Poudis

Je ne sais pas trop ce que je fais là, ils m’ont finalement traîné de force. Pourtant, je n’avais pas du tout le cœur à faire la fête, ce soir…

— Mais si, allez quoi, viens avec nous, Nénesse… ! Ne fais pas ta tête de mule… Tu vas voir ; cela te changera les idées ! La bringue de l’été, à Poudis, ça ne se manque sous aucun prétexte… !

Flonflons, lampions. Il y a un monde fou. Toutes les tables sont occupées. Ils apercoivent des amis. Alors on se faufilent tant bien que mal, et ils nous font une petite place à coté d’eux. L’orchestre sur son estrade fait un boucan épouvantable, on ne s’entend plus, et l’on doit hurler nos prénoms pour les présentations d’usage…

— Ernest… enchanté !

Je la vois.

Un coup de foudre est la chose la plus merveilleuse qui puisse vous arriver dans une existence. Il a ce pouvoir étrange, inexplicable, de suspendre à la fois le temps qui s’écoule, le monde entier autour de vous , le vacarme le plus assourdissant, votre vie…

Et si je n’aperçois d’elle que son visage, ses yeux, son sourire, mon cœur, lui, sait déjà. Je lui fais répéter son prénom.

— Clara…

Bien sûr, on commande à boire. Les gens bougent, chantent à tue-tête, dansent devant nous sur la place du village. L’air est électrique et l’orchestre fait des fausses notes, mais tout le monde s’en moque. Moi le premier. Car plus rien ne compte qu’elle.

— Alors, comme ça, vous êtes en vacances chez vos amis ?

Elle s’intéresse donc à moi. Je bafouille. J’ai chaud. Besoin d’air. Je cherche péniblement mes mots.

— … Oui… c’est ça… Edith et Jacques m’ont proposé de venir passer quelques jours chez eux… Je n’étais jamais venu par ici… c’est vraiment une belle région !

— Moi, j’étais à l’école avec Edith… On se connaît depuis la maternelle toutes les deux…

Je l’imagine maintenant à sept ans. On nous apporte les boissons, et l’on trinque joyeusement.

— Et vous… vous vivez par ici… ?

Je me sens idiot. Je suis un idiot. Je voudrais déjà tout savoir d’elle. Et puis qu’elle apprenne, elle aussi, tout de moi. Nous avons déjà perdu tant de temps…

— Oui, bien sûr… ! Je suis instit’ à Poudis… mais l’école a bien failli fermer vous savez… !

— Institutrice… ? C’est le plus beau métier qui soit, non ?!

— Oui… peut-être… c’est ce que l’on dit souvent en tout cas… mais il faut tout de même avoir la foi… !

Je voudrais tant lui parler de ses yeux. De ses magnifiques cheveux aussi… Lui proposer d’aller danser, l’embrasser dans le cou, lui chuchoter des mots insensés dans le creux de l’oreille… amour, caresses, étreinte, tendresse, et même fidélité…

Au lieu de tout cela, je ne sors que des banalités… Alors il faut que je me reprenne maintenant. J’ai déjà tellement peur de la perdre.

— Vous êtes mariée… et… vous avez des enfants… ?

Pourquoi toutes ces questions ? Est-ce vraiment bien sérieux ? Qui me permet d’interroger ainsi une jeune femme que je ne connais que depuis quelques minutes ?! Voilà donc que je m’enfonce un peu plus…

— … Non… pas du tout ! Célibataire sans enfants ! Mais pourquoi… cela t’intéresse… ?!

Elle me sourit. Elle est merveilleuse. La musique s’arrête soudain, un speaker monte sur le podium et lance des annonces au micro pour une tombola. Il déclame la liste des lots à remporter : Un voyage pour deux à Venise… une télévison écran plat… un repas gastronomique au restaurant « le Vieux Moulin »…

Jacques se tourne vers moi et me dit en rigolant que je devrai prendre un billet.

— Toi qui a toujours eu beaucoup de veine dans la vie… ! Venise… ça ne te dirait pas un week-end à Venise… ?! En amoureux… !

Il a raison. Je vais acheter un billet, parce que la chance est de mon côté, ce soir, à Poudis…