Le blues de la loche.

En me levant, ce matin, j’ai découvert l’une de mes canines posée sur mon oreiller. Je l’avais perdue dans la nuit. Et puis, j’avais beaucoup transpiré des pieds. Une grande auréole, encore humide, marquait les draps.

Lors du petit-déjeuner, ma femme s’en est très vite aperçue. Je veux parler de cette quenotte qui me manquait dans la rangée du haut. Elle a simplement dit : « On dirait que ta dent sur pivot a sauté… !

— Non ! Ce n’est pas celle-là qui s’est barrée, ma chère ! » lui ai-je rétorqué sur un ton sec, assez mal luné que j’étais.

Et j’ai continué à transpirer abondamment des pieds toute la journée. Tant, que cela m’a obligé à changer à trois reprises de chaussettes. Fort heureusement, j’ai du rechange dans mon vestaire au boulot. Je prévois toujours, au cas où…

A midi, j’ai pris mon repas comme d’habitude au Mac’Do de l’avenue Sébastopol, optant pour l’une de leur salade « Classic Cæsar« . « Fraîchement coupée, fraîchement préparée » est le petit slogan publicitaire du moment. Le Mac’do est un endroit sympa pour la drague. Et la drague, c’est ma spécialité. Il y a toujours une ribambelle de minettes, de vagues étudiantes en psycho ou bien en sociologie pour la plupart, qui y traînassent du matin au soir, fraîchement coupées et fraîchement préparées, elles aussi, et prêtes à se laisser embobiner par des types dans mon genre.

C’était bien la première fois que je déjeunai comme cela d’une salade composée…

En règle générale, je choisi plutôt le classique hamburger accompagné de ses potatoes frites en cornet cartonné, car à vrai dire je n’aime pas du tout la verdure. Mais plus surprenant encore, comme je n’étais pas assez repu avec une seule de ces salades, j’en ai commandé et avalé une seconde. Je ne sais pas du tout ce qui m’a pris d’agir de la sorte. Non, je ne sais pas. Peut-être la chaleur suffocante de ces derniers jours. N’affirme-t-on pas que parfois sous l’influence de hautes températures atmosphériques, notre cerveau, comme en ébullition, ne réagirait plus tout à fait normalement… ?

À dix-sept heures, je suis revenu du turbin en bus, par la ligne 7. Le bus, s’il n’est pas complètement bondé, n’est pas mal non plus pour la drague. Préférable en tout cas au métropolitain. Les filles y sont moins méfiantes et les conversations beaucoup plus faciles à amorcer. Je suis descendu à l’arrêt « Aubépines », qui se trouve juste avant mon arrêt habituel, désirant faire un tour dans cette petite épicerie, rue « Elsa Triolet », avant de rentrer chez moi. J’y ai acheté une belle et bien jolie salade verte, et puis retour direct à l’appart, sans m’attarder davantage.

Ma femme regardait « Slam » à la téloche. Cette idiote passe la quasi intégralité de ses journées vautrée sur le canapé.

« Tiens… tu m’as acheté des fleurs… c’est gentil !

— Pas du tout ! C’est une batavia !

— Ah… mais… elle n’est pas bien grosse, ta laitue… !

— C’est parce que j’en ai déjà bouffé la moitié en chemin ! »

Le lendemain matin, j’avais perdu une autre dent. Encore une canine. Et je transpirai des mains maintenant. Une véritable horreur.

« Il reste des carottes rapées… ?

— Des carottes rapées… au petit-déjeuner… ?!

— Et pourquoi pas ?!

— Dis donc… c’est quoi ces deux bosses, là, de chaque côté de ton crâne… ? Tu t’es battu ?!

— Hein… ? Bien sûr que non ! J’ai dû me cogner dans la nuit… à la table de chevet, peut-être bien… Bon, il ne faut pas que tu t’inquiètes, je rentrerai un peu plus tard ce soir… je dois passer chez le toubib…

— Et tu devrais peut-être aussi prendre un rendez-vous chez ton dentiste… !

Toute la journée, je n’ai pas été vraiment dans mon assiette. Et mon travail s’en est ressenti… Je n’avais pas la tête à ça. Je commençais sérieusement à m’inquiéter de toutes ces choses bizarres qui m’arrivaient depuis deux jours. À midi, au Mac’do, j’ai repris une salade « Chicken« , comme la veille. Et puis, une « Tasty blue cheese« . Et pour terminer, un best off « Veggie mozza« . Cela m’a redonné du tonus, alors j’ai tenté l’approche d’une jeunette en mini-jupe ras le pompon qui n’avait pas l’air farouche. Une végétarienne, comme moi, qui m’a refilé son zéro-six au bout d’à peine cinq minutes de rentre-dedans. Je lui promis de l’appeler très vite. J’étais satisfait : les affaires semblaient reprendre…

En fin d’après-midi, je me suis sauvé du bureau un peu plus tôt qu’à l’habitude pour me rendre comme prévu chez mon médecin, après toutefois un petit détour par le parc Montcalm, histoire de me rouler un quart d’heure dans le gazon bien frais. Je crois bien qu’il n’y a rien de plus agréable et plus sensuel que cela, de bonnes roulades dans l’herbe ! De la chlorophylle… oh, oui… de la chlorophylle, et encore de la chlorophylle, bon sang de bonsoir !

Chez le docteur, il n’y avait pas un chat. Les gens hésitent toujours à sortir par ces chaleurs caniculaires. J’étais seul donc, dans la salle d’attente. Seul avec un yuka. Un gros yuka d’un bon mètre soixante dans son vieux pot en plastique. Et là encore, je ne sais pas trop ce qui m’a pris… mais j’ai dévoré mon premier yuka… ! J’avalais gloutonnement la dernière feuille, in extremis, lorsque le médecin apparut. Ce dernier, après m’avoir serré la paluche, n’a pu s’empêcher ensuite de s’essuyer sur sa blouse, tout en faisant une très vilaine grimace…

« Bien… Je crois que j’ai déjà une petite idée concernant la raison qui vous amène, monsieur Rouston…

— Non… moi, c’est Crouston… ! Mais… comment ça, docteur… ?!

— Entrez donc… et combien de dents avez-vous déjà perdu ?!

— Deux… ! Mais je sens bien que d’autres bougent également et sont prêtes à tomber… c’est grave, docteur… ?!

— Pour le savoir, il faut d’abord que je vous examine un peu plus en détail… mais à première vue cela m’a l’air déjà assez sérieux…

Tandis qu’il installait un drap de protection en papier sur la table d’examen, je repèrai immédiatement un bégonia végètant dans un coin de la pièce.

« Déshabillez-vous, que je regarde mieux… Est-ce que vous bavez aussi ?

— Heu… ben, oui… ça commence… ! (Petit coup d’œil discrètos vers le bégonia…)

— Hum, hum… je vois, je vois…

Le toubib m’inspecta des pieds à la tête, et je n’en menais pas large, à dire vrai. Le drap en papier me collait dans le dos, et puis il y avait aussi ce bégonia qui… qui me narguait… !

« Bon, très bien… maintenant rhabillez-vous, je vais vous expliquer…

Je renfilai mes fringues. Toutes étaient poisseusses. Si je l’avais pu, je serais resté à poil. Cela aurait été bien plus commode et agréable.

« Alors voilà, monsieur Crousty… je pense que vous souffrez de cette toute nouvelle affection découverte il y a peu et que l’on a nommé la Limaculite pernicieuse… Les premiers cas ont été décrits il y a seulement quelques mois de cela… c’est tout nouveau, voyez-vous…

— … La Limacule quoi… ?!

— Non… Limaculite pernicieuse… de limace… et de pernicieux !

— Limace… ?

— Oui, exactement… pour ne rien vous cacher, vous vous transformez en limace, monsieur Croupion… une très belle et très très grosse limace !

— Mais…

— Tenez, ces deux petites bosses que vous avez déjà de chaque côté du crâne… et bien elles deviendront à terme de magnifiques antennes… avec de gros yeux globuleux tout au bout ! Éh oui, Il faut vous faire une raison, mon vieux…

— Crouston ! C’est Crouston… !

— Oui, mon cher Crouston, votre corps se transforme, lentement… mais sûrement… ! À n’en pas douter, dans moins de quinze jours, vous serez devenu une limace, une grosse loche !

— Éh, oh ! Attendez une seconde… Il n’y a pas de traitement ? Des médocs, une pilule, un vaccin, une opération de la dernière chance, que sais-je, moi, encore… une tisane aux herbes, peut-être ?! Bon Diou, vous ne pouvez pas me laisser comme ça… Allons, quoi… m’enfin, doc… ?!

— Absolument rien pour l’instant… ! la Recherche piétine et l’on ne sait pour le moment que très peu de choses de cette nouvelle maladie… très peu de choses… une véritable énigme ! Il semblerait juste que cela touche uniquement de jeunes hommes comme vous et qui ont pris l’habitude de tromper régulièrement leur épouse… est-ce votre cas, monsieur Crouston… ?

— Quoi… ? Si je trompe ma femme… ? Mais non… bien sûr que non, docteur !

— Vous en êtes certain… ?

— … Bon… ben, j’dis pas… une fois ou deux, de temps en temps, p’tête bien… comme tout le monde, quoi !

— Pas du genre à sauter sur tout ce qui bouge, alors ?

— … Tout ce qui bouge… tout ce qui bouge… comme vous y allez tout de même, docteur !

— Mais c’est simplement l’expression consacrée pour qualifier des… des queutards, comme vous… !

— Vous êtes vraiment sûr… pas de traitement… ?

— Si, peut-être… il y aurait bien quelque chose quand même… mais… je crois que cela ne va pas vous plaire du tout…

— Mince… j’ai des sueurs, là… Voilà que je dois être en hypoglycémie… vous n’auriez pas un petit truc à me donner… ?

— Un cachet de glucose ?

— … Non… ce bégonia plutôt… ! Ça vous ennuie si je croque vot’ bégonia… ?!

Je suis rentré à la maison dare-dare. En longeant les murs, pas fier. Ouais, pas fier du tout, le Jacquot…

Et j’ai trouvé ma moitié devant « QPC » (Questions pour un champion). Avec un paquet de chips bien entamé.

« Alors… ?! » qu’elle a dit, en me voyant débouler en sueur.

— Alors ?! Alors, fais tes bagages, ma poule ! Demain, on part à Venise… tous les deux… en amoureux !