Quatre francs et vingt-cinq centimes.

J’étais jeune et beau.
Et puis j’avais toute la vie devant moi…
Je venais d’échouer à l’examen du baccalauréat pour la troisième fois consécutive, certainement un record dans mon académie, et ma famille profitant de cette occasion inespérée, m’avait fichu dehors manu militari, arguant que je leur coûtais bien trop cher…
Pourtant je ne me plaignis pas, après tout j’avais eu ma chance, et, si j’étais nul, certes, je conservais toujours quoi qu’il arrive la fierté d’une superbe régularité dans la médiocrité…
La veille, porte de Clignancourt, pas très loin d’ici, on avait abattu Jacques Mesrines au volant de sa grosse BMW. L’ennemi public numéro un de notre beau pays. J’avoue que j’avais eu aussitôt une pensée émue pour le numéro deux de la liste officielle du 36 quai des orfèvres, qui devait en avoir bien gros sur la patate de se retrouver du jour au lendemain propulsé « number one » dans le collimateur de tous les flics de l’hexagone. Il y avait parfois des compétitions où il valait mieux ne pas se retrouver dans le peloton de tête, histoire simplement d’être un peu plus peinard… !
Si aujourd’hui j’avais peut-être bien la vie devant moi, la réalité était tout de même que je n’avais pas une pléthore de réelles opportunités pour en faire quelque chose de convenable.
— Et pourquoi tu ne rentrerais pas dans l’armée… ?! Là au moins tu seras logé et nourri à l’oeil ! qu’avait lancé mon beau-père, un ancien sergent-chef de la coloniale.
— J’aime pas le kaki !
Je n’aimais surtout pas les vieux cons dans son genre qui picolent et déglinguent leurs femmes dès qu’ils sont bourrés comme un coing.
Vivre dans la rue n’est pas très marrant.
Même à dix-huit ans lorsque tu possèdes pourtant des aptitudes certaines à te fendre la pipe pour trois fois rien. Pour un oui, ou pire, pour un petit non.
Dans ces conditions précaires, ton avenir se résume généralement à un simple bout de macadam de quelques mètres carrés, qui pue la crotte de clébard, et qui ne te mènera jamais nulle part.
— Il y a deux « p »… !
— Hein ?!
— Là… sur votre carton mon ami… « J’en apelle à votre bon coeur messieurs dames »… Hé bien… il y a deux « p » au verbe appeller !
— Ah bon… ?! Merci ! Faut pas m’en vouloir j’ai jamais été très bon à l’école ! Sinon plutôt qu’un Bescherelle, dites donc, z’auriez pas plutôt un franc ou deux à m’refiler par hasard… ?!
Le type devant moi n’était pas bien épais. Plutôt d’une espèce taillée à coups de serpe dans une queue de cerise. Mais il en imposait pourtant… Un regard qui vous transperçait telle une lame bleutée en acier trempée.
Et puis ses mains aussi. Fines. Magnifiquement belles…
Des mains comme tu n’en voient pas tous les jours, oh oui, ça tu peux me croire sur parole mon pote ! Des mains que tu sais déjà, et rien qu’en les apercevant pour la première fois toutes les deux, dépassant, toutes fragiles pourtant, des manches d’un pardessus en flanelle, qu’elles vont tout de suite se tendre vers toi et te faire du bien ces mains là. Beaucoup de bien et pour toute ta vie peut-être même…
— Alors… Vous n’avez pas de travail ?
— Mais si ! Bien sur que si ! Je travaille aux impôts ! Là, le trottoir, c’est juste pour me faire un peu de blé en plus… au black !
— Bravo ! C’est bien d’avoir de l’humour… Surtout lorsqu’on se retrouve dans une situation aussi désespérée !
— Désespérée… ?! Mais où voyez-vous du désespoir vous ici… ?! Ça s’voit donc pas que j’baigne dans le bonheur… ?!
Il sort un truc de la poche intérieure de son veston. Et c’est pas du pognon, juste une carte de visite.
— Le bonheur… le bonheur… Ah le bonheur, mon ami… c’est bien beau ! Mais manger à sa faim je crois que ce serait déjà un bon début pour commencer ! Savez-vous ce que disait Jean Giraudoux, que j’ai très bien connu par ailleurs… « Dieu n’a pas prévu le bonheur pour ses créatures : il n’a prévu que des compensations… » ! Bon… écoutez-moi… Si vous désirez vraiment vous en sortir… Hé bien je pense avoir la possibilité de vous aider… !
Il se baisse et me tends la carte, mais je refuse de la prendre…
— M’aider… ? C’est pas un plan foireux au moins… ?! J’vous préviens tout de suite j’suis pas pédé !
— Mais moi non plus mon cher… ! Qu’est-ce que vous allez donc imaginer là voyons ! Non, je recherche simplement quelqu’un comme vous qui me rendrait deux ou trois petits services de temps en temps… Et je suis persuadé que vous feriez l’affaire ! Vous verrez, ce ne sera pas très compliqué, quelques papiers à ranger, un peu de ménage dans mon bureau, et de temps en temps quelques courses chez mon éditeur… et puis j’en profiterai aussi pour vous faire réviser votre grammaire !
— De la grammaire… ? Vous voulez m’embaucher pour que j’apprenne la grammaire ?!
— Mais non, pas du tout ! Disons que cela serait simplement une façon de… tiens… disons de nous changer un peu les idées ensemble !
— Et ça serait bien payé vot’ boulot… ?
— Je ne sais pas… Mais je pense que oui !
— Comment ça je pense que oui… ?! Mais moi j’veux pas être exploité mon vieux ! On doit se mettre d’accord avant sur le salaire… On ne peut pas faire n’importe quoi vous savez de nos jours car je sais très bien qu’il y a un minimum syndical à respecter maintenant lorsqu’on embauche quelqu’un !
Il reste perplexe. J’aurai pas du lui causer du minimum syndical peut-être bien… Surtout que pour discuter conditions de travail il vaut mieux être en position de le faire. Là, je suis assis par terre sur un trottoir bien dégueulasse, je n’ai quasiment rien becqueté depuis deux jours, et pour toute fortune personnelle ne possède que ces quatre francs et vingt-cinq centimes se trouvant dans cette gamelle en fer blanc posée devant moi…
— …Bon… Entendu… Alors… vos prétentions… ?
— Quoi… ?!
— Pour quelle somme accepteriez-vous de travailler pour moi ? Fixez donc vous-même votre tarif et je verrais bien ensuite si cela me convient ou pas !
— …Ok… Quatre francs et vingt-cinq centimes de l’heure… !
— De l’heure… ?!
— Ben oui… De l’heure ! Pourquoi ? C’est beaucoup trop à votre avis… ?!
— Hein… ? Non… Enfin il ne me semble pas ! Bon… Et logé et nourri gratuitement en supplément… Dans ces conditions vous seriez donc partant… ?
Il me représente sa carte de visite, et cette fois je la saisi.
— Et je commence quand… ?!
J’ai eu vite fait de faire d’énormes progrès en grammaire, et puis en orthographe aussi. Et pour la bonne conduite je ne vous en parle même pas. L’imparfait du subjonctif et les bonnes manières sont deux atouts majeurs à ne jamais négliger pour réussir correctement dans la vie !
Et j’ai même repassé mon bachot… Mention très bien cette fois !
Et après cela, vous n’allez surement pas le croire non plus, mais contre toute attente, je l’ai finalement eu cette vie magnifique, trépidante, incroyablement riche en amitiés, et en amour aussi, tellement intense, tellement belle dans le partage…
Alors merci à toi mon ami… merci de m’avoir tendu la main ce triste matin du trois novembre 1979… Mille fois merci… Ami merveilleux et second père pour moi, qui n’avait jamais osé m’avouer que lui aussi avait échoué au baccalauréat lorsqu’il s’était présenté à l’examen pour la première fois… !
Et, sur la carte de visite donnée ce jour là, et que j’ai bien sur conservée très précieusement jusqu’à ce jour, on pouvait lire ce nom : Monsieur Jean d’Ormesson…
Moi, juste en dessous, j’ai rajouté plus tard : Un homme bien…

« les portes de l’avenir sont ouvertes à ceux qui savent les pousser… » Coluche

Chiasse royale…

NDA : Ressorti des archives because c’est un peu d’actualité… !

Surtout ne cherchez pas « La Poluche » sur vos cartes de France…

Vous vous fatigueriez certainement pour rien ! Même sur Google Earth la photo satellite du coin est complètement floue ! À croire que ce bled n’existe pas !
Et pourtant…

C’est bien là que j’habite depuis une dizaine d’années maintenant. Ainsi la seule véritable indication pour trouver l’endroit serait donc ce petit panneau en bois, que j’ai planté moi-même, tout en bas du chemin, à environ trois kilomètres d’ici, et juste à l’intersection de la route départementale.
« La Poluche, route privée, accès interdit« … Au moins cela à le mérite d’être clair sur mes prétentions à recevoir des visites.
Il y a seulement trois baraques dans ce hameau perdu. Dont deux en ruines. Et je retape le tout avec des moyens qui sont plutôt limités. Mais je ne suis pas pressé, j’ai le temps. D’ailleurs, le temps, c’est peut-être bien ma seule vraie richesse. Certes, elle s’épuise un peu chaque jour, mais en théorie il m’en resterait encore un chouia sur mon compte…
La Rolls-Royce noire, je ne l’ai pas du tout entendu arriver… À cause sûrement de la bétonnière qui tournait plein pot.
J’ai coupé le moteur de la bécane, et je me suis avancé, ma pelle à la main. Un type est descendu, tel une flèche, du coté droit de la bagnole. Deux mètres de haut à la louche, et une gueule toute rouge, comme sortie d’un four à pizza.
Ohé meusieu… Good morning… ! Escuisé mi… est-ce que vous auriez water closet dans le maison à vous… ?!
J’en avais vu quelques uns des frapadingues dans ma vie. J’ai même bossé pendant un certain temps dans un asile psychiatrique, c’est pour vous dire ma connaissance approfondie du sujet. Un job qui n’était pas très bien payé, mais dès que tu avais bien repéré ceux qui avaient le droit de sortir du bloc, le soir, les soignants comme ils se disaient, c’était finalement assez cool…
Néanmoins, celui-là, il avait quand même l’air rudement tartiné.
C’est une Phantom III, hein… ?! La grande classe, mon pote ! Mon grand-père avait exactement la même juste avant la guerre ! Mais en 40, Il l’a démontée en pièces détachées, et l’a coulée, morceau par morceau, dans du béton pour que les Bosch ne lui prennent pas ! Pas con, le vieux, hein… ?!
Le rougeaud jette un coup d’œil à la bétonnière… Et puis, à ma pelle ensuite…
— Yes Sir, Phantom III ! Mille neuf cent trente-sept, mais… j’insiste… avez-vous cabinet toilette… ?!
Of course ! Sûr que vu comme ça c’est peut-être pas Versailles, mais quand même… J’ai l’eau courante et puis des chiottes qui fonctionnent pas trop mal !
— Good… Perfect ! Alors s’il-viou plaît… est-ce que la reine peut utiliser le toilette maintenant ?!
— Quoi ?! Qui ça… ?! La reine… ?! Putain ! M’dis quand même pas que tu trimballes miss France là-dedans ?! Mais bien sûr qu’elle peut venir caguer chez moi, ta p’tit’reine ! Attends un peu… y’a Jean-Pierre Foucault aussi avec… ?!
— Jean-Pierre Foucault ? But… who is Jean-Pierre Foucault ? No, sir, nous sommes seulement avec la queen Elisabeth two… Sa majesté et moi seulement dans le voiture !

L’après-midi s’annonçait pourtant plutôt bien. J’avais prévu de couler une dalle d’environ cinq par dix, et d’une épaisseur de quinze centimètres. Tranquillo. Pépère. La routine habituelle, quoi… !
C’est à ce moment bien précis de mes réflexions intimes, et toutes maçonniques, que la porte arrière de la limousine s’est ouverte en grand…
— Et merde ! C’est la reine d’Angleterre… !
Sorry sir ! Merci bio coup de bien vouloir m’accorder la possibilité d’utiliser vos commodités… Je suis…
— La reine d’Angleterre !
— Non… ! Enfin si, bien entendu que je suis la Reine ! Mais je voulais vous dire que je suis… comment vous dire… embarrassée ! Tout cela c’est à cause de le pastèque !
— La pastèque ! Pas le, mais c’est LA pastèque qu’on dit ! Avec bien sûr tout vot’ respect du à vot’ rang !
Elle rigole, la kouinne Elizabeth… et pour une fois c’était peut-être bon signe, allez savoir, parce que généralement, le courant passait pas toujours très bien entre bibi et les têtes couronnées… Pour tout vous avouer, ce n’était pas trop ma came les monarchies, n’arrivant pas bien à voir l’intérêt de conserver ces gens là au vingt-et-unième siècle… Enfin bref… On n’est pas là non plus pour refaire le monde…
— Nous avons malheureusement mangé de la pastèque à midi et…
— Et maintenant, je parie que vous avez chopé la cagagne ?! Faut pas vous inquiétez votre altesse sérénissime c’est tout à fait normal ça ! La pastèque faut vachement s’en méfier quand on n’a pas l’habitude ! Bon… j’vous montre le petit coin ?! Vous me suivez ? Et faites pas trop gaffe au bordel… j’avais pas vraiment prévu d’avoir de la visite aujourd’hui ! Vous savez ce que c’est hein, quand on est à fond dans les travaux, on n’a pas trop le temps de faire du ménage tous les jours… !
Et elle m’a suivi gentiment, la Queen, avec son petit sac Kelly de chez Hermés à la main. J’étais fier, un peu comme un mec sans une thune en poche, et qui viendrait de tomber par hasard sur un billet de cinquante euros, flottant dans un caniveau. Ensuite elle a fait ses besoins. Comme tout le monde, je dirai. Et puis je lui ai proposé un verre d’eau, ainsi qu’un Immodium lingual à 2 milligrammes, retrouvé dans le tiroir de mon armoire de salle de bain, mais périmé depuis un petit moment quand même. Mais, elle n’a pas voulu de mon comprimé, et à la réflexion je me dis que ce n’était peut-être pas plus mal, car si elle devait clamser la reine mère à cause de mon cacheton périmé, j’aurai probablement eu de sérieux ennuis avec les English, qui, et c’est bien connu du monde entier, le Commonwealth y compris, ne sont jamais les derniers pour vous chercher des poux dans la tête…
Comme elle n’avait pas l’air plus pressée que ça de repartir, je lui ai fait faire un petit tour du propriétaire. Forcément, cela a du la changer un peu de son Buckingham Palace, mais elle a quand même bien aimé ma déco.
— Et je vous félicite aussi pour le choix de vos coloris, monsieur Salgrinne… vous avez le goût très sûr, il me semble… !
Le compliment faisait toujours plaisir venant de quelqu’un comme elle, qu’on avait pris l’habitude de voir toujours fringuée comme une pochette surprise de la foire du Trône. Je trouvais aussi qu’elle causait vachement bien le français, Elizabeth, et je le lui fait remarquer par politesse.
— Vous parlez drôlement bien not’ langue vot’ sérénité ! Encore mieux que Jane Birkin, qui vit pourtant chez nous depuis plus de quarante ans !
— Oh, je n’ai aucun mérite, car je parle tous les jours à mes chiens dans cette langue… j’ai remarquée qu’ils écoutaient beaucuiou mieux lorsqu’on leur parlait en Français… !
L’anecdote méritait absolument d’être soulignée.
— Bon… je vous garderai volontiers à souper ce soir mais j’ai bien peur de ne pas avoir grand-chose à vous proposer !
Sorry, c’est très gentil, monsieur Salgrinne, mais je ne vais pas pouvoir rester plus longtemps malheureusement… on m’attends à Nice, ce soir… une autre fois peut-être… Qui sait… ?!


Avant qu’elle ne parte, la Queen, on a quand même fait un petit selfie. Tous les trois, avec son chauffeur, et puis la Rolls, dans le fond. Mais c’est vraiment trop bête, je ne pourrai même pas vous le montrer… une mauvaise manip’ et j’l’ai effacé par erreur sur mon Iphone 2… !

Gégé

La neige s’annonce enfin, je rallume le feu éteint dans la nuit.
J’aime ces toutes premières neiges d’octobre qui apportent avec elles un très agréable sentiment de sécurité qui me réconforte presque autant que ma Remington automatique toujours à portée de main.
Dans ce repère d’altitude, j’ai largement de quoi tenir jusqu’au début du printemps prochain, les coffres sont pleins à craquer et le bois ne manquera pas.
Mais, j’ai surtout de bons livres en réserve.
On oublie assez facilement la faim, le froid, et même la profonde solitude, avec un bon bouquin posé sur les genoux.
J’avoue bien volontiers qu’en apercevant par la fenêtre cette énorme tache brune, qui se mouvait péniblement dans la neige, j’ai tout d’abord cru à un ours.
Mais il n’y a pas d’ours par ici…
Quelques loups, solitaires la plupart du temps, traînent parfois dans le coin, mais je n’ai jamais vu un ours à ce jour. Et encore moins avec une valise à roulettes dans chaque main… !
Je me suis dit ensuite qu’il fallait tout de même être un peu con sur les bords, et particulièrement imprudent, pour se balader ainsi dans la forêt en cette saison, avec un tel manteau de fourrure sur le dos. Un accident est si vite arrivé. Mais, fort heureusement pour ce zigoto à poils, je pouvais me vanter d’avoir encore une assez bonne vue. Ce qui l’a surement sauvé de bien du tracas…
Je l’ai donc laissé s’approcher tranquillement, comme si de rien n’était. Puis, lorsqu’il est arrivé enfin devant la porte, j’ai encore attendu un peu…
— Hé ho… ! Y’a quelqu’un ici… ? Excusez-moi de vous déranger mais j’ai besoin d’aide… !
Et le choc ensuite… Car je l’avais reconnu dans l’instant… cette voix… Mon Gérard… Mon Gégé à moi… ! Il était là… Derrière ma porte… ! Nom d’un sapin de Noël avec toutes ses petites boules en verre ! J’pouvais pas le croire ! Mon jean Valjean, mon Christophe Colomb, mon Jean de Florette, mon Vatel, Mes Valseuses, mon Danton, mon Rodin, mon fort Saganne, mon Obélix, mon Maheu, mon colonel Chabert, mon Napoléon… Non… pas Napoléon… ! Et mon dernier Métro aussi… Bref… Le grand Gégé en personne était là, derrière ma porte !
Je pose vite fait ma carabine contre le mur, et j’ouvre.
— …Ah… Y’a quelqu’un… alors j’suis sauvé… !
— …Pas sur… ! Faut pas trop vous fier à la moustache… J’suis pas la mère Théresa non plus !
— Alors ça tombe bien ! C’est surtout d’un mécano dont j’ai besoin… !
Il me tend franchement la main le Gégé, mais avec l’oeil du mec qui en rajoute un peu trop dans l’élan de spontanéité, très certainement pour ne pas vous montrer tout de suite qu’il a de graves emmerdes, et qu’il ne serait pas du tout impossible aussi qu’il vous en fasse profiter très rapidement…
— Entrez donc… On va toujours voir ce qu’on peut faire pour vous !
— Merci c’est gentil de votre part…
Il se tape la Chapka sur les cuisses, et secoue énergiquement sa fourrure avant d’entrer. J’apprécie le geste, cela me gonfle vraiment de devoir passer la serpillère toutes les cinq minutes.
— Vous venez d’où comme ça… ?! D’en bas ?!
— Ben non… D’en haut plutôt !
— D’en haut… ?! Mais y’a rien du tout en haut !
— J’ai bien vu ça ! Et on se les pèle encore plus qu’ici !
Il est rouge comme un gratte-cul mon Gégé. L’aime pas trop le froid, la star.
— Allez… débarrassez-vous donc de votre peau de bête, et venez vous asseoir près du poêle… On sera beaucoup mieux pour discuter !
Il enlève sa pelisse, et me la tend.
— Merde ! C’est drôlement lourdingue ce truc ! C’est du renard… ?!
— Non… du véritable loup de sibérie ! Un cadeau à Poutine !
— Ah… Il parait que c’est un con !
— J’confirme !
Je lui pousse l’un de mes jolis tabourets « design et construction maison » sous le cul, en me disant que j’avais bien fait de ne pas lésiner sur la taille des billots. L’a pas maigri le Gégé… !
— Bon alors… c’est quoi votre problème ? Un terrible crash d’avion là-haut dans la poudreuse… ?!
— Non… scooter des neiges ! J’ai perdu une chenillette en dérapant sur une saloperie de plaque de verglas ! Ça fait vraiment chier hein… ?!
— Ouais… J’imagine ! Mais dites donc un peu… si ce n’est pas trop indiscret bien sur…Qu’est-ce que vous alliez foutre là-haut… ?!
— Hein… ?…Rien ! Enfin si… un raccourci qu’on m’avait indiqué pour aller chez Veyrat… Le resto !
— Chez Veyrat ? Putain… Plutôt chêrot comme cantine ! Et puis surtout, si j’peux me permettre une toute petite remarque… chez Veyrat, c’est carrément de l’autre coté de la vallée !
Il se frotte les pognes au-dessus du poêle pour se les réchauffer, tout en observant très attentivement la ribambelle de sociflards, et mon jambon à l’os, bien pendus au plafond. L’ogre est entré dans la place…
— Merde… ! On dirait bien que vous comptez passer tout l’hiver dans cette cabane ?!
— Ouais… C’est ce qui est prévu ! Et même le printemps qui viendra après aussi ! Bon… Je vous propose peut-être quelque chose à boire ? Alors, plutôt Bourgogne ou Pays de Loire ?! Tiens… Et si on s’ouvrait un Pouilly-fumé… Ça vous dirait un Pouilly-fumé… ?
— Quelle année… ?!
— Domaine de la Garenne, un 2016…
Il me regarde avec de grands yeux d’ahuri tout en se passant fiévreusement la langue sur les lèvres. J’ai comme l’impression que je ne suis pas prêt de la voir repartir de sitôt ma vedette de cinoche…
— Et seul… ? J’veux dire, pas de gonzesse avec vous ?
— Non… Pourquoi, j’te plait… ?!
— Arrêtes tes conneries !
Je débouche le pinard, et lui en verse un plein verre. Le Gégé fourre immédiatement son gros pif quasiment tout en entier dedans, pour bien renifler les vapeurs d’alcool. Une vraie truffe de concours agricole l’animal !
— Ô putain de Madone ! C’est qu’il a pas l’air dégueu ton élixir camarade !
— Je le commande sur internet… A partir de trois caisses le port est gratuit… Si ça t’intéresse j’peux te refiler l’adresse…
— Et le saucisson… ?
Perd pas le nord le Gégé. J’en décroche un, et le coupe en rondelles fissa.
— Bon alors… Maintenant que j’t’ai plus ou moins sauvé la vie Gérard… Qu’est-ce que tu trimballes dans ces deux grosses valoches que tu as planquées derrière mon tas de bois en arrivant… ?! Je parie que tu voulais passer en Suisse avec tout ton pognon… C’est bien ça hein… ?!
Finalement, mon Gégé il a passé tout l’hiver avec moi. Le cul bien au chaud. On a du quand même recommander un peu de pinard début décembre. Et puis refaire le plein encore une fois vers fin janvier. Et puis rebelote en février…
Et il aime bien le caviar aussi mon Gégé. Mais pour les boites d’oeufs d’esturgeon, là c’est son copain le ruskoff du Kremlin qui s’est chargé lui-même de la livraison… Lui aussi il avait des courses à faire en Suisse, alors ça tombait plutôt bien.
Surtout que si tu regardes bien ; il n’y avait finalement qu’une petite montagne de rien du tout à franchir…

Un jour j’oublierai…

Un jour j’oublierai…
J’oublierai le bruissement des feuilles à la cime des grands arbres, les pleurs de notre enfant la nuit, et le son de tes pas.
Un jour, j’oublierai tout cela.
J’oublierai la voix de ma mère, si calme et si douce, et le clapotis joyeux des vagues d’un été, et puis tes baisers dans mon cou, sucrés et suaves… sucrés et suaves…
Un jour, un jour tout cela je l’oublierai mon amour…
J’oublierai même le parfum du jasmin, les volets qu’on ouvrait le matin, les mille promesses murmurées d’un doux bonheur, et puis ton visage, ton visage mon ange, entre mes mains…Je les oublierai aussi…
Le feu qui crépitait, rassurant nos angoisses du moment, ta peau d’ambre sous mes doigts, ce goût d’un thé brûlant le nez planté là-haut, tout là-haut dans les étoiles, j’oublierai… La fumée des bougies d’anniversaire, tes éclats de rire, et tes larmes parfois, le regard de mon chien et cette peur de te perdre… oui, j’oublierai tout cela…
Tous nos baisers volés, le temps qui s’arrêtait un instant, ou une éternité bien souvent… la chaleur d’une brume qui s’évanouit lentement… lentement… Tes yeux… Ton corps… Je les oublierai encore…
Oubliés aussi toutes les petites notes de musique, pianotées, légères, et nos amis qui chantent bien trop fort, le silence d’une peine, d’un chagrin d’enfance, ou de tous mes tourments… tous mes tourments… et puis cette souffrance, elle aussi je l’oublierai enfin…enfin…
Car un jour viendra où j’oublierai tout, jusqu’à me perdre moi-même… loin, si loin… si loin de toi, mon amour… pour toujours…

L’écho de Chavannes…

Cela faisait déjà trois jours qu’il me suivait partout…
Même à l’église.
C’était, d’ailleurs, la première fois que je pénétrais dans cette église.
Pour tout dire, je n’avais pas eu grand-chose à y faire non plus jusqu’à présent. D’ailleurs je n’imaginais même pas que l’on pouvait y entrer, sachant bien que de nos jours, toutes les églises de France sont constamment fermées, et à double tour encore, à cause du pillage généralisé des objets de culte. Mais, étonnamment, celle-ci restait ouverte au public.
Cela faisait donc trois jours maintenant que je le traînais derrière moi, et absolument partout où j’allais, ce type fringué comme l’as de pique. Un immonde trench-coat tout froissé et d’un autre âge, ouvert sur un pull à grands carreaux verts, tout aussi immonde, et sans oublier ce pantalon en velours mauve à grosses côtes… J’avais croisé bon nombre de SDF mille fois mieux habillés. Sans parler de sa tronche. Elle aussi d’un autre temps…
À l’intérieur du sanctuaire, pas âme qui vive. Il était peut-être un peu trop tôt pour les orémus. Je me suis installé sur l’un des bancs, en me disant qu’il n’y avait maintenant plus qu’à attendre un peu, car il ne faisait aucun doute que mon olibrius ne tarderait certainement pas à faire de même. Et cela n’a pas manqué. A peine quelques secondes plus tard, j’ai entendu la lourde porte en chêne qui couinait sinistrement derrière mon dos… et puis son pas résonner sur les dalles de pierres… et puis surtout ensuite le fracas de sa chute… !
— …L’ai pas vu cette putain de marche !
— Merde… ! Vous saignez grave du nez ! Vous avez un mouchoir sur vous ?!
— Hein…? Non… je ne crois pas !

Je lui tends un kleenex. Il se le fourre dans les narines. Il me fait penser à une musaraigne ce type. Une très vilaine musaraigne toute grise dans un très vieux trench-coat d’exhibitionniste.
— Alors… ?
— Alors quoi… ?!
— Alors pourquoi vous me suivez comme ça… ?!

Ses reniflements résonnent magnifiquement dans l’église. Y’a pas à dire l’acoustique est vraiment excellente ici.
— …J’écris un bouquin sur vous, alors forcément… j’avais besoin de renseignements ! Besoin de savoir ce que vous faites vraiment de vos journées !
— Comment ça…?! Vous écrivez un bouquin sur moi… ?! Mais… Mais qui vous a permis ?!

Il s’assoit. Je me demande s’il ne va pas finir par tourner de l’oeil ce con.
— Personne… !
— Personne… ?! Et bien la moindre des choses aurait été peut-être de me demander la permission, il me semble quand même, non… ?!
— Vous êtes fâché ?
— Oui un peu quand même ! Et puis, c’est quoi cette idée d’écrire sur moi ?!

Le kleenex est tout rouge maintenant. Je lui en tends un autre.
— Merci… C’est à cause de votre Blog… Je suis tombé dessus par hasard… Enfin disons presque… C’est plus exactement ma femme Lysis qui vous a découvert la première et qui m’a ensuite parlé de vous.
— Mon blog… vot’ femme… ?! Alors, voilà donc, qu’Houellebec, le grand Houellebecq, s’intéresserait à moi maintenant ?! Vous ne vous foutez pas un peu de ma gueule, des fois… ?!
— Ah bon, vous m’avez reconnu… ?!
— Pas le premier jour non… Au début j’ai cru que c’était ma tante Jeannine qui s’était déguisée avec des vieilles fringues et qui me faisait une blague ! Depuis quelques temps, elle aime bien faire ce genre de conneries, tatie Jeannine ! C’est surement à cause de sa tumeur au cerveau… ça la perturbe pas mal cette tumeur…

— …On ne peut pas l’opérer… ?!
— Hein… ? Mais si, si, on l’a déjà opéré plusieurs fois… mais elle revient toujours cette saloperie !
— Vous… enfin vous trouvez vraiment que je ressemble à votre tante ?!
— …Un peu ouais ! Et je dirai même que la ressemblance est assez frappante ! Vous avez quasiment les mêmes cheveux filasses qu’elle, entre deux chimios… Bon… Dites, voulez pas vous poussez un peu, que je puisse m’asseoir aussi ? Alors, c’est quoi cette histoire à la con, de vouloir écrire un bouquin sur moi ?!

Si l’hémorragie nasale, semble s’être arrêtée maintenant, son tarin n’est vraiment pas beau à voir, et cela n’arrange pas le tableau forcément. C’est plus ma tatie Jeannine, c’est Francis Bacon un lendemain de cuite au mauvais whisky… !
—J’avais besoin d’un type comme vous pour mon prochain livre… Un écrivaillon de troisième zone, et qui croit dur comme fer qu’un jour il rencontrera le succès… Une sacré chance quand même d’être tombé sur vous… Ma femme m’a dit : cette fois je crois qu’on le tient ton toquard chéri, celui-là, c’est vraiment le meilleur !
— Elle a du pif aussi, vot’ petite femme ! Vous la remercierez bien de ma part !
— Mais ne vous inquiétez pas je ne citerai pas votre véritable nom… cela restera anonyme bien sur… Manquerait plus que vous deveniez célèbre à cause de moi ! Cela casserait trop le mythe !

Moi, c’est plutôt une patte, que j’ai envie de lui péter, là, sur l’instant…
— Et je toucherai quand même un petit quelque chose sur les ventes… ?!
— Oui… pourquoi pas, ça peut s’envisager ! Faudra voir avec mon éditeur, en tout cas, j’suis pas contre le principe !
— Bon… Houellebecq… J’peux t’appeler Houellebecq… ?!
— …Oui, bien sûr !
— Alors voilà Houellebecq… Je vais être très clair avec toi, et tout de suite, bien avant que tu ne t’emballes trop, mon canard ! Ton idée de bouquin sur moi, je crois que tu vas très vite oublier ce concept… J’te le dis franchement ; ça me plait pas du tout ton histoire ! Je suis peut-être un écrivaillon de troisième zone, comme tu le dis, mais j’ai encore mon honneur moi… Alors, je crois que tu vas te trouver une autre source d’inspiration, mon vieux… Et je suis persuadé que tu ne devrais pas avoir trop de peine pour cela, parce que des ratés, y’en a plein les rues dans ce pays… ! Et puis ailleurs aussi, en cherchant bien !

— …Mais…
— Y’a pas de mais que j’te dis ! C’est pas de l’écriture sérieuse que tu nous proposes là Houellebecq, non, c’est seulement de la branlette intello à deux balles, mon vieux… Oui… De la branlette !

Le mot « branlette » résonnait encore joyeusement dans les voutes, lorsque mademoiselle De Cugis, grenouille de bénitier en cheffe, pénétrait dans cette jolie petite église sainte Marie de Chavannes…
Et Houellebecq, accompagnée de sa charmante épouse Lysis, je l’ai revu deux ans plus tard, à Paris, place Gaillon, juste devant chez Drouant… Et, du trottoir d’en face, il m’a fait un petit signe amical de la main… avec toujours ce même trench-coat froissé sur le dos…

Dédicace

Cliouscat, Drôme provencale, 6 heures du matin…

— Mais… Qu’est-ce que vous fichez là… ?!
Il est en pyjama. De la soie, il me semble.
— J’attendais tranquillement que le jour se lève… Je n’aime pas rouler de nuit !
Il tremble un peu, mais cela est bien normal, je ne serai pas non plus très rassuré à sa place…
— Vous… Vous étes un cambrioleur ?!
— En voilà une question ! Évidemment !
Il regarde tout autour de lui, essayant déjà certainement de deviner ce que j’aurai pu lui dérober.
— Vous savez… Je n’ai pas d’argent liquide ici !
— Ce n’est pas grave… ce n’est pas du tout ce qui m’intéresse !
— Et pas de bijoux de valeur non plus… Tout est à Paris dans un coffre !
— Vous faites bien, on n’est jamais trop prudent !
— Bon… Je vais appeler la police !
— Pas une très bonne idée du tout ça, parce que vous imaginez bien que je ne vous laisserai pas le temps de le faire !
Il a un mouvement de recul, réalisant immédiatement qu’il vient de dire une bêtise, qui pourrait peut-être lui coûter cher.
— Bon… Entendu… Si vous me rendez tout de suite ce que vous venez de me prendre, hé bien je vous laisse repartir, et je ne dirai rien à personne ! Je vous le promet !
— Et vous pensez vraiment que je vais vous croire ?!
— Je l’espère en tout cas ! Cela vous évitera bien des ennuis… Car soyez sur que l’on vous retrouvera rapidement… Je saurai faire un portrait-robot très ressemblant si on me le demande ! Et puis, j’imagine que vous avez surement du laisser tout un tas d’empreintes digitales un peu partout, et vous savez qu’ils sont très forts maintenant pour trouver ça !
— Mais vous me prenez pour un toquard ou quoi ?! J’ai mis des gants, bien sûr ! Et puis les portraits robots ne servent pas à grand chose en vérité, ils ne sont jamais bien réalistes, et tout le monde sait cela aussi ! Surtout que vous n’avez, j’en suis persuadé, très certainement aucun talent pour le dessin ! Et si l’on rajoute qu’avec la frousse, dans cinq minutes tout au plus, lorsque je serai parti d’ici, vous ne saurez même plus vous souvenir, finalement, si j’étais blond ou brun !
— Mais d’où sortez-vous donc que je ne sache pas dessiner ?! Vous vous trompez complètement mon vieux ! Et apprenez que j’ai même un sacré coup de crayon !
— Très bien… Alors vous allez me montrez ça tout de suite ! Tenez, faites le donc maintenant, là, sur le vif, ce portrait pour que l’on juge un peu !
— Mais… Vous… Vous êtes fou, non ?!
— …Non, je ne crois pas ! En tout cas pas plus que vous !
Il hésite. Il lui serait tellement facile de détaler, de courir dans le jardin par exemple, et de se sauver loin d’ici, mais sa curiosité est semble-t-il beaucoup plus forte que ne l’est sa peur.
— Bon… Qu’est-ce que vous m’avez volé exactement ? Que je sache un peu !
— …Ça… !
Je lui montre le bouquin.
— Mais… Quoi ? Comment ça… ? Un livre ?! Vous n’allez tout de même pas me faire croire que vous n’avez pris que ce livre ?!
— Louis-ferdinand Céline… Voyage au bout de la nuit… l’édition originale hors commerce… 1932… l’un des seuls sur grand papier 10 arches nominatifs… A ce jour on en a seulement répertorié treize exemplaires sur les cents imprimés… Non pardon… excusez-moi… je fais une erreur… quatorze avec celui-ci ! Exemplaire que vous avez acheté chez Drouot, pas plus tard que la semaine dernière, et pour la modique somme de six mille sept cents euros, sans les frais, si je ne me trompe pas !
— Parce que vous lisez Céline vous… ?!
— Et pourquoi ne lirai-je donc pas Céline ?! Alors ainsi, selon vous, les cambrioleurs n’auraient pas le droit eux aussi de s’intéresser à la littérature ?!
Il reste perplexe, et fixe, avec ces grands yeux de merlan frit qu’on lui connait, ce bouquin que je tiens dans la main.
— Je ne comprends pas… Pourquoi un livre et puis surtout pourquoi celui-là en particulier ?! J’ai une multitude de choses bien plus précieuses dans cette maison… Tenez par exemple, ne serait-ce que là, sur cette étagère juste derrière vous, et si vous vous intéressez tant à la littérature comme vous l’affirmez, avez-vous seulement vu cette superbe édition in-quatro des fables de La Fontaine, illustrée en taille douce par Jean-Baptiste Oudry ?! Allez, au bas mot, je dirai que vous en avez au moins pour le quintuple de valeur à la revente ! Alors, si j’étais à votre place, et ne devais vraiment en prendre qu’un, c’est plutôt celui-ci que j’aurai choisi !
— Désolé… Aucun intérêt pour moi ! C’est uniquement cet ouvrage là qui m’intéresse, et aucun autre, je vous l’assure… Et puis dans mon cas il n’est absolument pas question d’une quelconque revente… Alors ne cherchez pas à m’embobiner !
Il s’approche doucement de moi, et je m’aperçois ainsi, qu’il tient un révolver dans sa main droite, détail qui m’avait échappé jusque là, à cause certainement de la pénombre…
— Ne vous inquiétez pas… Il n’est pas chargé… Et quand bien même s’il l’était, je serai bien incapable de m’en servir !
— Je ne m’inquiète pas…
— Est-ce que je peux m’asseoir deux secondes ?
— Mais faites donc… Vous êtes chez vous après tout !
Il s’assied sur le sofa, et pose le révolver à coté de lui.
— Bon… Alors… Pourquoi diable cet ouvrage de Céline ?
— Avez-vous lu la dédicace en page de garde… ?
— Mais oui, bien évidemment ! Je la connais même par coeur cette dédicace… « A toi, Germain, mon ami le plus cher, sans lequel je n’aurai probablement jamais écris ce roman »…
— Et alors… ?!
— Et alors quoi ?! C’est signé Louis-Ferdinand, et puis c’est tout il me semble bien non ?!
J’ouvre le bouquin à la page de titre, là où se trouve la fameuse dédicace.
— C’est exact, il n’y a rien de plus, mais ma question était plutôt : et alors savez-vous qui était ce cher ami de Céline, prénommé Germain… ?
— Absolument pas ! Le commissaire-priseur a bien été infoutu de me le dire justement ! Et d’après lui, personne n’en aurait d’ailleurs la moindre idée ! Mystère et boule de gomme !
— Hé bien moi, je vais vous le dire, monsieur Lucchini ! Ce Germain était tout simplement mon arrière grand-père… Mon arrière grand-père paternel !
— Ah bon… ?! Et vous avez certainement la preuve de cela, je suppose ?!
— Évidemment… évidemment… !
Je sors, de la poche intérieure de mon veston, la petite photographie que je garde quasiment toujours sur moi, et puis, la lui tends.
— Tenez… Regardez bien cette photo…
— C’est où… ?
— Hôpital du Val-de-Grace… Et vous le reconnaissez au milieu du groupe… celui avec la médaille… ?
— Oui bien sur… c’est Céline !
— Oui enfin à cette époque, c’est encore Louis Destouches… Et le petit en vareuse, à droite à coté de lui, celui avec une moustache, hé bien, c’est mon arrière grand-père ! Germain Salgrenn…
Il me regarde mieux.
— Effectivement, il y aurait comme une petite ressemblance !
— Mon arrière grand-père était passé le voir pendant l’une de ses permissions. Mais peu de temps après, il sera blessé lui aussi… au ventre… un sale coup de baïonnette… Et on l’a recousu avec du boyau de chat !
— Ah… ?!
— Hé oui, le catgut ce n’était ni plus ni moins que du vulgaire boyau de chat, mon cher monsieur Luchini ! Mais, cela ne l’a pas empêcher d’y retourner ensuite à la boucherie, jusqu’à ce qu’il soit gazé quelques mois plus tard, et c’est seulement là qu’ils l’ont réformé pour de bon !
— Il a eu beaucoup de chance de s’en sortir !
— Si l’on veut…
— Bon donc pour résumer un peu votre histoire, ce livre appartenait à votre aïeul, qui était un ami intime de Céline… ?
— Un peu plus que cela même… Mon arrière grand-père était infirmier pendant la guerre, et c’est lui qui l’a sauvé lorsqu’il a été blessé au bras à Poelkapelle, dans les Flandres… Il l’a traîné tout seul sur plus d’un kilomètre, alors qu’il avait perdu connaissance et se vidait complètement de son sang… Alors vous voyez, pour résumer comme vous dites, sans mon arrière grand-père Germain : pas de Céline ensuite ! Et pas non plus de ce « Voyage au bout de la nuit », que vous admirez tant, monsieur Lucchini !
— …Et nous crevons d’être sans légende, sans mystère, sans grandeur…
— Je le savais… !
— Quoi ?
— Je le savais bien que vous ne pourriez pas vous empêcher à un moment ou à un autre, de me balancer une citation !
— Ouais… Vous avez entièrement raison… C’est plus fort que moi !
Il se passe ainsi plusieurs dizaines de secondes, sans que ni l’un ni l’autre ne bouge, ou ne dise quelque chose. Et le soleil pointe enfin son nez derrière les rideaux de la baie vitrée…
— Et vous habitez loin d’ici ?
— Non… pas tellement… Une centaine de bornes à vol d’oiseau !
— …A vol d’oiseau… J’ai toujours aimé cette expression… ! Et là, je crois bien que vous me faites un sacrément drôle d’oiseau, vous !
On ne l’a pas entendue arriver tous les deux, elle était descendue de l’étage sans faire de bruit. Évidemment, en m’apercevant, elle aussi a un petit mouvement de stupeur…
— Oh mon dieu… Mais qui est-ce chéri… ?!
—Hein… ?! C’est monsieur…
— Salgrenn… Ernest Salgrenn, madame !
— Sale graîne… ?! Ce n’est pas banal comme nom… tiens donc alors… sale graîne !
— Bon ma chérie… si tu allais nous faire du café maintenant… ?! Monsieur Salgrenn prendra le petit-déjeuner avec nous ce matin, nous avons encore, je crois bien , pas mal de choses à nous raconter tous les deux… N’est-ce pas Ernest… ?!

Annapurna

Les bruits portent loin en montagne, et je l’ai entendu venir bien avant de l’apercevoir vraiment. Ensuite, je l’ai reconnu tout de suite. Mais, avouons que cette nouvelle petite gueule bizarre, un peu en vrac, qu’il trimballe maintenant sous sa casquette, aide plutôt à la reconnaissance faciale…

— … Jour ! Alors, on se promène… ?!

— Non, pas vraiment… je traverse la France…

— Ah… tiens donc, la France ?

— Oui, mais en diagonale !

— Comme le fou sur l’échiquier ?!

— Ouais… ouais… c’est un peu ça !

Il s’arrête à mon niveau, s’appuie sur son bâton, bien essoufflé, le coco. À ce rythme-là, sûr et certain qu’il n’est pas prêt d’arriver à Cherbourg avant Noël… !

— Et vous ? Vous faites quoi de beau ici ?!

— Bah… rien de spécial… c’est simplement chez moi !

— Oh, désolé, je ne savais pas que le chemin était privé… pas vu le panneau !

— Normal… il n’y en a pas ! Ça sert à rien, les gens passent quand même !

Il enlève son vieux sac à dos en toile de jute écru avec difficulté. Merde, alors, il a drôlement morflé l’écrivain à succès ! Peut-être était-ce la chute de trop cette fois…

— Vous voulez boire un coup… ?

— Pourquoi pas… ça monte raide par ici !

— Et ce n’est pas terminé si vous comptez aller jusqu’au sommet !

— … Je ne sais pas encore… s’il y a moyen de couper avant : j’hésiterai pas à le faire !

— Bon, venez par là, j’ai quelques bières au frais…

— Non, de l’eau plutôt… je ne bois plus une goutte d’alcool !

Il me suit jusque sur la terrasse en traînant la patte, pose son sac, se retourne.

— Hé, ben, vous avez une sacrément belle vue sur toute la vallée !

— On dit même que ce serait la plus belle de la région…

— Ça ne m’étonne pas !

Je le laisse à sa contemplation et vais chercher deux verres et une carafe de flotte au frigo. Lorsque je reviens il s’est assis sur le banc de mélèze, toujours face au panorama.

— Et vous vivez seul ici… ?

— Dépend des jours… !

— Ah… je vois !

— Oh, non… je ne crois pas !

Il ne dit plus rien, et reste comme en suspens, scrutant l’horizon. Je verse l’eau fraîche dans les verres.

— … Comme vous êtes, là, je suppose que vous avez dormi la nuit dernière chez les moines de Ganagobie ?

— Oui… enfin, j’y suis finalement resté trois jours ! J’avais besoin de me reposer un peu…

— C’est chouette là-bas… et puis bien tranquille !

— Dans votre coin aussi, ça m’a l’air bien tranquille, non ?

— Là aussi… ça dépend des jours ! Mais en règle générale, vrai que je n’ai pas beaucoup de visites !

Maintenant, il avale son verre d’une seule rasade. Mourait de soif, l’animal.

— Un autre, peut-être… ?

— Oui, merci bien, c’est pas de refus !

— Faut toujours aller jusqu’au sommet lorsque cela est possible… sinon, il ne vous reste que des regrets !

Il enlève ses Ray-bans, et découvre un œil à moitié fermé par la paralysie faciale, mais son autre mirette, toute bleutée d’azur, est encore bien vive et me transperce littéralement…

— Dites donc… faut peut-être pas exagérer non plus ! C’est tout de même pas la face nord de l’Annapurna, votre montagne, que je sache !

— Ben, ça aussi… ça peut parfois dépendre des jours !

Et puis l’on reste ainsi, cinq ou peut-être dix minutes, comme deux potes de trente ans d’âge, des vieux copains qui n’ont plus besoin de parler pour se comprendre, regardant cette vallée qui flotte en dessous dans la brume de chaleur de ce mois de Juillet.

— Vous redescendez comment en bas ? À pinces, ça vous fait une sacrée trotte, non… ?!

— J’ai une bécane… une vieille Oural que j’ai retapée… je descends tous les quinze jours pour le ravito… et pour le reste, je me débrouille comme je peux !

Et voilà… a manqué s’étouffer avec sa flotte ! J’aurai peut-être du préparer un peu le terrain. Je sais déjà qu’il va vouloir la voir, la toucher, et puis insister pour qu’on la démarre aussi , cette bon Dieu de motocyclette russe. Sûr que cela ne va pas faire un pli…

— Une… une Oural, vous avez dit ? Mais… c’est incroyable, ça !

— C’est surtout une belle saloperie d’engin ! Bon… je crois que ce ne serait pas raisonnable du tout de vous laisser repartir… Il fait beaucoup trop chaud maintenant à cette heure, alors vous allez rester diner avec moi ce soir, et puis vous repartirez seulement demain matin, à la fraîche.

Je sais qu’il va accepter. On ne peut refuser l’invitation d’un nouvel ami. D’un ami qui possède une Oural. D’un ami qui vous ressemble tant.

— Dites voir un peu… je ne vous ai pas déjà rencontré quelque part… ?

— Certainement pas ! Je suis persuadé que je m’en souviendrai : comment aurais-je pu oublier une vilaine gueule comme la vôtre ?!

— … Vous savez, ça ne fait pas très longtemps que j’ai cette tronche-là !

— La mienne aussi était beaucoup mieux avant !

— Avant quoi… ?

— Juste avant de me prendre un sacré coup de vieux !

ll sourit, d’une sale grimace. Cette fois, ça y est, c’est gagné, nous voici définitivement bons copains…

— Cela ne vous ennuie pas si je fume ?

— C’est pas un pétard au moins ?!

— Non, non, c’est juste un petit havane…

— OK… je t’apporte un cendrier… et puis une bière… !

Des bières, ce soir-là, on en a descendu quelques unes avec Sylvain, alors le lendemain, le sommet de la montagne de Lure si nous l’avons finalement gravi ensemble, ce fût en traînant une sacrée gueule de bois ! Bien sûr, que c’est loin d’être l’Annapurna, cette drôle de montagne toute pelée, mais avec le mistral qui s’est levé dans la nuit, on en a quand même bien bavé tous les deux… avec mon nouvel ami… !

Rendez-vous à TALLOIRES

Cela faisait maintenant plus d’une heure qu’elle avait remarqué son petit manège dans la file d’attente…
Houellebecq, que l’on avait installé sous le grand chapiteau juste à coté d’elle, et qui n’était pas du tout du genre à faire des heures supplémentaires, était déjà parti. Deux gars de l’organisation n’avaient pas attendus très longtemps pour débarquer, et démonter son stand en moins de dix minutes. Ils s’affairaient maintenant un peu plus loin, sur un autre emplacement abandonné lui aussi. Cela ne traînait pas ici.
Elle avait pris l’habitude d’observer régulièrement ce genre de types, un peu bizarres, et qui traînassent jusqu’au dernier moment, attendant toujours la fin de ses séances de dédicaces, imaginant certainement disposer de cette manière d’un peu plus de temps pour être tout à fait seul avec leur vedette fétiche.

Mais celui-ci n’était pas exactement comme les autres.

Tout d’abord il était très bien habillé ; un costume bleu à fines rayures, une cravate en soie toute colorée, et puis de jolis mocassins qui brillent. Tout semblait parfaitement neuf, et il n’était pas du tout à l’aise dans ces vêtements beaucoup trop apprêtés pour la circonstance. On sentait bien, manifestement, que tout cela le gênait aux encolures. Mais, il y avait autre chose qui clochait avec ce type. De ça, elle en était certaine, et même si pour l’instant, elle ne percevait pas encore très précisément de quoi il pouvait bien s’agir…
— Est-ce que l’on peut faire un selfie ensemble mademoiselle Nothomb ?
— Mais oui bien sur… avec un très grand plaisir !
Plein les bottes, et même ras le chapeau maintenant, de tous ces selfies ! Les dédicaces cela pouvait encore bien passer, et elle consentait, bon gré mal gré, à jouer le jeu, mais cette mode stupide des selfies à bout portant lui devenait de jour en jour de plus en plus insupportable. Surtout qu’il était bien évident que ces abrutis, lui défilant sous le nez sans discontinuer depuis ce matin dix heures, ne se priveraient pas de mettre immédiatement toutes ces horribles photographies sur les réseaux sociaux, où l’on pourrait ensuite se foutre de sa tronche, avec évidemment, une très grande délectation toute anonyme.
Et puis, ce fut enfin son tour à ce type un peu relou. Et il avait assurément parfaitement réussi son coup, car il n’y avait plus personne derrière lui…
— Bonsoir monsieur !
— Bonsoir… Vous m’aviez indiqué plus ou moins 18 heure 30… Alors voilà, il est 18 heures 45 et je suis là !
— …Pardon… ?! Je ne comprends pas ?!
— Dans votre lettre… C’est très exactement ce que vous m’aviez indiqué ; je serai à Talloires pour le festival annuel du livre, le vingt-quatre mai jusqu’à plus ou moins 18 heures 30… Hé bien voilà, je suis là !
Elle croit vaguement comprendre maintenant.
— Ah…
Il porte un petit sac en toile imprimé avec lui, qu’il ouvre précipitamment, et d’où il sort une feuille de papier, insérée dans une protection en plastique.
— Tenez, regardez ! C’est bien ce que vous avez noté ici ? Plus ou moins 18h30 !
Elle reconnait tout de suite son papier à lettre, celui là même qu’elle utilise régulièrement pour répondre au courrier de ses lecteurs, avec tout en bas de la page, une photographie, où elle porte ce magnifique chapeau à plumes d’autruche de chez son ami Pompilio, à Bruxelles. Cette photo en noir et blanc, imprimée sur son papier à lettre, était une idée de son assistante dévouée, Marie-France, qui l’accompagnait partout depuis plus de vingt ans maintenant, et qui avait toujours eu de bonnes idées pour sa promotion artistique, et puis pour tout le reste aussi. D’ailleurs, tiens c’est vrai ça… elle était passée où Marie-France ?!
— Bon, tenez il reste encore un peu de champagne… Voulez-vous finir cette bouteille avec moi ?! On ne va tout de même pas laisser ça !
Le type range maintenant la lettre dans son petit sac avec d’infinies précautions, comme s’il s’agissait d’une relique inestimable.
— Pourquoi pas ! Je commence à avoir un peu soif… Il fait une de ces chaleurs sous ce barnum !
Elle lui tend une coupe. Il y a beaucoup moins de bulles à présent dans le champ’, et puis voilà que l’on éteint encore quelques spots autour d’eux.
— Merci, mademoiselle Nothomb…
— Mademoiselle ?! Allons donc, pas de chichis entre-nous ! Appelez-moi Amélie, ce sera tellement plus simple, non ?!
— Entendu ! Mais vous savez, Amélie, Il faut vraiment que je vous dise tout de suite que j’ai beaucoup apprécié votre lettre… Je vais bientôt avoir soixante ans, dans quelques jours seulement, à la saint Médard, mais voyez-vous ce jour là, enfin je veux dire le jour où j’ai reçu cette lettre… j’étais comme un gamin ! Bon sang, si vous saviez comme j’étais heureux de recevoir cette lettre !
Il serre un peu plus fort son petit sac en toile contre lui. Tout cela est vraiment touchant, mais de ceci elle a prit l’habitude aussi… Les gens, curieusement, se font si souvent toute une montagne d’un simple bout de papier.
— Allons donc, c’est bien normal ! Je m’efforce dans la mesure du possible de répondre à tous mes lecteurs, cela me prend bien sur pas mal de temps, et me demande aussi pas mal d’énergie, mais j’y suis vraiment très attaché…
— Ah bon ?! Alors, vous répondez à tout le monde ?! Je pensais que vous faisiez tout de même une petite sélection… Enfin ce n’est pas grave, c’est… c’est tout de même très gentil de votre part !
— Mais non… Enfin mais si ! Mais bien sur que si ! je m’attarde évidemment un peu plus longuement sur certaines lettres, et mes réponses sont toujours personnalisées… et puis…
— En tout cas ce qui est sur ; c’est que vous m’avez répondu tout de suite !
Il desserre un peu son nœud de cravate, qui doit le serrer terriblement tandis que, de son coté, elle cherche encore ses mots, un chouïa embarrassée…
— La première fois que nous nous sommes rencontrés, cela se passait dans un champ !
— Comment ça un champ… ?! Alors nous nous connaissons déjà tous les deux ? C’est assez étrange, mais je n’en ai vraiment aucun souvenir précis, excusez-moi !
Elle fixe ce gars avec encore plus d’attention. Elle en voit tellement du monde depuis le temps qu’elle écrit ses bouquins, alors forcément, elle ne pouvait pas se souvenir de tous non plus. Mais, voilà donc qu’elle aurait déjà rencontré ce type dans un champ… ?! Voilà une histoire peu banale tout de même, surtout qu’elle ne mettait quasiment jamais les pieds à la campagne ! Tout ça, à cause des araignées. Et puis des odeurs aussi, bien sûr…
— Mais ne cherchez pas, c’était seulement virtuel la rencontre ! Mon voisin élève des ânes, des petits ânes gris de Provence, ceux qui ont une croix de saint André dessinée sur le dos… Vous voyez ?!
Amélie avait également très peur des ânes. Alors cela tombait plutôt mal. Et puis n’importe comment cela ne faisait aucun doute ; ce mec était fou, complètement taré même ce pauvre type, et elle aurait du le deviner plus tôt ; un type qui s’accoutrait d’une telle façon ne pouvait manifestement pas avoir toute sa tête à lui…
— …Hein…? La croix de saint qui… ?!
— Saint André !
— Ah… Mais oui bien sur… Saint André ! Suis-je bête alors ! Je les vois très bien maintenant ! Oh, que oui ! Ces drôles de petits ânes avec une croix dessinée sur leur dos ! Je les vois, je les vois… !
C’était décidé, dès qu’elle aurait terminé sa flûte de champ’, elle filerait. Elle lui dirait, à ce monsieur, qu’elle avait un train à prendre, qu’on l’attendait maintenant, alors il fallait qu’elle y aille… Et puis, regardez donc, tout le monde ou presque s’en va, alors on ne peut pas rester ici plus longtemps, il fait déjà presque noir, ce ne serait pas très convenable… Et Marie-France… ? Qu’est-ce qu’elle foutait encore celle-ci ?! Jamais là lorsqu’on avait besoin d’elle !
— Saviez-vous, Amélie, que ce sont des animaux très intelligents ?!
— Hein… ?…Mais je n’en doute pas un seul instant ! D’ailleurs, je crois que l’on me l’avait déjà dit, il me semble bien !
— Et mon voisin aussi est très intelligent… Et très cultivé également.
— Ah bon… ? Mais c’est drôlement épatant ça ! On rêve tous d’avoir des voisins intelligents et cultivés ! Vous avez beaucoup de chance !
—Oui… Vous avez raison, j’ai une sacrée chance ! Et c’est surtout grâce à lui que je vous ai rencontrée pour la première fois ! Comme on a pris l’habitude de s’échanger comme ça des bouquins de temps en temps, chacun de notre coté de la clôture électrique… à cause des ânes…
— …Des ânes… ?!
— Oui, car sans cette clôture électrique, ils se sauveraient bien sûr, parce que comme je vous l’ai dit, ils sont vraiment très malins ces bestiaux !
— Ah ben oui, évidemment… Les ânes ! Aux ânes bien nés la valeur n’attends point le nombre des années… !
Elle rigole bêtement de sa vanne, et fini sa coupe d’un seul trait. Il resterait bien encore une bouteille, dans la glacière planquée sous les tréteaux…
— Un jour, il m’a apporté l’un de vos romans, « Le sabotage amoureux » d’après mon souvenir, et c’est donc comme cela comme je vous ai connu pour la première fois… Moi je lui ai rendu un Bukowski et un Bernard-Henri Lévy ! Bon pour le BHL j’avoue que, très sincèrement, on a bien le droit de se tromper aussi de temps en temps, n’est-ce pas ?!
— Mais bien sur que l’on a le droit de se tromper ! Et tiens justement en parlant de Bukowski, cela ne vous dirait pas que l’on s’ouvre une dernière bouteille tous les deux ?! Vous n’êtes pas pressé… Hein… ?! Et puis bon sang, faites-moi aussi un peu plaisir mon vieux, et enlevez-moi donc cette affreuse cravate ! Je suis certaine que vous devez crever horriblement de chaud avec cette… cette chose enroulée autour de votre cou !
Il s’exécute sans rien dire, et fourre l’immonde pièce de tissu coloré dans son petit sac, tandis qu’elle tire la glacière vers elle, et en sort prestement une bouteille de Rœderer cuvée spéciale.
— Oui… mais… il y a quand même ma femme qui m’attend dehors !
— …Votre femme… ?! Ah bon, vous êtes marié… ?!
— Oui, cela vous déplait… ?!
— Hein… ? Mais non, bien sur que non ! Pourquoi dites-vous donc cela ?!
— C’est juste la façon dont vous l’avez dit… J’ai eu l’impression que cela vous perturbait un peu tout de même…
— Je crois surtout que vous avez beaucoup trop d’imagination !
— Vous n’êtes pas la première à me le dire ! D’ailleurs vous me l’aviez déjà écrit dans votre lettre…
— Ah bon ?! Alors on l’ouvre cette bouteille ?!
— Si vous y tenez… N’importe comment elle donne à manger aux canards….
— Quoi ?!
— Ma femme… Elle donne à manger aux canards dehors ! Et il y a des cygnes aussi… C’est méchant les cygnes… De vraies saloperies ces bestioles ! Faut toujours se méfier d’eux, vachement vicieux ceux là !
Elle fait péter le bouchon, qui va atterrir mollement à dix mètres de là. Le bruit de fond de la salle stoppe net un court instant. Tout le monde est constamment sur le qui-vive maintenant, avec tous ces attentats extrémistes…
— Amélie… Il faut que je vous dise autre chose aussi…
— Ah… Et quoi donc encore… ?!
— La dernière fois que j’ai fait la queue comme cela, pour obtenir un autographe, c’était il y a fort longtemps…
— Tiens, mais c’est vrai ça ! Vous avez entièrement raison, on cause, on cause, et je ne vous ai même pas encore signé quelque chose pendant tout ce temps !
Elle se saisit de l’un de ses romans, le premier posé sur la pile devant elle, et l’ouvre ensuite à la page de titre.
— Bon alors, je mets à quel nom… ?!
— Eddy Merckx !
— Quoi… ?!
— C’était pour approcher Eddy Merckx, que j’avais dû poirauter comme cela pendant des plombes… A chaque époque ses idoles, n’est-ce pas ?! Tiens c’est marrant, c’est un belge lui aussi ! J’ai ensuite conservé précieusement, et pendant des années, sa photographie dédicacée dans un petit album, mais depuis j’ai tout arrêté… le vélo et les files d’attente !
— Bon alors, c’est quoi votre petit nom ? Il m’en faut un pour la dédicace… Et puis tenez, vous savez quoi… ?! je vais vous l’offrir mon bouquin ! Si,si, cela me fait vraiment plaisir !
— Hé bien, si c’est comme ça, moi aussi j’ai un petit cadeau pour vous !
— Ah… ?!
Des petits cadeaux, comme ils disent, elle en reçoit quasiment tous les jours. Et elle ne sait plus quoi en foutre de toutes ces offrandes, ainsi plus de la moitié partent directement à la poubelle… Le voilà qui tire de son sac un truc emballé dans du papier Kraft…
— C’est du fromage… un Banon… ça vient de chez moi.
— Du fromage ?! Vous m’avez apporté un fromage ?!
— Oui ! Mais ne craignez rien je vous l’ai mis sous inclusion de résine… Vous verrez… comme presse-papier sur votre bureau, ce sera parfait !
Et il déballe son fromage. C’est immonde.
— Dites donc… Il n’aurait pas un peu coulé votre fromage ?!
— Oui, un peu ! C’est-à-dire que le temps que la résine prenne, voyez-vous, cela demande tout de même quelques heures !
— Mais… C’est absolument ignoble votre machin ! Et puis là… regardez donc… Ce ne serait quand même pas des vers que j’aperçois posés sur le dessus ?!
— Faites voir… Ah, si, p’t-être bien que vous avez raison !
Elle est à deux doigts de vomir. Et là, subitement, le flash… Nom d’une pipe en bois ! Elle se souvient maintenant !
— Mais attendez donc un peu vous… « Du culot il en faut dans la vie et j’en ai à revendre », c’est bien de vous ça, hein, n’est-ce pas… ?!
— …Oui ! Exact ! C’est bien moi !
— Mais…
— Quoi… ?
— …Rien… ! C’est juste que je ne vous imaginai pas ainsi… Enfin, c’est vrai que parfois on s’imagine de drôles de choses…
— Je pense que vous aussi, Amélie, comme moi, avez peut-être un peu trop d’imagination, et puis surtout… je crois que vous étes complètement pompette !


Et maintenant, elle se souvenait tout à fait… Ce type lui avait écrit une lettre particulièrement étonnante… Un culot monstre certes, mais pas que, car si elle recevait plusieurs milliers de lettres de ses fans chaque année, jamais personne encore ne lui avait écrit quelque chose de semblable jusque là… Elle avait tellement rit en lisant cette lettre, et cela lui avait fait beaucoup de bien… Mais comment avait-elle pu oublier… ? D’ailleurs, elle aussi avait conservé précieusement sa lettre dans l’un des tiroirs de son bureau à Paris.

Tout à coup, elle aperçoit Marie-France, dans une allée, et qui revient par ici…
— Bon… Ernest… C’est bien Ernest votre prénom, n’est-ce pas ?
— Oui !
—Et si on allait les voir maintenant, ces canards… ?!

Café crème

La volupté éphémère d’un nuage lacté
Et ce goût amer des passions lézardées
Confiote périmée sur tartines déconfites
Toussote et traîne cette vilaine bronchite
La radio nostalgique de bien tristes refrains
le vent des feuilles mortes de mon chagrin
Passent au filtre toutes ces amours dérisoires
où triste funambule sur mon fil du rasoir
Je me noie dès le réveil dans un café crème
Découvrant, las, que plus personne ne m’aime…