Concerto N°3.

Jean-Jacques est un gentil garçon. Il fait toujours ce qu’on lui demande sans rechigner. Jean-Jacques travaille dans une usine spéciale. Très spéciale.
Jean-Jacques fabrique des ressorts, ou plus exactement, un ressort. Un ressort très spécial, lui aussi, le ressort modèle-type TZ.2302.D.
Cette usine où travaille Jean-Jacques tous les jours est située en pleine campagne. À l’écart, loin de tout. Le long du chemin d’accès à cette usine, on y aperçoit souvent des chevreuils. Quelques sangliers, aussi. « Charmant et bucolique… », aime à se répéter Jean-Jacques, chaque matin, lorsque le bus vert kaki le dépose sur le parking de son usine si bien cachée au fond des bois. Après la fouille au corps et le passage au détecteur de métaux, Jean-Jacques se rend au vestiaire et enfile avec beaucoup de soin sa tenue de travail. « Mon bel habit de lumière » ! se moque-t-il parfois en revêtant la combinaison intégrale et aseptisée, d’où rien ne doit dépasser. Puis, il se rend dans son atelier, d’où il ne sortira pas, le plus souvent, jusqu’à la fin de sa journée de travail.
Jean-Jacques joue du violon. Depuis l’âge de cinq ans environ. Le violon est un instrument de musique formidable mais très difficile à maîtriser. Bien plus difficile que le piano. Et encore bien plus que la guitare sèche ou même le banjo, cela va sans dire. Cependant, Jean-Jacques joue toujours le même morceau, indéfiniment, inlassablement, le concerto numéro 3 de Wolfgang Amadeus Mozart. Un morceau qui, si on respecte le tempo, dure très exactement sept minutes et quatorze secondes. Pas une de plus, pas une de moins, sept minutes et quatorze secondes pour atteindre la perfection, et donc, le bonheur selon Jean-Jacques !
La perfection, c’est ce que requiert également le ressort modèle-type TZ.2302.D, qui doit être taré très précisément à un, virgule, cinq cent quatre-vingt quatre Newton. Cela est primordial, surtout pas un centième de Newton de plus ou de moins, et c’est là toute la difficulté du travail de Jean-Jacques. Un, virgule, cinq cent quatre-vingt-quatre Newton…
Jean-Jacques n’a jamais été marié. N’a même jamais eu d’aventure sérieuse. Jean-Jacques vit seul dans son petit appartement qui donne sur la place du marché. Seul avec son chat. Un gros chat roux qu’il a fait castrer pour ne pas avoir d’ennui avec les voisins. Jean-Jacques est un gentil garçon, un peu perfectionniste, qui ne veut surtout pas avoir des ennuis avec ses voisins. Ni avec personne d’autre. D’ailleurs, le soir, lorsqu’il joue du violon, c’est toujours modérato. C’est un peu frustrant, mais Jean-Jacques ne veut pas déranger les gens. Un petit bonheur en sourdine en somme, mais peu importe, Jean-Jacques, cet homme que personne ne remarque, est finalement très heureux comme ça.
Le ressort modèle-type TZ.2302.D est une pièce très importante. Peut-être même la plus importante du mécanisme dans lequel il vient s’insérer, lui a-t-on expliqué. Une lourde responsabilité repose donc sur les épaules de Jean-Jacques. De ça, il en a parfaitement conscience, et, comme on le lui a précisé de si nombreuses fois, un seul centième de Newton de pression en plus ou en moins et cela ne fonctionnera pas comme il faut. Le mécanisme s’enrayerait à coup sûr… Alors, Jean-Jacques s’applique, et il n’y pas meilleur que lui pour donner une forme parfaite à ses ressorts en titane. Jean-Jacques est un spécialiste incontesté de la spire. « Pour le meilleur et pour la spire ! » s’en amuse-t-il gentiment parfois, car il peut avoir de l’humour, même s’il ne le partage malheureusement avec personne. En effet, Jean-Jacques n’a pas d’ami. Un chat, cela ne compte pas, affirme-t-on…
Une fois par an, tous les ressorts fabriqués par Jean-Jacques, et mis en service, il y en a plus de trois cents en tout, reviennent à l’usine pour y être révisés. C’est obligatoire, car, au fil du temps, tout ressort, même le plus parfait, se détend toujours un peu. Cette révision annuelle des ressorts du modèle-type TZ.2302.D est également le travail de Jean-Jacques. Personne d’autre, mis à part lui, ne doit toucher à un ressort du modèle-type TZ.2302.D. C’est le règlement…
Ce soir-là, lorsque l’homme habillé de gris sonna à la porte de son petit appartement qui donne sur la place du marché, Jean-Jacques jouait, pour la cinquième fois, ou peut-être la sixième, les dernières mesures de son concerto préféré… et le gros matou roux, qui dormait paisiblement dans son panier, a sursauté…
Jean-jacques est assurément un gentil garçon. Un gentil garçon qui fait toujours ce qu’on lui demande, sans rechigner, mais surtout un gentil garçon qui ne veut de mal à personne. Le ressort modèle-type TZ.2302.D était un ressort de percuteur ! Voilà ce que venait lui apprendre, ce soir-là, son mystérieux visiteur. De gros ressorts de percuteurs, voilà donc ce qu’étaient en réalité, ces fichus ressorts que Jean-Jacques usinait, ajustait, tarait, testait, et bichonnait avec tant d’attention et depuis toutes ces années ! Oui, mais surtout, oh, oui, surtout, il s’agissait plus précisément de ressorts de percuteurs de missiles thermonucléaires… de terrifiantes bombes atomiques…
Notre Jean-Jacques, notre si gentil garçon qui ne voulait de mal à personne, qui adorait Mozart plus que tout, et surtout sa sonate numéro 3, qui caressait tous les soirs son gros chat roux ronronnant sur ses genoux, n’en revenait pas… Vous êtes absolument certain, John… Il s’agit de bombes atomiques… ?

En cette soirée de quatorze Juillet, la place du marché est noire de monde.
Au centre, sur une estrade, la fanfare aux cuivres rutilants joue l’une après l’autre les rengaines populaires de son répertoire…

« … Et on fait tourner les serviettes
Comm’ des petites girouettes
Ça nous fait du vent dans les couettes
C’est bête, c’est bête
Mais, c’est bon pour la tête… ! »

D’une des fenêtres grande ouverte de son appartement, Jean-Jacques et Sergueï, son nouvel ami, s’amusent d’autant d’insouciance. Dans son pays, la grande et belle Russie, Sergueï exerce le même métier que Jean-Jacques. Seul le type du ressort change un peu. Mais, ces ressorts, que seul, là-bas aussi, Sergueï fabrique et étalonne avec une extrême précision, prennent, eux aussi, leur place dans tous les mécanismes de mise à feu des bombes nucléaires de son pays. Tout comme John, son mystérieux visiteur venu des États-Unis, ou bien encore Xi Li, la petite chinoise, Rachid, du Pakistan, Asha, d’Inde, Déborah, du Royaume-Uni, David, d’Israël, et enfin Sun-Hi, de la Corée du Nord… Les nouveaux amis de Jean-Jacques…
Jean-Jacques referme la fenêtre. Ce soir, il ne jouera pas, comme d’habitude, la sonate numéro 3 de Mozart. Non, ce soir, il allait plutôt sortir et faire la fête avec son ami Sergueï… ce soir…

« Chtoby spasti mir, moy drug Jean-Jacques… odna sotaya Newton… v kontse kontsov, eto nemnogo, kogda vy dumayete ob etom, ne tak li ?…?!
Pour sauver le monde, mon ami Jean-Jacques… un centième de Newton… finalement, ce n’est pas grand-chose, quand on y pense, non… ?!

Jean-Jacques sourit, imaginant que Sergueï ne le savait peut-être pas, mais les sept minutes et quelques secondes que dure la sonate numéro trois de Mozart, auraient été à peu près le temps nécessaire, si bref pourtant, pour anéantir notre planète avec toutes ces horribles bombes…

— Davay, Sergey… seychas poveselimsya…!
… Viens, Sergueï… allons nous amuser, maintenant… !

Texte et photographie Ernest Salgrenn. Avril 2022. Tous droits réservés.

FORME LIBRE.

Quoi de neuf, aujourd’hui ?
À la une du journal local, en titres gras, « Je m’inquiète pour ma santé mentale… »
Juste en dessous, en italiques : « mais aussi pour celles des autres… !« .
Et la photo en couleurs d’un type, poches sous les yeux, mal rasé… ce doit être moi, mais je ne me reconnais pas…
Bruits de fond de tronçonneuses. Pas loin, à deux cent mètres d’ici.
Pi, le chiffre Pi… trois quatorze cent seize… oui, c’est comment déjà la formule… ? Nul en maths, ça n’aide pas. Cinquante, le rayon, au carré, que multiplie ensuite Pi… soit sept mille huit cent et des brouettes… grosso modo, un petit hectare finalement… !
Voilà donc qu’on dégage autour de la nouvelle antenne téléphonique (GSM pour les belges et les initiés). On abat encore des arbres, mais sans sommation, cette fois. Et on prend de la marge, elle ne fait que quarante deux mètres de haut, ainsi si elle devait tomber, aucun risque d’abîmer quelque chose… Comment ? C’est surtout pour qu’elle ne soit pas détruite si la belle forêt tout autour prenait feu… ?! Je n’avais pas compris, veuillez m’en excuser… j’suis trop con, des fois ! Beaucoup trop con.
La nouvelle antenne à monsieur Bouygues et associés. Pas belle, la tétenne à Boui-boui-gues ?! L’ont peinte en vert, et puis avec les arbres : on verra pas du tout le bas qui z’ont dit. Les arbres ? Quels arbres ? Merde… raté ! Monsieur Bouygues nous a promis aussi qu’il n’installerait pas la 5G dans sa jolie antenne, juré, craché, que s’il mentait, il irait tout droit en enfer. On n’en voulait pas, nous, de son cancer du cerveau. On a déjà assez de problèmes comme ça.
Ouiiii… je vais pas bien ! Je me reconnais plus. J’ai plus envie de rien. Si, juste de casser la tête à certains…
Demain, je prend l’avion, direction Madrid. Je vais participer au Championnat du Monde du lancé d’avion en papier. Non, je rigole pas. C’est la vérité vraie. Et je vais le gagner ce championnat ! Ernest Salgrenn, champion du Monde du lancé d’avion en papier… ça va en jeter sur mon pedigree ! J’ai pris ma décision après avoir vu un reportage là-dessus, avant-hier, à la télé. Je suis comme ça, j’ai parfois de sérieux coups de tête. Et surtout en ce moment. Devant un tableau noir, des types, brillants, ingénieurs et tout bardés de diplômes, calculaient la meilleure portance possible pour un avion en papier. Fiers, les gars, ils sont réussi à faire planer leur zinzin à vingt-deux mètres cinquante quatre…
J’ai commencé par lire le règlement du concours. Le matériel ? Une feuille A4, 100gr/m, et rien d’autre. Et puis, « Forme libre », que c’est écrit à l’article 7… Faut pas me le dire deux fois… forme libre ? J’ai réussi 42 mètres (comme l’antenne ! le hasard…) avec mon prototype. Pas la peine de se faire des nœuds au cerveau pour calculer la portance, juste un peu de bon sens, les gars… j’ai fait une jolie boulette, un peu machouillée et aplatie pour une meilleure pénétration dans l’air, et… zou… ! Quarante-deux mètres… sans forcer ! Mais, je suis sûr que je peux améliorer encore, surtout avec un litre de Sangria dans le corps.
Dès mon retour, avec ma médaille autour du cou, la semaine prochaine, je fais Koh-Lenta (orthographe à vérifier par vous-mêmes, j’ai pas trop le temps, ce matin). En trois semaines, c’est baclé, cette affaire ! Et ils peuvent se la mettre où je pense l’épreuve des poteaux, pas la peine, là aussi j’ai ma solution. J’éclate un crâne à coups de noix de coco, chaque nuit, dès que tout le monde dort… Ernest Salgrenn, vainqueur, faute de combattants… et qu’on me fasse pas chier avec le règlement, si c’est pas marqué dedans, c’est qu’on a le droit.
… Vous voyez bien que je vais pas bien… quand je vous le dis, c’est pas pour faire l’intéressant, faut me croire.

Texte et photographie Ernest Salgrenn. Avril 2022. Tous droits réservés.

D’élections molles en urnes bourrées.

C’est vrai ! Bien vrai, que je ne vous parle jamais (ou quasiment prou) de politique dans mes posts, billets, petites histoires à deux balles, nouvelles farfelues et pittoresques, appelez-bien ça comme vous voulez. Mais, une fois n’étant pas coutume…
Alors donc, nous y voilà, à deux jours seulement du premier tour de ce scrutin présidentiel ! Pour la plupart des prétendants au titre suprême (grand vizir de Gaule en déclin), les carottes sont cuites, et bien cuites, et leurs derniers petits coups d’esbroufes télévisuelles n’y feront rien, c’est mort ! Reste, comme à chaque fois, deux, éventuellement trois (le fameux trio magique du grand Guignol à papa : le mari, l’épouse et son amant caché dans un placard !) encore en lice pour le deuxième tour. Ce n’est pas moi qui le dit, ce sont les sondages. Les fameux sondages d’intention de vote (Sondeur d’opinion… serait-ce un métier d’avenir pour nos enfants ?). Autrement dit, on prend les mêmes et on recommence ! Enfin, presque les mêmes, car il y a cinq années de cela, souvenez-vous, on avait eu droit au petit nouveau de la bande (Rothschild family and consorts) sorti d’un chapeau claque au dernier moment ! Avec le résultat que vous savez…
Douze lignes. Douze lignes à peine… et déjà cela m’ennuie de vous parler de politique ! et vous avec, très certainement ! Alors, si l’on causait d’autre chose ? OK, ça marche !
En ce moment, je suis entrain de (re)lire « Les ritals » de monsieur François Cavanna. Cavanna est un grand écrivain et ce ne sont pas les sondages d’opinion qui l’affirment, c’est moi ! Dans mon Panthéon des écrivains, il est devant, au premier rang. Juste à côté de Romain et Boris. D’ailleurs, je suis persuadé qu’ils se tiennent la main, ces trois-là, ou plutôt, se tapent dans le dos, tout là-haut, au paradis des grands auteurs. Et qu’ils s’en racontent des fameuses, aussi, pour passer le temps, et j’ai dans l’idée que le temps ne doit pas passer très vite, là-haut…
« L’éternité, cé long commé la morta ! » dirait ma concierge. Petite précision, ma concierge n’est pas portugaise. Aujourd’hui, toutes les concierges (une espèce en voie de disparition, ceci dit) ne sont pas forcément portugaises. Dans le lot, quelques-unes sont d’Espagne. Olé ! Pourquoi ai-je dis « Olé » ? Je ne sais pas… cela m’est venu tout naturellement ! Enfin bref, passons.
« Mousié Salgriné… vous avé rézou ouné couli dé la posté ! » m’apostrophe-t-elle, madame Gomez y Sanchez y Peillon y Rueca dé la Pampa, ma concierge, justement…
Je ne lui ai jamais avoué à cette petite dame à la fine moustache, et qui postillonne plus que la normale, mais ma mère fut concierge, elle aussi. Dans un bel immeuble parisien, très cossu, juste en face du bois de Boulogne. C’est là que je vécu mes premières années. Dans une loge de concierge. Excusez du peu !
S’il me reste quelques souvenirs de cette époque, cela est très étrange, mais ils sont tous en noir et blanc ! Pas une seule note de couleur dans ces souvenirs-ci. Du noir et du blanc, uniquement. Les couleurs, elles n’arrivent que bien plus tard dans mes souvenirs d’enfance. Et principalement du bleu et du vert, couleurs de la mer, en Bretagne.
Elle me tend le paquet (madame G.S.P.R.P). Je sais de quoi il s’agit, pas la peine de l’ouvrir. Encore un retour de mon éditeur. En ce moment, je n’ai pas beaucoup de succès, je m’applique pourtant, mais personne ne veut de ma prose. Il y a des périodes comme ça. Je ne m’en fais pas trop pourtant, cela va reprendre d’ici peu, j’en suis sûr, j’y crois.
Dans notre bel immeuble du XVIème arrondissement, parmi les locataires, il y avait un jeune garçon qui vivait là, avec ses parents. Ce gamin jouait de tout un tas d’instruments de musique dont l’accordéon, et bien souvent on entendait les mélodies de ce dernier résonner dans tout l’immeuble. J’ai toujours apprécié cet instrument, l’accordéon. Le « piano à bretelles », comme on le nommait alors dans les milieux populaires ! Un peu ringard sur les bords, très certainement (mais, ne le suis-je pas moi-même ?!) malgré tout, j’aime bien !
Tandis que ma mère balayait très consciencieusement l’escalier de notre immeuble deux fois par jour, mon père, pendant ce temps-là, conduisait la grande échelle des pompiers. Pompier de Paris, était-il, lui. Un très bel homme, tout en muscles, que mon père. Et avec toutes ses dents… Pourquoi vous préciser ça, vous étonnerez-vous ? Eh bien, car je le sais ! Oui, il avait toutes ses quenottes, mon papa, ne lui en manquait pas une ! Pas une, vous dis-je ! ne nous l’a-t-il pas répété si souvent ensuite, plus tard, alors qu’il nous contait ses formidables exploits de pompier, de courageux et brave petit gars qui sauvait des gens comme nous tous les jours (Vaincre ou périr, telle était sa terrible devise, alors, voyez bien que je ne vous mens pas !)… « Tu sais (mon fiston), s’il te manquait une dent, ou même une seule d’un peu abîmée, et même une qu’est tout au fond de ta bouche et qu’on ne voit pas forcément, eh, bien, tu étais recalé à l’examen médical d’entrée ! Recalé ! Et au suivant ! ».
Mais tout ça, cette sévérité à l’engagement, c’était à cause de cette foutue guerre d’Algérie, que pas un seul des jeunes gars de l’époque ne voulait aller la faire cette saloperie de guerre, c’est pourquoi tout le monde tentait de rentrer dans le corps des pompiers de Paris… la planque, quoi ! Véridique, l’histoire ! Enfin, c’est mon pater qui me l’a dit.
On n’avait pas de salle d’eau pour faire notre toilette. On se lavait dans la cuisine, devant l’évier. Sauf moi, qui prenais mon bain dans une petite cuvette en zinc posée dans ce même évier. Par contre, allez savoir pourquoi, nous avons eu assez vite un poste de télévision ! De ça aussi, je m’en souviens très bien. Et, dans cette télé (énorme, comme un coffre-fort de bijoutier, mais avec pourtant un écran ridiculement petit !), le feuilleton « Belphégor ». En noir et blanc, bien sûr. Bon sang, qu’est-ce que j’ai pu en faire des cauchemars avec ce Belphégor ! Je crois bien que même maintenant, soit plus ou moins soixante ans après, elle me file encore un peu la frousse rétrospectivement, cette Belphégor-là… Saleté, tiens !
Le jeune, celui de tout à l’heure, de l’accordéon, du troisième étage de notre immeuble cossu, il s’appelait Michel, et puis Mick (pour faire tout à fait dans le vent), il parait qu’il est devenu l’un des musiciens attitrés des Chaussettes Noires (le groupe yé-yé avec Eddy Mitchell, alias Claude Moine, ou Schmoll, c’est le même, cherchez pas).
Les Chaussettes Noires… ! vous voyez bien, une fois de plus, que décidément tout était blanc et noir à cette époque ! Ce n’est pas moi qui l’invente… j’en serai bien incapable d’ailleurs de vous inventer tout ça…
Bon, je vous laisse, finirai par vous raconter ma vie, à ce train-là ! Allez, salut les copains ! Et surtout… n’oubliez pas d’aller voter !

Texte et photographie Ernest Salgrenn. Avril 2022; Tous droits réservés.

Entretiens à bâtons rompus avec l’auteur, Ernest Salgrenn (où, finalement, on en apprend guère plus sur lui).

Il s’agit d’une retranscription inédite et fidèle d’une série d’entretiens accordés à une jeune journaliste, qui eurent lieu seulement quelques semaines après l’envoi de mon manuscrit à un éditeur parisien.
Pour la petite histoire : initialement, ces entretiens devaient se dérouler dans l’une des suites du Ritz, célèbre palace parisien de renommée internationale (et idéalement bien situé) mais les tarifs affichés plus qu’exorbitants de cet établissement luxueux m’imposèrent une retraite mieux adaptée à mes moyens, en l’occurrence le parloir de la prison de Fleury-Mérogis (département de l’Essonne), où je purge une peine de trois mois de prison (dont deux avec sursis) pour meurtre. Un meurtre prémédité et particulièrement odieux d’un livreur de pizzas « Uber eats« …


Elle (la journaliste) :
« Bonjour… !
Moi (l’écrivain) :
— Bonjour, mademoiselle… !
Elle :
— Merci de me recevoir et d’avoir bien voulu m’accorder quelques instants de votre temps que je sais pourtant si précieux afin de répondre à toutes ces questions qu’avec tant d’impatience je brûle depuis si longtemps de vous poser… !
Moi :
— … N’en faites pas trop quand même ! Bon… si nous allions droit au but… ? que voulez-vous savoir exactement ?
Elle :
— … Très bien, alors commençons par le commencement… votre nom… Ernest Salgrenn… Salgrenn… est-ce votre véritable nom ?
Moi :
— A votre avis… ?!
Elle :
— Mais, je ne sais pas ! Peut-être ! Si je vous pose cette question c’est tout simplement parce que tout le monde le sait, bon nombre d’écrivains utilisent, ou ont utilisés, un pseudo pour écrire… Alors… Salgrenn… nom de plume, ou pas ?!
Moi (déjà agacé, alors ça commence bien !) :
— Bon… j’ai comme l’impression que cet interview démarre plutôt mal… ! Il me semble bien, ma chère mademoiselle, que vous débarquez, comme ça, là, dans mon parloir, sans avoir pris le soin au préalable de vous renseignez un minimum sur ma personne ! Laissez-moi donc vous dire que ceci n’est pas du tout professionnel, ma petite ! Aussi, je crois bien que l’on va s’arrêter là pour aujourd’hui… désolé, mais vous reviendrez me voir quand vous serez un peu plus au point ! Au revoir, mademoiselle !
Je me lève de ma chaise et sonne le gardien qu’il me ramène fissa en cellule… Bien entendu, j’ai droit à la fouille au corps réglementaire, dès fois que j’en aurai profité pour planquer quelque chose au sein de l’un de mes orifices intimes…
Une semaine plus tard, même heure, même endroit, Moi, écrivain, toujours emprisonné, et Elle, journaliste, si libre :
« Alors… vous revoilà déjà ?!
Elle :
— …
Moi :
— Tiens… Vous n’avez donc rien à me demander aujourd’hui… ?! Je pense qu’on ne va pas beaucoup avancer tous les deux si vous rester ainsi, muette comme une carpe ! Allez ! Lancez-vous donc, nom d’une pipe !
Elle (un peu hésitante, puis) :
— … Ainsi, votre véritable nom serait donc, Ernest de Salgrennic de Ty An-Ker…
Moi :
— Hé, ben, voilà ! Cette fois au moins, on voit que vous avez un peu mieux bossé votre sujet ! Je vous félicite ! C’est très bien ça ! Oui, tout à fait exact, mais j’ai simplifié en Salgrenn ! C’est plus court et ça sonne bien ! Et puis Salgrenn… comme « Sale graine »… ! Trouvais aussi que cela tombait plutôt bien me concernant, non ?! Et vous alors, c’est quoi votre petit nom… ?!
Elle :
— Modestine…
Moi (esclaffé) :
— Modestine… ?! Mais c’est terriblement affreux comme prénom, ça ! Non… on va plutôt vous appeler Isabelle ! Voilà, c’est beaucoup mieux, Isabelle ! C’est tout de même mille fois plus chouette que ce Modestine… ne trouvez-vous pas… ?!
Elle :
— Peu m’importe ! Et puis, ai-je vraiment le choix… ?!
Moi :
— Mais non ! Évidemment que non ! Néanmoins, vous pouvez toutefois me donner votre avis, je pourrai alors éventuellement en tenir compte, car n’allez surtout pas vous imaginer, ma chère Isabelle, que je sois aussi rigide et inflexible que je le laisse paraître… avant d’être un écrivain, je suis avant tout aussi un homme comme les autres !
Elle :
— Oh… de ça, je n’en suis pas vraiment certaine… !
Moi :
— Ah bon ?! Et qu’est-ce qui vous laisserait donc penser ça ?!
Elle :
— Parce que cela se voit tout de suite, tiens ! Vous apercevant pour la première fois, Ernest Salgrenn, on devine immédiatement que vous n’avez jamais été un homme comme tout le monde ! Vous, cela ne fait aucun doute, êtes assurément un être à part, d’une espèce toute particulière, et cela depuis le début de votre existence…
Moi (sourire au lèvres) :
— Méfiez-vous, ma petite… je pourrai le prendre pour un compliment !
Elle :
— A vous de voir…
Moi :
— Bon… très bien… et maintenant… toutes ces questions que vous vous posez à mon propos ?! Alors, si nous attaquions pour de bon maintenant que les présentations sont faites ?!
Elle :
— Pourquoi ai-je les yeux bleus… ?!
Moi (un peu surpris par cette question à laquelle je ne m’attendais pas) :
— … Mais… quelle question ! je ne sais pas moi, parce que… parce que… parce que tout bêtement j’aime les jolies filles aux yeux bleus ! Voilà, cela vous convient-il comme réponse ?!
Elle (rictus) :
— Vous vous amusez bien, hein… ?! Ainsi, vous passez donc tout votre temps à transformer l’intégralité de ce qui vous entoure à votre façon ?! Tout doit être bien comme il plaît à monsieur, n’est-ce pas… ?! C’est bien ça, hein ? Donc, si j’ai ces yeux bleus, c’est uniquement parce que cela vous plaisait mieux que des yeux verts… ?! Et si, après tout, j’avais eu envie d’avoir les yeux verts, moi… ?! Vous êtes-vous au moins posé la question un seul instant avant de m’imposer de force cette affreuse paire d’yeux bleus ciel ?!
Moi (agacé de nouveau) :
— Oh ! Oh, mais comme je vous trouve bien injuste, Isabelle ! Vos yeux bleus sont absolument magnifiques ! Et puis ils ne sont pas vraiment bleus en vérité… prenez votre temps, regardez-les donc un peu mieux… ils sont plutôt gris que bleu en réalité… ce qui est beaucoup plus rare, et bien plus attachant, ne trouvez-vous pas… ?!
Elle (ne faisant pas cas de ma réponse) :
— Et pourquoi êtes-vous en prison… ?!
Moi (très agacé, in fine) :
— J’ai tué un jeune homme ! Un de ces petits livreurs de pizzas à domicile !
Elle (écarquillant ses magnifiques yeux gris en amande) :
— … En voilà bien une idée saugrenue ! Et que vous avait-il donc fait ce pauvre bougre… ?
Moi :
— Mais rien, voyons ! Absolument rien ! C’était juste pour le fun ! M’ennuyais à mourir chez moi, une petite faim, envie de pizzas, alors j’ai pris mon téléphone, commandé une Margharita, sans sauce piquante bien entendu car je n’aime pas ça, et dix minutes plus tard, il a sonné, j’ai ouvert, il a posé délicatement la boite rectangulaire avec la pizza encore chaude à l’intérieur sur la table de cuisine, et puis j’ai tiré… ! Pan ! À bout portant, en pleine poitrine, direct au cœur… il est mort sur le coup !
Elle (scandalisée) :
— Quoi…?! Mais, c’est terrible ce que vous me racontez là ! Quelle horreur ! Ainsi, vous auriez donc abattu ce pauvre homme, comme ça, sans aucune véritable raison… ?!
Moi :
— Exactement ! Où est donc le problème avec ça ? Je ne pense pas qu’il soit nécessaire d’avoir une bonne raison pour assassiner quelqu’un ! Ce n’est pas très sérieux comme raisonnement ! Eh bien, non, Isabelle ! Apprenez qu’on peut aussi tuer par ennui… et uniquement par ennui ! Et même si ce n’est peut-être pas une raison valable pour vous, sachez que pour moi cela peut très bien être une explication rationnelle qui tient parfaitement la route !
Elle (semblant se calmer un peu) :
— Avec un révolver, donc… ?
Moi :
— Oui ! Mais quelle importance après tout ?! Je l’ai tué… ! Et n’est-ce pas ce qui compte, en définitif ?! On s’en contrefiche bien que ce soit avec un flingue ou à grands coups de hache ! Je l’ai tué, il est mort, point barre, n’en parlons plus !
Elle :
— Non ! C’est faux ! Cela aussi a son importance ! Cela m’aide à mieux visualiser la scène… un seul coup, donc… ?
Moi :
— Vous êtes vraiment sérieuse, là… ?! Pourquoi donc vous intéressez-vous tant à ce crime ?! Quel intérêt ?! N’aurions-nous pas tant d’autres sujets à développer ensemble et qui seraient tellement plus intéressants pour vos lecteurs ?! Tiens, vous ne m’avez même pas encore demander mon âge ! Vous ne voulez donc pas savoir quel âge j’ai ?! C’est tout de même une chose importante que de connaître l’âge d’un écrivain !
Elle :
— Tout le monde s’en contrefiche de votre âge, Ernest ! Allez… vous avez quoi… disons, à la louche, grosso modo, à peu près dans les soixante balais ! C’est bien ça, hein ?! Par contre, voyez-vous, ce crime odieux, gratuit, tellement insensé, et dépourvu de toute morale même la plus élémentaire, voilà bien au contraire un sujet qui va intéresser au plus haut point mes lectrices et mes lecteurs ! Les gens sont toujours friands de faits divers aussi tragiques que celui-ci ! Bien plus, je peux vous l’assurer, que de savoir si vous avez soixante, soixante-quinze ou même peut-être quatre-vingt dix sept ans !
Moi (ne me départissant pas) :
— Je viens à peine de fêter mes soixante berges, en avril de cette année !
Elle :
— On s’en fiche pas mal, je viens de vous dire ! Et donc, si j’ai bien compris… vous avez écopé de seulement trois mois de prison pour ce crime aussi gratuit qu’atroce… ?! N’est-ce pas tout de même un peu léger comme peine ?! Généralement, il me semble que pour un crime de cette nature, cela tournerait plutôt autour de perpète, non… ?!
Moi (rentrant dans son jeu) :
— Je me suis assuré les services d’un très bon avocat ! Le meilleur de la place ! Il a plaidé la légitime défense… et puis… j’ai bénéficié aussi de circonstances atténuantes ! Bon sang, je n’allais tout de même pas passer le restant de ma vie en tôle pour le meurtre d’un simple petit livreur de pizzas ?!
Elle :
— Mais comme vous êtes ridicule, mon pauvre… ! Vous n’assumez même pas vos actes ! Vous auriez pu au contraire vous infliger la peine maximale, cela aurait été si facile pour vous… mais non, vous n’avez même pas eu le flan de le faire ! Quel manque de courage… vous êtes lamentable !
Moi (vraiment agacé pour de bon, cette fois) :
— Mais, Dieu de Dieu ! Qu’est-ce que ça peut bien vous foutre aprés tout ?! Bon d’accord, je n’ai pris que trois mois, et alors… ?! Cela m’arrangeait ! Et puis ce n’est déjà pas mal trois mois pour un crime que l’on n’a pas réellement commis ! Merde ! On voit bien que ce n’est pas vous qui êtes enfermé ici ! Tenez… la fouille au corps par exemple… est-ce que cela vous dit quelque chose, la fouille au corps… ?! Vous croyez peut-être que c’est du gâteau que de se faire… oui… bon… passons maintenant à autre chose, voulez-vous bien ?!
Elle (teigneuse) :
— Mais comment diable avez-vous pu bénéficier de circonstances atténuantes… ?! Je n’arrive pas à le croire ! Des circonstances atténuantes ! Mais en quel honneur ?! Tout ceci est vraiment du n’importe quoi !
Moi (sortant de mes gonds) :
—Hé, ho, doucement, là, ma petite… cela va mal finir ! Allons, reprenez-vous immédiatement, Isabelle ! N’oubliez pas que vous êtes là pour m’interviewer et certainement pas pour refaire mon procès d’assise ! Alors, finissons-en… que voulez-vous donc encore savoir sur moi… ?
Elle :
— … Rien ! Je me demande même maintenant ce que je suis venu faire ici ! je me rends compte finalement que vous ne m’intéressez pas, Ernest ! D’ailleurs, je crois bien que vous n’intéressez véritablement personne ! Ni moi, ni qui que ce soit d’autre !
Moi (stupéfait…) :
— Mais… il y a mon bouquin tout de même ! Mince, alors… mon bouquin, Isabelle… ?! Vous l’avez bien lu, mon bouquin, non ?!
Elle :
— Non… pas lu une seule ligne !
Moi (sur le cul) :
— Quoi… ? Je ne comprends pas… je vous avais pourtant fais parvenir un exemplaire de mon manuscrit la semaine dernière… ?
Elle :
— Pas ouvert, votre manuscrit ! Pas eu le temps ! Pas mal d’autres choses à faire en ce moment, débordée Isabelle, voyez-vous !
Moi (après quelques secondes de réflexion) :
— Ce n’est pas possible ! Vous me faites marcher, là… ?! Non… ce n’est pas vrai ! je ne vous crois pas un instant ! je sais pertinnement que vous l’avez lu ! Vous l’avez lu, ce roman, Isabelle, et je devine aussi que cela vous a plu ! N’est-ce pas ? Allons, dites-moi la vérité !
Elle :
— La vérité… ?! Vous voulez que je vous dise la vérité ?! C’est bien vous, Ernest Salgrenn, qui me demandez ça… ?! La vérité ! Ah ça, vraiment, je trouve que vous ne manquez pas de culot, tiens !
Moi (consentant à redescendre d’un ton) :
— Bon… OK… vous avez raison… j’ai un peu menti pour ce livreur de pizzas… je ne l’ai pas tué par simple ennui, ce pauvre type ! Je l’ai flingué parce que cela me faisait plaisir ! Oui… c’est vrai… j’avais prémédité mon coup ! Ce jour-là, il fallait absolument que je me défoule sur quelqu’un… et… pas de bol, ce fût lui !
Elle :
— Par plaisir… ?! Vous l’avez dégommé parce que cela vous donnait du plaisir ?! Mais vous êtes encore plus dingo que je ne le croyais ! Vous êtes un très grand malade, mon pauvre vieux ! Va vraiment falloir vous faire soigner… et rapidement même !
Moi (à mi-voix) :
— Mais, c’est exactement ce que je fais, Isabelle… je me soigne… oui, je me soigne, voyez-vous… c’est bien la principale raison pour laquelle j’écris des livres ! Tous les jours… un paragraphe ou deux… parfois même un peu plus, tout dépend de mon humeur…
Elle (passant du coq à l’âne) :
— Et pourquoi m’avez-vous choisi blonde aussi… ?! Vous avez peut-être imaginé que cela serait beaucoup plus facile de m’embobiner avec toutes vos histoires ?! C’est navrant d’être lâche à ce point ! Et vous n’en avez pas marre aussi des clichés à deux balles ?! Blonde ! Tiens… vous savez ce qu’elles vous disent les blondes, mon cher… eh bien… elles vous…
Moi (et le courroux qui me gagne) :
— Stop ! Oui, stop ! Cela suffit maintenant, Isabelle ! On arrête tout ! Et on va reprendre calmement tous les deux parce que je crois que ça dérape un peu trop, là ! Certes, vous êtes blonde, et vous avez les yeux bleus, et puis vous êtes aussi particulièrement bien foutue, très bien, alors oui, tout cela est uniquement parce qu’il me convient de vous voir de cette façon ! Aussi ne cherchons pas plus loin, s’il vous plaît ! Et puis après tout, je crois que vous n’avez absolument aucune raison valable de vous plaindre, vous pourriez très bien être l’un de ces malheureux laiderons abjectes et sans aucun caractère qui traînaillent dans la plupart des romans à l’eau de rose !
Elle :
— Ah… ainsi, voilà donc l’opinion que vous vous faites vraiment des femmes en général ?! Elle se résumerait à de simples détails d’ordre esthétique, ou peut-être même purement cosmétique ?! Soit belle et tais-toi, en somme ! Ah ! Elle est charmante, votre vision du Monde !
Moi :
— Mais non ! Justement, vous n’avez rien compris, je ne veux surtout pas que vous vous taisiez, ma petite ! Bien au contraire, parlez-moi, parlez-moi donc ! Et posez-moi des questions, des tonnes de questions ! Je n’attends plus que cela de vous maintenant !
Elle (changeant subitement de ton) :
— Alors… comme ça… vous trouvez que je suis bien foutue… ?! Mais, est-ce que ça au moins, c’est bien vrai… ?!
Moi (profitant de l’aubaine qui se présente) :
— Mais bien sûr que c’est vrai ! Pourquoi vous mentirai-je ?! Vous êtes même une sacrément belle fille, Isabelle ! je vous l’assure, vous êtes magnifique !
Elle (ouvrant (enfin) son petit carnet de notes) :
— Bien… et votre enfance, alors… ? Si nous parlions un peu maintenant de votre enfance, Ernest ! J’ai cru deviner que cela n’avait pas été très folichon folichon ! Vous n’avez pas été un enfant facile à élever à ce qu’il parait… ?
Moi (tombant des nues) :
— Comment ? Mais… qui donc a bien pu vous raconter ça… ?! Ah, mais si, je vois… je vois très bien même… c’est ma mère… ?! C’est bien elle, hein… ?! Je suppose qu’il n’y a pu y avoir qu’elle pour vous raconter toutes ces sornettes sur moi !
Elle :
— Absolument pas ! Je n’ai jamais parlé de ma vie à votre mère ! Il s’agit seulement d’une évidence qui saute aux yeux en parcourant votre manuscrit… vous n’avez certainement pas eu une enfance heureuse, il suffit de savoir vous lire entre les lignes pour l’imaginer sans peine…
Moi :
— Ah… voilà ! je le savais… vous l’avez lu !
Elle :
— Mais évidemment, que je l’ai lu votre satané livre ! Ne pas le faire aurait été une faute professionnelle impardonnable de ma part il me semble, non ?!
Moi :
— Je le savais ! Oui, je le savais ! Et cela vous a plu… ?!
Elle :
— La question n’est pas là pour l’instant ! Que cela m’est plu ou pas n’a vraiment aucune importance, Ernest ! Si je suis là aujourd’hui, c’est uniquement pour vous interviewer et rien de plus ! Alors… cette enfance malheureuse, qu’en est-il exactement… racontez… !
Moi :
— Mais si… allons, dites moi ! Je vous en prie… comment avez vous trouvé… ?
Moi :
— Non ! que je vous dis ! Cela n’a vraiment aucun intérêt ! Je suis là pour travailler, pour informer mes lecteurs qui désirent vous connaitre un peu mieux, et certainement pas pour vous passer de la pommade durant une heure !
Moi :
— Ah… j’en étais sûr ! Si vous dites cela, c’est donc que mon livre vous a plu ! Vous venez de vous trahir, ma chère ! Alors, dites-moi… qu’est-ce qui vous le plus surpris dans cet ouvrage : le style, l’histoire, la manière dont se déroule l’intrigue… ou bien, mes personnages, peut-être… ? Oui je suis certain que ce sont surtout mes personnages qui vous ont intéressés… ne sont-ils pas attachants pour la plupart… ?! Tenez, cette Madeleine, par exemple… n’est-elle pas drôlement sympathique, ma petite Madeleine… ?!
Elle :
— Bon… revenons plutôt à cette enfance… pour votre mère, très bien… j’ai compris, n’en parlons plus ! Mais, votre père… ? Parlez-moi donc maintenant de votre père… quels étaient vos rapports avec votre père ? Extrêmement conflictuels, je suppose… n’est-ce pas, Ernest… ?
Moi :
— Ce n’est pas bien du tout ce que vous faites là, Isabelle… ! Non, pas bien du tout ! Je ne vous demandais pas grand-chose finalement… juste de me dire si cela vous avait plu…
Elle (impatiente) :
— Bon… j’attends… votre père… ?
Moi (écœuré) :
— … Oui, quoi ? Quoi, mon père ?! Qu’est-ce que vous voulez que je vous raconte sur mon père ?! Mais évidemment que c’était extrêmement conflictuel avec lui !
Elle :
— Ah, ben voilà… j’en étais persuadée !
Moi :
— Alors pourquoi me le demander si vous le saviez déjà ?! Pourquoi poser une question dont on connait déjà la réponse ?! Vous m’ennuyez…
Elle :
— Je voulais simplement l’entendre de votre propre bouche !
Moi :
— Laissez-moi vous dire que vous êtes vraiment une drôle de journaliste, ma chère ! Tiens, au fait, c’est quoi déjà ce canard pour lequel vous bossez ?
Elle :
— … France-Brocante…
Moi (interloqué) :
— France-Brocante… ?! Mais vous vous foutez de moi ou quoi… ?! Vous m’apprenez ainsi que vous venez m’interviewer ici, m’agresser, devrais-je plutôt dire… ! tout ça pour le compte d’une vulgaire revue à la con sur la brocante… ?! Non, mais, qu’on me pince, je rêve tout éveillé, là… ! Oui, je rêve !
Elle :
— Apprenez donc, mon cher ami, que les passionnés de vides-greniers peuvent également être des gens qui s’intéressent à la littérature… ne soyez donc pas si sectaire, Ernest Salgrenn ! Ouvrez donc un peu plus votre esprit et élargissez votre vision des choses !
Moi (ironique) :
— Tiens, vous pourrez toujours leur raconter qu’adolescent je collectionnais les timbres-postes ! Je suis certain que cela va beaucoup leur plaire !
Elle :
— Mais oui… certainement… merci pour cette anecdote ! Je le note ! Une seconde, vous n’aviez pas terminé concernant votre père… un rapport très conflictuel, disiez-vous… ?
Moi (tout en m’imaginant en couverture de France-Brocante du mois prochain) :
— … En tout cas jusqu’à l’âge de mes quinze ans environ… ensuite, il est vrai que cela c’est un peu arrangé entre nous…
Elle (curieuse) :
— Comment ça, cela c’est arrangé… ?!
Moi :
— Oui… notre relation père-fils a évoluée de façon très positive dès le jour même où il a pris la décision de se jeter sous un train !
Elle :
— Ah, mince… ! je ne savais pas… me voyez confuse… absolument désolée, Ernest !
Moi :
— Y’a pas à être ennuyée comme ça, ma petite ! Après tout, lorsqu’on a une vie totalement inintéressante, n’est-il pas préférable qu’elle soit la plus courte possible ?! J’ai toujours pensé que mon père avait fait le bon choix !
Elle :
— Mais, c’est carrément horrible ce que vous me dites là… !
Moi :
— Et ce n’est pourtant que la vérité ! Ne vouliez-vous pas justement tout à l’heure que je vous dise la vérité ?! Hé bien, voilà, je vous la sers sur un plateau d’argent, cette vérité… elle est que mon père, je vous le répète une nouvelle fois, ma très chère Isabelle, a eu une excellente idée de se suicider parce que, finalement, cela arrangeait bien tout le monde, et moi le premier !
Elle :
— … Vous êtes ignoble ! Un monstre, voilà ce que vous êtes en réalité !
Moi :
— Merci… vos compliments me vont droit au cœur !
Elle décroise les jambes…
— Ah… enfin… ! Je me demandai bien si vous alliez le faire à un moment !
Elle :
— Quoi… ? De quoi parlez-vous… ?
Moi :
— Vos jambes… j’avais fini par croire que vous n’alliez jamais les décroiser ! J’attendais cela avec beaucoup impatience depuis le début de notre entretien… cela n’est pas très conseillé pour votre circulation du sang de rester comme cela si longtemps, les gambettes croisées !
Elle :
— … Ma circulation du sang… ?! Elle a bon dos, tiens, ma circulation du sang ! Avouez plutôt que ce sont surtout mes cuisses que vous vous désespériez d’apercevoir avant la fin de cet entretien ! Non seulement vous êtes un ignoble type, Ernest Salgrenn, mais de surcroît vous êtes un véritable obsédé sexuel ! Ignoble saligaud ! Honte à vous !
Moi :
— … N’exagérez-vous pas un peu… ? Je me demande bien quel mal y aurait-il donc de ma part à désirer votre bien, ma chère… et uniquement votre bien, je vous l’assure… voilà, alors que je vous parle, avec raison, il me semble, d’hygiène de vie et du bien-être de vos vaisseaux sanguins, mais aussi lymphatiques, que vous… vous… oui, c’est bien de vous dont je parle, et ne faites pas ses yeux de merlan frit, s’il vous plaît, car je vous le répète c’est bien de vous dont il s’agit ici, ma chère ! Vous, donc, petite demoiselle effrontée qui n’ayant apparemment aucun sens de la mesure, ni le moindre discernement, vous… hé bien, vous là même devant moi… jambes décroisées et très légèrement entre-ouvertes… vous avez l’audace de me parlez froidement de sexe… de sexe, Isabelle… oui, j’ai bien dit de sexe ! Aurais-je donc tout entendu cette fois avec vous, ou bien faut-il encore que je m’attende à d’autres inepties de votre part, et qui soient, on ne peut que le craindre j’imagine, toutes aussi grossières et malvenues que celle-là ?! Mais, que me préparez vous donc encore, Isabelle… ?!
Elle :
— Wouaah… ! Bravo ! Là, j’avoue que vous m’impressionnez ! Cette facilité que vous avez à retomber sur vos pattes à chaque fois ! Du grand art lyrique, Néness ! Dans le genre, vous êtes sans conteste le champion toutes catégories ! Alors, que dire après ça, je me le demande bien… ?!
Moi (vexé grave) :
— Hé bien, vous savez quoi… ne dites rien ! c’est peut-être mieux ainsi après tout ! Oui, c’est ça, taisez-vous donc si vous ne savez plus quoi dire !
Elle :
— Vous n’allez tout de même pas vous mettre à bouder… ?!
Moi (me levant de ma chaise) :
— Bon, l’heure de la visite a passé, je crois… voyez le gardien est déjà là… j’entends les clés dans la serrure… à une prochaine fois… peut-être… et bien le bonjour chez vous… !
Le gardien ouvre la porte et je le suis sans me retourner, et c’est beaucoup mieux ainsi… And the thrill is gone… Et le frisson est parti…
Deux jours plus tard.
Le gardien (à la porte de ma cellule) :
— Elle est là…
Moi (couché en travers de mon lit de fer) :
— Hein ? Qui ?
Le gardien :
— Vot’ copine, la journaliste ! elle est revenue et elle veut vous voir !
Moi (ne bougeant pas d’un poil) :
— Ben non, j’irai pas… ! Dis-le lui donc de ma part, le maton… je ne veux pas la voir ! Plus du tout envie de lui parler, à celle-ci !
Le gardien :
— Comme vous voudrez, mais je commence à bien la connaître, cette fille, elle ne partira pas tant qu’elle ne vous aura pas vu ! Ça, c’est du garanti sur facture !
Moi :
— Et que veut-elle encore de moi… ?! Je lui ai tout dit ! Elle n’a plus rien a apprendre, elle sait tout maintenant !
Le gardien :
— Vous êtes vraiment sûr de vous… ?
Moi :
— Oui ! Dites-lui de s’en retourner chez elle… je veux rester seul maintenant !
Le gardien (faux ami de première classe) :
— … C’est bête… elle avait un cadeau pour vous…
Moi (me relevant sur mes coudes) :
— Attendez… un cadeau… ?! Comment ça, un cadeau ? Qu’est-ce que c’est que cette affaire ? Et de quel droit m’apporte-t’elle un cadeau ici, celle-là ?! Quel manque évident de savoir vivre !
Le gardien :
— Bon… décide-toi maintenant, le scribouillard ! j’ai pas que ça à faire, moi ! Alors, on y va ou pas ?
Moi :
— Et il ressemble à quoi, ce cadeau ?
Le gardien :
— Mais, je n’en sais rien, moi… j’l’ai pas vu !
Moi (m’asseyant au bord du lit qui couine) :
— Comment ça ? vous avez bien du la fouiller à l’entrée, nom d’un chien ?! Ne me dites pas que vous ne fouiller plus les visiteurs maintenant ?! C’est marrant, mais j’ai l’impression que depuis quelques temps ça devient un peu le foutoir dans cette baraque !
Le gardien :
— Évidemment qu’on l’a fouillé, la petite ! Tu m’étonnes, John ! Une gamine aussi gironde… et même plutôt deux fois qu’une !
Moi (debout sur mes pattes maintenant) :
« OK… c’est bon, on y va ! mais, je vous jure qu’elle va m’entendre, cette garce… !
Le gardien :
— Tu viens pas de dire que t’avais plus rien à lui dire ?! Et voilà maintenant qu’elle va t’entendre ?! T’es pas très logique, mon pote !
Moi (mais il fallait bien que ça sorte un jour) :
— … Et toi, mon salaud de vicelard, tu crois peut-être que t’es logique lorsque tu me reluques le fondement en profondeur trois fois par jour ?! Bon, allez, hop ! assez discuté comme ça maintenant… allons-y vite !
Arrivé au parloir, elle est bien là…
Moi (tout de suite) :
— Vos yeux… ?! Mais… bon sang… qu’est-ce que vous avez fait à vos yeux… ?! Ils sont devenus verts !
Elle :
— J’ai mis des lentilles de contact ! Vous voyez, Ernest, vous n’êtes pas le seul à pouvoir vous permettre de travestir la réalité du matin au soir !
Moi :
— Des lentilles… ?! Vous n’aviez pas le droit ! Qui vous a donc autorisé à faire ça ?!
Elle :
— Vous continuerez toujours à m’étonner, Ernest ! Je ne pensai vraiment pas que la première chose qui attirerait votre attention aujourd’hui serait le changement de couleur de mes yeux !
Moi :
— Ah bon… ? Parce que vous croyez peut-être que je ne l’ai pas vu aussi, votre mini-jupe ! D’ailleurs, n’est-elle pas un peu courte tout de même pour des visites en prison… ?!
Elle :
— … Je ne pensai pas à ça non plus, voyez-vous ! Je pensai plutôt à ma coiffure !
Moi :
My God… ! Mais… mais qu’avez-vous fait, là aussi ?
Elle :
— Holà ! je peux vous assurer que votre sacré bon Dieu n’a rien à voir là-dedans, Ernest ! J’assume mes choix, moi ! Alors ceci n’est qu’une simple initiative personnelle !
Moi :
— Brune… ! Brune aux yeux verts ! C’est la meilleure de l’année, celle-là !
Elle :
— Oui, et alors… ? Où est le problème, mon vieux… ?! Je ne vous plaît peut-être pas comme ça ?
Moi :
— … Vous… vous… tiens… vous m’emmerdez vraiment, Isabelle… !
Elle :
— Ah… je le savais bien que cela vous ferait plaisir !
Moi :
— Non ! Certainement pas ! Vous m’avez trahi Isabelle !
Elle :
— Hé ben voilà… c’est dit ! Alors… quoi de neuf, depuis l’autre jour ?! Ça roule toujours pour vous ?! On s’est fait des nouveaux copains, peut-être ?!
Moi :
— Qu’est-ce que ça peut bien vous faire ?! Pourquoi êtes-vous revenue ? On s’était tout dit, il me semble bien !
Elle :
— Oh, je ne crois pas, non ! Et puis, j’ai un petit cadeau pour vous, et je suis certaine qu’il vous fera plaisir… tenez, ouvrez-donc… !
Elle me tend un petit paquet très bien emballé dans du papier kraft, avec un ruban rouge tout autour, et une jolie étiquette avec dessus, en lettres d’or, mon prénom, Ernest…
Moi (gros rancunier) :
— Merci, c’est gentil mais fallait pas ! le mérite sûrement pas !
Elle :
— Allez, ouvre-le plutôt, au lieu de nous faire ta chochotte !
Moi (de surprise en surprise) :
— Ah bon ? parce qu’on se tutoie maintenant… ? alors c’est nouveau, ça aussi ?! Et puis-je savoir en quel honneur on se tutoie tous les deux ?!
Elle :
— En l’honneur qu’on se connait peut-être un peu mieux maintenant ! Bon, alors, tu vas l’ouvrir ton paquet, dépêche-toi, sinon, je vais finir par le faire moi-même !
Moi :
— Vous êtes de plus en plus impertinente, Isabelle !
Elle (un doigt s’entortillant dans les cheveux) :
— Ouais… et de plus en plus belle !
Moi (comme une image figée dans le cortex) :
— Cette mini-jupe en cuir, c’est votre idée aussi… ?!
Elle :
— Bien sûr ! Tu n’aurais peut-être pas osé, toi… parfois, je te trouve tout de même un peu trop timoré de ce côté-là… tu les aimes, mes jambes… ?!
Moi (tout en déchirant le papier kraft) :
— Oui… évidemment… elles sont superbes ! Vous devez certainement faire beaucoup de sport pour avoir de telles guiboles, non ?!
Elle :
— Toujours sur la pointe des pieds lorsque je monte un escalier ! Et c’est bon pour le fessier aussi !
Moi :
— Et pour les cuisses… je suis certain que vous avez un truc aussi… ?!
Elle :
— Oui… La bicyclette ! je grimpe pas mal de cols à vélo ! le Mont Ventoux, tu connais… ?! je me le tape deux fois par semaine en ce moment ! Et toujours par Bédoin, c’est le côté le plus difficile ! des passages à dix-huit pour cent !
Moi (découvrant enfin l’objet emballé…) :
— Un livre…
Elle :
— Ouais… bonne pioche !
Moi :
— Mon livre… ! Merde… mais c’est mon bouquin… « Le coup du Dodo » ! Quelle surprise ! Alors comme ça, ils l’ont déjà imprimé… ?! C’est vachement rapide quand même ! Je n’aurai pas cru qu’ils mettraient si peu de temps ! Oh ben, merde alors ! C’est lui… c’est mon bouquin que je tiens entre mes mains… !
Elle :
— Alors, heureux, pépère… ?!
Moi (très ému) :
— … Je n’arrive pas encore très bien à réaliser… c’est tellement incroyable !
Elle :
— Tu vas pas chialer tout de même ?! Allons, ressaisies-toi vieille branche !
Moi (flottant sur un petit nuage tout en couleurs) :
— Tu ne peux pas comprendre, Isabelle… cela faisait tellement longtemps que je l’attendais, ce moment-là…
Elle (les pieds encore sur terre) :
— Et ils m’ont affirmé que ça allait sûrement faire un carton ! Tu sais, ils ont l’habitude, ils ne se trompent pas souvent, alors je crois qu’on va leur faire confiance !
Moi :
— Tu sais… cela fait bien longtemps que je ne fais plus confiance à personne !
Elle :
— C’est bien dommage…
Moi (feuilletant mon « Dodo ») :
— Bon… va falloir que je le relise tout de suite ! je dois vérifier s’ils n’ont pas fait d’erreur… c’est important… pas de coquille et chaque mot doit être bien à sa place !
Elle :
— Mais ce sont des pros tout de même… te fais donc pas de bile, Ils connaissent bien leur métier, ces gens-là ! Allez, on se décontracte maintenant… je te sens beaucoup trop tendu… Relax man !
Moi (reprenant mes esprits) :
— Bon… et cet article sur moi… t’en es où… ?
Elle :
— Bientôt terminé ! Il me manque juste deux ou trois petites choses… par exemple, tu ne m’as absolument rien dit sur ta scolarité, Ernest…
Moi :
— Parce qu’il n’y a rien dire !
Elle :
— Qu’est-ce que tu me chantes… comme tout le monde t’es forcément allé à l’école primaire, au collège, et peut-être même ensuite, au lycée… ?!
Moi :
— Oui, mais il n’y a vraiment rien d’intéressant à raconter sur cette période de ma vie… tu vas pouvoir faire l’impasse là-dessus dans ma bio, ma petite chérie… !
Elle :
— Mais, il n’en est pas question ! mes lecteurs voudront savoir !
Moi :
— Hé, bien, s’ils veulent vraiment savoir dis leur donc que je m’y suis emmerdé à l’école ! Voilà, dis-leur ça, après tout : Ernest Salgrenn s’est emmerdé comme un rat mort à l’école !
Elle :
— Mauvais élève… ?
Moi :
— De mauvais professeurs surtout !
Elle (réfléchissant deux secondes) :
— Bon… OK… je sais ce que je vais écrire dans mon papier… j’écrirai que tes professeurs n’ont pas su malheureusement déceler en toi cet extraordinaire potentiel sous-jacent qui ne demandait pourtant qu’à s’exprimer pleinement en une multitude éblouissante d’éclats d’un génie sans cesse renouvelé… ! Est-ce que cela te convient… ?!
Moi (un peu sonné) :
— Parfait !
Elle :
— Et ensuite… tu bossais dans quoi… ? c’était quoi ton boulot avant de te consacrer uniquement à l’écriture ?
Moi :
— Je ne sais pas moi, tu sais, j’ai essayé tellement de choses dans ma vie ! on a qu’à dire thanatopracteur, tiens… ! C’est pas mal, ça, non ? Thanatopracteur ! c’est cool et pas du tout banal comme job, je suis persuadé que ça va leur plaire du tonnerre !
Elle :
— Oh, Madonne ! Mais, c’est bon ça… ! c’est même très très bon ! voilà bien une chouette anecdote qui va faire kiffer mes lecteurs ! Ils raffolent du morbide, ces imbéciles !
Moi (dictionnaire ambulant) :
— Le macabre, tu veux dire… le morbide, c’est rapport à la maladie… le macabre est donc plus approprié dans le cas présent… toujours important d’employer les mots justes, Isabelle…
Elle :
— Macabre, funeste, ou morbide… ne t’inquiètes pas, ils ne feront pas la différence ! si les journalistes avaient l’habitude de faire dans la subtilité cela se saurait depuis le temps, non ?! le principal, vois-tu, est de marquer les esprits avec des mots chocs ! Morbide… mort… ça matche fort ! Et puis, tiens, je rajouterai également deux ou trois photos pleine page de magnifiques cadavres en décomposition ! Plus c’est dégueulasse et trash, et plus ça a des chances de plaire !
Moi :
— Et j’ai un titre tout trouvé… « Ernest Salgrenn, un écrivain fabuleux qui parle à l’oreille des morts » !
Elle :
— Ouais… c’est très bon, ça aussi… ! Vraiment… t’es trop génial, Ernesto !
Moi :
— Je ne te le fais pas dire !
Elle :
— À ce propos… en parlant de photos… je me suis faite accompagner par un photographe aujourd’hui, il attend derrière la porte…
Moi :
— Des photos ? des photos de moi ? Ici… ? Mais, le cadre n’est pas tellement approprié ! et puis je ne me suis pas rasé depuis plus d’une semaine !
Elle :
— Pas de soucis, bien au contraire ! Cela accentuera ton côté bad boy ! C’est nickel, ça aussi, pour ta popularité !
Moi :
— Si tu le dis… faisons-le entrer alors…
Elle se lève (je mate son cul), se dirige vers la porte, l’ouvre, un jeune type, avec un appareil photographique Nikon autour du cou, entre dans la pièce…
Moi (pas encore tout à fait folle la guêpe) :
— Vous… vous… mais je vous reconnais… !
Elle (très satisfaite de son petit manège) :
— Hé, oui… c’est bien lui… ton petit livreur de pizzas !
Moi :
— Salope !
Elle :
— Merci ! Tu ne croyais tout de même pas que tu allais pouvoir t’en tirer comme ça… !
Clic clac Kodak ! éclairs de flashs. Je ne vais pas tarder à tomber sous la mitraille…
Moi (un début de migraine ophtalmique) :
— C’est pas réglo du tout, cette façon de faire… tu n’avais pas le droit ! c’est illégal !
Elle :
— Illégal ?! Simple retour de manivelle, dirons-nous plutôt ! Il a une belle petite gueule, tu ne trouves pas… ?! Viens, approche d’un peu plus près, mon chou, et montre donc ta jolie frimousse à ce brave monsieur Salgrenn… !
Moi :
— Salope !
Elle :
— Déjà dit, je crois ! Va falloir que tu penses à te renouveler, mon cher… !
Moi :
— Tu as couché avec lui ? T’as couché avec lui, hein ? j’en suis sûr, je le sais… !
Elle :
— Pas encore… mais, ça ne saurait tarder !
Moi :
— Pourquoi joues-tu à ce jeu-là ? Ça t’amuse donc de me faire souffrir ? Mais qu’est-ce que j’ai donc fait pour mériter ça ?
Lui (le photographe de mes deux) :
— Je crois qu’elle vous aime… tout simplement…
Moi :
— Ta gueule, toi ! Il me semble ne pas t’avoir autorisé à m’adresser la parole ! D’ailleurs, depuis quand les macchabées ont-ils le droit de se mêler des affaires des vivants ?! Et vlan !
Elle (se lovant contre ce petit con) :
— Pour un macchabée, je le trouve drôlement sexy, moi !
Moi (détournant le regard) :
— Gardien ! Ohé, Gardien ! je veux sortir d’ici tout de suite… ! il est passé où encore ce gros lard ?!
Elle :
— Et voilà… monsieur se débine une fois de plus ! Un écrivain, ça ? Une sacrée lavette, oui… !
Moi (piqué au vif) :
— Non, je ne me débine pas ! Je ne veux pas voir ça, c’est tout ! Tu vas beaucoup trop loin, là ! Un personnage de roman se doit de garder une certaine mesure dans son attitude ! Même chez moi ! Je n’aurai jamais écris une scène pareille, vois-tu… jamais ! j’ai toujours eu le sens de la retenue pour mes personnages car il y a parfois des lignes à ne pas écrire, ma chère !
Elle (indiquant d’un geste au photographe, la sortie) :
— Bon, allez, ça va… faisons la paix… je m’excuse… tu entends, je m’excuse… reviens t’asseoir, s’il-te-plaît…
Moi (attendant que le jeune décédé sorte tout à fait) :
— … c’est vrai, ce qu’il a dit… ?
Elle (feignant de ne pas comprendre, mais fallait s’y attendre) :
— Quoi donc… ?
Moi :
— Ben, que tu m’aimes… ?
Elle :
— Ça se pourrait bien… ce n’est pas impossible… ! il n’est pas faux en tout cas de penser que je ne sois pas totalement insensible à ton charme… !
Moi :
— Une litote ! C’est merveilleux ! Voilà que mademoiselle se prends pour Chimène, maintenant ! J’aurais vraiment tout vu et tout entendu, aujourd’hui ! Je suis épuisé, tiens ! Trop, c’est trop !
Elle :
— Bon… on y va ?
Moi :
— Où ça… ?
Elle :
— Ben, chez nous, pardi ! Ne crois-tu pas que nous avons perdu assez de temps comme ça tous les deux ?! Un taxi nous attend, tu vois, j’ai tout prévu !
Moi :
— C’est fini, alors ? La vie réelle reprend déjà son cours monotone… je n’ai pas vu le temps passer, cette fois-ci…
Elle :
— Oui… mais après tout… rien, ni personne, ne t’empêche d’écrire la suite demain… allez, viens, rentrons maintenant, mon chéri…

Texte et photographie Ernest Salgrenn. Avril 2022. Tous droits réservés.

Une semaine bien ordinaire.

Ce matin, un chasseur a tué un lapin blanc sorti d’un chapeau de roue. Cela s’est passé pas très loin de chez moi, sur l’autoroute A7, au kilomètre 126, dans le sens Marseille-Paris. La chasse, faisant* partie de ces hobbies (dur de ne pas faire la liaison, mais abstenez-vous toutefois, conseil d’ami…) qui vous permettent de vous dégoter un bon nombre d’amis à vie, n’est plus du tout ce jeu de massacre auquel on pouvait assister tristement par le passé. En effet, depuis que la pratique est interdite en campagne et autorisée seulement sur nos autoroutes, les choses ont beaucoup évolué. Les tableaux de chasse sont, depuis, très nettement en baisse. Ceux des tirailleurs sur tout ce qui bouge en tout cas. Un peu moins ceux des chauffeurs lituaniens de trente-huit tonnes…
Avant-hier soir, juste avant la tombée de la nuit, une éolienne de cent mètres de haut s’est emballée, comme ça, sans prévenir. Puis, une autre. Et encore une autre ! Et pour finir la totalité du parc qui se trouve à côté de chez moi. Les pales géantes ont fini par se détacher dans un fracas épouvantable, propulsées pour certaines à plusieurs kilomètres, dont une qui s’est figée, toute droite, verge monstrueuse de résine-carbone, dans mon jardin, au beau milieu de mes plants de salades frisées (que je venais de repiquer, c’est vraiment pas de bol !) ! La douzaine d’experts, accourus sur place dans la matinée, reste dubitative. Que s’est-il donc passé ? On peut se poser la question. Ils se la posent. Et je me la pose aussi.
La semaine dernière, mon charcutier-traiteur, Biloute Van la Meesch, a réalisé sa première appendicectomie. Avec succès. Devant la disparition de nos médecins de campagnes, « le Désert médical, ça fait mal ! », il faut bien qu’on s’organise. Son épouse, Germaine, s’occupe de l’anesthésie. Elle a appris grâce à des tutos sur le Net. Ses andouillettes, à Biloute, sont une vraie tuerie. Les gens viennent de très loin rien que pour ces andouillettes-là. Et des célébrités, et pas des moindres : Michel Drucker en personne vient se servir chez lui, profitant à chaque fois de l’occasion pour réaliser un check-up complet (Ou, comment joindre l’utile à l’agréable !). Son paté de ragondin à l’Armagnac n’est pas mal non plus.
Demain, je fais ramoner. C’est obligatoire pour les assurances. C’est écrit en tout petit sur mon contrat, mais c’est écrit. Je dois faire contrôler ma fosse septique aussi. Et mes deux bagnoles. Il y en a qui disent que c’est du racket organisé. Moi, je dis que non ! La sécurité n’a pas de prix. Pas de prix. Et une fosse septique qui ne fonctionne pas au poil, cela peut être tellement dangereux… des chiottes bouchés sur un bateau, c’est la mutinerie assurée !
Ce soir, il y a une chouette émission à la téloche : « La France a un incroyable talent ». J’aime bien. On y voit des choses assez surprenantes qu’on ne voit pas ailleurs. À moins d’être un directeur de cirque, bien entendu (ou infirmier en psychiatrie éventuellement). À ce propos, il parait que les cirques ne pourront plus présenter d’animaux sauvages. Bientôt, qu’ils ont dit. Je trouve que ce n’est pas plus mal (Eh oui, parfois, je n’ai pas peur de prendre un peu position !). La mesure devrait également s’appliquer à ces chasseurs (encore eux !) qui attachent leurs pauvres chiens durant neuf mois de l’année au bout d’une chaine d’un mètre cinquante. On aurait peut-être même dû commencer par ça. No ?
Bon, je dois vous laisser, j’ai rendez-vous chez mon nouveau proctologue. J’en profiterai pour lui acheter des clopes. J’en ai pu !

  • faisant, faisan : petit clin d’œil cynégétique !

Texte et photographie Ernest Salgrenn. Mars 2022. Tous droits réservés.

Yop la boum !

« En cas d’explosion nucléaire, s’éloigner des fenêtres« . Lol… !
Je referme ce bouquin reçu hier matin par la poste, « La guerre nucléaire pour les nuls« , m’enfile un cachet d’iodure de potassium avec un verre d’eau chlorée (en préventif), une vieille paire de pompes, et sors dans le jardin. Il fait beau. Juste une petite brise venu de l’est. Du nord-est plus précisément.
Depuis quelques temps, mon jardin ressemble à un cimetière. Tout ça à cause de l’O.L.D, la fameuse directive préfectorale sur le débroussaillement obligatoire en prévention des feux de forêt. Ce n’est pas génial génial, comme idée, d’abattre des arbres sains avant qu’ils ne brûlent (re-lol !), mais je n’avais pas le choix, vous savez bien ce que c’est : mise en demeure, amendes, tribunal correctionnel, casier judiciaire, opprobe générale… alors ma résistance a capitulé rapidement. Béée… ! fait le mouton. Amen… ! le contribuable…
J’ai choisi de ne pas tronçonner mes arbres à ras, j’ai coupé à environ un mètre du sol. Reste donc une partie du tronc. L’idée m’est venu en me souvenant d’un paysage observé, il y a quelques années de cela, en Alaska. Sur des dizaines de kilomètres carrés, le souffle de l’explosion d’un volcan avait provoqué un cataclysme effroyable. Tous les arbres étaient coupés en deux. La partie supérieure emportée par une coulée de boue, restaient seuls les troncs plantés lugubrement dans les cailloux basaltiques. Peut-on exiger des gens instruits d’être également doué d’un minimum de bon sens ? Je n’ai pas l’impression que cela soit à l’ordre du jour chez nous…
Je sais qu’il y a des amateurs de cimetières. Certains passent une grande partie de leur temps libre à les visiter. Cela porte même un nom : la taphophilie. De taphos, tombe, et philie, amour. C’est reposant, un cimetière. D’ailleurs, c’est un peu l’objectif au départ : y trouver le repos éternel ! Peut-être aurais-je, moi aussi, des visites de passionnés d’ici peu ? À suivre…
Tout à l’heure, j’ai entendu aux infos de la radio, que monsieur Poutine avait mis toute sa famille en sécurité en Suisse. D’une, je ne savais pas que ce type avait une famille (Mais, après tout, même les monstres ont droit au bonheur !), et de deux, pourquoi donc la Suisse ? Parce qu’ils possèdent les meilleurs abris anti-atomiques du monde ? Parce que l’or en barres arrête les radiations ? Parce que c’est très chouette comme pays pour mourir dans d’atroces souffrances (il parait qu’on vomit beaucoup de sang avant de clamser pour de bon) ? Où tout simplement parce que tout son pognon volé est planqué là-bas, bien au chaud ? Mais, je me pose peut-être trop de questions, non ? Je ramasse une pigne de pin. C’est beau, une pigne de pin. Et drôlement bien foutu si on l’observe d’un peu plus prés. Les petites graines (pignons) sont très bien cachées dans les alvéoles protectrices. Je crois qu’il est nécessaire de toujours prendre le temps d’observer les choses de plus près lorsqu’on peut le faire. Et, j’ai un peu de temps, ce matin. Un oiseau me survole en rase-mottes. Bientôt, le printemps, alors peut-être cherche-t-il un coin tranquille pour y faire son nid ? N’a pas encore réalisé, ce con, que les choses ont bien changé ici depuis l’année dernière ? C’est assez bête, finalement, un oiseau, vous ne trouvez pas… ?

Texte et photographie Ernest Salgrenn. Mars 2022. Tous droits réservés.

PAGE 385.

« Tiens… c’est de la daube ! »
Je me retourne et le regarde jeter sans aucun ménagement un pavé de 500 pages sur mon comptoir déjà fort encombré.
— Quoi… qu’est-ce donc ?!
— Ce bouquin, que tu m’as vendu il y a quinze jours… ben, je l’ai lu ! Et c’est une grosse daube ! Style, trame, psychologie des personnages : Le néant complet ! Même l’illustration de la première de couve est flippante de médiocrité ! Un gamin de cinq ans dyslexique aurait pu écrire ça ! Et pour en rajouter une louche : il y a une faute d’orthographe page 385…
— …page 385… ?
— Oui, parfaitement… à nénufar ! Nénufar écrit avec « ph »… !
— Mais… Ernest… tu sais bien… la grande réforme de l’orthographe menée par l’Académie Française ? Ils ont décidé de changer… initialement écrit avec « ph » et maintenant avec un « f » !
— Ah ouais ?! Sauf qu’à la base, mon pote, c’était déjà écrit avec un « f » !
— Oui… c’est pour cela que les deux orthographes sont désormais acceptées !
— Enfin bref, c’est le bordel, quoi !
Il est chiant, des fois, un chipoteur de première. Non… un vrai casse-couilles !
— Qu’est-ce que tu fiches là ? C’est quoi tous ces cartons ? Voilà que tu te décides enfin à faire du rangement dans cette boutique ? Pas trop tôt !
— Tu ne regardes donc pas la télé ?
— Non ! Pour quoi faire ? Pour m’abrutir comme tous ces cons ?!
— Et la radio… tu n’allumes pas ta radio de temps en temps ? France culture… ?!
— Des cons aussi ! Un ramassis de bobos gauchistes ! D’ailleurs, je n’ai plus de piles à foutre dedans… !
— Et Internet… ? Facebook ?
— Qui… ?
Je n’en reviens pas. Il ne sait rien, cet idiot. Pas l’once d’une inquiétude dans ses yeux…
— Ernest…
— Oui… ? Quoi… ?
— Ils sont à nos portes…
— Oh, merde… ! T’as le fisc au cul ?! Ah, les enfoirés ! Te faire ça, à toi… ils ne vont pas t’obliger à fermer tout de même ? Bon… combien tu leur dois ? J’peux t’aider, tu sais… j’ai du pognon… et je ne sais pas vraiment quoi en faire de tout ce fric ! Oui, alors, combien il te faut ? Combien… ?
Il est comme ça, Ernest. Un brave type.
— Je te remercie, mais non, il ne s’agit pas de ça… c’est bien plus grave…
— Plus grave que le fisc ? Ta femme te quitte ? Ah, la salope, tiens ! Je m’en doutais… !
— Mais comment ça, tu t’en doutais ? Monique n’a pas du tout l’intention de me quitter ! Nous sommes très bien ensemble… !
— Que tu crois… ! Regarde la mienne… elle s’est barrée comme ça, sans prévenir, du jour au lendemain !
— Mais, tu la trompais, Ernest… ! Tu sautais tout ce qui bouge ! Tu as même essayer de te taper ma Monique ! Elle me l’a dit… tu lui faisais du rentre-dedans à chaque fois que tu venais ici lorsqu’elle était seule dans la boutique !
Il ouvre de grands yeux, et fait semblant de ne pas comprendre.
— Ouais, bon… n’empêche que… ! Ce sont toutes des salopes, tu peux me croire là-dessus !
— Les Russes… Ernest… les Russes… !
— Magnifiques ! Pouchkine, Dostoïevski, Tourgueniev, Nabokov, Boulgakov… et puis Gogol, bien sûr… ah, et voilà que j’allais oublier Tolstoï ! Comment peut-on oublier Tolstoï… ?! « La beauté ne fait pas l’amour, c’est l’amour qui fait la beauté… » ! Magnifique, non ?
— Oui… tu as raison, mais, cette fois, il s’agit plutôt de… Poutine ! Wladimir Poutine…
— Connais pas ! Qu’est-ce qu’il a écrit, celui-là ?
— Une jolie déclaration de guerre…
— Ah… ? Original, mais tu sais bien que les romans historiques ne m’intéressent pas ! Tu n’as pas autre chose à me proposer ? Un Bukowski ? Oui, tu n’aurais pas par hasard une vieille édition de « The days run away like wild horses over the hills » ? Quatre-vingt dix poèmes… des petits bonbons fourrés au fiel !
— Si… là, regarde sur ta droite, troisième étagère… tu as de la chance, je n’ai pas encore emballé ce rayon… et je t’en fais cadeau…
— Super ! T’es vraiment un ami !
Il trouve le recueil rapidement, le feuillette, et puis sort de la boutique tout en récitant à haute voix quelques vers de Charles. Il m’a déjà oublié. Car il est comme ça, Ernest…
Ne reste que ce livre, déposé sur le comptoir tout à l’heure, et dont je ne peux détourner maintenant mon regard… « Malevil » de Robert Merle… si tu avais su, Ernest…

Bruits de bottes au pas cadencé
Des larmes et du sang
Que pourrait-il rester de la vie, si ce n’est l’amour ?
Entends le canon qui gronde, ma blonde…
Pourtant, elle est si douce la langue russe !

Texte et photographie Ernest Salgrenn. Mars 2022. Tous droits réservés (même en Russie !).

Ya tebia lyublyu* !

 » Mais, qu’est-ce tu fous là ? Je te cherche partout… !
— … Rien… je rangeais un peu…
— Tu ranges ?!
— Oui, parfaitement, je range ! Notre cave est un véritable bordel… comment peut-on vivre avec une cave aussi mal rangée… ?!
Elle me regarde du haut des escaliers. Une toile d’araignée pend juste au dessus de sa tête. La loupiote du plafonnier se met à grésiller. Elle est belle, ma femme, en robe de chambre.
— Pendant que tu y es, tu devrais peut-être aussi jeter un coup d’œil à l’électricité… ! Et puis, tiens… on vient d’apporter ça, pour toi…
Elle me tend un petit paquet. Je remonte les quelques marches qui nous séparent.
— C’est quoi, ce truc ?! De l’iodure de… de…
— de potassium !
— Oui, c’est ça ! De potassium… ! Mais que comptes-tu donc faire avec tous ces comprimés ?
— … C’est pour nos bonzaïs… ! Ça devrait leur filer un coup de fouet ! Je l’ai lu dans le télé Z de la semaine dernière… tu sais, à la fin, dans la rubrique « Jardinage »… !
Je lui prends délicatement le paquet des mains. Tout à coup, la porte derrière elle claque, sûrement à cause du courant d’air. Et puis, la lumière s’éteint. Dans l’obscurité, je remonte encore d’une marche et passe un bras autour de sa taille.
— Je t’aime, tu sais…
— Oui, je sais… moi aussi, mon chéri…
Le sol, alors, sous nous, vibre…

  • Ya tebya lyublyu : Je t’aime (russe).

Texte et photographie Ernest Salgrenn. Février 2022. Tous droits réservés.

Coup de pouce.

Souvenez-vous… il y a quelques mois de cela, je vous invitais à découvrir le blog d’un jeune et talentueux auteur : un certain Monsieur Jourd’humeur. Depuis, il a fait son petit bonhomme de chemin sur la voie du succès et de la reconnaissance numérique. Et j’en suis fort aise pour lui.

Aujourd’hui, je désirerai vous faire part d’une autre jolie découverte, due au hasard de mes clics désordonnés sur la toile. L’auteur de ce blog se qualifie lui-même de « Vieux singe ». S’il est vrai que l’on n’apprend pas aux vieux singes à faire des grimaces, cet auteur (car je considère qu’il est un auteur à part entière) nous expose (enfin, m’expose, plutôt, car je suis pour le moment son seul et unique abonné !) sa vision de l’actualité au jour le jour. Et, bon sang, comme c’est bien vu… ! Ses analyses sont toujours très pertinentes. Si sa prose sans fioritures (comme l’habillage de son blog !) peut surprendre au début, monologue un peu triste, désabusement notoire, je lui trouve après plusieurs lectures un charme évident et de belles qualités. Mais, saurez-vous être aussi réceptifs que je le fus, je ne sais pas !

L’animal (vieux singe) ne recherche pas la notoriété. Il semblerait même la fuir (paradoxe du blogueur ?). Toutefois, je vous donne le lien :

Le vieux singe qui solliloque (du soliloque au multiloque sans se déloquer).

https://levieuxsingequisolil.wordpress.com/home/

Merci, mes ami(e)s virtuel(le)s.

PS : La photographie (Ernest Salgrenn. Tous droits réservés) est un petit clin d’œil à Mr. Akimismo…

À la Saint-Glinglin.

Hasard de notre calendrier romain, demain, c’est la veille de la saint-Glinglin ! Et comme le dit « sifortapropo » le dicton populaire : « À la saint-Glinglin, n’espère rien, tu l’auras » ! Et cela tombe assez bien car personnellement je n’espère plus rien ! De qui que ce soit d’ailleurs, et surtout pas de cette bande de minables crapoteux, tous ces hommes (et ces quelques femmes) politiques, campagne présidentielle française en cours oblige, ceux-là même qui nous gonflent le mou à longueur de journée et depuis des semaines maintenant, monopolisant sans vergogne et tambours battants, nos ondes radiophoniques et télévisuelles. Mais arrêtez donc de me prendre pour un con ! Arrêtez, je vous en supplie ! Arrêtez ! Je n’en peux plus… !
J’en ai plein le dos (et je reste poli !) de vos sempiternelles promesses à deux balles, de vos surenchères toutes plus alléchantes les unes que les autres, de vos petites gueules de premiers(res) de la classe qui me font vomir, de vos magouilles merdouilleuses qui vous rapportent toujours un peu plus gros, de vos airs prétentieux lorsque vous nous déclarez, la main sur le cœur, savoir tout sur tout, et tentez, dans la foulée, de nous persuader que vous êtes les seuls(es) à pouvoir faire quelque chose pour sauver de la catastrophe notre cher (!) pays, alors que vous vous en tapez comme de votre première affiche électorale, de votre suffisance d’élite grassement payée, de votre méchanceté, plus ou moins déguisée, parfois, et de votre bêtise souvent, car oui, on peut très bien être complètement idiot et avoir fait de grandes études ! Et pour finir, je le sais aujourd’hui, de tout ce que vous pouvez représentez de plus vil et de plus bas dans l’espèce humaine…
Bande de nazes, que vous êtes ! Pensez-vous donc que je sois encore dupe ? Non, certainement pas ! Et cela fait, de plus, belle lurette que j’ai bien compris toutes vos manigances. Oh, oui, bien longtemps ! Alors, voilà, c’est terminé : je ne tomberai plus jamais dans votre panneau ! Basta, les faux-culs de la politique !
L’essence à deux euros et des poussières ? Oui, c’est cher, madame ! Oui, ça fait mal au porte-feuille ! Mais, c’est à cause des taxes ! Et du prix du baril de pétrole qui augmente ! Et de la reprise de l’économie mondiale qui augmente du coup (comme c’est balot, non ?!) la demande en pétrole ! Le cercle vicieux par excellence, finalement ! Alors, comment s’en sortir de tout cela ? Les Spécialistes (Et, mon Dieu, comme je les adore, eux aussi !) vous diront qu’il n’y a pas vraiment de solution (Et c’est un peu pour ça, que je les adore !) ! Sinon à baisser les taxes, la TVA, et tout le saint-frusquin, qui, lui, n’est pas dans le calendrier ! Ou alors le prix du baril… ? Ou bien que l’économie mondiale se stabilise un peu (en attendant une reprise plus franche et puis qu’ensuite… rebelote !)… ?
Alors, on nous file des bons d’essence de cent euros, par-ci, par là…
Nous faire l’aumône, voilà donc l’ultime solution trouvée par nos grosses têtes au pouvoir… ! De vulgaires bons à cent balles que tout le monde (le contribuable) paiera finalement au bout du compte d’une façon ou d’une autre ! Cool ! Ouais, trop cool, l’arnaque ! Ernest, lui, il appelle ça : la temporisation pré-électorale (ou bien encore : le vaselinage des urnes ! C’est selon son humeur fluctuante)… ! D’autres, des poètes (mais il en faut, aussi), diront peut-être plus joliment : « Ou comment mettre un emplâtre sur une jambe de bois » ! Et si ça, messieurs, dames, ce n’est pas se foutre ouvertement de la gueule des braves gens… c’est que je ne m’y connais plus, moi, le grand spécialiste (!) de ce genre d’exercice !
Et pourtant. Et pourtant, bien entendu, qu’il existe des solutions. Des solutions simples et efficaces. Oui, mais voilà, ces solutions simples et efficaces ne plairont pas à tout le monde. Et surtout pas à ceux qui s’en foutent plein les poches (ou plein les paradis fiscaux) depuis des décennies, profitant de notre crédulité, de notre apathie de moutons, qu’on manipulent et qu’on tond encore plus tous les jours, et puis aussi de notre ignorance du système, un peu quand même, il faut bien l’avouer !
Parfois, (pour reprendre l’expression d’un ami blogueur du Finistère Nord, région qui n’a pas l’attrait merveilleux, à mes yeux, du Finistère Sud) je me demande… oui, je me demande si cela a vraiment un sens de se poser toutes ces questions… à mon âge, de surcroît… ?! Qu’est-ce que j’en ai à fiche, en fin de compte ?! Je ne vais pas tarder à crever, allez, il me reste quoi… ? Dix, quinze, vingt ans peut-être au grand maximum… ? Est-ce bien réellement la peine d’enquiquiner ce si peu d’existence, toute larvée d’angoisse mortifère crescendo, qu’il me reste à vivre, en me prenant ainsi la tête avec toutes ces conneries ?! L’essence qui augmente ? Mais merde, finalement, j’en ai rien à battre, si je réfléchis un peu ! Ce n’est pas mon problème, car les meilleures années, celles où je dois traverser la France pour me rendre à un enterrement (ou disons, peut-être deux), je ne fais même pas cinq mille bornes ! Et encore… je suis certain que je pourrais en faire beaucoup moins s’il le fallait vraiment. En commençant déjà par zapper les enterrements, tiens ! J’enverrai juste une carte avec mes condoléances sincères, affranchie avec un simple timbre éco, il n’y a jamais d’urgence pour des condoléances, surtout que cela ne sert à rien en définitif, les condoléances… Les gens restent toujours dans leur malheur, quoi qu’on dise, quoi qu’on fasse… et je resterai chez moi… Après tout, ne suis-je pas bien à la maison, dans mon canap’, devant ma télé ?! Du moment qu’il y a du foot de temps en temps, et puis des bières fraîches dans le frigo, je ne demande pas plus, en vérité. Non, pas plus…

Texte et photographie Ernest Salgrenn. Février 2022. Tous droits réservés.

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