Mon petit doigt m’a dit…

Mon petit doigt, celui qui est le mieux élevé des cinq, celui que je me fourre profond dans l’oreille quand ça gratte, celui qui prend la pose quand je bouffe une biscotte sans gluten, celui qui se tape des « Q » sur mon clavier, celui qui se frotte à mon alliance en lui faisant les yeux doux, un peu jaloux, celui-là donc, m’a dit : « J’ai bien peur que ça dure tout ça, mon vieux… ! »

Un petit doigt, ça a l’air un peu con à première vue, mais faut toujours se méfier de ce qu’il vous raconte…

Nous voilà donc en couvre-feu. Et pour six semaines au moins. Comme en quatorze. Enfin, en quarante plutôt. Enfin, je ne sais plus, je n’y étais pas ! Mais ne soyons pas si surpris, le Président l’avait bien dit au mois de Mars : « …Nous sommes en guerre… etc, etc… et vive la France, et vive la République ! « . Tout ça pour lutter contre ces sales terroristes que sont devenus aujourd’hui, nos jeunes. Y’a pas idée non plus d’aller faire la fête tous les soirs alors que nous sommes en guerre ! « Acht, betites saligots, va ! ». Faire la fête… boire et danser sur nos trente-deux mille morts et des poussières, quelle indécence tout de même ! Mais comme j’te mettrai vite fait tout ça au gnouf, moi !

Maintenant, j’attends le vaccin. Celui contre le Covid-19 bien sûr, pas celui contre la grippe vu qu’on nous a dit hier qu’il n’y en a déjà plus ! Je me serai peut-être fait vacciner aussi après tout, dans un vague et poussif élan de patriotisme exacerbé, mais là, finalement, la question ne se pose même plus : circulez y’a rien à voir, rentrez chez vous, messieurs, dames ! Désolé, y’a plus rien en stock !

Cet été, j’en ai vu des jeunes (et des moins jeunes). Des tonnes, des wagons entiers qui se doraient la pilule sur la plage. Et sans masques, bien sûr. Des qui venaient de loin, de l’autre bout de la France, de l’Est où ça avait bien pété, de l’étranger aussi, de Belgique, d’Allemagne, des Pays-bas, et même du Brésil (si, si, en passant par le Portugal !), des qui faisaient la bringue toute la nuit durant, qui chahutaient sous ma fenêtre jusqu’à point d’heure en gueulant comme des putois, des qui profitaient à fond de leur jeunesse en faisant bien chier leur monde, quoi… !

Mais à ce moment-là, ils en avaient le droit. Parce qu’il fallait que ça reprenne son cours normal, la Vie. Alors, qu’on s’amuse un peu maintenant après ce terrible mois et demi de confinement ! Et puis, n’oublions surtout pas de faire marcher le commerce aussi. Allons, lèchons tous des glaces deux boules chocolat-vanille et faisons donc ce qu’il faut pour vite tirer un trait sur tout ça ! C’était comme si on y pensait plus, comme si en Septembre-Octobre, ça redémarrerait comme sur des roulettes… comme si madame Bachelot allait nous faire des miracles… comme si l’hiver serait pas froid du tout… comme si nos morts seraient pas mort pour rien… comme si… Ah, vraiment, quel bel optimisme de masse ! Et quel bel enthousiasme à défaire ce que l’on a acquit durement !

Ô, quel putain de gâchis, oui, plutôt !

Moi, j’ai mon petit doigt qui m’a dit… (à suivre, malheureusement !).

Micro-bonheur.

Cela doit bien faire cinquante ans. Cinquante ans qu’il n’avait pas neigé ! Mais là, depuis une bonne demi-heure, la neige tombe en épais flocons et sans discontinuer. Une véritable tempête…

Bien entendu, tout le monde a été surpris ici. Et moi, le premier. Ma petite Geneviève, qui me tient la main depuis toujours, est ravie.

« Ça fait tellement longtemps qu’on attendait ça, hein, mon Titi ?!

— Oui, ma chérie ! Tellement longtemps… !

Derrière nous, en haut de la butte, la basilique est toute blanche. Quelle merveille ! Ses cloches se sont mises à sonner à toute volée, et le bruit résonne si fort que cela heurte quelque peu nos tympans. Nous n’avons plus l’habitude…

— Oh ! j’ai envie de danser… !

— Mais, tu sais très bien, Geneviève, que nous ne pouvons pas !

Elle en a conscience bien sûr, nos pieds nous en empêchent, mais l’envie est plus forte.

— Tu n’as pas froid au moins ?

— Non, ça va… mais j’ai un peu la tête qui tourne !

— Ne t’inquiète pas, c’est normal lorsqu’il neige… « 

J’ai eu tout de suite le coup de foudre pour Geneviève. Dès que je l’ai aperçue dans la file, avec sa jolie robe rouge et son chemisier blanc, au milieu de toutes les autres Geneviève. Mais, elle aussi m’avait déjà remarqué. Elle me l’a avoué plus tard. On était vraiment fait l’un pour l’autre, c’était écrit quelque part.

Lorsqu’on nous a présentés, puis mis bien en place, face à face, j’ai compris alors que le Bonheur existait réellement…

 » Veux-tu bien reposer ça, ma petite Chloé ! C’est fragile, et j’y tiens beaucoup…

— C’est trop joli, mamie… c’est quoi ?

— Un cadeau que m’a fait ton grand-père, il y a bien longtemps… nous étions si jeunes… notre premier voyage en amoureux à Paris… Le Sacré-Cœur…

— Ah, bon… tu étais amoureuse, toi, mamie… ?!

La petite Chloé ouvre des grands yeux étonnés. La grand-mère sourit, tout en essuyant furtivement une larme sur sa joue fripée.

— Mais bien sûr que j’ai été amoureuse ! Ça alors, quelle drôle de question ! Ton grand-père était un si bel homme, si tu l’avais connu à cette époque… et attentionné avec ça… pas comme les jeunes de maintenant !

— Mamie… moi aussi, j’serai amoureuse d’un garçon, un jour !

— Mais bien sûr, ma chérie, bien sûr… mais, s’il-te-plaît, repose donc cette boule à neige maintenant… ! »

« Tiens… on dirait bien que cela s’est arrêté… c’est déjà fini, il ne neige plus !

— Oui, c’est vrai, tu as raison…

— Geneviève… dis-moi… ?

— Quoi, mon Titi… ?

— Tu m’aimes… hein, que tu m’aimes toujours, ma Geneviève… ?! »

Pilier Est.

L’océan. C’est la première fois que je vois la mer. Brise fraîche sur mes joues toutes roses. Juillet en Bretagne. Je trotte, ça y est ! Voilà que je trotte enfin ! Maman me tient la main, elle est heureuse. Les vaguelettes me déséquilibrent et je bois la tasse. C’est salé ! Papa étale ses biscotos, marche sur les mains, fait le poirier. Tarzan de guimauve que je n’intéresse pas vraiment. Maman est heureuse, elle ne sait pas encore qu’il la quittera bientôt. Dix, vingt, peut-être plus, combien de générations, combien de mes ancêtres bretons, sont venus sur cette plage avant moi ?

Une boite en chêne dans un corbillard. Couronnes de fleurs. Pépé est mort. Mon gentil Pépé à moi. Je marche, lentement, silencieux, comme tous les autres derrière cette maudite boite. À dix ans, on ne comprend pas, on ne peut pas comprendre, ces choses-là. D’ailleurs, personne ne vous explique. Débrouille-toi, mon petit gars ! Apprentissage de la vie, choc, traumatisme. Et douleur éternelle…

Sortie d’école. Je cours, cette fois. Je la rattrape. Oh ! Mon cœur bat si fort ! Elle se retourne. Premier baiser. Demain, elle me laissera passer une main timide sous son pull-over. Premier émoi. Hésitant, maladroit, idiot… alors elle rit, Virginie : «Arrête un peu maintenant ! Tu me chatouilles !» . Et, Elles n’ont pas fini de m’en faire voir. Et de toutes les couleurs, je vous le garantis !

Je grimpe quatre à quatre les escaliers… me trompe… redescend d’un étage… affolement général… on me passe une charlotte… des sur-bottes… allez, direction le bloc…

«Tenez… c’est votre fille ! Trois kilos quatre, c’est pas mal ! Félicitations !»

Vl’à que je chiale. Comme un bébé !

Vingt-cinq ans. Mariage en blanc. Accordéons, flonflons, émotions, «Papa, rentre donc un peu ton bidon !». Photo de famille décomposée. Voyage de noces. Où ça ? En Bretagne… ! La boucle est ainsi bouclée…

Symptômes. Évidence du diagnostic. Dégénérescence, perte de la mémoire, de l’autonomie. Je flotte dans un brouillard épais. Je flotte, mon brave ami. Léger, léger, si léger aujourd’hui…

Pilier Est. Bruit sourd, mat, au pied de la ferraille. Ils se retournent. Comme tout le monde dans la file d’attente. On crie, une femme s’évanouit. Vapeurs qui exhalent d’un corps réduit en bouillie dans la fraîcheur d’un matin de Décembre…

«Juste avant de mourir, il paraît que l’on revoit toute sa vie défiler… tu crois que c’est vrai… ?»

«… Bof… j’en sais rien… !»

Snow.

Hier matin, j’ai tué un ours. Un pas très gros, c’est vrai, mais un ours tout de même.

9H00. Et la mère Josette est déjà là. Elle me fait chier la mère Josette… toujours à l’heure, celle-ci. Je l’entends se secouer bruyamment les pieds sur le paillasson. Il neige dehors…

« Alors, comment ça va aujourd’hui, m’sieur Albert ? »

Toujours à l’heure et toujours cette même question. Tous les matins. Et ça fait dix ans que cela dure. Chiotte, tiens !

— Thé ou café… ? »

Quelle conne ! Elle sait très bien que je ne bois jamais de café. Ça m’énerve, le café. Et ça me donne des aigreurs d’estomac.

— Thé, bien sûr… et avec une cuillère de miel ! Vous l’oubliez à chaque fois… « 

— Oh… mais c’est qu’il n’a pas l’air de très bonne humeur, mon p’tit monsieur, ce matin ?!

Mon p’tit monsieur… mon p’tit monsieur… ! Non ! Je ne suis pas son p’tit monsieur ! Et je ne serai jamais son p’tit monsieur ! Elle peut bien se le carrer où je pense, son « peu-tit-meu-sieu » !

— Et vous avez vu qu’il neige encore… ?! Et ça tombe drôlement fort même ! Y z’ont prévu au moins cinquante centimètres de plus pour aujourd’hui ! J’vous dit pas ce bazar qu’c’est dehors pour circuler… reus’ment que j’viens en métro, moi !

Bien entendu, que je la vois la neige tomber dans le jardin ! J’perds peut-être un peu la boule, mais j’suis pas aveugle, non plus !

— Pas de courrier aujourd’hui ?

— Non ! Vous attendiez quelque chose ?

— Non… !

C’est exact, je n’attends rien. Rien…

Elle ramène un plateau avec mon thé et une madeleine. Attention : une, et pas deux, des fois que je prendrais du poids à trop bouffer ! Ah, quel con, lui aussi, ce toubib ! Tiens, je l’emmerde comme les autres, lui et son cholestérol ! J’ai quatre-vingt balais maintenant, alors merde, laissez-moi donc crever tranquille !

— Mais… qu’est-ce qu’elle fait posée là, vot’ carabine ? Vous savez bien que vous n’avez plus le droit de la sortir de l’armoire ! Attention, monsieur Albert… attention que je vais l’dire à votre fils si vous continuer comme ça… ! Et on va finir par vous confisquer les clés pour de bon ! Vous savez bien que c’est pas raisonnable, ça, m’sieur Albert !

— Je l’ai nettoyée… elle en avait besoin…

Pas raisonnable ? Et alors ?! Est-ce que c’est interdit de ne pas être raisonnable de temps en temps ? Et puis, une arme, ça s’entretient, sinon ça s’abîme ! Mon fils… ? Mais j’aimerai bien voir qu’il m’interdise quelque chose, ce grand con-là ! P…. , quand je pense que dans quinze jours c’est Noël, et j’vais être encore obligé de me taper sa jolie petite famille toute une journée durant…

«Faites la bise à Papy, les enfants, allons, faites la bise à Papy !»

Y s’est pas rasé depuis trois jours, le papy, et pas lavé non plus. Y pique et y pue ! L’a fait exprès, papy… ! Sales gosses qui touchent à tout chez moi, et moi, j’aurais pas le droit de toucher à ma Winchester ?! Petits cons… !

— Vous voulez que je vous lise le journal ? Mais y’a pas grand chose d’intéressant aujourd’hui… !

— Alors, c’est pas la peine… si y’a rien d’intéressant comme vous dites !

— Ah, si… ! Y’a votre voisine, madame Ballu… elle a disparu depuis hier matin… partie de bonne heure de chez elle, avec son manteau de fourrure sur le dos… et depuis plus aucune nouvelles… fuittt !… disparu, la mère Ballu… !

— Fourrure… ? Et quoi, comme fourrure… ?!

— J’sais pas ! Mais tenez… regardez donc… y’a une photo… ! Du loup, peut-être… ?

— Non, Josette ! c’est de l’ours… oh, oui, c’est de l’ours, ça… !

Et la neige tombe sur Paris, épaisse, et recouvrant tout…

Extra-lucide.

Mort. Je suis mort. Un vendredi treize, à quatorze heures et cinquante-deux minutes précisément. Arrêt du cœur. Panne de palpitant.

Pas une surprise cependant, la veille, j’avais consulté une voyante…

Il y eut d’abord cette petite douleur dans la poitrine. Rien de bien extraordinaire. Presque anodine. Puis, elle s’est faite plus précise, plus forte, insistante, tenace, irréductible enfin. Mon agonie fût brève. Deux minutes tout au plus. Une belle mort sans trop souffrir. Celle que l’on désire tous. Parfaite à tout point de vue.

Douillet, moi ? Oui ! Mais y a-t-il honte à l’avouer ?

«Madame Lola. Voyante extra-lucide. Sur rendez-vous uniquement.»

Seul, dans une salle d’attente au papier peint défraîchi. Seul, avec mon angoisse. Qu’allait-elle donc pouvoir me révéler que je ne devine déjà, cette madame Lola… ?

Brume vaporeuse dans mes yeux bien grands ouverts. Brume doucereuse tout autour de moi. Même pas peur… !

« … Ah… vous… ?! » fit-elle en m’apercevant, là, bras ballants dans un costume tout net. Comme un malaise latent…

— Asseyez-vous… ! Et choisissez une carte… allez… n’importe laquelle… !

— Mais… on ne parle pas un peu avant… ?!

— Non ! Plus le temps quand les cartes sont battues… ! Allons, tirez-en une au hasard, et vite, vous dis-je !

Afflux de sang. Larmes à gauche. Reflexes automatiques d’un corps qui résiste, qui se défend. Je suffoque, et la nuit s’installe, lentement, mais sûrement… alors, pourquoi vouloir hésiter encore ?! Non… accepter… et lâcher prise…

De l’index, j’indique. Elle retourne : « Dame de pique »… !

— Et voilà ! Je m’en doutais… la faucheuse… c’est pour demain !

— Demain… ?! Êtes-vous sûre ?! N’est-ce pas un peu tôt tout de même… ?!

— Début d’après-midi… quinze heures dernier carat !

Dors, dors, petit veinard, et pour toujours. Mes cellules claquent les unes après les autres. Déclic des synapses qui déconnectent. Et puis vitreux, le regard… Choqué ? Mais t’as perdu la mise, mon gaillard ! Treize, noir, impair, trépasse et manque !

— Et je vous dois combien… ?

— Ici, on donne ce qu’on veut, monsieur !

Je laisse un billet. Ou bien peut-être deux. Vie de vaurien ne vaut pas grand-chose. « Au revoir, madame Lola, ou bien peut-être à… Dieu »…

Mauvais sang ne saurait mentir.

Mauvais sang ne saurait mentir. Ainsi, ai-je tué mon Roi, et ma Reine.

J’admire, serein l’innocent aux mains pleines, mes géniteurs qui se mirent dans une mare écarlate et suave. Nous ferons demain chacun, les gros titres à la Une. À la Une…

Cette mère corail où voguait ma galère, rayant de ses tranchantes attaques une coque si fragile, mère étouffante aux écumes redoutables. Petit prince furieux, alors, tu peux… et de deux…

Pater nostra, vil et dur, père de toutes les violences, et un subtil mélange, messieurs-mesdames, d’acier et de feu, de fiel et d’acide, ne tabassera plus l’enfant do qui dormira bientôt… meurs la bête, meurs…et d’un, de deux, et de trois… et de trois, à la fois…

Parti, le communiste… !

L’autre jour, qui n’était pas plus tard qu’hier, je me disais intérieurement : « Vous voyez, mon cher… Oui, lorsque je m’interroge comme cela, je me vouvoie toujours… et c’est une habitude prise depuis longtemps déjà. Respect bien ordonné commence par soi, et j’aime à me respecter, à respecter mon Égo, mon Soi, mon Moi, et même mon Sur-moi qui pourtant n’est pas toujours ce que l’on peut appeler un enfant de chœur, vous pouvez me croire sur parole… !

Où en étais-je… ? Oui, voilà… ! Je me disais donc en privé : « Vous voyez, mon cher, c’est assez étrange mais il y a encore quelques personnes qui ne se sont pas exprimés sur cette drôle d’épidémie de Covid 19… comme cette demoiselle Nabila ou bien encore la charmante Ophélie Winter, ou même cet homme politique qui a notre (n’oubliez pas que je me vouvoie dans l’intimité) goût se fait beaucoup plus rare depuis quelques temps à la télévision : l’excellent Georges Marchais…

« Mais, il est mort depuis belle lurette, ton Georges Marchais ! » que s’exclame alors ma femme qui reluque à longueur de journée par dessus mon épaule tout ce que j’écris, tout en repassant ses linceuls…

— Merde… t’es sûr, ma chérie ?

— Un peu, mon n’veu !

Cela m’a fichu un drôle de coup. Ouais, parce que je l’aimais bien, ce con. Enfin, je dis ce con, mais voyez-y seulement une marque d’affection à titre posthume bien sincère de ma part.

Hein ? Les linceuls ? Oui, ça, c’est notre nouveau business à ma femme et moi…

L’idée, c’est bibi qui l’a eu, bien sûr. Mais pour le reste, c’est surtout elle qui s’en occupe. « Monbeaulinceul.com » que l’on a appelé notre site de vente sur le net.

Jeannie (ma tendre) découpe, couds, et repasse, un linceul se doit d’être toujours impeccablement repassé, et se charge même des livraisons à domicile lorsqu’il y en a. On a commencé petit, vers la fin Mai, mais là ça redémarre bien depuis environ deux, trois semaines… on est content comme tout ! Faut savoir tirer partie des évènements et encore plus lorsqu’ils sont dramatiques. N’importe comment, si vous ne le faites pas d’autres n’auront aucun scrupule à le faire pour vous.

On propose toutes les tailles bien sûr, mais évidemment ce qui se vend le plus ce sont les grandes tailles. Faut dire que ça dégomme fort chez les obèses… ! Heureusement, on a prévu du stock. Mais s’il le faut vraiment, on sous-traitera.

Pour le design, c’est moi aussi. Et j’en suis assez fier, je dois dire. Il n’était pas question de tout révolutionner alors j’ai conservé une coupe assez sobre, bien droite, mais avec tout de même quelques petites touches personnelles. Pour les gamins, par exemple, nous pouvons rajouter des oreilles de Mickey ou bien pourquoi pas une longue queue de Marsupilami (ne riez pas : on nous l’a déjà demandé…). La gamme des couleurs disponibles est également impressionnante. Cela va du blanc bien immaculé, un classique, au noir le plus intense. C’est très classe, très sobre, le noir, et cela va avec presque tout. Les plus belles cérémonies sont souvent en noir. Non, assurément, jamais aucune faute de goût avec le noir…

Quand je pense que Marchais est mort… Il va me manquer, tiens !

Qui veut la peau d’Ernest Salgrenn ?


Les choses changent. Ô que si, je vous l’assure, notre Monde change…


Là, je rentre de Paris. On m’a invité pour faire le guignol dans un célèbre Talk-Show. Ce n’est pas du tout dans mes habitudes mais j’ai accepté sous la pression de mon éditeur. La rentrée littéraire a donc, elle aussi, son pilori et ses martyrs.
Bruit et fureur, là-haut. Et toujours un peu de crasse aussi. J’avais oublié tout ceci depuis ma dernière visite qui remonte maintenant à plusieurs mois. Bien avant cette épidémie.
Je traîne donc ma petite valise à roulettes jusqu’à St Cloud, France-Télévision et son studio d’enregistrement numéro un. Le numéro deux, juste à côté, est réservé à l’émission « Questions pour un champion ». Accueil mielleux de circonstance derrière les masques filtrant l’atmosphère. On me tutoie direct, sans trop se poser de questions, et tout le monde semble très heureux de me rencontrer. Puis, ce tout le monde passe très vite à autre chose de plus important. Sur la porte de ma loge, plutôt riquiqui je dois dire, un vulgaire post-it avec un prénom qui n’est même pas le mien, et puis cette voix rauque de la styliste en chef qui s’esclaffe en ouvrant ma valoche :
« Mon Dieu… que c’est moche tout ça ! »
Le cri vient du cœur. Elle repart tout de même avec une de mes chemises à fleurs hawaïenne et mon pantalon Kenzo (vraiment le seul potable, selon elle…) pour donner un coup de fer à ces fripes d’un autre âge. J’ai honte… De moi, bien sûr, mais aussi un peu pour elle qui n’a pas su lire « Fumer tue » sur ses paquets de clopes. C’est pourtant bien écrit en gros.
Et me voilà seul dans ma loge maintenant. Seul, avec une bouteille d’eau de vingt-cinq centilitres. Plus de collation, ni de petits chocolats de chez Ducasse… Covid oblige, m’a-t-on appris face à ma surprise. Mais, j’imagine aussi la restriction budgétaire qui s’installe durablement un peu partout.
Puis, vient le maquillage. Fond de teint, ouais, mais de loin. On fait super gaffe… car On se méfie des types qui viennent de la Province as me. Le Sud est tout en rouge cramoisi sur la carte de France à Môsieur Véran, l’ancien aide-soignant si bien pensant, n’est-il pas ?! Un accent chantant de Marseille-lez-Oies fait trembler ici, pire qu’une tempête de mistral chez nous un soir de Novembre, alors On, petit bonhomme qui n’est pas courageux pour un sou, et drôlement efféminé aussi, manie son pinceau comme s’il peignait une bombe à neutron prête à lui exploser dans la tronche au moindre choc… Tic, tac… tic, tac…
J’attends ensuite. Toujours seul, et je trouve que c’est un peu longuet tout de même. J’ai déjà bu toute ma bouteille d’eau aussi je me rabats sur le robinet du lavabo. Il fait chaud, la clim’ ne fonctionne plus. Elle affiche vingt-sept obstinément. Je cogite un peu, beaucoup, je tourne en rond, et me demande vraiment ce que je fiche ici. Bon sang, qu’est-ce que je vais bien pouvoir leur raconter de plus aujourd’hui qu’ils ne sachent déjà ? Mon dernier bouquin est sorti l’année dernière, alors déjà épuisé le sujet, et rien d’autre à vendre pour l’instant. Je suis presque à deux doigts de filer à l’anglaise lorsqu’un assistant plateau se décide enfin à venir me chercher.
« Ça y est, c’est à nous ! »
On me presse, docile, je suis le mouvement. Même pas le temps de saluer les trois autres invités qui patientent l’un derrière l’autre dans les coulisses sombres et que je ne reconnais pas. Pose d’un micro-cravate avec des gants en latex. Drôle d’ambiance, ma foi…
« Et surtout, n’oubliez pas de saluer la caméra en entrant… ! » nous indique le réalisateur-adjoint du haut de sa superbe. Monsieur se prend pour Francis Ford-Coppola. Dans le noir, une envie subite de pisser me saisit. Trop tard, on me fait signe d’entrer sur le plateau… Action…
Je n’ai même pas passé la première épreuve, celle des « Neufs à la suite »… Samuel Étienne qui m’a reconnu, lui, était un peu gêné pour moi. Un fiasco total. Je n’ai rien compris. Rien. Absolument rien. Abasourdi par la méprise, il m’a fallu presque cinq minutes pour me remettre de mes émotions, et comprendre dans quelle piège ignoble je venais de tomber. Assimiler le fonctionnement de ce buzzer placé devant moi m’en a pris cinq de plus. Mais appuie, appuie donc sur le champipi, champignon, bon Dieu… ! Et tout cela dans une vieille chemise à fleurs froissée. Je suis tout de même reparti avec une magnifique série d’ouvrages qui devrait me permettre de devenir un véritable expert de la cuisine sur barbecue.
Retour au Ritz. À pied cette fois, pour raison de grève surprise des transports publics. Le long de la Seine qui charrie ses immondices, j’ai le spleen bien douloureux. Il en faut moins que cela à certains d’entre-nous pour se foutre à la baille, une grosse pierre attachée autour du cou. Mais je survivrai, enfin je l’espère, même si après une telle humiliation publique rien ne sera plus comme avant, c’est entendu. Et merde, tiens… quand je pense que la cagnotte était quasiment à quarante mille balles ! C’est bien plus que ce que m’a rapporté mon dernier bouquin, une fois les impôts passés…
Il est encore un peu tôt, mais je me tape sans aucun scrupule un Bloody Mary au bar Hemingway refait à neuf. Les olives vertes et la note sont un peu salées et aucune ristourne n’est consentie, même pour des types comme moi qui se prénomment Ernest (ce qui est pourtant assez lourd à porter). En désespoir de cause, on en vient à causer barbeuque avec le barman bien désœuvré à cette heure. Une passion récente que je voudrai partager. Je lui demande, entre deux recettes de grillades, s’il connait par hasard le nom du mec qui a inventé la carte à puce. Juste histoire de voir s’il est aussi bourrin et ignare que moi. Il ne sait pas, et quelque part j’avoue que cela me rassure : je reprends peu à peu confiance dans l’espèce humaine.
J’ai du réseau sur mon portable, ce qui me change de la maison, alors j’appelle Tonton. Tonton Frédéric qui crèche à Neuilly. Tonton Frédéric c’est un peu mon oncle d’Amérique à moi. En tout cas, le plus bel homme que je connaisse. Je ne parle pas du physique mais du cœur, bien sûr. Tonton Frédéric a fait fortune et maintenant il se la coule douce. Et il a bien raison.
Il propose de venir me chercher dans cinq minutes, et puis d’aller casser une graine tous les deux au café de Flore, trop ravi de me revoir, le tonton. Deux heures plus tard, il se pointe dans sa jolie Tesla bleu canard, une sacrée bagnole que l’on n’entend pas du tout arriver. C’est vachement beau le progrès. Surtout quand on a du flouze…
Au « Café de Flore », ce n’est pas la cohue. En terrasse, pas même l’ombre d’une japonaise avec son bob Chanel bien enfoncé sur le citron. Tonton s’installe à une table. Sa table. Ici, il est connu comme le loup blanc de Wall street. Mais partout ailleurs aussi. J’aperçois Yann Moix à une autre table (beaucoup moins en vue que la nôtre). Il dessine sur la nappe et fait semblant de ne pas me voir. Définitivement, ce n’est pas mon jour… Mais ce n’est pas très grave : je n’avais rien à lui raconter d’intéressant n’importe comment. Les Intellos dans son genre m’ont toujours fatigué assez rapidement. Et cela doit être réciproque, je suppose.
Je préfère écouter mon Tonton me parler des avantages indéniables du moteur électrique. Lui au moins ne se pose pas d’inutiles questions métaphysiques sur la bonne marche de notre Monde. Son humanité transpire à flots. Elle vous éclabousse l’âme. Vous lave en profondeur. Et un tel bain d’humanité par les temps qui courent, je vous garantis que cela vous fait beaucoup de bien.
Je l’aime, mon tonton Frédéric. Sincèrement. Avec lui je me sens toujours quelqu’un de bien. Et je sais que cela fonctionne aussi avec tous ceux qu’il croise sur sa route. Les serveurs du Flore, par exemple, l’adorent tout autant que moi. Alors, ils nous chouchoutent. Et hop ! Deux tournées de mousses pour le prix d’une !
Et ça tombe bien parce qu’ici non plus la bière pression n’est pas donnée…
Tandis que l’on débat tranquillement stator, rotor et bobine à induction électromagnétique, une dame, d’un âge certain, avec un petit chien tout frisé qui tire la langue au bout d’une laisse en croco, s’arrête et vient me demander si elle peut faire un selfie.
J’accepte, malgré son âge. Pour une fois que quelqu’un me porte un peu d’attention aujourd’hui, je ne vais pas faire la fine bouche. En partant, elle me lance : « Merci, monsieur Luchini ! »
Tonton manque de s’étouffer avec son croque-monsieur ( que je vous conseille, ils sont moëlleux au possible). Et je remets mon masque sur le nez, cela est plus prudent.
Le lendemain, mon TGV Oui-Go est arrivé à l’heure en gare d’Avignon. Pas même une seule seconde de retard. Alors… vous voyez bien, les amis, quand je vous dis que le monde change !

Poussée d’Archimède et tutti quanti.

Mon beau-frère est platiste. Pour ceux qui l’ignore, les platistes sont persuadés que la Terre n’est pas ronde, mais plate. Plate comme une limande…
Pourtant, ce n’est pas qu’il soit tellement plus idiot que la moyenne d’entre-nous. Enfin, je ne le pense pas. Il est tout à fait capable par exemple de vous faire des additions et même des multiplications à deux chiffres lorsqu’il s’agit de partager une note de restaurant.
Le sujet –que la Terre soit ronde ou bien plate– revient très souvent sur le tapis dans nos discussions. Au début, j’ai bien essayé de le convaincre de sa fourvoyerie, mais cela n’arrangeait pas du tout les choses. Bien au contraire, cela avait même plutôt tendance à augmenter sa conviction. Il n’y a rien de plus têtu qu’un aveugle qui ne veut pas voir la vérité en face.
Et il ne croit pas plus à la Gravité… Celle de Newton bien sûr, pas celle de certaines situations dramatiques. Pour lui, voilà encore une invention montée de toute pièce. Comme d’ailleurs pas mal d’autres choses à son avis. Ceci dit, pour ce qui est d’une remise en question des forces gravitationnelles, on peut lui accorder une certaine cohérence dans son cheminement intellectuel. Il est indiscutable qu’une Terre bien plate ne peut pas exercer d’attraction, ou beaucoup moins en tout cas qu’une jolie planète bien rondelette comme la nôtre. Il y a donc une certaine logique là-dedans, il faut bien se rendre à l’évidence.
En cette période assez trouble et plutôt virale, Conrad (c’est le prénom de mon beau-frère) est remonté comme un pendule de Foucault… Le voici maintenant tout à fait contre cette nouvelle idée de rendre le masque obligatoire partout, même dans la rue. Personnellement, je me doutais un peu que chez lui cela n’allait pas fonctionner comme sur des roulettes. Homme de principes bien affirmés, quoi qu’erronés, il les respecte vaille que vaille.
« Mais, mon pôvre vieux, tu comprends bien que tout ça c’est uniquement pour nous forcer ensuite à nous faire vacciner comme des moutons qu’on mène à l’abattoir… ! »
J’ai eu beau lui expliquer, d’une, que je ne voyais pas trop le rapport entre le port du masque, le vaccin, et un gigot d’agneau, et de deux, que si l’on arrivait à se débarrasser de cette saloperie de virus une bonne fois pour toute en ne le faisant plus circuler, il ne serait peut-être pas nécessaire d’avoir recours à la vaccination… arguant, fort adroitement, que cela s’était déjà réalisé par le passé, en citant pour exemple connu de tous, la variole, qui a ainsi disparue des radars épidémiologiques. Mais de ma variole, il n’en a eu rien à fiche, Con-con (c’est son petit surnom à mon beau-frère) ! Mais alors, absolument rien… !
Tant et si bien que l’autre jour, il n’a pas trouvé mieux que d’aller manifester dans la rue, le Bof. Sans masque, évidemment. Avec une bande d’autres platistes, mais pas que, il y avait aussi d’autres illuminés qui doutent que l’homme ait marché sur la Lune ou bien encore que Donald Trump porte une moumoute. Trop vénères, les gars, alors grosse colère contre ce Gouvernement qui touche à nos libertés individuelles. Il en est revenu le soir, couvert de bleus aprés une interpellation musclée des forces de Police (tout aussi efficaces que celles de la Gravitation universelle). Mais, jusque-là rien de très anormal, me direz-vous. C’est exact. Non, ce qui est le plus marrant dans toute cette histoire, c’est qu’il a été contaminé, mon beau-frère Con-con. Ouais, comme je vous le raconte ! Trois jours après la manif : fièvre, toux et difficulté à respirer normalement. De surcroît, avec son diabète à deux grammes et des brouettes en permanence, ça n’arrangeait pas trop son tableau…
A un moment donné, il est sorti sur le balcon. Pour prendre un peu l’air, qu’il a dit à ma sœur. Ce furent d’ailleurs ces dernières paroles, car, et on ne sait pas trop ce qui s’est passé réellement, on l’a retrouvé vingt mètres plus bas, encastré dans le toit d’une bagnole garée juste en dessous (la sienne, pas de pot, mais forcément quand ça ne veut pas… ça ne veut pas !). Et c’est bien triste.
On l’enterre demain, Conrad. Mais pas trop profond, et ceci selon ses toutes dernières volontés…

Chronique désabusée.

L’humiliation est un vil procédé, indigne de celui ou celle qui en use. Alors, que l’on coupe la tête à cette Autrichienne passe encore, mais pourquoi donc l’avoir humiliée ainsi… oui, pourquoi donc… ?

    Il vient de terminer le « Marie-Antoinette » de Stéphan Sweig. Un monument de la Littérature. Et il a adoré. Bien plus que cela même : il a vécu la tragédie dans sa propre chair. Il était debout à ses côtés sur cette charrette, a traversé Paris sous les quolibets et les crachats de ces misérables gens, et comme elle, il a eu une dernière pensée pour ses enfants, son cher amant, Monsieur de Fersen, et puis son petit chien, abandonné seul dans sa geôle…

    Oh, bien sûr, les rois, les reines, tous ces princes et tous ces marquis ne sont pourtant pas sa tasse de thé. Et de loin s’en faut. Mais là, tout de même… ignobles tortionnaires, qu’ont-ils fait…

    Il se rappelle aussi qu’il n’a pas voté au second tour des élections. Trop d’hésitation et surtout pas assez de convictions. Entre cette bêtise haineuse et cette froide et hautaine intelligence, le choix était trop difficile pour lui. D’autres n’ont pas hésité… D’autres n’ont pas hésité une seule seconde… De si braves gens qui savent sans jamais douter ce qu’ils désirent pour leur avenir… De si braves gens, ma foi…

    Fin Août déjà, les grandes vacances se terminent. Enfin… si l’on peut véritablement appeler cela des vacances ! Vivre avec une épée de Damoclès en permanence au-dessus de la tête n’inspire aucunement à la relaxation de l’esprit. Respirer devient presque un acte de courage insensé. Et il est toujours là. Minuscule salopard !

    La rentrée, alors. Et que nous réserve-t-elle encore de pire ? Il n’allume plus son poste de télévision depuis plusieurs jours déjà. Et il ne lit plus les journaux. Il a finalement décidé de ne plus s’informer. À quoi cela peut-il bien servir après tout d’être informé ? Les chiffres sont faux, on nous ment sans cesse, et les masques ne tomberont jamais.

    Mais, aujourd’hui tout ceci n’a plus vraiment d’importance… La Reine est morte hier soir, page 523. Sa Reine…