Le Monde d’avant.

Banlieue de Panam sur Crasse. Bien longtemps après les périodes troubles dites du Grand Confinement…

« … Fais chier, tiens… ! »

Il bruine encore. J’ai déjà foutu en l’air deux pébrocs cette semaine avec ces saloperies de pluies acides qui vous bouffent tout jusqu’à l’os. Tandis qu’un néon violet grésille de l’autre côté de la rue dans l’enseigne d’un Lavo’matic, un loquedu en haillons s’accroche à l’un des seuls réverbères fonctionnant encore dans ce quartier. Tout par ici est glauque, sale, minable, délabré, et semblable à ce que l’on peut découvrir ailleurs, dans cette ville immonde. Un vrai trou à rats.

Les gars de la Scientifique sont déjà sur place :

« Bonjour chef… C’est pas beau à voir… ! Oubliez surtout pas d’enfiler des chaussons ! »

J’entre dans la boutique. Une vieille femme attend, pliée en deux sur une chaise bancale.

« …C’est vous, la patronne… ? »

— Ouais… et toi, j’parie que t’es le petit fouille-merde de service !

— Hey… on se calme, la viocque ! Gaffe quand même, il est jamais trop tard pour une distribution gratuite de mandales… ! Alors, c’est quoi ici ?

— Une librairie, ma bille ! Tu sais p’têt pas lire… ?! C’est marqué en gros à la peinture rouge au-dessus de la porte !

— …Non… j’sais pas lire, mais j’t’emmerde, Toutânkhamon ! Bon… où c’est qu’il est ce macchabée… ?!

Elle me montre une large traînée d’hémoglobine sur le parquet à chevrons.

— Pas compliqué… y’a qu’a suivre la ligne rouge !

Elle se déplie en craquant et se lève péniblement de sa chaise. Un vrai sac d’os.

— Et y s’est passé quoi exactement, ici ?

— Attaque à main armée… !

Elle chope une canne en bambou posée dans un coin, et s’avance vers moi. Elle me fiche drôlement les jetons cette vieille peau…

 » Attaque à main armée… ?! Pour la caisse… ?

— La caisse… ? Tu rigoles, mariole ?! Y’a jamais eu plus de vingt-cinq balles d’un coup dans la caisse… ! Non, mon mignon, c’est pour un bouquin tout ce tintoin…

— Un bouquin… ?!

— Suis-moi… j’t’expliquerai en route…

Elle passe devant. On pénètre dans une deuxième pièce. Et j’ai pas à chercher longtemps, la victime est là, en plein milieu, allongée de tout son long et qui baigne dans son jus écarlate.

« Il s’est traîné jusqu’ici… un drôle de coriace, le Marcelino !

— Marcelino… ? C’est qui çui-là… ton homme ?

— Mon homme… ?! Dis-donc, l’inspecteur machin chose, est-ce que t’as bien reluqué ma trogne, ou pas… ?! J’ai cent cinquante deux balais… alors j’peux te garantir qu’il y a un sacré bail que les mâles s’intéressent plus à moi… !

— Cent cinquante deux… ? Vous les faites pas… !

— Parce que tu m’as pas vu à poil, Du con… !

— Bon… Alors, c’était qui, ce Marcelino ?

— Mon beau-frêre… Il me donnait un coup de main dans la boutique… Pas très malin, un peu comme toi, mais qui rechignait pas à la tâche ! Je vais le regretter, le Lino…

— Et toi, t’étais où, l’ancêtre, au moment du drame ?!

— Aux chiottes ! Mais j’ai tout entendu… ! J’y vois plus très bien mais pour le reste ça fonctionne encore pas trop mal !

— Z’étaient combien pour faire le coup… ?

— Un seul ! Mais un costaud sûrement… Le Marcelino, il a bien essayé de se défendre mais faisait pas le poids, l’allumette… !

Je me penche sur le corps sans vie. Il est sur le ventre, alors je le retourne un peu pour mieux y voir. Et v’là que ses boyaux lui sortent du bide par une jolie ouverture. Ça mousse et ça schlingue fort…

« Ô ben, merde… ! Il avait pas mangé qu’des savonnettes, ton Marcelino… !

— Voyons… un peu de respect pour les morts, jeune trouduc ! On fait comme tout le monde… on bouffe c’qu’on trouve, nous aussi ! Quand y’a que des cafards à becqueter, on fait pas les fines bouches !

Splendide éventration en tout cas. Du bel ouvrage, dans les règles de l’art, un travail de pro sans aucun doute. Et ça me change des règlements de compte entre dealers de schnouffe, à coup de barres de fer. La bouillie, c’est pas vraiment mon truc, je préfère quand c’est bien propre et net. Comme là.

« Bon… c’est quoi alors, cette histoire de bouquin ? Accouche, la vieille, qu’il se fait tard maintenant !

— Une édition rare… doit pas en rester plus de deux ou trois exemplaires sur la planète…

C’est vrai que je sais pas lire. Mais on n’a plus besoin de ça maintenant. De nos jours, y’a plus que les vieux schnocks qui lisent encore…

« Du pornographique ? Tu sais bien que c’est interdit par la loi martiale, la rombière ! Tu risques gros pour ça… !

— Mate donc encore un peu mon cul, le flicaillon… et vise bien droit ! Le graveleux, c’est pas le genre de la maison, on est des gens honorables, nous ! Alors si c’est le touche-pipi qui t’intéresse : va falloir t’adresser ailleurs, peau de zeb ! »

Je lui mettrai bien une claque, ou peut-être même deux, mais j’ai peur de la tuer sur le coup, la momie. J’ai jamais su doser ma force quand je me mets à secouer les gens. J’aimerais pourtant qu’on en finisse, je commence à avoir grave les crocs, alors je me décide à lui faire les gros yeux, histoire de gagner du temps…

« Et si je te foutais au gnouf pendant quelques jours, en attendant qu’on dégorge tout ça… ?! Hein… le gnouf… ça te dirait pas un petit séjour au gnouf, la limace… ?!

— Joker… ! J’appelle mon avocat ! Une pointure du barreau, mon baveux, un grand spécialiste des doigts dans le fion pour calmer les nerveux dans ton genre… Alors on touche pas à mémé, le cowboy… j’ai des relations, moi !

Je sens bien que je perds patience. La vieille est coriace. Faut que j’abrège la conversation avant de choper une migraine tenace.

« …Bon… Revenons-en à l’objet du délit… ce bouquin… c’est quoi ce putain de bouquin… ?!

— « Histoire du Monde d’avant »… sur grand papier… du filigrané… doux comme d’la peau de couilles… !

— Ouais… et ça cause de quoi… ?!

— Mais… tu fais pas semblant, alors… t’es vraiment con comme une… ?! »

Là, c’est parti. Une beigne. Direct dans le pif. Y’a un moment tout de même où les nerfs ils peuvent vous lâcher…

« Bon… compteurs à zéro… on reprend tout depuis le départ, Mamie « Je sais tout » ! »

Elle toussote, renifle, et puis crachouille un glaviot sanguinolent. Je lui tends mon mouchoir, j’ai du savoir-vivre.

 » J’te préviens… si tu m’as pété le nez, je porte plainte… !

— Et moi, dans deux secondes, je te casse une patte… la droite, ou la gauche… ? Alors, ça cause de quoi ton grimoire ?

— Le Monde d’avant… merde… c’est pourtant bien assez clair comme ça, non ?!

— Tu veux dire d’avant… avant le Grand Confinement… ?!

— Tout juste, Sherlock ! De la bombe, ce bouquin… !

— Y paraît que les gens étaient vachement heureux en ce temps là… C’est ma mother qui m’a un peu raconté, juste avant de crever…

— T’as eu une mère, toi ?! Pourtant, avec cette tronche tout en biais… je penchai plutôt pour une éprouvette en Pyrex ! Comme quoi, même avec l’habitude, on peut s’gourer !

— Et… y’avait des images… ?!

— Hein… ?

— Dans ton book, la vieille… y’avait des images aussi… ?!

— Un peu, qu’y avait des images ! et en couleur même !

— En couleur… ?

Alors, elle m’a tout expliqué. Tout. Absolument tout ce que l’on nous cachait maintenant. Les champs de blé qui ondulent au vent, la mer bleue, les oiseaux qui chantent, les feuilles vertes dans les arbres, les papillons qui papillonnent, et même les grillades sur les barbeuques entre amis…

— Si tu savais, ma pomme, comme c’était bon une merguez bien grillée… !

Au bout d’un moment, les gars de la Scientifique se sont décidés a foutre Marcelino dans une housse en plastoque. Puis, à éponger le sang qui faisait tache. Mais, nous deux, avec ma vieille peau, on a discuté encore, encore, et encore… Toute la nuit.

Au petit matin, j’ai dû partir, mais à regrets.

« Allez… fais-moi donc un bécot sur le front avant de t’en aller… comme les gens qui s’aimaient s’en faisaient plein avant… dans le temps… ! »

Avant de la quitter, sur le pas de la porte, je me suis retourné…

« Dis, la fripée… ton bouquin… c’est qui déjà qui l’avait écrit… ?!

— Salgrenn… Ernest Salgrenn… allez… file… file maintenant, mon beau gosse… !