Poussée d’Archimède et tutti quanti.

Mon beau-frère est platiste. Pour ceux qui l’ignore, les platistes sont persuadés que la Terre n’est pas ronde, mais plate. Plate comme une limande…
Pourtant, ce n’est pas qu’il soit tellement plus idiot que la moyenne d’entre-nous. Enfin, je ne le pense pas. Il est tout à fait capable par exemple de vous faire des additions et même des multiplications à deux chiffres lorsqu’il s’agit de partager une note de restaurant.
Le sujet –que la Terre soit ronde ou bien plate– revient très souvent sur le tapis dans nos discussions. Au début, j’ai bien essayé de le convaincre de sa fourvoyerie, mais cela n’arrangeait pas du tout les choses. Bien au contraire, cela avait même plutôt tendance à augmenter sa conviction. Il n’y a rien de plus têtu qu’un aveugle qui ne veut pas voir la vérité en face.
Et il ne croit pas plus à la Gravité… Celle de Newton bien sûr, pas celle de certaines situations dramatiques. Pour lui, voilà encore une invention montée de toute pièce. Comme d’ailleurs pas mal d’autres choses à son avis. Ceci dit, pour ce qui est d’une remise en question des forces gravitationnelles, on peut lui accorder une certaine cohérence dans son cheminement intellectuel. Il est indiscutable qu’une Terre bien plate ne peut pas exercer d’attraction, ou beaucoup moins en tout cas qu’une jolie planète bien rondelette comme la nôtre. Il y a donc une certaine logique là-dedans, il faut bien se rendre à l’évidence.
En cette période assez trouble et plutôt virale, Conrad (c’est le prénom de mon beau-frère) est remonté comme un pendule de Foucault… Le voici maintenant tout à fait contre cette nouvelle idée de rendre le masque obligatoire partout, même dans la rue. Personnellement, je me doutais un peu que chez lui cela n’allait pas fonctionner comme sur des roulettes. Homme de principes bien affirmés, quoi qu’erronés, il les respecte vaille que vaille.
« Mais, mon pôvre vieux, tu comprends bien que tout ça c’est uniquement pour nous forcer ensuite à nous faire vacciner comme des moutons qu’on mène à l’abattoir… ! »
J’ai eu beau lui expliquer, d’une, que je ne voyais pas trop le rapport entre le port du masque, le vaccin, et un gigot d’agneau, et de deux, que si l’on arrivait à se débarrasser de cette saloperie de virus une bonne fois pour toute en ne le faisant plus circuler, il ne serait peut-être pas nécessaire d’avoir recours à la vaccination… arguant, fort adroitement, que cela s’était déjà réalisé par le passé, en citant pour exemple connu de tous, la variole, qui a ainsi disparue des radars épidémiologiques. Mais de ma variole, il n’en a eu rien à fiche, Con-con (c’est son petit surnom à mon beau-frère) ! Mais alors, absolument rien… !
Tant et si bien que l’autre jour, il n’a pas trouvé mieux que d’aller manifester dans la rue, le Bof. Sans masque, évidemment. Avec une bande d’autres platistes, mais pas que, il y avait aussi d’autres illuminés qui doutent que l’homme ait marché sur la Lune ou bien encore que Donald Trump porte une moumoute. Trop vénères, les gars, alors grosse colère contre ce Gouvernement qui touche à nos libertés individuelles. Il en est revenu le soir, couvert de bleus aprés une interpellation musclée des forces de Police (tout aussi efficaces que celles de la Gravitation universelle). Mais, jusque-là rien de très anormal, me direz-vous. C’est exact. Non, ce qui est le plus marrant dans toute cette histoire, c’est qu’il a été contaminé, mon beau-frère Con-con. Ouais, comme je vous le raconte ! Trois jours après la manif : fièvre, toux et difficulté à respirer normalement. De surcroît, avec son diabète à deux grammes et des brouettes en permanence, ça n’arrangeait pas trop son tableau…
A un moment donné, il est sorti sur le balcon. Pour prendre un peu l’air, qu’il a dit à ma sœur. Ce furent d’ailleurs ces dernières paroles, car, et on ne sait pas trop ce qui s’est passé réellement, on l’a retrouvé vingt mètres plus bas, encastré dans le toit d’une bagnole garée juste en dessous (la sienne, pas de pot, mais forcément quand ça ne veut pas… ça ne veut pas !). Et c’est bien triste.
On l’enterre demain, Conrad. Mais pas trop profond, et ceci selon ses toutes dernières volontés…

Chronique désabusée.

L’humiliation est un vil procédé, indigne de celui ou celle qui en use. Alors, que l’on coupe la tête à cette Autrichienne passe encore, mais pourquoi donc l’avoir humiliée ainsi… oui, pourquoi donc… ?

    Il vient de terminer le « Marie-Antoinette » de Stéphan Sweig. Un monument de la Littérature. Et il a adoré. Bien plus que cela même : il a vécu la tragédie dans sa propre chair. Il était debout à ses côtés sur cette charrette, a traversé Paris sous les quolibets et les crachats de ces misérables gens, et comme elle, il a eu une dernière pensée pour ses enfants, son cher amant, Monsieur de Fersen, et puis son petit chien, abandonné seul dans sa geôle…

    Oh, bien sûr, les rois, les reines, tous ces princes et tous ces marquis ne sont pourtant pas sa tasse de thé. Et de loin s’en faut. Mais là, tout de même… ignobles tortionnaires, qu’ont-ils fait…

    Il se rappelle aussi qu’il n’a pas voté au second tour des élections. Trop d’hésitation et surtout pas assez de convictions. Entre cette bêtise haineuse et cette froide et hautaine intelligence, le choix était trop difficile pour lui. D’autres n’ont pas hésité… D’autres n’ont pas hésité une seule seconde… De si braves gens qui savent sans jamais douter ce qu’ils désirent pour leur avenir… De si braves gens, ma foi…

    Fin Août déjà, les grandes vacances se terminent. Enfin… si l’on peut véritablement appeler cela des vacances ! Vivre avec une épée de Damoclès en permanence au-dessus de la tête n’inspire aucunement à la relaxation de l’esprit. Respirer devient presque un acte de courage insensé. Et il est toujours là. Minuscule salopard !

    La rentrée, alors. Et que nous réserve-t-elle encore de pire ? Il n’allume plus son poste de télévision depuis plusieurs jours déjà. Et il ne lit plus les journaux. Il a finalement décidé de ne plus s’informer. À quoi cela peut-il bien servir après tout d’être informé ? Les chiffres sont faux, on nous ment sans cesse, et les masques ne tomberont jamais.

    Mais, aujourd’hui tout ceci n’a plus vraiment d’importance… La Reine est morte hier soir, page 523. Sa Reine…

Ironie.

Elle m’attend depuis bien longtemps déjà. Impatiente de nos rendez-vous manqués, manqués de si peu parfois, presque à deux doigts d’y passer…
Cette nuit, elle s’assoit au bord de mon lit. Sans bruit. Ombre à peine masquée face à ma dérisoire ironie.
« Est-ce l’heure, cette fois… ?
— Oui… « 

Et roule, ma poule.

Il fait encore nuit. Beverly Grosskott, coiffeuse à domicile, sous un statut d’auto-entrepreneuse, a une envie pressante. Aussi, après seulement une dizaine de kilomètres parcourus, la voiture ralentit et s’arrête en bordure de la forêt de Meudon, pas trés loin du Petit Clamart, là-même où le Général de Gaulle faillit perdre la vie dans un attentat, le 22 Août 1962.

« T’aurais quand même pu y penser avant qu’on parte… ! » lui lance son mari, Frédérik Grosskott, responsable d’une agence de téléphonie mobile, boulevard Jean Jaurés, à Le Chesnay, dans le département des Yvelines (anciennement Seine-et-Oise).

Beverly ouvre la portière, sort du véhicule, fait quelques pas en direction des premiers buissons, baisse sa petite culotte, et pisse. Pendant ce temps, Frédérik, descend lui aussi du Skoda, un modèle « Karoq », SUV acheté d’occasion pour dix sept mille cinq cents euros, carte grise comprise, pas plus tard que la semaine dernière, dans une concession automobile située en zone commerciale de Vélizy 2. Il ouvre le hayon arrière et en fait sortir Chouchi, un labrador Golden-Retriever âgé de douze ans.

Quelques minutes plus tard, le véhicule repart en trombe. Direction le sud de la France et les vacances. Ce n’est qu’à proximité de Courtenay, sortie 17 de l’autoroute A6, que les jumeaux, Alex et Vlady, se réveillent sur la banquette arrière. Ils sont âgés de douze ans eux-aussi, comme leur chien, mais sont bien plus mals élevés. Encore plus, peut-être, que ne l’ont été leurs parents.

« Il est où Chouchi… ? s’inquiéte Vlady, en baillant sans mettre une main devant la bouche.

— On l’a laissé chez des amis pendant que vous dormiez, lui répond sa mère en se frottant le nez.

— N’acceptent pas les clébards, là où c’est qu’on va…  » rajoute le père, par soucis de précision peut-être, lui qui n’a jamais été une grosse pointure en syntaxe grammaticale.

« Là où c’est qu’on va » c’est au bord de la Méditérranée, du côté de Cavalaire-sur-mer. Un gîte quatre étoiles avec une piscine privative, à débordement, comme le tarif de la semaine de location bien au-dessus de leurs moyens. Mais ils savent qu’ils se débrouilleront toujours pour régler la facture et finir le mois le moment venu, avec un énième crédit de chez Cofidis, à 2,8 pour cent et en seulement trente ou quarante-huit mensualités. Alors, comme l’a dit Frédérik, pas très doué non plus en gestion de budget famillial, « Après tout, si on se lâche pas un peu pendant les vacances… c’est pas la peine de bosser comme ça toute l’année ! ».

Dans deux heures, très précisément, Chouchi, brave et fidèle chien, se fera écraser par un trente-huit tonnes bulgare conduit par Logan Achtenassieff, qui aprés sept heures de route sans aucune pause, et un gramme vingt-deux de taux d’alcoolémie, ne pourra l’éviter. Il aura eu donc beaucoup moins de chance que le Général qui en réchappa, lui, et ce malgré les quatorze impacts de balles relevés dans la DS présidentielle.

Treize heures quinze, arrêt buffet. Aire de Portes-les-Valence, où « l’autoroute du Soleil vous ouvre ses portes » selon l’indication aguicheuse en très grosses lettres. La pandémie Covid-19 n’a semble-t-il pas arrêté grand monde : le parking est bondé. Ici, il fait une chaleur a crever sur place d’insolation. Les jumeaux se jettent en braillant sous les brumisateurs et pataugent dans une bouillasse infectée de moustiques. Ça gueule encore plus fort pour les ramener à la raison, puis on mange Mac’Do. « Venez comme vous êtes… !  » noté cette fois-ci, sur un pannonceau à l’entrée du fast-food. Ça pue la friture jusque dehors et les potatoes sont molles. À la fin du repas, Beverly paie par carte bleue à débit différé jusqu’au vingt-cinq du mois. Ensuite, avant de reprendre la route, saturée, dernier passage aux brumisateurs et à la station Total pour faire le plein. Un euro et cinquante trois cents le litre de gasoil sans l’option « Sourire du pompiste ».

La clim’ de la Skoda tombe en rade. D’un coup, sans prévenir.

« Il va m’entendre le vendeur… heureusement que j’ai pris la garantie sérénité « Or »… « 

— C’est de ta faute ! T’aurais du vérifier qu’elle marchait avant de signer les papelards ! »

Frédérik ne sait pas encore que la climatisation est considéré comme un accessoire, et que cette garantie sérénité « Or » ne prend pas en compte les accessoires. On transpire beaucoup et les esprits s’échauffent. Les jumeaux se chamaillent, les parents s’engueulent, et sur Radio Vinci Autoroute, fréquence 107,7, un point-info annonce qu’un poids-lourd vient de se foutre en travers entre Orange et Avignon. Fredérik, à bout de nerfs, se retourne pour asséner une mandale à Alex qui l’esquive habilement. La Skoda fait une embardée, ratant de peu le pare-choc arrière d’une BMW verte cachemire et immatriculée dans les Deux-Sèvres.

« Putain, fais quelque chose ou si ça continue… je vais en tuer un des deux !

— On a qu’à sortir de l’autoroute… regarde, ça n’avance plus du tout maintenant… « 

Sortie Mornas, capitale mondiale de la balayette en sorgho, après avoir réglé les quatre-vingt quinze euros exigés au péage. Sur la route nationale, ce n’est guère mieux, une heure trente pour traverser Orange, sans même apercevoir le théatre romain qui méritait pourtant un détour, avec ses trois étoiles au guide vert Michelin « Provence-Côte d’Azur ».

Vlady trouve le moyen de se faire piquer par un hyménoptère asiatique. Affolement général. On cherche l’aspi-venin acheté la veille. En vain, il est bien planqué au fond d’une valise.

« Comme si t’avais pas pu penser à le foutre dans la boite à gants… Tu sais, des fois, j’me demande… ! »

Vlady gonfle. Et plus il gonfle, plus Alex se marre. On cherche une pharmacie. En vain, là aussi, car un samedi en juillet, il n’y en a jamais eu d’ouverte par ici. Décision est prise d’attendre que ça dégonfle tout seul.

Arrêt pipi, au pied du mont Ventoux, géant de Provence aux allures de Kilimandjaro du pauvre. Et les jumeaux font les zèbres, c’est à celui qui pissera le plus loin. Sans se démonter, le GPS demande d’une voix très solennelle à faire demi-tour.

« Ma pauvre fille, si au moins tu savais lire une carte… on n’en serait pas là ! »

21 heures, le coup de grâce… la flicaille toute en embuscade… On était pourtant proche du but, restait plus qu’une trentaine de bornes à faire.

« Papiers du véhicule, s’il-vous-plaît…  » dit le fier matadore à moustache et bien au chaud dans son gilet à l’épreuve des balles.

Pas grand-chose en règle sur cette bagnole. Les Vendeurs de tires ? La pire race après les crapauds !

« Et je suis drôlement sympa avec vous, je ne vous compte pas le pneu lisse à l’avant gauche… ça vous fait 450 euros ! Espèces ou chèque… ? »

On arrive enfin. Accueil glacial au gîte de France, mais fallait s’y attendre un peu avec plus de trois heures de retard. La proprio est d’outre-Rhin. Cheveux courts, un mètre quatre-vingt. On imagine une collection de cravaches bien rangée dans un placard. Imagination demandée aussi pour la vue mer promise, qu’était que du pipeau sur les photos.

« Acht ! La caution est deux milles euros… « 

Re-chèque. En bois, natürlich, alors faudra surtout rien casser, c’est promis. Minuit, on se couche, crasseux, épuisés. Méga teuf chez les punaises de lit. Et puis merde, tiens, demain après tout sera une autre journée…

« Revenez comme vous êtes ! », le nouveau slogan de l’été… et sûr que ça va cartonner, pari tenu… !

Assomption.

J’électrocute, j’ensuque, je saigne, et je dépiaute des lapins toute la journée. C’est mon travail. Aux abattoirs Raoult, père et fils, entreprise renommée et fondée en 1947, par Émile Raoult, au sortir de la guerre, alors que tout dans le pays était à reconstruire.

    J’ai débuté ce boulot l’année de mes seize ans. Je n’avais jamais rien fichu à l’école et personne ne voulait de moi où que ce soit ailleurs, même pas comme simple manœuvre, payé à l’époque cinq francs et demi de la journée, pour pousser des brouettes remplies de cailloux sur un chantier. Cela fait donc aujourd’hui, à quelque chose près, un quart de siècle que je suis tueur de lapins, et d’aprés mes calculs, j’en ai zigouillé plus de six cent mille, de ces bestioles, durant toutes ces années passé ici.

    L’avantage avec le lapin domestique est qu’il ne crie pas. Il s’égorge aisément, sans jamais un mot plus haut que l’autre. Il se secoue parfois de l’arrière-train, essayant de se dégager dans une ultime et vaine ruade, mais ses efforts se résument à cela, le lapin étant par nature un animal doux et résigné face à la mort. Ce qui n’est pas plus mal à vrai dire.

    On nous dit que la viande de lapin est excellente, et recommandée pour la santé. Toutefois, je ne saurai vous le confirmer moi-même n’en ayant jamais consommé. Je suis strictement végétarien pour tout vous avouer. Et je ne vous cache pas que cela m’attire pas mal de moqueries. De la part de mon beau-frêre notamment, qui n’hésite jamais à me taquiner à chaque repas de famille. Mon beau-frêre, Eugène Le Moullec, travaille dans les assurances. L’agence qu’il dirige se trouve en plein centre-ville de Blesmes-sur-Condillac, rue Charles Martel, au numéro 17, très exactement. Sous ses ordres, il a deux secrétaires, une blonde et une brune, et qu’il a probablement dû se taper l’une et l’autre, cela ne fait aucun doute. Même la plus vieille, une certaine Charlotte Guignon, qui a déjà pourtant pas mal d’heures de vol au compteur –et un grand nombre de nuits, et sur le dos– n’a pas dû échapper à ses mains baladeuses, à ses méthodes bien particulières lors des entretiens d’embauche, à ses perpétuelles blagues graveleuses, et pour finir, à son souffle chaud dans la nuque. Mon beau-frêre est une ordure de la première catégorie. Celle qui qualifie les ordures dans son genre qui n’ont aucun remords, et que rien, ni personne, ne peut arrêter dans leur désir constant de faire du mal aux autres.

    Le lapin a de grands yeux. En rapport de sa taille, ils sont deux à trois fois plus grands que les nôtres. Ils sont placés latéralement, ce qui lui permet d’avoir une vision très large et de repérer les prédateurs. Mon beau-frêre est un prédateur.

     Et ce dimanche, 15 Août, fête de l’Assomption, il nous a invités chez lui, avec Daisy, ma femme. Cela fait quinze ans maintenant que nous sommes mariés. Quinze années de bonheur parfait. Ma Daisy, je l’ai rencontrée la première fois, à l’enterrement de la petite Francine. Cette pauvre gamine qu’on a retrouvée morte dans un fossé, juste en face de chez les Bourguignon. Étranglée. Et violée.

     « Du lapin aux morilles ! Je vous ai préparé des râbles de lapin aux morilles avec de la polenta ! Accompagné d’un petit Sancerre, que vous allez sûrement m’en dire des nouvelles… ! »

    Je sais bien qu’il fait exprès. Cela l’amuse, cet abruti. Mais ma Daisy me dit de ne pas faire attention, qu’il a toujours été comme cela, et que depuis qu’il est petit, il agit de la sorte. « Tu sais, je crois bien qu’il est très malheureux au fond, mon frère… alors faut pas lui en vouloir… « 

    Le mot « Assomption » vient du latin « Assumere » qui signifie prendre, enlever. Marie, la mère de Jésus, fut ainsi enlevée au ciel, en corps et en âme. Comme la petite Francine Duchemin, retrouvée morte dans un fossé.

    J’ai apprécié la polenta, et les morilles aussi. Bien sûr, mon beau-frêre nous a parlé assurances pendant tout le repas, et sa femme, Jeannette, qui n’a plus que la peau sur les os, n’a pas dit un seul mot. Elle a un cancer. Bizarrement, en la voyant ainsi, je me suis souvenu d’une image qui m’avait terriblement marqué dans le gros Larousse médical de mes parents, alors que je n’étais encore qu’un petit garçon. Celle d’un lapin. Un lapin blanc, tout mignon, auquel on avait refilé un cancer de la peau en le badigeonnant de goudron. Jeannette, c’est un cancer du sein qu’elle a chopé et qui la fait crever à petit feu.

     « Tiens… et si tu m’emmenais visiter ton abattoir… ?!

— Comment ça… ?

— Ouais… si tu me faisais la visite guidée de ton abattoir, mon vieux… ? Ça fait des années que je te le demande… ! C’est dimanche aujourd’hui, y’a personne alors on sera bien peinards tous les deux… ! »

    Mon beau-frère a les yeux rouges. Comme les lapins blancs. Mais lui, c’est parce qu’il a un peu trop abusé du Sancerre. On a pris ma voiture. Le dimanche, et surtout un 15 Août, c’est vrai qu’il n’y a personne aux abattoirs Raoult. Il y a bien le vieux Dimitri, le gardien, mais lui aussi abuse un peu trop de la bibine, alors on pourrait bien faire tout péter là-dedans qu’il n’entendrait rien, cet ivrogne.

    On n’a jamais retrouvé l’assassin de la petite Francine. Les enquêteurs cherchent toujours, à moins que l’affaire ne soit définitivement classée maintenant. Pas d’indices, pas d’ADN, rien… Le tueur court encore, comme on dit dans ces cas là.

    Nous sommes passés par la porte de derrière. Celle par laquelle arrivent toutes les bêtes que l’on va tuer. Même avec l’habitude, ça me prends toujours aux tripes cette odeur de sang. Je n’arriverai jamais à m’y faire. Eugène a senti aussi. Régulièrement, des visiteurs, qui viennent dans ces lieux pour la première fois, tombent dans les pommes. On les ramasse, on les ranime, mais cette odeur âcre les poursuit ensuite longtemps après. Et les cris des animaux les hantent bien souvent la nuit…

     « Pourquoi t’as fait ça… ?

— Hein… ?

— La petite Francine… pourquoi tu l’as tué, salaud… ?! Ne nie pas, je sais que c’est toi… je l’ai toujours su…

     La décharge électrique, cinq mille volts, l’a paralysé instantanément. Il a ouvert de grands yeux. Comme les lapins. Il a essayé de dire quelque chose. Sans y parvenir. Il s’est pissé dessus aussi. Je l’ai saigné. En deux minutes, c’était fait…

Madame Fitoussi.

Je me souviens… J’ai dix ans, et cela fait aujourd’hui à peine deux mois que nous habitons ici. Ici, c’est Trèbes-les-Capucins. Un petit village du département de l’Aude sur les bords du canal du Midi. Deux mois seulement. Oui, mais d’une noirceur atroce. De bien terribles jours que ces jours-là, qui m’apprendront que la vie ne sera pas toujours de mon côté…
Nous avons quitté notre douce Bretagne, en pleine nuit. Comme de vulgaires voleurs. Ou plutôt, comme ces pauvres gens que nous étions hélas devenus depuis les mauvaises affaires de notre père. Quelques meubles sans prix entassés dans une vieille camionnette prêtée pour l’occasion, et nous nous sommes sauvés à la tombée du jour, dans la tourmente de ces évènements qui agitent la France depuis quelques temps, et que l’on n’ose pas encore appeller une « Révolution ». Cette fuite dans le Sud fut longue et éprouvante. Papa a voulu rouler toute la nuit, sans discontinuer, et à plusieurs reprises il s’est endormi au volant, mettant nos vies en péril. Moi non plus, je n’ai pas fermé l’œil un seul instant. Mille kilomètres durant, j’ai pensé à tous mes copains, à ma petite chérie, Sylvette, et puis à ma gentille maîtresse, madame Cariou. À toutes ces personnes qui comptaient pour moi et que je laissais cette nuit-là, sans même avoir eu le temps de les prévenir de mon départ. Mais surtout, j’imaginais avec angoisse, la boule au ventre, ce que nous allions découvrir là-bas, cette nouvelle vie dont papa nous parlait avec tant d’enthousiasme et de certitude…
L’école communale des garçons de Trèbes-les-Capucins est un lieu sinistre. Un sombre tombeau où règne en permanence une obscurité lugubre et oppressante, malgré ce grand soleil qui écrase tout à l’extérieur. Mon nouveau maître ne m’aime pas. Son accent est rude tout autant que le sont ses vilaines manières. Depuis mon arrivée, il ne perd jamais une occasion pour m’humilier devant tous les autres, qui ne m’aiment pas non plus, pour se moquer avec délectation de mon carnet de note : « Alors, c’est donc ça le premier de la classe en Bretagne… ?! Le tableau d’honneur ? Et le prix d’excellence… ? Mais je t’en ficherai, moi ! ». Cet imbécile dans sa blouse grise ne comprend pas pourquoi ici, si je suis tellement doué que ça, je ne participe pas, je ne m’applique pas plus, et pourquoi surtout je reste ainsi, muet, m’enfermant jour après jour dans un silence de plomb. Comme ce soleil, au dehors…
Notre logement est tout neuf. Et tout blanc. Du sol au plafond. Dans une petite cité HLM, blanche, immaculée, elle aussi, et sans encore trop d’histoire, où seul s’invite en rafales, faisant claquer violemment les volets et les portes, ce vent sec, affreux et brutal, qu’ici ils nomment Tramontagne en faisant bien rouler son « r » si redoutable.
Je me souviens encore. Début juillet. L’école est enfin terminée aujourd’hui, et deux ou trois nouveaux copains de jeu, tout autant livrés à eux-même que je le suis, m’entraînent, non loin du quartier, dans une briquetterie abandonnée depuis des années, une ruine de béton armé, dangereuse et strictement interdite au public, où nous passerons pourtant l’intégralité de nos grandes vacances d’été, sous les regards de gros lézards verts facétieux qui s’amusent bien de nous, tout autant que ces cigales, bien camouflées dans leurs hauts platanes, qui accompagnent nos puériles aventures en chantant au-dessus de nos têtes leurs lancinantes ritournelles. Alors qu’en provenance de la coopérative vinicole, l’odeur du moût de raisin pourrissant en plein cagnard, emporte nos narines tout autant que les barbelés rouillés, nos fonds de culottes.
Mais, au beau milieu de tout ceci, de cette chaleur abrutissante, de ce mistral à en devenir fou, de ces odeurs qui vous rendent malade à petit feu, de ces gens plus méchants que maladroits, sans autre avenir que de mépriser leur prochain, de cette petite misère de tous les jours, et de ce canal verdâtre, égout stagnant en ligne droite et ne menant définitivement nulle part, il y a madame Fitoussi…
Madame Fitoussi tient une petite boutique au rez-de-chaussée de l’un des bâtiments de notre cité. Minuscule boutique sans aucune prétention, il s’agit pourtant d’un endroit merveilleux, havre de paix, refuge douillet, frais, calme. Si calme. Un lieu tout à fait extraordinaire où l’on se sent tellement bien lorsqu’on est un peu perdu. Comme l’est, cette petite madame Fitoussi, qui arrive d’Algérie d’où on l’a chassée, elle et son mari. Madame Fitoussi qui pourtant n’en veut à personne. « Parce que c’est comme ça, la vie, mon chéri ! » m’assure-t-elle…
Il ne vient pas grand monde par ici et madame Fitoussi me permet de lire gratuitement tous les livres qui sont installés sur un portoir métallique, à l’entrée du magasin. Oh, il est vrai qu’ils ne coûtent pas bien cher ces petits albums de bandes dessinées, mais elle sait très bien, madame Fitoussi, que je n’ai même pas les cinquante centimes demandés. Alors, elle accepte que je lise tout ce qui me plaît, sans exception, à la seule condition que je n’abîme pas. Ainsi je reste des heures durant, sagement assis par terre dans un coin de sa boutique, à me plonger dans les aventures de mes héros fantastiques que sont Zembla, Mandrake le magicien, Blek, Akim ou bien encore cet étonnant Capt’ain Swing, qui est de très loin mon préféré d’entre-eux. Car il est bien courageux, ce Capt’ain Swing, chef des rebelles contre les Anglais, ces maudits Anglais… !
Madame Fitoussi parle souvent toute seule derrière son comptoir. Elle parait perdre un peu la tête et oublier au bout d’un moment que je suis là, dans un coin, immobile et silencieux. Elle se raconte des histoires, elle aussi. Ses histoires à elle. De bien tristes histoires le plus souvent. Alors, lorsque cela lui arrive, surtout je ne dis rien, je respire à peine, je ne bouge plus, et je l’écoute…


Juillet 2018. C’est étrange, mais je n’ai pas retrouvé l’école communale. Dans mes souvenirs pourtant elle devait être par ici, juste après le pont. Le canal brasse maintenant de jolis bateaux de croisière et l’on se salue joyeusement au passage de l’écluse. Un peu plus loin, la cité HLM est toujours là, par contre. Ou ce qu’il en reste en tout cas… Ma luxueuse décapotable de location fait sa petite attraction rue de Bourgogne. Était-ce donc au deuxième, ou bien au troisiéme étage… ? Non, vraiment je ne sais plus… Cinquante ans ont passé maintenant… et la petite boutique de madame Fitoussi n’existe plus… des tags couvrent les murs, une mosquée se vide en silence rue d’Aquitaine… Les regards fixent, interrogent… Alors je file, honteux de moi, mais je ne sais trop pourquoi en vérité, dans la poussière du soir… Dans deux jours, je rentrerai à Ottawa, Canada… Le pays du Capt’ain Swing… Et de ces maudits anglais… Je rentrerai chez moi, mais avec le cœur bien lourd, une fois de plus…

Diên Biên Phu.

Il est là. Là, devant moi. Devant eux, devant elles, assemblée de pintades qui gloussent. Il parle bien. Lui. Avec assurance. Il suit de grandes études. Prestigieuses. Lui. Hypo-kâgne, Science-po, Médecine, Pharma, facultés, thèses, diplômes… J’en ai la tête qui tourne… Ras le ciboulot !

Cousin Alfred me surveille du coin de l’oeil. C’est lui qui m’a invité à cette soirée. Sa soirée. Il ne pouvait guère faire autrement, se sentait obligé. Je suis le raté de la famille, mais je crois qu’on m’aime bien malgré tout. Certains ont peut-être même de la peine pour moi. Ou de la compassion, comme ils préfèrent le dire, un peu gênés.

Elle est belle. Beaucoup trop belle pour moi, bien sûr. Mais je n’ai vu qu’elle en arrivant tout à l’heure. Elle, et ses gestes gracieux, son parfum, sa voix, ses yeux, la souplesse de sa démarche, son teint, ses manières de petite fille bien élevée. Tout me plaît chez elle. Tout m’attire. Tout.

Cousin Alfred sait que je suis imprévisible. Que j’ai le vin mauvais. Que je suis capable du pire. On m’invite, mais on craint aussi mes réactions. Je suis un bagarreur. Un sale bagarreur alcoolique. Mais ce soir, je ne bois pas. Je ne boirai pas, ou presque pas. C’est promis. Je serai bien sage, comme une belle image tout en couleurs dans un livre pieux.

Lui, repart de plus belle. Il a à raconter. N’a pourtant encore rien vu, ou presque, de la vie mais possède déjà une opinion bien établie sur chaque chose. Et, volailles naïves, elles boivent ses paroles, goulûment, bouches bées. Il est charmant et a le nez fin, l’intello. Le mien a déjà été cassé à deux reprises. Et porte de très belles chaussures aussi. La lutte serait trop inégale, je pourrais le briser d’une simple chiquenaude si l’envie devait me prendre. Mais j’ai promis à cousin Alfred : « T’inquiète, je me tiendrai à carreau ! ». Pour le moment, en tout cas…

Elle se déplace. Va sur la terrasse. Il fait si lourd, ce soir. Les grillons s’époumonent dans le parc et l’on entend, plus loin, l’orage qui gronde sourdement. Je la suis. Je la suivrai ainsi jusqu’au bout du monde.

« Bonsoir… alors, comme ça, c’est vous… c’est vous, le cousin Pierre… ?! Vous savez, Alfred nous a beaucoup parlé de vous… ainsi, vous êtiez militaire… ? »

Cousin Alfred parle trop. Il croit toujours bien faire, mais se trompe à chaque fois. J’aurais préféré faire les présentations moi-même. J’aurais menti alors. Une fois de plus. Inventé une histoire, une belle histoire, de celles qui plaisent tant aux filles, de celles qui vous rendent beau, irrésistible, énigmatique, intelligent souvent, de celles qui me donneraient toutes les chances pour la conquérir… car finalement, ce soir, il n’y a que cela qui ait une véritable importance… Elle, Elle, et seulement Elle…

Maintenant, j’ai peur. Peur d’être ridicule. Et cousin Alfred me surveille toujours. De loin, comme on épie avec angoisse un fauve dangereux, dissimulé dans la pénombre, ou caché dans un fourré épais, et qui n’attend plus que le moment propice pour se jeter sur vous. Il connait ma force, mon courage, mon impulsivité, ma profonde détermination aussi parfois à faire le mal autour de moi. Beaucoup de mal, souvent. Il regrette d’ailleurs déjà de m’avoir invité. Comme je le comprends. Je vais lui gâcher sa soirée, c’est en tout cas ce qu’il doit penser à cet instant.

« Oui… Je suis dans les parachutistes… ! »

Je l’ai dit comme on avoue un ignoble meurtre. Ses yeux s’écarquillent. Elle allume une cigarette, une blonde, remarque cette cicatrice qui barre ma lèvre supérieure, jauge mes muscles, soupèse ma force, toute la puissance de l’animal sauvage, scrute mon regard d’acier, et s’attarde enfin longuement sur mes mains, poignes redoutables, étaux effrayants, terribles serres…

« Oh… comme cela doit être passionnant… ! »

La Guerre, passionnant ?! La Guerre est tout, sauf passionnante… La Guerre ne peut passionner personne, si ce n’est quelques fous. La Guerre est une immonde saloperie qui vous dévore le cœur et vous brise à tous les coups. Oui, à tous les coups, ma petite Demoiselle…

Cousin Alfred se rapproche de nous deux. Et Lui aussi. Avec tous les autres, une coupe de champagne à la main. Monsieur flaire peut-être quelque chose et s’interroge. Tiens donc… on oserait lui voler la vedette ce soir ?

« Alors comme ça, vous avez sauté sur Diên biên Phu… ? »

Au loin, des éclairs zèbrent le ciel. L’orage se rapproche, doucement. Me voici maintenant cerné. Et ils attendent. Je dois tout leur raconter. Lui, et ses amis, me pressent à le faire, avides de sensations fortes, prêts à entendre mes horreurs, à découvrir des atrocités qui les feront tous frêmir, à se faire peur à la guerre, mais par procuration. On me sert un grand verre de vin, pour m’encourager. Cousin Alfred panique…

« Mais laissez-le donc tranquille… Pierre n’aime pas raconter… Il préfère garder tout ça pour lui… Allez, cela suffit, je vous dis ! »

Elle me regarde avec ses grands yeux de biche. Mais moi, je ne vois que Marcel. Mon copain Marcel mort dans mes bras. Là-bas. Dans la bouillasse indochinoise. Marcel avait vingt ans. Comme moi. Marcel, fidèle compagnon d’armes, avait vingt ans, et n’a pas dit un seul mot pendant son agonie, malgré la douleur qui l’étreignait si fort. Je siffle mon verre cul-sec et demande une bouteille entière, maintenant, tout de suite, sans délai, sinon je ne parlerai pas, nom de Dieu ! Non, je ne dirai rien sans cela. Alors, pour l’occasion, on débouche un grand cru. Le cercle se resserre, les esprits s’échauffent, voilà, le spectacle peut enfin commencer, la bête de foire va pouvoir faire son numéro tant attendu…

C’est étrange, mais je crois qu’Elle a compris. Ma souffrance, mon mal-être, ma peine, si profonde, sourde, insidieuse, qui me tenaille depuis ces jours noirs, ces jours où j’ai perdu toute raison et espoir. Cette fragilité extrème qui fait partie de moi aujourd’hui, et cela malgré les apparences, toutes contraires. Fragilité qui me pousse inexorablement à faire n’importe quoi de ma vie. Elle semble avoir compris cela en quelques secondes à peine. Je le sais. Je le sens.

« Venez, Pierre… partons… raccompagnez-moi, s’il-vous-plaît… avant qu’il ne pleuve… « 

Mais ils ne sont pas d’accord. Lui, le premier de la classe, veut savoir. Il veut m’entendre car il lui sera plus aisé, après cela, de trouver les bons mots pour se moquer de moi, et m’humilier. Alors on me retient. On m’exorte à la fin de raconter ce que je sais, on ne me laissera pas partir, c’est hors de question, tant que je n’aurai pas raconté mes horreurs, toutes mes horreurs, sans exception. Elle insiste pourtant. Elle est de mon côté. Elle sait, d’instinct peut-être, que tout cela finira mal, une fois de plus…

Lui, inconscient qu’il est, me retient par la manche. Le cousin Alfred s’écarte, désespéré. Elle me supplie une dernière fois. Mais il est bien trop tard… je sers les poings… l’orage est déjà sur nous…

Lutèce.

Le Drabble est un travail extrêmement court de fiction littéraire contenant exactement cent mots en longueur, le titre ne compte pas dans le nombre de mots. Le but du Drabble est d’évaluer la capacité de l’auteur à exprimer des idées intéressantes dans un nombre de mots extrêmement limité. (WIKIPEDIA).

Mon premier drabble…

Lutèce.

Un vilain p’tit bonhomme, l’Albert… si,si, et avec vraiment pas grand chose dans l’panthéon !

Moi, un sacré cœur d’artichaut sans défense, je lui ai montré ma madeleine.

Or c’est pas courant de tomber sur un invalide pareil, et dès le début, j’ai compris que tout ça finirait mal, qu’un jour, ce salaud, payerait :

« Mais t’es qu’un gros dégueulasse, va ! continue comme ça tes tours et fais le malin, tu finiras au Pére Lachaise… électrique !

L’ouvre pas, la môme, et monte plutôt là-d’sus, tu verras mon martre !

Le blues de la loche.

En me levant, ce matin, j’ai découvert l’une de mes canines posée sur mon oreiller. Je l’avais perdue dans la nuit. Et puis, j’avais beaucoup transpiré des pieds. Une grande auréole, encore humide, marquait les draps.

Lors du petit-déjeuner, ma femme s’en est très vite aperçue. Je veux parler de cette quenotte qui me manquait dans la rangée du haut. Elle a simplement dit : « On dirait que ta dent sur pivot a sauté… !

— Non ! Ce n’est pas celle-là qui s’est barrée, ma chère ! » lui ai-je rétorqué sur un ton sec, assez mal luné que j’étais.

Et j’ai continué à transpirer abondamment des pieds toute la journée. Tant, que cela m’a obligé à changer à trois reprises de chaussettes. Fort heureusement, j’ai du rechange dans mon vestaire au boulot. Je prévois toujours, au cas où…

A midi, j’ai pris mon repas comme d’habitude au Mac’Do de l’avenue Sébastopol, optant pour l’une de leur salade « Classic Cæsar« . « Fraîchement coupée, fraîchement préparée » est le petit slogan publicitaire du moment. Le Mac’do est un endroit sympa pour la drague. Et la drague, c’est ma spécialité. Il y a toujours une ribambelle de minettes, de vagues étudiantes en psycho ou bien en sociologie pour la plupart, qui y traînassent du matin au soir, fraîchement coupées et fraîchement préparées, elles aussi, et prêtes à se laisser embobiner par des types dans mon genre.

C’était bien la première fois que je déjeunai comme cela d’une salade composée…

En règle générale, je choisi plutôt le classique hamburger accompagné de ses potatoes frites en cornet cartonné, car à vrai dire je n’aime pas du tout la verdure. Mais plus surprenant encore, comme je n’étais pas assez repu avec une seule de ces salades, j’en ai commandé et avalé une seconde. Je ne sais pas du tout ce qui m’a pris d’agir de la sorte. Non, je ne sais pas. Peut-être la chaleur suffocante de ces derniers jours. N’affirme-t-on pas que parfois sous l’influence de hautes températures atmosphériques, notre cerveau, comme en ébullition, ne réagirait plus tout à fait normalement… ?

À dix-sept heures, je suis revenu du turbin en bus, par la ligne 7. Le bus, s’il n’est pas complètement bondé, n’est pas mal non plus pour la drague. Préférable en tout cas au métropolitain. Les filles y sont moins méfiantes et les conversations beaucoup plus faciles à amorcer. Je suis descendu à l’arrêt « Aubépines », qui se trouve juste avant mon arrêt habituel, désirant faire un tour dans cette petite épicerie, rue « Elsa Triolet », avant de rentrer chez moi. J’y ai acheté une belle et bien jolie salade verte, et puis retour direct à l’appart, sans m’attarder davantage.

Ma femme regardait « Slam » à la téloche. Cette idiote passe la quasi intégralité de ses journées vautrée sur le canapé.

« Tiens… tu m’as acheté des fleurs… c’est gentil !

— Pas du tout ! C’est une batavia !

— Ah… mais… elle n’est pas bien grosse, ta laitue… !

— C’est parce que j’en ai déjà bouffé la moitié en chemin ! »

Le lendemain matin, j’avais perdu une autre dent. Encore une canine. Et je transpirai des mains maintenant. Une véritable horreur.

« Il reste des carottes rapées… ?

— Des carottes rapées… au petit-déjeuner… ?!

— Et pourquoi pas ?!

— Dis donc… c’est quoi ces deux bosses, là, de chaque côté de ton crâne… ? Tu t’es battu ?!

— Hein… ? Bien sûr que non ! J’ai dû me cogner dans la nuit… à la table de chevet, peut-être bien… Bon, il ne faut pas que tu t’inquiètes, je rentrerai un peu plus tard ce soir… je dois passer chez le toubib…

— Et tu devrais peut-être aussi prendre un rendez-vous chez ton dentiste… !

Toute la journée, je n’ai pas été vraiment dans mon assiette. Et mon travail s’en est ressenti… Je n’avais pas la tête à ça. Je commençais sérieusement à m’inquiéter de toutes ces choses bizarres qui m’arrivaient depuis deux jours. À midi, au Mac’do, j’ai repris une salade « Chicken« , comme la veille. Et puis, une « Tasty blue cheese« . Et pour terminer, un best off « Veggie mozza« . Cela m’a redonné du tonus, alors j’ai tenté l’approche d’une jeunette en mini-jupe ras le pompon qui n’avait pas l’air farouche. Une végétarienne, comme moi, qui m’a refilé son zéro-six au bout d’à peine cinq minutes de rentre-dedans. Je lui promis de l’appeler très vite. J’étais satisfait : les affaires semblaient reprendre…

En fin d’après-midi, je me suis sauvé du bureau un peu plus tôt qu’à l’habitude pour me rendre comme prévu chez mon médecin, après toutefois un petit détour par le parc Montcalm, histoire de me rouler un quart d’heure dans le gazon bien frais. Je crois bien qu’il n’y a rien de plus agréable et plus sensuel que cela, de bonnes roulades dans l’herbe ! De la chlorophylle… oh, oui… de la chlorophylle, et encore de la chlorophylle, bon sang de bonsoir !

Chez le docteur, il n’y avait pas un chat. Les gens hésitent toujours à sortir par ces chaleurs caniculaires. J’étais seul donc, dans la salle d’attente. Seul avec un yuka. Un gros yuka d’un bon mètre soixante dans son vieux pot en plastique. Et là encore, je ne sais pas trop ce qui m’a pris… mais j’ai dévoré mon premier yuka… ! J’avalais gloutonnement la dernière feuille, in extremis, lorsque le médecin apparut. Ce dernier, après m’avoir serré la paluche, n’a pu s’empêcher ensuite de s’essuyer sur sa blouse, tout en faisant une très vilaine grimace…

« Bien… Je crois que j’ai déjà une petite idée concernant la raison qui vous amène, monsieur Rouston…

— Non… moi, c’est Crouston… ! Mais… comment ça, docteur… ?!

— Entrez donc… et combien de dents avez-vous déjà perdu ?!

— Deux… ! Mais je sens bien que d’autres bougent également et sont prêtes à tomber… c’est grave, docteur… ?!

— Pour le savoir, il faut d’abord que je vous examine un peu plus en détail… mais à première vue cela m’a l’air déjà assez sérieux…

Tandis qu’il installait un drap de protection en papier sur la table d’examen, je repèrai immédiatement un bégonia végètant dans un coin de la pièce.

« Déshabillez-vous, que je regarde mieux… Est-ce que vous bavez aussi ?

— Heu… ben, oui… ça commence… ! (Petit coup d’œil discrètos vers le bégonia…)

— Hum, hum… je vois, je vois…

Le toubib m’inspecta des pieds à la tête, et je n’en menais pas large, à dire vrai. Le drap en papier me collait dans le dos, et puis il y avait aussi ce bégonia qui… qui me narguait… !

« Bon, très bien… maintenant rhabillez-vous, je vais vous expliquer…

Je renfilai mes fringues. Toutes étaient poisseusses. Si je l’avais pu, je serais resté à poil. Cela aurait été bien plus commode et agréable.

« Alors voilà, monsieur Crousty… je pense que vous souffrez de cette toute nouvelle affection découverte il y a peu et que l’on a nommé la Limaculite pernicieuse… Les premiers cas ont été décrits il y a seulement quelques mois de cela… c’est tout nouveau, voyez-vous…

— … La Limacule quoi… ?!

— Non… Limaculite pernicieuse… de limace… et de pernicieux !

— Limace… ?

— Oui, exactement… pour ne rien vous cacher, vous vous transformez en limace, monsieur Croupion… une très belle et très très grosse limace !

— Mais…

— Tenez, ces deux petites bosses que vous avez déjà de chaque côté du crâne… et bien elles deviendront à terme de magnifiques antennes… avec de gros yeux globuleux tout au bout ! Éh oui, Il faut vous faire une raison, mon vieux…

— Crouston ! C’est Crouston… !

— Oui, mon cher Crouston, votre corps se transforme, lentement… mais sûrement… ! À n’en pas douter, dans moins de quinze jours, vous serez devenu une limace, une grosse loche !

— Éh, oh ! Attendez une seconde… Il n’y a pas de traitement ? Des médocs, une pilule, un vaccin, une opération de la dernière chance, que sais-je, moi, encore… une tisane aux herbes, peut-être ?! Bon Diou, vous ne pouvez pas me laisser comme ça… Allons, quoi… m’enfin, doc… ?!

— Absolument rien pour l’instant… ! la Recherche piétine et l’on ne sait pour le moment que très peu de choses de cette nouvelle maladie… très peu de choses… une véritable énigme ! Il semblerait juste que cela touche uniquement de jeunes hommes comme vous et qui ont pris l’habitude de tromper régulièrement leur épouse… est-ce votre cas, monsieur Crouston… ?

— Quoi… ? Si je trompe ma femme… ? Mais non… bien sûr que non, docteur !

— Vous en êtes certain… ?

— … Bon… ben, j’dis pas… une fois ou deux, de temps en temps, p’tête bien… comme tout le monde, quoi !

— Pas du genre à sauter sur tout ce qui bouge, alors ?

— … Tout ce qui bouge… tout ce qui bouge… comme vous y allez tout de même, docteur !

— Mais c’est simplement l’expression consacrée pour qualifier des… des queutards, comme vous… !

— Vous êtes vraiment sûr… pas de traitement… ?

— Si, peut-être… il y aurait bien quelque chose quand même… mais… je crois que cela ne va pas vous plaire du tout…

— Mince… j’ai des sueurs, là… Voilà que je dois être en hypoglycémie… vous n’auriez pas un petit truc à me donner… ?

— Un cachet de glucose ?

— … Non… ce bégonia plutôt… ! Ça vous ennuie si je croque vot’ bégonia… ?!

Je suis rentré à la maison dare-dare. En longeant les murs, pas fier. Ouais, pas fier du tout, le Jacquot…

Et j’ai trouvé ma moitié devant « QPC » (Questions pour un champion). Avec un paquet de chips bien entamé.

« Alors… ?! » qu’elle a dit, en me voyant débouler en sueur.

— Alors ?! Alors, fais tes bagages, ma poule ! Demain, on part à Venise… tous les deux… en amoureux !

File d’attente.

Je suis moche. De ces mochetés peu banales qui font peur aux enfants.
J’ai la tronche de traviole, plombée de cratères acnéiques, balafrée d’une cicatrice de bec de lièvre que dissimule à grand peine une moustache raide, les oreilles en chou-fleur, le tarin proéminent. Premier prix assuré, toutes catégories confondues, des concours de sales gueules. Faciès ingrat du type peu recommandable qui a pris perpète et qui vient de s’évader de taule. Me rencontrer, seul, ou même à plusieurs, dans un endroit obscur et désert, vous laissera après coup, et pour toujours, comme le sentiment étrange d’en avoir réchappé… Oui, moche. Je suis moche.
Ma lovely brunette, je l’ai rencontrée dans une file d’attente, cordon humain se déroulant sans fin devant la pharmacie de mon village. Ce jour-là, il y avait arrivage de gel hydro-alcoolique. Évènement quasi miraculeux d’une chronique de vies sous anesthésie gouvernementale, et d’existences anxieuses tout en pointillé, où l’on craint pour sa santé en respirant simplement le même air que tout le monde…
Elle est devant moi. À son bon mètre cinquante de distance. Gestes barrières obligent, certes, mais reconnaissons que cela ne facilite pas les tentatives de drague !
« Bonjour mademoiselle… alors, comme ça, vous êtes du village, vous aussi… ?! »
Elle se retourne, et ne semble pas du tout apprécier cette subite intrusion verbale dans le sacro-saint périmètre de sécurité sanitaire. Elle me détaille rapidement, des pieds à la tête. J’ai du goût pour me saper, ce qui me paraît être un minimum lorsque, comme moi, avec cette gueule en biais, l’on recherche encore l’âme sœur à l’approche de la trentaine… Je ne traîne jamais en survêtement, et mes pompes sont bien cirées tous les matins.
« …Oui… ! »
Sa silhouette harmonieuse engage à pousser plus loin l’investigation. Elle est belle comme un cœur, cette demoiselle masquée, et je me sens pousser des ailes.
« … C’est curieux… je ne vous ai pourtant jamais croisée jusqu’à aujourd’hui… ?! »
Elle a compris. Les filles sont balèzes pour ça. Elles comprennent dans l’instant même où vous ouvrez la bouche, au tout premier mot que vous prononcez, que vous vous intéressez à elles… et ce n’est donc pas la peine de chercher ensuite à dissimuler –très maladroitement la plupart du temps, d’ailleurs– vos intentions, vous êtes déjà découvert… !
« C’est peut-être parce que je sors très peu… et encore moins, bien sûr, depuis cette folle histoire de confinement ! »
En temps normal, je lui aurais sans doute proposé d’aller boire un verre en terrasse, là, à seulement deux pas, au bar des Sports. On se serait alors assis tous les deux, à l’ombre des platanes centenaires, elle aurait commandé un Perrier menthe, ou une citronnade, et moi, un Monaco comme à mon habitude, mais aujourd’hui… aujourd’hui est nécessité absolue de faire preuve d’un peu plus d’imagination !…
« Dites… Ça ne vous dirait pas qu’on aille se promener, tous les deux… cet après-midi par exemple, le long du canal… ? Le coin est tellement agréable en cette saison… et cela nous permettrait de faire un peu mieux connaissance ?
— Ah… vous croyez que cela est autorisé… ? »
Bon point d’encouragement. Elle n’a pas dit non… !
On avance. D’un mètre cinquante.
 » Avec l’attestation de sortie correctement remplie… Je pense que…
— Qu’est-ce qui vous est arrivé aux oreilles… ?!
— Oh, ça… c’est à cause du rugby… Ça frotte dur dans les mêlées !
— Sportif, alors… ?!
— Oui… un peu… mais maintenant je me suis mis au tennis… C’est beaucoup plus cool quand même, le tennis… !
— Mais vous avez de très beaux yeux, par contre…
Elle se rapproche. D’un bon mètre. Un mètre vingt peut-être même…
 » … Verts… ils sont verts, vos yeux !
— Et les vôtres, en bleu clair, ne sont pas mal non plus, mademoiselle… !
De l’amour naissant, de ce doux printemps, et de ma reconnaissance éternelle à cette saloperie de virus qui nous oblige à porter masque en permanence…