BUZZ…

Il tenait absolument à ce que je l’appelle Ernest. Ernest Salgrenn…
Cela a commencé il y a environ deux ans maintenant.
Au tout début, je n’y ai pas prêté plus attention que cela. Cela me paraissait très anodin cette histoire et il n’y avait pas vraiment de quoi s’inquiéter outre-mesure.
Les premiers jours de son arrivée, je me souviens avoir commencé par griffonner quelques mots par-ci par-là sur des bouts de papier qui traînaient dans la maison. Des bribes de phrases sans conséquence aucune. Simplement pour ne pas oublier car cela pourrait peut-être me servir plus tard.
Puis j’ai acheté une rame de feuilles. Cinq cents pages d’un coup, parfaitement blanches.
— Mais qu’est-ce que tu vas faire avec tout ce papier…?! que m’a demandé ma femme Jacqueline lorsqu’elle m’a vu revenir de chez Buroman
T’inquiètes pas, j’ai ma petite idée là-dessus ! que je lui ai répliqué déjà très sûr de moi.
Ma Jacqueline, dès le début, j’ai bien vu qu’elle essayait de me mettre des bâtons dans les roues…
Elle n’est pas méchante, mais elle ne comprend rien à l’écriture n’ayant pas été éduquée dans ce sens. Et j’ai très vite compris, malheureusement, qu’elle ne me serait d’aucune aide dans mon entreprise…
C’est à partir de là que j’ai véritablement commencé à écrire sérieusement. J’avais tout le nécessaire maintenant pour travailler. Pour débuter sur de bonnes bases, j’ai cherché un titre à mon histoire. Et croyez-moi, ce ne fut pas si facile, cela me prit presque un bon mois…
Écoute donc ça Jacqueline : « Double je »…c’est pas mal ça comme titre non ?!
— Parce que tu comptes vraiment écrire un livre…toi…?!
Je ne sais plus trop si c’est moi, ou bien peut-être Ernest qui me l’a soufflé, mais à ce moment précis, j’ai su qu’avec Jacqueline cela ne durerait plus très longtemps nous deux. D’ailleurs je ne me trompais pas, car quinze jours plus tard elle retournait vivre chez sa mère. Et c’était finalement beaucoup mieux ainsi à vrai dire. J’avais maintenant le champ libre pour me consacrer entièrement à mon roman qui serait sans aucun doute possible le chef-d’oeuvre que le monde entier attendait depuis des années.
J’écrivais sans relâche. Des journées entières. Des nuits entières aussi. Ernest me dictait tout et je n’avais plus qu’à recopier au propre. On avançait à vitesse grand V. Dans le même temps c’est lui aussi qui eu l’idée pour le blog.
Fais moi confiance…cela te permettra de te faire connaître plus rapidement en faisant le buzz !
Et il avait du pif pour la promo, immédiatement j’ai eu des centaines de followers. Beaucoup de femmes au début, car elles adoraient toutes ce petit chat que j’avais pris comme avatar. Et elles me likaient à perdre la tête. Puis très rapidement, j’ai fait le buzz effectivement. Ernest avait encore raison pour ça. Le buzz c’était vraiment ce qu’il y avait de mieux de nos jours pour avancer plus vite sur le chemin de la notoriété. On brûle si facilement les étapes avec des buzz sur l’internet. Et à mon tour, voilà que je devenais une vedette du web…
Alors on a commencé à me contacter. Le téléphone sonnait sans arrêt à la maison. Des éditeurs de la France entière qui voulaient me voir, me parler, m’entretenir de mon avenir littéraire qu’ils jugeaient tous si prometteur. Je croulais sous les demandes alors même que mon roman n’était pas encore terminé. Amélie Nothomb en personne m’a appelé un jour :
Oh…J’adore vraiment ce que vous faites…Vous avez tellement d’imagination…!
Mais Ernest a dit que l’on devait rester calme et ne pas perdre de vue notre objectif final.
Faisons les poirauter, ils n’aimeront pas ça et cela fera monter les enchères…!
Je n’avais aucun avis là-dessus mais je lui faisais encore une fois entièrement confiance. J’avais beaucoup maigri aussi. Et je ne sortais presque plus de chez moi. J’oubliais de me laver parfois. Je filais certainement un très mauvais coton mais j’écrivais toujours. Toujours et toujours. Sans répit jamais. Je n’avais absolument plus que cela en tête… écrire… et écrire encore… l’unique chose qui comptait pour moi maintenant.
Puis, un matin, bizarrement, Ernest n’était pas là.
Inquiet, j’ai attendu un peu, le front appuyé contre une vitre du salon, regardant fixement l’horizon. Je n’avais plus rien dans la tête. Un terrible silence intérieur, oppressant, m’envahissait lentement.

J’ai fini par me recoucher en me disant que j’avais peut-être raté quelque chose d’important dans la nuit ; Ernest arrivant le plus souvent à l’improviste lorsque je dormais encore…
Et je restai comme cela, à attendre. Longtemps. Toute une journée.Puis encore une autre ensuite. Mais toujours rien. Et alors cette fois j’ai compris ; Ernest ne viendrait plus jamais me voir. C’était fini.
Aujourd’hui j’ai laissé une lettre sur ma table de chevet. Elle raconte mon histoire, mes espoirs déçus, ce roman inachevé, ma célébrité avortée, et cet Ernest à qui je ne demandais rien pourtant et qui s’était tellement moqué de moi…