Chapitre 9. Selon les pointillés…

J-4. Saint-Tropez. Le Paradise. Milieu de soirée.

La première chose que j’aperçus en entrant dans la loge fût cette tronçonneuse Husqvarna posée sur ses genoux. Une suédoise ! Du très bon matériel en général.

Elle a pleuré. Cela ne fait aucun doute. Ses yeux sont tout rouges, et le rimmel a coulé sur ses joues. Mais elle est si belle…

— … Bonsoir mademoiselle…–Geste de la main montrant derrière moi– … Désolé, je ne sais pas trop pourquoi… mais il m’a pris pour le fakir ! Je suis confus… !

Bien entendu, elle ne doit rien comprendre à ce que je lui raconte.

— Hein… ? Comment ça, le fakir ?! Mais je vois bien que vous n’êtes pas cet enfoiré ! Il ne reviendra pas !

Si je m’y connaissais en tronçonneuse, c’était grâce à Mario.

Vous souvenez-vous de Mario… ? Mais si… les petites auto-stoppeuses débitées en rondelles… ?! Ah voilà, cela vous revient maintenant ! C’était donc lui qui m’avait expliqué dans les moindres détails comment fonctionnait une tronçonneuse. Ces engins étant restés l’une de ses grandes passion…

— Ah bon… ?! C’est… c’est que cela ne va pas m’arranger du tout !

— Et moi alors… ?! Vous croyez peut-être que ça m’arrange ?! Il s’est barré ce salaud, et en me devant un sacré paquet de pognon en plus ! Mais, j’suis trop conne aussi… ! J’aurai jamais du lui faire confiance à ce pauvre raté !

Elle renifle bruyamment, et je pressens qu’elle va se remettre à pleurer… Me voilà comme pris au dépourvu devant cette jeune femme d’une beauté si déconcertante…

— …Pardonnez-moi, mademoiselle… mais… enfin… si je peux me permettre, bien entendu… vous… vous comptiez faire quoi exactement avec cette machine… ?!

— Pardon… ? Quoi ? Ça ?! Mais rien… rien du tout ! N’importe comment… elle ne démarre plus !

— Ah… faudrait tout d’abord démonter la bougie pour voir ! Ou bien alors cela peut aussi venir du solénoïde… il se met assez souvent en court-circuit… et là… pof… ! Le jus ne passe plus ! Une panne assez fréquente sur ce type de bécane !

— Quoi ? Le solénoïde ?! Hé ben, mazette ! On dirait que vous vous y connaissez en tronçonneuse ?!

— Oui… enfin disons que je bidouille un peu ! Mais… si finalement elle démarrait… vous feriez quoi ensuite… ?!

— Moi ? Mais rien que j’vous dis ! C’est simplement un accessoire à l’autre tâche ! C’est avec ça qu’il me coupe en deux tous les soirs !

— …En deux… ?! Vraiment… ?! Et tous les soirs ?! Franchement, j’avoue que cela ne se voit pas ! Il semblerait que vous cicatrisiez rapidement… !

Elle esquisse un sourire. Comment ne pas craquer… Elle est sublime…

— Espèce de gros malin ! La chaîne est en caoutchouc évidemment !

Elle se mouche, et j’en profite pour improviser…

— Bon… Il y a certainement une solution mademoiselle… Parce qu’il y a toujours une solution, même dans les cas les plus désespérés !

— Ah ouais… ?! Une solution ?! Vous rigolez, ou quoi ?! C’est mort ! Monsieur s’est barré en Suisse que je viens de vous dire, et je n’ai pas du tout les moyens, moi, d’aller le rejoindre là-bas… Soi-disant qu’il aurait trouvé mieux qu’ici… à Montreux, dans un casino… Mais quel con, tiens !

— Ah… je vois…

Mais en vérité, je ne voyais pas grand-chose.

— Bon… Et qu’est-ce qu’il faisait exactement ce fakir ? Dans son numéro de fakir je veux dire…

— Hein… ? Et pourquoi vous me demandez ça ?! Vous auriez peut-être la prétention de vouloir le remplacer ?!

Elle remarque ma djellaba. Nouveau petit sourire amusé…

— Et vous ne portez jamais de chaussures non plus ?!

— Des chaussures ? Mais si… si bien sûr, cela m’arrive de temps en temps ! Bon alors, dites voir un peu… Il fait quoi exactement votre fakir ?!

— Mon fakir… ?! Cet abruti s’enfonce des aiguilles dans la langue et dans la peau du cou ! Ensuite, il marche sur des tessons de bouteilles ! Et tout un tas d’autres dégueulasseries du même style ! Et parce que vous sauriez peut-être faire ça, vous… ?!

Inconsciemment, je me frotte le poignet gauche.

— Je ne sais pas encore… mais je crois bien que l’on pourrait tout de même tenter quelque chose ! En improvisant peut-être… quelque chose de légèrement différent !

Elle me regarde, un peu effrayée cette fois…

— Improviser… ?! Mais comment ça improviser ?! Vous êtes dingue ?! Merde, je viens de comprendre : vous venez de vous échapper d’un asile de dingos ?! C’est bien ça, hein… ?!

À cet instant précis, je ne peux m’empêcher de penser à tous les autres restés là-haut.

— Mais non, pas du tout mademoiselle ! Je ne suis pas fou ! Je me disais simplement que l’on pourrait peut-être modifier un peu ce numéro. Et si au lieu de m’enfoncer des aiguilles dans le corps, ce qui ne m’emballe guère je vous l’avoue, et ceci pour des raisons qui me sont strictement personnelles… non, si au lieu de cela, on faisait plutôt autre chose… ?

— Autre chose ?! Mais les gens s’en fichent pas mal d’autre chose ! Ils sont venus ici pour mater un type se faire du mal et pisser le sang comme un veau à l’abattoir, et certainement pas pour voir autre chose comme vous dites !

Elle pose la tronçonneuse sur la moquette et puis se lève. Elle est habillé d’un simple justaucorps noir et ses jambes gainées d’un collant résille. Je n’ai jamais rien vu d’aussi délicieux…

— Bon… va falloir que je me change maintenant… Ça ne vous dérangerait pas de sortir cinq minutes… ?

— …Non ! Attendez un peu… ! Et ce bassin… ?!

— Quoi… ?! Quel bassin ?!

— Oui, le grand bassin en verre de mademoiselle Frida… est-ce qu’ils le laissent sur scène ensuite, lorsqu’elle a terminé son show ?!

— Tiens… comme ça, vous connaissez Frida, vous ?!

— Ben non ! Pas du tout ! Je l’ai simplement aperçu en passant dans la salle tout à l’heure !

— Ah… ouais… son bassin ! Bien sûr qu’ils le laissent sur la scène ! Bien trop compliqué s’ils devaient le bouger à chaque fois, alors ils se contentent de refaire le niveau d’eau s’il en manque un peu, et puis c’est tout !

— Bien… bien… c’est parfait ça ! Et Raymond ?!

— Parce que vous connaissez Raymond aussi ?!

— Mais non… non plus ! Enfin pas plus que ça ! C’est ce type, de tout à l’heure, qui m’a donné le petit nom de cet animal !

— Hé ben, Raymond, il retourne sagement dans son box jusqu’au lendemain soir ! On lui file un poulet, ou deux, de temps en temps et puis après, il dort ! Faut savoir que ça pionce tout le temps, ces saloperies de bestioles !

— Très bien ! C’est super ! Alors, je crois bien que l’on va pouvoir s’arranger ! Oublions donc cette tronçonneuse et refaites-vous vite une beauté ! Ensuite… faites-moi confiance pour le reste ! Vous allez voir que l’on va quand même le faire ce spectacle !

Et c’est à cet instant que Frida , la sculpturale, entre dans la loge.

Elle a revêtu un peignoir en coton et enfilé des claquettes en plastique, mais ça dégouline encore un peu le long de ses grandes jambes musclées.

— Ouah ! Mais, d’où qui nous sort encore, çui-là… ?!

— T’inquiète pas, Frida ! C’est… c’est mon nouveau boss ! Dis donc, ma chérie… tu serais d’accord pour nous le prêter ton bocal à poissons… ?!

Chapitre 8. Pace et salute.

J-4. Palais de l’Élysée. Treize heures quarante sept.

     Je ne sais trop comment ils se débrouillent, mais le café est particulièrement infâme à l’Élysée. Pire, c’est une véritable pisse de rat ! Alors, après le repas, je suis allé me prendre un petit noir à « l’Orriu di Beauveau » qui se trouve rue des Saussaies, à seulement deux pas du palais. J’y ai mes petites habitudes depuis pas mal de temps et comme son nom l’indique clairement : l’établissement est tenu par des Corses.

     Un peu avant midi, le Président a fait préparer une collation. À la bonne franquette…

     «Je vous préviens… personne ne quittera cette salle tant que nous ne serons pas parfaitement au point !».

     Et il n’avait peut-être pas tort, le patron. Lorsque l’on décide de déclencher une guéguerre, et dans la catégorie mondiale de surcroît, il est essentiel d’avoir fignolé un peu les détails… !

     Sur le chemin du retour, je remarque une demi douzaine de gros camions des chaînes de télés garés dans la rue, qui commencent à orienter leurs antennes satellites dans la bonne direction. Puis, pénétrant dans la cour d’honneur du palais par la porte principale –Je ne passe jamais par l’entrée réservée au personnel qui est située sur le coté. Mais ne cherchez pas… ça, c’est juste un petit kif perso !– je découvre également une bonne vingtaine de journaleux occupés à régler des micros sur pieds, tout en s’engueulant avec leurs techniciens respectifs du son et de l’image.

     Le Président craignait des fuites… hé ben, tiens… v’là déjà les plombiers… !

     Sur les marches du perron, je croise ensuite Michel Dadarrigade qui sort précipitamment. Michel est notre ministre de l’Habitat, du Logement social insalubre, et des petites Cabanes en bois perchées dans les arbres. Et il semble plutôt inquiet.

— Tiens… il vous a laissé partir ?!

— Oui, madame Goret ! Il veut que je lui établisse au plus vite une liste précise de tous les abris anti-aériens et anti-atomiques disponibles sur notre territoire national ! Mais, vous avouerez tout de même que cela tombe plutôt mal… Jocelyne est aux Maldives en ce moment et comme c’est elle qui s’occupe de ça… !

     Cette Jocelyne est sa secrétaire particulière. Très particulière même. En tout cas d’après ce qu’il se raconte en gloussant au ministère durant les interminables pauses café. Il était plutôt étonnant d’ailleurs que notre coco ne se trouve pas en sa compagnie sous les tropiques. D’ici qu’il y ait de l’eau dans le gaz, je ne serai pas étonnée…

    Là-haut, au premier étage, et toujours dans la très grande salle de réunion du conseil, ils finissaient à peine leur repas. Chacun avait pris ses petites aises, réalisant certainement que l’affaire allait s’éterniser encore pas mal de temps. Ainsi, la gente masculine avait ôté sa veste de costard et desserré largement sa jolie cravate en soie, tandis que les autres avaient déchaussé les talons aiguilles qui devaient commencer à leur comprimer un chouilla les petons…

     Même le Président était en bras de chemise. Une ambiance pour le moins décontractée, donc. D’ailleurs, j’arrive dans la pièce à l’instant précis où le big chef propose à son petit personnel un verre de Cognac, ou bien alors pourquoi pas d’Armagnac ? La plupart optent pour un petit Cognac hors d’âge de la marque Camus, notre fournisseur officiel.

     Sauf madame Gémiminiani, la secrétaire d’état chargée de l’égalité entre les femmes et les hommes de bonne volonté –autrement dit, ministre bidon, mais très bien payée tout de même, d’une cause malheureusement perdue d’avance, et cela depuis la nuit des temps– qui, pourtant déjà bien entamée par le Pommard grand cru servi au cours du repas, et sur lequel elle n’avait semble-t-il pas craché, préfère se siffler un petit Limoncello, avec deux jolis glaçons qui flottent dedans, s’il-vous-plaît, merci !

Ensuite, après ce petit digeo, ils se remettent tous au boulot, et pour commencer notre Président qui se décide à ouvrir la fameuse mallette nucléaire en skaï pour voir un peu ce qu’elle a réellement dans le ventre…

     À sa grande surprise, elle ne contient rien d’autre qu’un clavier numérique à grosses touches accompagné d’un combiné téléphonique d’ancienne génération. Le genre d’appareil qui vous pèse au bas mot dans les deux ou trois kilogrammes.

     Là-dessus, ni une ni deux, Il décroche immédiatement le zinzin en bakélite pour voir si il n’y aurait pas par hasard quelqu’un à l’autre bout du fil. Un reflex normal, je suppose.

     C’est ici que le colonel Du Thilleul, qui boudait depuis tout à l’heure seul dans son coin, se permet alors de lui faire remarquer, avec bien entendu tout le respect qui lui est dû, et cela va sans dire toujours le petit doigt posé là où il le faut, que comme Monsieur le Président de la République Française n’a pas du tout suivi la procédure exacte qui est expliquée en détail dans le manuel d’utilisation de la mallette : il était clair qu’il pouvait toujours se brosser longtemps avant d’obtenir un correspondant… !

      » Et, la procédure… c’est sacrée ! répète-t-il même à deux reprises, un brin rancunier, le coco…

— … Le manuel ?! Mais enfin, de quel manuel me parlez-vous donc, Du Thilleul… ?!

— Ben, de celui que vous a obligatoirement transmis votre prédécesseur, monsieur le Président !

— Qui ça… ? Gonfarel… ?!

— Oui, exactement ! Souvenez-vous… le jour de la passation de pouvoir… il vous l’a forcément remis ce manuel ?! Et tous les codes secrets sont notés à l’intérieur ! Des codes qui vous seront indispensables pour ordonner le lancement de nos missiles atomiques… sans eux… hé ben, j’peux vous garantir qu’à coup sûr : c’est wallouh peau d’balle, monsieur le Président !

     Bon, là, comme je ne suis pas trop vache non plus, je vais tout de même vous rencarder sur cet épisode assez peu glorieux de notre cinquième République que fût la passation de pouvoir entre le dénommé Gonfarel, Président sortant, et l’actuel, cette burne en bras de chemise, assise là-bas en bout de table ! Et dès à présent, moi, Madeleine De Villeminus du Poët-Goret, secrétaire administrative en chef, à l’échelon neuf de la grille indiciaire de la fonction publique, et présente ce jour-là, je pouvais d’ors et déjà vous affirmer pour les raisons qui vont suivre, et quelques autres, que je préfère encore garder confidentielles pour le moment, qu’à moins d’un gros miracle, voire d’un très, très gros miracle, hé bien, que notre cher Président n’avait certainement pas le moindre souvenir de ce si précieux manuel… !

     Petit retour deux ans en arrière, donc.

     Le Président sortant, Jean-Hugo-Désiré Gonfarel, qui avait su habilement éviter la honte de ne pas être au second tour des élections en ne se représentant pas pour un deuxième mandat, avait bénéficié de pas mal de temps libre pour peaufiner sa sortie. Avouant n’avoir jamais vraiment souhaité devenir Président de la République, élu pour ainsi dire à l’insu de son plein gré, son départ de l’Élysée était presque une délivrance pour lui. Il allait enfin pouvoir se consacrer maintenant à ce qui lui tenait le plus à cœur dans la vie ; s’occuper de ses petites affaires, et tout spécialement de son vignoble nivernais du coté de Pouilly-sur-Loire. Cette journée de passation de pouvoir débutait donc plutôt sous de bonnes augures. Sauf que…

     Sauf que, notre Jean-Hugo-Désiré, avant de se retirer dans son joli manoir tout en briquettes rouges des bords de Loire, avait tenu absolument à faire goûter à son successeur, et ancien camarade de promo de l’ENA –Le Monde est bien petit– la dernière cuvée de son Pouilly-fumé vieilli en fûts de chêne.

 » Alors, tu le trouves comment… ?! Il vaut vraiment le détour, non ?! Si tu veux, je t’en ferais livrer trois caisses à la maison ! Mais, attends un peu… avant qu’on se quitte, tu vas me goûter aussi le 2007 ! Tu vas voir… il est pas mal non plus ! »

Normalement, lorsqu’on déguste ainsi un pinard de cette qualité, on s’extasie sur le fait qu’il a de la cuisse et du bouquet, qu’il exprime bien un arôme de fruits rouges, ou bien encore parfois, celui un peu plus exotique du marron d’inde ou du gingembre frais, tout en faisant claquer sa langue sur le palais plusieurs fois de suite, tout cela pour être encore plus crédible papillairement parlant, mais surtout… Ô oui, surtout… on n’oublie jamais de tout recracher ! Attention ! J’avale pas, comme dirait l’autre !

     Seulement voilà, dans nos grandes écoles de la République, ni l’œnologie, ni l’intempérance, ne sont des matières inscrites au programme d’étude. Et cela était fort dommageable. En effet, si cette journée avait fort bien débuté, malheureusement, et vous l’avez déjà, je le suppose, tous compris, elle se termina beaucoup moins bien… Pour tout dire, l’on frôla même la catastrophe à l’Élysée ce matin-là, où il n’y eut pas que le Pouilly de fumé… !

     Et si un peu plus tard, lorsque le Président sortant, Jean-Hugo-Désiré Gonfarel, se vautrait lamentablement devant les dizaines de caméras de télévisions filmant sa sortie titubante du palais, l’on avait choisi d’accuser les plis rebelles d’un tapis rouge mal tendu, puis, toujours selon le même principe de transparence, l’on prétexta ensuite qu’une dent de sagesse rebelle faisait horriblement souffrir notre tout nouveau Président de la République, et ne lui permit pas d’articuler correctement lors de son premier discours officiel, qui fût, il faut bien le reconnaitre aujourd’hui, incompréhensible pour la grande majorité des françaises et des français assis devant leur téloche, ce fut en vérité pour sauver les meubles ou en tout cas ce qu’il en restait, et occulter une vérité autrement plus croquignolesque !

     Enfin bref… en résumé, l’on pouvait dire sans trop s’avancer que pour ce qui était de notre manuel nucléaire cela se présentait plutôt mal !

      — … Tiens donc… un manuel… ?! Avec des codes secrets ?!

      Le Président me jette un coup d’œil, un peu gêné…

     Je suppose que de vagues souvenirs de cette matinée de passation de pouvoirs devaient très probablement lui revenir à l’esprit… Quant à nos trente-et-un ministres de la République, ils restent stoïques, bien tanqués sur leur chaise, et tous plongés dans une profonde expectative.

     — Bon… très bien… Maréchal Escartefigue… ! Qu’est-ce que c’est encore que cette foutue histoire de manuel… ?! Mais nom d’une pipe, Jordy, pourquoi ne m’avez-vous donc jamais parlé de ça ?!

       Jordy Escartefigues est un sept étoiles. Et le big chef de nos armées.

      Affectueusement, en admettant bien entendu que l’on puisse exprimer quelque affection pour un militaire, et maréchal de surcroît, il était surnommé le « Milky way« , rapport à la ribambelle impressionnante d’étoiles dorées qui recouvrait ses manches. Premier militaire a avoir été nommé à cette haute distinction depuis des lustres, et ceci grâce aux efforts de notre Président en personne, qui avait mené un forcing effréné pour qu’il en soit ainsi. Il faut dire qu’il l’adorait son petit Jordy, notre Président… un véritable héros national à ses yeux…

      Tout d’abord pilote de chasse dans l’armée de l’Air, comme Tanguy et Laverdure, il devint ensuite le premier cosmonaute de notre histoire. Mais surtout, ce fût lui qui évita in-extremis qu’une véritable tragédie ne s’abatte sur la station orbitale russe Mir, et les cinq personnes présentes à son bord à ce moment-là…

      Bon, je ne connais pas tous les détails de l’histoire, mais je crois me souvenir qu’il s’agissait alors de ne pas trop se mélanger les pinceaux en rebranchant deux fils électriques pendouillant à l’extérieur de la station spatiale, un rouge et un bleu. En tout cas, sans son intervention, menée avec un très grand sang-froid et cela malgré l’extrême urgence de la situation, tout aurait explosé là-haut ! Et puis surtout, nous serait retombé de son orbite sur la poire, en morceaux plus ou moins gros, ce qui n’aurait pas manqué de rafraîchir méchamment l’entente cordiale Franco-Russe…

      Bref… ce maréchal Jordy Escartefigue, avec son joli bâton scintillant était assurément de la trempe de ces grands hommes qui subliment l’espèce humaine, et qui, bravant tous les périls, écrivent avec panache l’histoire de l’Humanité en lettres d’or sur tous les frontons de nos…

     — Mais… Monsieur le Président… Encore eût-il fallu que je le susse pour vous en causer ! …Parce que je suis comme vous, moi… je découvre… oui… je découvre !

    Toute la salle du conseil est pliée en deux…

    Tandis qu’au sein de notre belle langue française, l’imparfait du subjonctif conserve pour l’éternité une indéniable force comique, et même si les héros n’ont pas souvent froid aux oreilles selon une légende urbaine qui a longtemps couru, force était d’admettre malgré tout qu’ils avaient finalement eux aussi leurs limites, et cela finalement comme tout un chacun d’entre nous qui n’avions pour la plupart jamais eu l’opportunité de foutre les pieds dans l’espace intersidéral…

    — …Allons… allons, je vous en prie ! Un peu de calme s’il vous plait, mes amis ! OK, je vois ce que c’est… alors, très bien… Madame Goret… retrouvez-moi son numéro, et appelez-moi immédiatement Gonfarel !

Chapitre 7. Come-back.

J-4. Plus bas. Début de soirée.

Bruit, lumière vive et surtout cette très forte odeur… d’urine !

J’ouvre les yeux… Un reflet… c’est celui de mon visage, là, comme dans un miroir… mais… mais non, ce n’est pas un miroir… Ce n’est que de l’eau sale au fond d’une cuvette de toilettes !

— Bon, tu vas te décider à sortir de là-dedans, espèce d’enfoiré ?! Je te préviens… à trois, je défonce la porte !… Gaffe… je commence à compter… ! Un… deux… et…

Hé ! Oh ! Minute, papillon !

Je me relève. Et je pousse le verrou… Clic ! Et je me retrouve face à une grosse boule noire ! Une gigantesque boule noire toute pleine de muscles !

— Merde, alors ! Mais qu’est-ce que t’as branlé là-dedans ?! … Et ça vient d’où cette odeur de brûlé ?! … Tu sais que t’as déclenché l’alarme incendie, Ducon… alors t’as fais crâmer quoi dans ces gogues ?!

— …Crâmé… ? Mais non… rien… rien fait crâmer moi ! Dites… on est où là ?!

Le musclor black semble assez surpris par la question.

— On est où ?! Ok… ça va… j’ai compris ! Tu t’es envoyé ta dose ?! C’est ça hein… ? Vous nous faites ièche maintenant avec toutes ces saloperies que vous vous enfilez dans le carafon !

— Non… attendez… sérieusement… s’il-vous plaît, monsieur… on est où là ?!

— Dans des chiottes ! Ça se voit pas peut-être ?!

— …Si… enfin je dirai plutôt que ça se sent ! Bon, c’est entendu, des toilettes… mais elles se trouvent où exactement vos toilettes ?!

— Oh, toi, tête de cul, on dirait bien que t’as un peu trop chargé la mule ce soir ! Et c’est pas bien ça… pas bien du tout même ! Voilà qu’tu sais plus où tu crèches maintenant ?! Alors écoute bien, mon pote… t’es au Paradise, là ! Au Paradise !

— Hein… ?! …Le… comment ça le Paradis ?! C’est quoi cette blague ?! Vous étes bien sûr de vous ?!

— Un peu que j’en suis sûr ! Ça va faire deux ans que je bosse ici ! Mais tu vois, on dit plutôt le Paradise, parce que tu comprends en English, c’est plus fun pour un cabaret !

— Un cabaret… ?! Comment ça un cabaret ?!

— Ben oui, un cabaret ! Avec un joli spectacle, pendant lequel on picole, et on bouffe, et puis après vers minuit, minuit trente, on enlève vite fait toutes les tables, et du coup, ça fait boâte aussi…

— …Boâte… ?

— Ouais, c’est ça ! C’est comme une discothèque, ou bien un night-club si monsieur préfère ! Des endroits bien sympas, où l’on écoute tranquillement de la zique, et puis des fois, on y danse un peu aussi ! Alors, c’est bon là ?! Tu vois mieux de quoi j’veux causer ?!

— …

— Ok, alors maintenant : sortie du train d’atterrisage, tu te poses en douceur, et ben ouais, t’es déjà en bout de piste, mec ! Finish le vol plané ! Te v’là arrivé à destination… ! Saint Trop, tout le monde descend ! Parce que tu vois j’ai pas qu’ça à foutre, moi, que de taper la causette avec des cassos dans ces putains de chiottes qui puent la mort !

— Saint Trop… ? …Vous voulez dire qu’on est à Saint-Tropez… ? Ce petit village qui se trouve dans le sud de la France ?! Mais… qu’est-ce que je fais ici, moi… à Saint-Tropez ?!

— Tiens, en v’là une de bonne question ! Et surtout dans cet état ! C’est quoi aussi cet accoutrement ?! Merde, il est où le concept vestimentaire, au juste ?! T’es venu en dromadaire ou quoi ?!

— Hein… ? Quel accoutrement ?! Ça ?! …Mais monsieur… ceci est une djellaba !

— Ouais… et pieds nus en plus ! Là, faut vraiment que j’engueule Jimmy, j’me demande bien comment t’as pu passer à travers le filtrage à l’entrée ?! Putain d’enfoiré ! C’est tenue correcte exigée ici, mon poto ! C’est pourtant bien marqué en gros sur le panneau ! Ouaiche, pas en Arabe, ça c’est vrai !

— Mais… je ne suis pas du tout Arabe, monsieur… je suis…

Je n’ai pas le temps de finir ma phrase qu’un autre type, en costard bleu à paillettes, celui-là, passe sa tête par la porte d’accès aux toilettes.

— Nom de dieu ! Mais qu’est-ce que tu fous là, Brice ?! Y’a le patron qui te cherche partout !

Il m’aperçoit.

— Ah… tiens… vous êtes là vous aussi ?! J’comprend pas bien… votre assistante vient de me dire, y’a pas cinq minutes, que vous ne pourriez pas venir ce soir ?! Bon, c’est pas grave, tant mieux après tout si vous êtes venu, mais faudrait voir à remonter rapido maintenant, parce que ça va pas tarder à être à vous, mon vieux !

Le malabar noir est surpris. Mais, certainement pas autant que moi !

— Attends un peu ! Comment ça… ? Tu connais ce type, toi ?!

— Ben oui ! c’est le fakir ! Ça se voit, non ?! C’est le mec qui doit faire son show à minuit… et son assistante est déjà là-haut… Bon, allez hop, mes chéris ! Ça me regarde pas après tout ce que vous foutiez là tous les deux, mais maintenant on n’a plus vraiment le temps de se tripoter la nouille dans les chiottes ! Alors vous, l’artiste, suivez-moi ! Et toi, Brice, file immédiatement voir le patron ! Je sais pas ce que tu as pu faire encore comme connerie, mais il a pas l’air content du tout !

Bien vite convaincu que ce n’était certainement pas dans ces toilettes –très mal entretenues au demeurant– que j’allais me donner une chance de sauver l’humanité… et n’ayant d’autre part aucune marge de manœuvre pour tenter un repli stratégique, j’emboite le pas de ce type en costard à paillette…

C’est dans une semi pénombre, que nous remontons quelques escaliers, pour nous retrouver ensuite dans une salle remplie de gens, tous attablés face à une scène, sur laquelle à l’intérieur d’un immense bassin en verre rempli d’eau se tortille langoureusement une fille… à moitié nue… ! Mais, plus surprenant encore, dans ce même bassin nage avec elle un crocodile d’environ trois mètres de long !

— Elle, c’est Frida… bien gaulée, hein ?!

— Hein… ?! Oui ! Mais… elle ne respire jamais ?!

— Si, mais pas souvent ! Elle peut tenir comme ça, au fond, pendant plus de cinq minutes ! Un sacré coffre, la gamine !

— Cinq minutes ?! Ah ouais, quand même ! Et le crocodile… ?!

— Ah, lui ? C’est Raymond ! Mais c’est pas un croco… c’est un alligator ! Bon, faudra vous magner le rondin pour vous préparer, parce qu’après son show à Frida, y’aura seulement dix minutes d’entracte, et ensuite c’est à vous !

— …Oui… bien sûr… s’il le faut vraiment !

— Hein… ?

— Non, rien ! Aucun soucis… je vais me magner le rondin, comme vous dites !

Nous nous faufilons derrière la scène, puis longeons un couloir très encombré de divers matériels, nous retrouvant enfin devant une dernière porte sur laquelle est inscrit : « Privé »…

— Voilà… c’est ici les loges ! Alors on est bien d’accord tous les deux, dans dix minutes sur scène, c’est bien compris, hein ?!

Et il s’éclipse dans la foulée, me laissant seul. J’attends quelques secondes, un peu indécis, puis je me décide tout de même à frapper deux petits coups timides sur cette porte légèrement entrebaillée…

— Ouais ! C’est qui… ?! Entrez ! Mais bon sang, quoi… entrez donc !

Alors, j’entre…

Chapitre 6. Stratégie de groupe.

J-4. Palais de l’Élysée. Cent vingt minutes plus tard.

Le Président a donc convoqué tout le monde…

Soit l’intégralité du gouvernement, et pour être un peu plus précise : les trente-deux ministres et secrétaires d’état en titre, auxquels sont venus se rajouter aujourd’hui, les circonstances l’exigeant, le grand Chef d’état-major de nos armées, accompagné de son fidèle adjoint. Et personne ne manque à l’appel, si ce n’est Madame Fifignon, la ministre en charge de la Solidarité Féminine, qui s’était malencontreusement pété le coccyx la veille en fin d’après-midi, en chutant de fatigue de sa chaise de bureau au Ministère, et qui avait dû se faire excuser pour le coup.

Bon, à dire vrai, cette absence a bien peu d’importance, car à y réfléchir, une ministre de la Solidarité, fut-elle féminine ou d’une autre espèce, n’avait pas sa place durant un conseil de guerre. En temps de paix, cela peut encore passer à la limite, mais là, à ce moment précis de l’histoire de notre pays, c’est-à-dire à quelques encablures de son entrée probable dans un conflit d’ampleur mondiale, avouons que l’on se contrefoutait assez royalement d’une quelconque solidarité nationale ! Et encore plus, cela va sans dire, d’une ministre qui durant une assemblée aussi sérieuse que celle-ci, resterait avachit de toute sa masse sur une bouée canard, en geignant parce que madame la chochotte a trop mal au cul, et qui de surcroît n’aurait vraisemblablement rien de bien passionnant à nous raconter sur la majorité des sujets abordés aujourd’hui.

Dés leur entrée dans la grande salle du conseil, ou plus exactement la très grande salle du conseil depuis que sa superficie avait quintuplée suite à l’initiative du Président de faire abattre plusieurs cloisons, au grand dam d’ailleurs de l’architecte en chef des Bâtiments de France, qui avait dû intervenir en personne avant que tout ne s’écroule, faisant remarquer qu’il y avait tout de même dans le lot deux ou trois murs porteurs qu’il était préférable de conserver, Jean-Lain les a prié gentiment mais fermement de déposer leurs téléphones portables dans un grand panier en osier tressé prévu à cet effet.

Ce Jean-Lain-là, est un peu l’homme a tout faire de l’Élysée. Le grand Chambellan, d’après la dénomination officielle. Mais, malgré ce titre ronflant, il est surtout le premier larbin de la République Française. Pour son infortune, sa plus grande qualité étant de ne savoir dire non, notre cher Président abusait de ses services sans aucune modération, et ceci du matin au soir…

La confiscation arbitraire de leurs smartphones ne leur plaît guère, tous addicts sans exception. Certes le sevrage semble assez radical, mais il en va de notre sécurité nationale, d’après le Président, qui craint des fuites dans la Presse. Jean-Lain dépose ensuite le panier dans les toilettes privées du Président, sans conteste l’endroit le mieux insonorisé de tout le premier étage du palais –et peut-être même de France, qui sait !– depuis que les lieux ont été soigneusement capitonnés pour préserver au maximum l’intimité sonore défécatoire de nos chefs d’état.

On devine maintenant dans leurs regards, tous dirigés vers le Président assis à l’extrémité de l’immense table en bel acajou du Mexique, une interrogation toute légitime quant à la raison de cette convocation matinale inattendue… Alors sans faire durer le suspens plus longtemps, ce dernier leur demande de  faire tourner de proche en proche la plume de rouge-gorge, et puis explique, en deux ou trois mots bien choisis comme il a maintenant l’habitude de le faire, le pourquoi du comment que nous allions sans trop de délais déclarer la guerre aux Chinois, c’est à dire peut-être même dès ce soir…

La plume du zoziau au Président passe donc entre toutes les mains. Et chacun et chacune y va bien évidemment de sa petite remarque personnelle sur le dit objet. Tout se déroule fort bien, jusqu’à ce que, patatrac… ! Un huissier ouvre une fenêtre à petits carreaux –alors que l’on ne lui avait rien demandé– et ne provoque ainsi un violent courant d’air… un souffle bien malicieux qui entraîne notre jolie plumette, vire-voltant avec grâce sous nos yeux incrédules, vers l’extérieur !

Par chance, on la retrouve quelques minutes plus tard, posée au beau milieu des graviers roses de la cour d’honneur. L’incident est clos, certes, mais pour marquer le coup, le Président décide que l’huissier fautif serait le tout premier à passer devant une cour martiale pour motif grave d’atteinte à la sécurité de l’État, motif restant toutefois à mieux définir car décemment l’on ne pourrait peut-être pas le fusiller demain matin à l’aube pour avoir provoqué un simple courant d’air…

Personnellement, je n’étais pas très inquiète ayant une confiance aveugle dans nos braves troufions qui, et ils l’ont si souvent prouvé par le passé, possèdent une imagination sans bornes lorsqu’ils désirent vraiment quelque chose… !

Après ce regrettable imprévu, le Président, par précaution, place la dite plume dans une jolie boite en écaille de tortue à plastron vert des îles Bahamas, une espèce déjà éteinte, elle, depuis bien longtemps. Mon petit chouchou Dekka, le nouveau ministre de la Guerre, car c’était ainsi dorénavant que l’on devait l’appeler, dixit le Président, avait déposé devant lui une grosse pile de cartes géographiques, dont celle de la Chine au vingt-cinq millième déjà entièrement dépliée. Il n’avait pas omis non plus, ce qui aurait été du reste une grossière erreur de sa part, de se procurer un exemplaire d’une édition récente du Guide du Routard « Chine et Taïwan », ouvrage qui lui serait assurément très précieux pour programmer au mieux une invasion du pays en question. Quoi qu’on en dise, le « Guide du Routard » restant encore de nos jours ce que l’on trouvait de mieux en librairie spécialisée pour se préparer de bien chouettes vacances à l’étranger !

À la droite de notre cher Président, toujours aussi remonté et peut-être même encore plus depuis cette triste mésaventure de la plume dans les graviers, avait pris place Joseph Babartali, qui est comme chacun le sait, ou en tout cas devrait le savoir, notre ministre de la petite Économie et du gros Budget national.

Et le petit-fils également d’un ancien vainqueur du Tour de France, du Giro et de la Vuelta, ce qui est mine de rien un bel exploit dans le monde de la pédale que d’avoir réussi à accrocher ainsi les trois épreuves à son palmarès, nonobstant bien entendu le fait d’être chargé ras la chaudière d’un cocktail mitonné maison, à base d’anabolisants, de corticoïdes (ou bien de gluco-corticoïdes, selon l’arrivage du jour), assaisonnés plus ou moins scientifiquement d’un tas d’autres substances chimiques, le tout à vous en faire bafouiller d’émoi monsieur Galfioni, mon gentil pharmacien de quartier, lui qui s’applique à répèter toute la journée à ses clients :

« Et surtout, bien attention, hein… pas plus de trois par jour ! »

Mais tout ceci était simplement dû aux quotas…

Et je ne parle pas bien sûr de la dope survitaminée que s’envoyait allègrement l’aïeul aux yeux injectés de sang de notre Babartali, mais plutôt de la nomination de ce dernier à un poste de très hautes responsabilités ministérielles. Ces fameux quotas, qui, et cela maintenant depuis quelques temps déjà, faisaient que si l’on désirait constituer un gouvernement national cohérent et contentant le plus grand nombre de nos concitoyens : l’on n’avait malheureusement plus trop le choix… il devenait indispensable d’exprimer une représentation équitable des différentes aspects aussi bien sociologiques qu’ethniques, de l’ensemble de la population française.

C’est ainsi que notre Président avait eu l’idée, fort lumineuse au demeurant, un petit matin pourtant brumeux de printemps, et alors qu’il faisait son footing dans les contre-allées du bois de Boulogne, de puiser dans les anciens sportifs, ou leurs descendants directs, pour constituer son tout nouveau gouvernement. Et il n’avait pas tort : on trouve étonnamment de tout dans le monde sportif ! Et l’on aurait du y penser bien avant, chaque discipline se révélant un formidable vivier de candidats aux différents ministères, et même si, ce qui arrive d’ailleurs assez peu souvent en vérité, l’on désirait à tout prix quelques intellos, chauves et à petites lunettes cerclées, plutôt que des tocards de base, des qui auraient donc suivis des études un petit peu plus longues que le certificat d’études, ou même que le brevet des collèges, on arrivait malgré tout à les dégoter assez facilement en puisant dans certaines disciplines de choix que sont par exemple le tir à l’arc ou bien les arts martiaux…

Ainsi, avec une petite habitude l’on remplit en deux temps trois mouvements une grille ministérielle qui vous tient pas trop mal la route ! Mais, il y a dans ce choix délibéré un deuxième avantage non négligeable : par définition, les anciens sportifs sont toujours très populaires. Et notamment ceux qui n’ont jamais fait mieux dans leur carrière que deuxième d’un Paris-Roubaix à cause d’une maudite crevaison sur les pavés ou bien encore tapé plus fort que les autres du pied gauche dans une baballe Adidas en cuir de vachette cousue à la main par des petits marocains pour faire des passes au centre à la « va comme j’te pousse », et bien sûr toujours un peu trop longues… !

Mais, plus surprenant encore, c’est qu’ils le restent, populaire, même après que l’on constate, et cela assez vite, leur magistrale incompétence ! En résumé, si cette méthode originale de sélection ne donnait pas toujours les meilleurs résultats dans la marche des affaires d’un Pays, et de très loin s’en fût, c’était un excellent moyen pour un Président de la République de se fourrer l’opinion publique into the pocket et de remonter ainsi, comme par magie, dans les sondages de popularité…

« L’argent, c’est le nerf de la guerre ! »

Je ne me souviens jamais qui, de Clémenceau ou bien de Groucho Marx, avait employé la formule. Je les confonds toujours ces deux-là, peut-être à cause des moustaches, mais voilà en tout cas ce que vient de déclarer notre Président sur un ton grave…

— Alors pour commencer… il va nous falloir du pognon Babartali ! Et beaucoup de pognon ! »

Cinq minutes plus tard, l’affaire est réglée. Reconnaissons ici que pour nous inventer de nouveaux impôts, ils sont particulièrement balèzes, nos ministres ! Et de nouvelles taxes, à l’instar du « Guide du Routard » pour visiter un pays étranger, sont encore ce que l’on a trouvé de mieux jusqu’à aujourd’hui du coté de Bercy pour renflouer des caisses vides… !

De plus, comme nous le dit si bien ensuite Joseph Babartali pour conclure ce chapitre, tout en caressant langoureusement son gros stylo Mont-Blanc avec ses initiales (J and B) gravées dessus le capuchon, lui qui n’a pourtant qu’un simple BEP de comptabilité en poche : « Et après tout, qu’on la fasse ou pas cette guéguerre… cela ne mange pas de pain ! »

Maintenant que la cause est entendue et nos caisses potentiellement bien remplies, restait encore à définir un astucieux plan de bataille qui nous mène rapidement à la victoire.

Mais Dekka avait déjà une petite idée pour l’envahissement.

Jeu de mots certes facile, mais dans le domaine de la réflexion l’on peut affirmer qu’il est plutôt du genre « expresso« , notre petit Dekka !

Ainsi, le mieux d’après lui pour atteindre notre objectif, la Chine en l’occurrence, serait de passer par l’Ouest. La route est nettement plus sûre de ce côté là du globe, et puis surtout, l’on pourrait ainsi, si besoin, s’octroyer une petite halte chez les Ricains, nos alliés fidèles depuis que nous leur avions envoyé un certain monsieur de Lafayette, histoire de se requinquer avant l’assaut final. Certes, leur bouffe aux Amerlocks n’est pas terrible, mais en contre-partie nous n’aurions ni les Alpes, comme Hannibal, ni l’Hymalaya, comme Gengis Khan, à franchir, aussi cette route par l’Ouest pourrait nous faire gagner trois semaines minimum sur le planning.

Le Président le laisse parler jusqu’au bout. Par politesse.

S’il possède pas mal de défauts, notre Président, il y a au moins une chose que l’on ne peut lui ôter : c’est qu’il est bien élevé et infiniment poli avec tout le monde ! Aussi, ce n’est que lorsque Dekka finit d’exposer sa si judicieuse tac-que-tique d’attaque surprise en seulement trois semaines que le Président prend la parole.

— …Oui… c’est bien Dekka… ouais, pas mal du tout… mais, avez-vous tout de même conscience que cela va être beaucoup trop long, mon vieux ?!

Et, c’est ici, alors que rien ne pouvait nous le laisser deviner, qu’il adresse un signe énergique de la main au colonel Du Thilleul de la Marjorie du Plat D’Empôt pour qu’il se rapproche de lui…

Cela surprend tout le monde. Et bien plus encore le principal intéressé, qui commençait déjà à s’assoupir, mollement appuyé contre la boiserie dorée du dix-huitième…

— Bon… alors… apportez-moi donc cette mallette, du Thilleul !

Notre colonel hésite… un peu… beaucoup… Mais, on pouvait aisément le comprendre, car de mémoire d’homme, n’était-ce pas la toute première fois que le Président s’intéressait à lui et à cette fichue mallette en skaï noir ?! Notre cinq barrettes en était peut-être même arrivé à imaginer que cet objet soit devenu plus ou moins sa propriété après ces quasi-deux ans de vie commune. Il est clair que l’on s’attache après un certain temps passé ensemble, cela est humain. Même chez les militaires.

Finalement, le Président, un brin impatient, lui arrache presque de la main, et la pose ensuite devant lui, sur cette immense table en très bel acajou du Mexique.

— Oui… alors voilà… comme je l’ai dit ; il est rudement intéressant votre plan, mon p’tit Dekka, mais cela va nous prendre beaucoup trop de temps cette histoire ! Et puis les Ricains vous savez très bien comme moi que ce n’est jamais une très bonne chose que de leur devoir un service en retour… Ils n’hésitent pas ensuite à vous le rappeler pendant quarante ou peut-être cinquante ans même si besoin ! Alors non, non mon petit Dekka… je crois plutôt qu’on va les faire péter d’un seul coup, ces Jaunes ! Oui… la voilà, la bonne solution ! C’est exactement ça… boum ! Et d’un seul coup !

Chapitre 5. Un poison nommé Wanda.

J-4. Toujours plus haut. Mais un peu plus tard.

Pschitt ! Pschitt… !

De temps à autre, un petit nuage de brouillard irisé surgit en crépitant par le dessous de la porte d’entrée et Adolph , assis en face de moi de l’autre coté de la table gigantesque, sursaute instantanément sur sa chaise à chaque fois que cela se produit. Ce crétin des Alpes bavaroises porte un énorme bandage autour de la main droite. Une fois de plus il s’est fait mordre par son chien qui ne supporte plus de le voir lever le bras toutes les cinq minutes, et comme dès son arrivée chez nous on avait échangé Blondi, sa gentille chienne berger, contre un Pittbull dressé pour le combat, les lésions étaient toujours assez impressionnantes. D’ailleurs, il ne lui reste plus que deux doigts de valides à cette main…

Avant que Marcel ne me briefe sur les différentes races de chiens, je ne savais pas très précisément ce que pouvait être un Pittbull.

Ce Marcel, qui possédait lui aussi plus bas un spécimen de cette race, et qu’il avait dressé avec un certain talent dans le seul but d’effrayer et de détrousser les petites vieilles de son quartier – juste avant de les égorger avec un rasoir mais très proprement toujours– considérait que ces molosses, véritables boules de muscles, étaient aujourd’hui ce que l’on faisait de mieux, cynophilement parlant, pour occasionner de sérieuses atteintes corporelles à des personnes sans défense. Ses petits yeux vicieux, à ce Marcel, pétillaient de conviction : je l’avais évidemment cru sur parole.

Cela fait maintenant presque une heure que nous sommes dans l’expectative, et pour l’instant la « Daddy Vox » ne s’est toujours pas manifestée à nouveau. Ce qui signifie que nous n’avons pas d’autre élément que ce seul prénom, Maryam, pour tenter de déjouer le scénario effrayant décrit un peu plus tôt. Julius, qui maîtrise de nombreuses langues, dont le Sanskrit et l’Araméen, avait percuté immédiatement en observant ma tête à la lecture de ce prénom.

Lui, comme moi, savons qu’en langue Araméenne Marie se dit Maryam. Mais pour tous les autres présents dans cette salle, il fallut que j’explique un peu mieux la chose. Et cela a fait grincer quelques canines… Beaucoup au sein du groupe n’apprécient pas les Araméens, ou bien encore tout ce qui peut ressembler de près ou de loin à un métèque. Pour résumer, il s’agit donc de la première fois que nous sommes confrontés à un niveau 10, mais également la première fois que l’on nous fournit aussi peu d’indication pour travailler sur notre sujet. Une véritable catastrophe !

Toutefois, cette absence d’éléments de travail, n’empêchait pas les discussions d’aller bon train de part et d’autre de l’immense table ovale…

 » Bon… et alorrre… ? Qu’est-ce qu’on va fairrre maintenant ?!

Ce chieur de Jean-Malpomène commence sûrement à trouver le temps long, mais à l’évidence ce n’était pas lui qui allait nous dégoter une solution au problème ! Avec un quotient intellectuel proche du zéro pointé, et cette envie d’uriner quasi permanente tout ça à cause des amibes qui nagent dans sa vessie, cela faisait au moins deux bonnes raisons pour qu’il ne nous soit absolument d’aucune utilité ! Il n’avait échappé à personne que depuis déjà vingt bonnes minutes, monsieur se trémoussait sur son siège, n’ayant certainement qu’une seule idée en tête : celle qu’on en finisse maintenant avec cette histoire et qu’ainsi il puisse aller se soulager au water-closet situé à l’autre bout du deambularium

— Moi, je dis que si l’on a vraiment rien de mieux a se mettre sous la dent… il ne nous reste qu’une seule solution… envoyer quelqu’un voir en bas ce qui se passe !

Celui-ci, c’est Mario. Et lui, contrairement à cet abruti de Jean-Malpomène , est plutôt du genre bien cérébré! Une intelligence supérieure même, comme malheureusement pas mal de psychopathes…

Oh, oui, un sacré malin, que ce Mario-là ! D’ailleurs, ils s’étaient donné un mal fou pour le choper en bas. Monsieur, qui donnait dans le raffiné en découpant en rondelles bien calibrées de jeunes auto-stoppeuses, les avait fait courir longtemps avant de finir grillé sur la chaise électrique. Il faudrait que je rejette un coup d’œil vite fait à son dossier, mais je crois bien me souvenir qu’il avait eu le temps d’en sacrifier une bonne trentaine de ces malheureuses gamines imprudentes…

Et voilà, c’est reparti ! Ayant trouvé un nouvel os à ronger : les discussions reprennent maintenant par petits groupes. Toutefois cela ne dure pas très longtemps avant que Jean-Malpomène, qui se tortille de plus en plus sur sa chaise, ne reprenne la parole :

— Hé… mais comment ça fairrre descendrrre quelqu’un ?! Ça, jamais fait encorrrre !

— Nein… ! Faux, Jean-Malpo ! …Moi, ich, déjà descendue ! Pendant deux jours, quatre heures, et trente-sept minutes…

Elle, c’est Éva. L’ancienne copine d’Adolph. Enfin, pour être tout à fait précis, je devrais plutôt dire la vraie-fausse ancienne copine d’Adolph, vu qu’en réalité cette Éva-là s’appelait… Wanda ! Et si notre ancien tonton Makoute, tortionnaire de grand talent, avait une excuse pour ne pas s’en souvenir n’étant pas encore avec nous à cette période, pour tous les autres présents en mille neuf cent quarante-quatre, moi y compris donc, nous savions pertinemment de quoi Wanda voulait parler…

Pas d’inquiétude ! Je vais tout vous expliquer…

Comme elle venait de nous le dire de sa si douce voix, qui contrastait tant avec celle rocailleuse de Jean-Malponème, Wanda avait effectivement pris la place en quarante-quatre, de la véritable Éva, la copine d’Adolph . Si cette charmante blonde et grande spécialiste du poison –Ses quatre maris successifs y ayant goûtés chacun leur tour pouvaient en témoigner si besoin était– avait été choisie pour mettre fin une bonne fois pour toutes aux ignobles turpitudes de ce taré d’Adolph, ce fut tout simplement parce que nous avions remarqué qu’elle possédait une réelle et très surprenante ressemblance physique avec la véritable gretchen de München. Pour preuve, notre abominable petit moustachu n’y avait vu que du feu lors de la substitution !

Très prévoyant, il avait pourtant bien organisé sa fuite, histoire de se refaire une santé au plus vite sous des latitudes latino-américaines plus calmes et plus exotiques, mais au lieu de cela les pastilles de sels de cyanure de notre petite Wanda lui avaient laissés, comme qui dirait, un petit goût amer au fond de la gorge… ! Cette opération, « Sucre d’orge« , comme nous l’avions nommée, fut ainsi une réussite totale. Elle nous permit de remporter une nouvelle et éclatante victoire sur les Forces du Mal…

J’allume mon microphone.

— Oui… c’est vrai… effectivement… pourquoi pas… bien sûr, cela serait envisageable… mais… mais… nous enverrions qui, cette fois… ?!

Et là, et peut-être n’allez-vous pas me croire, mais tous les regards se portent sur moi, réalisant dans la seconde même que j’aurais certainement mieux fait de me taire…

Chapitre 4. Particule alimentaire.

J-4. Palais de l’Élysée. Dix minutes plus tard (soit huit heures vingt).

Goret est mon nom de jeune fille. Mais, depuis ma demande officielle d’y faire ajouter celui de mon défunt mari, un authentique salaud et dernier représentant d’une illustre et très vieille branche de l’ancienne noblesse française, mon nom d’usage courant était devenu : madame de Villeminus du Poët-Goret…

Une démarche surprenante, j’en conviens, surtout au vu de ce vilain aspect des choses. Mais, la loi française m’y autorisant, il m’avait plu d’imaginer, un peu naïve certes, que de conserver ainsi son patronyme à particule accolé au mien, et même si ce gros naze bouffait maintenant les pissenlits par la racine, pouvait le rendre complètement fou de rage ! Pour ma défense, lorsque l’image la plus tendre, la plus romantique, que vous laisse en mémoire votre ex-conjoint est définitivement celle d’une immonde larve répugnante, affalée de tout son long sur un vieux sloop de la ligne Roset, défoncés (les deux), usé jusqu’à la trame (seul le canapé, cette fois), et qui vous gueule chaque soir lorsque vous rentrez tout éreintée de votre boulot : « Alors, merde, quoi ! c’est quand qu’on bouffe… ?! » tout en se grattant peu élégamment mais très énergiquement le bas du bas-ventre, je peux vous garantir que la sérénité a ensuite de grandes difficultés à trouver sa place dans votre schéma de reconstruction personnelle… !

Le Président persistait pourtant à m’appeler Madame Goret. Ou bien alors, ma petite Madeleine. Mais là, c’était uniquement si nous nous trouvions seuls…

— Bon… j’ai convoqué Dekka ! Et puis toute la clique au grand complet ! Ils devraient être ici dans cinq minutes !

— Bien… alors vous avez peut-être encore le temps d’aller vous habiller, monsieur le Président ?! »

Il était toujours en pyjama. Personnellement, cela ne me gênait pas plus que ça, ayant l’habitude avec mon défunt mari, qui traînaillait volontiers dans cette tenue, du matin au soir.

« Lorsqu’on est au chôm’du, ce n’est pas la peine non plus de faire d’inutiles efforts vestimentaires ! affirmait-il très sûr de lui, mon Godefroy. « Et en plus, tu vois, connasse, j’attends personne aujourd’hui !  » rajoutait-il habituellement, cette éclatante illustration vivante d’une génétique consanguine nobiliaire, multiséculaire, et somme toute assez mal maîtrisée… Bécassine, c’est ma cousine, et papa, c’est ton frère… !

Il ne se lavait la plupart du temps qu’un jour sur deux, voire sur trois selon l’époque de l’année –ou peut-être l’intensité et le sens des courants d’air– et très probablement dans ce même esprit de facilité d’organisation de ses longues journées de glandouille.

Mais, notre Justin Dekka, c’est autre chose. Ses parents, à ce Justin, originaires du Ghana, avaient émigré en France au tout début des années quatre-vingt, alors que cela chahutait un peu trop dans leur malheureux pays exsangue.

Depuis les décolonisations en masse, il faut bien admettre que d’une façon générale cela ne se passe pas toujours très bien en Afrique. Et encore moins bien –un peu d’ironie, que diable !– si c’est un général qui s’arroge arbitrairement les pleins pouvoirs. Bon, remarquons ensemble toutefois, et afin d’être tout à fait fidèles avec l’histoire contemporaine des Républiques bananières, que si un capitaine, ou même parfois un simple petit caporal-chef de la réserve locale, s’autoproclamait à la tête de l’un de ces régimes totalitaires en herbe, cela ne fonctionnait pas trop mal non plus pour que la mayonnaise répressive prenne assez vite, et que tout ceci ne tourne inévitablement au vinaigre, ou plus exactement : en bains de sang dans un joli boxon plus ou moins organisé !

Notre Justin Dekka, lui, en avait profité pour suivre de grandes études chez nous. Enfin, quand je dis chez nous, il est quand même aussi un peu chez lui vu qu’il est né ici, le petit, et n’a d’ailleurs jamais foutu les pieds de sa vie au Ghana !

Il a fait Sciences-Po, Justin. Et Sciences-Po, franchement, ce n’est pas mal du tout ! C’est même une très bonne idée d’après ce que j’ai cru comprendre, si l’on a le projet par la suite de faire une petite carrière bien sympathique dans le monde de la politique. Pour preuve, notre Président n’avait pas hésité à le nommer ministre de nos armées. Une grande première pour un petit black, fils d’émigrés africains de la première génération, et qui de surcroît n’avait pas non plus effectué son service militaire ! Pourtant, malgré ces nombreux handicaps, ce Justin-là assurait grave dans son emploi. Il était même brillantissime. Bon nombre de nos chers concitoyens l’ayant aperçu parader, pas plus tard que la semaine dernière dans la tribune officielle aux côtés du Président lors du défilé du quatorze Juillet sur les Champs-Élysées, ne pouvaient qu’en être convaincus. D’ailleurs, on n’avait vu que lui ce jour-là, impeccable dans son élégant costard bleu canard taillé sur mesure dans une fine étoffe d’alpaga, mettant particulièrement bien en valeur l’éclat de son sourire d’ivoire, si charismatique.

Ainsi que son petit cul bien ferme…

Ah, que nous voilà donc enfin un ministre de la Défense qui a de la classe et qui sait se saper comme un prince ! Cela nous change de tous ces vieux schnocks et autres rombières à lunettes, décaties et grêlées de varices, que nous avons supportés jusqu’ici. En résumé donc, notre petit Justin était plutôt du style à épater la galerie électorale, et moi, Mado, et même si ce n’est sûrement pas vrai tout ce que l’on nous raconte d’affriolant sur les Blacks : j’en ferais bien mon quatre heures de celui-ci !

— Oui… vous avez raison… je vais passer un costume ! »

 Eh, ouais, ma poule ! Serait-il sérieux tout de même de déclencher une troisième guerre mondiale en pyjama de soie ?!

Il me tend la plume du fameux z’oiseau de Chine…

— Tenez Madeleine ! Gardez-moi ça bien précieusement ! Il s’agit d’une pièce à conviction dont nous aurons besoin pour la suite !

Puis, il sort par une porte dérobée dans les boiseries en chêne du XVIII ème siècle, qui donne un accès direct à ses appartements privés. Je n’ai pas le temps de me retourner, psychologiquement j’entends, que l’on frappe à la porte du bureau…

C’est l’aide de camp du Président.

Le colonel Antoine-Étienne Du Thilleul de la Marjorie du Plat d’Empôt. Lui aussi, comme mon défunt, et vous l’avez déjà compris, est issu d’une noble famille et de tout le tralala à la mords-moi-le nœud qui va avec, mais, contrairement à l’autre tache, ce dernier est toujours tiré à quatre épingles. Cela fait partie intégrante de sa fonction officielle d’être ainsi constamment réglé au cordeau. C’est aussi lui qui accessoirement, et le terme est tout à fait bien approprié ici, se trimballe jour et nuit avec la fameuse mallette des codes nucléaires.

Godefroy, God pour les intimes, mais aussi pour gagner du temps, a eu une mort assez peu banale, je dois bien le dire… Et puis tenez… comme on a bien deux ou trois minutes devant nous, je vais vous la raconter, l’historiette de mon God !

Un jour, ou plutôt une après-midi en pleine semaine pour être tout à fait précise, notre vieux poste de télévision, de la marque Grundig, a implosé sans prévenir, et monsieur du Gland, qui était pile-poil devant l’appareil en question, avachi comme à son habitude de tout son long sur le vieux sofa à rayures, en a pris plein la tronche…

Les pompiers, alertés par des voisins, eux-mêmes alertés par le bruit et la fumée noire qui sortait de par le dessous de notre porte d’entrée, l’ont retrouvé à moitié cramé et tout constellé de débris de verre plus ou moins cathodiques. Mais toujours vivant, l’enflure !

Pour l’anecdote croustillante, et je subodore que vous en êtes friands, dans le magnétoscope, qui étonnamment avait résisté aux flammes, je retrouverais plus tard une cassette VHS d’un vieux porno au titre évocateur et plutôt prémonitoire : « Infirmières en chaleur« … !

Je suis tout de même allé le visiter une fois, à l’hôpital de Percy-Clamart où l’on me l’avait finalement transporté, mon gros dégueulasse de cinéphile, parce qu’ils sont spécialisés là-bas dans les très grands brûlés. Il avait forcément beaucoup changé, et je ne l’ai pas remis de suite. Surtout qu’avec toutes ces couches de bandes Velpeau dont on l’avait entièrement recouvert, cela n’aidait pas vraiment à la reconnaissance faciale…

Un docteur, tout en blouse verte entrouverte, et entrevu vite fait dans le couloir, m’appris sur un ton mielleux qui se voulait apaisant, et ce malgré un fort accent iranien, qu’ils l’avaient placé dans un coma artificiel pour lui éviter les souffrances terribles que provoquent de si graves brûlures. Je n’ai pas pu m’empêcher de lui rétorquer qu’il était fort dommage que l’on ne m’ait pas demandé mon avis avant… Enfin bref, passons là-dessus…

Comme je n’étais pas vraiment venue jusqu’ici –Trois changements par la ligne D et C, puis dix minutes de marche ensuite sous un sale crachin, alors que j’avais oublié, comme une andouille, mon pépin au bureau– pour lui passer de la pommade à l’huile d’amande douce, ou même au beurre de karité, à mon God, j’en ai plutôt profité pour lui asséner ses quatre vérités. Surtout que pour une fois, il ne pourrait assurément pas se lever pour me refiler une baffe, ou bien encore l’un de ses adroits coups de pied dans un tibia dont il avait le secret…

M’a-t-il entendue… ? Je n’en ai pas eu la certitude. Mais en tout cas, cela m’avait procuré une immense satisfaction d’avoir pu vider ainsi mon sac en toute quiétude.

Finalement, il est décédé deux jours plus tard d’une septicémie foudroyante, et ils ont été extrêmement sympathiques au crématorium de Bobigny-sur-Seine, je serais une belle ingrate de ne pas le signaler, en me consentant une ristourne de cinq pour cent sur la facture globale, vu qu’il était déjà presque à moitié carbonisé, et que cela leur prendrait donc moins de boulot du coup pour en faire un petit tas de cendres qui devait tenir dans une jolie boite en carton recyclé. Geste commercial assez modeste, il est vrai, mais que l’on apprécie toujours dans ces cas-là.

Bon… Pour en revenir à notre colon, dans la réalité, il ne servait pas à grand chose, ce pauvre Du Thilleul ! D’ailleurs un matin, qui était peut-être en novembre, si je crois bien me souvenir, on l’avait complètement oublié, et le Président était parti en vadrouille, sans lui, et la journée durant, pour visiter l’une de ces si nombreuses usines en faillite du nord de notre pays, y serrer des mains pleines de cambouis, et faire aussi, en gueulant très très fort dans un mégaphone tout neuf car prêté par les syndicalistes du cru, des tas de promesses alléchantes de reprise de l’entreprise par un groupe étranger qui serait prêt à dépenser un peu de pognon dans l’affaire, et puis surtout à en toucher en retour beaucoup plus en subventions de l’État français, généreuses promesses qu’ils ne tiendraient pas, on s’en doute bien, car l’on commençait tout de même à en avoir un peu l’habitude avec le temps, de toutes leurs magouilles…

En vérité, on ne s’était rendu compte de son absence que le soir venu, lorsque nous étions tous rentrés au bercail. Et encore, je pense que cela aurait très bien pu passer à l’as, comme on dit, si cette burne galonnée n’avait pas choisi de nous attendre sur les marches du perron sous une pluie glaciale, trempé comme une soupe de poissons de roche, fiévreux mais toujours bien droit comme un i comme seuls peuvent l’être encore de nos jours quelques uns de nos officiers supérieurs de la vieille école sous les plus violentes intempéries ! Le Président, ému lorsqu’il l’a découvert ainsi, tout mouillé et claquant des dents, n’a franchement pas eu le courage de lui passer un savon. Vrai aussi, que très honnêtement, il faisait de la peine !

N’importe comment, il n’y avait rien eu de très grave à signaler ce jour-là.

Si ce n’était peut-être une grève surprise des contrôleurs de la ligne A du RER, suite à un vitriolage de l’un des leurs la veille au soir, ainsi qu’une prise d’otages, dans un Cocci-Market de la banlieue sud de Brioude-les-bains, fort heureusement sans conséquence, car organisée une fois de plus à la va-vite par l’un de ces pauvres types en fin de droit des allocations chômage, et souvent complètement ridicules dans leur désespoir, que notre excellent, et si bien entraîné GIGN, abat finalement très vite d’une balle en pleine tête, juste après, cela va de soi, quelques sommations d’usage en vigueur…

Il faut bien avouer que ces dernières années, on nous menace beaucoup moins nucléairement parlant. Cela nous a coûté quelques milliards, et pas mal d’emmerdements avec les populations indigènes du Pacifique sud où nous avons expérimenté nos munitions radio actives en salopant bien tout au passag (et pour plusieurs dizaines de millénaires) mais il est clair que l’on pouvait reconnaitre que nous étions maintenant plutôt peinards de ce côté-là…

En règle générale, ce boulot d’aide-de-camp ne durait que deux ans au maximum, parce que mine de rien si l’on y regarde un peu mieux, le job n’est pas vraiment une sinécure. Le titulaire du poste, un officier supérieur trié sur le volet, se doit d’être sur le qui-vive vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Même lorsqu’il se rend aux toilettes, ou bien prend une douche. Ce qui complique un peu la chose…

Malgré tout, il y a une contrepartie plutôt bonnarde. Après ces deux années passées à ce poste ingrat, l’aide de camp du Président de la république est, selon une vieille coutume bien ancrée dans les mœurs du bureau des mutations, et l’on y dérogeait qu’assez rarement, expédié sous le soleil des tropiques, dans l’une de ces îles paradisiaques où l’on possède encore, mais à grands frais, quelques garnisons, avec, cela va sans dire, toute sa petite famille au complet, en supposant qu’il en ait conservé une, bien entendu. Une récompense somme toute bien méritée après ces longs mois d’astreinte et de servitude…

— Mais… il n’est pas là, Madame Du Poët… ?!

Ce colon à mallette est quasiment le seul ici à m’appeler madame Du Poët.

Et… Oh ! comme ce « Madame Du Poët » résonnait harmonieusement bien à mes oreilles !

Rien que pour cela, je l’adorai ce petit militaire d’opérette ! Mais, vous admettrez aussi bien volontiers avec moi qu’un gugusse pareil, avec toute sa ribambelle de galons dorés sur les manches, un petit doigt en permanence posé sur la couture du pantalon, une fine moustache bien taillée avec des ciseaux à bouts pointus, et qui vous donnait de bon cœur de la particule en claquant vivement des talons, ne pouvait en aucune façon vous laisser indifférente !

— Non… il se change ! Alors, à vous aussi il a demandé de venir… ?

— Ben, oui ! La situation est très tendue qu’il m’a dit… ils les déplument tous ! Venez immédiatement Du Thilleul ! Il était quatre heure trente très exactement…

— Mais… il est huit heures vingt !

— …Oui, je sais bien… mais… je me suis rendormi !

D’après mes calculs –vite faits, bien faits– il ne lui resterait plus que trois petits mois au jus à tirer, au colonel, et cela n’était peut-être pas plus mal, car très objectivement cela devrait lui faire beaucoup de bien d’avoir un peu de sable blanc coincé entre les arpions en éventail, tout en sirotant des punchs servis très frais dans une demie noix de coco…

Chapitre 3. La voix de son maître.

J-4. Toujours plus haut. Même heure, à quelque chose près.

William et moi, à peine installés à nos places respectives, que Fidel, comme à son habitude depuis qu’il est arrivé ici, frappe un grand coup de poing sur la gigantesque table ovale, puis se lève en titubant de sa chaise…

Fidel est complètement sénile. Mais surtout, il enquiquine tout le monde en nous imposant lors de chaque réunion d’interminables monologues idéologiques auxquels personne ne comprend fichtre rien ! La dernière fois, l’intermède avait quand même duré presque quatre heures !

À noter également qu’il est le seul pensionnaire à s’habiller chaque jour en jogging, et toujours le même, une quasi-loque informe et délavée, abominable contre-façon mal taillée d’une célèbre marque avec un crocodile vert brodé.

Par chance, « Qu’est-ce qu’elle a ma gueule » se dresse immédiatement sur ses grosses jambes poilues et lui montre, avant même qu’il n’ait le temps d’ouvrir la bouche, qu’aujourd’hui ce n’est pas le jour à nous faire suer la couenne avec des discours à rallonges ! Contrairement à Paul, le pilote, « Qu’est-ce qu’elle a ma gueule« , ici tout le monde l’écoute très attentivement. Ce qui est d’ailleurs assez curieux à première vue, voire même paradoxal, considérant que ce dernier ne s’exprime que par gestes, accompagnés de borborygmes inintelligibles…

Le bestiau, au physique ingrat et musculeux à souhait, possède un très sale caractère, et surtout démarre au quart de tour. Et d’une façon générale ne fait jamais dans la dentelle, et particulièrement lorsque l’on ne veut pas tenir compte de son avis ! Aussi, on s’en méfie toujours un peu, de celui-là…

Il est arrivé ici le premier. Bien avant tout le monde. Difficile donc d’évaluer avec précision depuis combien de temps, mais cela devait bien faire dans les deux ou trois millions d’années…

Avec sa petite copine Lucy non plus, il n’avait pas fait dans la dentelle, car après l’avoir maltraitée et violée à plusieurs reprises, et puis finalement étranglée sauvagement, il n’avait pas trouvé mieux que de l’éparpiller en petits morceaux aux quatre coins de sa savane africaine. D’ailleurs, aux dernières nouvelles, on n’avait pour l’instant retrouvé qu’une infime partie de son crâne à cette pauvre fille…

Fidel, notre grand déblatéreux tout gâteux dans son vieux survêt délavé, se rassoit donc, résigné, et maintenant, le calme revenu, nous n’attendons plus qu’une chose : la « Daddy Vox« …

Étonnamment pour une fois, elle ne se fait pas trop attendre.

— Un, deux… un, deux… ! C’est bon, ça fonctionne là ?! OK… Alors, bien le bonjour à tous !

— … Bonjour la « Daddy Vox » ! Tous en chœur…

— Bon… aujourd’hui, mes chers amis, il y a du lourd au programme ! Alors, va falloir bosser dur pour une fois !

Tout le monde se regarde. Bon sang ! Comme si on n’avait pas l’habitude de bosser dur lorsqu’un nouveau problème se présentait en bas ?! Je trouve, et je suppose ne pas être le seul parmi notre assemblée, que parfois la « Daddy Vox » est particulièrement désobligeante avec nous. Il me semble tout de même, que des problèmes, nous en avions résolu une flopée depuis le temps, et bien souvent des pas piqués des hannetons, et qu’à chaque fois cela nous avait demandé un sacré boulot justement, alors on pouvait bien nous traiter de tout ce que l’on veut, mais certainement pas de fainéants ! Ah, comme il est navrant et injuste de faire autant d’efforts et d’être toujours aussi mal considérés.

«Alors voilà… je ne vais pas vous cacher plus longtemps qu’il y a actuellement un gros soucis en bas… cette fois, c’est un niveau 10 !»

Tout le monde se regarde à nouveau. Un niveau 10 ?! Ah, ben, mince alors ! Nous n’avions encore jamais eu un niveau 10 à gérer ! Enfin, pas depuis que j’étais là en tout cas. Mais, la « Daddy Vox » de poursuivre :

— Et, comme toujours, un dossier complet va vous être transmis afin que vous puissiez commencer à travailler dessus rapidement. »

Quelques-uns, des faux-culs de première pour la plupart, ont déjà saisi leur crayon papier avec une petite gomme au bout, et commencent à griffonner fébrilement sur la feuille blanche que chacun d’entre-nous a trouvé devant lui en arrivant. Je me tourne vers Julius, mon voisin de droite, qui est aussi mon meilleur camarade ici.

— Dis, Julius, tu ne penses pas que c’est grave cette fois ?

— Je ne sais pas encore… attendons peut-être d’avoir un peu plus de renseignements sur ce qui se passe réellement, tu sais bien comme moi qu’ils s’affolent souvent pour pas grand-chose !

Julius, cela ne fait pas tellement longtemps qu’il est parmi nous. De mémoire, peut-être une petite cinquantaine d’années tout au plus. Au début, comme presque tous lorsqu’ils débarquent ici, il ne voulait pas du tout rester. Selon lui, il y avait forcément une erreur quelque part et il fallait absolument refaire les calculs. Refaire les calculs… ! Oh, mais comme cela serait simple si l’on pouvait tirer un trait et puis tout reprendre à zéro comme le désirait Julius ! Malheureusement, ici, on ne refait jamais les comptes. Jamais, parce qu’ici une erreur cela n’existe pas. Cela est impossible…

Après avoir tout de même bien relu en détail son dossier, par acquis de conscience, je lui ai finalement glissé que la grosse bombinette, celle que Paul, le pilote, a trimballée dans sa forteresse volante jusqu’au Japon, et sauf erreur sur la personne, ce qui était donc parfaitement impossible comme je viens de le dire, c’était quand même bien lui qui l’avait inventée…

Alors, il a pleuré. Comme beaucoup le premier jour lorsqu’ils débarquent ici. Ensuite, il s’est un peu ressaisi, et m’a déclaré qu’après tout ils avaient été nombreux à travailler sur cette bombinette, et donc il ne comprenait pas pourquoi il serait le seul à trinquer dans cette histoire ! Et là, je l’ai tout de suite rassuré en lui expliquant que tous ceux qui avaient bidouillé du plutonium avec lui, étaient sûrement déjà parmi nous, ou bien ne tarderaient pas à nous rejoindre assez rapidement, si ce n’était pas déjà fait. Alors, à nouveau, il a fondu en larmes…

Maintenant, Julius ne pleure plus. Il a compris que cela ne sert à rien ces longues crises de sanglots. On ne s’épanche jamais sur son sort ici ; ce n’est pas du tout le genre de la maison. Mais, si ce Julius est un garçon particulièrement instruit, et fort intelligent, un très bon camarade en résumé avec lequel j’avais toujours grand plaisir à discuter, c’était très loin d’être le cas de la plupart de ceux présents dans cette salle…

Voici justement cet imbécile de Bénito qui se lève pour prendre la parole.

« Ma qué… ?! Ouné nivo dix ? Et commé ça ouné nivo dix ?! Ma qué cé ouné guerre moundialé ou qué… ?! Ce à quoi la « Daddy Vox« , toujours en ligne, lui répond immédiatement et sur un ton grave :

— Bravo ! En plein dans le mille, Bénito ! Nous ne sommes qu’à seulement quelques jours d’un conflit international qui détruira l’humanité tout entière ! Et par la même occasion toutes autres formes de vie sur la terre ! Quatre jours, vous avez très exactement quatre jours devant vous, pas un de plus, pour trouver une solution et stopper le processus déjà en cours !

Alors, nous y voilà donc ! Cette fois encore, je pressens que l’on va bien s’amuser, et peut-être même comme jamais jusqu’à présent ! À ce stade de nos réunions, je dois sans attendre brancher le petit microphone qui est posé juste devant moi, et puis ensuite prendre le relais de la « Daddy Vox » pour organiser les débats. Cela est indispensable, sinon ils deviennent très vite incontrôlables. Mais, aujourd’hui je me suis fait prendre de vitesse… Comme un bleu !

— Allons ! Mesdames, messieurs ! Voyons, je vous en prie ! Un peu de calme, s’il vous plaît !

Fort heureusement, le dossier complet promis par la « Daddy Vox« , nous arrive par le fameux porteur spécial. Et, une fois de plus, le voyant débouler ainsi, tout essoufflé et dégoulinant de sueur, je considère que cette fantaisie d’un autre âge, consistant à nous envoyer un messager, vêtu d’un seul pagne et chaussé ainsi de simples sandalettes de cuir, n’est quand même pas très sérieux. Pour ne pas dire du n’importe quoi ! Mais enfin, pourquoi s’obstine-t-on à faire courir ce pauvre type comme cela à travers nos couloirs ?! Julius m’a expliqué qu’il serait pourtant facile d’installer un système par pneumatique, beaucoup plus rapide, et puis de surcroît très économique à l’usage. Enfin bref, passons là-dessus… Le type, tout humide donc, me tend l’enveloppe, et puis repart aussi vite d’où il arrive. J’ouvre immédiatement l’enveloppe, tandis que le brouhaha ambiant fait aussitôt place à un silence de plomb. Étrangement, elle ne contient qu’une seule feuille de papier… Ce qui n’est vraiment pas habituel, et surtout ce qui me semble particulièrement maigrelet dans le cas présent pour nous expliquer dans les détails, l’inexorable cheminement d’une possible troisième guerre mondiale susceptible d’anéantir toute vie sur Terre !

Mais je ne suis pas encore au bout de mes surprises. En effet, sur cette feuille, il n’est inscrit qu’un seul mot. Un simple mot de six lettres…

Et il s’agit d’un prénom féminin.

«Maryam»…

Mais pourquoi ce prénom… et seulement ce prénom… ?

Et pourquoi surtout celui-là, ce joli prénom qui n’est autre que celui que portait ma mère ?!

Ma petite maman…

Chapitre 2. Mon truc en plumes.

J-4. Palais de l’Élysée. Vers huit heures dix du matin.

Je rêve souvent de grasse matinée…

Éh ouais, très exactement de ça dont je rêve tout le temps ! De pouvoir rester au pieu jusqu’à des heures plus qu’indécentes, de m’enfouir bien profondément le nez dans l’oreiller, de me cacher très loin sous ma couette, de pulvériser mon réveil à quartz contre un mur, et puis d’attendre, attendre le plus longtemps possible, que la faim, ou peut-être un besoin naturel irrépressible, ne m’oblige finalement à me lever…

À l’instant même où je pousse la lourde porte de son bureau et qu’il m’aperçoit dans l’encadrement, le Président d’la Ré se met instantanément à gueuler comme un putois.

— Ah ! Vous voilà enfin, Madeleine ! Bon, ça y est, cette fois c’est vraiment décidé… on va les exterminer tous ces pédés !

Apparemment, j’avais dû rater quelque chose d’important…

On est un lundi matin. Très exactement celui du vingt-trois juillet dans le calendrier des PTT de cette année, et que j’avais choisi comme toujours avec une photographie sur la couverture, d’un mignon petit chaton rouquin, adorable boule de poils bien blotti entre les papattes d’un gros chien de race saint-Bernard, ceux qui ont toujours un tonnelet de cognac autour du cou, et si pas mal de gens n’aiment pas les lundis matin, j’en fais bien partie…

— Mais… vous savez bien que ce n’est pas très correct de parler comme cela monsieur le Président… ! Maintenant il ne faut plus dire pé…

— Quoi ?! Pas correct ?! Comment ça pas correct… ?! Et parce que vous croyez peut-être qu’ils sont corrects eux ?! Nom de Dieu de nom de Dieu ! »

Il se lève aussi sec d’un seul bond de derrière son immense bureau en chêne doré à la feuille d’or et s’avance vers moi, l’œil mauvais…

Si un grand nombre de personnes n’aiment pas les lundis matin, dont ma pomme, c’est la plupart du temps parce que soit-disant cela les déprime trop de retourner au turbin après le week-end. Personnellement, je n’aime pas les lundis matin parce que je n’aime pas non plus les mardis matin. Ni aucun des autres de tous ces foutus matins de la semaine !

— Regardez-moi ça… !

Il tient entre ses doigts ce qui me semble être une vulgaire plume d’oiseau…

— Et voilà ! Ça y est ! Ils vont nous refaire le coup du dodo, ces enfoirés !

— … Le coup du dodo… ?! Comment ça, monsieur le Président ? Je ne comprends pas ?!

— M’enfin Madeleine ! Le dodo de l’île Maurice ! Me dites quand même pas que cela ne vous dit rien du tout, le dodo !

— Ah… si… peut-être ! Le dodo… mais oui… bien sûr ! Le dodo !

Effectivement, cela me revenait vaguement, j’avais déjà entendu parler de ce gros oiseau, assez laid, incapable de voler, qui vivait autrefois dans nos anciennes colonies de l’océan indien, et que surtout l’on avait exterminé à coup de mousquet, ou de sabre, en très peu de temps.

« Eh bien, voilà qu’ils recommencent, mais cette fois-ci, c’est avec le rossignol à gorge noire ! Ils les plument tous pour en faire des doudounes ! Ah vraiment… rien ne les arrêtera, les Jaunes !

— Comment ça des doudounes, monsieur le Président… ?!

— Oui, des doudounes ! Vous ne savez pas non plus ce qu’est une doudoune en plumes, Madeleine… ?!

— Ben… si, si… quand même !

Ensuite, le voici qui m’explique, mais très brièvement, juste en trois mots, parce qu’il n’a vraiment pas le temps de s’étendre maintenant sur le sujet, ce qu’il en ressort exactement de cette histoire de plumes que l’on arrache une par une, et sans aucune délicatesse, à ces rossignols à gorge noire de Chine…

J’apprends donc que l’on avait découvert, il y a peu, et par le plus grand des hasards, comme cela est d’ailleurs souvent le cas pour les grandes découvertes, de celles en tout cas qui font avancer la Science, que le duvet de ces rossignols noirs à gorge de Chine –ou peut-être bien l’inverse… me perdrais-je déjà un peu ?!– est d’une incroyable puissance calorifique qui dépasse très largement tout ce que l’on pouvait connaître jusqu’alors, y compris la fourrure bien épaisse du renard polaire arctique, qui pourtant se pose vraiment là en matière d’isolation thermique. Immédiatement, des mesures avaient été prises dans l’Empire du Milieu pour lancer un grand plan de capture de ces oiseaux, qui ceci dit en passant, constitue aussi une des espèces endémiques les plus rares sur notre planète… Et, comme il en faut un certain nombre de ces malheureux petits zoziaux pour obtenir un seul anorak bien rembourré, je vous laisse imaginer la suite…

« Et attendez… ce n’est pas tout !

— Ah bon… ? Quoi d’autre encore… ?!

— Les pattes…

— Les pâtes… ?! Leurs fameuses pâtes chinoises, monsieur le Président… ?!

— Mais non ! Pas celles-ci ! Enfin voyons, Madeleine, je vous parle de leurs petites pattes à ces oiseaux !

— Ah… excusez-moi… je n’y étais pas !

— Ils les mettent à infuser dans du bouillon !

— Du bouillon… ?!

— Oui, du bouillon ! M’enfin ma chère, qu’avez-vous donc ce matin ?! On dirait que ça ne va pas ? Seriez-vous souffrante… ?

— Moi… ? Mais non pas du tout ! Je vais tout à fait bien, monsieur le Président !

— Bon… tant mieux ! Parce que je vais avoir grand besoin de vous, moi, aujourd’hui !

— Ah…

— Et ensuite, ils la boivent, leur saloperie d’infusion ! D’un seul trait ! Excusez-moi d’être un peu cru Madeleine, mais il paraît que ça les aide à bander ! Ne faut-il pas qu’ils soient cons, non… ?!

— … Euh… oui… des cons ! Ça, c’est sûr, vous avez bien raison !

— Bon, inutile de vous en dire plus alors… je suppose que vous avez déjà compris le topo ?! qu’il me lance pour conclure, mais en rajoutant presque aussitôt :

— Et vous serez donc entièrement d’accord avec moi, madame Goret, on ne peut vraiment pas les laisser continuer ! Il faut à tout prix que cela cesse… !

Chapitre 1. V.S.V (Vol sans visibilité).

J-4. Plus haut. Le matin.

Ce jour comme hier, et probablement comme demain

Et pour toute une éternité…

C’est bien simple, on ne distingue rien aujourd’hui à plus d’une dizaine de mètres de distance dans ces horribles couloirs blafards. Les vapeurs opaques s’immiscent puis glissent lentement jusque dans les moindres recoins. D’insidieuses brumes oppressantes qui nous cernent de toute part et auxquelles personne ne semble pouvoir échapper…

Pourtant, Paul m’a affirmé qu’il nous suffirait de remonter à peine d’un cran ou deux pour se sortir de cette satanée purée de pois. Paul était un bon pilote, un excellent pilote, et peut-être même le meilleur de tous ceux qui se trouvent ici. En tout cas, il est celui qui a provoqué le plus de morts avec une seule et unique bombe, « Little Boy« …

Mais voilà, personne ne l’écoute, notre Paul. Tout le monde se contrefiche même royalement de ce qu’il peut bien raconter, alors nous restons ainsi, flottant mollement, et cela depuis des lustres, dans cette saleté d’ouate cafardeuse…

Ce matin, il y a une réunion. Et, selon la convocation bien en règle, reçue tout à l’heure, bien emballée comme à chaque fois dans un papier cellophane tout froissé et poisseux, il s’agit d’une réunion d’importance : la présence du staff au grand complet étant requise. Obligatoire ou pas, cela en réalité ne change pas grand chose pour moi car j’en suis toujours, étant donné que j’ai été désigné d’office et « ad vitam æternam » pour diriger et coordonner tous les débats. Il y a un certain nombre d’entre-nous que cela ennuie toutes ces fichues réunions que l’on nous pond sans arrêt, et encore plus ces derniers temps où nous y avons le droit au minimum deux fois par semaine. Personnellement cela ne me gêne guère, j’apprécie au contraire cette occasion d’une petite distraction. La seule ici d’ailleurs, si l’on y réfléchit bien…

Notre peine, à tous, passera par l’ennui..

Cela est écrit.

L’ennui, pour toute une éternité…

Je ne sais trop comment je me débrouille, mais une fois de plus, je ne suis pas en avance, aussi, notre salle de réunion se trouvant située à l’autre bout du grand deambularium central, je m’oblige à presser un peu le pas. En chemin, je tombe littéralement sur Jack, qui sort de sa chambre.

Il n’a pas bonne mine… et le fog ambiant, qui doit à l’évidence lui rappeler quelques souvenirs, n’arrange rien pour la couleur du teint. Mais, cela fait maintenant un sacré bail qu’il n’a pas bonne mine.

En réalité, son véritable prénom n’est pas Jack, mais William. William Eleonor Douglas Mac Cockburn. Cependant, tout le monde ici, mis à part moi, l’appelle Jack. Ce qui n’est pas très étonnant en soi, étant le seul a avoir un accès à tous les dossiers personnels, et donc, à pouvoir connaître ainsi la véritable identité de chacun d’entre nous…

Il y a de nombreux autres détails indiqués dans le dossier de William. Comme pour sa soi-disant cinquième victime. Non ! Ce n’était pas lui… ! Il n’a absolument rien à voir avec ce meurtre-là ! Et si ce pauvre Jack le répète pourtant inlassablement à qui veut bien l’écouter, personne pour autant n’accepte de le croire ! Moi seul, ici, sait qu’il ne ment pas et que ce ne peut pas être lui l’assassin de cette petite Ginger, alias Mary Jane Kelly, tout bonnement parce qu’il était déjà parmi nous, deux jours plus tôt, et cela à cause d’une hépatite fulgurante contractée en mutilant la pauvre petite Kate, sa quatrième victime. Alors, non… ce n’était pas lui qui l’avait éventrée, cette pauvre fille !

— Hey… good morning !

— Oui… bonjour, William ! Alors, tu te rends à cette réunion, toi aussi ?

Yes… il parait que le staff au complet est convoqué aujourd’hui… c’est rapport à un grave problème qui se déroulerait en bas. C’est Helmut qui me l’a dit ! Je ne sais pas trop comment il fait celui-ci, mais il est toujours au courant de tout, et bien avant tout le monde !

Son colocataire, Helmut, n’est pas médium, et ne tire pas non plus les cartes, mais dans le sien de dossier, il est inscrit, à la rubrique « occupations diverses« , qu’il aurait bossé comme grand chef à la Stasi pendant des années avant d’arriver là. Alors forcément, je suppose que cela devait l’aider un peu pour être informé avant tout le monde ! Rappelons que la police politique de l’ex-Allemagne de l’Est reste une sacrée référence en matière d’écoute secrète. Il paraît même qu’ils étaient capables d’installer un microphone miniaturisé dans une dent creuse !

Nous voilà maintenant à l’autre bout, devant la porte de la grande salle. Une fois de plus, on a encore tout repeint en blanc par ici, et épinglé ensuite de petits panneaux en carton sur les murs :

«Attention ! Peinture immaculée toute fraîche !»

C’est donc avec beaucoup de délicatesse que je pousse la porte du pied, faisant bien attention de ne pas m’en mettre partout. Comme je le pressentais, nous sommes les derniers, avec William…

Ils sont déjà là. Tous. Sans aucune exception. Et malgré l’habitude, je suis toujours terriblement impressionné…

Ils, ce sont eux : les plus terribles criminels depuis les débuts de l’humanité, assis, là, devant moi, dans cette immense salle de réunion…

Le coup du Dodo ou comment la sainte Nitouche, Dieu et ses amis ont poussé le bouchon un peu loin…

Avertissement aux lecteurs (trices) :

Il s’agit de mon premier roman…
Un coup de gueule (vaguement) écologique, avec des personnages attachants –mais qui sont tous de beaux salopards– un héros qui n’en est pas vraiment un, et puis surtout des femmes fortes qui tirent toujours leur épingle du jeu… On y retrouve ainsi pêle-mêle : Madame Brigitte Bardot, un éléphant, un petit chien à sa mémère, des clowns, une mallette en skaï, de l’alcool (un peu de drogue aussi), des incendies de forêts (mais ce n’est pas en Australie…), du sexe bien sûr, et puis du suspens, beaucoup de suspens, parce que mine de rien nous ne sommes qu’à quatre jours de la fin du monde… !
Bref, on se marre bien !

PS : Ah oui… petit oubli… il y a aussi quelques strip-teaseuses (nu intégral), du chocolat au lait, des distributions de porte-clés, et plein de voyages à gagner…. !
(Si avec tout ça je n’attire pas le lecteur !)

Toutes vos remarques seront bienvenues et appréciées…