Inflation.

Les « Firsts » d’Air New Zealand sont hyper cosy. De la pure laine de mouton un peu partout. Leur pinard n’est pas mal non plus, je dois l’avouer.
« …Chardourney or cabernette chôvignonne, sir ?… »
L’accent râpeux de mon hôtesse me sort des vapes. Elle a du poil aux pattes, la kiwi, et certainement de nombreuses heures de vol à son compteur, dont une grande partie de nuit et sur le dos, à considérer la taille impressionnante de ses cernes !
Ça m’a pris comme ça, avant-hier matin. Ben, ouais, comme ça ! Un tour du Monde en first classe. But, why not, après tout ? Depuis quelques temps déjà, je tournai en rond chez moi, et c’est grand chez bibi, dans les cinq cent mètres carrés, et encore, c’est sans compter la pool-house et les sous-sols aménagés. Pour tout dire, je m’ennuyai un max. Et tout le monde sait qu’un tel état semi-végétatif n’est jamais très bon pour le moral. Plus tu tournes et vires ainsi comme une loque, plus tu cogites en boucle dans le vide, et plus la situation s’aggrave. Pas bon. Pas bon du tout.
L’escale de deux heures à Singapour m’a permis d’apprendre que la Queen est morte. Drapeaux en berne. Moi, j’ai offert une tournée générale de champagne. L’ai jamais bien kiffé, la Lisbeth deux. Et puis l’autre niais, aux grandes escourdes, ceci qui va prendre sa suite avant même qu’elle soit sous terre, la vieille peau, pas mieux.
Notons qu’il était assez dégueu, leur champ, au salon VIP. Trop de bulles. Un regrettable petit bémol à cette chocking-party improvisée…
Auckland. Enfin, dirais-je. C’est super loin, les antipodes, même en first class. Il pleut des trombes d’eau tiède, et personne ne parle un foutu mot de français, par ici. Tout est noir ou bien gris. Plutôt noir d’ailleurs, comme le chauffeur de ma limousine. Un brave type qui tente une approche dès que j’embarque dans son carrosse qui embaume le cuir ciré et la bombe désodorisante au citron vert.
 » Adorrre la France… misieu ! « 
Ouais, moi aussi, mon coco, et tu vois, c’est pour ça que je me barre dès que je le peux !
Me dit encore, dans son drôle de patois des caraïbes, qu’il a de la famille chez nous, les gentils frenchies. Et, bien entendu, rêve d’aller leur rendre visite un jour… toute une bande d’haïtiens, installés, sans aucun doute, dans des logements sociaux délabrés et crasseux du côté de Châteauroux, ou, peut-être, de Clermont-Ferrand. Comme d’habitude, mon imagination débordante fait le reste du boulot… alors je prends des notes sur mon Iphone 14, histoire de ne pas oublier toutes ces belles images de misère qui défilent si clairement dans ma caboche. Une nouvelle ébauche de projet d’écriture sur un fond très sombre de boat-people vaudouïsé… Pourquoi pas un polar, cette fois ? Découpage à la machette, amulettes criblées d’aiguilles, égorgements à gogo dans des caves qui puent la pisse de rat… Fais chier ! la machine à historiettes ne s’arrête donc jamais, rien n’y fait, même pas le décalage horaire, c’est presque du non-stop dans mon ciboulot de dingo… Gérard de Villiers, sort de mon corps, je t’en supplie ! J’en peux plus… !
Hôtel Sofitel. Face au port de plaisance. Les mats des voiliers vous font un de ces « cling-cling » assourdissant avec le vent qui rafale. Mais, là encore, le grand luxe. Monsieur Salgrenn ne se refuse jamais rien, c’est maintenant bien connu de tous !
Un personnel trilingue, mais tiré à quatre épingles, est au garde à vous devant l’empreinte de ma carte Premium qui donne le ton juste pour la suite à venir. Ma suite, justement… dernier étage, of course, marbres, dorures kitch, moquette wool-mark, mini-bar, et tout le trallala habituel, mais surtout cette putain de vue époustouflante à 180 degrés sur la mer de Tasman vert-grisaille et l’îlot Motutapu… Motutapu, l’île interdite… l’ile sacrée… Là aussi, il a du s’en passer des trucs… immolation tribale, anthropophagie, orgie, dépucelage de vierges impubères pour la bonne cause… tout un programme à fouiller…
Naze, je me jette direct sur le king-size sans enlever mes pompes sales. Chez moi, je l’aurai pas fait, c’est vrai. Chez moi, je fais gaffe à pas saloper. Chez moi, je suis un autre homme. Un être bien civilisé qui salope pas les couvre-lits et qui rote jamais après les repas. Ou alors, discrètos, toujours en loucedé. Mais là, aux antipodes, je me lâche un peu, histoire d’amortir le voyage.
Merde ! 15 000 balles, le trip… ! et faudra compter autant pour le billet retour ! C’est vraiment pas donné, la grande classe ! Faut-il en aligner de l’oseille aujourd’hui, pour avoir son petit confort à soi ! Enfin, je parle de retour… mais en vérité, je ne sais pas encore s’il y aura un retour… pas sûr…
Porqué ? Parce que ! Parce que finalement, la France, ce n’est pas le Pérou. Un joli pays certes, mais peuplé de cons. Oui, je confirme. Des cons par milliers. Des tas de cons qui se lamentent sur leur sort à longueur d’année. Comment ça, tout augmente en ce moment ? Et paraît aussi qu’il n’y a plus de moutarde forte dans les rayons de vos supermarchés ? Ouais, et alors ? qu’est-ce que vous voulez que je vous dise, moi ? Ce n’est tout de même pas de ma faute s’il y a la guerre en Ukraine ! Voyez donc plutôt ça avec monsieur Poutine ! Et puis, oh ! hé ! le pognon, c’est fait pour être dépensé, non ? sinon, à quoi ça sert ? Et attendez, la meilleure de toutes : voilà maintenant qu’on découvre qu’il va faire froid cet hiver, un scoop ! et qu’avec tout ça, on va avoir du mal à se chauffer ?! Ben, z’avez qu’à faire comme moi, les gars : faites vos valises et partez vous dorer les miches au soleil ! Ah, quelle bande de blaireaux, tiens !
Demain, si fait beau, j’irai voir fumer les geysers, à Roturoa. En hélico, bien sûr. J’ai réservé une suite au Prince’s Gate hotel. On m’a affirmé que c’est celle où avait dormi la reine Victoria…

Texte Ernest Salgrenn. Septembre 2022. Tous droits réservés.

La photo a été piquée sur internet (libre de droits, elle…).

Dans le mur…

Ce matin, un lapin, et… Bon, OK ! les plus perspicaces d’entre-vous l’auront tout de suite compris : je n’ai pas grand-chose à vous raconter aujourd’hui ! J’ai chaud et je rame… un peu comme tout le monde, quoi !
Ah, si… les infos télévisées de treize heures… avez-vous suivi les infos du treize heures ? Finalement, lorsque je suis en panne d’inspiration il n’y a rien de mieux que les journaux télévisés : toujours quelque chose à en tirer, de la matière à exploiter, du grain à moudre, une mine de conneries livrée par wagons entiers (prononcer « vagon » si vous êtes de l’autre côté de la frontière). Un vrai régal !
Des exemples ? J’y viens…
La canicule. Sujet d’importance.
Il fait chaud, les thermomètres qui s’affolent, les climatisations à fond les ballons, et ça tombe vraiment mal qu’il fasse aussi chaud en été parce qu’on doit faire des économies en énergie, une énergie qui nous coûte de plus en plus cher… alors, c’est recta : voilà une nouvelle mesure du gouvernement ! Et laquelle, donc ?
On va obliger les commerçants à fermer leurs portes de magasins because, leur clim, sinon, elle marchera pour rien ! Pas onc ! Mais pas sûr, non plus, que c’est avec des mesures comme ça, qu’on va se sortir du pétrin ! Et l’hiver ? Non, non, ça va, pas la peine de leur dire : ils fermaient déjà parce que sinon, le chauffage, ça ne servait à rien ! Bon, comme toujours, il y en a, dont la commerçante interrogée (magasin de vêtements qui viennent tous de Chine ou du Vietnam) qui ne sont pas d’accord avec cette nouvelle mesure. La raison ? Madame ne pourra plus cavaler à fond de train après les voleurs à l’étalage… ! Véridique !
La sécheresse. Autre sujet d’importance.
Bon, ça fait déjà deux mois qu’on en cause tous les jours, mais apparemment on attend le dernier moment pour faire quelque chose. Comme d’ab, quoi ! Voilà pas qu’on supprime les douches sur les plages ! Sauf que là aussi, ça gueule ! Pas content du tout, le touriste moyen, oh, la, la, pas content du tout !
Au micro, un blaireau en maillot pris au hasard sous un parasol Miko : « Moi, ça me fait chier de rentrer chez moi avec les pieds plein de sable ! ». J’avoue que, perso, je ne savais pas qu’il y avait des douches maintenant sur toutes les plages de France. M’excuse de mon ignorance, mais de mon temps, y’en avait pas ! On s’essuyait le plus gros avec nos serviettes, on foutait du sable un peu partout dans la bagnole, et papa gueulait. Bon, papa, il gueulait tout le temps, fallait pas trop s’en faire pour ça. Une fois à la maison (enfin, chez mémé, parce que les grandes vacances c’était toujours chez mémé, en Bretagne), on se rinçait au jet, dehors sur la terrasse, pendant que papa époussetait soigneusement les tapis de sa Citroën. Après ça, on mangeait une bonne salade avec des légumes qui avaient du goût. Comme presque tout le monde, quoi…
Les feux en Gironde. Autre sujet d’importance.
Des milliers d’hectares partis en fumée, et ce n’est pas fini, ça ne fait que commencer. Je ne reviendrai pas sur la déclaration de madame la préfete du coin, l’autre jour, qui engueulait au tout début de l’incendie, les journalistes, parce qu’ils osaient employer le terme de « Feux majeurs ». Elle s’offusquait grave la petite dame… Évidemment, on la comprend un peu, pas envie de faire des vagues, la mère Simone, et qu’on attire l’attention sur elle, principale responsable de la mise en place des mesures visant à lutter contre les feux de forêts… bon, je dis ça, je dis rien… !
Mais, soyons juste tout de même, les journaleux, c’est vrai, qu’eux aussi, ils nous débitent pas mal de conneries… Non ! Le débroussaillage obligatoire, ce n’est pas pour protéger la forêt ! C’est pour protéger les habitations ou les infrastructures qui sont en bordure de forêt ! Ce n’est pas du tout la même chose ! Tiens, parlons-en du débroussaillage… au vu des images, j’ai l’impression que par là-bas ce n’est pas une préoccupation majeure (oui, je dis majeure quand j’veux, madame Simone !). L’était beau le camping des flots bleus… les gens y étaient bien à l’ombre ? Venez donc voir autour de chez moi… vous verrez la différence !
Le cliff jumping. Sujet secondaire, celui-là, mais bien sympatoche pour meubler un peu quand il n’y a pas une horrible guerre près d’ici qui fait des milliers de morts (Hein… ? Y’en a une ?).
Savez pas ce que c’est, le cliff jumping ? C’est la nouvelle mode qui consiste à sauter dans l’eau du haut d’une falaise abrupte. Pour les moins doués, en bombe, pour les plus cons, en faisant des figures plus ou moins désordonnées. Attention, en conclusion, faut pas le faire parce que c’est drôlement dangereux tout de même, surtout si y’a pas assez de fond… transition toute trouvée (et là, je dis, bravo !) pour nous parler ensuite des Urgences qui saturent un max pendant l’été… (et ça, non plus, on pouvait pas le prévoir…)
Après, juste avant de rendre l’antenne, et la météo qu’annonce son dôme de chaleur ou bien sa goutte froide, il y avait un reportage sur un glacier. Pas celui de la mer de glace à Chamonix qui fond aussi vite que ma retraite, non, celui de Strasbourg, un artisan. Histoire de nous rafraîchir un peu, les idées…

Texte et photographie Ernest Salgrenn. Juillet 2022. Tous droits réservés.

Cognitif…

Cette nuit, j’ai fait un rêve très étrange…
Voilà, que dans ce rêve si curieux, je me voyais, moi, Ernest Salgrenn, doté d’un pouvoir extraordinaire, un super-pouvoir bien plus fantastique encore que tout ce qui vous est possible d’imaginer ! En effet, si je ne pouvais voler à la vitesse de la lumière, ni déplacer des montagnes grâce à une force herculéenne, ou (et pourtant, j’avoue que cela m’aurait beaucoup plu !) m’agripper aux murs et me suspendre aux plafonds, tel Spiderman, l’homme-araignée des Comics Marvel, je possédais néanmoins un pouvoir encore plus étonnant, un incroyable don quasi surnaturel qui me permettait de changer notre Monde, car… on m’écoutait… ! Oui, vous avez bien lu… on m’é-cou-tait !
Au tout début de ce rêve, cela commençait de façon presque anodine. En réalité, je ne savais pas encore que ce pouvoir était là, déjà bien présent pourtant, et je ne me rendais pas compte de sa puissance démesurée. J’ai commencé par dire à mon petit-fils, Cloud, (très probablement en vacances chez nous pendant ce songe, et je rajouterai tout de suite pour ceux que son prénom interroge que mon gendre travaille comme commercial chez Free…) se brossant les dents devant le lavabo : « Tu devrais penser à fermer le robinet pendant que tu te brosses les dents, cela gaspille de l’eau pour rien… et l’eau, tu sais, mon petit, c’est important de l’économiser ! ». Une de ces banales phrases que je lui répète sans cesse.
À ma surprise, il a répondu : « Oui, Papynou, tu as raison, je te promets que je ferais bien attention dorénavant ! ».
Évidemment, cela aurait du me mettre la puce à l’oreille. Mais bon, vous savez bien ce que sont les rêves, nous ne sommes pas toujours très attentifs lorsque nous rêvons.
Puis, vînt le tour de ma femme. Elle revenait des courses au supermarché. Tandis que je l’aidais, sans râler, à ranger les provisions dans les placards (je vous rappelle qu’il s’agit d’un rêve !), je remarquais au milieu des sacs, un pochon en plastique rempli d’oignons blancs…
« Tu l’as vu… ?!
— Quoi donc ? Ton cul ?!
Je n’en connais pas la raison exacte, et peut-être serait-il nécessaire que je me pose sérieusement la question un jour, mais, ma femme, lorsqu’elle est présente dans l’un de mes rêves nocturnes, s’exprime toujours d’une façon très vulgaire…
— Non ! L’étiquette de tes oignons !
— Ben, quoi ? Kèsse kella cette tétiquette ?
— Ils proviennent de Nouvelle-Zélande ! Tu as acheté des oignons qui ont traversé le globe pour venir chez nous ! Te rends-tu compte, ma douce, de l’aberration que cela peut être ? Vingt-mille kilomètres dans la soute d’un cargo ! Alors que tout le monde sait pertinemment que ce mode de transport est l’un des plus polluant qui soit ! N’avons-nous pas pourtant d’adorables légumes chez nous, que ne nous soyons ainsi obligés d’en importer de l’autre bout de la planète ?
— … Ouais, c’est vrai… t’as raison… ! Le ferais plus !
— C’est bien… et pendant que tu y es, pense donc aussi à utiliser plutôt des pochons en papier pour les légumes, pochons que tu pourras d’ailleurs réutiliser plusieurs fois si tu prends soin de les conserver… et uniquement en papier recyclable, si cela est possible…
— OK ! Fr’ais bin gaffe à ça, la prochaine fois ! Promis-juré, mon gros loulou ! (elle crache sur le carrelage de la cuisine…)
— Et…
— Quoi, nankore ?
— Si tu essayais aussi de… de t’exprimer un peu plus correctement !
— Entendu ! Je n’y manquerai pas ! Plus aucun gros mot dorénavant… je surveillerai mon langage, c’est promis !
Bon, là, je dois vous dire que j’ai commencé à me douter de quelque chose de pas normal ! Que ma femme m’écoute ainsi sans broncher et ne m’envoie pas valdinguer comme un vulgaire mal-propre au bout de cinq minutes de conversation, il y avait forcément un loup qui se planquait quelque part… !
Alors, j’ai voulu tenter un truc sur mon chien. Pour voir.
« Kiki, viens mon Kiki, viens à papa… !
Il arrive, en remuant la queue, ce bâtard…
— Assis, Kiki ! Assis !
Il s’assoit… et ma surprise est grande, car c’est bien la première fois qu’il m’obéit ainsi… !
— Mais, c’est très bien ça ! Gentil toutou, mon Kiki ! Donne la papatte à papa maintenant ! Allez, la papatte !
Il me donne sa papatte, cet imbécile de clebs… Incroyable ! Cette fois-ci, je n’ai plus aucun doute… quoi que je dise et à qui je le dise, on m’écoute ! et mieux encore… on fait tout ce que je demande !
Me voici maintenant dans mon jardin. Le soleil se lève à peine et je tombe sur Raoul de l’autre côté de ma haie de thuyas du Mexique. Ce Raoul existe bel et bien dans ma vraie vie lorsque je ne dors pas comme en ce moment, et c’est effectivement un voisin de quartier. Un habitué de mes rêves, ce type. Par altération inconsciente de ma résilience à tous mes tracas quotidiens fort probablement, car je dois admettre qu’il est un peu ma bête noire… un casse-bonbon de première catégorie, une véritable calamité, un de ces redoutables pénibles de compétition que les circonstances de la vie vous foutent parfois dans les pattes sans qu’on sache bien pourquoi cela tombe sur vous ! Bref, à lui tout seul, un véritable roman ! Non, que vous dis-je, une encyclopédie en douze tomes sur la bêtise humaine !
Je passe la tête par dessus la haie et l’aborde.
« Mon cher voisin, vous voilà donc une nouvelle fois en train de passer votre tondeuse à six heures du matin, et un dimanche de surcroît, alors que vous savez pertinemment que c’est tout à fait interdit par notre règlement de copropriété !
— M’en fous ! Travaille, môa, la semaine ! Pas le temps ! Reste pas chez môa, moâaa, à faire semblant d’écrire des bouquins à la con pour des connasses qu’ont rien d’autre à foutre que de bouquiner ces conneries pendant que leurs cons de maris y bossent comme môa toute la semaine ! Alors, con, passe ma tondeuse quand j’veux d’abord, chuis chez mo-â, merde !
Ce corniaud de haute-voltige travaille comme docker au port. Docker de père en fils, chez les Raoul. Et même avant, je pense, et peut-être même depuis que les bateaux savent flotter sur l’eau. Six mois par an en grève, mon Raoul, avec tous les autres, ses copains « qu’i z’ont un métier k’est dur et kiss’on pas assez payés, nom d’Dieu d’enfants d’salauds d’patrons » ! Et pour le reste du temps en arrêt maladie… ! Bon, c’est vrai, j’exagère un peu, car parfois il lui arrive tout de même de bosser, histoire de ramener le soir à la maison deux ou trois bricoles électroniques chinoises tombées par hasard d’un container de vingt-et-un pieds, bricoles qu’il essaye ensuite de refourguer en douce, par-ci, par-là… Faut pas non plus déconner, la vie n’est pas commode pour tout le monde !
— Vous qui êtes le roi de la combine, Raoul, et si vous achetiez une de ces nouvelles tondeuses électriques ? Cela ferait déjà un peu moins de boucan, non ?
— Ouais… c’est une idée… !
— Ou mieux… du joli gazon synthétique… Plus besoin de tondre avec du gazon synthétique… et plus besoin d’arroser aussi… ! Regardez donc, ce n’est pas beau, ça… ? vous feriez de belles économies en plus !
— Ouais… c’est pas con c’que vous dites… !
— Et pendant que vous y êtes, si vous supprimiez aussi définitivement le mot « con » de votre vocabulaire ?!
— Hein ? Croyez vraiment que ça serait possible, ça, m’sieu Salgrenn ?
— Je ne sais pas, mais cela vaudrait peut-être le coup d’essayer… !
Me voici maintenant dans la rue. J’avance un peu… lorsqu’une voiture se pointe et s’arrête à mon niveau. La vitre côté passager descend, je le reconnais… c’est le maire de mon village !
— J’peux vous déposer quelque part, monsieur Salgrenn ?
— Non, merci, ça va, je préfère marcher… surtout qu’à vrai dire, je ne sais pas encore tout à fait où je vais aller très exactement… !
— Tut, tut ! Montez, vous dis-je, parce que ce n’est pas raisonnable avec cette chaleur, z’avez vu, la météo ? ils nous annoncent quarante à l’ombre pour aujourd’hui… et de l’ombre, bou diou con ! il faut la chercher par ici !
— Si on ne craint pas trop le bruit de leurs pales, il y en a un peu sous vos magnifiques éoliennes… je parle de celles que vous avez fait installer un peu partout autour de notre commune !
— Bon sang ! On ne va pas encore revenir là-dessus ! Vous savez bien que je n’ai fait qu’appliquer les ordres du préfet, monsieur Salgrenn !
— Oui, bêtement… comme un mouton bien discipliné…
— … C’est vrai, je l’avoue, mais avais-je vraiment le choix de refuser… ?
— On a toujours le choix ! Oui, toujours, croyez-moi, mon vieux… et parfois, avoir un peu de bon sens n’a jamais fait de mal à personne !
— Cela rapporte pas mal d’argent à la commune !
— Pardon ? Vous vouliez dire, je le suppose : cela ME rapporte pas mal de fric ! Car, mais arrêtez-moi si je me trompe… c’est bien vous qui êtes le propriétaire des terrains sur lesquels ces affreuses choses de plus de cent mètres de haut ont été installées ?!
— … Oui… !
— Et si on les démontait, ces horreurs ?
— Mais… comment ça… ?
— Pour les remonter ailleurs, par exemple…
— Où ça ?!
— Devant la préfecture ! Il y a justement un immense terrain vague qui ferait très bien l’affaire devant la préfecture…
— Un terrain vague ? Vous en êtes sûr ?
— Absolument ! Il suffirait d’annuler ce projet de nouveau centre commercial, un de plus, prévu à cet endroit, et qui devrait, lui aussi, rapporter pas mal de pognon à quelques amis très influents du préfet…
— Pas bête… !
— Alors, vous voyez ce que vous pouvez faire ? Je peux compter sur vous, monsieur le Maire ?
— Mais bien entendu ! Je m’en occupe tout de suite…
— Tout de suite… ? Un dimanche matin ? Je crains fort que vous ne dérangiez le préfet pendant sa partie de golf !
— M’en fiche !
— Bien… c’est vous qui voyez après tout… mais… attendez un peu… une dernière chose…
— Oui, quoi donc ?
— Une fois les éoliennes démontées… n’oubliez pas de faire replanter des arbres sur vos terrains… ce serait moche de laisser tout ça en friche !
— Oh ! Vous avez raison, je n’y aurai pas pensé tout seul… ! C’est vrai que c’est beau, un arbre… ! C’est tellement beau…
Je continue alors mon petit bonhomme de chemin, le laissant à ses nouvelles réflexions beaucoup moins mercantiles et bien plus chlorophyllées dorénavant. Mais, je n’ai pas fait trois pas en pantoufles, que voilà que je tombe sur Emmanuel Macron… ! Bien sûr, je me pince immédiatement pour voir si je ne rêverais pas, par hasard, dans mon propre rêve (oui, cela peut tout à fait arriver, je vous l’assure) ! Aie ! Et bien, non, je ne sur-rêve pas ! c’est bien lui… !
— Monsieur le Président ! Vous… ? Vous, ici… ?!
— Oui, car ma grand-tante Alexandra Plintralala habite à deux pas de chez vous, ma présence n’est donc pas si abracadabrantesque que cela dans ce coin paumé…
— Croquignolesque… aurais-je plutôt dit à votre place !
— Peut-être, mais vous n’êtes pas à ma place… !
— Mais, je n’aurai qu’à traverser la rue pour y être… !
— Soyons sérieux, monsieur !
— Je ne l’ai jamais été autant de toute ma vie ! Et tiens, je crois que vous tombez bien… Il y a justement deux ou trois petites choses qui me tiennent à cœur et que j’aimerai aborder avec vous… !
Il a l’air surpris, mon Jupiter, mais j’attaque immédiatement dans le vif du sujet, bien conscient que mon état paradoxal pourrait s’interrompre sans prévenir…
— Si on parlait un peu tout d’abord de ce fameux pouvoir d’achat qui préoccupe tant les français… ?
— Si vous y tenez…
— Très bien… commençons par parler de ces petits arrangements avec vos chers amis des Banques et de la Finance internationale… de ces fameuses actions privilégiées à dividende cumulatif… ainsi que de ces autres saloperies de crowndivesting actions ! Je pense que cela doit sûrement vous dire quelque chose, non… ?!
— Vous avez fait des études de commerce ?
— Non ! Juste suivi les cours du soir du Planning Familial… !
— Mais, qu’est-ce donc que toutes ces calembredaines ?!
Bon, bien évidemment, je ne vais pas vous infliger l’entièreté de notre conversation. Cela a duré plus d’une heure. Ce qui est, je l’admets, assez long, même dans un rêve…
Je retourne ensuite chez moi. Ma femme m’attends derrière la porte, un gros Larousse en couleurs dans les mains…
— Ah… te voilà enfin… tu rentres bien tard, mon chéri… n’es-tu pas trop fourbu d’avoir marché si longuement ? Ne veux-tu pas que je te masse un peu les pieds ? Je t’ai préparé un bon repas… que des bonnes choses bien de chez nous… une véritable capilotade auvergnate… ! Dis, mon amour, tu ne m’admonesteras pas de trop si je devais me tromper encore quelque fois dans l’emploi du subjonctif… ? Amphigourique… c’est joli, ce mot, n’est-ce pas ?! Je viens de le découvrir dans le dictionnaire… ! et celui-là… coprolalie… n’est-ce pas très exactement ce dont je souffrais avant que tu ne me le fasses si justement remarquer ? Oh… il y a tellement de belles choses à découvrir dans le dictionnaire, si tu savais ! Et les pages roses au milieu… ? As-tu déjà lu les pages roses… ? C’est absolument merveilleux, ces pages roses… !
— …
Mince… je reste un peu sur le cul, et je me demande si finalement je ne la préférais pas avant. Sa gouaille ordurière de poissonnière du quartier du Panier me manquerait déjà… ?! Insondable âme humaine…
Je sors un papelard de ma poche de pyjama et attrape le téléphone posé sur une table gigogne dans l’entrée.
— Qu’est-ce que tu fais, mon chéri ?
— Je dois appeler quelques personnes… vite… avant que je me réveille… !
— Quelques personnes… ?
— Oui ! C’est Manu qui m’a refilé tous leurs zéro-six persos… bon, je crois que je vais commencer par lui… C’est quoi déjà l’indicatif pour la Russie… ?

Dring… dring… ! ça sonne… oui, ça sonne… mais… c’est mon réveil ! Il me faut encore quelques minutes avant d’émerger totalement des vapes… j’entends ma femme qui s’active au rez-de-chaussée… elle doit certainement préparer notre petit-déjeuner… enfin, voici que je retrouve tout à fait mes esprits et me lève…
— Bonjour, mon chéri ! As-tu bien dormi ?
— Hum… ouais, ouais, si on veut… c’est quoi tout ce vacarme, dehors ? Je parie que c’est encore le voisin qui tond sa pelouse ?
— Non, pas du tout ! Je ne sais pas ce qui leur prend ce matin, mais… ils ont décidé de démonter toutes les éoliennes… !
Il faut que je me pince à nouveau… aie ! Fais chier, cette fois, c’est bien sûr… je ne dors plus… ! Je sors sur le perron, accompagné de ma femme… un gros camion passe dans la rue, une immense pale d’éolienne posée sur sa remorque…
— Dieu… ne trouves-tu pas qu’elles paraissent encore plus grandes couchées que debout ?!
— Quoi… ? Comment tu m’as appelé, là… ?

Texte et photographie Ernest Salgrenn. Juillet 2022. Tous droits réservés.

Eden-roc.

Comme tous les ans, je passe mon été à l’Eden-Roc d’Antibes. Du 1er juillet au 31 août. Et toujours la même suite de luxe du troisième étage (celle où feu madame la duchesse de Windsor aimait à séjourner souvent, loin des paparazzis et de l’agitation du monde). Le service y est remarquable, la table succulente, la piscine taillée à main d’homme dans le rocher extrêmement rafraîchissante. On peut y avoir BHL (Bi, pour les intimes…) pour voisin de transat, et je vous laisse imaginer, ce délire de ouf…
Là, je dois vous dire que j’ai une petite manie. Fort amusante au demeurant, vous l’allez voir plus loin. Ce n’est pas pour me dédouaner, mais nous noterons ensemble au passage, que bon nombre d’autres écrivains, possèdent (ou possédaient) eux-aussi, quelques manies plus ou moins originales, histoire certainement de s’aérer un peu l’esprit souvent bien encombré. Hemingway buvait sec, Cocteau, Jean, maraît, et, plus près de nous, Beigbeder, indécrottable philatéliste passionné parmi les passionnés, aime quant à lui lécher le cul de certains spécimens de timbres de sa collection, et plus précisément ceux de Colombie, ceci après avoir découvert fortuitement que la gomme arabique utilisée dans ce pays contenait une proportion non négligeable de cocaïne brute. Bref, je ne suis pas le seul à avoir des petites manies rigolotes !
Donc, pas plus tard qu’avant-hier, comme tous les premiers dimanche suivant mon installation, je me retrouve sur la plage publique de la Gravette, après que mon chauffeur (Raymond) m’y eût transporté (Plus-que-parfait du subjonctif, un temps que les moins de vingt ans ne peuvent connaître, mais qu’il me plaît à employer, juste pour faire le malin et montrer que, oui, j’ai des lettres, moi !). Vêtu d’un simple bermuda à fleurs, d’un tee-shirt « fruit’of zi loume » et coiffé d’un vieux bob « Pastis Ricard » (hérité de mon oncle Robert, demi-finaliste mille neuf cent soixante quatorze du championnat régional de pétanque du Haut-Cambrésis), parfaite panoplie pour passer inaperçu au milieu d’une populace déjà grouillante, je reste ainsi, un long moment, planté comme un gland dans les galets (oui, la plage des Gravettes est en galets), tout à savourer ce merveilleux instant de félicité. Vous l’avez compris, j’aime mater la populace estivale ! Quel plaisir indicible est-ce en effet pour moi, une journée par an (n’abusons pas tout de même des bonnes choses !) de reluquer sans aucune retenue ce petit peuple issu des classes les plus populaires et insignifiantes de notre société. Croyez-moi sur parole, cela vaut très largement un safari-photo en Afrique australe chez les Boshimans, et surtout, cela vous coûte beaucoup moins cher (nonobstant bien sûr le fait que vous pouvez trouver à loger ailleurs que dans un palace cinq étoiles).
D’ailleurs, si la chanteuse Beyoncé (celle qu’a un super boule !) a dit (mais, n’a-t-elle pas dit beaucoup de conneries, finalement) : « Shakira le vendredi, sourira le dimanche ! », ici, sur cette plage des Gravettes, noire de monde dès neuf heures du matin, c’est la fête à Nénesse ! Je jubile ! J’extase ! En un mot, je prends mon panard comme peu souvent m’est donné l’occasion ! Une véritable érection neuronale ! Un magnifique feu d’artifice ethnologique !
Quelques fois, il m’arrive même d’engager une conversation (toute proportion gardée bien entendu avec la définition exacte que l’on trouve dans le dico, au mot conversation) avec l’autochtone des plages publiques… des femelles de préférence, cette catégorie ayant de façon assez générale un vocabulaire plus étoffé que les autres individus, qui sont (mais pas toujours, c’est vrai, mais le plus souvent, dirons-nous) également beaucoup plus poilus.
Parfois, avec un peu de chance, des caissières de supermarchés discounts, bien reconnaissables à leurs ongles longs et vernissés d’une couleur différente à chaque doigt. Car, j’ai un petit faible, je l’avoue, pour ces demoiselles. Elles sont comme du pain béni pour moi, écrivain méticuleux et besogneux, toujours à la recherche de personnages réels plus vrais que nature, ceci afin d’illustrer mes histoires avec un maximum d’authenticité. Il m’arrive même de prendre des notes sur le petit carnet que je conserve dans l’une des poches de mon bermuda à fleurs (que j’ai pris soin de choisir d’au moins deux tailles au-dessus de la mienne, soucis du détail, une fois encore, et que je porte donc ample et peu serré à la ceinture, ce qui me permet ainsi de dévoiler sans pudeur le début de la raie de mes fesses ainsi que le haut de ma toison pubienne foisonnante). Je resterai ainsi des heures à les écouter, mes petites caissières. Des heures, vous dis-je…
Les mioches du peuple ne sont pas pas mal non plus. Une aubaine encore, car tous très mal élevés évidemment, véritable régal de chaque instant pour l’observateur éclairé que je suis. Laissés la plupart du temps sans surveillance par leurs parents respectifs (trop occupés à se dorer la pilule, pour les unes, et à mater le cul d’icelles, pour les autres), bruyants à la limite de l’insupportable (couvrant à peine, c’est moche, le boum-boum obsédant du poste de radio XXL tonitruant de votre (très) proche voisin de serviette, un fan de rap…), chialant, geignant sans cesse (pas mal de méduses, cette année, sur la côte d’Azur, ce qui augmente le phénomène acoustique), s’ébrouant en vous aspergeant d’eau de mer sans aucune vergogne, piétinant consciencieusement votre serviette de bain (que j’ai empruntée à l’hôtel, fort heureusement) à l’envi, déposant parfois dessus avec la négligence toute excusée de leur jeune âge, un papier d’emballage de glace à la fraise (la fraise, ainsi que la framboise, tachent, il faut le savoir), ou de chichis bien gras, achetés à l’un de ces vendeurs ambulants à petite carriole (esclaves estivaux rétribués selon un faible pourcentage sur les ventes inversement proportionnel à leur chance de déclarer dans quelques années un cancer de la peau), ceux-là même qui vous harcèlent en gueulant à tue-tête leur litanie commerciale, du matin au soir. Tout un poème, quoi… !
Quelquefois, et, le remarquai-je bien souvent, juste après le repas de midi que la plupart arrosent plus que de raison (il faut vraiment le voir pour le croire !) de bières chaudes comme de la pisse d’âne marocain, j’assiste, spectateur médusé (!), à une bagarre générale, déclenchée la plupart du temps pour des raisons futiles. Occasion inespérée d’étoffer mon vocabulaire en noms d’oiseaux plus ou moins originaux, m’interrogeant à nouveau sur l’inventivité dont peuvent faire preuve en la matière des êtres pourtant si frustres en apparence ! Une découverte linguistique que je ne raterai pour rien au monde !
Lorsque Raymond (mon chauffeur) vient me rechercher en fin d’après-midi, je suis vanné, épuisé, lessivé, mais heureux aussi… tellement heureux d’avoir eu cette chance de côtoyer pendant ces quelques heures, un monde si éloigné du mien… Alors… Vivement l’année prochaine ! Et bonnes vacances à tous !

Texte et photographie Ernest Salgrenn. Juillet 2022. Tous droits réservés.

Affreux Jojo.

Je connais, depuis bientôt trois ans maintenant, un type vraiment spécial. Jonas. Un vieux saligot, râleur de première, jamais heureux, et à tout vous critiquer en permanence ! Ce n’est pas très compliqué, quoi qu’il se passe, quoi ou bien de qui, il puisse s’agir : il est forcément contre ! De plus, monsieur vous le fait toujours savoir sans jamais prendre de gants : brutalité permanente des mots choisis, expressions si cruelles qu’elles vous descendent en flamme, et, bien entendu, objectivité toujours au ras des pâquerettes ! Plus impolitiquement correct que ce Jonas, cela ne doit pas exister sur Terre, c’est tout bonnement impossible ! Une parfaite petite ordure, en résumé !
Et, comme il se trouve qu’il est mon voisin de palier, et qu’il n’a personne d’autre, mis à part moi, à qui cracher son venin quotidien, si ce n’est cette jeune infirmière (Mademoiselle Corine Lebas) qui lui rend visite chaque matin et chaque soir, toujours en coup de vent bien sûr, afin de lui laver les fesses (et quelques fois les dessous de bras lorsqu’elle a un peu plus de temps, mais c’est assez rare), et vérifier aussi qu’il a bien pris tous ses cachetons, je suis en première ligne pour profiter de ses perpétuelles et ignominieuses déblatérations…
Aucun sujet ne lui fait peur, à mon affreux Jojo. Véritable champion toutes catégories de la méchanceté, tout est matière exploitable pour exprimer sans retenue sa haine immodérée de la Société, et, d’une façon très générale, son exécration du Monde, il faut bien le dire.
Ce matin…
« Est-ce que tu te rends compte… voilà maintenant que des cons ont inventé un verre « mouchard » pour surveiller les vieux… ! ils peuvent savoir comme ça s’ils boivent réellement leur flotte ou bien la jette dans le lavabo ! Tu vas voir qu’ils finiront par nous mettre une puce électronique dans le fion… mais si… on y arrive, j’te dis !
— Ils ont raison, Jojo… il ne faut pas oublier de boire régulièrement pendant cette canicule… ! Si tu as terminé ta clope, tu veux que je te pousse au frais, dans la cuisine ? il fait déjà très chaud sur ce balcon…
Jojo est en fauteuil roulant depuis son accident. Et cela n’a fait, sans aucun doute, qu’empirer sa mauvaise humeur congénitale.
— Ouais ! C’est ça… pousse donc, l’invalide ! Et après ça, tu nous serviras un petit jaune, histoire de se rafraîchir un peu, l’gosier… !
— Il est à peine neuf heures, Jojo… !
— Et alors, c’est quoi le problème… ?!
L’accident à Jojo, c’est en tombant d’une échelle. Une échelle de huit mètres quand même, et cela commence à faire haut pour se casser la gueule. Il changeait de vieilles tuiles cassées chez Raton (Raton était le boulanger du coin de la rue Mesrines, mais il a pris sa retraite depuis). Comme il bossait au black, les assurances n’ont pas suivi, et, du coup, ce fût tout pour sa pomme, à Jojo…
— Quelle bande de pédés, tout de même ! Ça fait bientôt deux ans qu’ils n’ont pas augmenté ma pension d’invalidité, et là, voilà pas qu’ils se décident enfin, histoire d’amadouer les gens à cause des élections… comme par hasard, Balthazar ! Mais, j’suis pas dupe, Gigi (Gigi c’est moi, Gilbert Gageonnet, initiales GG…) ! J’suis pas dupe, tu peux me croire ! j’les connais par cœur maintenant toutes leurs petites combines à deux balles, à tous ces véreux de politicaillons !
Mon Jojo, ce n’est pas un secret, il n’aime pas les homos. Ni les gouines. Ni même tous les autres d’ailleurs, tous ceux qui ne sont pas bien nets, d’après lui, avec l’emploi de leurs bistouquettes ! Pour Jojo, la bistouquette (Et, mon Dieu ! que ce mot est ridiculement laid dans sa bouche…), c’est sacrée ! Il affirme qu’il n’y a pas trente-six moyen de s’en servir : soit tu es du bon côté de la tige, soit… tu ne l’es pas ! C’est un peu pour ça que je ne lui ai encore jamais avoué à Jojo que j’étais pédé, comme il dit. Je pense qu’il le prendrait mal.
— Et surtout n’oublie pas les glaçons, mon garçon, sinon ça te colle au caleçon ! Et tu m’en mets deux… comme papa, s’il-te-plaît !
— Ce n’est pas raisonnable du tout de boire de l’alcool aussi tôt dans la journée ! Et avec cette chaleur, en plus ! Si ton docteur l’apprenait, sûr que je me ferais engueuler !
— On l’emmerde, le docteur ! Et on emmerde aussi toute la Médecine pendant qu’on y est ! À poil, les carabins ! À poil ! Et crois-moi bien qu’c’est pas ça qui m’tueras ! Oh, que non ! C’est plutôt leur connerie, à toutes ces pédales d’emmerdeurs, qui me tuera un jour… leur connerie, t’entends ?! Tiens, est-ce que t’as vu notre président ? Est-ce que tu l’as vu dans le train, à son retour de Kiev’eu ? Môsieu « Je-sais-tout-sur-tout-parce-que-je-suis-le-premier-de-la-classe-depuis-que-je suis-tout-petit » qui nous donne des interviews dans un wagon de la SNCF à trois heures du matin ! Trois heures du mat’ ! Moi, à trois heures du mat’, je pionce ! Et tout le monde pionce aussi à trois heures du mat’… ! Quel con, alors ! Non mais, quel con, non… ?! Comme s’il ne pouvait pas prendre l’avion comme tous les autres ! Quel freluquet, celui-là !
— C’est beaucoup plus écologique, le train… et puis… moi… je ne dormais pas encore à cette heure-là… je rentrais à peine de mon travail…
— Oui, bon… toi, tu sais très bien que tu ne seras jamais un bon exemple… !
— Merci… ça me touche… ! Mais, il essaye de sauver l’Ukraine… et peut-être bien, nous, avec… aussi je trouve que c’est quand même bien d’être aller là-bas, c’est drôlement courageux de sa part…
— Courageux ? Mais qu’est-ce que tu y connais toi, mon p’tit gars, au courage ? Hein ? Non ! Faire la belle, toute bronzée en bras de chemise, entourée de ses quarante gardes du corps, ce n’est pas ça avoir du courage ! Le courage, ce serait d’aller dire merde à Poutine une bonne fois pour toute ! Bien en face ! Et de lui retourner sa putain de table en marbre de dix mètres de long sur sa sale petite gueule, à ce salaud… voilà ce que serait la vraie définition d’avoir des couilles au cul ! Des couilles au cul, voilà bien c’qu’il lui manque… et à tous les autres aussi ! Mais, oui, qu’est-ce qu’on attends pour leur greffer des couilles au cul, nom d’un chien ?!
— Mais pourquoi es-tu donc si grossier, ce matin ? Tu sais très bien pourtant que je n’aime pas la grossièreté…
—… je sais pas… ! Cette chaleur, sûrement… tiens, ressers-z’en-moi donc un autre, histoire de pas perdre la main !
Il se trompe, Jojo. Du courage, j’en ai, moi aussi, lorsqu’on essaye de me casser la figure parce que mes petites manières ne plaisent pas toujours à certains. Je me laisse jamais faire, je me défends toujours. Même si, c’est vrai, je n’ai pas souvent le dessus…
— Tu ne veux pas plutôt de l’antésite ?
— Tu te fous de ma gueule ? C’est cancérigène, l’antésite ! Ils l’ont dit à la téloche, dans le magazine de la Santé ! Comment qu’elle s’appelle, l’autre, là, la vieille peau… ! Mais si, tu vois bien, celle qu’est un peu trop potelée des bras… la Barrière d’en Close ! Voilà, c’est ça !
— Ce n’est pas bien non plus de se moquer des gros ! Et puis tu ne devrais pas continuer à t’abrutir comme ça à longueur de journée devant la télévision ! Tu devrais plutôt lire un peu… la lecture, serait une distraction beaucoup plus apaisante pour toi, j’en suis certain… je peux te passer un roman, si tu veux… Éric-Emmanuel Schmitt… c’est bien, un livre de Schmitt, pour aborder la lecture… « Le Visiteur » par exemple… une pièce de théâtre… c’est facile à lire et je suis persuadé que cela te plaira…
— Ce gros cochon ?! Et si ça se trouve… il est pédé comme les autres, lui aussi ! Je suis sûr qu’ils sont tous plus ou moins de la jacquette dans ce milieu ! Alors, certainement pas ! Et puis… ça m’userait les yeux de lire dans le noir !
— Je pourrais t’entrebaîller légèrement un volet…
— Laisse tomber, j’te dis !
— Bon… si tu n’as besoin de rien, je vais filer, j’ai pas mal de trucs à faire ce matin…
(Un brin de couture pour être exact. Hier soir, dans les coulisses, j’ai accroché une de mes tenues de scène. Celle de Dalida, la robe fourreau tout en strass. Ce n’est pas très grave, mais il faut tout de même que je reprenne ce petit accroc avant que cela n’empire de trop.)
— Hum…
— Et je te prends cette paire de chaussettes… j’ai vu que qu’elles avaient des trous au bout…
— Des trous ? Et alors… comme ça, tu sais coudre, toi ?
— Oui, un petit peu… j’ai appris avec maman… bon, OK, je vais te les repriser… mais, je crois aussi que tu devrais te faire couper les ongles des pieds un peu plus courts… c’est à cause de ça, tes trous aux chaussettes ! Tu devrais peut-être demander à ton infirmière… c’est à elle de faire ça… cela fait partie de son job après tout…
— Cette petite conne ?! Elle n’a jamais le temps de rien ! Je crois bien que je devrais en changer…
— Oh, là, doucement… je crois que tu devrais peut-être y réflèchir à deux fois avant de prendre une décision comme celle-ci… avec ton sale caractère, pas sûr que tu trouves quelqu’un d’autre aussi facilement ! Ouais… c’est pas gagné du tout !
— N’importe comment… c’est pas important, je m’en fous pas mal ! J’peux me débrouiller seul, s’il le faut ! Ouais, j’pourrais faire sans… tu sais, j’ai toujours su me démerder tout seul, moi !
— Décidement, tu es en pleine forme, ce matin, pour nous sortir des grosses bêtises ! Bravo, l’artiste !
— Mais… tu repasseras me voir plus tard… ?
— Oui, bien sûr, comme d’habitude… vers huit heures, ce soir, avant de partir au boulot… mais il faut que je me repose un peu, moi aussi… je suis comme tout le monde, j’ai du mal avec cette chaleur… allez, cette fois, je te laisse, mon petit Jojo… à pluche !
Au moment de refermer la porte…
— Gigi…
— Oui… quoi… ?
— …Non… rien… enfin si… ton bouquin, là…
— Celui de Schmitt ?
— Oui, c’est ça… apporte-moi le quand même, si tu veux…
— Bien… d’accord, c’est entendu, à ce soir, alors…
Le lendemain matin, vers huit heures.
On frappe à ma porte. Je suis encore dans le gaz, pas démaquillé, rentré très tard, on a fait la bringue avec les copines, un anniversaire, toute cette nuit…
C’est la petite conne ! Enfin, je veux dire l’infirmière, mademoiselle Corine Lebas…
— Bonjour… madame… monsieur…
— Oui, non, enfin, si, oui… c’est bien monsieur !
— Avez-vous vu Jonas, hier soir ?
— Jonas… ? Non, je n’ai pas eu le temps de passer chez lui… j’étais à la bourre… pas eu le temps… je devais lui passer un livre, mais comme je vous viens de vous le dire… pas eu le temps malheureusement…
— Il est mort dans la nuit… !
— Quoi… ?
— Oui, une rupture d’anévrisme certainement… Avec la chaleur, peut-être… Il y avait ça, posé sur la table de la cuisine… une lettre… c’est pour vous… Gigi… c’est bien vous, Gigi ?
— Oui, Gigi… pour Gilbert… je peux le voir, Jonas… ?
— Non, pas pour le moment, le docteur doit passer avant, pour signer le certificat de décès, vous comprenez, c’est obligatoire, je vous le dirais après, quand ce sera bon…
— Bien… merci, c’est très gentil de votre part…
Et elle repart, avec sa petite sacoche, miss Tact…
La lettre, oui, vous avez raison, la lettre…

Gigi, mon petit Gigi, mon cher petit Gigi,

Quand tu liras cette lettre, je ne serais probablement plus de ce Monde à la con. Parti Jonas, envolé Jonas, by, by Jonas ! Ben, oui, il a bien réussi son coup, on le verra plus, ce vieux trou du cul !
Bon, c’est vrai, que je râlais pas mal… et peut-être même un peu plus souvent qu’à mon tour !
OK, ce n’est pas non plus pour me trouver des excuses foireuses mais tu avoueras que les aléas de l’existence, comme on le dit dans tes bouquins à l’eau de rose, ne m’ont pas rendu cette vie facile, surtout sur la fin…
Alors, regardons-ça plutôt comme si cela avait été tout bêtement ma façon à moi de vous crier à tous : « Au secours, aidez-moi un peu, j’ai si mal, je souffre tellement… ! »
Enfin, je voulais te dire aussi que pour toi, pour ta vie, ton boulot de danseuse au cabaret, j’ai toujours su. Oui, tout, je savais tout, et depuis le début… ! Mais, vois-tu, finalement, je m’en foutais ! Je m’en foutais pas mal parce que tu es un sacré brave gars, mon petit Gigi…
Allez, tchao, mon pote ! Et toutes mes amitiés depuis l’au-delà à tes copines du Music-hall !
PS : Dis leur bien, à ces cons de docteurs, que rien que pour les faire chier, je ne veux surtout pas donner mon corps à la science ! Merci, Gigi…

Non. Merci à toi, Jojo…

Texte et photographie Ernest Salgrenn. Juin 2022. Tous droits réservés.

Fondu.

Aujourd’hui, je me traîne comme un mouton lourd, j’ai la flemme des grands jours. Ne rien foutre, juste attendre que ça passe. Dehors, ils annoncent 40. À l’ombre bien sûr. Peut-être même 42. Canicule… À l’intérieur, 18. La clime générale tourne à fond, et pour un peu, je me pèlerais presque si je n’ouvrais pas de temps en temps une fenêtre en grand. Pas envie d’écrire. Ou alors, si, mais uniquement des phrases longues, interminables, sans ponctuation, même pas de point au bout, sans fin, et toutes remplies de ces mots qui font du mal à la lecture, des mots qui râpent, qui t’accrochent la langue, mots un peu sales sur eux, ou mots tout torturés de l’orthographe, avec un « X » qui siffle bizzarement au beau milieu, et puis des « K » aussi, des tonnes de « K »… « Gengis Khan se carapate dans les Carpates en Volkswagen kaki ! »… Cela ne veut rien dire, c’est absurde et moche, mais voilà bien tout ce que j’ai envie d’écrire, ce matin…
Un peu plus tôt cette nuit, vers deux heures, coup de fil de Los Angeles :
« Devine c’est qui ?! c’est Tata, c’est Titi, c’est Tino, c’est Tarantino !
— M’ouais… ?
— Je ne te réveille pas au moins ?
— Non, ça va… je me repassais l’intégrale des quatre saisons de « Killing Éve », en m’empiffrant de glace à la pistache turque bien arrosée de Kirsh… !
— Parfait ! Bon, là, j’suis avec les producteurs… faut à tout prix que tu nous écrives un scénar, un truc qui tienne la route, t’as seulement deux jours… c’est bon pour toi ? No problem, mon pote ?!
Tarantine, cette grande gigue du Tennessee, à chaque fois qu’il me voit, aime me rassurer et me dire que, d’après lui, je serais tout simplement un véritable génie, que personne n’a jamais rien écrit d’aussi chouette (en français dans le texte) depuis Victor Hugo, ou même, Lamartine ! Moi ? Un génie ? Mon cul, oui ! Un génie, c’est le petit Wolfgang qui jouait comme un demi-dieu du violon, ou de la clarinette à bec, ou bien composait un opéra à six ans à peine. Moi, à cet âge-là, je faisais du vélo, au parc, avec les deux petites roues, de chaque côté à l’arrière, pour ne pas me casser la gueule comme une merde ! Un génie ? Non, monsieur ! Un génie, c’est un Xavier Dolan, magistral, qui réalise son premier film à dix-neuf ans, c’est Rimbaud, sublime, qui écrit son « Bateau ivre » à tout juste dix-sept berges. C’est… ce n’est pas moi en tout cas ! Et encore moins aujourd’hui, où il fait bien trop chaud pour écrire quelque chose de génial. Beaucoup trop chaud…
— OK… c’est quoi, dans les grandes lignes, l’idée… ?
— Y’en a pas ! Tu as carte blanche ! Profites-en ! Lâche les fauves, mon vieux !
Carte blanche ? Faut pas me le dire deux fois…

Tarmac. Chaleur, transpiration. En arrière-plan : avion, gros n’avion, Boeing 747, Force One, la bannière étoilée sur la queue…
Arrive Joe Biden. Tribune, micros, plein de micros. Déclaration solennelle :
« Gne Gnje…(pause)… gnagna… gna gne… (pause encore)… gnla… gn… Guerre… !
Mouchoir blanc, sueur présidentielle, hymne national, trompettes, mains sur le cœur. Sortie du cadre à petits pas de vieux. Fondu enchaîné…
Hélicoptère. Gros n’hélico. Vroum-vroum, rase-mottes, casques mats, noirs, visières dorées dans un soleil éclatant. Joli. Très joli, les reflets dorés. Écussons en couleurs sur les bras, armement. Beaucoup d’armement. Impressionnant.
Le pilote, Jack Mitchell (ou bien peut-être Johnny Check ? Faut voir).
L’ acteur (Tom Cruise, ouais, il est pas mal, Tom Cruise… !).
— On va leur péter la gueule, chef !
Bing ! Crash, descente en flammes, détonations tout azimut, re-flammes, perte de connaissance, nuit noire, capture. Angoisse en contre-plongée…
Prison. Chaleur, moiteur, humidité, ça suinte de partout. Bestioles qui rampent, ça grouille. Un serpent sort d’un trou… ouais, pas mal, ça, comme idée, un serpent… Oppression. Interrogatoire musclé. Claques. Beaucoup de claques. Héros diminué, humilié, dégradé, malmené, torturé, et claqué donc, mais de magnifiques claques qui claquent, surtout pas des fausses de cinoche, faut qu’on est mal pour lui, que ça saigne du nez, des deux narines à la fois, mais, oui… c’est vrai qu’il est très beau, ce visage de Tom Cruise, tout couvert de sang, plein d’égratignures… (Penser au plan serré sur son nez sanguinolent).
Un méchant (accent slave, ou chinois, faut voir aussi) :
— Tu vas parler, ou on te laisse rôtir en plein cagnard… ?
Non ! Plus méchant que ça encore, notre méchant :
— Tu vas parler, ou bien on te coupe la langue… ?
La sentinelle (acteur de second ordre, mais avec une vilaine tronche pleine de balafres). Pas vigilante, la sentinelle. Bien baisée, la sentinelle. Elle n’y croyait pas, la sentinelle. Trop conne, la sentinelle. Égorgée en douceur…
Retour en territoire ami. Plein cadre. Honneur, patrie. Uniformes blancs, décoration, hymne national, tsoin-tsoin, fiancée en larmes. Beaucoup de larmes. Joe Biden, fier… ça compte, c’est toujours ça de pris pour le moral des troupes.
Et la fiancée, justement (Demi Moore ? Non, bien trop âgée maintenant… la petite Léa Seydoux, oui, c’est beaucoup mieux, super sexy, la p’tite Léa), robe à fleurs, une main posée, délicate, sur son bide :
— J’attends un bébé… ! (Ben, oui, voilà que c’est bientôt Noël)
Émouvant. Très émouvant. Sortez vos mouchoirs, tout le monde chiale sa race. Le Final, travelling arrière : soleil couchant, des militaires en fauteuil roulant, une nuée de petits drapeaux avec les étoiles dessus qui s’agitent, la fanfare militaire, lâché de ballons multicolores, beaucoup de ballons multicolores… Rideau ! Long générique de Fin. Très long générique de fin…

Dans la foulée, j’appelle Desplats (deux Oscars posés sur le piano Yamaha…).
— Dis, mon Alex, tu ne pourrais pas me faire un truc sympatoche sur le thème du « Stars-spangled banners » ? Un machin qui pèterait un peu fort dans les basses… avec des tambours, tu sais, les gros, ces énormes tambours du fond d’orchestre, ceux que j’aime bien, boum et boum ! Et que ton type n’hésite pas surtout, qu’il frappe bien comme un malade dessus, boum, boum, que ça résonne fort ! Du lourdos, quoi ! Comment ? Des violons aussi ? Oui, pourquoi pas, si tu penses vraiment qu’il en faut, tu peux en rajouter quelques-uns en fond de partition… mais léger, hein ? Oui, bon, voilà, c’est tout… non, t’inquiète pas, je te répète que tu peux forcer un peu la sauce, s’il le faut ! C’est pour les amerlocks, tu sais bien qu’ils adorent ça… des boumboums, y’en a jamais assez, z’en redemandent toujours, ces bourrins !
Un génie, Salgrenn ? Du talent ? Cela se saurait, non… ?!

Texte et photographie Ernest Salgrenn. Juin 2022. Tous droits réservés.

Twingo.

L’autre soir, je m’en va, seul comme un grand, au restaurant. Boui-boui local (spécialités de fruits de mer) sans aucune prétention, mais j’y ai mes petites habitudes, un peu comme ma sweet cantine. La patronne est assez jolie fille, le patron un peu moins, mais comme il reste la plupart du temps en cuisine, derrière ses fourneaux, ce n’est pas très grave. Et, depuis peu, ils ont embauché un commis-serveur-à-tout-faire, auquel il manque les deux dents du milieu (celles d’en haut, qu’on appelle les dents du bonheur lorsqu’elles sont bien écartées). Un brave gars, pas très cortiqué (Mais, n’en faut-il pas, aussi, pour faire un monde équilibré ?), qui vous remplit toujours ras bord votre verre, du « vin au verre », alors que sa charmante patronne ne le fait qu’à moitié. Remarquons ici, que cette formule, du « vin au verre », est plutôt une bonne astuce pour picoler au resto et ne pas trop se faire remarquer des quidams alentours. Si tu prends une bouteille pour toi tout seul et que tu te la siffles pendant le repas, cela se voit comme un nez rouge au milieu d’une figure d’ivrogne, tandis qu’en commandant, de façon discrète, un verre après l’autre, beaucoup moins. Enfin, ne cherchez pas, du moment que j’me comprends, c’est le principal !

Ce soir-là, il n’y a pas foule dans mon boui-boui de campagne. Pour être plus exact, je suis le seul client (nous étions en milieu de semaine, et de plus, la saison estivale, et son immonde flot de peigne-culs en short-chaussettes-savattes n’a pas encore débuté…). Jusqu’à ce qu’arrive un couple de touristes. Des Canadiens. Et pour être encore plus précis, un homme et un homme. Mais, rassurez-vous, je n’ai absolument rien contre les Canadiens, bien au contraire : dans l’ensemble, ils me plaisent beaucoup. Évidemment, vous me connaissez maintenant, d’un naturel sympathique et toujours avenant, j’eus très envie de faire connaissance avec ces deux zygotos d’outre-manche. Bon, en réalité, il est vrai que je me faisais surtout un peu chier en tête à tête avec mon chaud-froid de calamards-crevettes sur son lit d’algues printanières !

« Vous êtes canadiens, il me semble, non ? (affirmatif, je peux aussi être très con, des fois !)

— Oui… de Montréal !

Et patati et patata… ! Cinq minutes plus tard, je finis par m’incruster à leur table, cela s’avérant tout de même plus agréable pour converser normalement, c’est à dire sans être obligé de gueuler fort pour se faire comprendre (surtout qu’ils avaient choisi de s’installer à l’autre bout de la terrasse, ceci pour être plus tranquilles, j’imagine). Dans la foulée, je nous commande une bouteille d’un rosé du coin, qui mérite vraiment d’être connu, fruité et élégant, qui se boit sans soif, ou presque. Nous sympathisons assez vite avec mes deux cousins québécois. Bien sûr, et c’est une chance, vous l’apprendrez un peu plus loin, je ne leur révélais pas qui j’étais –je sais que je suis beaucoup lu, et très apprécié, là-bas aussi, cet immense pays où les nuits d’hiver sont encore plus longues que partout ailleurs dans le monde, et donc particulièrement propices à la lecture de romans fleuves– cela aurait sans aucun doute gâché la belle spontanéité de notre échange… Il y a, quelque fois, des moments dans la vie où il faut savoir se faire tout petit… !

— Tous les deux, mon ami Richard et moi-même, bossons dans le cinéma ! On est là en repérage, en location scouting, pour un film à gros budget… « Le coup du père François » que ça va s’appeler… !

— … Du père François… ?!

— Oui, c’est l’adaptation d’un roman à succès d’un gars de chez vous, un frenchie, qui a fait aussi un terrible carton au Canada… « Le coup du Dodo », c’est son titre original… !

Tel l’exprimait, et si profondément comme souvent, mon ami JCVD (Jean-Claude Van Damme) : « Je ne crois pas aux coïncidences ! ». Et il rajoutait même : « Je prétends que tout sur la Terre, sur la vie, sur l’univers… tout a une raison. Ton interview (c’était lors d’une interview sur CINM-TV, chaîne numérique du câble au Sénégal) avec moi, la température de l’eau, les tremblements de terre, la polution (avec un seul « L » dans le texte), les gens qui ont du mal sur la Terre, les gens qui ont du bien, c’est que des messages pour nous… »…

Bouleversé, je recommande une boutanche bien fraîche de rosé à l’idiot sans ses quenottes du haut. Fallait au moins ça pour faire passer à l’as toute l’émotion qui devait se lire dans mes yeux à ce moment-là… !

— Mais…

— Mais surtout…

— Mais surtout quoi… ?

— On aimerait tellement rencontrer l’auteur ! Ça s’rait tel’ment b’en, ça… !

— L’auteur… ?

— Oui, l’auteur, Ernest Salgrenn ! C’est pas qu’on a du front tout autour d’la tête*, nous autres avec mon pote Richard, mais on s’est dit que ça serait une sacrément bonne idée de le rencontrer pour qu’il nous aiguille un peu, qu’il nous donne des indications personnelles sur sa façon globale de voir les choses, qu’on en apprenne un peu plus sur sa vision de… !

— Et… ?

— Ben, pour tout vous dire, osti d’câlisse d’ciboire d’tabarnak ! c’est que c’est pas mariole d’le dégoter, not’guy !

— Ah bon… ? (oui, je suis aussi très doué pour jouer le mec qui tombe des nues !)

— Ça fait bientôt six semaines maintenant qu’on lâche pas la patate*, qu’on tourne en rond dans ce coin perdu, qu’on épluche même une à une toutes les boites à malle* du district, et malgré ça, tous nos efforts, pas moyen de mettre la main dessus !

— Et pourtant, sûr qu’on n’est pas resté à se pogner le bacon* de tout c’temps-là ! (rajoute l’autre, le Richard).

 »Pour vivre heureux, mieux vaut vivre bien planqué ! » a toujours été ma devise et cela depuis longtemps… c’est ainsi que je n’ai jamais étalé ma tronche nulle part, ni jamais donné d’indications précises (ou alors sinon… toutes fausses !) sur ma vie privée en général. Je cloisonne, et croyez-moi, le cloisonnement entre le privé et le publique, voilà bien le succès d’une tranquillité assurée. Ainsi, finalement, on connait très peu de choses sur moi, et ce n’est pas plus mal, la preuve en est, une fois de plus…

— Peut-être que vous…

— Qu’on devrait laisser tomber ? Non ! Pas question ! On a encore un petit espoir depuis qu’on a enfin dégoté un instantané de lui sur Facebook…

— Une photo ? Ce n’est pas possible !

— Comment ça… ?

— Non… je voulais dire… ah bon ? ce n’est pas possible… ? (modifiant l’intonation de ma voix…)

— Si ! Tiens, look-moi ça, man… !

Il sort alors une photographie de sa poche de chemise de bûcheron, à carreaux rouges et noirs…

— Merde… c’est mon beau-frère… !

— Comment ça… ton beau-frère ?

— Non… enfin non… ce n’est pas lui, évidemment… je voulais plutôt dire… Oh, ben merde, alors… c’est marrant… on dirait mon beau-frère ! En tout cas, si ce n’est pas lui… il lui ressemble beaucoup ! Mais, rassurez-vous, ce n’est pas lui, bien entendu… mon beau-frère n’a jamais écrit un bouquin de sa vie… il en serait d’ailleurs bien incapable, cet imbécile… mon beau-frère vend des poulets frits sur les marchés… des poulets… des gros poulets qui tournent et grillent pendant des heures sur une rôtissoire… et je vous ressers un petit coup de rosé… ?!

— Ouais, c’est pas d’refus… on est pas contre de se paqueter la fraise* ce soir, hein Richard… ?! parce que je crois bien que cette fois… on touche au but… ! Fini de niaiser avec le puck*… !

— Le puck ?

— Ouais, tu connais pas ? c’est la rondelle en caoutchouque du hockey sur glace… !

— … la rondelle… oui, oui, bien sûr… mais, attention… comme on dit par ici… une rondelle n’a jamais fait le printemps !

Je fais le malin, je plaisante, seule façon que j’ai trouvé pour l’instant de détourner l’attention de mes bûcherons, mais… nom d’une pipe ! Sur la photographie, vous n’allez pas le croire, c’est bien mon beau-frère ! Le cliché est flou, mais pas de doute, c’est bien lui ! Cet abruti pose devant ma bagnole, que je lui ai prêté (trop bon, trop con !) il y a quelques mois de ça, pour un soi-disant, ouvrez les guillemets, « Wiikène en amoureux », fermez les guillemets, avec ma frangine… Il sourit bêtement, une main posée sur le capot de l’Aston et l’autre dans la poche de son bermuda à fleurs… et j’imagine aisément qu’il a du se faire passer pour moi, histoire de se faire mousser la praline auprès de ses potes, et qu’au final, la photo a fini par se retrouver sur l’un de ces réseaux sociaux à la mords-moi-le-…

— Est-ce que t’as vu son char, à l’écrivain ?

— Le char… ?

— La Cadillac… c’est une Aston-Martin ! Un cabrio DB7… le genre de bolide qu’est vite sur ses patins à faire du train* !

— Oui, un jolie voiture, en effet…

— Et devine quoi… ?

— Quoi… ?

— Elle est garée devant, sur le parking… ! Alors, si ça, c’est pas comme un signe du destin ?!

— Bon… faut que j’aille pisser… changer l’eau aux poissons rouges… je reviens… bougez pas, j’en ai juste pour une seconde… !

Comme un coup de chaud, des vapeurs. Mais, c’est quand même vraiment pas de chance, vous l’avouerez ! Si leur piège à loup, avec ses grosses dents acérées, se referme, fini ta tranquillité, ma crapule d’Ernest ! C’est encore pire que le tétanos, ce qui va t’arriver, te v’là à deux doigts d’être découvert par ces enquiquineurs qui ne te lâcheront plus, c’est certain, trop heureux d’avoir mis à jour ta véritable identité… à moins que… Je chope le serveur édenté du bonheur, qui sort des cuisines, un plateau de fruits de mer dans les bras…

— Dites donc, mon brave… Non, non, ça va, il n’y a pas de souci avec le rosé… ! tout va très bien de ce côté-là ! Non, je voulais vous faire une petite proposition… qui va sûrement vous étonner, ça, c’est sûr ! mais… alors… hum… voici le deal…

Deux minutes plus tard, je reviens m’asseoir, beaucoup plus serein.

— Faites donc voir encore un peu votre photographie, là… oui, la photo… Mais, oui, c’est bien ça… Regardez mieux… c’est flou, mais… les dents du type… on dirait pas qu’il lui manque des chicots devant… ?!

— Tabernak… !

Je suis rentré en Renault Twingo. Jaune moutarde, pas ma couleur préférée…

*avoir du front tout le tour de la tête – avoir du culot
*ne pas lâcher la patate – tenir bon
*la boîte à malle – la boîte aux lettres
*se pogner le bacon – se branler la nouille, glander
*se paqueter la fraise – se bourrer la gueule
*niaiser avec le puck – tourner autour du pot
*être vite sur ses patins – démarrer au quart de tour
*faire du train – faire du boucan

Texte et photographie Ernest Salgrenn. Juin 2022. Tous droits réservés.

C’est la photo floue !

Comme pas mal d’entre-vous, j’ai plusieurs cordes à mon arc. Bien sûr, vous connaissez depuis longtemps mes éminents talents d’écrivain, mais il se trouve que j’ai aussi une passion pour la photographie, la peinture, la sculpture, et depuis peu, le bûcheronnage d’art (ou Abattage Addictif de Grands Arbres en Pleine Santé (AAGAPS)).
D’ailleurs, la jolie photographie, qui illustre ce post, est de moi. Oui, i know, elle est floue ! Mais, ne vous inquiétez pas, toutes mes prises de vues sont plus ou moins floues, c’est le signe qu’elles sont réussies.
Je suis myope. Depuis tout petit, mais au début, vers huit ou neuf ans, je ne le savais pas encore. À l’école communale, las de plisser, du matin au soir, les paupières, pour voir quelque chose à plus de cinq mètres de distance, je copiais ce qui m’était alors impossible de distinguer au tableau noir, sur le cahier à petits carreaux de mon voisin. Notons, par ailleurs, que l’instituteur avait eu la bonne idée de me placer tout au fond de la classe, jugeant certainement que je levais le doigt un peu trop souvent qu’à mon tour pour lui poser des questions auxquelles il ne savait généralement pas trop quoi répondre. C’est finalement une visite médicale scolaire et la table du docteur Monoyer qui m’a sauvé d’un échec scolaire assuré. « Z, U »… je me souviens encore de sa dernière ligne, tout en bas, et en très grosses lettres, la seule que j’arrivais à lire à cette époque !
L’on m’a ensuite refilé une jolie (mais très moche, aussi) paire de lunettes correctrices, qui, il faut bien le dire, a considérablement changé ma vie, car, sortant du brouillard et profitant de cette nouvelle capacité extraordinaire à bien voir de loin, et n’ayant surtout plus besoin de perdre du temps à recopier sur mon idiot de voisin, je passais dorénavant mes journées entières à mater en détail une petite beauté du premier rang ! Charlotte Le Coz, qu’elle s’appelait, cette gamine. Fille unique du plus grand propriétaire terrien de la région (et gros producteur de choux-fleurs). Premier choc amoureux donc, mais aussi premier gros râteau de ma vie… cette petite peste couverte de taches de rousseurs (Beurk ! les cacas mouches !) n’ayant jamais daigné m’accorder la moindre attention, préférant se ranger derrière la bande d’imbéciles heureux qui me traitaient maintenant en rigolant de « Quat’z’yeux » dans la cour de récréation ! Enfin, bref, revenons à la photographie…
Oui, il s’agit bien d’un caillou ! J’adore photographier les cailloux. Je les collectionne aussi. J’ai souvent les poches pleines de cailloux au retour de mes ballades champêtres. Celui-ci est plus exactement un galet. Le galet n’est plus tout à fait un caillou comme les autres : le galet est un caillou qui a du vécu, qui a roulé ses bosses, qui a fait de nombreuses fois le tour de la question…
Celui-ci, et cela ne se voit pas du tout sur la photo en noir et blanc, je l’ai peint en bleu. Le bleu est ma couleur préférée. J’aime le bleu plus que toutes les autres couleurs.
Celui-ci provient du lit de la Durance. Ce n’est pas marqué dessus, mais je le sais. Je peux ainsi vous dire sans me tromper la provenance de tous mes cailloux et de tous mes galets ramassés à droite et à gauche. Certains viennent de loin. J’en possède même un, tout noir, trouvé dans le désert d’Atacama (c’est au nord du Chili, pour les ignares qui ne savent pas) qui vient de l’espace. Ouais, de l’espace, vous dis-je… !
J’aime bien photographier les insectes aussi. On dit faire de la « Macro », dans le jargon des photographes. C’est plus difficile que les cailloux, certes, car bien souvent ils bougent beaucoup plus, mais comme le résultat au final est toujours flou, cela n’est pas très grave en soi. En ce moment, nous avons énormément de mouches, par ici. C’est l’époque, fin Mai, début Juin. La mouche est un animal fort intéressant pour le photographe amateur que je suis. Plus commune, donc beaucoup plus accessible que la panthère des neiges, par exemple, mais tout aussi photogénique, je trouve. Surtout les mouches bleues, qui sont, vous vous en doutiez, mes préférées…
Charlotte Le Coz, je l’ai appris, par hasard, il y a quelques années de ça, s’est finalement mariée avec l’un de ces petits boutonneux et imbéciles heureux qui se moquaient de moi au CM1. Il lui a fait trois gosses d’affilée, qu’elle a élevés seule, ce dernier ayant préféré se projeter, un samedi soir, contre un poteau électrique (en béton armé) avec trois grammes et demi dans le sang… C’est con, des fois, la vie, vous trouvez pas… ?!

Texte et photographie Ernest Salgrenn. Juin 2022. Tous droits réservés.

Post-Mortem.

(Inspiré de faits réels…)

St Julien d’Emphasy. 9h30 du matin, Mardi 3 Juillet. Jour de marché.

« Saloperie de distributeur ! »
Comme tous les Mardi, je veux retirer mes 100 balles dans le nourin automatique du Crédit National de la Gascogne, place Georges Pérec, mais voilà que ce matin, la bécane à biftons vient de m’avaler tout cru ma carte bleue… !
« Carte non valide ! Prière de vous adresser à votre Agence. »
J’entre.
« Bonjour, monsieur, que puis-je faire pour vous ? »
— Bonjour, Madame… Et j’explique l’histoire.
— Bougez pas, on va vérifier ça tout de suite…
Et j’attends. La dame revient au bout d’un moment avec un type en costume sombre, clampin qui doit être le directeur de l’agence, cela ne fait pas de doute, vu sa tronche de premier de la classe.
— Monsieur… ?
— Gianni Belafonte, lui-même !
— Vous en êtes sûr… ?
— Un peu mon neveu, que j’en suis sûr ! Alors ? Ma carte bleue, vous allez me la rendre, ou pas, c’est que j’ai encore mon marché à faire, moi ?!
— Non… !
— Comment ça, NON ? C’est quoi le problème avec ma carte ?
— Votre compte a été clôturé la semaine dernière…
— Comment ça, CLO-TU-RÉ ?
— Oui, clôturé… c’est la loi après un décès…
— Un décès ? Mais, quel décès ?
— Le vôtre, monsieur Belafonte… le vôtre… !
— Vous vous foutez de moi, là ? Bon sang, vous voyez bien que je ne suis pas mort, c’est moi, là, devant vous… tenez, regardez ma carte d’identité… alors ? Vous voyez bien que c’est moi et que je suis donc toujours vivant !
— Désolé… mais cela ne prouve rien ! Nous avons reçu un avis officiel de l’administration, la semaine dernière… si vous n’êtes pas décédé… il faut voir ça avec eux !
— L’administration ? Mais, quelle administration ?
— L’administration centrale…
— Bon… je veux parler à mademoiselle Lonbini, ma conseillère… elle me connait, elle, alors je suis certain qu’elle pourra vous le confirmer que c’est bien moi !
— Désolé… mademoiselle Lonbini ne travaille plus dans notre agence, elle a été mutée à Paris, au siège central…
— Mutée ? Voilà bien ma veine, tiens ! OK… pour ma carte bleue, ce n’est pas grave, vous pouvez la garder si cela vous chante… mais je vais retirer tout mon pognon… oui, c’est ça… donnez-moi tout mon fric jusqu’au dernier centime… et tout ce qu’il y a sur le livret A aussi, pendant qu’on y est !
— Je crois que vous n’avez pas bien compris, monsieur Belafonte… je viens de vous dire que pour nous, vous n’existez plus… ! d’ailleurs, inutile d’insister, votre solde a déjà été transférer sur la caisse des dépôts et consignations, et c’est maintenant votre notaire qui doit s’occuper de votre succession… Voyez plutôt avec lui…
— Mon notaire ? Mais, bougre d’âne, je ne sais même pas qui est mon notaire !
— Maître Gras… 3 rue des pieds paquets… mais ne dites surtout pas que c’est moi qui vous l’ai dit, je pourrai avoir de gros ennuis en trahissant ainsi le secret bancaire…
Je sors de la boutique. Pas la peine de perdre mon temps, j’ai bien compris qu’ils sont butés. Direct chez ce notaire, comme c’est à seulement deux pas d’ici, autant régler cette stupide affaire le plus rapidement possible…
— Monsieur Belafonte, je voudrais voir Maître Gras, c’est très urgent !
— Vous avez un rendez-vous ?
— Non ! Mais c’est une histoire de vie ou de mort… et surtout de mort d’ailleurs… ! Dites-lui qu’un certain monsieur Belafonte Gianni est là, bien vivant, en chair et en os, et vous verrez… je suis sûr qu’il acceptera de me recevoir… !
— Très bien… patientez, je vais voir…
Et j’attends. Avec mon cabas, toujours vide… Dix minutes plus tard, la secrétaire revient.
— Suivez-moi, maître Gras va vous recevoir…
Je suis.
— Entrez donc, cher ami… alors comme cela, vous ne seriez pas mort ?
Gras est gras. Très gras. Et très antipathique aussi.
— Oui, toujours bien vivant ! Et en pleine forme ! je tourne sur moi-même, qu’il se rende bien compte du bestiau.
— Bon… cette affaire est claire comme de l’eau de roche… encore une de ces grossières erreurs de l’administration centrale… ! Alors, asseyez-vous et voyons donc un peu ensemble ce que nous pouvons faire maintenant pour vous sortir de là… !
— Et surtout d’abord… qu’on me rende mon pognon !
— Oui… bien sûr, bien sûr, mais avant cela, il faut rétablir votre existence au yeux de l’administration centrale… et ce n’est pas aussi simple que ça en a l’air en premier lieu, vous pouvez me croire, par expérience en la matière… !
— Mais…
— Avez-vous déjà un avocat ? Il vous faut absolument un avocat, monsieur Belafonte… !
— Un avocat ? Mais pour quoi faire un avocat ?
— Pour vous défendre devant le tribunal administratif, évidemment ! Allons donc, vous n’espérez tout de même pas que la chose va se régler aussi simplement ? Peut-être même devrez-vous aller vous battre ensuite devant la Cour Européenne des droits de l’homme… ce n’est pas impossible, je les connais, ils ne lâcheront pas l’affaire aussi facilement, l’administration française a toujours eu beaucoup de difficultés à reconnaitre ses erreurs… ! Ils feront durer les choses, c’est une évidence… !
— Mais… et avec un certificat médical… ?! Un docteur… oui, mon docteur, il pourra leur dire tout de même, que je suis vivant ?! Ça fait bien partie de son boulot, non, que de constater si les gens sont vraiment morts ou pas ?
— Vous avez raison… votre juge désignera certainement un expert, peut-être même plusieurs, afin de déterminer avec certitude l’état réel dans lequel vous vous trouvez…
— Un expert ? Et qui le payera… ?
— Mais vous, monsieur Belafonte ! Quelle question ! Qui voulez-vous d’autre paye les experts, sinon les plaignants ?! Il rit de bon cœur, le gras-double. J’ai très envie de me le faire…
— Cela risque d’être compliqué… maintenant que je n’ai plus un rond !
— Peut-être pourrez-vous emprunter un peu d’argent à vos héritiers… ? Cela se fait parfois…
— Mes héritiers ?
— Oui, dès l’instant où votre succession sera entérinée, cela devrait prendre six à huit mois tout au plus… et pour vous être agréable, je pourrais faire accélérer les choses… il me suffira d’en toucher deux mots au Greffe… vous avez de la chance, j’ai une connaissance, là-bas… !
— Six mois… six mois… merde, c’est quand même vachement long six mois… !
— Oui, certes, mais, en attendant, avez-vous trouvé quelqu’un pour vous héberger pendant ce temps-là ? À ce propos, si vous pouviez me rendre les clés de votre appartement, cela nous ferait gagner du temps sur la procédure en cours… !
Je me suis sauvé… en cour…rant ! Procédure, procès en première instance, demande gracieuse, ministère public, tribunal d’instance, recours superfétatoire, frais de justice, révision de jugement, sursis moratoire, cour de cassation, autorité de la chose jugée, citation à paraître, notification, contentieux, constatation, débouter, rejeter, interjecter, délibérer, renvoi, code de procédure pénale… article 6… articles 117… 121… ?
Trois mois plus tard.
Je sonne. J’entends des pas derrière la porte. Elle ouvre.
— Oui, c’est pour quoi ?
— Belafonte Gianni… vous savez qui je suis ?
— Non, pas du tout !
— Ce pauvre type que vous avez tué ! Alors, ça ne vous dit rien ?! Décédé… c’est bien vous pourtant, la petite croix dans la case « décédé » dans mon dossier des Assedic… une simple petite croix au stylo à bille noir…
— Je ne vois pas du tout de quoi vous voulez parler… laissez-moi tranquille ou j’appelle la police… !
— La police ? Mais qu’est-ce que j’en ai à foutre, ma vieille, de la police ?! Rien à foutre de la police et même de la justice ! Je suis mort ! Canné, t’entends, et par ta faute, connasse ?! Et l’article 6, du code de procédure pénal, ça ne te dis rien, non plus ?
— … Non… !
Je sors le papelard de ma poche.
— Alors, écoute bien… article 6… mais surtout les articles 117 et 121 du code pénal… excuse-moi, je préfère lire, des fois que j’oublierais quelque chose d’important… : «l’assignation délivrée à une personne décédée est affectée d’un vice de fond, la rendant nulle.» En clair, pour que tu comprennes bien, ma petite dame, juger un mort au pénal, ce n’est pas possible ! Le décès de la personne poursuivie est une cause d’extinction de l’action publique… alors, aujourd’hui, à ton tour de voir comment ça fait d’être mort…
Je sors mon flingue de mon autre poche, j’arme et je tire… allez, au suivant…

Texte et photographie Ernest Salgrenn. Mai 2022. Tous droits réservés.

Moquette (Petite moquerie).

Cette robe moulante « boule à facettes » est du style à vous filer une migraine ophtalmique carabinée. J’ai bien fait de garder mes lunettes de soleil sur le nez. D’ailleurs, je ne les quitte pour ainsi dire jamais en public. Lorsqu’on me demande pourquoi, et c’est assez souvent, je réponds très humblement que j’écris des choses tellement brillantes que cela est indispensable si je ne veux pas m’aveugler moi-même… et ils se marrent, bien sûr, les cons !
Je n’ai jamais vu une cérémonie d’ouverture aussi chiante…
Pourtant, Virginie, « Miss Glamour » collée d’office ce soir, fait malheureusement ce qu’elle peut dans cette robe stroboscopique qui la boudine. J’en possède plus de deux cents cinquante paires. Je parle de mes lunettes de soleil. Hier soir, dès mon arrivée dans ma suite du Martinez, je les ai toutes rangées soigneusement dans les deux commodes à quatre tiroirs, installées spécialement pour cela à ma demande. C’est ma marotte, les lunettes de soleil. Et les chapeaux, aussi. Et les montres de luxe, en or de préférence. Et les boules à neige, mais ça, c’est depuis plus longtemps, bien avant que je ne sois connu.
« Je ne sais pas si tu es au courant mais on a vendu les droits aux américains, la semaine dernière…
Lui, assis à ma droite, c’est Samy, Samuel Bensoussan, le producteur du film. Un con. Bourré de fric, mais un con quand même.
— Non, je savais pas… c’est bien, alors ?
— Un peu, mon vieux ! Ils pensent l’adapter dès le début de l’année prochaine… tu vas être riche !
— Je le suis bien assez déjà !
— Mais non ! On en a jamais assez, du fric… crois-moi !
Définitivement con, le pauvre (sic).
— Et ils ont déjà une idée pour les rôles principaux ?
— Ils y réfléchissent… Peut-être Jane Fonda dans celui de BB… pas sûr encore… elle se tâte…
Jane Fonda se tâterait… la belle histoire que voilà… !
Clap de fin, et ce n’est pas trop tôt, j’étais à deux doigts de me barrer.
— Tu viens prendre une coupe avec tout le monde avant de rentrer à ton hôtel ?
— Non, je ne crois pas, les mondanités, c’est pas trop mon truc, tu le sais bien… et puis je suis crevé, j’ai très mal dormi cette nuit…
— OK, on se voit demain soir alors, en bas des marches… ?
— Ouais, c’est ça… en bas des marches…
Je file en douce par derrière, et rentre à pied jusqu’au Martinez. Des dizaines de zozos refluent vers leurs campings périphériques, appareil photo autour du cou, un escabeau en alu sous le bras. L’escabeau est un outil bien pratique ici pour faire de belles photos de stars. On est au-dessus du flot commun avec un escabeau en aluminium. Et ceux à quatre marches, sont le top du top… D’ailleurs, il faudra peut-être que je m’en achète un, un jour prochain…
À la réception, derrière son comptoir, le type aux clés d’or me sourit de toutes ses dents refaites.
« Alors… ? Mes trois valises manquantes sont-elles enfin arrivées ?
— Non, désolé, monsieur Salgrenn, mais on fait le nécessaire, je vous l’assure… elles sont parties à Rome… une erreur d’aiguillage à Roissy, très certainement…
— Je compte sur vous… tous mes smokinges sont à l’intérieur… et ma collection de boules à neige, aussi… et j’y tiens beaucoup, vous savez, à mes petites boules… !
Il en a certainement vu et entendu bien d’autres, des excentricités de ce genre, mais il se marre quand même. Pro jusqu’au bout, l’homme aux clés d’or.
Le groom de l’ascenseur me sourit aussi. Monter, descendre… monter, descendre…
J’enlève mes chaussures vernies, prend un peu d’élan, et m’affale direct sur le plumard, tel une orque de quinze tonnes du Marineland d’Antibes.
Cinq minutes plus tard, on frappe. J’ouvre en chaussettes. C’est Virginie.
« … J’peux entrer, Ernest… ?
— Bien sûr, je me reposais… !
Je tire les rideaux, baisse un peu l’intensité des lampes, et remets mes lunettes sur le nez, par sécurité. Elle s’assoit au bord lit.
— J’ai été nulle, hein ? J’en chialerais presque, tiens… !
— Mais, non… l’exercice n’est pas facile, tu sais… et au contraire, j’ai trouvé que tu t’en étais finalement plutôt bien sortie… !
Elle n’est pas conne, elle devine bien que je mens.
— Non… j’ai été nulle, je te dis… tout le monde va se foutre de moi maintenant… !
— J’aime tellement ton accent…
— Demain soir…
— Oui… quoi, demain soir… ?
— BB… elle sera là pour monter les marches ?
— Normalement oui… elle me l’a promis en tout cas… pourquoi ?
— J’aimerais tant lui parler, lui dire qu’elle est si formidable, qu’elle est…
— Et tes cuisses…
— Quoi… qu’est-ce que tu racontes… qu’est-ce qu’elles ont mes cuisses ?!
— Tu as des cuisses magnifiques…
— Et ta femme ?
— Elle est restée à Saint-Rémy de Provence… en ce moment, le jardin l’occupe beaucoup… Les pivoines… elles sont si exigeantes, ses sacrées pivoines…
— Bon… tu m’offres quelque chose à boire… ? Je crève de chaud… avec cette chaleur, trente cinq degrés un mois de Mai… c’est un peu dingue, non ?
— Tu aurais pu aussi faire le journal météo… avec cette robe fendue, succès assuré… !
— Tu fais chier ! T’es pas gai, tiens ! Je viens te voir pour trouver du réconfort, pour que tu me remontes le moral, et tu ne trouves qu’à me causer de mon accent belge, de mes grosses cuisses, et maintenant voilà que tu m’imagines en Miss météo…
J’ouvre le frigo.
— Champagne ? Roederer rosé…
— Non… une bière plutôt… y’a des bières… ?
— Non… je ne crois pas… ce n’est pas trop le genre de la maison, les roteuses… ! Y’a du Perrier, sinon… tu veux pas un Perrier… ?
Elle enlève ses pompes dorées à talons.
— Dis… t’as pas une paire de pantoufles à me passer ? Il y a toujours une paire de pantoufles dans ces hôtels de luxe…
— Tu ne comptes pas t’installer ici tout de même ? J’voudrais pas qu’on jase…
On frappe encore. J’ouvre, toujours en chaussettes. C’est Vincent.
— Salut… je te dérange pas… j’peux entrer… ?
— Bien sûr, je me reposais… !
Il aperçoit le cul de Virginie, la tête dans le frigo, qui a fini par dégoter une paire de pantoufles en peluche blanche immaculée.
— T’es bien sûr que je dérange pas… ?
— Certain !
Je le tire par la manche. J’adore Vincent. Voilà bien, un gars qui a la classe. La grande classe…
— Magnifique ton discours ! Toujours les mots justes, parfait, une fois de plus !
— Je te rappelle tout de même que c’est toi qui me l’a écrit ce discours… !
— Cherche pas, Vincent… ce soir, il a décidé de faire le malin ! Môsieu Salgrenn, fait son intéressant !
— Bon… Champagne, Perrier, Whiskey… ?
— De l’eau… et non gazeuse si possible… je viens te voir pour l’éléphant…
— Quoi… y’a un problème avec l’éléphant ?
— (Grimace, tics…) Ils veulent pas… !
— Comment ça… ILS veulent pas ?
— Pour des raisons de sécurité… trop dangereux… ils flippent grave…
(Re-grimace, tics…) ils pensent que ce n’est pas une très bonne idée que de vouloir faire monter les marches à une éléphante de quatre tonnes…
— Mais, tu plaisantes là… ! Depuis soixante-quinze ans, il y a déjà tout un tas de grosses vaches en robe de soirée à froufrous qui l’ont fait, non ? Perso, je ne vois pas trop la différence ! Et puis la patrouille de France en radada pour épater cet abruti de Cruise ? C’est peut-être pas dangereux, ça, des fois, hein ?! Pas dangereux, la patrouille de France ? Me font chier, tiens… !
— (Grimace,tics)
— Et pour les chihuahuas… ? Me dis pas qu’ils n’en veulent pas non plus ? Là, je te promets que je monte au créneau s’ils refusent aussi pour les chihuahuas ! C’est pas compliqué… j’annule BB s’ils disent non aux chihuahuas !
Je me jette sur le téléphone.
— Allo ? La réception ? Oui… ? Non ! Pas du tout, je n’appelle pas pour mes valises ! Ah bon… vous les avez retrouvées finalement ? C’est parfait ! Faites-les monter, alors ! Et puis, passez-moi Lescure… et vite… !

De mémoire de festivalier, on avait encore jamais vu ça… le service d’ordre fut totalement débordé… une émeute incontrôlable… mais notre BB nationale fut admirable, épatante, digne, sans peur, grande dame d’entre toutes. Juchée sur son éléphante, une ombrelle de soie à la main, elle gravit une à une les marches sous les hourras…
Bon, c’est vrai, on n’a pas chopé la palme, cette année, mais qu’est-ce qu’on s’est bien marré !

Texte et photographie Ernest Salgrenn. Mai 2022. Tous droits réservés.

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