Rose des sables (5).

— Vous reprendrez bien encore un peu de câpres en gelée, mon colonel… ?
— Non, merci, madame Georgino, cela serait vraiment abuser… !
— Du fromage… y resterait pas un peu de from’gi ? Tonton Monique, boulim’ mic-mac…
Je ne vous ai pas encore parlé de Simone, je crois. Simone, c’est notre chèvre. Et c’est une belle histoire, notre petite Simone…
Le père Jojo a débarqué un jour avec, au bout d’une corde en polyester tressé. Nous n’avons jamais trop su pourquoi, mais il désirait absolument se débarrasser de cet animal (Capra aegagrus hircus). Papa-Nazillon, sautant à pieds joints sur l’occasion (Pour mémoire, le père Jojo, lui, c’est sur une mine anti-personnel et en Afghanistan) a proposé de faire un troc avec sa collection inestimable de prépuces d’hommes célèbres, bien conservée dans de jolis petits bocaux en verre dépoli remplis de formaldéhyde aqueux.
— Celui-là, tu vois, mon Jojo, c’est Albert Einstein…
— Ouah… ! Une jolie pièce !
— Ouais… Et tiens, mate donc un peu çui-ci, c’est Amanda Lear… impressionnant, non ?!
Et c’est comme ça que notre père Jojo est reparti chez lui, clopin-clopant, une brouette rempli ras la gueule de petits morceaux de peau tout ratatinés. Simone, elle donne presque deux litres de lait par jour, et c’est grâce à ce lait plein de vitamines (A, B1, B2, B3, B5, B8, B9, B12, etc…) que maman nous fait de bons fromages. Simone, elle est toute blanche, des oreilles à la queue. Comme un berger suisse.
— Alors… Colonel… beurk… ! si vous nous causiez un peu maintenant de cette guerre… ? Papa-Nazillon, éructant aussi discrètement que possible.
— Escalade des provocations… ultimatum… le douze à minuit… et puis… bam, quoi… début des hostilités, mon vieux… !
— Hum… je vois… je vois… mais… c’est tout de même étrange… ils n’en ont pas du tout parlé aux informations… ?
— Quoi donc… ?
— La population… n’ont pas averti, la population…
— La population… ?
Le colonel jette un regard circulaire autour de lui, s’attarde sur Tonton Monique, la bouche pleine de crottin frais, observe ensuite attentivement Maman, Spontex-woumane (Rocher de Sisyphe, le ménage est un éternel recommencement…), me fixe quelques secondes, pour terminer par Bruno, qui lui tend timidement un crayon de couleur ainsi qu’une feuille froissée de papier A4…
— Dis… tu me dessines un avion… ?
La grande prière du début d’après-midi fut écourtée. Papa-Nazillon, un peu remué par tout ça, n’avait pas le cœur à l’homélie. Alors, pour compenser, on a joué aux dominos. Le Colonel, Papa, Tonton Monique, Bruno et moi, tandis que Maman, de son côté, dépeçait l’antilope dans la cuisine. C’est le Colonel van Dyck qui a gagné presque toutes les parties. En trichant. Je l’ai vu faire, ce salaud…
C’est pas beau de tricher. Non, ce n’est pas beau. Pas beau du tout. Surtout pour un officier d’active.
— Pourrais-tu pas me tailler de jolis escarpins dans la peau de cette bête, mon Nazillon… ?
— Quoi… qu’est-ce… ?
— Des escarpins en antilope… comme dans ce vieux film avec Bourvil…
— Bourvil… ?
— Bah… maintenant elle va marcher beaucoup moins bien… ! Tonton Monique, imitant (très mal) le célèbre acteur normand.
— Tiens, justement, c’est pas dans ce vieux nanard qu’une famille de pauvres ploucs recueille et sauve un parachutiste anglais… ?! Entre parenthèses, une sacrément belle ordure, celui-là… ! Moi, l’œil sombre et bien décidé à faire passer un message, au péril de ma vie, s’il le faut…

Rose des sables (4).

— Côme ? Côme comme Côme, la ville d’Italie ? Papa-nazillon, se versant un grand verre de vinaigre tiède.
— Oui, c’est ça, mais sans l’accent… Le parachutiste, s’époussetant énergiquement le sable collé à sa tenue camouflage.
— Italien ? Papa-nazillon, buvant d’un trait son breuvage amère (grimace).
— Non, sur le « o »… ! Le parachutiste, s’épongeant le front humide d’un revers de manche galonnée.
— Dites voir un peu, le troufion, ça ne vous ennuierait pas d’aller plutôt vous secouer les miches dehors… ?! Ça ne se voit peut-être pas, mais je viens de me taper trois heures de ménage, moi ! Maman Georgino, une balayette, main droite, une pelle, main gauche.
Il a une sacrément drôle d’allure, ce para Come, que Papa-Nazillon nous a ramené à la maison tout à l’heure (avec une gazelle à goitre (Gazella subgutturosa) prise dans la nuit à l’un des nombreux pièges à mâchoires qu’il a disséminé un peu partout dans les dunes dans un rayon de trois kilomètres autour de chez nous). Cinq barrettes dorées sur le poitrail. «Ben, mon colon ! C’est un colonel !» s’est exclamé Bruno, si tôt qu’elle l’a aperçu. Et depuis, elle lui tourne autour telle une vilaine mouche bleue (calliphora vomitoria) au-dessus d’un estron encore frais.
— Et votre nom ? C’est quoi donc vot’nom ?! Papa-Nazillon, accompagnant le visiteur tombé du ciel (virgule) à l’extérieur.
— Par hasard ! Come… par hasard ! Tonton Monique, hilare et remontant ses bas de laine bien remplis.
— Doux Bézu ! Mais quelle est conne, celle-là ! Maman Georgino, pliée en deux (dans le sens de la hauteur).
Et on s’installe tous dehors, sur la terrasse surchauffée à cette heure zénithale. La gazelle, pendue au mur de chaux par les pattes arrières, nous fixant d’un œil flasque remplis de mouches domestiques (musca domestica). Comme dans une nature morte de…
— Van dyck… c’est van Dyck, mon nom ! Colonel van Dyck, pilote émérite et breveté, 3 ème escadrille de chasse de sa gracieuse majesté !
— Sa gracieuse majesté… ? Quelle gracieuse majesté… ? Papa-Nazillon, interloqué.
— Ben, la reine des Flandres Orientales ! Raoul, la deuxième du nom…
— Une reine… ? En Flandres Orientales… ? Et qui s’appelle Raoul… ? Raoul deux… ?! Papa-Nazillon, perplexe.
— Tout juste !
Et il raconte, le colon…
— Boum ! Explosion ! Moteur en feu… ! Altimètre qui s’affole… ! Vibrations terribles… ! L’badin bloqué… ! Odeur de cramé… ! Fumée noire… ! Mayday… mayday… ! Van dyck pour la base… je répète… ici Van dyck pour la base… mais… fait chier… radio H.S ! Vraiment pas de bol ! Éjection… ! Territoire ennemi… (Chez nous !) ! Prisonnier de guerre… comment ça… ? Oui, nous sommes en guerre ! Si, si, depuis hier…
Petite pause dans le récit. Distribution gratuite de vinaigre pour tout le monde (grimaces).
— On pourrait p’tête se faire de chouettes rideaux dans ce joli parachute… c’est de la soie, non ?! Maman Georgino, perdant pas le nord.
— Affirmatif… cinquante pour cent, soie, cinquante pour cent, Kevlar… ! Colonel Van dyck (Prise de guerre en puissance).
— Et si on mangeait maintenant ?! Tonton Monique (Estomac sur pattes).
— Vous aimez le lombric en sauce, mon colonel… ? Maman, très à l’aise dans son nouveau rôle d’hôtesse de stalag.
— Du lombric… ? Mais, bien sûr ! J’adore ça ! Colon, se léchant d’avance les babines.
— Z’aviez la post-combustion sur vot’ zinc ?! Et le stator-turbine ? Un Pratt et Whitney, vot’ stator-turbine… ? Bruno, les yeux plein de mirages IV.
— Mais, laisse donc môsieur Come tranquille ! Va plutôt aider ta mère à mettre le couvert ! Papa-Nazillon, Obergruppenfurher d’opérette.
Parait que tout ce qui tombe du ciel est béni. Pas sûr… non, pas sûr du tout…

Rose des sables (3).

Les effluves acrimonieuses de Propylène-Cétyl me sortent du lit de bonne heure. Au rez-de-chaussée, Maman astique. Frénétiquement. Et tout, tout du sol au plafond, sifflotant son air préféré d’opéra mécanique :
« … L’amour est enfant de problème… ! »
Il y a peu, comme tous les matins, à l’instant même où le soleil apparaît derrière les dunes, le vent furibond nocturne a soudainement cessé de souffler sa rage, laissant place à un silence étrange et peut-être plus angoissant encore. Sur le pas de la porte d’entrée, grande ouverte sur l’horizon morne, Tonton Monique balaie scrupuleusement le sable accumulé au long de la nuit…
— Ah… te voilà enfin, ma fille !
— Bonjour Maman… mais… j’suis un garçon, et sans contre-façon… !
—… Ton petit-déjeuner t’attend sur la terrasse… tu as bien mis ta crème, n’est-ce pas… ?
— Oui, mummy… oui… ( Maman a toujours raison… )
La crème antimélanomique, de fabrication artisanale, à base d’essence de cactus (néobuxbaumia polylopha) est très efficace pour se protéger des effets redoutables du soleil. De surcroît, son odeur pestilentielle, (Ô, combien !) éloigne les nombreux parasites dermatophytes qui pullulent ici par milliards.
— Et n’oublie pas de mettre ta casquette à rabats !
Maman Georgino faut pas trop l’enquiquiner lorsqu’elle fait le ménage. Je le sais, et ne me formalise donc pas plus que cela. Tout à l’heure, vers midi, elle sera bien plus aimable, une fois posés ses éponges et ses torchons imbibés d’alcool formique. À moins, bien entendu, que Papa-nazillon ne rentre bredouille…
Ce qui se produit assez souvent, notre père n’étant pas très doué pour la chasse. Avant, il était chef-comptable. Dans une grande entreprise internationale de sous-traitance informatique des données. La « Smith and Johnson United Corporation ». Qui a fait faillite. En deux jours à peine, Papa-nazillon s’est retrouvé à la rue. Et nous, avec.
«Tout cela, c’est à cause de la Bourse de New-York qui n’a pas suivi… !» répétait-il à longueur de journée. Puis, le reste du temps il le passait à chialer, la tête enfouie entre ses mains fines de bureaucrate naïf. Histoire de nous rassurer peut-être, maman nous a annoncé qu’il faisait sûrement une grosse dépression nerveuse post-réactionnelle. « C’est normal, fallait s’y attendre, votre père est un esprit si faible… ». Ensuite, c’est elle qui a eu l’idée de venir s’installer ici. Dans le Sud.
J’avale mon bol de soupe froide aux orties en deux temps trois mouvements. C’est vraiment dégueulasse ! Oh, oui, c’est tout de même dégueulasse de pouvoir virer ainsi les gens, non… ? Si seulement la Bourse avait suivi… si seulement… si…
Un bruit effroyable me saisit sur place… il s’agit d’un avion de chasse, oiseau métallique de mauvais augure, qui passe en rase-motte juste au-dessus de notre maison. J’ai comme le sentiment qu’ils sont de plus en plus nombreux depuis quelque temps…
Quand je pense que Bruno, cette idiote, rêve de devenir plus tard pilote de chasse ! Voilà bien une idée totalement saugrenue ! Moi, je rêve de tout autre chose… d’un métier bien plus passionnant que celui-là… je rêve de devenir thanatopracteur ! Et surtout d’être un grand maître de cérémonies. Et peut-être même le plus grand de tous. Celui qui organisera les plus belles, les plus somptueuses, les plus émouvantes, les plus tristes, les plus poignantes cérémonies funéraires qui n’aient jamais été réglées sur Terre. Avec de vrais macchabées, bien sûr. Pas comme celles que j’improvise jusqu’à présent, toujours pour de faux, avec Bruno. D’ailleurs, ma sœur ne sait pas faire le mort ! Elle est tout à fait nulle pour ça ! Alors, à chaque fois, cela foire ! Cette cruche ne peut s’empêcher de bouger, ou même, pire, de rigoler à un moment ou un autre. Ah, croyez-moi bien que si j’avais quelqu’un d’autre sous la main, je l’utiliserai volontiers…
Tonton Monique s’approche de moi. Son balai de paille en bandoulière.
— Dis-donc, toi… j’avais pas vu… t’as du poil qui pousse au menton, on dirait bien… ?!
C’est en levant la tête vers elle que je l’ai vu, lui. Là. Tout là-haut dans le ciel tout bleu azur. Un parachutiste…

Rose des sables. (2).

Un peu plus tard.


Georgino (en mode self-défense) :
— T’as pas touché ses bubons ?! T’es bien sûre de ça, hein ?
Tonton Monique (Veuve noire en titre) :
— Juré ! Pas touché ! Pas touché les bubons à Bibine ! Je vous jure que c’est la vérité vraie, que le petit Bézu aille en enfer, si j’mens… !
Papa-Nazillon (Condescendant du haut de ses grands chevaux) :
— Oh ! Non ! S’il te plaît, Monique, ne mêlons surtout pas le petit Bézu à tout ceci ! Allons, allons, souvenons-nous plutôt tous ensemble des préceptes immuables du Grand-Machin-Chose : Respect, amour et cordialité universelle… respect, amour et cordialité universelle…
Et tout le monde se tient la main et répète alors trois fois après lui : « Respect, amour et cordialité universelle » !
— Amen ! conclut, une nouvelle fois, Papa-nazillon.
Puis, dans le fracas de la tempête de sable, un silence pesant s’ensuit…
Georgino, son Larousse médical grand ouvert aux pages 856-857 posé sur les genoux, reste perplexe. Elle a l’air d’une vieille poule déplumée venant de dénicher un couteau en inox au beau milieu d’un tas de fumier. J’hésite un peu, puis je me lance :
— C’est quoi donc des bubons, Maminou ?
— Rien ! On vous expliquera tout ça plus tard lorsque vous serez en âge de comprendre la perplexité de la vie ! Allez, au lit maintenant, mes doux agneaux ! Lavez-vous bien les dents, et surtout n’oubliez pas de réciter la prière à votre petit ange gardien…
Avec Bruno, on obtempère sans dire un mot, comprenant d’instinct que le moment ne prête pas à la récrimination. Dehors, le vent redouble de violence et la charpente, au dessus de nous, craque en couinant. Je sais déjà que cette nuit encore, je ferai de terribles cauchemars…
Je laisse volontairement la porte de ma chambrette entrebâillée, histoire d’écouter en douce la suite de la conversation. Et l’on dirait bien que le ton monte !
Georgino :
— Une bouche de plus à nourrir… c’est que ça ne va pas nous arranger, ça !
Tonton Monique :
— Vous allez pas me laisser crever seule… j’suis de la famille tout de même, merde !
Papa-nazillon :
— Elle a raison… La famille, c’est sacrée !
Georgino :
— C’est p’tête bien sacré comme tu dis, mais cette grosse vache-là bouffe comme quatre !
Tonton Monique :
— Oh… !
Papa-Nazillon :
— Du calme, du calme, mes jouvencelles ! On trouvera bien une solution… et puis, ça va être la bonne saison bientôt… les perroquets verts et bleus sont de retour…
Remontant des côtes septentrionales d’Afrique chaque année, les perroquets verts et bleus annoncent les beaux jours. Leur capture est facile, suffit de badigeonner leurs reposoirs avec de la glu de synthèse. Ils agrémentent alors délicieusement nos repas. Et avec leurs plumes, Bruno et moi, confectionnons de très chouettes coiffes d’indiens.
Georgino (renonçante amère) :
— Bien… mais tu coucheras dans le débarras ! Et surtout, que je ne te surprenne pas à fouiller dans le garde-manger ! C’est compris, hein ?
Tonton Monique (triomphante sur son tabouret à trois pattes) :
— Compris !
Papa-Nazillon (concupiscent dans un coin de la pièce) :
— Ben, voilà, y’avait pas de raison de s’énerver ! Après tout, deux femmes dans une maison ne sont jamais de trop !
J’ai lu que les indiens d’Amérique avaient beaucoup souffert. Mais aussi, qu’ils avaient une danse spéciale pour faire tomber la pluie. Et que cela marchait presque à tous les coups. Alors, je me demande bien pourquoi nous ne faisons pas de même et ne dansons jamais…

Mon petit ange gardien
Sur moi, Rose, veille bien…
Et fais aussi que demain
la pluie revienne enfin…

Rose des sables. (Feuilleton).

Quelque part, dans un temps plus ou moins lointain.

Georgino (Maman) a passé une bonne partie de l’après-midi à nous préparer des boulettes aux lombrics (Haplotaxida lumbricina). C’est une spécialité de son pays d’origine, le désert de Gobie. Maintenant, elle se lave les mains avec de la poudre aux extraits de cambuis. L’hygiène est primordiale en cuisine. Four, thermostat sur trente pendant quatre heures, et hop ! c’est parti, mon kiki !
Aujourd’hui, Mirda, le temps s’est très légèrement gâté : il n’a pas fait plus de quarante cinq degrés à l’ombre. Papa dit que c’est sûrement à cause de ces saloperies de satellites chinois qui, là-haut, nous tournent sans arrêt autour. Moi, je veux bien le croire, car avec les Chinois : il n’y a jamais rien eu de bon à attendre si ce n’est d’avoir encore plus de malheur sur nous. Papa dit aussi que le vinaigre d’alcool, s’il est de bonne qualité, est très sain pour la santé. D’ailleurs, il en boit plus de trois litres et demi par jour et se porte comme un charme. Ceci dit, il y a longtemps maintenant que tous les charmes de la planète ont été décimés par la Graphiose (ou maladie hollandaise). Alors, si, bien sûr, la question n’est pas de refaire le Monde, on est tout de même en droit de s’interroger sur la pertinence de certaines expressions.
Le père Jojo, notre plus proche voisin, est passé nous voir dans la matinée.
Et sa jambe au père Jojo a encore bien gonflé depuis sa dernière visite. Elle fait maintenant presque le triple de l’autre (la droite) qui est en bois de rose. Avec Bruno, ma sœurette, on a fait des selfies avec sa grosse guibole, enflammée et purulente. Faut bien se marrer un peu de temps en temps, et pour ça, vrai qu’il n’y a toujours rien de mieux que la misère des autres. Papa a sauté sur l’occasion pour déclarer de façon péremptoire que l’argentique était bien mieux que le numérique. Notre daron, je trouve qu’il raconte de plus en plus de conneries en ce moment. Georgino, qui feuillette le dico médical dès qu’elle a cinq minutes, pense que cela proviendrait peut-être de perturbations endocriniennes induites par l’andropause. Va savoir ?
Une fois n’est pas coutume, le père Jojo a refusé de boire un coup, car il ne venait pas pour ça, a-t-il annoncé, l’œil grave (il est borgne en plus d’être unijambiste). «J’dois vous dire que j’ai pas de bonnes nouvelles du front… voilà qu’on a encore perdu une bataille, cette semaine… !».
Le père Jojo, est un ancien militaire de carrière. Cela explique certainement son obstination à ne parler que de la Guerre, le seul sujet de conversation ayant un véritable intérêt pour lui. Il a fait la « Der des der », qui était un peu comme celle de quatorze mais en quarante. La plus sanglante d’entre toutes, d’après notre expert. Beaucoup de ses copains –tous de bien chics types– y sont restés, et il les pleure encore chaque jour que Dieu, « le tout-puissant miséricordieux », fait. «Un carnage, mes braves petits… !». Lui, il a survécu, mais a perdu une jambe (pour rappel : la droite) et un œil (le gauche, cette fois) à cause d’éclats incontrôlés d’une p….. de grenade quadrillée. Des fois, lorsque l’on va chez lui en promenade de courtoisie, le Daminche, il nous sort de gros albums photographiques de ses placards. Avec une bouteille de Guignolet aux queues de cerises vertes qu’il fait lui-même. Ces albums, sont une collection personnelle de jolis clichés souvenirs, en noir et blanc, de tous les ravages de sa guéguerre à Jojo. Et je peux vous assurer que ce n’est pas bien beau à voir, même pour de jeunes enfants comme ma sœur et moi, qui pourtant en ont déjà vu d’autres. Terrible chose que la Guerre, n’est-ce pas… ?
Il est reparti ensuite, après avoir bu tout de même un petit coup vite fait, et toujours en traînant la patte, laissant derrière lui une profonde trace, reconnaissable entre mille dans le sable brûlant. Georgino a tout désinfecté au Propylène-Cétyl dès qu’il eût franchit le pas de la porte. «C’est vraiment pas le moment de se choper une vilaine cochonnerie !». Comme je l’ai déjà sous-entendu plus avant : Georgino est très stricte sur la propreté, les microbes, et tout ça. Toujours une lavette ou bien un torchon en lin, tissé à la main, à la main.
Maintenant, comme il commence à se faire tard, on attaque la « Prière commune » de fin d’après-midi. Celle qui est dédiée au petit Bézu barbu qui nous aime tous, sans aucune distinction de race, ni de couleur (« Je ne suis qu’amour… etc, etc… »).
Quatre heures plus tard, c’est la sonnerie de la minuterie du four qui nous a subitement réveillés…
« À table, maintenant, tant que c’est encore chaud !» a gueulé Georgino, qui n’aime pas du tout être réveillée ainsi par surprise.
— Amène… !» a du-tac-au-tacoté papa, très affamé pour le coup, et surtout ne perdant ni le nord, ni son sens inné de la répartie religieuse.
— Oui, mais lavez-vous d’abord les mimines, mes chéris !»
Le lombric, est particulièrement délicieux, surtout bien crâmé. J’en ai repris deux fois comme tout le monde. Après le dessert, des câpres natures en gelée, on s’installe tous, comme à l’habitude, sur le canapé à rallonges devant notre télévision Schaub-Lorentz. Ce soir, c’est le soir de l’émission « The Noise ». Une émission que nous ne ratons jamais. Sauf, bien entendu, lorsqu’il y a une panne de satellite. Mais, cela est assez rare, il faut l’avouer. Le principe de l’émission, pour ceux qui ne connaissent pas, est d’auditionner et de sélectionner des personnes plus ou moins douées pour faire du bruit, beaucoup de bruit, le plus de bruit possible. Et, il y en a qui sont drôlement fortiches pour ça, vous pouvez me croire ! Pas plus tard que la semaine dernière, Bruno a eu un tympan éclaté. Cette imbécile avait oublié de mettre ses protections d’oreilles en cire de frelons…
— Silence… ça commence ! gueule papa-Nazillon (c’est le petit surnom affectueux qu’on donne à papa depuis qu’on est tout petit avec ma sœur).
— Mince, j’ai pas eu le temps d’aller pisser ! qu’interjecte Georgino en se trémoussant.
Mes parents sont loin d’être des lumières, et ils ont aussi, par ailleurs, pas mal de défauts, mais je les aime bien quand même. Néanmoins, je suppose que ceci est tout à fait normal : tous les gamins du Monde n’aiment-ils pas ainsi tendrement leurs parents ?
Un peu plus tard dans la soirée, alors que l’émission touche à sa fin et qu’un concurrent en salopette mauve et avec une capacité pulmonaire dépassant les huit litres vient tout juste de pulvériser le record en lâchant un contre-ut absolument remarquable à plus de cent-vingt cinq décibels, on frappe à la porte…
«Mais qui peut donc venir faire chier les honnêtes gens à une heure pareille… ?!» chuchote papa immédiatement, n’en ratant jamais une pour pousser un coup de gueule à minima.
C’est tonton Monique…
Tonton Monique, cela fait un sacré bail qu’on ne l’a pas vue. Elle habite pour ainsi dire à l’autre bout du Monde. Enfin, c’est en Ardèche, de l’autre côté du Rhône à sec, mais c’est tout comme.
Et elle a une sale tronche, le tonton Monique. M’ait avis qu’il a dû se passer quelque chose de pas normal, par là-bas, chez les Ploucs (C’est papa qui emploie cette expression lorsqu’il parle du pays de sauvages à tonton Monique !).
«Une invasion de criquets… des millions… des millions, et ces sales bêtes ont tout bouffé… tout… ! Nous reste plus que nos pauvres yeux pour pleurer… !»
Nous, les criquets, ou bien leurs copines, les sauterelles géantes du Sahel, on ne les a jamais eu. Faut dire que par ici, il n’y a plus grand chose à bouffer maintenant que le sable recouvre tout le paysage. Il parait même qu’on aurait la plus haute dune d’Europe du côté de Saint Popaul-les-trois-Têtons. D’ailleurs, un jour, papa a promis qu’on irait tous ensemble voir ça, que cela valait vraiment le déplacement. En attendant, nous voilà bien maintenant, avec tonton Monique, qui pleurniche toutes les larmes de son corps. En parlant de ça, son corps à tonton Monique, je le trouve plutôt bizarre… mince, alors, je me souvenais pas qu’elle était aussi difforme, la dernière fois ! Papa, qui est un peu con, certes, mais pas aveugle, non plus, a bien l’air de l’avoir remarqué aussi…
«Dis, donc, ma p’tite Monique… tu ne serais quand même pas enceinte… ?!
Les femmes, papa-Nazillon et le tact ont toujours fait trois. C’est un peu notre Laurent Ruquier à nous en quelque sorte… !
— Non ! Quelle idée ! Ça (elle montre son gros bidou)… c’est parce qu’en route j’ai bouffé un peu trop de tricholomes de la Saint Georges ! Et surtout, je n’aurai pas du boire ensuite… dingue, comme ça te fait gonfler grave !
— Ah… j’aime mieux ça !
Et tonton Monique s’assoie sur un tabouret que lui pousse gentiment du pied sous son cul Georgina.
— Et vous ne me demandez même pas des nouvelles de Bibine… ?
Bibine, c’est le mari à tonton Monique. Ma tantine, quoi.
— Ben, si, si, bien sûr que si… alors, comment qu’y va donc, notre vieux Bibine ?
— Je l’ai enterré y’a trois jours… !
Silence. Enfin, presque, le vent, furieux, comme toutes les nuits, hurle dans les tuiles disjointes.
— Crotte, alors ! (C’est l’un des jurons favoris de papa-nazillon).
Le Bibine à Monique, est (était…) un sacré numéro. Jamais le dernier pour faire son couillon, lorsque l’occasion se présentait ! Et toujours bourré comme un coing, il va de soi.
— Bon… je suppose que tu vas t’installer ici, maintenant que tu as tout perdu… ? reprend papa, le choc passé.
— Ouais, pourquoi pas… si y’a moyen… !
Re-silence. Enfin, presque, mais ça, je l’ai déjà dit, je crois bien.
— Et vous ne me demandez pas non plus de quoi il est mort, mon Bibine ?! Tonton Monique au bout d’un moment.
— Hein ? Ben, si, voyons ! Bien sûr, qu’on veut savoir… ! Il est mort de quoi, alors, ce brave Bibine ?! papa, qui tente tant bien que mal de se rattraper.
— … De la peste… ! De la peste bubonique qu’il est mort, mon Bibine !

(La suite au prochain numéro (ou peut-être pas…)).