Bon de sortie.

6 h 30. Petit-déjeuner copieux. Un steack haché et des pâtes. Des pâtes, des pâtes, encore des pâtes, toujours des pâtes… et à toutes les sauces ! Cela fait presque un mois que je n’ingurgite plus que ça à tous les repas ! Les sucres lents, il paraît qu’il n’y a rien de mieux pour les efforts de longue haleine…

Tenue du coureur : cuissard, maillot, et socquettes blanches. Tout est prêt, posé sur mon lit. Le casque et les chaussures ensuite. Très important le casque, obligatoire même.

Ma bécane m’attend : un petit bijou, fin prête, elle aussi. Le mécano a tout vérifié, rien n’a été laissé au hasard, la mécanique doit être toujours parfaite et bien huilée. Avec ses huit bars de pression minimum dans les boyaux…

Les ultimes conseils de prudence de ma coach, et un dernier coup d’œil sur l’itinéraire de l’étape du jour. Cela ne va pas être une partie de plaisir, avec ces deux cols de première catégorie au programme… et puis cette arrivée… au bout de cette longue ligne droite… face au vent…

Mais il n’est plus question de renoncer ou bien encore d’avoir des états d’âme : coup de sifflet, le départ est donné ! ֤À peine lancés, et voilà que ça flingue déjà devant ! Ma parole, ils ont bouffé du lion ce matin ! Pour le moment, je reste bien au chaud, histoire de me faire oublier dans le peloton des anonymes, suçant les roues et attendant bien tranquillement mon heure pour attaquer.

Première bosse. Là, je limite les dégâts, et commence à douter un peu de ma forme. Alors, je m’alimente et me force à boire régulièrement, c’est indispensable pour éviter la fringale, ce fameux coup de pompe qui ruinerait tous mes efforts. Dans la descente, le peloton s’étire et fait l’élastique… puis le regroupement dans la vallée… on se surveille de près… tout le monde sait que la course va se jouer bientôt, dans quelques kilomètres à peine, dans cette dernière ascension… la plus difficile, avec ses passages à dix-huit pour cent à la sortie des virages en épingle, de terribles raidards qui vous cassent les pattes… sans oublier le manque d’oxygène avec l’altitude, la fraîcheur saisissante des alpages, et peut-être même un orage qui viendrait tout compliquer…

Une estocade dès les premiers lacets… je saute dans la roue et me voici dans l’échappée… je me sens beaucoup mieux maintenant… petit braquet, je mouline en rythme, les mains posées bien à plat sur la guidoline, un véritable avion de chasse ! Cette fois, c’est le bon wagon : on a fait le trou et l’écart se creuse. Au sommet, nous ne sommes plus que deux, tous les autres derrière ont lâché prise, et après avoir assuré le train, je déboule en tête. La foule, massée de chaque côté du macadam, hurle frénétiquement mon prénom… « Kevin ! Kevin ! Allez, vas-y Kevin !… » Banderoles, klaxons, fumigènes… Ah, les cons… J’en pleurerais tellement c’est beau ! Je souffre terriblement et les crampes ne sont pas loin, mais je vis aussi des moments extrêmement forts, émouvants, inoubliables…

Maintenant, la descente… bascule vertigineuse… effrayante plongée… 80… 90… 100 à l’heure… les compteurs des motos suiveuses s’affolent ! Funambules enivrés de fatigue, nous frôlons dangereusement les frêles parapets, et l’abîme, de l’autre coté dans le brouillard, nous invite sans cesse à la faute… Il faut garder pourtant toute sa lucidité, malgré l’importance de l’enjeu.

L’arrivée enfin se profile à quelques encablures : nous venons de passer sous la banderole des cinq kilomètres. Je peux l’emporter, je le sais, ou je m’en persuade en tout cas, mais mon compagnon d’échappée ne me facilitera certainement pas la tâche. Lui aussi court pour la gagne aujourd’hui…

Sprint final. La flamme rouge, le dernier kilomètre… et tout se joue là, maintenant, dans ces deux petites minutes qui arrivent… Mon adversaire, de l’équipe « Covid-19 », est un sacré client, affuté comme un lévrier, une vraie chaudière, dopé, à coup sûr, aux amphètes ou à la chloroquine… Et surtout, cela fait un moment qu’il n’assure plus aucun relais. Pour se réserver. Ce petit malin connait parfaitement toutes les ficelles du métier, mais attention… Bibi a été vacciné avec un rayon de bicyclette et on ne la lui fera pas à l’envers aussi facilement ! Alors, lorsqu’il fait l’erreur de passer devant, puis essaye ensuite, mauvais joueur, de me coincer contre les barrières, cela ne marche pas… je trouve le passage de l’autre côté. Ça frotte sec, poussée d’adrénaline… mais je lui pose une mine… coup de manettes, tout à droite, 55-13, la bracasse… j’écrase les pédales à m’en faire péter les varices… il est cramé, ce sale tricheur… la ligne blanche enfin… je lève les bras… j’ai gagné !

« Mais… c’est toi, mon Kevin… ?! Hé bé, j’t’avais pas reconnu avec ce masque ! Alors vieux, ça y est… tu t’es décidé à venir au boulot en vélo maintenant… ?! »