À vos larmes, citoyens !

Deuxième tour de piste.

Et qu’on nous tonde gratis, les p’tits moutons, les artistes.

Les p’tits moutons, les artistes.

Allez, envoyez la zique !

Tsoin, tsoin, à vos larmes citoyens !

Et qu’un sang impur noie tous nos espoirs…

Jour de Télématon

Et des belles promesses de gnons.

Rentre vite dans tes pénates

Camarade, ma caméra te mate !

Ma caméra te mate et la police fait ses listes.

Pour qui ces ignobles entraves ?

Roulements de tambours…

Tsoin, tsoin, et badaboum !

Entendez-vous, mes jolies belettes ?

Entendez-vous l’intramuscu qui vous guette ?

Quoi ? Il est pas frais mon vaccin ?!

Allez crache, crache donc ton venin

Médecin, mon gentil médecin…

Tsoin, tsoin, et dans le cul la balayette !

Dans le cul d’vos fils, d’vos compagnes !

Au troisième tour de piste…

On crèvera tous !

Morts, la gueule ouverte.

Grand’ouverte.

Et ces féroces soldats danseront sur nos corps…

Tsoin, tsoin…

Et puis tsoin, tsoin, encore… et encore…

Congelé en Tinée*

Fin mars.

Fiu… ! (Interjection Polynésienne signifiant littéralement : «En avoir plein les tongues, plein les bretelles de pareo, ras le pandanus, ras la demi noix de coco…).

Hé, ben, voilà… le confinement aura eu ma peau ! Plus que marre cette fois d’être pris en otage entre quatre murs, plus que marre de devoir remplir un papelard pour aller simplement acheter des clopes ou bien vider mes poubelles, plus que marre d’être pris pour un gamin de trois ans, plus que marre d’être un pigeon confiné ! Moi avoir besoin d’espace, de fraicheur, de vert, de petits oiseaux qui gazouillent, de mousse sur les arbres et peut-être même de cohortes de limaçons en rut, coquins encoquillés, qui se courent après toute la journée ! En résumé : Moi avoir soif de Nature ! La Nature, la vraie, la noble dame Nature dans toute sa splendeur vivifiante, dans toute sa bienfaisante miséricorde, sa bonté libératrice, et puis surtout, oh, oui, surtout, dans toute sa force inspiratrice… Ô, Nature je t’aime, Nature je t’adore, Nature je te veux… !

Alors, je pars ! Oui, vous avez bien entendu, je pars pour de bon. L’écrivain quitte Paris, l’écrivain bazarde tout, l’écrivain va vendre son trois-pièces cuisine, rue de Varize dans le XVI ème, et puis filera dare-dare se mettre au vert gazon !

Début mai.

L’annonce de mon départ a vite fait le tour des popotes, alors un soir, ils débarquent tous chez moi, mes jolies petites gueules mondaines enfarinées de Parigots, yeux tristes, la larme suspendue aux paupières. « Alors, c’est donc vrai ce qu’on raconte ? Tu veux vraiment nous quitter, mon Nénesse… ?!».

Baffie pleure, Nicolas (Bedos) menace de s’ouvrir les veines, Zemmour et Naulleau se roulent de concert sur mon tapis persan, Josiane (Balasko) crise et ouvre une fenêtre… puis la referme aussitôt… Simon (Liberati) sage comme une image écoute religieusement Frédéric (Miterrand) nous lire à haute voix les « Mémoires d’outre-tombe » de Chateaubriand (François-René)… Je suis à deux doigts de craquer et de jeter l’éponge lorsque fort heureusement mon dealer ( Jojo la came) débarque lui aussi, les poches pleines de poudre de perlimpinpin, et remet rapidement tout ce beau monde sur les bons rails. Ouf ! Sauvé !

Mi-mai. (Fait donc ce qu’il te plaît, plaît, plaît…).

À l’agence, un clone très mal imité de Stéphane Plazza m’affirme que c’est vraiment le bon moment pour vendre. Mais avec les agents immobiliers, c’est toujours le bon moment, et surtout pour qu’ils s’en foutent plein les poches. Et puis, un million et demi d’euros pour un quatre-vingt mètres carrés en parfait état et à seulement deux pas du bois de Boulogne, c’est donné. Deux semaines plus tard, un acheteur libanais nous signe un compromis de vente avec un important dessous de table. Pas trop regardant sur l’origine des fonds, je prépare mes cartons. Youpi, tralala… !

Il ne me reste plus maintenant qu’à trouver quelque chose de convenable en Province. Les visites virtuelles s’enchaînent sur le web, mais à ma grande surprise, cela est bien plus difficile qu’il n’y paraît… les rats quitteraient-ils tous le navire… ? Et voilà donc qu’aujourd’hui on se précipiterait en masse au portillon de la belle vie chlorophyllée… ?! Faut croire…

Dans mes recherches je me détourne du Lubéron et des Alpilles. Trop connu, trop couru. Je ne tiens pas à tomber sur un Bigard ou un Bernard-Henri en faisant mes courses au LIDL de Saint Rémy de Provence… La poignée de main qui colle, très peu pour moi ! Aussi, je m’oriente plus à l’Est… les hauteurs de l’arrière-pays niçois seraient l’idéal… et je trouve enfin la perle rare ! Trouvé ! Trouvé mon petit nid douillet en moyenne montagne ! Un magnifique chalet en bois de mélèze, et tout autour plus ou moins deux hectares de terrain avec une jolie rivière qui coule dessus. Un véritable paradis sur terre ! Je trépigne d’impatience. J’ai des fourmis plein les pattes. Je sens que là-bas je vais enfin l’écrire mon chef-d’œuvre ! Chez Pozzi, je fourgue ma Maserati contre un Range-Rover, mieux adapté au milieu rural, et dans la foulée, m’achète une paire de bottes en caoutchouc. Gentleman-farmer, je deviens…

Mi-septembre.

Les gros bras des « Déménageurs Bretons » et leur camion chargé ras les ridelles sont bloqués plus bas. À deux kilomètres. «Désolé, mais là, après… ça passe pas, m’sieur Salgrenn !». Déchargement de mes affaires en vrac sur le bas-côté. Je vais devoir me coltiner tout ça en plusieurs voyages dans le coffre du Range-Rover. Minimum trois jours de galère en perspective. Ça commence plutôt mal…

Un voisin passe me voir. Tout en camouflage fluo, le fusil sur l’épaule, et des chiens bourrés de tiques qui pissent sur mes meubles encore emballés. Heureux de voir quelqu’un, je ne fais pas trop le dégoûté. On boit un canon pour fêter ça. Ici, c’est le pastagas, un jaune et rien d’autre ! Tandis qu’il écluse, j’en profite pour apprendre plein de choses intéressantes grâce à lui : «Faut pas vous inquiétez pour la flotte qu’arrive plus au robinet, c’est une conduite forcée qu’a pétée du côté de Saint-Sauveur, mais y vont nous réparer ça rapidement, les gars… !». Je ne sais pas du tout où se situe Saint-Sauveur mais je ne m’inquiète pas. Enfin, pas plus que cela pour le moment… En partant, il me parle aussi du type avant moi, qui s’est pendu dans la cave l’hiver dernier… ben, non, j’savais pas… !

Fin septembre.

Premières neiges. Premières coupures de jus aussi, à cause des rafales de vent (La Chougne du Nord qu’ils le nomment par ici) dans les cables aériens qui pètent les uns après les autres. Mais cela coûterait bien trop cher d’enterrer, alors. L’eau de pluie, dans mon bidon de récup, gêle la nuit. Et le jour aussi. C’est con parce qu’ils n’ont toujours pas réparé la conduite (les gars)… Je chauffe au bois. Mais la cheminée fume un peu. Un peu beaucoup. «Problème de tirage» d’après le voisin camouflé qui est revenu me voir. «Z’avez ramoné… ?» qu’a-t-il complété en toussant gras et sirotant son troisième pastis bien tassé. Avantage non négligeable toutefois, les glaçons sont gratos. C’est déjà ça.

Mi-octobre.

L’hiver est en avance par ici. C’est une évidence. L’eau est enfin revenu au robinet. Mais bien marronasse… Pour le courant électrique, c’est toujours de l’alternatif, un jour oui, un jour sans. Mais finalement, j’ai l’impression que l’on s’habitue à tout à la longue. Hier, à la supérette du village, ils m’ont conseillé gentiment de faire des provisions, on ne sait jamais… Je bourre donc le Range de boites de conserve qui me coûtent aussi cher que chez Fauchon. «À cause, m’sieur, le coût exorbitant des transports…» m’expose-t-on avec une certaine mélancolie dans la voix. On parle aussi du deuxième reconfinement, avec le « R zéro » qui progresse… étonnant comme tous ces braves gens de la campagne sont très vite devenus des experts en virologie ! Je n’ai pas vraiment d’avis sur la question, ma télé Sony (HD et 4K) ne fonctionnant plus depuis cet orage terrible d’il y a quinze jours. J’abrège la conversation, je paye la douloureuse, et retour au bercail juste avant que la nuit et la neige ne tombe d’un coup…

Novembre.

Merde, comme c’est triste Novembre ! Je n’avais pas remarqué jusqu’ici, mais Novembre est un mois particulièrement tristounet… Plus d’eau encore, mais cette fois-ci, c’est mon compteur qui a gelé et rendu l’âme… «Z’aurez du bien l’emballer dans de la laine de verre… !» dixit mon pochetron de voisin. L’aurait pu le dire avant. Le téléphone ne passe plus. Enfin, en vérité, il n’a jamais bien passé depuis que je suis là ! La neige s’accumule dehors. Et le froid s’accentue. Quand je sors (de plus en plus rarement), j’enfile trois paires de chaussettes dans mes bottes en caoutchouc. Et deux à l’intérieur dans mes pantoufles de vieux. Aujourd’hui, je viens de me rendre compte avec stupéfaction que je n’avais pas écrit une seule ligne depuis mon arrivée ici…

Décembre.

Et bientôt la magie de Noël, mais il me semble que le mois de Décembre est peut-être encore plus triste que celui de Novembre. Le soleil (lorsqu’il y en a un peu) se cache tôt derrière la montagne, vers quinze heures, et on n’y voit plus rien ensuite. Pourtant, je n’allume une bougie que seulement une ou deux heures plus tard. Par mesure d’économie car il ne m’en reste plus beaucoup en stock. Le voisin est revenu me voir hier matin. Il a des raquettes exprès pour marcher dans la neige, lui. N’est pas resté bien longtemps (je n’ai plus de pastis) mais il m’a laissé un fusil. Tout le monde a un fusil ici. C’est mieux, qu’il dit. C’est bien mieux pour votre sécurité… «On ne sait jamais, avec tous ces migrants qui passent la frontière italienne en douce, vaut mieux s’méfier, mon vieux… !»

Soir de Noël.

C’est pas la première tempête que je subis ici, mais celle-ci est gratinée, vous pouvez me croire ! Dans la cheminée, je brûle tous mes bouquins un par un. Je n’ai plus que ça, ma réserve de bois est épuisée, j’aurai pas cru que vingt stères passeraient aussi vite. Je m’ouvre une boite de cassoulet William Saurin que je bouffe emmitouflé dans un plaid écossais. Putain, ça caille sec ! Et dehors, ça souffle si fort que je me demande si le toit va tenir le coup… C’est ainsi, et alors que je racle consciencieusement avec mes doigts engourdis le fond de la boite, que j’entends frapper à la porte… Je chope le fusil du voisin (que je laisse maintenant toujours à portée de main)… j’attends personne… non, c’est sûr, que je n’attends personne… ! Derrière la turne en bois, ça gueule, ça gueule des mots que je ne comprends pas… du patois peut-être… ? Non ! Du petit nègre plutôt… ! Merde… je tire dans le tas… sans sommation… Pum, pum !

Le vingt-cinq décembre, au matin.

La Josiane (Balasko) n’a pas vraiment apprécié de se faire canarder comme ça (comme un lapin), juste après s’être tapé plus de deux heures de marche dans la poudreuse. Heureusement que les plombs n’étaient pas très très gros (du calibre douze seulement) et que sa doudoune en plumes a amorti un peu aussi. Ce qui est plus moche, c’est qu’elle n’a pas très bon caractère au départ, et que cela risque bien de ne pas s’arranger si elle se chope en plus du saturnisme…

Une surprise ! Une petite surprise qu’ils voulaient me faire pour Noël, les cons… ! Et c’est à douze qu’ils ont débarqués dans mon royaume, et même Jojo la came a fait le voyage ! Ah, ce qu’on a pu rire après coup de ma méprise ! Et bon sang de bon soir, comme j’avais oublié que cela pouvait faire autant de bien de rire et de picoler avec de bons copains !

Fin Janvier.

Aujourd’hui, ils sont toujours là. Treize à table tous les jours ! N’ont pas eu le temps de repartir avant le déclenchement du troisième confinement, alors voilà… ils sont restés ici !

Et moi, de mon côté, j’ai recommencé à écrire…

Alors… elle est pas belle la vie à la campagne ?!

*Tentative de contrepéterie avortée.

Dossiers Froids.

Aujourd’hui, coup de pub… Vous aimez les polars ? Vous aimez les ambiances un peu glauques ? Vous aimez le suspens ? Vous aimez les gendarmes ? Vous aimez lire ? Alors j’ai ce qu’il vous faut : « Dossiers Froids » le dernier roman de l’émérite Patrick Fouillard (un ami à moi) !

C’est breton et c’est bon ! La plume est alerte, l’œil vif, la syntaxe accrocheuse, le retour à la ligne judicieux, le format idéal (10,8 x 17,8 cm), le papier glacé de grande qualité, et bien entendu : c’est broché sans couture ! Un vrai régal, quoi ! Alors, n’hésitez plus… commandez (dans toutes les bonnes librairies et tous les méga-sites de vente par internet qui leur piquent leur boulot) ! Commandez, que je vous dis ! Et en plus, c’est pas cher du tout : 9,90 euros.

Voilà, c’est tout pour aujourd’hui. Bonne journée à tous.

Dossiers Froids. Patrick Fouillard. Éditions Ouest-France.

«Le gendarme Isidore Lune, désormais à la retraite, espère pouvoir utiliser son temps libre pour exhumer des affaires classées mais non-élucidées et se pencher sur celles-ci avec un regard différent. Trois affaires notamment. Celles qui l’empêchent de dormir depuis trop longtemps… Celles des trois fillettes. Trois affaires qui pourraient bien n’en faire qu’une ! Toutefois, il n’est jamais aisé de remuer le passé d’une petite ville de province comme Ploutrécat. Les habitants se méfient de l’autorité en général, et des gendarmes en particulier, même s’ils sont retraités.
Isidore Lune aura-t-il le courage d’aller au bout de ses investigations ? Ne risque-t-il pas de regretter sa persévérance ?»

  • Une histoire bien menée avec un personnage principal attachant et de l’humour dans une ambiance typique d’un village du centre Bretagne.
  • Déjà coup de coeur de plusieurs lecteurs professionnels et amateurs parmi un choix de 100 romans. Source : Éditions Ouest-France.

Jean-Michel.

Fuiiiit… ! Plus rien ! Parti ! Envolé… ! Le génie d’Ernest Salgrenn s’est barré comme un voleur !

Je m’en suis aperçu hier matin. Planté, là, devant mon Underwood, comme un con. En plein milieu d’un chapitre. Le blanc. Le silence. Tétanie des doigts, le cerveau en berne, abrutissement complet du bonhomme. Fin de règne, Ernest Salgrenn est mort, Jean-Michel Cornillot-Ballu reprend la main…

« Chéri, si au lieu de tourner en rond comme ça, tu descendais plutôt les poubelles… ?!

— Hein… quoi… les poubelles… ?

— Ouais, les poubelles ! Et à propos, comme je vois que tu ne te sers plus du tout de ta machine à écrire, pourquoi n’essayerais-tu pas de la fourguer sur « Le Bon Coin »… ?!

Ma femme est une chieuse. Une chieuse de première. Hors-catégorie ma bobonne, niveau casse-burnes. Bien sûr, comme toutes les femmes elle a ce don de vous exaspérer souvent, surtout quand ce n’est pas le moment, mais chez elle, c’est devenu un art de vivre, un leitmotiv, une passion, un hobby, un violon d’Ingres, une ritournelle sans fin, un ruban de Möbius…

Elle a déjà compris, la garce. Elle a compris que c’était mort, cette fois. Mort, mort, et re-mort… ! Mon petit génie dans la bouteille d’encre ne reviendra plus. Pas la peine de frotter comme ça, c’est foutu… ! Je la hais… et je vous hais tous… tous autant que vous êtes !

Je sors donc les poubelles à Madame. Frisquet dehors. J’aurai du mettre une petite laine. Tiens, me font chier, eux-aussi, avec leur histoire de tri sélectif. Je fourre tout dans le même bac. Rien à foutre des gestes pour sauver la Planète. S’il y a bien une seule chose à sauver maintenant, c’est moi, Ernest Salgrenn… moi, et moi seul… !

Un clodo traîne par là. Sur des cartons. Je m’approche, et sors mon paquet de clopes avant qu’il ne demande.

« Une tige, mon vieux ?

— Non, merci, fume pas… ! T’aurais pas plutôt un bonbon ?!

J’ai toujours une boite de cachou Lajaunie dans une poche. Ça tombe bien. Le type est jeune sous sa crasse. Je ne sais pas pourquoi mais il me fait penser à Beigbeder, ce gars. Ça fait un sacré bail que je ne l’ai plus vu Beigbeder. Pourtant on se voyait souvent il y a quelques années de cela, puis, un jour, va savoir pourquoi, il a disparu de ma vie, et des radars. Peut-être était-il jaloux de mon trop plein de succès. Je crois qu’il a toujours été jaloux, ce Beigbeder. C’est pas bien d’être jaloux comme ça. Pas bien, non.

On engage la conversation avec Beigbeder « la Cloche ». J’ai le temps aprés tout, plus rien ne presse vraiment maintenant.

— Vous avez perdu votre boulot, hein, c’est dur, j’imagine… ?!

— Oui, m’sieu ! Tout perdu ! La rue, me reste plus que ça, la rue… !

Il a du mal à croquer mon cachou. Plus de dents, non plus. Et un Beigbeder sans quenottes, c’est plutôt moche !

— Vous faisiez quoi avant… avant comme boulot… ?

— Écrivain… !

Mon sang n’a fait qu’un tour. Expression qui ne veut pas dire grand-chose, je sais, mais c’est tout de même une image qui parle. Bref, mon cœur s’emballe, je blêmis, j’ai les guiboles qui flanchent, je sue… j’suis pas bien du tout, quoi…

— Écrivain… ?! Comment ça… un véritable écrivain… ?!

— Ouais, tout ce qu’il y a de plus vrai, mon pote ! Tiens, regarde…

Il fouille dans un sac en plastique et en sors un bouquin qu’il me tend…

— « 99 francs » que ça s’appelle… !

J’ai du m’asseoir. Et j’ai mis dix minutes avant de pouvoir articuler un mot. Merde ! Ce type ne ressemble pas à Beigbeder… c’est Beigbeder ! Il m’a raconté l’histoire ensuite. Un virus. Tout ça à cause d’une saloperie de virus à ce qu’il paraît. Et j’étais même pas au courant… Le virus qui détruit le talent. Chiotte ! Lui, Beigbeder, il aurait été contaminé par Houellebecq. Un porteur sain. Re-chiotte, Houellebecq, je l’ai vu la semaine dernière…on a bu des séries de canons ensemble aux deux Magots…

— Cherche pas, Salgrenn, à tous les coups c’est lui qui t’as contaminé… !

— Y’a pas de vaccin ? Ou je ne sais pas, moi, un traitement qu’on prendrait tout de suite, dès que les premiers symptômes apparaissent… ?!

— Non, que dalle, mon vieux… ! Plus rien à faire quand tu l’as chopé, c’est cuit !

Je chiale. J’ai enfin compris ce qui m’arrive, alors je chiale. La boite de cachou y passe. Puis, au bout d’un moment, je me reprends un peu :

— Mais… je pourrais peut-être continuer à écrire pour les éditions Harlequin, non ?!

— Même pas… ! J’y avais bien pensé, moi aussi, mais même eux ne nous veulent plus ! Tu verras, il suffit de quelques semaines à peine pour que tu ne saches plus écrire correctement ton nom ou bien seulement ton prénom… plus rien ne sort… le vide complet… de vraies loques, qu’on devient… ! Et la liste est déjà longue… Le Clézio, Mondiano, Tesson, Lemaire, Ruffin…

— Christine Angot… ?

— Non, malheureusement cela ne touche que les gens talentueux !

— Merde ! C’est pas juste !

— Ouais, sûr que c’est pas juste ! Faut te faire une raison, tu finiras comme moi, mon vieux… Le trottoir et la manche… !

— Bon… ta gueule, Beigbeder ! Ça suffit maintenant ! Je ne vais pas me laisser faire, moi ! Je suis Ernest Salgrenn tout de même ! Ernest Salgrenn, nom de Dieu ! Tu entends Beig… ER-NEST SAL-GRENN… !

Je file. Je remonte chez moi à fond la caisse. Je sonne, j’ai oublié de prendre mes clés comme une truffe.

— C’est qui ?

— C’est moi chérie, Ernest… vite, ouvre cette porte !

— Qui ça… ? Ernest ? Connais pas d’Ernest… !

— M’enfin, chérie, c’est moi que j’te dis… Ernest Salgrenn… ton petit mari !

Silence derrière la porte. Qu’est-ce qui lui prend à cette conne ? Je tambourine…

— Quoi ?

— Allez, ouvre… ouvre, je t’en prie… c’est moi… moi… Jean-Michel…

Chapitre 33. Crac ! (boursier) et remontée d’organes.

J-2. Villa Mektoub. 22H07.

Je me lève d’un bond, d’un seul, de mon fauteuil en imitation d’osier tressé à la main de chez « Maisons du Monde » (une discrète étiquette en aluminium brossé visible au bas du dossier) pour prendre congé de tout ce beau monde…

Le Président amorce un son et tente bien un geste désespéré de la main droite, mais je lui fais comprendre d’un regard très appuyé que ce n’est pas la peine d’insister. J’ai d’autres chats à fouetter ! Basta ! Qu’il se démerde donc avec son Woo Woo, et même avec la Chine entière s’il en a envie, parce que moi j’en ai réellement ma claque de toutes leurs conneries ! Après tout, il n’a qu’à dépatouiller le problème avec l’aide de son ministre des Affaires Étrangères. Me trompè-je ou pas ? N’est-ce pas lui qui est payé pour ça ?! Et grassement, de surcroît !

Les salamalecs qui durent des plombes et toutes ces séances d’enculettes mondaines avec un gant de velours pour que cela fasse moins mal sont un vrai métier, et moi, Madeleine de Villeminus du Poët-Goret, la petite Mado, je ne possède après tout qu’un vulgaire CAP de secrétaire administrative, que j’ai d’ailleurs obtenu tout à fait in extremis avec pile-poil la moyenne grâce à un oral de rattrapage (qui finalement portait bien son nom, ce jour-là…), aussi, si monsieur Lemonnier-Desplats, mon prof de comptabilité, devait très certainement s’en souvenir encore, le Président, lui, il allait falloir qu’il m’oublie un peu ! Oh, hé, les gars, et puis merde, tiens ! Qu’on me lâche la grappe maintenant !

Avant de retrouver Gladys, je souhaite faire un petit tour rapide aux pipi-rooms, histoire de me rafraîchir la façade, mais devant la porte des gogues, je tombe nez à nez avec Goofie…

Ce brave garçon est à lui seul tout un programme de réjouissance, et s’il fait partie aujourd’hui de notre peloton de gardes du corps rapprochés de l’Élysée, avant cela il était simple troufion dans la Légion Étrangère, et encore un peu avant, dans son pays natal, l’Albanie, homme à tout faire dans la mafia locale. Un très chouette parcours en somme… !

«… J’l’ai perdu ! Affirmatif ! J’l’ai perdu chef ! Lui sorti autre porte ! » qu’il beugle, l’animal, dans son micro-cravatte…

Goofie Mac’Donald est le nouveau blaze qu’on lui a refilé lorsqu’il s’est engagé dans la Légion Étrangère, histoire de brouiller un peu les pistes et de se refaire une petite virginité. Et là, force est d’admettre que les képis blancs qui bossent au bureau de recrutement du quartier Viénot à Aubagne, tout près de Marseille, n’ont généralement pas beaucoup d’imagination pour leur trouver des nouveaux patronymes à ces types un peu chelous qui débarquent de nulle part et souhaitent s’engager au sein de leurs troupes d’élite…

«… Mac’Donald, ça fait com’qui dirait canadien ! Alors, tiens, ça t’ira bien, la recrue !

— … Oui, m’sieur !

— … Oui CHEF ! Y’a pas de môsieur ici, y’a que des chefs ! Compris, Mac’Do ?! Des chefs ! Et surtout n’oublie jamais que t’es là pour en chier !

— … Oui… chef !»

Et Goofie, c’était simplement parce que le kapo-chef Frifrelin, qui venait tout juste de finir de feuilleter dans des chiottes à la turc un vieux Mickey-Parade en sirotant une bibine bien chaude, avait trouvé ça vraiment trop cool comme prénom. Comme quoi une nouvelle identité pour le reste de sa vie ne tenait parfois à pas grand-chose !

Mais, il ne se plaignait pas trop notre Goofie, ce qui d’ailleurs, ceci dit en passant, n’est guère une habitude très conseillée dans la Légion pour peu qu’on souhaite y faire carrière, et pour la simple raison qu’à deux minutes près il aurait tout aussi bien pu s’appeler Pamela Anderson, Lolo Ferrari, ou même (et pourquoi pas, après tout ?)… Jacob Delafond !

— Ben, qu’est-ce qui se passe mon petit Goofie ?! Un blème… ?!

— Ah… M’dame Mad’leine ! Moi, perdu papa Président… ! Perdu… cet enculé !

Ce Goofie, est bien sympathique comme garçon, mais réellement beaucoup plus doué pour vous remonter un fusil d’assaut AK-40 dernier modèle les yeux bandés, ou bien encore pour vous dégoupiller en moins de deux une Heineken de trente-trois centilitres avec les dents du fond, que pour vous faire des belles phrases avec tous les bons articles devant les mots… Et je ne vous cause même pas des compléments d’objets indirects dont il devait malheureusement ignorer jusqu’à l’existence même !

Ainsi, si du coté du physique, notre malabar a bien encapé en étant à peu de choses près la copie quasi conforme de cet humanoïde qui dans un blockbuster planétaire fait du porte à porte avec sous le bras un annuaire des PTT stabilobossé à « Sarah Connor », en ce qui concerne l’intellect, il semble évident que le bestiau devait être situé loin, très loin, dans la file lors de la perception du paquetage réglementaire !

— Ah… j’imagine que vous parlez de Jules-Théodule… c’est bien lui que vous avez perdu, hein ?!

— Correk, M’dame Mado ! Président m’a dit de surveiller lui et lui… se barrer ! Lui, enfoiré ! Parce keu moi dans merde maintenant !

— Je crois qu’il ne faut pas trop vous faire de bile, mon brave Goofie, avec toutes les pétasses qui sont présentes ce soir, je pense qu’il n’ira probablement pas bien loin, votre Jules-Théodule… tiens… z’avez pensé à jeter un coup d’œil dans le jacuzzi… ?!

— Yacuzzi… ? Non ! Mallkoj ! Ça, bonne idée, m’dame Mad’leine ! »

Et si je sais toutes ces choses fort intéressantes sur ce Goofie Mac’Donald à l’accent si prononcé des Balkans du Sud, c’est parce que nous avions eu l’occasion, ce qui risque peut-être de vous surprendre quelque peu, de discuter assez longuement tous les deux. Un soir que j’étais de sortie au théâtre…

Bonne poire, une fois de plus, j’avais accepté d’accompagner le Président pour aller écouter l’inimitable Garcimore Loukikri dans son dernier one-man show. Un monologue de trois heures trente, sans compter les deux entractes de vingt minutes chacune, où il nous causait dans une pénombre bien mystérieuse et évidemment très calculée, de la dialectique éristique avec lecture de longs passages du texte original d’une œuvre de son philosophe allemand préféré, un dénommé Schopenhauer, « L’art d’avoir toujours raison » (Titre original : « Die kunst, recht zu behalten« )…

Un vrai régal ! Mais non, vous affolez pas, mes loulous ! Je plaisante évidemment, parce qu’en vérité, le Loukikri Garcimore, j’avoue qu’il me les gonfle assez vite, et les philosophes, qu’ils soient teutons ou de Pétaouchnok, itou ! Et puis, comme dirait l’autre, trop d’éloquence tue l’éloquence… ! Voilà bien d’ailleurs leur nouvelle lubie, l’éloquence ! Ah, oui, alors ! Fallait voir comme on nous en servait quasiment à chaque repas ces derniers temps ! J’ai même lu récemment dans un programme télé, « Télé Z » pour ne pas le nommer (qui reste le moins cher du marché à seulement cinquante centimes d’euros l’exemplaire) qu’on nous préparait une émission de télé-réalité sur le sujet pour la rentrée prochaine ! Mais, comme j’t’en foutrai, moi, de l’éloquence ! Qu’ils ferment leurs gueules, plutôt !

À cette époque, le Président, il l’adorait son Louki… Louki par-ci, et Louki par-là ! Cela n’arrêtait pas. Ils passaient toutes leurs journées ensemble, et l’on pouvait les apercevoir ainsi un peu partout, côte à côte, se tapant joyeusement dans le dos à la moindre occasion comme de bons vieux copains d’enfance que rien ni personne ne pourra jamais séparer. Cependant, depuis quelques mois ils étaient plutôt en froid tous les deux, à cause que notre Louki reprochait au Président de n’avoir pas du tout tenu ses engagements de campagne. On lui pardonnera malgré tout volontiers ce manque évident de clairvoyance car il ne fût malheureusement pas le seul dans le pays à s’être bien fait enfûmer sur ce coup-là ! Enfin bref, pour en revenir à cette fameuse soirée, il m’a très vite lassé l’artiste intello-mystique plongé dans son clair-obscur, et je suis sortie de la salle au bout d’à peine cinq minutes…

Et là, dehors, sur le trottoir d’en face, se trouvait mon Goofie, surveillant tranquillement et bien à l’abri sous un joli pébroc noir tout doublé de kevlar qui arrête soi-disant les bastos, que personne dans le secteur n’aurait par hasard en tête de mauvaises intentions à notre égard… En vérité, j’imagine que le lascar en profitait surtout pour zieuter les petites greluches endimanchées slalomant de façon plus ou moins gracieuse entre les crottes de clébards sur le macadam mouillé. J’ai traversé la rue et entamé la discussion en lui proposant de griller une petite clope ensemble. Mais, il ne fume pas. Il picolerait bien un peu de temps en temps comme la plupart des anciens militaires, mais il ne fume pas, Goofie… On ne peut pas non plus avoir tous les vices dans la peau sentirait-elle même le sable chaud ! Finalement, nous avons tout de même discuté un brin, et j’avoue que j’ai beaucoup voyagé ce soir-là sur ce trottoir parisien humide et merdouilleux à souhait, juste en face du Théâtre de l’Atelier…

Le Tchad, la Mauritanie, le Mali, Le Congo-Brazzaville et sans oublier bien sûr Castelnaudary ! Et je peux vous assurer que votre Mado en a vraiment pris plein les mirettes avec ce Goofie : j’ai eu le droit, ce soir-là, à la version panoramique et tout en bizz’ness classe du parcours du combattant !

— Et voulez p’têt’ voir ma cicatrice, M’dame Mad’leine… ?!

— Mais avec un très grand plaisir, mon ami !

Alors, sans se faire prier plus que ça, il a baissé son bénard, le Goofie, et là, sous la lueur halitueuse d’un réverbère, je vous garantis que je l’ai bien vue sa balafre sur la fesse droite, un vieux coup de sagaie à Kolwezi qu’il m’a raconté, mon guerrier…

Mazette ! Mais c’est qu’elle était sacrément sympathique à reluquer cette vilaine cicatrice !

— … J’peux toucher… ?!

D’un bond leste et animal, le voilà reparti sans demander son reste en braillant à plein poumons dans son talkie-cravatte :

« Yacuzzi, chef… ! Putain… avait’pas pensé le Yacuzzi, chef !»

Pour simple info, le chef de la sécu rapprochée est lui aussi un ancien légionnaire en seconde carrière… Jony Walker qu’il s’appelle… ! Ouais, je sais, on s’en lasserait pas, hein ?!

Dans les toilettes, ce n’est pas triste non plus…

En entrant dans le petit coin, je découvre un gugus déguisé en clown et observant sous toutes ses coutures avec une passion non dissimulée l’un des deux robinets de lavabo sculpté façon tête de lion, tandis qu’à ses côtés une magnifique bombasse en juste-au-corps noir et bas résille se tartine allègrement la poire de fond de teint tout en sifflotant l’avé Maria de Gounod…

«… Soir… m’sieur’dame !» que je lance, bien aimable, à la cantonnade. Mais les deux zozos ne daignent pas me répondre, ni même se retourner, et me jettent simplement un vague regard furtif via le grand miroir posé devant eux…

OK, men, si je dérange va falloir me le dire de suite !

Un rapide coup d’œil –Comme je sais si bien le faire lorsque je débarque pour la première fois quelque part– et le constat est immédiat et… navrant ! Jamais vu encore de toute ma vie des chiottes aussi kitch ! Surprise tout de même à minima car ce n’est pas vraiment un scoop de première non plus, vu que tout ici, dans cette baraque, est à peu prés du même acabit ! Ce n’est pas bien compliqué : ils avaient simplement foutu du marbre et des saloperies de dorures à la con partout ! Et puis des tonnes de fanfreluches aussi ! Tout ceci était forcément d’un mauvais goût assez répugnant mais comme aurait dit ma défunte tante Germaine, qui tenait une droguerie-teinturerie dans les beaux quartiers de Paris, au début du boulevard Murat dans le Seizième très exactement, et qui philosophait bien volontiers à ses heures perdues :

«Tu vois bien, ma petite chérie, que ce n’est pas parce qu’on est blindé de tunes qu’on a forcément le sens du ridicule… ! »

Malheureusement, le perchloroéthylène (le père Clo, pour les intimes), que l’on utilisait alors sans aucune retenue pour le nettoyage à sec, avant que celui-ci ne soit formellement interdit par les autorités compétentes, eut facilement raison d’elle. Un bien joli cancer du foie, ma foi, avec des ribambelles de métastases éparpillées un peu partout, et même où on ne les attendait pas. C’est pas compliqué, elle a fini plus jaune qu’un citron sur un char de carnaval à Menton, ma tatie Germaine !

— Vous allez le piquer… ?!

— Hein… ? Qui… ?! Quoi… ?!

— Le robinet, ce gros robinet à tête de lion, là… je vous demande si vous comptez le démonter et l’embarquer ensuite avec vous ?! Vous savez tout ce qui brille n’est pas de l’or ! Et ça, c’est seulement du vulgaire plaqué, alors si vous voulez mon avis, vous n’en tirerez pas grand-chose !

—… Mais… ?! Merde ! Mais de quoi j’me mêle ?! C’est quoi ton putain de problème, la vieille peau… ?!

Jamais vu un clown aussi mal embouché ! Il est non seulement très mal accoutré, l’polichinelle, mais en plus il a du vocabulaire ! Cela aurait pu être dans le cas présent un handicap fort regrettable, mais heureusement je ne suis pas du tout coulrophobe sur les bords…

— Hé, ho… on va s’calmer Zavatta ! J’disais ça juste pour détendre un peu l’atmosphère ! Alors… raconte moi tout… fait longtemps que tu tripotes des tuyaux comme ça… ?! Ah… et puis tiens, au fait… ça, c’est de la part de Madeleine… la vieille peau… !

Sorry, désolée, toutes mes excuses, mais fallait pas trop me chercher non plus ! Il s’effondre sur les genoux, comme une masse, en se tenant à deux mains les parties génitales et haletant comme un petit chien-chien à sa mémère. Il est vrai que j’y ai mis toutes mes forces. Rien dans les mains, tout dans le coup de patin !

Beaucoup d’élégance également. Toujours. Car, si pour ce qui concerne la technique pure, et les spécialistes ne me contredirons certainement pas, l’on gardera toujours à l’esprit de conserver le pied rigoureusement à plat tandis que la jambe se détend vivement dans le plan vertical et cela pour une plus grande efficacité dans l’exécution de ce mouvement que nous nommons dans notre jargon technique « chassé frontal », l’on ne devait surtout jamais perdre de vue aussi cette notion d’élégance, notion très importante et absolument primordiale dans la pratique de tous ces merveilleux sports dits « de combat ».

Ce fût d’ailleurs la toute première chose que l’on m’enseigna à la salle… l’élégance, c’est la base ! Ouais, la base, et surtout, c’est ainsi que l’on fait toute la différence avec la simple barbarie commune, qui, alors que la savate est un art martial tout à fait noble et respectable, ne restera quant à elle, et à jamais, à l’exemple du banal coup de lattes au cul, qu’un vulgaire et abject défoulement de décérébrés notoires…

C’est peu de temps après le décès de mon salaud de Godefroy que je décidai de m’inscrire au full-contact. Et lorsque le premier soir je me suis présentée à la salle du « Fight Amical Club Académy » de Poissy sur Seine et après avoir simplement dit au prof que je venais de perdre mon mari dans des circonstances assez troublantes (que je pris le soin de lui raconter dans le menu détail), il a très subtilement compris tout de suite mes motivations profondes sans prendre la peine de me poser tout un tas de questions superflues… Ensuite, direct, j’ai commencé à cogner très très fort dans un sac de sable qui pendouillait dans un coin…

Les nerfs à fleur de peau, mais bien visé tout de même l’entre-jambe du pantalon bouffant, ayant sans me vanter outre-mesure le geste précis en toutes circonstances, et même ce soir, sapée robe de soirée fendue à paillettes argentées, ce qui n’aide pas à la pratique… Ses glaouis, à ce charlot, lui étaient instantanément remontées jusqu’aux amygdales ! Ouille… ouille… ! Hé, oui, ça fait mal, Pipo le clown ! Mais fallait pas trop me chatouiller à rebrousse-poil, non plus ! La spécialiste de la remontée d’organes, que je suis devenue à force d’entraînement, a parlé ! Point final !

Ne m’a-t-il pas traitée de viocque, ce petit con, moi, Mado, belle comme un cœur, toujours fraîche comme un gardon, pas une seule ride sur la trogne, soixante pulsations à la minute, une tension artérielle de donzelle et surtout nickel chrome côté cholestérol ?! Merde ! Me traiter de vieille alors que je n’ai même pas encore fêter mes quarante balais !

En tout cas, si madame clown existe quelque part dans un cirque, grâce à bibi elle allait pouvoir être tranquille pendant une bonne quinzaine avant que l’envie de faire des galipettes ne le reprenne !

Quant à la blondasse en collant, elle s’est arrêté tout net de chantonner et a maté l’intégralité de la scène sans broncher d’un iota… ce qui valait peut-être mieux pour elle, vénère comme je l’étais. Ensuite, et malgré cette tournure plutôt imprévue de la prise de contact, je prends quand même tout mon temps pour me refaire une petite beauté, tandis que l’autre naze au nez rouge continue à chouiner lamentablement sur le carrelage en marbre de Carrare, n’hésitant pas, juste avant de sortir de ces latrines de luxe, à écrire sur le miroir à l’aide de mon bâton de rouge très intense de chez L’Oréal Paris :

«Clown un jour… Clown toujours !»

Ne dit-on pas que les choses désagréables passent beaucoup mieux avec un petit zeste d’humour ?!

Dehors, la teuf bat son plein et ça piaille dans tous les coins. Champagne, drogues et petites pépés, un peu comme dans la célèbre chansonnette populaire. J’ai hâte maintenant de retrouver ma Gladys et je prends donc au plus court vers l’endroit où je l’ai abandonnée seulement quelques minutes plus tôt.

… Et… elle n’est plus là… !

Chapitre 32. Mise au poing.

J-2. Villa Mektoub. Cinq minutes plus tard.

Lorsqu’ils eurent fini de se marrer comme des baleines, nous avons pu reprendre.

« Alors, vas-y maintenant, je t’écoute Chou, qui sont ces deux clowns… ?!»

Et n’ayant pas trop le choix, une fois de plus, je me coltine les présentations.

— Ah bon, des amis… ?! Tiens donc !

— Oui, parfaitement, de vieux amis…

— Et que tu as rencontré au gnouf, eux aussi, comme tous les autres ?!

— Comment ?… Mais non, pas du tout ! On était ensemble sur le même bateau ! Hein, les gars, que nous étions tous dans le même bateau ?!

D’un hochement de tête bien synchro, ils acquiescent, devinant d’instinct que ce n’est pas le moment de faire un faux pas. N’avions-nous pas déjà assez de difficultés comme cela à nous en sortir ?

— Un bateau ? Mais quel bateau… ?!

— Un bateau…

— Oui… mais encore… ?!

— Un bateau… pour la Paix ! Pour la Paix dans le Monde ! Et puis pour l’Écologie aussi !

— Quoi… ?! Green Peace ?! Comment ça… tu… tu étais sur le Rainbow Warrior… toi… enfin vous… vous étiez tous sur le Rainbow Warrior… ?!

— … Hein ? le Rainbo ? Oui ! Mais, oui ! Bien sûr, voilà, c’est tout à fait ça… le Rainbo !

— Mais, bon sang, Chou… pourquoi ne me l’as-tu pas dit avant ?! Pourquoi ne m’as-tu pas dit que tu faisais partie de « Green Peace » ? Alors comme ça, vous êtes un commando de « Green Peace« … ?! Oh, ben, mince, alors !

— Commando… enfin, commando… le mot est peut-être un peu excessif !

— Et ce monsieur Marcel ? C’est lui le type dont tu m’as parlé… alors donc, c’est lui les pitbulls ?!

— Les pitbulls ?! Mais oui… voilà… c’est lui ! Hein Marcel que c’est toi, les pitbulls ?!

— Comment ça ? Tu lui as tout raconté ?! Elle sait tout ?!

— Pour les pitbulls ! Uniquement pour les pitbulls ! Zoé adore les chiens, alors d’une chose l’autre, tu sais bien comment c’est, Marcel… voilà que nous en sommes venu à causer de toi et puis de ta passion pour les chiens !

— Ben, moi… je préfère les chihuahuas !

C’est ici, alors qu’il faut bien l’avouer pour être tout à fait honnête nous l’avions un peu oublié, que le vieux pervers reprit ses esprits…

— Bourriques ! Lâchez-moi maintenant !

Marcel, qui le maintenait toujours par le col d’une poigne ferme, esquisse spontanément l’amorce d’une claque de sa main libre…

— Ne jure pas, petite fiotte ! Et ferme plutôt ta braguette… ! Tu vois pas qu’il y a une dame avec nous ?! Et magne-toi, sinon, c’est moi qui vais m’en charger, et j’peux t’garantir qu’en t’la remontant, ta fermeture éclair, ton p’tit’oiseau risque d’y laisser des plumes… !

Sans moufter, il s’exécute immédiatement, le bougre ayant compris, probablement guidé par une espèce de sixième sens, que notre Marcel a non seulement la beigne facile, mais que de surcroît avec de telles paluches au bout d’un moment cela risquait fort de lui laisser de très sérieuses marques sur le portrait…

— … Donc, pour résumer un chouille… tous les trois, là… en vérité, vous seriez comme qui dirait des agents secrets en mission… ?!

Pourquoi avais-je donc, et cela depuis quelques temps déjà, trois jours pour être plus précis, ce sentiment assez désagréable d’être coincé dans une sorte d’immense souricière très sombre, et comme englué jusqu’aux genoux, mais sautillant pourtant allègrement, ce qui est plutôt curieux j’en conviens, à pieds joints sur un tapis jonché de chausse-trappes… ?!

Zoé, Julius, Marcel et le vieux libidineux, me fixent attentivement. Tout le monde semble attendre maintenant une réponse de ma part, une réponse qui serait cohérente, claire, précise, et surtout qui ne laisserait planer aucun doute sur nos véritables identités…

—… Oui… si tu veux, c’est un peu ça… des agents en mission…

— Mais, attenzion mademoizelle, nous zommes zurtout et ézentiellement des pazifistes… et zi nous zommes là ze zoir c’est pour éviter zette horrible guerre qui ze prépare avec les Chinois… Z’est tout zimplement za, la vérité, mademoizelle Zoé… !

Julius n’avait pas encore dit le moindre mot jusqu’à présent, bien qu’il comprenne et parle parfaitement bien le français, comme d’ailleurs cinq ou six autres langues vivantes, mais toujours avec un léger accent allemand, qui, ceci n’étant qu’un avis personnel, lui conférait une certaine classe.

— … Des pacifistes ?! Tout simplement… ?! »

— Oui, z’est bien za, mademoizelle ! Des pazifistes tout zimplement ! Et l’on va tout faire pour que zette guerre n’ait zamais lieu… avec votre aide bien naturlich, zi vous z’ètes d’accord !

Elle réfléchit quelques secondes, et puis se lance…

—… Bon… très bien… je vais vous croire, vous ! Je ne sais pas pourquoi… peut-être parce que vous m’avez l’air beaucoup plus raisonnable que vos deux copains !

— Ah… c’est parfait !

— Ô toi, Chou, tais-toi ! Tu m’as déçue, tiens ! Quand je pense que tu n’as pas été fichu de me me faire confiance et que depuis le début tu me caches la vérité !

— Mais ne zoyez donc pas en colère après lui, schöne demoizelle ! Il voulait vous protéger tout zimplement alors il ne faut pas lui en vouloir comme zela… Ze crois que notre ami tient beaucoup à vous… Ach ! Zela ze voit tout de zuite, nein… ?!

Elle me regarde, et voilà que je rougis et baisse honteusement les yeux. Il est tellement malin, ce Julius.

— Bon… et du coup, c’est quoi le nom de code de votre opération ?! Parce que je suis certaine que vous avez déjà choisi un nom de code, n’est-ce pas… ?!

— Ouais… opération « Zoizeaux zinzins » !

Marcel, lui par contre, est sans le moindre doute et définitivement un authentique crétin !

Sur ces bonnes paroles, et emporté par ce formidable élan de soulagement qui m’étreint à présent, je propose de nous rapatrier maintenant sous notre barnum, histoire d’être un peu plus tranquilles pour discuter, mais aussi pour ne pas trop attirer l’attention sur nous, si toutefois cela est encore possible…

À l’intérieur, Marcel ligote fermement le vieux schnock sur l’une des chaises en plastique, utilisant pour cela une jolie paire de collants empruntée à Zoé.

— Je pense que pour l’instant le mieux est de le garder ici, avec nous, il est évident qu’il n’hésitera pas une seule seconde à nous dénoncer si on le relâche…

Cela me gênait quelque peu d’agir de la sorte, mais je ne voyais malheureusement pas d’autre solution. Ce genre de manières coercitives n’étaient pas du tout dans nos habitudes. Nous avions un code de déontologie, un code strict qui nous interdisait formellement toute forme de violence pour arriver à nos fins. Ceci était même pour ainsi dire la base de notre action. Nous combattions la violence, certes, mais sans jamais l’utiliser nous-mêmes, et cela quelques soient les circonstances.

D’ailleurs, lorsqu’en avril 1945 nous avions fait descendre Eva, alias Wanda l’Empoisonneuse, elle avait reçu, elle aussi, pour consigne absolue de se conformer à cette stricte exigence. Et si notre Wanda avait bien servi une petite dose de cyanure à Adolf, qu’elle avait très intelligemment mélangé à de la confiture de fraises des bois dont raffolait cet enfoiré, ce n’était pas cela qui l’avait tué en réalité, Wanda sachant très bien que le sucre était un antidote puissant du cyanure de potassium. Une information qu’Adolf, lui, ignorait…

C’est ainsi que lorsqu’elle lui apprit d’une voix suave qu’il venait de se goinfrer d’une grosse tartine fraise-cyanure-amande amère, et redoutant alors une mort longue dans d’atroces souffrances, cette mauviette Bavaroise avait finalement préféré se mettre lui-même une balle dans la tempe avec son propre Walther PPK…

Et, fidèles donc à cette éthique, nous avons toujours, et même cette fois-là alors que pourtant pressés par l’urgence, évité le recours à tout acte de violence directe…

— Et tu te nommes comment, le vieux… ?

—… Jules-Théodule…

— Bien… bien… alors écoute un peu, Jules-Théodule… comme tu as tout entendu de notre conversation et bien compris maintenant que nous étions des pacifistes…

— Ah, ouais, vous en êtes sûrs… ?!

— … Oui… bon d’accord, désolé pour la beigne de tout à l’heure ! Disons que c’était nécessaire… un cas de force majeure ! Et puis, tu l’avais quand même bien mérité, non ?!

Il ne répond pas mais ne peut s’empêcher de regarder Marcel d’un œil vengeur. Rancunier, le pépère !

— Voilà ce qui va se passer maintenant, Jules-Théodule, tu vas te tenir bien tranquille pendant un petit moment et nous te ferons aucun mal, c’est juré ! Nous avons juste deux ou trois petites choses à régler de notre côté et dès que c’est terminé, on te libère… alors, ça marche comme ça… ?!

— N’importe comment vous ne pourrez pas empêcher mon fils de les massacrer les Chintoques ! Il a déjà tout programmé… c’est trop tard !

— … Quoi… ? Qu’est-ce que tu nous racontes là… ?!

— Je les ai aperçus tout à l’heure… ils discutaient tous les deux, mon fiston et Woo Woo. C’est foutu que j’vous dis ! On va leur péter la gueule aux bridés !

— …Woo Woo… ? Mais, c’est qui celui-ci ?!

— Parce qu’en plus vous ne connaissez pas Woo Woo ?! Ben, alors, c’est pas gagné votre affaire, les gars ! Je crois qu’en réalité vous n’êtes qu’une bande de rigolos, hein ?! Ouais… de sacrés petits rigolos !

J’arrête Marcel in extrémis, il avait déjà pris son élan…

Ce n’est pas pour le défendre, mon Marcel, qui reste invariablement cohérent aussi bien dans ses actes que dans ses réflexions, mais j’avoue tout de même que ce Jules-Théodule possédait l’une des plus belle tête à claques qu’il m’ait été permis de rencontrer jusqu’à ce jour…

— OK… très bien… si c’est ainsi… je crois que l’on va être forcé de faire autrement… est-ce que tu le vois mon doigt, Jules-Théodule… ?! Tu le vois ?! Alors, regarde-le bien ! Et uniquement ce doigt… rien que ce doigt… mon doigt… oui, c’est ça, ce doigt-là et rien d’autre !

— Ben, moi, les garçons, je crois que je vais en profiter pour aller faire pipi pendant ce temps !

— Et moi aussi ! Je vais vous accompagner, mademoiselle Zoé… j’ai encore jamais eu l’occasion de pisser dans des chiottes tout en or ! Merde, alors ! C’est quand même trop fun, non, trouvez pas, m’zelle Zoé ?! Nom d’un trou du cul-de-jatte à roulettes ! Des chiottes en or massif, tout d’même… faut-y pas le voir en vrai pour le croire ?! »

C’est ainsi que nous nous sommes retrouvés seuls sous le barnum, Julius et moi, et bien sûr la tête à beignes qui fixait attentivement mon index bien tendu…

Il s’est endormi assez vite le J-T (Abrégeons, si vous n’y voyez pas d’inconvénient, parce qu’à la longue cela est relativement pénible ce prénom de Jules-Théodule) et je n’ai rencontré ensuite aucune difficulté pour qu’il accepte de nous révéler tout ce qu’il savait sur ce Woo Woo. Pourtant, malgré cette coopération, l’interrogatoire fut au final plutôt décevant. Notre vieux cochon ne savait en réalité pas grand-chose d’intéressant sur l’affaire qui nous préoccupait, nous révélant tout au plus deux ou trois anecdotes croustillantes concernant ce Woo Woo, vice-président chinois de son état, et qui fréquentait assidûment lors de ses escapades en France, les mêmes clubs échangistes et libertins que lui ! C’était d’ailleurs comme cela que nos deux zigotos avaient noué une relation amicale. Vraiment rien de très folichon donc dans tout ceci, si ce n’était peut-être une orientation sexuelle à tendance « soumis-latex-bondage au fond du donjon » pour le Chinois, qui nous en apprenait juste un petit peu plus sur la complexité psychologique du personnage…

— Zaperlipopette… ! Z’est navrant tout za, nein, mon cher ?! Et z’est pas avec zeula qu’on va zauver le Monde !

Julius était évidemment à mille lieues de tout cet univers interlope. Tout comme moi d’ailleurs, car s’il est exact que je n’ignore pas l’existence de ce genre de pratiques sado-masochistes, le moins que l’on puisse dire est que cela n’est pas du tout ma tasse de thé ! En ce qui concerne la flagellation et autres genres d’amusements similaires, j’avais déjà donné, et bien plus souvent qu’à mon tour, alors croyez-moi : aucune envie spéciale d’y goûter à nouveau !

— Et maintenant, tu as une idée… ?

— … Non, Julius… aucune !

— Il y a quand même un petit truc qui me ziffonne…

— Un petit truc ?! Et c’est quoi… ?!

Julius est vraiment le genre de type auquel rien n’échappe. Un méticuleux, jamais à surfer sur le vague, et toujours ce soucis constant du détail pertinent et juste. Mais, je suppose que c’est une qualité indispensable lorsqu’on décide un jour d’inventer un engin comme une bombe atomique… « Der Teufel steckt im detail ! » ( « le Diable se cache dans les détails ! » à l’intention de celles et ceux qui ne causeraient pas la langue de Goethe).

— Il nous z’a bien dit que zon fils était venu à zette zoirée uniquement parce qu’il voulait rencontrer ze Gonfarel, zon prédézézeur… ?

— Oui… et alors… ? Qu’est-ce qui te chiffonne là-dedans ?

— Tu trouves pas za bizarre, toi… ?! Hé bien, moi… zi ! Pourquoi donc vouloir rencontrer ze Gonfarel à quelques z’heures du déclenchement de la troizième guerre mondiale… z’est quand même étrange, nein… ?!

—… C’est parce qu’il a paumé le manuel, mon fiston ! … Voix du J-T qui sort des brumes…

— … Quoi… ?!

— Le manuel avec les codes nucléaires… et ben, il l’a paumé, que j’vous dit… !

Ernest la Pucelle.

« Hé, oh… dors-tu, Ernest… ?

— Hein… ? Quoi… mais qu’est-ce donc… ?!

— Tu dors, Ernest ?

— Mais non… non, je ne dors pas ! Qui êtes-vous… ?

— Les voix… !

— Les voix… ?! Les voix de quoi… de qui ?!

— Les voix du Très Haut, tout là-haut… là-haut.. haut… haut… (écho) ! Et nous venons te dire que tu as été choisi !

— Choisi ?! Moi ? Mais choisi pour quoi faire, nom de Dieu ?!

— Ho ! Ne jure pas, Ernest ! Oh non, surtout ne jure pas !

— Oui, bon, ça va, pardon… ! Mais vous comprendrez ma surprise, tout de même ?!

— Oui, Ernest, mais écoute bien maintenant…

— Oui, j’écoute…

— Nous venons t’annoncer que tu as été choisi pour sauver le président Macron ! Le président Macron est en danger, tu es l’élu et tu dois le sauver… ! »

J’ai entendu des voix. Cette nuit. Et il était très exactement trois heures trente-trois à mon radio-réveil ! Oui, je sais… je sais très bien ce que vous allez penser… Voilà que cette fois Salgrenn est devenu fou pour de bon ! Hé bien, non ! Je ne suis pas fou ! Je me porte même plutôt bien ces derniers temps ! La pleine forme, et si je vous affirme que j’ai entendu ces voix venues d’en haut : vous devez me croire !

Bon, il est vrai que j’ai tout d’abord pensé à une mauvaise blague de ma femme, mais aussitôt je me suis souvenu que nous faisions chambre à part depuis plus de dix ans et qu’ensuite –et que surtout, oserais-je même– elle serait tout à fait incapable d’imaginer une chose pareille. Ma femme n’a pas d’humour, pas l’ombre d’un brin. Après cela, j’ai cru à une hallucination. Je n’en ai jamais souffert jusqu’à présent mais n’y aurait-il pas un commencement à tout ? Mais non, ce n’était pas non plus une hallucination, il n’y avait absolument aucun doute là-dessus : cette nuit, j’avais bel et bien entendu des voix… !

Sauver le président Macron… ?

Je ne connais pas personnellement le président Macron. Ni aucun autre président de la République. J’ai bien une lettre de Nicolas Sarkozy, qui doit traîner quelque part dans mon bureau, une lettre officielle qu’il avait cru bon de m’adresser pour me féliciter de mon Goncourt. Sympatoche, touchant, et bien charmante attention, nonobstant le fait que cette année-là, le Goncourt ce n’était pas moi qui l’avait décroché ! Comme une grossière erreur sur la personne, mon vieux ! Bien entendu, je n’avais pas répondu à sa lettre, préférant m’abstenir, estimant avec raison je pense, qu’il n’y avait aucun intérêt à humilier l’un des grands de ce Monde…

Moi ? Moi, Ernest Salgrenn, sauver le président Macron… ?!

Qu’est ce que c’est que cette connerie, encore ?!

Je déjeune. Seul. Et je réfléchis. Je réfléchis. Je n’arrête pas de réfléchir. Je n’ai peut-être jamais autant réfléchi de toute ma vie ! La tête me tourne…

Puis, je prends une douche. Seul (bien sûr). Et je réfléchis encore. Il faudrait que je demande conseil à quelqu’un. Mais qui ? Qui pourrait bien m’aider ? Je ne vois pas. La plupart de mes amis sont tous, soit complètement séniles, soit déjà morts. Et à ceux qui restent lucides et toujours vivants, et qui se comptent malheureusement aujourd’hui sur les doigts de la main, à ceux-là… je dois plus ou moins du pognon ! Aussi, je ne vois pas d’autre alternative que de me résoudre à me débrouiller seul. Seul, une fois de plus…

Midi à la pendule. Et voilà, ça y est, j’ai enfin pris une décision : je vais monter à Paris ! Et advienne que pourra, comme dirait Flaubert. J’imprime une attestation de déplacement dérogatoire, et je coche la case : « Participation à une mission d’intérêt général sur demande d’une autorité surnaturelle » (après avoir rayé la mention « administrative »). Ça devrait le faire, je suppose.

Quatorze heures, je sors l’Aston du garage. Quoi ? Ben oui, je roule en Aston Martin, et alors ?! Une DB-9 Volante. Avec un V12 de cinq litres neuf. Et j’emmerde les écolos, et tous les prolos aussi ! Direction la Capitale. Premier stop à Aix-en-provence, chez Béchard et fils, pour m’acheter une boite ou deux de calissons. Mon péché mignon. Je file ensuite, j’ai déjà perdu assez de temps comme cela. Pas un chat sur l’autoroute A7, ça m’arrange bien.

Vers dix neuf heures, arrêt buffet à l’Hippopotamus Steackhouse de l’aire de Sceaux. Je prends des lasagnes au thon avec un pichet de rouge. Ambiance tristounette de fin du monde ici. Avant de reprendre ma route, je tape la causette cinq minutes, dans le brouillard qui se lève, avec des routiers (sympas) qui s’ébahissent devant mon bolide, et qui me posent les questions habituelles que l’on se pose toujours lorsqu’on n’a pas un flèche sur son compte : « Et ça consomme pas trop ? Et ça doit vous coûter cher en assurance, non ?! ». Pour leur faire plaisir, je démarre façon grand prix de F1 en laissant de jolies marques de gomme sur l’asphalte. Cela leur fera toujours un truc intéressant à raconter à bobonne en fin de semaine, juste avant de l’engrosser du cinquième.

Vingt-trois heures sur le périphe, porte d’Orléans. Oui, je sais, j’ai bien carburé. De l’avantage d’avoir des plaques monégasques et de l’immunité que cela vous procure. Je fais un petit détour par le tunnel de l’Alma. Pèlerinage obligatoire pour moi, nostalgie et larme à l’œil… mais je ne peux rien vous dire de plus, c’est une promesse que j’ai faite il y a longtemps…

Les Champs-Élysées (plutôt déserts), la rue Marigny, première à droite et le palais présidentiel enfin. Au contrôle de police, mitraillettes bien astiquées sous le nez, j’essaye d’expliquer mon cas, mais ce n’est pas gagné d’avance… Je leur joue pourtant à fond la carte de la fibre patriotique, de la défense de la Patrie en danger, des grands élans nationaux, du tsoin-tsoin bleu-blanc-rouge, et même du sacrifice ultime sur l’autel de la République… Mais rien n’y fait, ils finissent par me confisquer mes boites de calissons (pour les vérifications d’usage) et m’embarquent de force vers le commissariat du 8 ème ! Ah, les Vaches… !

Au commissariat, on m’enferme illico dans une cellule. Mais je ne me laisse pas faire, je supplie qu’on me laisse sortir, j’invoque les droits de l’homme et du citoyen, je les maudis tous autant qu’ils sont (trois) jusqu’à la trentième génération, et bien sûr, je les menace des pires représailles parce que je connais du beau monde, moi, monsieur l’agent ! Alors, agacés, on va chercher le chef, qui rapplique sa couenne en traînant des savates…

« Mais dis donc, Jeanne d’Arc, tu vas finir par la fermer ta grande gueule… ?! Raymond…

— Oui, chef… ?

— Fais-nous péter une tournée générale de lacrymo là-dedans, qu’on puisse dormir peinards ! »

Six heures trente du mat’, j’ai des frissons, et ça me réveille. Le clodo qui a passé la nuit dans la cellule avec moi m’a chourré, le salaud, ma couverture (et ma Rolex, mais de ça, je ne m’en apercevrais qu’un peu plus tard). J’attends frigorifié et tout recroquevillé sur le banc. J’attends. Et c’est long. Très long…

Fin d’après-midi enfin et fin de ma garde à vue. Je pue le mégot et le vomi, j’ai les yeux tout gonflés et qui piquent, ça me gratte de partout, et en plus j’ai la dalle ! On me dit de rentrer maintenant bien sagement chez moi, et accessoirement de me faire soigner. « Hep, Taxi ! » pour récupérer ma DB9 à la fourrière, qui, comme par hasard, se trouve à l’autre bout de Paris. Deux cent euros et… dix centimes (véridique !) à raquer sur le champ pour récupérer ma caisse, dont tout le côté droit est affreusement rayé. Coup de gueule auprès du préposé qui me dit de tenter une réclamation en bonne et due forme et en quatre exemplaires, à tout hasard, mais pas sûr d’après lui que ça marche… À trente mille balles minimum la peinture complète chez Aston, je crois que j’ai encore gagné le gros lot ! Sacrément la haine, mais je prends sur moi : j’en ai vu d’autres…

Là, ensuite, je ne vous cache pas que je me tâte un peu (C’est une image, ne vous emballez pas). Que faire maintenant ? La question se pose. J’hésite. Rentrer à la maison ? Peut-être pas une mauvaise idée après tout. Qu’est-ce que j’en ai vraiment à foutre, moi, du président Macron, je n’ai même pas voté pour lui ! Certes, il est bien sympathique, propre sur lui, intelligent, cultivé, jeune et beau comme un dieu grec, j’en passe et des meilleurs, mais est-ce suffisant pour que je risque ainsi ma réputation, ma santé, et peut-être même ma vie au train où vont les choses ?! Le feu passe au vert. Coup de klaxon dans le dos, insultes, noms d’oiseaux, menaces de mort… hé, merde, j’ai calé ! Un type sort de la camionnette blanche immobilisée derrière moi, et se rapproche, menaçant… le voilà, furax, qui ouvre ma portière… me saisi par le colbac… m’éjecte de l’Aston… me gueule en plein visage des « Connard, tu vas avancer avec ta charrette de pédé ! »… me serre le kiki… me serre… fort… très fort… beaucoup trop fort… j’étouffe… hé, mais j’étouffe, monsieur… ! Au secours… à moi… j’étouffe… laissez-moi respirer… de l’air… je vous en prie, donnez -moi de l’air…

« Allons… allons, faut respirer tout seul maintenant, monsieur Salgrenn, on a arrêté la machine… ! Allez, essayez encore… inspirer, souffler, inspirer…encore… encore… oui, voilà, c’est bien mieux !

— Je suis où… ? Mais, je suis où, là… ?!

— À l’hôpital ! Vous êtes en réanimation, à l’hôpital de Nice, monsieur Salgrenn ! Vous ne vous rappelez de rien… ?

— Non… ! Pourquoi l’hôpital… ? Qu’est-ce que j’ai donc… ?!

— La Covid, monsieur Salgrenn ! Vous avez contracté la maladie il y a déjà trois semaines de ça… nous avons dû vous mettre sous respirateur… mais vous ne vous rappelez vraiment de rien… ?

— Non… de rien… ! De rien du tout… mais… et le président Macron… va-t-il bien le président Macron… ?!

— Mais bien sûr qu’il va bien ! Quelle drôle de question, alors !

Elle est gentille mon infirmière. Douce, prévenante. Elle a exactement les mêmes yeux que Lady Di… mais, je sors de l’hôpital demain m’a-t-elle annoncé tout à l’heure… Ah, vraiment, quel dommage… quel dommage… !

Lui.

Vous parler de Lui.

Lui est né en cinquante-cinq. Dans l’un de ces faubourgs parisiens sans âme où des pelotons d’ouvriers-mécaniciens, de laborieux sans grades, rentrent chaque soir, harassés de leur journée, trainant des galoches, l’œil éteint, et la gamelle vide. Un faubourg comme tant d’autres en France en ces temps-là, où la grisaille dispute le plus souvent à l’ennui, l’ennui à la déprime, où l’on n’attend plus rien de la vie, où l’on se désespère ainsi, lentement, comme à petit feu.

La sage-femme, madame Besnard, usée après presque quarante années de carrière, et bien lasse d’en avoir vu d’aussi nombreux pointer le bout fripé de leur frimousse, lui a tout de même claqué fort sur ses petites fesses : «Bon sang, gamin ! Vas-tu donc te décider à vivre… ?!». Et Baby boomer, tout violacé, la tête en bas, crachouille son mucus, et puis, enfin, inspire. Inspire et pousse son premier cri. Demain matin, c’est elle, madame Besnard, fière comme si ce mioche était le sien, qui ira le déclarer à la mairie. Le géniteur de Lui est aux abonnés absents, habitude qu’il a prise depuis longtemps…

À trois ans et demi à peine, Lui sait déjà parfaitement lire, écrire, et même compter jusqu’à mille. Et peut-être plus encore. À la fin des repas de famille, on installe ce petit prodige bouclé debout sur la table, et, sans se faire prier, il récite alors des poèmes, des fables, ou bien vous raconte de puériles historiettes inventées et qu’il connait par cœur. Oh ! Avez-vous vu ce petit singe savant si bien élevé ?! On s’extasie de ses belles manières, de sa mémoire étonnante, mais on rit et on se moque beaucoup aussi. La mère, toujours dans l’ombre, ne dit jamais un mot et tente de cacher sa tristesse profonde. Cela est inutile, tout le monde autour d’elle sait son malheur. Tandis que son père, ivre comme si souvent, fanfaronne et revendique maintenant, haut et le plus fort possible, sa géniale progéniture. «Ben, ouais, c’est mon fiston !». Il était temps…

Au début, Lui travaille très bien à l’école. Premier de la classe, mais aussi souffre-douleur tout désigné dans la cour de récré. Myope, il porte lunettes que l’on piétine sans pitié. Déjà seul, bien seul face à la Vie. Heureusement, le soir venu, il s’évade très vite dans ses livres, parcourant le Monde. Son petit Monde à lui. Libre cette fois, et surtout bien courageux, toujours. Alors, là, d’aventures en aventures, il retrouve Jules Verne qui l’emporte très haut dans un ballon dirigeable, Jack London qui le réchauffe auprès d’un feu de bois, Melville et le capitaine Achab qui lui laissent prendre la barre du « Péchod », ou encore l’intrigante et sensuelle Milady de Winter qui lui fait toujours ses yeux les plus doux. Il est heureux, il rêve éveillé, et ainsi transporté, loin, très loin, il oublie tout au fil des pages de ces merveilleux romans d’aventures. Tout. Enfin, non, presque… restent, à demi étouffés, les pleurs de sa mère…

Puis, un jour vient où Lui n’aime plus l’école. Il reste silencieux au fond de la classe, s’ennuie ferme, ne s’intéresse plus à rien, accumule les reproches de ces professeurs, redouble. Sortie du cursus. Échec scolaire. L’Institution ne cherche pas à comprendre, l’Institution demeure bien académique. L’école de la République à d’autres chats à fouetter. Manque de moyens, manque de temps, manque de personnels, manque de compétence, mais surtout manque d’attention. On lui fait tout de même passer des tests. Juste comme ça, pour voir un peu. Tiens donc… surdoué ! Cette fois-ci, on comprend encore moins ! Mais que se passe-t-il donc dans la tête de ce gosse ?! Magnanimes, ces pédagogues d’opérette lui laissent une dernière chance, mais attention : «Qu’il en profite, hein, sinon… Sorry, but out of the system, guy… !». Ignorants, ils ne saisissent pas qu’il est déjà trop tard…

Ensuite, Lui trouve un job. Pas terrible ce boulot : du porte à porte. Et payé au lance-pierre. Pourtant, il s’accroche et s’applique malgré tout. Sans aucun diplôme en poche, ce n’est pas facile, nécessité d’apprendre à se débrouiller comme on peut. Et puis, quitter ces parents aussi. Ce n’est plus possible de rester dans cette piaule insalubre, avec ce père si maladroit, si brutal, qui ne l’a pas seulement serré une seule fois dans ses bras. Jamais. Et cette mère, toujours l’ombre d’elle-même, souffreteuse, dépendante de son bourreau, déjà un peu morte quelque part. Alors, vivre seul aujourd’hui. Mais ce n’est pas tout à fait une découverte, rien ne change vraiment. Seul, cela fait longtemps qu’il l’est. Partir à l’étranger peut-être ? Pourquoi pas, le courage ne lui a jamais manqué après tout. Il se souvient aussitôt de ses lectures, de ses héros, de leur pugnacité face aux éléments déchaînés, à l’adversité menaçante, aux quolibets moqueurs. Alors, finalement, il se décide. Et ce sera le Canada, Montréal…

De l’autre côté de l’Atlantique, Lui démarre comme simple vendeur de journaux. Un classique pour les types paumés comme lui et qui ne savent rien faire. Grosse galère, soupe populaire, les squats de misère. Mais Lui résiste. Et s’applique encore, encore, et encore. Et puis la chance, mais n’en faut-il pas un peu ? Ce monsieur, rencontré dans la rue, bien gentil, bien habillé, bien élevé, bien riche aussi, et qui l’a observé, écouté, étudié, jaugé, jour après jour, et qui s’étonne au bout du compte : des diplômes ? Mais, Tabernacle ! il s’en fiche pas mal, lui ! Il y a bien d’autres choses plus importantes qui vous donnent la valeur d’un homme. Alors, coup de pouce inespéré, salvateur… Et voilà qu’ainsi l’on reprend tout à zéro ! Cours du soir, remise à niveau, on avance, on construit enfin quelque chose. Quelque chose de bien, quelque chose qui s’appellerait peut-être tout simplement un avenir. Un véritable conte de fée ! Merci beaucoup monsieur Delachapelle !

À trente ans maintenant, Lui se marie et fonde une famille. Heureux homme. Sa maison d’édition est une réussite totale, un million de dollars sur le compte, ou deux peut-être. Sa femme est merveilleuse, attentionnée, belle comme une reine. Et ses deux enfants si charmants. Lui jardine, joue au golf avec ses amis, supporte tous les week-end son équipe de hockey, les « Canadiens de Montréal », organise des barbecues-parties, et puis voyage aussi, dans les îles du Pacifique, au Mexique, ou encore à Venise, en Italie…

Mais… mais Lui s’ennuie… Voilà donc que Lui s’ennuie à nouveau… Et rien n’y fait, c’est comme cela, personne n’y peut rien. Déprime en sourdine, moral au plus bas. Jusqu’au dégoût de vivre cette fois-ci. Repli sur soi-même, terrible, inexorable…

Madame Besnard, à la retraite depuis bien longtemps, s’est éteinte le douze octobre mille neuf cent quatre-vingt dix. Elle avait atteint l’âge plus que respectable de quatre-vingt quinze ans. Coïncidence étrange, le même jour, de l’autre côté de l’océan, Lui mettait fin à ses jours. À sa femme Daisy, à ses enfants, à tous ses amis, il laissait une lettre d’adieu. Une lettre très émouvante, où il explique simplement n’avoir jamais pu trouvé sa place dans notre société…

Lui.

Mon petit doigt m’a dit…

Mon petit doigt, celui qui est le mieux élevé des cinq, celui que je me fourre profond dans l’oreille quand ça gratte, celui qui prend la pose quand je bouffe une biscotte sans gluten, celui qui se tape des « Q » sur mon clavier, celui qui se frotte à mon alliance en lui faisant les yeux doux, un peu jaloux, celui-là donc, m’a dit : « J’ai bien peur que ça dure tout ça, mon vieux… ! »

Un petit doigt, ça a l’air un peu con à première vue, mais faut toujours se méfier de ce qu’il vous raconte…

Nous voilà donc en couvre-feu. Et pour six semaines au moins. Comme en quatorze. Enfin, en quarante plutôt. Enfin, je ne sais plus, je n’y étais pas ! Mais ne soyons pas si surpris, le Président l’avait bien dit au mois de Mars : « …Nous sommes en guerre… etc, etc… et vive la France, et vive la République ! « . Tout ça pour lutter contre ces sales terroristes que sont devenus aujourd’hui, nos jeunes. Y’a pas idée non plus d’aller faire la fête tous les soirs alors que nous sommes en guerre ! « Acht, betites saligots, va ! ». Faire la fête… boire et danser sur nos trente-deux mille morts et des poussières, quelle indécence tout de même ! Mais comme j’te mettrai vite fait tout ça au gnouf, moi !

Maintenant, j’attends le vaccin. Celui contre le Covid-19 bien sûr, pas celui contre la grippe vu qu’on nous a dit hier qu’il n’y en a déjà plus ! Je me serai peut-être fait vacciner aussi après tout, dans un vague et poussif élan de patriotisme exacerbé, mais là, finalement, la question ne se pose même plus : circulez y’a rien à voir, rentrez chez vous, messieurs, dames ! Désolé, y’a plus rien en stock !

Cet été, j’en ai vu des jeunes (et des moins jeunes). Des tonnes, des wagons entiers qui se doraient la pilule sur la plage. Et sans masques, bien sûr. Des qui venaient de loin, de l’autre bout de la France, de l’Est où ça avait bien pété, de l’étranger aussi, de Belgique, d’Allemagne, des Pays-bas, et même du Brésil (si, si, en passant par le Portugal !), des qui faisaient la bringue toute la nuit durant, qui chahutaient sous ma fenêtre jusqu’à point d’heure en gueulant comme des putois, des qui profitaient à fond de leur jeunesse en faisant bien chier leur monde, quoi… !

Mais à ce moment-là, ils en avaient le droit. Parce qu’il fallait que ça reprenne son cours normal, la Vie. Alors, qu’on s’amuse un peu maintenant après ce terrible mois et demi de confinement ! Et puis, n’oublions surtout pas de faire marcher le commerce aussi. Allons, lèchons tous des glaces deux boules chocolat-vanille et faisons donc ce qu’il faut pour vite tirer un trait sur tout ça ! C’était comme si on y pensait plus, comme si en Septembre-Octobre, ça redémarrerait comme sur des roulettes… comme si madame Bachelot allait nous faire des miracles… comme si l’hiver serait pas froid du tout… comme si nos morts seraient pas mort pour rien… comme si… Ah, vraiment, quel bel optimisme de masse ! Et quel bel enthousiasme à défaire ce que l’on a acquit durement !

Ô, quel putain de gâchis, oui, plutôt !

Moi, j’ai mon petit doigt qui m’a dit… (à suivre, malheureusement !).

Micro-bonheur.

Cela doit bien faire cinquante ans. Cinquante ans qu’il n’avait pas neigé ! Mais là, depuis une bonne demi-heure, la neige tombe en épais flocons et sans discontinuer. Une véritable tempête…

Bien entendu, tout le monde a été surpris ici. Et moi, le premier. Ma petite Geneviève, qui me tient la main depuis toujours, est ravie.

« Ça fait tellement longtemps qu’on attendait ça, hein, mon Titi ?!

— Oui, ma chérie ! Tellement longtemps… !

Derrière nous, en haut de la butte, la basilique est toute blanche. Quelle merveille ! Ses cloches se sont mises à sonner à toute volée, et le bruit résonne si fort que cela heurte quelque peu nos tympans. Nous n’avons plus l’habitude…

— Oh ! j’ai envie de danser… !

— Mais, tu sais très bien, Geneviève, que nous ne pouvons pas !

Elle en a conscience bien sûr, nos pieds nous en empêchent, mais l’envie est plus forte.

— Tu n’as pas froid au moins ?

— Non, ça va… mais j’ai un peu la tête qui tourne !

— Ne t’inquiète pas, c’est normal lorsqu’il neige… « 

J’ai eu tout de suite le coup de foudre pour Geneviève. Dès que je l’ai aperçue dans la file, avec sa jolie robe rouge et son chemisier blanc, au milieu de toutes les autres Geneviève. Mais, elle aussi m’avait déjà remarqué. Elle me l’a avoué plus tard. On était vraiment fait l’un pour l’autre, c’était écrit quelque part.

Lorsqu’on nous a présentés, puis mis bien en place, face à face, j’ai compris alors que le Bonheur existait réellement…

 » Veux-tu bien reposer ça, ma petite Chloé ! C’est fragile, et j’y tiens beaucoup…

— C’est trop joli, mamie… c’est quoi ?

— Un cadeau que m’a fait ton grand-père, il y a bien longtemps… nous étions si jeunes… notre premier voyage en amoureux à Paris… Le Sacré-Cœur…

— Ah, bon… tu étais amoureuse, toi, mamie… ?!

La petite Chloé ouvre des grands yeux étonnés. La grand-mère sourit, tout en essuyant furtivement une larme sur sa joue fripée.

— Mais bien sûr que j’ai été amoureuse ! Ça alors, quelle drôle de question ! Ton grand-père était un si bel homme, si tu l’avais connu à cette époque… et attentionné avec ça… pas comme les jeunes de maintenant !

— Mamie… moi aussi, j’serai amoureuse d’un garçon, un jour !

— Mais bien sûr, ma chérie, bien sûr… mais, s’il-te-plaît, repose donc cette boule à neige maintenant… ! »

« Tiens… on dirait bien que cela s’est arrêté… c’est déjà fini, il ne neige plus !

— Oui, c’est vrai, tu as raison…

— Geneviève… dis-moi… ?

— Quoi, mon Titi… ?

— Tu m’aimes… hein, que tu m’aimes toujours, ma Geneviève… ?! »