, tu vois tout ce qui finit comme ça en ski, tu peux te dire sans trop te tromper que c’est du polak assuré !

— Ah… je connais déjà un polonais ! Wladyslav… un type qui a décimé la moitié de son village à coups de hache !

— Ouah… ! Et t’en connais encore beaucoup d’autres, des cinglés dans ce genre-là ?!

— Oh, que oui… ! Mais attention, en tout bien tout honneur évidemment !

— Alors, ça me rassure ! J’imagine que tu as du faire quelques tournées en maison d’arrêt pour connaitre tout ce beau monde ? C’est bien ça, hein ?!

— En prison… ?… Ah oui… ! Enfin pas tout à fait, mais presque tout comme ! »

Fort heureusement, la porte de la loge s’ouvre à cet instant. C’est monsieur costard à paillettes…

 » Ah ben, merde alors ! Jamais vu un truc pareil de toute ma vie !

— … Quoi… ?!

— Ton show… man ! Ça décoiffe ton show ! Tu nous avais pas dit au phone que t’allais nous faire tout ça ?! Bien, en tout cas ! Non, vraiment, nickel ! Super show, man ! »

Surexcité, il sautille littéralement sur place.

 » Et… ton champ’ aussi ! Je l’ai goûté… ! Mais dis donc, man, tu sais qu’il est pas dégueu en plus ton mousseux, si tu vois ce que je veux dire !

— Forcément… c’est un rosé millésime 76… Une très bonne année je crois, enfin d’après ce que l’on m’a raconté…

— Ah bon ?! Du 76, que tu dis ?! … faut absolument que j’le note quelque part, ça ! Ouais, et ça aussi c’est très bien… gros soucis du détail en plus ! T’es vraiment cool, man !

— Bien… bon… alors tant mieux si cela vous a plu !

— Ouais ! Et y’a pas qu’à moi que ça a plu si tu veux savoir, man ! Dans la salle ce soir, y’avait Gonfarel !

— Gonfarel… ?

— Ben oui, Gonfarel, man ! L’ancien Président ! Il a ses petites habitudes ici, surtout depuis que môsieu est avec sa nouvelle poule… si tu vois ce que je veux dire !

Il reluque alors Zoé, d’un air plutôt vicelard…

— … L’ancien Président… ?

— Ouah ! Mais t’es vraiment à l’ouest, toi ! Évidemment que je’te cause de Gonfarel, notre ancien Président de la République, man !

— Désolé… connais pas… ! Faut vous dire aussi que j’étais… à l’étranger, et ce depuis pas mal de temps !

— Bon, ce n’est pas très grave, mais lui par contre, il aimerait bien te connaitre un peu mieux… Il organise une bamboula de folie après-demain, dans une grosse villa, chez l’un de ses potes, alors il voudrait que tu viennes faire ton petit show là-bas… tiens… vl’à sa carte de visite ! J’t’ai noté l’adresse exacte dessus… à vingt heures précises que ça commence !

Il me tends un carton.

— Tu le regretteras pas, tu verras… ce Gonfarel est plein aux as et très généreux, ce qui ne gâte pas la chose… si tu vois ce que je veux dire, man !

— Mais… c’est que je ne serais certainement pas disponible…

— Quoi ?!

— Oui, faut m’excuser mais… je crois que je vais avoir déjà pas mal de choses à faire pendant ces deux jours qui viennent !

— Hé ben, arrange-toi quand même ! Un petit conseil d’ami, man, arrange-toi pour venir, parce qu’on ne refuse pas une invitation de monsieur Gonfarel… si tu vois ce que je veux dire !

— … Ah…?!

Il sort maintenant une liasse de billets de sa poche droite de veston.

— Et tiens, ça c’est pour ce soir… ! Le patron m’a fait rajouter cent balles de plus sur ce qui était prévu au départ, ça les vaut bien qu’il a dit ! Et bien sûr, tu toucheras la même chose chaque soir.

— …Merci ! C’est particulièrement généreux de sa part !

— Ouais, le patron est un type très bien, un pithécantrope comme on dit, si tu vois ce que…

— …Un philantrope… Pardon, mais je crois que l’on dit plutôt un philantrope dans ce cas-là ! D’ailleurs, je connais personnellement un authentique pithécanthrope, et je vous assure que cela n’a rien à voir ! Vous pouvez me croire sur parole !

— OK, man… ! Fais quand même pas trop le malin avec moi… Si tu vois ce que je veux dire ! Au fait… le champ’, j’peux le garder ?

— Hein… ? Le champagne… ? Mais oui, bien sûr, si cela vous fait plaisir !

Sur ce, il tourne les talons et sort en claquant bien fort la porte derrière lui…

— Bon… je vais me changer, moi, maintenant que ce con est parti !

— Vous… enfin… tu… tu n’as pas trop l’air de l’apprécier il me semble ?!

— Non, pas trop ! Il a essayé de me peloter tout à l’heure avant que tu n’arrives ! Tu sais, je les connais bien tous ces types avec des mains baladeuses… hashtag balance ton porc, si tu vois ce que je veux dire, man !

— …Oui… bien sûr… je vois très bien !

Elle passe alors derrière un paravent miteux brodé de paons qui font la roue.

— Dis-moi, Zoé… est-ce que tu sais s’il y a un poste de radio par ici… Il faudrait que j’écoute les informations !

— Quoi… ?! Comment ça les infos ?! Maintenant ?! À une heure du mat’ ?! Toi alors… t’es vraiment pas ordinaire comme mec !

— Oui, je sais bien que c’est un peu bizarre, mais il faut absolument que je sache s’il se passe quelque chose en ce moment dans le Monde ! C’est très important pour moi !

Elle dépose son juste au corps noir sur le haut du paravent, et me regarde par en-dessus, intriguée. Je l’imagine, sur la pointe des pieds, et quasiment nue maintenant de l’autre coté…

— … Non… pas de radio ici ! Mais si ça peut te rassurer, j’ai écouté les nouvelles tout à l’heure dans ma bagnole juste avant d’arriver ici… Et y’a rien de grave à signaler ! Pas de crash d’avion… ni d’attentats ! Non, j’te promets, vraiment rien de bien sensationnel à signaler aujourd’hui !

— … Ah bon… ? T’es sûre… vraiment sûre… ?!

— Ben, oui ! Sûre et certaine !

Elle m’observe toujours. Je dois avoir l’air un peu désemparé…

— Ah si… attends donc un peu voir, une seconde… si… peut-être que tu as raison, effectivement, il y a peut-être quelque chose !

— Ah… quoi ?!

— … Y paraîtrait que tous nos ministres sont enfermés à l’Élysée depuis ce matin… Et les journalistes attendent toujours devant qu’ils en sortent… Ils vont nous pondre de nouveaux impôts, qu’y z’ont dit !

— … Des nouveaux impôts ?! Et c’est tout ?!

Cette fois, elle dépose son soutien-gorge sur le rebord du paravent…

— Ouais… comme d’hab’, tu sais bien qu’ils nous refont le coup chaque année pendant les vacances d’été… histoire que l’on se rende compte de rien ! Mais, dis donc… t’en payes toi des impôts… ?!

— Des impôts… ? Oui… oui… certainement… enfin… comme tout le monde !

Elle me regarde en souriant…

— Alors… dis… tu m’en offrirais pas un… ?!

—… Quoi… ?!

— Un pot !

Chapitre 10. Sur le bout de la langue.

Paris. Palais de l’Élysée. Quinze heures trente-deux.

— Voilà… ça y est ! Ça sonne, monsieur le Président !

— Alors, mettez-nous le haut-parleur, madame Goret !

J’avais finalement retrouvé le numéro de portable de Gonfarel dans l’un de mes vieux répertoires téléphoniques…

— Allo ? Jean-Hugues… ? Comment vas-tu, mon cher ?!

— Hé, ben, non… çé pas lui ! C’est madame Broutin qui vous cause ! Gonfarel, il est pas là en ce moment… est parti sans prendre son portable ! Alors, c’est moi qui répond pour lui !

— Qui ça donc… madame Broutin ?!

— Ouai’che, c’est ça ! Ginette Broutin ! C’est moi qui fait le ménage ici ! Dites donc voir un peu, est-ce que c’est-y urgent ou pas votre affaire… ?! Parce que j’ai encore pas mal de taf, moi !

— …Hein… ? Bon… écoutez-moi, madame Ginette… c’est le Président de la République Française en personne qui vous parle…

— Ouais… et alors… c’est pour quoi au juste ?!

— …Bon… Madame Broutin, il est où votre patron ?! Il faut absolument que je le joigne… c’est très important !

— Mais, j’en sais fichtre rien moi ! Dans le Sud, je suppose !

— Dans le Sud… ?! Comment ça dans le Sud ?! Qu’est-ce que vous me raconter là… Il serait parti dans le Sud, comme vous dites, sans prendre son portable avec lui… ?! C’est curieux tout de même ?!

— Hé, ben, oui ! Pressé le patron ! Faut dire qu’avec sa toute nouvelle minette qui lui colle au cul du matin au soir, il est un peu chamboulé ces derniers temps, monsieur Gonfarel ! Y sait plus trop c’qu’y fait, je crois bien !

— …Ah bon… ?! Il a une nouvelle minette, dites-vous ?!

— Ouais, mon vieux ! Et comme qui dirait, du genre michette crasseuse qu’à jamais trop appris à ranger derrière elle, si tu vois ce que je veux dire ! M’a foutu un de ces bordel ici, celle-là ! Faut voir ça ! Et comme ch’uis pas la cousine à Mary Poppins, j’vais en avoir au moins pour trois jours à tout remettre en ordre !

Le Président hésite un peu, avant de reprendre.

— …D’accord… très bien… je comprends parfaitement votre embarras… mais dites-moi, madame Broutin, il y a tout de même un moyen de le joindre, là-bas, non… dans le Sud, comme vous dites ?!

— Ben, j’sais pas trop moi ! Il doit être à Saint-Trop’, je pense, et à tous les coups on le reverra pas avant la mi-septembre maintenant ! Mais y reviendra ! Pour sûr ! Parce qui revient toujours pour les vendanges, Gonfarel ! C’est comme qui dirait sacré les vendanges, pour lui… sûr qu’y voudrait pas les rater pour rien au monde ! Bon… Veux p’tête’ que je lui laisse un message ?!

— Hein… ? Non… non merci ! Pas de message, madame Broutin ! Alors comme ça, vous pensez qu’il serait donc du coté de Saint-Tropez ?

— Ouai’che ! C’est exactement ça… à Saint-Trop’ qui doit être, l’animal ! Coquillages et crustacés… Brigitte Bardot… Louis de Funès… Mon curé chez les nudistes… enfin, tu m’as comprise, Saint-Trop’, quoi !

— Bon… bon… hé bien… je vois… merci, madame Broutin ! On va donc essayer de se débrouiller autrement… bien aimable, et une très bonne journée à vous !

— Ouai’che… même chose !

Et, tut… tut… ! Elle a déjà raccrochée, madame Ginette ! Et cela se compliquait quelque peu notre histoire…

Je coupe le haut-parleur. Le Président reste là, sans rien dire, les yeux un peu dans le vague. Et puis tous les autres aussi, tous les clampins des ministères, idem sur leurs chaises Louis XVI…

Au bout d’un petit moment, peut-être parce qu’on ne pouvait rester comme cela indéfiniment non plus, le premier à bouger une oreille est le Ministre de l’Intérieur. Il est l’un des préférés de notre Président, celui-là aussi. Mais il faut admettre qu’à lui tout seul il cumulait bien question quotas…

Pour vous le présenter rapido, José Ocarina-Mimimoun-Doudouillet, qui, hormis ses origines familiales pluri-étrangères que nous laisse aisément deviner son blaze à rallonge exotique, ainsi que sa couleur de peau qui tire d’une manière globale vers un très joli marron cuivré mordoré, est également issu d’une intéressante lignée croisée de sportifs de grands talents, et plus particulièrement de cyclistes et de marathoniens, aux étagères pleines à dégueuler de coupes et de médailles ramasse-poussières…

Mais, comme bien des fois, un bonheur n’arrive jamais seul à la maison, il avait également perdu ses deux jambes dans un stupide accident de parapente. Elles avaient littéralement cramé jusqu’à mi-cuisse sur une ligne à très haute tension. Du vingt-cinq mille volts, tout de même. Depuis, il se déplaçait en fauteuil à roulettes, et donc, en y regardant bien, il ne lui manquait pas grand chose pour être tout à fait parfait dans le rôle…

« Ah… s’il avait été gay, çui-ci ! Je n’aurai pas hésité un seul instant à le nommer comme premier ministre ! » m’avait même avoué le Président, un jour de confidence facile. C’est vous dire toute l’estime qu’il lui porte, le boss.

Ainsi, après avoir légèrement reculé son fauteuil d’un quart de roue, histoire qu’on le remarque encore un peu mieux, il prend la parole, José…

— Monsieur le Président… voulez-vous que je mette la D.G.S.I tout de suite sur le coup ? Je pense qu’ils devraient nous le retrouver assez facilement… Vous savez, on a toujours pas mal de monde à nous par là-bas, sur la Côte d’Azur, tout ça à cause des espions russes !

— Mais oui, bien sûr, Ocarina ! Et puis les R.G… Et la D.S.T aussi ! Et puis tiens… Tout ce que vous avez de dispo sous le coude ! Faut me le retrouver, mon petit Ocarina ! Et laissez-moi donc tomber les Russes ! On s’en contre-fout des Ruskofs pour le moment ! Seul Gonfarel compte ! Gonfarel !

Il a comme subitement repris du poil de la bête, notre Président, et personne, pas même Ocarina-Mimimoun-Doudouillet, le premier flic de France pourtant, n’ose lui apprendre que les R.G et la D.S.T n’existent plus depuis quelques années déjà, car on avait finalement regroupé les deux dans un seul service, un peu par soucis d’économie, cela est exact, mais surtout parce que cette bande de branquignoles n’arrêtaient pas de se tirer dans les pattes à la moindre occasion…

— Ô, punaise… ! Voilà que je viens d’avoir une idée ! … Et sacrément géniale de surcroît !

Ce qui, et je préfère vous avertir tout de suite avant que vous ne vous emballiez un peu trop vite, n’est pas forcément de très bonne augure pour la suite de notre affaire, sachant que la plupart du temps lorsque le Président a comme cela une idée qui lui vient à l’esprit, et notamment s’il a la prétention de la qualifier lui-même de : ouvrez les guillemets, géniale, fermez les guillemets, on était alors tout à fait en droit de s’attendre au pire…

Tenez, juste à titre d’exemple et pour vous en convaincre si nécessaire, la dernière fois cela nous avait tout bonnement valu une grève de plus de trois mois des éboueurs parisiens, et rien moins qu’un début d’épidémie de peste bubonique dans deux ou trois quartiers de la capitale. L’idée, ce jour-là, consistait alors à obliger nos amis éboueurs à porter de nouvelles tenues de travail qu’un célèbre couturier de la place –et ami intime de notre cher Président– avait dessinées tout spécialement pour eux, se basant sur un concept très intuitif et particulièrement novateur qui libérait totalement, à ses dires en tout cas, toutes les femmes et tous les hommes actifs de notre époque…

— … Moi, je sculpte la matière brute ! Moi, j’envisage la géométrie des corps à l’effort ! Moi, je peaufine la coupe ! En un mot : Moi, j’invente la mode responsable du XXI ème siècle !

Et ben moi, ma couille, je déclare, et même si je n’ai pas tout compris au concept original : « Bravo l’artiste ! »

Après, était-ce vraiment bien raisonnable d’imaginer que de foutre en kilt à gros carreaux et en marinières, des types, qui dès cinq heures du matin, vous poussent des poubelles qui débordent et qui puent, vers des camions-bennes qui ne sentent pas meilleur, allait rencontrer une adhésion franche et massive de toute une profession ?! On pouvait très honnêtement se poser la question…

— Dekka… dites-nous donc un peu, mon cher, vous qui êtes si calé en géographie… Brégançon, à vol d’oiseau… ce n’est pas très loin de saint-Trop’, non ?! Me trompé-je ou pas ?!

Justin Dekka, un peu surpris par la question du boss, fait mine de rechercher dans le tas de cartes qui se trouve éparpillées devant lui si, par le plus grands des hasards, il n’y en aurait pas une de la région PACA qui traînerait au beau milieu…

— …Mais oui ! Mais bien sûr, Monsieur le Président ! Vous avez entièrement raison ! Selon moi, il doit y avoir seulement une petite trentaine de kilomètres de distance entre les deux… Enfin guère plus en tout cas !

— OK… C’est bien ce que je pensais aussi ! Alors voilà maintenant ce que l’on va faire… on va tous se déplacer là-bas ! Au fort de Brégançon ! Ça, c’est une sacrément bonne idée pour être un peu tranquille, non ?! Et surtout de cette façon nous serons sur place pour retrouver Gonfarel ! Et puis je n’y suis jamais allé encore ! Allez, voilà, c’est décidé ! Vous verrez, je suis persuadé que cela nous fera beaucoup de bien à tous de changer un peu d’air… vous ne trouvez pas que l’on étouffe ici, à Paris ?!

Là, quand même, je me demande s’il n’abuse pas un petit peu.

Personnellement, la Côte d’Azur je n’aime pas du tout. Je préfère, et de très loin, la Bretagne. Sur la Côte d’Azur, il y a beaucoup trop de monde pendant l’été. Et mon Balou, il n’aime pas non plus…

Balou est mon bouledogue français chéri, le toutou d’amour à sa Madeleine que j’adore. Il n’aime pas la Côte d’Azur, mon Balou d’amour, parce que quasiment toutes les plages sont interdites aux chiens maintenant là-bas. Et rien que pour cela, moi aussi je déteste la Côte d’Azur ! C’est très cher, très snob, et surtout il faut bien qu’on l’admette ; on n’aime pas les bêtes là-bas ! Oh oui, croyez -moi sur parole, c’est mille fois mieux la Bretagne !

D’ailleurs, je me suis acheté une petite maison de vacances à Quiberon. Avec tous les sous que j’ai touché de l’assurance-vie de mon God. Une jolie petite maison de pêcheur en plein centre ville. Pas très loin de la conserverie de sardines qui est bien connue dans le coin. Et, c’est là que je passe mes vacances maintenant. Certes, ce n’est pas très grand, ça sent un peu le poisson, et puis la mer je ne la vois pas de chez moi, mais au moins c’est calme. Très calme. N’importe comment je n’avais pas les moyens d’acheter quelque chose de mieux situé. Et mon Balou, il adore aussi.

Plutôt étrange, mais j’ai le sentiment que tous les autres autour de la table ovale partagent un peu mon avis parce que l’enthousiasme ne semble pas être au rendez-vous. C’est en tout cas le moins que l’on puisse lire sur leurs visages !

— …Mais… attendez… attendez… comment ça… tous… Monsieur le Président… ?! … Vous voulez vraiment dire tous… ?!

— Mais oui, bien sûr ! C’est exactement ce que je viens de dire : TOUS ! Parce qu’il est important que nous soyons solidaires dans cette affaire, madame Gémiminiani !

La mère Gémiminiani, qui aime tant le Limoncello à s’en déglinguer le foie, et qui accessoirement essaye aussi de nous faire gober qu’elle est Corse, parce que ça l’arrange bien dans ses affaires, n’en revient pas.

— Allez… affaire conclue ! Et cochon qui s’en dédit ! C’est parti mon kiki ! Départ demain à l’aube ! Et je tiens à ce que tout le monde soit sur le pont à six heures pétantes ! Jean-Lain, mon petit… venez donc… ! Alors, je compte sur vous pour nous organisez tout ça, hein ?! Affrétez-nous un avion cargo, s’il le faut ! …Waouh ! Ah… que ne voilà une sacrément bonne idée, non ?!

Les voici maintenant qui s’agitent frénétiquement dans tous les sens.

D’abord, par un réflex inné je suppose, ils cherchent vainement leurs smartphones, ayant déjà tous zappés le fait qu’on leur avait confisqué tôt ce matin à leur arrivée dans la salle, puis finalement, peut-être en désespoir de cause, finissent par se parler entre eux, dans un brouhaha quasi indescriptible…

— S’il-vous-plaît, Monsieur le Président ! Est-ce que l’on pourra venir en famille… ?!

Elle, c’est notre Jeanne-d’Arc…

Et, contrairement à ce que vous pourriez vous imaginer en premier lieu ; ses parents ne l’ont pas prénommée comme cela rapport à la sainte Pucelle, celle qui avait, et c’est écrit dans tous les bons manuels d’histoire, bouté les English hors du royaume avant de se faire cramer bêtement sur un bûcher. Ben non, pas du tout ! Elle, c’était à cause d’un bateau de guerre !

Ainsi, si elle n’était pas née non plus du coté de Domrémy, la nôtre de Jeanne avait vu le jour à Hiva Oa, aux iles Marquises, en septembre 1945, lorsque justement la « Jeanne d’Arc », gros bateau de guerre français, passait par là, ramenant dans leurs archipels polynésiens d’origines les combattants volontaires du bataillon du pacifique, tout fraîchement démobilisés…

Sa mère, enceinte jusqu’au dents, que les gens des îles de ces contrées très reculées du globe ont généralement bien blanches, avait pris place sur le gros navire pour aller accoucher plus sereinement à l’hôpital de Papeete, sur l’île de Tahiti… Seulement voilà… c’était bien avant de toucher le port promis, et donc sur le pont du bateau entre deux orins emmêlés, mais également particulièrement inconfortables, qu’elle nous l’avait pondu la petite dernière. Les heureux parents, évidemment très reconnaissants, et on les comprend, envers cette glorieuse marine de guerre du pays colonisateur, mais aussi certainement pour marquer le coup d’une façon un peu originale –car on ne le sait pas assez, mais les Marquisiens sont des gens assez originaux– avaient tout simplement décidés d’appeler leur mouflette toute fripée, du nom de cette embarcation nationale. Il est vrai que bien souvent, les choses les plus simples en apparence sont souvent les moins compliquées dans les faits. Son pater, à Jeanne-D’arc, fut à son époque un très grand champion de chasse sous-marine en apnée. Chez eux, on bouffait du mérou et du poulpe à quasiment tous les repas ! Et vous vous doutez bien que c’est grâce à ce papa sportif qu’elle avait finit, notre Jeannette, à ce poste de ministre du Temps libre, des activités de loisirs en famille, et du repos dominical bien mérité. Un ministère d’ailleurs en expansion permanente depuis l’instauration des trente-cinq heures, et dans la foulée des RTT, et sans oublier bien entendu, manne inespérée, la constante hausse du nombre de chômeurs dans notre pays.

Ce ministère était l’un de ceux que je connaissais peut-être le mieux d’entre tous. En tout cas, jusqu’à il y a seulement quelques mois de cela, j’y avais encore mes entrées comme l’on dit, ayant en son sein un très bon camarade…

Un dénommé Robert.

Et ce Robert-là était chargé, avec son équipe d’une bonne quinzaine de personnes, de tester tous les nouveaux jeux de société destinés au marché français. Après de nombreux tests –qui se voulaient particulièrement sévères et où rien n’était laissé au hasard– si l’un de ces jeux testés leur plaisait bien, ou si l’éditeur du jeu en question leur versait un pot-de-vin qu’ils jugeaient convenable, ils lui attribuaient un label très officiel du Ministère. Label qui boostait fortement les ventes du produit en question, et ainsi tout le monde au final y trouvait son compte. Mais, avant de dégoter ce job fort ludique, et assez lucratif au demeurant, mon petit Robert bossait au ministère de l’intérieur, section « Passeports et cartes d’identité » où on l’avait chargé de coller les timbres fiscaux sur tous les papelards. Mais attention… surtout pas d’éponge humide ! Ô que nenni, messieurs, dames… non, à l’ancienne, comme dans le temps, c’est à dire uniquement en humidifiant avec la langue ! Et c’était ainsi que mon Robert s’était doté au fil du temps d’un organe buccal assez remarquable, alliant dextérité inouïe et endurance à toute épreuve…

Malheureusement, un jour, on lui avait découvert un gros bouton sur l’extrémité de son organe baveux, et qui n’était pas du tout un aphte, ni même un vulgaire chancre mou, mais plutôt une très jolie tumeur cancéreuse, et très maligne aussi. Cela étant dû sans aucun doute d’après les nombreux experts de la chose consultés, à la toxicité de cette colle qu’ils te foutent au dos des timbres fiscaux…

On a tout d’abord commencé par lui en tailler plus de la moitié de sa bavette à Robert, et puis ensuite, on lui a planté dans le morceau qui restait des aiguilles toutes imbibées de radium, ce qui fût particulièrement douloureux, inutile de se mentir là-dessus, et totalement inefficace aussi, car on lui enleva finalement le bout restant, ainsi que des ganglions dans le cou devenus gros comme de beaux kiwis de Nouvelle-Zélande. Tout ceci avant qu’il ne crève quand même, et seulement trois semaines plus tard, comme tout un chacun d’ailleurs, en ayant perdu en chemin tous ses cheveux sur le caillou, et plus d’une trentaine de kilos. Lui qui pourtant n’était déjà pas très gros avant.

Une immense perte évidemment pour toutes celles qui, comme moi, avaient eu l’opportunité, et donc l’immense plaisir, de le connaître intimement, et qui devaient encore, et je n’en doute pas un seul instant, bien souvent penser à lui le soir en se foutant toute seule au pieu. Ah, ce putain de crabe… !

— Mais bien sûr, madame Teihototemanaa ! J’allais vous le proposer ! Femmes, enfants, et bien évidemment vos maîtresses si vous en possédez, messieurs, il est indispensable que le peuple français ne se doute de rien pour le moment !

Si Jeanne-d’Arc Teihototemanaa –que l’on prononce « teille-cho-o-to-té-ma-na-a » avec une intonation gutturale, cela va de soit– est fort satisfaite de la réponse, Jean-Lain, de son côté, commence grave à s’affoler. Mais rien de très étonnant à cela, car généralement il perd assez vite les pédales, notre grand Chambellan. Et le voici maintenant, qui sort un petit calepin d’une de ses poches, et qui commence à y griffonne avec frénésie des tas de chiffres dessus.

Je me rapproche en douce, et lui glisse à l’oreille :

— Alors, note bien tout de suite qu’on sera deux… je viens avec Balou !